15 juin 2008
Musique
Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Chacun a entendu, depuis son plus jeune âge, de la musique et croit être capable de désigner comme de la musique les sons qu’il perçoit, qu’ils soient ou non harmonieux ou mélodieux. Or, les choses ne sont pas aussi évidentes qu’elles ne semblent. Une simple consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté.
Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.
De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.
Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.
Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.
Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».
Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.
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12 juin 2008
Mythologies intellotes 27 : Sagan, le film
Françoise Sagan, mythe bobo
Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.
Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?
Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose (pseudo) "classique" ou spécifiquement "française" qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.
Ce qui a fait accroire que cette prose était "nouvelle", c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.
Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.
En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.
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11 juin 2008
Thèse
Emprunté du latin thesis au sens de "sujet, proposition, thème" (lui-même emprunté du grec thesis, au sens "d’action de poser, de convention et, en philosophie, d’action de poser une thèse, de proposition", le nom thèse est attesté à la fin du XVIe siècle (en 1579 exactement) au sens "de proposition théorique qu’on avance avec l’intention de la défendre contre les objections éventuelles" ; en 1602 au sens "de proposition ou d’ensemble de propositions que le candidat à un grade de bachelier, etc., s’engage à soutenir" ; en 1680, au sens "d’exposé public et de discussion d’un ensemble de travaux devant un jury universitaire".
Ce serait se leurrer que d’en faire un mot propre à la vie intellectuelle ou universitaire. Les auteurs de dictionnaires anciens sont formels : pour eux, thèse est aussi un mot qui désigne, dans les discours communs, une proposition exprimée par celui qui parle. Ainsi le premier sens relevé dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est "proposition, question sur laquelle on discourt" ("thèse générale, particulière, vous sortez de la thèse, vous ne prenez pas bien la thèse, défendre une thèse, ce n’est pas là la thèse, vous changez la thèse"). Certes, les sens relatifs à la vie intellectuelle ou à l’université sont exposés : "feuille imprimée qui contient plusieurs propositions tant générales que particulières de philosophie, de théologie, de droit, de médecine, etc." et "thèse se prend aussi quelquefois pour la dispute des thèses" ("assister à des thèses ; le jour, la veille, le lendemain de ses thèses ; j’ai été aux thèses d’un tel ; présider à une thèse"), mais ils sont précédés dans l’article par le sens courant. Les académiciens dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire suivent le même ordre : d’abord "toutes sortes de propositions, de questions qui entrent dans le discours ordinaire", puis "toute proposition, soit de philosophie, soit de théologie, soit de droit, soit de médecine, qu’on soutient publiquement dans les Écoles, dans les Universités" ; enfin "thèse se prend quelquefois pour la dispute des thèses" et "feuille imprimée qui contient les thèses". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose ces quatre sens et dans le même ordre que les académiciens ("en général toute sorte de propositions, de questions dans le discours ordinaire" ; "propositions qu'on soutient publiquement dans les écoles" ; "la dispute des thèses" ; "feuille imprimée, qui contient plusieurs propositions qu’on doit soutenir publiquement"). Les académiciens, dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire, restent fidèles à l’ordre des sens, tel qu’il a été établi en 1694 et en 1762 (première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française). La seule modification notable est la tentative pour rapprocher le sens "de proposition dans le discours ordinaire" du sens universitaire et intellectuel : "on appelle ainsi, d’un nom venu du grec, toute question qu’on pose dans le discours pour la discuter ou la combattre" (édition publiée en 1798, en pleine révolution, alors que les discours publics étaient tous ou quasiment tous "à thèse" et même "à thèses multiples") ; "toute proposition qu’on énonce, toute question qu’on met en avant dans le discours ordinaire, avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1832-35) ; "proposition qu’on avance avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1932-35).
Même Littré, qui est sans doute le plus "intellectuel" de nos lexicographes, reprend, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), l’ordre des sens, tel qu’il est exposé dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "toute proposition que, dans le discours ordinaire, on met en avant pour la défendre si elle est attaquée" ; "particulièrement, proposition de philosophie, de théologie, de médecine, de droit, que l'on soutient publiquement" ; "plus ordinairement, ensemble des propositions que l’étudiant soutient pour être reçu licencié, agrégé, docteur" (avec cette règle, qui semble incongrue de nos jours : "aujourd’hui, le doctorat ès lettres et le doctorat ès sciences se composent de deux thèses, l’une en latin, l’autre en français, sur des points de littérature ou de science ; ce sont de véritables ouvrages et non plus seulement des propositions à discuter") ; "la dispute même des thèses" ; "grande feuille, ou cahier, où sont imprimées les questions, les propositions de celui qui soutient la thèse" ("autrefois la thèse était une feuille de papier ou de satin, ordinairement enrichie de quelque estampe").
