11 juillet 2008

Forge

 

 

        Issu du latin fabrica « atelier, forge », le nom forge est attesté au milieu du XIIe siècle au sens « d’atelier où l’on travaille les métaux ». A la fin du XVIIIe siècle, quand apparaissent les premiers embryons d’une sidérurgie industrielle, il désigne, non plus un atelier, mais une usine où la fonte (de fer) est transformée en acier. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition (1694, 1762, 1798, 1832-35), le sens exposé est le sens qui est historiquement le premier : « atelier où l’on travaille les métaux » - l’atelier « où l’on fond le fer quand il est tiré de la mine et où on le met en barre » (exemples : « forge de fer, faire aller une forge, entretenir une forge, le fourneau d’une forge, les soufflets d’une forge, les forges sont d’une grande dépense, les amas d’une forge » ; ou bien « la boutique d’un maréchal », que l’on nomme aujourd’hui maréchal-ferrant (exemples : « mener un cheval à la forge, un cheval qui revient de la forge ; et, on dit la forge d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier, etc. pour marquer l’endroit où ces sortes d’artisans travaillent en fer, chacun selon son métier » - 1694 – ou « pour marquer le fourneau où ces sortes d’artisans chauffent leur fer et l’enclume où ils le battent » - 1762, etc.), sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) résume ainsi : « forge se dit du lieu où l’on forge le fer et de la boutique d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier ». Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le maréchal est un maréchal ferrant.

        Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à citer les emplois figurés de forge : « cet ouvrage sort de la forge ou est encore tout chaud de la forge : il a été achevé tout récemment, il sort des mains de l’auteur » ; et dans le Supplément de 1877 : « figuré, création, fabrique », comme dans ces extraits de Malherbe (« cet argument n’est pas avoué des stoïques, il est de la forge des péripatétiques » : « que sont-ce ces contrats, ces papiers de compte, sinon des maux volontaires partis de notre forge ? » ou de Bayle : « il n’y a point de meilleure forge de nouveaux mots que la comédie ». Littré est aussi le premier lexicographe à définir le sens « d’usine dans laquelle la fonte de fer est transformée en métal », l’illustrant d’un extrait de Buffon, qui possédait les forges de Montbard : « toute forge qui ne produirait pas trois cents milliers de fer par an ne vaudrait pas la peine d’être établie ni maintenue ». Il est le premier à citer la fameuse expression maître de forge. Il tente aussi de distinguer les emplois de haut fourneau de ceux de forge : « le haut fourneau est l’usine où le minerai est réduit en fonte ; la forge est l’usine où la fonte est transformée en fer », illustrée par cet extrait : « si dans une même usine on réduit le minerai en fonte, et celle-ci en métal, cette usine prend le nom de forge, quoique sa partie appelée forge soit exclusivement réservée à forger la fonte, c’est-à-dire à la battre avec un marteau pour la transformer en métal ».   Ce sens moderne est amplement défini dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « forge s’emploie souvent au pluriel pour désigner les établissements industriels, les usines où l’on transforme la fonte en fer » et « par extension, il se dit d’un haut fourneau où le minerai est réduit en fonte ». Sont cités les deux exemples célèbres de l’histoire sociale de la France, jusqu’en 1950 : « un maître de forges », « le Comité des Forges de France ».

