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12 novembre 2012

Musulman

 

           

Ce mot, nom ou adjectif, est relativement récent dans l’histoire de la langue française. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et les académiciens l’enregistrent dans la quatrième édition de leur dictionnaire en 1762. L’islam commence au début du VIIe siècle, le mot qui désigne ses sectateurs apparaît en français neuf siècles plus tard. Ce long silence n’en est pas un. Jusqu’au XVIe siècle, et même jusqu’à une date récente, les musulmans n’étant pas désignés par le nom musulmans ou qualifiés de musulmans, mais ils étaient des mahométans, c’est-à-dire des sectateurs de Mahomet, ou des macommetistes, machommetistes, mahometicques, mahumetiques, macometicques, mahumediques. Le mot est emprunté au turc, lequel l’a emprunté du persan (c’est en persan qu’il prend le suffixe –an), lequel l’a emprunté de l’arabe ou, plus dire les choses plus exactement, c’est l’arabe, langue impériale et impérialiste, qui l’a imposé aux peuples non arabes que les arabes ont soumis. En arabe, musulman, c’est muslim.

Pour les auteurs de dictionnaires anciens, le mot n’est pas un nom, mais un titre : « titre que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », non pas en Dieu, mais en Allah (DAF, 1762) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » (DAF, 1835). Un titre n’est pas un nom. Un nom désigne une réalité du monde, personne ou chose ; un titre est une dignité : « qualité honorable, nom de dignité » (DAF, 1762). Les académiciens, en 1762, illustre ce sens de titre des exemples suivants : « ce Seigneur a le titre de Duc, de Marquis ; cette terre porte titre de Comté ; il se dit héritier d’une telle Maison, Duc d’un tel lieu, mais ce n’est qu’un vain titre, il n’en a que le titre ». Autrement dit, en français, il faut les désigner par le nom de mahométans, musulmans étant le titre (de noblesse) qu’ils se donnent eux-mêmes ou la dignité qu’ils s’attribuent. Mahométan est neutre, musulman est mélioratif. Il y a de l’objectivité dans le premier de ces deux noms, de l’arrogance dans le second.

Apparemment, au terme objectif, les Français préfèrent le mot frelaté pour passer de la pommade dans le dos de ceux qu’ils courtisent ou devant lesquels ils s’aplatissent. Tous les Français ? Non, bien sûr, mais les seuls instruits (de la veille), les docteurs Diafoirus, les sciencieux du social, les prêts-à-tout et surtout au pire. Comme ils sont partout, ils ont imposé leur propre vocabulaire à un peuple, qui n’en peut mais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877) fait la différence entre mahométan et musulman, lequel est le « nom que les mahométans se donnent » ; de même les académiciens en 1932-1935 : « nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants ».

Cette distinction a fini par s’effacer dans les dictionnaires actuels. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-1994) ne la font plus : « (adjectif) qui se réclame de la religion islamique, qui professe cette religion » et « (emploi substantif) adepte de l’Islam », mot qui aurait dû être écrit sans majuscule, la majuscule distinguant la civilisation (Islam) de la religion (islam). Mais ce Trésor étant l’organe du progressisme bien pensant, ses contributeurs ne s’embarrassent pas de distinctions, du moins quand elles les gênent ou pourraient aller contre leurs engagements, même s’ils citent un extrait « islamophobe » (comme on dit aujourd’hui, quand on exerce le pouvoir) de Guizot, « islamophobe » peut-être, mais objectif et juste : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c’est (...) dans la confusion de l’autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance... ». En 1935, les académiciens distinguaient encore le nom du titre ; dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire, ils renoncent à cette salutaire distinction : « qui professe la religion islamique » (substantif : un musulman, une musulmane ; les musulmans des républiques anciennement soviétiques de l’Asie centrale sont en majorité sunnites).

Il n’en allait pas ainsi au temps où les écrivains, philosophes, savants de France pensaient que le devoir de tout « intellectuel » (pardon pour cet anachronisme) était de dire les choses telles qu’elles sont, sans les enrober de miel ou sans essayer d’en faire des villages Potemkine. C’était à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Elles brillaient alors ; elles sont bien éteintes aujourd’hui. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), musulman est « le titre que les mahométans prennent abusivement, qui veut dire en leur langue vrai croyant. Un Turc se fait grand honneur d’être appelé musulman ». Pour Thomas Corneille (Dictionnaire des sciences et des arts, 1694), c’est le « nom qu’on tient avoir été donné premièrement aux sarrasins et que les Turcs se font un grand honneur de porter ; il veut dire en leur langue vrai croyant ». Gilles Ménage (Dictionnaire étymologique, 1694) écrit : « nous appelons ainsi un mahométan. C’est un mot turc, qui signifie un homme qui croit ce qu'il faut croire ». L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (mazette !) est sans doute l’un des ouvrages les plus « islamophobes » (pardon pour cet anachronisme) qui soient. Alors, elle combattait l’obscurantisme, les ténèbres, l’ignorance. Pour les auteurs de L’Encyclopédie (1751-1772), musulman est le « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes ». En d’autres termes, ils chantent Islam über alles. « Les mahométans, ayant établi leur religion par le fer et le feu, massacrant ceux qui ne voulaient pas l’embrasser, et accordant la vie à tous ceux qui l’embrassaient, les appelaient musulmans, c’est-à-dire exempti è periculo (ou soustraits au danger ou arrachés du danger) ; de là il est arrivé par la suite des temps que ce mot est devenu le titre et la marque distinctive de cette secte et a été attaché par eux à ce qu’ils appellent vrais croyants ».

            On peut gager qu’aucun écrivain actuel n’osera mettre dans ses écrits sur les mahométans et le mahométanisme le millième de la vérité et le centième de l’insolence des philosophes des Lumières.

 

 

16 juillet 2012

Inquisition

 

 

En latin, inquisitio, auquel est emprunté inquisition, a deux significations. C’est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases traduites : « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Autrement dit, c’est un mot chargé de hautes valeurs morales ou de civilisation.

Tel n’est plus le cas dans la représentation, toute polémique ou caricaturale, et a posteriori que les modernes se font de l’Inquisition, cette « représentation » ayant pour matrice l’Histoire de l’Inquisition en France publié en 1829 par le baron de Lamothe-Langon, ouvrage prétendument « historique », mais dont les sources sont imaginaires ou controuvées. C’est à cet ouvrage de fantaisie que sont dues les « valeurs » toutes négatives ou les connotations de barbarie désormais attachées à ce mot, bien que l’Inquisition ait adopté des méthodes d’enquête qui tranchaient par leur humanité (relative, évidemment) avec les ordalies, les accusations sans preuve, la vengeance ou la désignation arbitraire d’un bouc émissaire.  