En réalité, c’est seulement dans la langue moderne, du moins telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (1971-94), que le mot thèse abandonne les discours ordinaires ou communs pour cantonner dans les discours intellectuels, comme l’atteste la définition suivante : "proposition ou théorie que l’on tient pour vraie et que l’on soutient par une argumentation pour la défendre contre d’éventuelles objections". Les emplois cités accentuent le caractère intellectuel du sens de ce mot : "avancer, appuyer, confirmer, contredire, défendre, infirmer, réfuter, renverser, soutenir une thèse ; thèse militaire, historique, idéaliste, marxiste, matérialiste ; exposé des thèses en présence ; thèses contraires, etc.", de même que les extraits de Bergson : "la thèse philosophique indémontrée a pris un faux air d’assurance scientifique en passant par la science, mais elle reste philosophie, et elle est plus loin que jamais d’être démontrée" (1932) et de Valéry : "il a vu, en quelques dizaines d’années, régner successivement, et même simultanément, des thèses contradictoires également fécondes, des doctrines et des méthodes dont les principes et les exigences théoriques s'opposaient et s'annulaient, tandis que leurs résultats positifs s'ajoutaient en tant que pouvoirs acquis" (1936). Dans les dictionnaires anciens, n’importe quel locuteur ou citoyen ou sujet parlant pouvait exprimer une thèse en tenant un discours ordinaire ; aujourd’hui, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française, cette propriété commune est réservée à quelques privilégiés de l’intellocratie, comme l’attestent encore les emplois de la locution à thèse, au sens de "qui est composé en vue d’illustrer et de défendre une idée philosophique, morale, politique", et qui est prédiquée aux noms film, cinéma, littérature, roman, théâtre, pièce, etc., et bien entendu les inévitables feuilletons télé à thèse (unique et unidirectionnelle) diffusés sur les chaînes publiques, c’est-à-dire les chaînes contrôlées par l’intellecture gauchisante qui pense fort et moisi. Alors que thèse désignait dans la langue classique toute proposition exprimée dans les discours ordinaires, le mot prend le sens de "point de doctrine, opinion d’une personne (savant, philosophe, écrivain, homme politique) sur une question précise" ; le synonyme en est position.
On comprend dès lors que, dans le Trésor de la langue française, le mot soit présenté comme spécifique de la philosophie. Chez Kant, par opposition à antithèse, la thèse est la "première assertion d’une antinomie" ; chez Hegel et ses successeurs ou disciples, c’est, par opposition à l’antithèse et à la synthèse, le "premier terme d’un système formé par trois concepts, ou trois propositions dont les deux premiers s’opposent l’un à l'autre, et dont le dernier lève cette opposition par l’établissement d’un point de vue supérieur", comme dans cet extrait de Marxisme (1982) : "le mot thèse représente une forme spéciale d’affirmation discursive ou logique, soit comme premier moment (...), soit comme type d’affirmation de nature dialectique". On est très heureux d’apprendre que toutes ces subtilités ont débouché sur le massacre de quatre vingt-cinq millions de malheureux et innocents morts pour des prunes. En phénoménologie, le mot thèse est redéfini par son étymon grec : c’est "l’action de poser par la pensée, sans que cette position implique nécessairement l’affirmation d’une vérité ou d’une réalité".
En quelques décennies, le sens de thèse s’est durci, raidi, sclérosé. Ce fait n’est pas dû au hasard. Bien qu’il soit minuscule, il s’inscrit clairement, comme s’il en était le fruit (mauvais), dans le durcissement de la vie culturelle, lequel est le résultat logique du pouvoir grandissant des consciencieux du social. En France, la vie de l’esprit devient de moins en moins celle de l’esprit et de plus en plus du simple catéchisme idéologique.
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02 juin 2008
Blaser, blasé
Le verbe blaser est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), "d’origine douteuse". Les spécialistes avancent plusieurs hypothèses : picard ? wallon ? néerlandais ? provençal ? francique ? Le fait est qu’il est attesté chez Mathurin Régnier, poète du début du XVIIe siècle (c’est ce qu’affirment les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, édition de 1743) et qu’il est enregistré dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740) au sens "d'user ou de s’user à force de boire des liqueurs fortes". Les exemples qui illustrent cette définition dans la quatrième édition de 1762 sont éloquents : "Il a tant bu d’eau-de-vie qu’il s’est blasé", "les excès l’ont blasé".
Les académiciens signalent que le verbe s’emploie aussi au figuré, mais sans en expliciter le sens : "il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles" et que le participe passé s’emploie aussi comme épithète d’un nom : "c’est un homme blasé". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) propose une définition plus ample : "user, brûler en parlant du vin, des liqueurs, relativement à l’estomac ; les liqueurs, les excès l’ont blasé ; il s’est blasé à force de boire de l’eau-de-vie" et, dans un sens figuré : "être blasé sur, être devenu sans goût relativement à… ; il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles ; le lecteur, dégoûté du solide, et blasé sur le bon sens ; la nation rassasiée de chefs d’œuvre, blasée sur les beautés vraies et solides, fut aisément séduite par des écrivains ambitieux, qui désespérant d’égaler leurs prédécesseurs en marchant sur leurs traces, abusèrent de leurs talents pour corrompre l’art".
Le sens figuré est enfin clairement exposé dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "Emousser les sens, affaiblir le goût de certaines choses ; la satiété blase le goût, les excès l’ont blasé ; il s’emploie avec le pronom personnel ; il s’est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles, sur tout". L’emploi du participe comme adjectif est signalé : "c’est un homme blasé ; il a le goût, le palais blasé".