            Attesté pour la première fois en 1770, ce sens moderne est mentionné dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme vieilli : le mot forge désigne un « établissement se consacrant à la fabrication du fer à partir du minerai ou de la fonte » ou une « entreprise industrielle de fabrication d’acier ». La révolution industrielle, qui, à partir du fer et du charbon, a chamboulé la France traditionnelle et y a forgé, du moins en Lorraine, dans le Nord, en Saône et Loire et dans les Cévennes, cet aspect industrieux, aujourd’hui à l’agonie ou disparu, a duré moins de deux siècles. Au bout de deux siècles, ce qui semblait moderne est désuet, le mot et la chose, au point de sortir de l’histoire de France (et d’Angleterre) pour ne plus exister qu’en Chine, en Inde, au Brésil. Voilà qui, plus que tout discours, en dit long sur les vanités modernes. Ce que Maupassant écrit en 1887 : « et près de là les grandes forges soufflent leur haleine ronflante, pareille à des mugissements de lion apocalyptique ; les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l’on entend des bruits de métal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui retombent », tout cela est mort à jamais et n’est pas près de renaître en France. Ces vieux textes font prendre conscience que tout un monde a disparu. Il est vrai aussi que les forges de maréchal ferrant ont fermé, depuis près d’un demi-siècle, de quasiment tous les villages de France.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens continuent à relever ces sens, bien qu’ils soient sortis de l’usage : « anciennement, précisent-ils, usine de traitement du minerai de fer ou de la fonte ; maître de forges, propriétaire d’une telle entreprise, qui en assurait personnellement la direction et en recueillait les bénéfices ; le Comité des forges, organisme regroupant naguère les principaux maîtres de forges ». Les adverbes anciennement et naguère, l’emploi de l’imparfait, tout cela atteste dans les définitions la fin d’un monde, qui, en fin de compte, ne subsiste que dans quelques noms propres, comme les académiciens le remarquent : « le mot forges, au pluriel, figure encore dans la raison sociale de certaines entreprises sidérurgiques : les Forges et Aciéries du Nord et de l’Est ; les Forges et Chantiers de la Méditerranée ». En revanche, ces mots survivent en partie dans la mythologie syndicale : s’ils disparaissaient, ils risqueraient de faire disparaître aussi la raison d’être des syndicats.

 

 

10 juillet 2008

Disponibilité

            Voilà un mot dans lequel se condense l’essence de la modernité – dans ce qu’elle a de stupide. Il en existe une attestation unique et isolée (« fait d’être disponible ») à la fin du XVe siècle. Le mot réapparaît dans la langue trois siècles et demi plus tard, au début du XIXe siècle, quand commencent à se mettre en place les grandes bureaucraties, militaires d’abord, puis étatiques.

 

            Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens « qualité, état de ce qui est disponible » est à la fois restreint et éloquent : « il ne se dit, précisent les académiciens, qu’en parlant des militaires qui ne sont point ou ne sont plus en activité de service, mais qui peuvent, au besoin, être appelés sous les drapeaux » (exemples : « être en disponibilité ; officier en disponibilité »). Il est propre à une bureaucratie nombreuse (les guerres napoléoniennes ont avalé des millions d’hommes qu’il fallait enregistrer, équiper, nourrir, éventuellement rémunérer, loger, blanchir, etc.) qui, sous plusieurs aspects, a servi de modèle aux grandes bureaucraties qui ont été établies dans le cours du XIXe siècle (enseignement, université, impôts, justice, police, gendarmerie, etc.) : la France actuelle est en gésine dans cette disponibilité-là.

 

            De fait, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), publié trois décennies seulement après la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article disponibilité prend de l’ampleur et s’étend à d’autres domaines que l’armée : banques, droit, Etat, fonction publique. Le mot n’a plus un sens, mais quatre : « qualité de ce qui est disponible » (« la disponibilité d’une grosse somme d’argent ») ; « terme de jurisprudence, faculté de disposer de ses biens » (« disponibilité de biens ») ; « état de militaires en non-activité, mais qui peuvent, au premier moment, être rappelés » et « dans les administrations civiles, état des employés qui sont provisoirement écartés de leur emploi par punition ou autrement » ; « au pluriel, terme de banque, les disponibilités, les fonds disponibles » ; et dans le Supplément de 1877, cet autre sens militaire : « état des hommes qui, sans cesser d’appartenir à l’armée active, sont dispensés d’être présents sous les drapeaux et restent à la disposition du ministre de la guerre ; ensemble des hommes qui sont dans ces conditions ». La disponibilité touche non seulement les militaires de carrière, mais aussi les conscrits : il n’est pas de citoyen qui y échappe, sauf les femmes, lesquelles, à dire vrai, sont, sous la République triomphante, des sous-citoyens ou des demi-citoyens.