A l’article inquisition, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), sous la mention « histoire », écrivent ceci : « Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction ». Dans les exemples illustrant ce sens, Inquisition commence par une majuscule : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». De ce mot, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens « historique ». Autrement dit, Inquisition est un nom propre spécifique d’une réalité judiciaire du passé, que les cultureux de la télévision ressuscitent comme les propagandistes des années 1940 ont ressuscité le Juif Süss. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprend cette définition : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France de la répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : « l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter ». De même, en 1762, les académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : « nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ». Voltaire se réjouit de son « anéantissement » en Espagne : « l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau » (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, « recherche » et « enquête », les académiciens ajoutant que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Ce n’est pas le point de vue de Littré (Dictionnaire de la Langue française), qui cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Ce sens « positif » est rare, car le mot a été employé dans un deuxième sens, plus large, tout négatif : « perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire ». Ce sens est illustré par des emplois, dans lesquels inquisition est un synonyme de censure : du philosophe Bayle : « l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres » et de Voltaire : « s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron ». Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : « enquête, recherche méthodique, rigoureuse », mais aussi « enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens » et celle qui est propre à « l’histoire » de « juridiction instituée par l’Église catholique »…

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle et même ceux des « démocraties » comme la France, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

Comme nom propre, ce que désigne Inquisition est établi. Comme nom commun, il en va autrement, que l’inquisition se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. En latin, inquisitio est un terme de philosophie. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus. Les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise et plus encore que le Saint Office : ce sont des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office. Il s’applique admirablement bien à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme, qu’ils soient ceux du métissage obligatoire, du multiculturalisme mondialisé, de la globalisation totale ou du prétendu « antiracisme » d’associations dévoyées qui se mettent au service des dominants, des puissants, des nantis, des exploiteurs.

 

 

09 avril 2012

Le Proche-Orient purifié

 

 

Le Proche Orient d’où les chrétiens seraient partis, sous la contrainte ou librement, est une éventualité qui est de plus en plus souvent évoquée et que de nombreux faits rendent plausible. Si cette éventualité se réalisait, le destin des chrétiens d’Orient, de fragile et menacé qu’il est, basculerait dans la tragédie. Tragédie, parce que l’Orient est la terre du Christ et que c’est en Orient, dans l’Egypte, la Syrie, Israël, les territoires palestiniens, la Jordanie, l’Irak, la Turquie actuels, qu’est né le christianisme. C’est à Alexandrie que les « Livres des Hébreux » ou « Bible » ont été traduits pour la première fois en grec. C’est en Egypte que les formes chrétiennes de l’érémitisme et du monachisme ont été élaborées, avant qu’elles ne se diffusent en Occident. Nicée, où ont été fixés en 325 le credo et le dogme de la Trinité, Chalcédoine, où a été rappelée en 451 la double nature du Christ, Ephèse, où Marie a été désignée en 431 comme la « mère de Dieu », Antioche, où les disciples du Christ ont été nommés à la fin du Ie siècle « chrétiens », Nysse, Nazianze, Constantinople, Damas, Alexandrie, Edesse, etc. sont les lieux de la mémoire chrétienne. Certes, la plupart de ces noms ont été mutilés ou effacés. Antioche ne compte quasiment plus de chrétiens. Certes, ces chrétiens d’Orient portent des noms étranges : ils sont coptes en Egypte et en Ethiopie (orthodoxes, catholiques ou même protestants), nestoriens en Irak et en Inde (ils se divisent en Assyriens, Chaldéens, Malabars, Malankars), syriaques et jacobites en Syrie ou en Jordanie, Maronites au Liban, Arméniens, là où ils n’ont pas été massacrés,  Melkites dans tout le Proche Orient (ils se divisent en grecs catholiques ou en grecs orthodoxes), etc. Pourtant, le drame qu’ils vivent ne relève pas de la seule religion. Il est aussi politique.

 

1.      La connaissance des réalités

Il est indécent d’aborder la condition des chrétiens du Proche-Orient, sans en avoir une connaissance raisonnée, organisée, sans passion. Le savoir vient de témoignages, de travaux savants et d’un examen sans concession du vocabulaire dont nous usons. Les témoignages sont de trois ordres. Les responsables religieux des chrétiens du Proche Orient ne sont pas libres : ils savent que toute plainte à l’étranger, toute protestation publique, tout appel à l’aide, provoqueraient de violentes représailles. Leur parole est surveillée, à la fois par eux-mêmes et par les autorités. Les responsables religieux de France et d’Europe sont eux aussi très prudents. De plus, ils sont paralysés par la recherche du dialogue à tout prix avec l’islam. Sœur Emmanuelle était la charité du Christ en acte. Personne ne peut émettre de critique à son encontre. Rappelons seulement un fait. Sœur Emmanuelle raconte qu’elle a pris la décision à la fin des années 1960 d’abandonner l’enseignement, parce que, dans l’institution d’Alexandrie (La Mère de Dieu ?) où elle enseignait le français, ses élèves n’avaient pas contribué à une quête en faveur de musulmans déshérités, à l’occasion du mouled ou anniversaire du Prophète. Elle en a été chagrinée. Ses élèves, elles, résistaient. Sœur Emmanuelle a pour absolu la charité, ses élèves ont réagi politiquement. Leurs familles sont victimes de persécutions, elles ont perdu leurs biens entre 1956 et 1961, des parents ont dû s’exiler. Il leur était impossible de faire preuve de générosité envers des populations qui leur sont hostiles et qui persécutent leurs familles. C’est pourquoi les témoignages qui ont une valeur sont ceux des seules victimes. Laissons les exilés témoigner qui, parce qu’ils n’ont pas laissé de famille ou de proches dans leur pays, peuvent parler librement.

La connaissance peut venir de quelques savants, pas de spécialistes de l’islam, orientalistes ou islamologues, qu’ils soient ou qu’ils ne soient pas musulmans, parce que tout, chez Berque, Gardet, Etienne, Veinstein, Kepel, Saïd, procède de la volonté d’occulter les persécutions dont sont victimes les chrétiens et de prouver, contre toute vérité, que les victimes en Orient sont les musulmans. Des savants, pourtant, élaborent un savoir, en toute indépendance et hors de toute préoccupation apologétique. Ce sont Bat Ye’or, l’historienne de la dhimma, Jean-Pierre Valognes, diplomate, auteur de « Vie et mort des chrétiens d’Orient » (Fayard), Christophe Luxenberg, philologue, auteur d’un ouvrage en allemand, qui n’est pas encore traduit en anglais, sur les « sources araméennes et syriaques du Coran », Alexandre Del Valle, spécialiste de géopolitique, Anne-Marie Delcambre, qui lit Le Coran sans œillères. On peut se reporter aux sites internet chaldéens ou arméniens. Tous ces auteurs, sauf Mme Delcambre, ont adopté un pseudonyme, qui n’est pas un « nom de plume », mais une protection. Deux fatwas ont été émises contre Luxenberg. Del Valle est menacé. Si Jean-Pierre Valognes, diplomate, avait publié son livre sous son nom, sa carrière aurait été brisée, comme celle de Jean-Pierre Péroncel Hugoz l’a été. Alors que celui-ci était correspondant du Monde au Caire entre 1974 et 1980, nombre de ses articles ont été censurés : ils étaient jugés hostiles à l’islam et à Sadate, qui favorisait la ré-islamisation de son pays. Son livre Le radeau de Mahomet a été critiqué. Rappelé à Paris, il lui a été confié la rubrique « francophonie » (où ses analyses ont été considérées comme gênantes), puis le tourisme. Comme là encore, il gênait, il a été relégué à la rubrique « philatélie » et collections diverses.