D’une édition à l’autre, le sens propre s’atténue, alors que les académiciens s’étendent de plus en plus longuement sur le sens figuré : "Il se dit figurément de ce qui rend, à la longue, incapable d’émotions, de sentiments, soit au physique, soit au moral ; l’excès de tous les plaisirs l’a blasé ; il ne rougit plus de rien, l’habitude de la honte l’a blasé ; la mauvaise vie qu’il a menée l’a blasé sur tout, l’a tout à fait blasé" (sixième édition, 1832-35 : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ôte de la définition du sens propre toute référence à l’alcool : c’est "émousser les sens par des excès de jouissances" et il s’étend davantage sur le sens figuré : "Au moral, rendre à la longue le cœur insensible à ce qui devrait le toucher" ("celui-ci est blasé par l’excès des plaisirs, celui-là par l’habitude de la honte"). Au XXe siècle, l’extension du sens figuré se poursuit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est relevé pour la première fois l’emploi de blasé comme nom : "substantivement, c’est un blasé, une blasée". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre, "émousser le sens du goût par excès de mets ou de boisson", est mentionné comme vieux : il semble qu’il soit sorti de l’usage, puisqu’il n’est illustré d’aucun exemple. Seul le sens figuré, "rendre, par une pratique abusive, insensible, indifférent aux émotions vives, aux plaisirs", est illustré d’exemples ; de Sartre : "une bonne pendaison, cela distrait, en province, et cela blase un peu les gens sur la mort" (1943) ; de Mme de Staël : "Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment comme on pourrait les blaser sur la religion, par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses" (1810). L’emploi le plus répandu est celui de l’adjectif blasé, aussi bien dans le sens propre ("émoussé par l’excès des plaisirs ou de ce qui les procure", comme chez Balzac : "je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé", 1837) que dans le sens figuré : "qui est dégoûté, revenu de tout ; qui conçoit une indifférence totale vis à vis de ce qui doit émouvoir, convaincre", aussi bien comme épithète que comme nom : "un blasé, jouer au blasé, faire le blasé".
Les emplois de l’adjectif sont si communs que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de leur Dictionnaire, distinguent deux entrées : blasé, participe passé de blaser et adjectif ; et le verbe blaser ; à la différence des auteurs du Trésor de la langue française, ils se contentent de mentionner comme classique le sens propre du verbe et celui de l’adjectif, les illustrant d’un exemple ("avoir le palais blasé" ; "l’usage des liqueurs fortes lui a blasé le palais ; ces raffinements de gourmandise ont fini par le blaser"), plutôt que de les renvoyer à un état de langue révolu, ce en quoi on ne peut que leur donner raison. Une langue est comme un mille-feuilles. Elle est faite de couches et de strates superposées, qui nourrissent le sens ; en bref, une langue, c’est la langue et toute son histoire.
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31 mai 2008
Festival
Emprunté de l’adjectif anglais festival ("de fête", attesté au XIVe siècle) qui est aussi employé comme un nom pour désigner une "période de fête", un "jour de fête", en particulier une "fête musicale", mot anglais lui-même emprunté de l’adjectif d’ancien français festival (attesté au début du XIIe siècle au sens de "joyeux", "solennel", "de fête" : "des festivals sacrifices", et dérivé du latin festivus, "où il y a fête", "divertissant"), le nom festival est moderne, non seulement parce qu’il est récent, mais aussi parce qu’il renferme tous les errements qui caractérisent l’époque moderne - comme le symptôme d'une maladie. Il est employé en 1830 par Berlioz, sans doute par imitation de l’allemand et il est enregistré d’abord par Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "nom de grandes fêtes musicales allemandes et de celles qui ont lieu dans quelques provinces de France et en Angleterre, à l’imitation de l’Allemagne" (exemple : "on annonce plusieurs festivals pour cet hiver"), puis dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française : "sorte de fête musicale" (exemples : "festival Berlioz, séance consacrée à l’exécution d’œuvres de Berlioz").
Jusqu’au milieu du XXe siècle, le domaine d’emploi de ce nom est limité à la musique que l’on nomme aujourd’hui classique pour la distinguer des bruits et cris des variétés. Cela explique peut-être que les académiciens éprouvent quelques difficultés à définir clairement le sens de ce mot : "sorte de fête musicale", la fête en question, dans l’exemple cité, "festival Berlioz", étant un concert. La modernité a bouleversé tout cela. Le travail étant ringard, la fête s’y est substituée et le festivisme est devenu le nouveau catéchisme moderne. Il est vrai que la langue anglaise, en dépit du puritanisme supposé du peuple qui la parle, a montré la voie. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (édition de 1974), festival est relevé avec trois sens, deux comme nom, un comme adjectif : "(day or season for) rejoicing ; public celebrations" ; "series of performances (of music, ballet, drama, etc) given periodically (usu once a year)" ; "(attrib) festive ; of a feast or feast-day".