 

        La définition de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui a été publiée dans les années qui ont suivi l’armistice (1932-35), et dans laquelle les fonctionnaires, les agents de toute sorte et surtout les officiers sont soumis aux mêmes règles, dévoile le fondement militaire de la bureaucratie française : c’est « l’état des fonctionnaires et des agents de toute sorte, mais en particulier des officiers de l’armée, qui ne sont pas en activité de service et restent pourtant toujours à la disposition de leurs chefs » (« être en disponibilité ; mettre en disponibilité ; officier en disponibilité »).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, ce terme de la bureaucratie militaro-étatique achève son extension et il passe des grandes organisations aux personnes pour signifier « l’état d’une personne que rien ne contraint » (le sens est paradoxal, puisqu’il est à l’opposé de l’emploi bureaucratique premier) et enfin à la société tout entière pour désigner une forme d’altruisme : l’engagement d’un individu au service des autres et de tous, ce qu’exprime assez bien le quatrième sens exposé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « figuré, qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens » (« des amis d’une grande disponibilité, disponibilité de cœur, disponibilité d’esprit, de pensée »). Tous ces sens sociaux sont évidemment exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : c’est la « possibilité, pour une personne sans engagement ni obligation, de jouir d’une totale liberté de mouvement, d’action » ; c’est, « en parlant de l’activité de l’esprit », la « situation intellectuelle de celui qui est disponible, qui n’est pas limité par des choix antérieurs » ; c’est encore, « en parlant d’un sentiment, d’une tendance, etc. », la « capacité d’éprouver » (disponibilité de compassion, d’enthousiasme, de sympathie), sens que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) résument ainsi : « situation d’une personne dégagée de toute contrainte » et « qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens »).

 

En un siècle, le mot a basculé de la bureaucratie la plus contraignante qui soit à l'individualisme libéré de toute contrainte et au service d’un idéal social. La disponibilité réalise le rêve moderne de l’autonomie, non pas dans les faits ou dans la réalité, mais dans les seuls mots ; ou plus exactement, c’est l’idéologie moderne qui brandit l’oriflamme de l’autonomie, laissant accroire qu’elle est une réalité, sous le prétexte qu’il existe des mots pour la dire : en fait, elle n’a de réalité que dans la langue ; elle est toute verbale.

 

09 juillet 2008

Mobilité

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, mobilité est un « terme dogmatique » en 1694 (comprendre « scientifique ») et en 1762 un « terme didactique » (comprendre « scientifique » ou propre à l’enseignement des sciences), qui n’a qu’un seul sens, glosé ainsi : « facilité à être mû ». Il est illustré du même exemple, qui se rapporte aux réalités du monde, telles que la science d’alors les appréhendait : « la mobilité des corps sphériques » (comprendre des « planètes »). Comme souvent, l’article que Furetière consacre dans son Dictionnaire universel (1690) à mobilité est plus ample et plus précis que celui de ses confrères de l’Académie : « terme dogmatique qui se dit de la facilité de se mouvoir, de l’action de ce qui se meut ». Les exemples cités se rapportent tous à des questions de science : chimie ou alchimie, « la mobilité du mercure est ce qui rend si difficile sa fixation » ; astronomie, « la mobilité de la terre est l’opinion la plus plausible et le plus reçue chez les nouveaux astronomes » (par « nouveaux », il faut comprendre les astronomes, et non pas les astrologues) ; histoire, théologie et astronomie, « le pape Paul V donna des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre (comprendre : elle tourne autour du soleil), qui ne défendirent pas d’assurer qu’elle (la mobilité) fût possible, mais seulement d’assurer qu’elle (la terre) fût actuellement mobile ». Cette phrase a une syntaxe compliquée : on ne sait si les contorsions tiennent de Furetière ou des « commissaires » nommés par Paul V, pape de 1605 à 1621. Autrement dit, selon les théologiens férus d’astronomie, il était possible que la terre tournât autour du soleil, mais il n’était pas possible d’affirmer (ou « d’assurer ») qu’elle tournait autour du soleil, au moment où le cas leur a été soumis. Dans L’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert, pour qui mobilité est un terme de mécanique, se contente de reprendre, en changeant quelques mots, afin de le rendre plus clair, l’article de Furetière, mais sans citer l’auteur : « possibilité d’être mû, ou facilité à être mû, et quelquefois le mouvement même ». Il ajoute ceci : « la mobilité ou possibilité d’être mû est une propriété générale des corps » et il tente de donner une explication chimique à la mobilité du mercure : « la mobilité du mercure, ou la facilité de ses parties à être mues, provient de la petitesse et de la sphéricité de ses particules, et c’est ce qui en rend la fixation si difficile ». Le passage relatif à Paul V est réécrit ainsi : « le pape Paul V nomma des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre. Le résultat de leur recherche fut une défense, non d’assurer que cette mobilité fût actuellement mobile, c’est-à-dire qu’ils permirent de soutenir la mobilité de la terre comme une hypothèse qui donne une grande facilité pour expliquer d’une manière sensible tous les phénomènes des mouvements célestes ; mais ils défendirent qu’on la soutînt comme thèse ou comme une chose réelle et effective, parce qu’ils la crurent contraire à l’Ecriture ». En résumé, la mobilité de la terre est une hypothèse, et non pas une thèse.