Les romans écrits par écrivains français d’origine orientale, grecque catholique ou juive (Paula Jacques, Alia, Solé, Sinoué, Maalouf) sont aussi des sources de connaissance, à condition de séparer ce qui tient de l’histoire de ce qui relève de la fiction. C’est dans un roman de Paula Jacques que l’on apprend qu’en mai 1948, les Juifs d’Egypte ont été victimes de pogroms, que certains d’entre eux ont été parqués dans des camps de concentration, avant d’être expulsés d’Egypte ; c’est dans « Quand le soleil était chaud » de Josette Alia que ce que Berque nomme « incendie du Caire », en janvier 52, incendie qui a préparé le coup d’Etat militaire de juillet 52, a été en fait l’incendie, aux cris d’Allah akbar, d’immeubles, magasins, biens appartenant à des Juifs.  

Enfin, il ne peut y avoir de connaissance rigoureuse sans examen des mots qui désignent les réalités du Proche Orient. Tout le vocabulaire, du plus simple au plus prétentieux, tous les concepts, toutes les notions, doivent être soumis à un travail de « nettoyage » terminologique. S’il existe un domaine piégé, c’est celui-là. Des centaines de mots font écran à la connaissance. Le Moyen Orient arabe est un livre publié dans la collection U (destinée aux étudiants), chez Armand Colin. Les deux mots du titre sont faux. Moyen Orient est la traduction de l’anglais Middle East qui désigne en théorie les pays qui se trouvent au milieu du continent asiatique. Le terme français exact et reçu par l’usage est Proche-Orient ou Levant. Arabe est aussi un mot piégé. La plupart des pays dits arabes ne sont pas habités par des Arabes. Ils ont été arabisés, ils sont devenus arabophones, ils ne sont pas arabes au sens propre de ce terme. Les chrétiens d’Orient sont rarement arabes, sauf en Jordanie. Les coptes ne sont pas arabes, les Egyptiens non plus ; les grecs catholiques, les melkites, les assyro-chaldéens non plus. En fait, « arabe » est un terme idéologique (donc trompeur et inexact), qui sert d’oriflamme au nationalisme pan arabe, idéologie qui a émergé dans l’Empire ottoman au milieu du XIXe s, pour inciter les ressortissants soumis et colonisés de cet Empire à renouer avec la grandeur passée et fantasmée des « Arabes ». C’est cette idéologie qui légitime les pouvoirs en Egypte, en Irak, en Syrie, en Libye, en Algérie…

 

2. L’exode

Au Proche Orient, les réfugiés ou les exilés se comptent par millions. C’est une facette, tragique et méconnue, des conflits qui s’y déchaînent. Pour se faire une idée de l’ampleur que prend le phénomène, il convient de rappeler quelques chiffres.

Tous les Arabes de la Palestine sous mandat britannique n’ont pas quitté la portion de Palestine qui a été accordée en 1947 par l’Organisation des Nations Unies aux Juifs. En avril mai 1948, quand Israël a été créé et que les armées arabes d’Egypte, du Liban, de Syrie, de Jordanie, lui ont déclaré la guerre et l’ont envahi, de nombreux Arabes ont quitté Israël pour se réfugier dans les pays qui agressaient Israël. En 1949, l’UNWRA qui avait été créée à l’occasion en dénombrait plus de 700000. Ils seraient aujourd’hui plus de trois millions. En 1947, plus d’un million de Juifs vivaient dans les pays arabes et musulmans, du Maroc à l’Iran, de la Turquie au Yémen, certains depuis des millénaires, comme les caraïtes d’Egypte. Aujourd’hui, il n’y a plus de Juif dans ces pays. Tous en sont partis sous la menace ou la contrainte pour Israël ou les pays occidentaux (France, Espagne, Canada, Etats-Unis, Australie, etc.) Le troisième grand exode touche les chrétiens : le nombre de ceux qui sont partis depuis la fin de la guerre est évalué à plus cinq millions, peut-être dix millions. Alors que les deux premiers exodes sont terminés, le troisième, lui, continue. Il s’achèvera quand le dernier chrétien aura quitté le Proche-Orient. De ces trois exodes, c’est aussi celui qui est oublié. Les réfugiés palestiniens sont protégés, des reportages leur sont consacrés, des associations les soutiennent ou les défendent, l’ONU leur a construit des maisons, les a soignés, a éduqué leurs enfants. Ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. D’ailleurs, ils vivent à proximité de leur terre natale (ou de celle de leurs ancêtres), alors que beaucoup ont quitté Israël volontairement pour se joindre aux armées arabes qui avaient promis de jeter les Juifs à la mer. L’exode des Juifs est moins connu, bien qu’il soit aussi dramatique. Les Juifs vivant dans les pays arabes et musulmans n’ont pas eu d’autre solution que de fuir. C’était l’exil ou la mort certaine. Alors que la population d’Israël compte de 20 à 30 % d’Arabes, musulmans pour la plupart et, pour quelques-uns, chrétiens, les pays arabes et musulmans se sont débarrassés des Juifs qui vivaient sur leur sol. Ils ont été totalement purifiés, Israël ne l’a pas été.

Des trois « peuples », musulman, juif, chrétien, ceux qui connaissent le destin le plus tragique sont les chrétiens. Alors que les Palestiniens vivent près de chez eux et gardent un mince espoir de retour, que les Juifs sont revenus, pour la plupart d’entre eux, dans leur propre pays, non pas nécessairement le pays où ils sont nés, mais le pays de leurs ancêtres, les chrétiens eux quittent définitivement et sans espoir de retour leur terre – la terre où ils sont nés et la terre où leurs ancêtres sont installés depuis la nuit des temps – pour se réfugier loin de chez eux, parfois très loin, aux antipodes, jusqu’en Australie. L’exode se fait dans le silence, un silence assourdissant, un silence qu’aucun éclat de voix ne brise, un silence qui risque de demeurer éternel. Pourtant, les raisons qui les poussent à l’exil ne sont pas différentes de celles qui ont incité les Juifs à quitter les pays musulmans. C’est pour échapper à un destin de sous-homme et aux persécutions que les chrétiens quittent le Proche Orient.

 

3. La dhimma

Le lot des chrétiens d’Orient est fait des discriminations, de mépris, d’exactions et de persécutions. Leurs souffrances ont commencé il y a quatorze siècles et elles durent encore, plus lancinantes. Les exactions et les mauvais traitements sont légaux et prévus par la dhimma qui régit le statut des non musulmans dans les pays d’islam. Elle s’applique aux Juifs et aux chrétiens, qui sont dits dhimmis. Les autres, animistes, païens, athées, hindouistes, sont légalement condamnés à mort. Dhimmi est traduit en français par « protégé », ce qui laisse entendre, à tort, que des lois protègent les chrétiens et les Juifs. La traduction la moins inexacte serait « tolérés ». On les tolère, comme on tolère des mendiants devant chez soi, alors que, dans l’islam ou avec l’islam, qui est censé achever la Révélation, ils n’ont plus de raison d’exister.   