Le Trésor de la langue française, publié entre 1971 et 1994, date d’une époque, du moins le volume 8 (qui contient l’article festival) publié en 1980, où la folie festivalière n’était pas encore l’horizon indépassable de la France. Aussi les sens définis ne réfèrent-ils pas au festivisme triomphant d’aujourd’hui : "vieilli, fête" ; "usuel, série périodique de manifestations musicales, de caractère exceptionnel, tant par la qualité des artistes que par le cadre dans lequel elles se déroulent et l’intérêt des œuvres exécutées" (Festival de Strasbourg, de Bayreuth ; association européenne des festivals de musique) ; "par extension, série de représentations au cours desquelles sont présentés des spectacles ou des œuvres d’art" ("festival de danse, festival de Cannes"). Dans la langue des années 1970, le festival a un caractère exceptionnel ; il n’est pas journalier ; il n’est pas obligé. En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française, il semble que les festivals aient perdu leur caractère exceptionnel et soient devenus une messe de toutes les heures du jour et de la nuit : "ensemble de manifestations musicales périodiques, se déroulant pendant plusieurs journées, et qui sont liées à un lieu, un genre, une époque, un compositeur" ("de nombreux festivals ont lieu en été") ; "par extension, ensemble de manifestations artistiques" ("festival de Cannes, de Venise, d’Avignon"). Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend même à des réalités qui ne sont pas artistiques : "figuré et familier, un festival de mots d’esprit". A cet exemple, les académiciens auraient pu ajouter "festival de bourdes", "festival de buts" ou, comme au football, "festival de cagades".
Heureusement, tous les usagers de la langue ne sont pas dupes de la manie festivalière, comme l’attestent les dérivés, adjectifs ou noms, de festival, dont l’un au moins est ironique : c’est festivaleries, employé au pluriel, pour désigner les faits obligés et convenus relatifs à un festival et qui sont les manifestations visibles et insupportables de l’ère festive dans laquelle nous avons sombré.
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29 mai 2008
Circulation
Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne "l’orbite" ou "le circuit que décrit un astre", circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de révolution : "mouvement de ce qui revient à son point de départ". Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).
De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : "mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace", qu’il illustre de deux extraits : "les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain" (Fénelon) et "Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure" (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire", comme dans cet extrait de Comte : "notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle" (1839-42).
Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au "mouvement de ce qui circule", puisqu’on "a depuis quelque temps découvert la circulation du sang" ; ou "on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : "en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées", sens qui disparaît des éditions ultérieures.
En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : "il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique" ("la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air") ; "par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc." ; "au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public".
Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : "la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays", "le fait de se mouvoir ; le transport" ("circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route") ; "droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons" ; "billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer" ; "mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre" ("la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles"), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : "on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées" (1841) ; "on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide" (1840) ; "toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer" (1841) ; "tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation". C’est aussi "le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public" et "le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos".
Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi ("ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique"). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent ("la clameur de la circulation sur la route nationale", Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : "disparaître de la circulation" (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes ("la libre circulation des spécialistes"). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.
En quatre siècles, le nom circulation a voyagé - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens "mouvement" et ce qui est en accord avec l’injonction "bougez" ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pourtant pas aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.
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25 mai 2008
Structure
Emprunté du latin structura au sens "de disposition (des os)", "construction", "arrangement des mots", lequel est dérivé du verbe struere ("assembler, ranger, construire"), le nom structure est attesté à partir de 1396 dans les divers sens que structura avait en latin : "construction", "manière dont un édifice est construit", "disposition d’une création de l’esprit", "arrangement des diverses parties du corps". Ces sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition de 1694 : "la manière dont un édifice est bâti" ; "la manière dont le corps humain est composé, dont les parties du corps humain sont arrangées, entre elles", "l’ordre, la disposition, l’arrangement des parties d’un discours". La définition est identique en 1762 (quatrième édition), en 1798 (cinquième édition), en 1832-35 (sixième édition) et en 1932-35 (huitième édition). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) la fait sienne : "la manière dont un édifice est bâti", "par extension on le dit du corps humain, du corps des animaux et au figuré, d’un poème, d’un discours". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y reste fidèle, se contentant d’ajouter que le nom structure désigne aussi "l’arrangement mécanique d’une substance minérale, d’une roche".
Jusque-là, rien que du commun. Ce qui a fait le succès de structure, ce sont les sciences humaines et sociales. En 1826, le mot est employé au sens "de disposition d’un système complexe" : "la structure même de notre état social" ; "Hutcheson traite ensuite des caractères et des formes des États, de leur structure intérieure et des différentes espèces de gouvernement". Dès lors commence l’ascension de ce mot dans le ciel vide de la modernité.