 

A compter de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), un second sens, figuré, est ajouté au sens didactique : « on dit figurément mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination pour dire la facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre », définition qui se présente ainsi, plus ample, dans la sixième édition (1832-35) : « au sens moral, mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination, facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre » et « la mobilité des choses humaines, la mobilité des opinions, leur incertitude, leur passage continuel d’un état à un autre ». Pourtant, dans l’histoire de la langue, il semble que le sens moral « inconstance, instabilité », attesté au tout début du XIIIe siècle, mais enregistré seulement à la fin du XVIIIe siècle, soit antérieur de plus d’un siècle et demi au sens didactique « caractère de ce qui est mobile », qui a été, de 1690 à 1798, le seul sens relevé dans les dictionnaires. Il est vrai aussi que le sens moral, « facilité à passer d’un état psychologique à un autre », n’apparaît dans la littérature qu’en 1667, dans un sermon de Bossuet (« il n’est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits »). En latin, mobilitas, dont est emprunté mobilité, a les deux sens, physique (« facilité à se mouvoir ») et moral (« inconstance, humeur changeante »). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), relève trois sens aussi, mais pas tout à fait les mêmes que les académiciens en 1832-35 et en 1932-35 : « propriété générale des corps, en vertu de laquelle ils obéissent parfaitement, et en tous sens, aux causes de mouvement » ; « facilité à prendre différentes expressions » (en parlant d’un acteur) ; « facilité à passer promptement d’une disposition à une autre », qu’il illustre d’extraits d’écrivains, tout en relevant, dans le Supplément de 1877, l’extension de mobilité à des réalités sociales : « instabilité dans les lois, les institutions, les mœurs », comme dans cette analyse des codes Napoléon, qui ont mis fin à l’instabilité législative de la Révolution : « lorsque la législation était dans une mobilité continuelle ».

 

 

 

L’évolution qui affecte de nombreux termes de la science et qui a été étudiée dans des notes antérieures (cf. entre autres, tendance, influence, réaction) touche évidemment mobilité : de la science ou de la dogmatique, le mot bascule, pour ce qui est de ses emplois, dans la psychologie et, comme il fallait s’y attendre (« tout est écrit », dirait le Capitaine de Jacques le fataliste), dans le social. En 1823 (Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases : « les petites pièces venaient se grouper, ou même se portaient au loin en tirailleurs, et pouvaient suivre tous les mouvements de l’ennemi par leur facile mobilité »), mobilité est introduit dans le vocabulaire militaire, sens que les académiciens relèvent tardivement, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « La mobilité tactique, stratégique d’une unité, sa capacité à se déplacer en fonction des nécessités tactiques, stratégiques ». Le bougisme que résument assez bien les slogans imbéciles entendus depuis vingt ans : bougez-vous, bouger l’Europe, faire bouger les choses, une avancée, des avancées dans tous les domaines, etc. est la forme dégradée que prend le progressisme dans la modernité dernier cri. Bien entendu, il fait de la mobilité son alpha et son oméga, sa source et son confluent, son début et sa fin, son origine et son horizon. Les sédentaires sont assignés à la mobilité et sommés de prendre pour modèle les nomades. Sur le modèle de l’anglais, social mobility, les sociologues (évidemment) imposent en 1957 la mobilité sociale, puis la mobilité de la main d’œuvre, enfin en 1966 la mobilité professionnelle. Le dernier né de la portée, ce sont les « personnes à mobilité réduite ». De la mobilité, quand elle est dit sociale – autrement dit, quand elle est sacrée - journalistes et consciencieux du social font un usage immodéré. Pour les sociologues, c’est « l’aptitude à accomplir ou à subir un certain nombre de changements d’ordre social » et selon les académiciens, c’est « la latitude plus ou moins grande laissée aux membres d’une société d’améliorer ou de changer leur position ». Même les fonctionnaires, qui sont des sédentaires de corps, sont affectés par la mobilité, quand ils reçoivent « une affectation temporaire hors de leur corps d’origine ». Il faut vraiment que le bougisme soit puissant pour avoir réussi à déplacer des fonctionnaires : il est vrai que, pour eux, la mobilité est éphémère.