Les règles de dhimma ont été élaborées par des théologiens du VIIIe siècle qui ont institué les crimes de guerre de la conquête arabe en normes juridiques. Le monde connu a été divisé en deux zones, nommées, l’une, dar el islam et, l’autre, dar el harb ou « maison de l’islam » et « maison de la guerre ». Au milieu, s’étend une zone intermédiaire, celle de la trêve : c’est une zone provisoire, puisque la durée d’une trêve (il s’agit d’une interruption du djihad) ne peut excéder dix ans. La dhimma résulte du djihad victorieux. Dans le dar el harb, les chrétiens, les Juifs, les païens, les athées sont harbis (c’est-à-dire « à exterminer »), combattus, tués ou réduits en esclavage. Dans le dar el islam, les chrétiens et les Juifs, à condition qu’ils acceptent la domination des musulmans, sont « tolérés », au sens où les lois du djihad ne leur sont pas appliquées, du moins tant qu’ils se soumettent à l’islam : ils ont droit à la vie sauve. Leurs terres sont fey ou « butin de guerre », ils peuvent continuer dans l’erreur, mais discrètement (on ne construit plus d’églises, les cloches ne sonnent pas), ils ne peuvent pas monter à cheval, sur un âne seulement, etc. Surtout, ils sont soumis à un impôt spécial et « à merci » - la jiziya, dont les musulmans sont exemptés -, qui peut être prélevé n’importe quand et dont le taux dépend de la seule décision des autorités islamiques.

Les spécialistes du « Moyen Orient arabe »  assurent que, dans les années 1830-70, et d’abord en Egypte, province de l’empire ottoman, la dhimma a été assouplie, puis abrogée. Les chefs d’Etat – Mohammed Ali et ses successeurs en Egypte, le sultan ottoman – ne voulaient plus que les chrétiens et les Juifs soient traités comme des « sujets » de second ordre, sans droit. Ils n’ont pas agi par compassion, mais parce que le rapport de forces leur était défavorable et qu’ils redoutaient, si les persécutions se poursuivaient officiellement, que les puissances européennes interviennent pour secourir les chrétiens, comme la France l’a fait au Liban en 1861 et la Grande Bretagne en 1882 en Egypte.

La dhimma s’est maintenue dans les faits, officieusement en quelque sorte, et surtout, dans les années 1950-1960, elle a été rétablie sous le manteau du socialisme ou du nationalisme arabe. En effet, comment expliquer les massacres dont les chrétiens d’Orient et les Juifs ont été les victimes en 1860, 1861, 1894-96, 1909, 1915-16, 1920-23, 1927-28, 1948, 1952-56 et dans les années 1960 ? Les chrétiens qui avaient opté pour le développement sur le modèle occidental ont été accusés d’arrogance ou de vouloir dominer les musulmans, ils ont été victimes de pogroms, et certains exterminés. En 1860, à Damas, l’ascension sociale des grecs catholiques a été stoppée par les massacres de milliers membres de cette communauté. En 1894-96, 1909, 1915-1916, 1920-1923, les Arméniens qui tenaient à recouvrer leurs libertés publiques n’ont plus été « tolérés ». Ils ne voulaient plus être régis par la dhimma : ils ont été éliminés par un génocide. Il en est allé de même en 1948-52 pour les Juifs d’Egypte. 

Le nationalisme arabe, apparu au milieu du XIXe siècle, en même temps que la nahdah, que l’on compare à tort à la Renaissance des Arts et des Lettres en Europe, est ambigu. C’est une idéologie séculière dans quelques-unes de ses formulations (la modernité littéraire), mais religieuse dans ses fondements, qui prône un retour aux sources, c’est-à-dire à l’islam originel, celui de Mahomet entre 611 et 632 et celui de ses immédiats successeurs qui ont conquis le monde, et qui incite à l’imitation des ancêtres vénérés (salaf), à savoir les guerriers de l’islam conquérant. La nahdah a regroupé des sceptiques et des religieux. Soit l’Organisation de Libération de la Palestine. Le plus connu des partis qui la composent est le Fattah. Le nom fattah, qui signifie « ouverture », désigne ce qui s’est produit, entre 632 et 642, quand les Arabes sont sortis d’Arabie pour conquérir le monde : on dit en arabe, par métaphore, qu’ils se sont ouverts le monde. De même, Arafat est un pseudonyme. Son véritable patronyme est Husseini, la famille du grand mufti de Jérusalem, de 1927 à 1945, qui a été l’allié déclaré d’Hitler dans les pays musulmans. Arafat est le nom d’une colline de la Mecque, qui fait l’objet d’un rite lors du pèlerinage annuel.

En Egypte, en Syrie, en Irak, en Turquie, etc. les nationalistes arabes ou turcs se sont travestis en « socialistes » pour réintroduire la dhimma. Les biens des étrangers, tous chrétiens, des Juifs ou des chrétiens autochtones, des seuls infidèles, ont été mis sous séquestre et transférés aux musulmans ou à l’Etat musulman. L’autonomie partielle (état civil, éducation, culte, rites, etc.) dont jouissaient les communautés chrétiennes a été abolie, et cela, pour reconstituer l’oumma originelle, islamiser les lois sous la pression de l’Arabie saoudite et rétablir une charia souterraine, qui est en partie dans les lois et qu’appliquent les organisations islamiques (et pas l’Etat).      

Les persécutions ont beau être avérées, elles sont tues en Europe, dans les pays dits libres ou « chrétiens », en particulier en France.

 

4. Le silence

Les écrivains des XVIIIe et XIXe siècles et du début du XXe siècle, Hugo, les frères Tharaud, Giraudoux, Rousseau, Voltaire, Péguy, etc. ne se sont jamais tus quand les chrétiens d’Orient étaient massacrés. Or, leur sort a empiré au début des années 1950, sans que quiconque émette la moindre protestation. L’affaire Dreyfus et le massacre des Arméniens ont été concomitants. Les dreyfusards, à l’exception de Péguy et de France, ont refusé de protester contre ces massacres, parce que, prétendaient les progressistes allemands du Parti social démocrate (le parti de Lénine) et les progressistes français du socialisme anticlérical, les Arméniens étaient des commerçants ou des capitalistes. Aujourd’hui, rien n’a changé. Les progressistes dénoncent des discriminations en France et en Europe, là où il n’y en a pas. En revanche, ils refusent de voir l’Himalaya de discriminations dont sont victimes les chrétiens d’Orient. Cet aveuglement est consécutif à la haine qui est voué au christianisme par les progressistes, où que ce soit, en France, en Europe ou en Orient.