Cette apothéose bruyante se lit, comme à livre ouvert, dans l’article structure du Trésor de la langue française (1971-94), qui ne se contente pas d’être le dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles, mais est aussi l’organe de la modernité en tout. Au XXe siècle, structure s’étend quasiment à l’infini : il n’est rien qui y échappe, comme Dieu dans les théologies de jadis. Dans ce dictionnaire, les édifices, ponts, toits, villages, villes ont une ou des structure(s) : les basiliques, les cathédrales, les constructions de Rome aussi. La structure est diverse par ses formes : concentrique, érigée, gothique, moderne, immobile, haute, monstrueuse, rectiligne, architecturale, musicale. Elle s’étend aux appareils, aux étoffes, au fuselage d’un avion, aux lits, meubles, véhicules, barques, à la carrosserie, aux tableaux, films, poèmes, morceaux de musique. C’est aussi la "partie d’un ensemble complexe construit, qui donne à cet ensemble sa cohérence, son aspect spécifique et, généralement, sa rigidité ou sa résistance" (les structures des lanceurs de satellites, la structure partie en fer, partie en maçonnerie de voûtes, les sièges avant à structure mousse, la structure portante et la façade libre des pilotis) ; ce peut être "l’ensemble lui-même qui a une structure définie" (les structures du génie civil, barrages, plates-formes en mer, murs de soutènement, gros œuvre du bâtiment ; les structures gonflables, les structures artificielles d’escalade, etc.). C’est la partie et le tout ou l’ensemble et chacun de ses éléments. Tout est structure et la structure explique tout, rend compte de tout, éclaire tout : ensembles artificiels et ensembles naturels (la structure massive et carrée de la tête, la structure herculéenne d’un pasteur). Dans un siècle constructiviste, où tout est censé relever de la construction de l'esprit et où l'homme décide de tout, théories, idées, représentations, sociétés, etc., tout est structure.
Le mot colonise les sciences : biologie, anatomie, médecine, botanique (où la structure est anatomique, animale, cellulaire, histologique, d’un arbre, des os, d’une racine, de la tige, du cytoplasme), chimie, minéralogie, physique (structure atomique, chimique, cristalline), la géologie (structure orographique et géologique d’une région, structure de l’écorce terrestre, structure faillée, plissée, tabulaire, tectonique, structures cytoplasmiques, géologiques, hydrophobes).
La structure ne se contente pas d’être partout dans la nature ; elle est aussi dans les entités abstraites : elle est bancaire, capitaliste, démographique, économique, familiale, politique, sociale, de la production, administrative et financière, de la pyramide des âges. Dans la logorrhée marxiste, dite par aveuglement philosophie par les auteurs du Trésor de la langue française, il y a deux types de structure : les super et les infra, les unes pouvant devenir les autres et réciproquement. Des entités abstraites, la structure s’étend à des entités mentales : le psychisme : structures psychiques, caractérologiques, mentales, culturelles et temporelles. La linguistique use et abuse de structure, son mot fétiche et qui la définit, puisqu'elle est "structurale" : "agencement des unités formant un système linguistique ; ensemble des relations qui les unissent ; structure de surface, structure superficielle, structure profonde". L’informatique, les mathématiques ("ensemble de propriétés qui caractérisent des objets mathématiques"), la psychologie aussi (structures cognitives, du comportement) lui emboîtent le pas.
La structure triomphe dans les sciences, qu’elles soient exactes, dures, humaines, sociales, avec une si vive arrogance (après elle, l’herbe ne repoussera pas) que ce triomphe s’accompagne de la disparition de tout : Dieu est mort, parce les hommes l’ont tué, mais la structure est là ; l’Homme aussi est mort, puisqu’il n’y a plus que des structures et que la structure rend compte de tout et du rien ou des riens, dans quelque discipline ou domaine que ce soit.
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07 mai 2008
Banaliser
Banaliser, banalisation
Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".
Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.
Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".
Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".
Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.
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25 avril 2008
Philologie
Le nom philologie, emprunté du latin philologia, "amour des belles lettres", lui-même emprunté du grec, "goût pour la littérature ou l’érudition", est attesté en 1486 au sens "d’amour des belles lettres et études des sciences libérales". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités (id est "archéologie"), d’histoire, et généralement de la critique et de l’interprétation de tous les auteurs ; en un mot, une littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs ; elle faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire". La définition est belle, mais elle ne limite pas le domaine de la philologie. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, la connaissance était encore étroite. Un homme seul pouvait faire de la philologie, ainsi définie. Aujourd’hui, ce serait de l’arrogance ou de la naïveté que de vouloir s’adonner à une "littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs". S’il avait vécu au XVIIe siècle, Arouet le Jeune aurait volontiers embrassé la philologie, telle que la définit Furetière, d’autant plus que l’exemple cité par ce lexicographe philosophe lui agrée parfaitement : "Eratosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, a été le premier qui a porté le beau nom de philologue, suivant Suétone, et de critique, selon Clément d’Alexandrie".
Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) restent fidèles à Furetière, dont ils reprennent l’essentiel de la définition, tout en exprimant leurs doutes sur la profondeur des connaissances traitées par une "science" aussi étendue : "espèce de science composée de grammaire, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, quelquefois même de mathématiques, de médecine, de jurisprudence, sans traiter aucune de ces matières à fond, ni séparément, mais les effleurant toutes ou en partie". En fait, l’auteur de l’article hésite entre deux extrêmes : la polymathie ("une espèce de littérature universelle, qui traite de toutes les sciences, de leur origine, de leur progrès, des auteurs qui les ont cultivées") et la grammaire : "elle n’est autre chose que ce que nous appelons en France les belles-lettres et ce qu’on nomme dans les universités les humanités ou humaniores littera", la ramenant à une partie de la grammaire : "elle faisait autrefois la principale et la plus belle partie de la grammaire". Les encyclopédistes ont conscience, et à juste titre, que la connaissance exige d’être divisée en de multiples champs, relativement restreints, et que le temps de Pic de la Mirandole, où un homme seul pouvait saisir tous les savoirs en un seul et même élan, non seulement est clos, mais encore qu’il n’était que pure illusion.