07 juillet 2008

Pédérastie

 

 

 

Emprunté du grec, ce nom est attesté en 1580 dans un ouvrage de Jean Bodin sur les démons. Il est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans un sens d’homosexualité, ce dernier mot n’ayant été formé qu’à la fin du XIXe siècle. C’est « la passion, l’amour honteux entre des hommes ». Cette même définition morale est reproduite dans la cinquième édition (1798). Dans les éditions suivantes, celles de 1832-35, de 1878, de 1932-35, la condamnation morale est encore plus nette : l’amour entre des hommes n’est plus une « honte », c’est un « vice contre nature ». Ce n’est plus une définition, c’est l’expression de l’horreur, justifiée ou non, que cet acte inspire aux lexicographes. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), reprend à son compte, bien qu’il fût positiviste, la définition des académiciens : « vice contre nature », écrit-il, sans l’illustrer d’exemple, se contentant de signaler que le mot vient du grec, pédéraste. Ce qui étrange dans ce vice contre nature, c’est l’invocation de la nature, sorte de paravent à la morale toute sociale qui tient les relations homosexuelles pour une honte ou un vice.

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle seulement que le mot est défini « correctement ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est « l’attirance amoureuse et sexuelle d'un homme pour les jeunes garçons, enfants ou adolescents (avec ou sans rapports homosexuels correspondants) » ; par extension, le mot désigne l’homosexualité masculine. Les synonymes en sont homosexualité, inversion sexuelle (masculine), péché contre nature, vice contre nature (vieux), sodomie, sodomisation, uranisme. Les exemples cités sont de deux sortes : ou bien des condamnations, dont celle de Proudhon, un des premiers socialistes français : « l’amour pour l’amour conduit à la pédérastie, à l’onanisme et à la prostitution » (1846), ou bien relativistes ou paradoxales, comme celle de Gide (1936) : « je soutiens qu’un hétérosexuel coureur et débauché peut amener plus de trouble dans les ménages que ne ferait un pédéraste. Herbart fait judicieusement observer que les époques où la pédérastie a été le plus admise ne semblent nullement avoir été des époques de dénatalité ».

Les auteurs de ce Trésor de la langue française précisent, dans un souci encyclopédique sans doute, que « les correspondants féminins (homosexualité féminine) sont lesbianisme, saphisme, tribadisme (vieux) ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de définir le mot sans porter de jugement sur la chose : « attirance éprouvée par un homme pour les jeunes garçons » ; le mot « désigne aussi le commerce charnel d’un homme et d’un jeune garçon ». Ils se démarquent des auteurs du Trésor de la langue française en qualifiant d’abusive l’extension de ce mot pour désigner l’homosexualité masculine – ce en quoi ils ont raison, d’un point de vue lexicographique, puisque le nom homosexualité a été formé justement pour distinguer ce qu’il désigne de ce que désigne la pédérastie.