La haine explique le silence de l’intelligentsia, mais pas celui de l’Etat. La cause déterminante en est la politique étrangère élaborée au milieu des années 1960, quand des hommes politiques (« gaullistes » hélas) aidés de spécialistes de l’islam (Berque) ont conçu la « politique arabe de la France », qui a remplacé la vieille politique de soutien aux chrétiens d’Orient. Le mot arabe est éloquent : il signifie que notre diplomatie s’est alignée sur l’idéologie arabo-islamique. De fait, elle a apporté son soutien à tous les régimes totalitaires, celui de Hussein, du FLN, de l’Arabie ou du Maroc. La Syrie a fait assassiner un Ambassadeur de France et a tué ou fait tuer des centaines de Français : la France s’est abstenue de toute riposte. La Libye, qui a fait exploser en vol le DC 10 d’UTA, n’a jamais été sanctionnée. Le ministre Dumas déclarait en 1992 : « il faut savoir tourner la page ». Pendant trente ans, la France a porté à bout de bras Arafat, elle lui a sauvé la vie, elle lui a donné le soupçon de légitimité que même les chefs d’Etat arabes lui déniaient. On assurait au Quai d’Orsay qu’Arafat était le seul qui puisse signer la paix avec les Israéliens, bien qu’il leur ait fait une guerre totale, finançant même les attentats, et détournant à son seul profit les milliards de dollars ou d’euros qui ont été attribués par les pays d’Europe au peuple palestinien. Arafat mort, la paix est enfin possible. De fait, tout se passe comme si la France avait voulu que la guerre dure jusqu’à la destruction d’Israël. De même, elle donne asile aux militants d’associations islamiques pro GIA, FIS, ennahdah, qui organisent la guerre dans leur pays, comme elle a favorisé la montée de l’islam politique en France ou encourage la haine antisémite en comblant de subventions les associations racistes (Sawt el islam, UOIF, MRAP).

 

5. Les chrétiens d’Orient et la France

Nous Français, plus que les Européens, nous sommes concernés par ce qui arrive aux chrétiens d’Orient. En tant que Français, entendus dans un sens plein de ce mot, et non comme une étiquette que l’on appose d’un coup de tampon sur des documents administratifs à droite de la mention nationalité, nous sommes les héritiers d’une longue histoire. En signant des accords avec le pouvoir ottoman, François 1e a obtenu, en échange de sa neutralité dans la guerre que l’Europe menait pour se libérer du joug islamique, des « échelles » au Levant (facilités commerciales dans les ports contrôlés par les Ottomans) et la protection des chrétiens d’Orient. Pendant des siècles, la France a assumé cette seconde charge. De nombreuses églises, qui s’étaient séparés de l’Eglise universelle du Ve au XIe s, ont renoué en partie avec Rome : les Chaldéens en 1553, les Malabars en 1552, une partie des Malankars en 1930, une partie infime des Coptes en 1824, une partie infime des Ethiopiens en 1930, une fraction des Syriaques en 1783, des Arméniens en 1742, en 1724 une partie des Melkites sous le nom de grecs catholiques…

Or, notre pays a renoncé à remplir ses devoirs historiques depuis un demi-siècle. Certes, l’empire ottoman n’existe plus. Elle aurait dû continuer à protéger les chrétiens au nom des droits universels de l’homme, elle ne l’a pas fait. Il y a un siècle, la France donnait asile aux Arméniens, aux grecs catholiques ou aux maronites menacés de mort. Désormais, les chrétiens d’Orient qui s’exilent préfèrent se réfugier au Canada, en Australie, aux Etats-Unis plutôt que dans le pays des droits de l’homme, dont ils pensent qu’il ne les protègera plus.

Même pour ce qui est des droits de l’homme, les conséquences en sont dramatiques. Les Français sont soucieux d’universel et s’émeuvent volontiers aux malheurs d’autrui. Ils ont fondé des milliers d’associations humanitaires et inventé le droit d’ingérence. Si des persécutés méritent leur compassion, ce sont les chrétiens d’Orient qui disent « non » malgré le mépris, résistent aux pires humiliations en dépit des menaces, continuent dans leur être au péril de leur vie, et cela depuis quatorze siècles. Les héros de la résistance à la tyrannie, ce sont ces chrétiens d’Orient. Aucune voix ne s’élève pour des défendre. Le silence prouve que l’ingérence de compassion est une pure hypocrisie. L’impératif moral nouveau « n’accepte pas ou ne supporte pas ou ne souffre pas que soit fait à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » s’arrête aux chrétiens. Il suffit que les victimes soient des chrétiens pour que, d’un coup, le droit d’ingérence, la solidarité, l’urgence et autres jolis mots dont on nous rebat les oreilles soient oubliés. En 1942, Hitler aurait répondu à ses conseillers qui le mettaient en garde contre les risques qu’il courait en mettant en œuvre la « solution finale » : « Qui se souvient du massacre des Arméniens ? ». En France, personne ne se souvient du génocide des chrétiens du sud Soudan, de 1982 à 2004, parce que tout le monde, quand ce génocide s’est produit, a fermé les yeux et s’est imposé le silence. Le Proche-Orient est en voie de purification. De l’Etat français, des organisations prétendument antiracistes reçoivent des millions d’euros de subventions, avec lesquels ils fabriquent des délits, en piégeant des patrons de boîtes de nuit, des propriétaires d’appartement ou des employeurs, uniquement pour prouver que les Français sont racistes. Or ces associations cachent les discriminations qui accablent les chrétiens dans les pays d’origine. Les Maghrébins laïques de France et les Kabyles chrétiens sont les seuls qui protestent contre ces crimes. Ce sont eux qui ont alerté l’opinion publique sur les violences qui touchent les coptes en Egypte et même aux Etats-Unis.

Les scissions, à la suite des conciles de Nicée (325), d’Ephèse (431) et de Chalcédoine (451), la séparation de 1054, ont affaibli le christianisme - en particulier, face à l’expansion de l’islam. Ces scissions ont été consécutives à des querelles portant sur la personne du Christ et exprimées avec des mots de la philosophie grecque ousia, qui signifie « essence » et « existence », qui a été traduit par « substance », et phusis, qui signifie « nature », et ce, dans un milieu de personnes cultivées formées à la rhétorique grecque. Si l’on ne veut pas que la tragédie de l’Orient s’étende à l’Occident, l’œcuménisme judéo-chrétien est une nécessité, non pas théologique, mais politique. Les querelles doivent faire place à l’unité. Car, et l’hypothèse ne doit pas être écartée, il est possible à terme que les chrétiens de France et d’Europe subissent le même sort que leurs frères d’Orient.

La dhimma, ou soumission à l’ordre le plus injuste qui soit, qu’elle soit ou non imposée, progresse partout, en Orient, où il est la règle, mais ailleurs aussi. L’attestent la décision de faire adhérer la Turquie sans le moindre préalable (reconnaissance du génocide arménien et retrait de ses troupes de Chypre), l’assassinat de Van Gogh, dont le documentaire Soumission, qui est fait de témoignages authentiques de femmes ayant vécu sous la loi de l’islam et recueillis par l’admirable député Ayaan Hirsi Ali, d’origine somalienne, aurait été diffusé sur toutes les chaînes publiques de France et d’Europe, si le tueur, au lieu d’être un musulman marocain, avait été un « fasciste blanc », la lâcheté des autorités de la France face à la montée en puissance de l’islam politique dans le monde, la complaisance devant le prosélytisme islamique qui se développe dans les écoles, les collèges, les lycées et dont fait état un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale (rapport Obin), que le ministre qui garde secret, alors qu’il aurait dû le rendre public. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne doit pas s’étonner que l’élimination ou l’exode des chrétiens d’Orient se fasse dans le silence complice de nos élites.