Les académiciens enregistrent philologie dans la troisième édition (1740) de leur Dictionnaire : "terme didactique, érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres et principalement la critique". Ils n’en font pas une polymathie, la restreignant aux belles-lettres et à la critique. Les autres auteurs de dictionnaires suivent cette leçon ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, particulièrement la critique" ; les académiciens ("érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et principalement la critique", 1762, 1798 ; "science qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et qui en traite principalement sous le rapport de l’érudition, de la critique et de la grammaire", 1832-35).
C’est au début du XIXe siècle qu’est attesté le sens moderne : "étude, science des langues". Peu à peu, la science se fragmente et diverses disciplines philologiques se mettent en place : en 1818, la philologie du moyen âge et la philologie classique ; en 1840, philologie comparée. Ce nouveau sens est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "étude et connaissance d’une langue en tant qu’elle est l’instrument ou le moyen d’une littérature", qui l’ajoute au sens ancien, sur la nature duquel Littré hésite : polymathie, comme Furetière, ou érudition, comme les académiciens : "sorte de savoir général qui regarde les belles-lettres, les langues, la critique, etc.", citant, pour illustrer ce sens un extrait de Rollin, qui reprend la conception de Furetière : "on entend par philologie une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, et quelquefois même de mathématiques, de médecine et de jurisprudence".
La gloire de la nouvelle philologie, comme "science des langues", a été de courte durée. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot, "terme didactique", désigne la "science qui, dans son ancienne extension, embrassait toutes les parties des belles-lettres". Les académiciens ajoutent : "cette science encyclopédique ayant vieilli, on tend à substituer à ce terme, dans l’étude des langues, les mots : linguistique, grammaire, critique des textes, grammaire comparée".
La consultation du Trésor de la langue française (1971-94) confirme la régression de la philologie, que les auteurs de ce dictionnaire semblent reléguer dans le siècle précédent : "surtout au XIXe siècle", écrivent-ils, c’est "l’étude, tant en ce qui concerne le contenu que l’expression, de documents, surtout écrits, utilisant telle ou telle langue". Saussure, dans le Cours de linguistique générale (1916), rappelle l’extension ancienne de la discipline, telle que la définissaient les académiciens du XVIIIe siècle ou même, mais dans une moindre mesure, comme une polymathie littéraire : "la langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique". Ernest Renan a peut-être été le dernier représentant de cette philologie-là. Dans L’Avenir de la science (1890), il écrit : "la philologie, en effet, semble au premier coup d’œil ne présenter qu’un ensemble d’études sans aucune unité scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à l’illustration du passé a droit d’y trouver place. Entendue dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que la grammaire, l’exégèse et la critique des textes ; les travaux d’érudition, d’archéologie, de critique esthétique en seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu naturelle". Hélas, non seulement ces "travaux" ont été exclus de la philologie, mais la philologie elle-même a été exclue (ou quasiment exclue) des disciplines universitaires, au nom de la spécialisation, de la science, de la recherche pointue, etc.
L’ambiguïté sémantique du mot et la situation confuse et de plus en plus marginale de la discipline qu’il désigne sont résumées un peu cavalièrement dans cet extrait : "comme le mot grammaire, le mot philologie est souvent employé de façon complexe et ambiguë en français" (1973) : on ne saurait faire plus sobre en matière d’éloge funèbre.
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19 avril 2008
Lumière des livres 17, Jacques Rossi
Jacques Rossi, notre Soljenitsyne (1909-2004)
Jacques Rossi, Le Manuel du Goulag, dictionnaire historique, traduit du russe, le cherche midi, 1997 ; Qu’elle était belle cette utopie, Chroniques du Goulag, le cherche midi, 2000 ; en collaboration avec Michèle Sarde, Jacques, le Français, pour mémoire du Goulag, le cherche midi, 2002.
Soljenitsyne est célèbre. Jacques Rossi est méconnu, bien que ses écrits lui vaillent une reconnaissance émue de la part de ceux qui, dans les pays où a sévi le communisme, honorent la mémoire bafouée des millions de malheureux qu’une Sphinge démente a sacrifiés pour satisfaire des lubies. Jacques Rossi compte parmi les meilleurs connaisseurs du système mis en place par Lénine et Trotski après le coup d’Etat d’octobre 1917. En France, l’indignation est à géométrie variable. C’est la race ou la nationalité ou les intentions supposées des bourreaux qui rendent les crimes contre l’humanité ou haïssables ou aimables. Le tort de Jacques Rossi est de témoigner sur les crimes que les bien pensants légitiment. Voilà pourquoi il est ignoré, en dépit de la force de son témoignage, de la rigueur avec laquelle il expose les faits, de la précision de sa mémoire ou du talent littéraire, fait d’ironie et de froideur, dont il fait preuve dans Le Manuel du Goulag et Qu’elle était belle cette utopie.