 

 

30 juin 2008

Déontologie

 

Ce mot, qui paraît grec, a été emprunté de l’anglais deontology, formé par l’idéologue utilitariste et francophile Jeremy Bentham (1748-1832) avec deux mots grecs, qui signifient l’un « ce qu’il convient de faire » et l’autre « discours, doctrine ». Pour Bentham, deontology a pour synonyme ethics : “Ethics has received the more expressive name of Deontology”. Il est attesté en français en 1825 dans l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science, ouvrage extrait de Chrestomathia de Jeremy Bentham. En 1874, un spécialiste de sciences humaines et sociales tente d’acclimater déontologisme (« la philosophie sociale en Angleterre, in Revue des Deux-Mondes), sous le prétexte que « les utilitaires appellent déontologisme la morale du devoir ». En vain, semble-t-il.

 Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de signaler que ce terme « didactique » a pour sens « science des devoirs », comme le disent les mots grecs dont il est formé, « devoir » et « doctrine », sans préciser l’origine anglaise de ce néologisme, ni son emploi premier dans l’idéologie utilitariste, lequel explique son succès dans la langue moderne.

Les auteurs du Trésor de la langue française, de même que les académiciens qui ne relèvent ce mot que dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s’efforcent de distinguer deux sens ; ou plus exactement, ils laissent croire que le mot a une pertinence en philosophie. Ce serait la « théorie des devoirs ». Un spécialiste de philosophie médiévale va même jusqu’à prêter à Aristote, qui ignorait le mot, une pensée sur la déontologie : « Pour Aristote, il existe assurément une déontologie ; il y a des choses qu’il « faut » faire, il ne faut les faire que parce qu’elles sont requises pour atteindre une certaine fin » (1932). C’était aussi ce que pensait la grand-mère d’Arouet le Jeune, qui n’était pas philosophe.

La déontologie est ailleurs : elle gîte dans le journalisme, dans les media, dans l’idéologie de bas étage, dans tous les lieux de posture, où l’on avance masqué et où il faut fare bella figura. C’est « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres ». Dans les corporations d’autrefois, des règles strictes étaient appliquées : il suffisait de prêter serment ou de jurer ; on se moquait des codes écrits. Aujourd’hui, il n’est pas de profession qui ne se targue de son « code de déontologie » : violé par tous, mais vénéré. Les journalistes, les communicants (pas les vases, les hommes), les publicitaires, les marchands de soupe, les VRP et les maquignons, les avocats, etc. tous ont leur déontologie, c’est-à-dire un ensemble de règles pratiques qui effacent tous les cas de conscience.

 

 

22 juin 2008

Cotiser

 

Dérivé du nom cote (la « quote-part »), le verbe cotiser est attesté au début du XVIe siècle dans une ordonnance du roi Louis XII au sens de « soumettre quelqu’un à une taxe, à une quote-part », comme dans ces extraits d’Amyot : « les Grecs voulurent qu’il se fît une taille, par laquelle chaque ville fut raisonnablement cotisée selon ses facultés » ; « ils lui donnèrent pouvoir et mandement de cotiser et taxer également chaque ville » ; « ils payaient bien l’argent à quoi ils avoient été cotisés ». Il est employé à compter du milieu du même siècle dans une construction pronominale : se cotiser pour signifier « s’engager à plusieurs à payer une somme d’argent ».

 

Dans les éditions du Dictionnaire de L'Académie française publiées entre 1694 et 1878, de la première à la septième édition, cotiser est enregistré avec le sens fiscal qui est le sien depuis l’ordonnance de Louis XII : « taxer, imposer à quelqu’un la part qu’il doit payer de quelque somme » (1694, 1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « on l’a cotisé à tant ; il faut que chacun se cotise selon ses facultés »). Cotiser, c’est imposer quelqu’un, mal gré qu’il en ait, quelque volonté qu’il exprime ; le sujet qui cotise est toujours le pouvoir, absolu, arbitraire ou totalitaire ; l’objet ou le patient qui est cotisé, le citoyen ou un groupe de citoyens, qui n’a rien demandé et qui n’en peut mais.  Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1832-35, qu’apparaît un autre sens de cotiser, à la forme pronominale : « il se dit également, avec le pronom personnel, de plusieurs personnes qui donnent, chacune selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous, et lui firent la somme nécessaire pour son voyage »). Pour la première fois, ce verbe prend un sens volontaire : la cotisation n’est plus imposée, elle tient du libre arbitre.