 

30 mars 2012

Dorer les fers

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Emile Littré relève au verbe dorer, au sens de « couvrir d’or moulu ou d’or en feuilles », l’expression dorer les fers, laquelle signifie « cacher sous quelque apparence » (l’apparence étant « belle » apparence) les fers de la servitude. Elle n’est pas la seule expression dans laquelle dorer a un sens figuré. Pour « adoucir » des désagréments par de belles paroles, on dit dorer la pilule. La jeunesse peut être dorée ; la misère aussi. Ces expressions sont encore vivantes en français, sauf dorer les fers, qui n’est même pas relevé dans le Trésor de la Langue française (1971-94). C’est au moment où dorer les fers a disparu de la langue que l’embellissement de la servitude est devenu commun. Au cours du sinistre XXe siècle, il n’y a rien eu de plus naturel que de dorer les fers. Qu’est-ce que qualifier une tyrannie de démocratie, sinon dorer les fers ? Ce siècle s’est spécialisé dans la dorure en célébrant la réduction du plus grand nombre à l’esclavage comme le grand bond en avant vers le bonheur de tous, en cachant le socialisme national sous les couleurs du romantisme ou en faisant du tiers monde l’avenir de l’humanité. La langue française a été amputée quand elle a perdu ce dorer les fers, qui résume ce qu’a été le XXe siècle, à moins qu’il n’ait été chassé de la langue, parce que, justement, il en exprimait la vérité noire : trop de gens auraient pu en être offusqués comme trop de gens pourraient être offusqués par la vérité sur l’Islam. En effet, Islam signifiant « soumission », dorer les fers s’applique aux essais de masquer par les discours mielleux la vile servitude islamique, car ce n’est pas l’Islam ou l’islam qui est mis aux fers, mais c’est l’Islam ou l’islam qui met aux fers. La Légende dorée, on le sait peut-être, ce sont des vies des saints. Dans ce cas, les mots ne trompent personne : de ces vies, il est dit qu’elles sont légendaires et qu’elles ont été embellies. La France a beau être une République laïque, il s’y narre de très pieux récits et il s’y publie de stupéfiantes analyses dans lesquels l’Islam (la civilisation) et l’islam (la religion) sont grimés des plus beaux atours possibles. Il n’en est dit que du bien, il serait même inconvenant d’en dire le moindre mal. On y dore la servitude en la recouvrant de mensonges. Dorer les fers est de règle dans les récits, discours, analyses, thèses qui ont pour but de défendre l’Islam contre les attaques dont il fait l’objet parfois – fort rarement à vrai dire, puisque notre époque, ses élites, ses savants, ses maîtres à penser, ses communicateurs, font preuve vis-à-vis de l’Islam et de l’islam d’une complaisance onctueuse qui détonne avec les accusations sans preuves dont sont agonis le Pape, les chrétiens, le christianisme, le clergé, quoi que ceux-ci fassent, aient fait, disent, projettent de faire, et même s’ils se taisent. La tyrannie est condamnée, si elle est supposée chrétienne, même si elle est une démocratie. Si elle fleurit en Arabie ou ailleurs en Islam, elle échappe à toute critique, à tout examen, à toute mise en cause. Aux Etats-Unis, la mort est prononcée contre des meurtriers. En Arabie, chaque année, des malheureux (plus de cent ? moins de mille ?) ont la tête tranchée pour des broutilles. En Arabie, la décapitation est immédiate ; aux Etats-Unis, un condamné à mort bénéficie de dizaines de possibilités de faire appel. En Arabie, la décapitation se fait au sabre ; aux Etats-Unis, la mort est adoucie par la chimie. Les Etats-Unis sont vilipendés pour barbarie, l’Arabie louée pour ses traditions. Ainsi, l’Islam, innocent par essence, bénéficie d’une immunité totale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’habitude de qui a été prise de dorer les fers de l’Islam n’est pas concomitante de l’installation en France de colonies islamiques, le phénomène y est antérieur de plusieurs décennies. C’est dans les années 1940 qu’on en perçoit les prodromes. En 1947, la revue Les Cahiers du Sud publie une livraison intitulée « l’Islam et l’Occident » et dont le seul titre est de toute évidence abusif. Ce qui est nommé l’Occident n’a pas d’existence dans le monde réel : on ne sait pas ce que désigne ce mot. S’il est employé, c’est dans un contexte de mépris. Admettons pourtant que l’Occident ait une réalité. Elle n’est pas religieuse, mais politique : c’est une aire de civilisation. Il en va autrement de l’islam. Que ce soit la religion ou la civilisation, l’une et l’autre ont une existence avérée. Autrement dit, l’Islam et l’Occident ne sont pas symétriques. Le « et » qui les coordonne dans le titre des Cahiers du Sud est d’autant plus trompeur qu’il n’est question dans la livraison que d’Islam ou d’islam, jamais d’Occident, sinon de façon fortuite et anecdotique ou sur le mode critique du procès. Ce qui pourrait éventuellement justifier l’emploi du nom Occident, ce sont les contributeurs de la livraison. Certains portent un nom français. Parmi ceux-ci, on compte Louis Massignon, François Bonjean, René Guénon. Massignon fut fasciné par l’Islam et par l’islam, au point d’écrire presque toute son œuvre sur ce sujet. René Guénon (1886-1951) n’a conservé de son origine française qu’un nom de plume. Fasciné par l’Orient, dans lequel il a vu le monde conforme à la « tradition » et non encore contaminé par la modernité, haïssant l’Occident qui serait le monde « moderne » par excellence, converti à l’islam, installé au Caire dans une villa « moderne » d’un quartier nanti (un comble pour un contempteur de la modernité), il se nomme en réalité cheikh Abdel Wahid Yahya. Il a même adopté la nationalité égyptienne, pour l’obtention de laquelle il a bénéficié, personne n’en doute, tant elle est difficile à obtenir, de passe-droits exorbitants.

Dans la « préface » à cette livraison des Cahiers du Sud, Jean Ballard, poète occasionnel, donne le la. Il n’est ni historien, ni spécialiste de l’Islam, ni orientaliste, ni arabisant, mais il fait comme s’il détenait la vérité. Ce qu’il exprime, c’est, un demi-siècle avant qu’elle ne devienne une banalité ressassée par les imbéciles, la doxa, dont voici un bel exemple : « Dans la tolérante Cordoue, l’extrême liberté de glose ne s’appelait même plus hérésie et l’on y discutait de choses qui se fussent expiées sur le bûcher cinq siècles plus tard (…) Pendant plus de trois siècles, grâce à l’islam, un climat unique de l’âme a régné dont il est difficile de ne pas avoir la nostalgie. Ce regret qui persiste en nous des nobles voluptés de l’esprit, d’une tolérance usant la notion de race, apprivoisant jusqu’au dernier fanatisme, nous a longtemps fait désirer une rencontre des deux mondes, disjoints depuis huit siècles ». En bref, en deux phrases, Ballard trouve la place de placer les sept ou huit mots fétiches des « fers dorés » : tolérance (deux items), liberté de glose, climat unique de l’âme, nobles voluptés de l’esprit, grâce à l’islam, racisme inconnu, fanatisme apprivoisé. Si Mahomet, qui savait ce qu’il faisait quand il brandissait le sayf Allah, lisait Ballard, il ne reconnaîtrait pas son islam. Lui qui a conquis à grands coups de sabre (le sayf) d'immenses territoires, le voilà transformé en inventeur du « climat unique de l’âme ».