Comment est-il devenu expert du communisme ? Il est né en 1909. Sa mère était issue d’une famille d’artisans de Bourg-en-Bresse ; son père, qu’il n’a jamais connu (mort noyé semble-t-il), était italien. Jeune veuve, sa mère a épousé un riche Polonais, grand propriétaire terrien, qui avait fait des études d’architecture en France. Rossi a donc connu, à partir de 1918, dans la Pologne libre, et jusqu’à la mort de sa mère, une enfance dorée dans les châteaux, les hôtels de luxe, les villes cosmopolites parmi les domestiques et les gouvernantes. Effrayé par les inégalités sociales qu’il y a observées, il a adhéré au communisme et comme il estt polyglotte et a appris les bonnes manières, l’Internationale communiste (le Komintern) a fait de lui un agent jusqu’en 1937, année où il a été emporté dans les grandes purges et condamné, lui qui a vendu son âme à la révolution, pour espionnage en faveur de la France et de la Pologne. Il aurait dû rester au Goulag jusqu’en 1971 ; il en est libéré en 1957, après la mort de Staline, et assigné en résidence à Samarkand, en Ouzbékistan, jusqu’en 1961. Réhabilité, il est autorisé à revenir en Pologne. En 1979, les autorités polonaises lui accordent un visa de sortie pour la France, le pays de sa mère, où il s’est consacré, jusqu’à sa mort, en 2004, à la rédaction de ses livres.
Jacques Rossi n’a pas de ressentiment. A la différence de millions de malheureux morts dans les glaces de Sibérie, lui, il n’est pas une victime. Il a été un agent de la révolution ; il a voulu ce qui lui est arrivé. S’il n’avait pas été condamné au Goulag, resté léniniste, il aurait infecté le monde. De ce point de vue, l’expérience lui a dessillé les yeux.
De son œuvre, se dégage la certitude qu’il existe une nature humaine, dont les bien pensants essaient de nous faire accroire depuis un demi siècle qu’elle est un pur produit de l’idéologie bourgeoise. Qu’est-ce qui caractérise cette nature de l’homme ? D’abord, comme l’ont pensé les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qui définit l’homme, c’est la force de l’esprit, force qui, suivant les circonstances et les moments, le porte à l’erreur ou à faire le mal et aux actes purs ou désintéressés. Les illusions, les chimères, l’imagination sont si puissantes que la connaissance des réalités, même les plus criminelles, les plus absurdes, les plus contraires à la justice humaine, n’ont pas convaincu des millions d’hommes à renoncer au communisme. "Moi qui n’avais encore que quelques heures de carrière au Goulag, j’étais toujours aussi stupidement entêté. Quand on persistait à décider que la vérité n’était pas ce qu’elle était, qu’elle n’était que ce qu’on voulait absolument qu’elle soit, alors on s’éloignait de la vérité jusqu'à l’aveuglement, jusqu'à la destruction de soi et des autres" (Jacques, le Français, p 124). Il lui a fallu du temps - cinq ou six ans de Goulag - pour renoncer à son "idéal" et prendre conscience, en écoutant les témoignages des codétenus paysans et ouvriers, réduits à l’esclavage pour des broutilles, que cet idéal frelaté n’était pas différent de celui que les nazis ont imposé à l’Europe pendant 5 ans.
Son œuvre maîtresse en trois volumes, Le Manuel du Goulag, qui était quasiment achevée en 1979, a été publiée en russe en 1987 à Londres, rééditée à Moscou en 1991, publiée en anglais en 1989 et en japonais en 1996. C’est en 1997 seulement, dix-huit ans après le retour de Jacques Rossi en France et dix ans après la publication du Manuel du Goulag en russe, que le livre a été publié en français, et encore dans une version simplifiée, les éditeurs se désistant les uns après les autres, par complaisance envers le communisme ou par crainte du qu’en dira-t-on dans le VIe arrondissement de Paris ou par peur des représailles que les communistes et leurs affidés, très puissants parmi les bien pensants, ne manqueraient pas de leur faire subir. "Le crime impossible à pardonner, écrit-il dans les dernières pages de Jacques, le Français (p 377), c’est celui des intellectuels des pays libres, capables de s’informer, capables d’apprécier l’ampleur de l’utopie, et qui, pour se faire plaisir, pour étaler leur sagesse ou leur intelligence, ont continué à entraîner les autres dans leur chimère, un chemin qui ne peut aboutir qu’à ce cloaque où j’ai échoué avec tant d’autres (...) Et tous ces intellectuels, soi-disant maîtres à penser, qui continuaient pour leur image et leur confort intellectuel, d’applaudir à ce système scélérat !" Autrement dit, c’est par amour propre, dilection de soi, narcissisme, idolâtrie de sa propre image, que des hommes influents et plus ou moins intelligents ont, pendant près d’un siècle, adhéré à un système criminel. Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld jugeait déjà, dans ses Maximes, que l’amour-propre était le moteur déterminant des actions humaines les plus basses et les plus viles. L’expérience du Goulag en apporte à Rossi la confirmation.