 

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), expose les deux sens : imposé « régler la cotisation de quelqu’un » (exemple : « on l’a cotisé à tant » ; la définition est ambiguë) et volontaire : « se cotiser, fournir sa quote-part » (« il faut que chacun se cotise selon ses moyens »), le libre consentement à la cotisation étant sans doute mieux exprimé dans les extraits de Scarron (« chaque gentilhomme se cotisa pour les comédiens selon sa libéralité ») et de Mme de Sévigné (« il y eut un service solennel, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs... »).

 

C’est sous la République, à la fin du XIXe siècle que cotiser prend le sens de « payer une cotisation » (Bulletin des lois de janvier 1877, cité par Littré dans le Supplément publié la même année). Le sujet qui cotise n’est plus l’Etat, mais le citoyen, qui consent librement à l’impôt, celui-là même qui, dans l’emploi classique, était cotisé, c’est-à-dire taxé. On voit bien le but de la manœuvre : laisser croire que la décision de cotiser émane du libre arbitre du cotisant. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le seul sens relevé est le sens véritablement volontaire, celui de se cotiser : « donner, chacun selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous et lui firent la somme dont il avait un pressant besoin »). Ainsi en un siècle environ, ce verbe a pris à l’époque moderne un sens contraire à celui qui était le sien dans la langue des siècles classiques, du moins si on rapporte l’acte de cotiser, c’est-à-dire de payer, à la libre volonté de ceux à qui il est imposé ou qui l’accomplissent.

 

Ce basculement de sens qui résulte d’un vrai tour de passe-passe, véritablement républicain, a si bien réussi que, un peu plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’emploi transitif de cotiser : « cotiser quelqu’un », qui était celui des siècles classiques, est mentionné comme vieilli, c’est-à-dire comme un vestige de temps révolus. D’ailleurs, les auteurs de ce Trésor n’illustrent ce sens d’aucun exemple, se contentant de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie française (sixième et septième éditions). Seuls l’emploi intransitif et l’emploi pronominal prospèrent, étant parfaitement en accord avec la religion sociale moderne, qui laisse accroire que chaque citoyen est imposé de son plein gré et en toute liberté, au prorata (oh, le beau mot) de ses revenus : d’ailleurs, ne dit-on pas qu’il « contribue » aux divers budgets de l’Etat, des collectivités, de la Sécurité Sociale, etc. ? Cotiser est passé du sens de « taxer quelqu’un, l’imposer » à celui de « verser une somme d’argent fixée par accord préalable ou par statut à un groupe de personnes ou à un organisme, afin de participer aux dépenses communes » (exemples : « cotiser pour un repas pris en groupe, à la Sécurité sociale, pour sa retraite »). Parallèlement à cette évolution sémantique, le participe de sens passif cotisé (au sens de « taxé » : « à qui l’on a demandé de verser une cotisation et plus spécialement une imposition par cote ») s’est peu à peu effacé au profit du participe dit présent, en fait « actif », cotisant : jadis, les citoyens étaient des cotisés ; désormais, ils sont des cotisants. L’évolution de la France se concentre dans le remplacement du participe passé par le participe présent : présentement, les citoyens participent par leurs innombrables cotisations aux dépenses publiques, même si celles-ci finissent dans le tonneau des Danaïdes.

 

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, achèvent l’évolution sémantique de cotiser, en éliminant toute trace du sens classique dans la définition (n’y faisant allusion que dans la remarque sur la formation de ce verbe, « dérivé de cote, au sens de quote-part imposée à chaque contribuable ») et même toute référence aux cotisations obligatoires et ponctionnées directement par l’Etat ou d’autres organismes sur les recettes ou les revenus des cotisés : « participer, en versant sa quote-part, à une dépense collective », « cotiser à une mutuelle, à un syndicat, à un parti politique, à une œuvre d’utilité publique ». Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible : la fiscalité n’est pas un lacis de contraintes, mais la fontaine publique de la liberté sans entrave.

21 juin 2008

Trépidation