Dans la livraison, la contribution qui dore le mieux les fers de l’Islam est celle de Guénon – pardon du Cheikh Abdel Wahid Yahya. Intitulée « sayful islam » (en français « sabre de l’islam »), elle répond à ceux qui affirment (mais ils ne sont pas nombreux) que l’Islam est une religion de guerre. Ce qui fait la nature guerrière de l'islam, outre les faits et l’histoire (que le Cheikh Abdel Wahid Yahya occulte très prudemment), c’est le sabre (d’Allah ou de l’islam : en arabe sayf Allah ou sayf islam) que l’Islam a adopté pour symbole et qui orne, avec des versets du Coran, le drapeau de l’Arabie. Ce prétendu « symbole » est aussi (et surtout) l’arme avec laquelle la justice saoudienne décapite les condamnés à mort. « On a coutume, dans le monde occidental, de considérer l’Islamisme (id est l’Islam : Guénon emploie le nom Islamisme au sens « d’islam ») comme une tradition essentiellement guerrière et par suite, lorsqu’il y est question notamment du sabre ou de l’épée (es sayf), de prendre ce mot uniquement dans son sens le plus littéral, sans même penser jamais à se demander s’il n’y a pas là en réalité quelque chose d’autre ». Ce que réfute le cheikh Abel Wahid Yahya, c’est la nature guerrière de l’Islam, non à partir de l’histoire, ni de la théologie, mais de la seule sémantique. Il refuse d’entendre es sayf dans son sens « le plus littéral » (celui du mot sabre) : ce ne serait pas une arme, mais un symbole dont la fonction est d’établir l’harmonie sur la terre. Il cherche à savoir si le sabre est, ou non, une « arme d’estoc et de taille, dont la lame présente une courbure, convexe du côté du tranchant, plus ou moins prononcée selon la nature du service auquel elle est destinée », ce qu’il est, aussi bien en France qu’en Arabie.

Le cheikh Guénon disqualifie les chrétiens. Pour cela, il avance une phrase de l’Evangile de Matthieu et une référence au Moyen âge. Dans l’Evangile selon Matthieu (I, 34), le Christ dit (ou aurait dit) ceci : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ». Dans les Evangiles, le Christ est réputé s’exprimer par paraboles ou « allégories ». Or, dans cet extrait, la parabole de l’épée est tout entière expliquée dans les phrases qui suivent et que voici : « Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera ». L’épée dont il est question n’est pas une arme d’estoc ou de taille dont la fonction est de tuer ou de faire la guerre, mais une métaphore. Ce qu’annonce le Christ, c’est que les liens familiaux ne sont rien pour qui décide de le suivre. Ce à quoi il invite ses disciples, ce n’est pas à faire la guerre, mais à rompre les liens naturels les plus forts. Cheikh Abdel Wahid fait confirmer le sens détourné de cet extrait de l’Evangile par une vague évocation du Moyen Age, qui a duré mille ans et qu’il résume en une phrase : « L’histoire de la Chrétienté au Moyen Age, c’est-à-dire à l’époque où elle eut sa réalisation effective dans les institutions sociales, en fournit des preuves largement suffisantes ». Or, le Moyen Age a été l’époque la moins guerrière de tout l’Occident. La guerre engageait un nombre limité d’hommes, pendant une période restreinte et sur un territoire borné. Elle tenait plus du tournoi que de la bataille rangée. Du Moyen Age, Guénon ne connaît que l’image d’Epinal ou d’école primaire qu’en ont diffusée à la fois les francs-maçons républicains (Guénon a été franc-maçon avant de se convertir à l’islam), les marxistes et même les catholiques modernistes, image dont Madame Pernoud a montré la fausseté dès 1944 dans Lumière du Moyen Age (1944, Grasset).

L’histoire est opposée au christianisme, mais elle reste dans les limbes dès qu’il est question d’Islam. Alors que cheikh Guénon interprète les mots épée et guerre dans leur sens propre quand il traite de l’Occident, il les interprète dans un sens figuré quand il traite de musulmans. Ainsi, la guerre en Islam est toujours juste. « Dans le domaine social, la guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction légitime, qui n’est au fond qu’un des aspects de la fonction de « justice » entendue dans son acception la plus générale ». Le cheikh Abdel Wahid Yahya autorise donc les pouvoirs islamiques (comme ils l’ont fait en se passant de ses avis) à tirer à la mitrailleuse lourde sur leurs sujets, ne serait-ce que pour les « ramener » à « l’ordre » - l’ordre islamique, bien entendu.  La guerre intérieure n’est pas moins juste. « Au point de vue traditionnel, ce qui donne à la guerre ainsi comprise toute sa valeur, c’est qu’elle symbolise la lutte que l’homme doit mener contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire contre tous les éléments qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité ». Non seulement la guerre intérieure est bonne et juste, mais encore elle est une nécessité absolue, ce dont aucun croyant ne peut se dispenser.

La conclusion est lumineuse : « Dans les deux cas du reste, qu’il s’agisse de l’ordre extérieur et social ou de l’ordre intérieur et spirituel, la guerre doit toujours tendre également à établir l’équilibre et l’harmonie (et c’est pourquoi elle se rapporte proprement à la « justice »), et à unifier par là d’une certaine façon la multiplicité des éléments en opposition entre eux ». La guerre est juste, quand c’est l’Islam qui la fait. Le mot arabe qui traduit guerre est djihad. C’est une apologie du djihad à laquelle se livre le cheikh Abdel Wahid Yahya. En effet, il existe en arabe deux mots qui correspondent au mot français guerre : djihad « guerre juste » et harb. Le djihad est propre à l’Islam, le harb à l’Occident. C’est d’ailleurs comme dar el harb ou « maison de la guerre » (au sens de zone où la guerre doit être portée) que l’Occident est désigné par les théologiens musulmans. Là encore, pour prouver la grandeur de l’Islam, Abdel Wahid Yahya joue sur le sens des mots, tablant sans doute sur l’ignorance pour que les gogos gobent ses fables. Islam et salam se ressemblent : salam signifiant « paix », l’islam est par essence, même si les faits l’infirment, une religion de paix. « La paix (salam) (…) ne peut être obtenue véritablement que par la soumission à la volonté divine (el islam) ». Si l’humanité refuse de se soumettre à Allah, il faut lui faire le djihad, pour établir l’harmonie. Le jour où les hommes seront musulmans, quitte à en tuer deux ou trois milliards, la paix règnera partout, mais entre les seuls survivants. La théologie à la sauce Guénon (c’est-à-dire le jeu de mots) en fournit une preuve : c’est le hadith (ou phrase attribuée à Mahomet) portant sur les deux djihad, le petit et le grand. Le petit consiste à faire la guerre sociale pour établir l’islam, le grand à faire la guerre intérieure contre les ennemis que chacun porterait en soi. Guénon a pour ennemis intérieurs l’Occident, la France, le christianisme. Il les combat. Définir l’homme comme un champ de bataille ne présente que des avantages : le racisme échevelé, la haine vouée à autrui, le délire de destruction sont assurés d’une impunité totale. Enfin, non content de manipuler les mots, le cheikh Guénon entreprend de noyer le poisson sous un déluge de baragoin gnostique. Le sayf est défini non plus comme une arme d’estoc et de taille, mais comme un symbole d’autant plus inoffensif qu’il est en bois. « Pour en revenir à l’épée, nous dirons qu’elle symbolise avant tout le pouvoir de la parole ». Ou encore : « Le symbolisme « axial » (de l’épée de bois du prédicateur islamique) nous ramène à l’idée de l’harmonisation conçue comme le but de la « guerre sainte » dans ses deux acceptions extérieure et intérieure (cf. plus haut), car l’axe est le lieu où toutes les oppositions se concilient ou, en d’autres termes, le lieu de l’équilibre parfait, que la tradition extrême-orientale désigne comme « l’Invariable Milieu » ». La conclusion est lumineuse : « Qu’il s’agisse d’Islamisme ou de tout autre forme traditionnelle, ceux qui prétendent n’attribuer à l’épée qu’un sens « matériel » sont éloignés de la vérité ». Les malheureux que la justice saoudienne tranche en deux pour un oui ou un non ou un pet de travers seront sans doute très heureux d’apprendre que le sabre qui leur a ôté la tête n’était pas matériel et que, coupés en deux, ils se sont enfin approchés de la vérité ou de l’harmonie du monde.