Dans l’avant-propos du Manuel, il se demande comment le système criminel que Lénine a mis en place a pu durer près de trois-quarts de siècle : "c’est tout d’abord grâce à la terreur mise en oeuvre contre le peuple soviétique lui-même, et aussi grâce au mensonge et au bluff exercés sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier". "Les sommités intellectuelles occidentales" qui ont usé "de tout le poids de leur notoriété" pour protéger le système l’ont fait perdurer, uniquement pour satisfaire leur petit ego.
Comme Pascal, Jacques Rossi tient l’homme (dans ce qu’il a de naturel et sur quoi la culture, l’éducation, la civilisation n’ont pas de prise) pour un mélange de boue et d’or. De ce point de vue, il se démarque de la leçon que Chalamov, auteur des Récits de Kolyma, tire des années qu’il a passées au Goulag et selon qui l’expérience concentrationnaire avilit les hommes au point que personne n’en sort indemne. Tout est boue. Tous sont prêts à dénoncer ou à se vendre pour une bouchée de pain. Tous sont veules, lâches, indignes, aussi cruels que des fauves, etc. les gardiens comme les détenus. Au contraire, Jacques Rossi raconte les actes de courage inouï dont il a été le témoin. L’homme est aussi capable de générosité et d’amitié désintéressée : c’est dans les glaces de Sibérie que lui, l’ancien agent du Komintern, formé au mensonge et à la dissimulation, donc à commettre les actes les plus vils au nom d’un idéal de pacotille, a connu les amitiés les plus fortes, en particulier avec des Japonais ou des ressortissants des colonies asiatiques de l’empire soviétique.
Les communistes ont manipulé la langue russe pour faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils signifiaient. La langue a été pourrie, sapée, pervertie. "Le mensonge, écrit-il dans Jacques, le Français, c’est comme la circulation du sang. On substitue le mot formulaire à prisonnier ; on remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux". Ce mensonge institué est nommé toufta, acronyme de TFT, les initiales de trois mots russes qui signifient "travail physique pénible". La toufta a été instituée quand Staline a déclaré réalisés les idéaux marxistes léninistes : seul le mensonge pouvait rendre conforme la réalité à la déclaration. Dans Le Manuel du Goulag, il fait porter la responsabilité du mensonge institué sur Lénine : "Les conditions préalables à l’épanouissement de la toufta sont créées par Lénine, lorsqu’il déclare à la Xe conférence du Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes". Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat". En bref, c’est la méthode Coué appliquée à la politique. Seule l’ironie permet de rétablir le vrai sens des mots. Il suffit de les entendre dans le sens contraire à celui que les autorités leur donnent. Feues les républiques démocratiques et populaires étaient tout ce que l’on veut, des tyrannies, des oligarchies, des bureaucraties, sauf des républiques et bien entendu, elles étaient autant impopulaires qu’antidémocratiques.
Jacques Rossi connaît le communisme de l’intérieur, à la fois comme militant et détenu, de son adhésion en 1926 jusqu'à son retour en France en 1979, soit pendant 54 ans. En 1961, autorisé à revenir en Pologne, il a été réintégré avec les honneurs, en sa qualité de victime polonaise, dans les rangs du POUP, grâce à quoi il a obtenu un emploi de traducteur et un appartement et a pu commencer ses recherches. Il n’est pas hostile au communisme de façon primaire ou viscérale par amour de la tradition, par intérêt ou par foi religieuse. La critique qu’il en fait est fondée sur les faits : les faits, d’abord les faits, rien que les faits. C’est donc une critique raisonnée, froide, lucide, chirurgicale, rigoureuse, qui établit la nocivité du communisme dans ses fondements et ses effets. C’est pourquoi les autorités soviétiques, redoutant qu’il ne dévoile la vérité, l’ont retenu le plus longtemps possible en URSS. Toute l’URSS était un Goulag ou, comme les poupées russes, un emboîtement de Goulags. Les Soviétiques étaient détenus. Et paradoxe, les détenus étaient plus libres de penser ou de réfléchir, et mieux informés des événements et des réalités du monde que ceux qui vaquaient à leurs occupations de l’autre côté des barbelés et au-delà des miradors. "Le seul espace où le totalitarisme soviétique présentait un visage sans masque, écrit-il dans l’avant-propos du Manuel, était le Goulag, où l'on était "en famille", où il n'était plus nécessaire de faire des manières... Pendant soixante-dix ans, le Goulag a servi de laboratoire secret au régime soviétique, qui a pu ainsi y pratiquer des expériences sociopolitiques sur des millions de cobayes humains dans le but de créer une société idéale : garde à vous et pensée unique". L’essence du communisme, là où il se révèle pour ce qu’il est, là où sa nature apparaît nue, là où il est vrai et sans fard, là où il cesse d’être discours pour se réaliser, c’est le Goulag, c’est-à-dire l’enfermement de tous, la réduction des hommes à leur seule force de travail, l’esclavage rétabli. Au XIXe siècle, les paysans russes ont été pour la plupart d’entre eux les serfs de quelques boyards. Au XXe siècle, la quasi totalité des Soviétiques ont été les serfs de l’Etat communiste.
07:51 Publié dans La lumière des livres | Li