 

En 1947, le paradigme des fers dorés est en place. Il est à la fois aversion et apologie. L’aversion touche l’Occident, qui est assimilé à Satan ou au Diable. L’apologie touche l’Islam, justifié dans son entreprise guerrière de soumettre l’humanité à la « loi » d’Allah par le sabre, le feu, la mort. L’apologie du djihad que publient les Cahiers du Sud n’empêche pas son directeur, un bon apôtre à n’en pas douter, de s’extasier sur « les nobles voluptés de l’esprit » auxquelles s’adonnent les musulmans. Le paradigme en place, il ne reste plus aux paresseux de l’Université, de la presse et de la classe politique qu’à dévider l’écheveau – ce dont ils ne se privent pas.

 

 

 

 

22 mars 2012

Amalgame

 

Pas d’amalgame entre l’islam et l’islam

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans le traité Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe, où il est composé des mots amal, « travail, œuvre », al gamaa, « l’union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie étant aussi emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Littré est le premier à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, « alliage de mercure avec un métal ». Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : « amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent ». Du français, le mot passe dans les langues européennes ; en anglais, amalgam ; en allemand, Amalgam (Mischung) ; en italien amalgama (miscuglio) ; en espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) avec le seul sens des alchimistes : « terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent ». Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on « dit aussi amalgamation », mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994, est défini comme « l’action d’amalgamer et le résultat de cette action ».

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : « un des plus grands secrets de la chimie », c’est de trouver « une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer ». Des orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : « l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine ».

 

Le sens figuré « moderne » est attesté en 1431 : « mélange d’éléments hétérogènes », mais l’attestation reste isolée jusqu’à ce que Voltaire emploie amalgame dans ce sens figuré en 1744 : « le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre » (grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré apparaît dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : « amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (« cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions » et « son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence »). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : « mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » et illustré de ces exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs » et « cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités ». Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes (« ensemble hétérogène » : « Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau », 1842) ou à des choses : « mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires » et, en parlant de la création artistique, « mélange, combinaison ».

 

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne – en un mot : dernier cri -, est, selon les académiciens (édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est « employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus malhonnête encore, c’est l’imputation d’amalgame, laquelle consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : « pas d’amalgame entre les musulmans et les musulmans, entre le pareil et le pareil, entre le même et le même, entre l’islam et l’islam, entre les barbus et les barbus, entre les niqabs et les niqabs, entre les assassins d’enfants et les assassins d’enfants, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ». Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le soleil brille, quand il brille (« pas d’amalgame entre le soleil et le soleil ») est dans l’ordre de leur monde : le mot est arabe, l’amalgame est leur être.

 

20 mars 2012

Dhimmis et harbis

 

 

Il est des faits occultés ou méprisés : c’est ceux qui touchent les dhimmis, à savoir ces peuples qui, leur pays ayant été conquis, pillé, mis en coupe réglée par les arabes et les ottomans islamisés, se sont soumis aux conquérants et envahisseurs et se sont trouvés dans leur propre pays en moins de deux ou trois siècles minoritaires, mais « protégés » (c’est le sens du mot arabe dhimmi) par les nouveaux seigneurs du monde devenu islamique. Bat Ye’or, une femme née dans la communauté juive d’Egypte, est la seule spécialiste du monde arabe et musulman à prendre pour objet d’étude la condition de dhimmi. La condition de dhimmi ou dhimmitude, vieille de plus de quatorze siècles, dure encore dans les pays d’islam qui n’ont pas été totalement purifiés : l’Irak, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, le Soudan. Contrairement aux chercheurs estampillés qui se pressent dans les pays d’islam pour se prosterner aux pieds des oppresseurs, Bat Ye’or prend le parti des opprimés pris « dans le lacis des contraintes discriminatoires » qu’impose l’islam. Si les organisations dites antiracistes et autres ligues dites des droits de l’homme étaient fidèles à ce qui les justifie, elles militeraient pour que ces discriminations soient abolies. Elles ne le font pas. Pour Bat Ye’or, c’est « le négationnisme historique » consubstantiel à ces organisations qui explique leur très pieux silence ou leur ignorance crasse.  « Etre dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être », façonnée, modelée par une expérience millénaire vécue par des millions d’hommes et surtout régie par des lois. « L’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres », écrit-elle. Elle les sort du double avilissement (islamique et occidental) dans lequel ils sont tombés.

Pour les législateurs de l’islam, et cela, depuis le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones : dar el islam ou maison de l’islam, et dar el harb ou « maison de la guerre ». Les gens du Livre, juifs et chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. La notion qui règle tout est celle de harb. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est régi par le djihad : cet « effort » que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer les harbis dans le dar el islam et soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi résulte du djihad. « Les lois édictées par la charia touchent à tous les domaines de l’existence ». Les dhimmis sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit se faire discret ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils ont l’audace de faire du prosélytisme ; il leur est fait obligation de pourvoir à l’effort de guerre qui pousse les musulmans à conquérir de nouveaux territoires. La possession du sol leur est interdite. Leur terre est dite fey : c’est un butin de guerre. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. C’est en ce sens que l’islam entend la protection offerte aux dhimmis - ce dont les orientalistes déduisent une tolérance qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

En arabe, l’adjectif harbi dérive du nom harb, qui signifie « guerre ». Il est aussi employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui, définis par la guerre qu’on leur fait, sont réduits à ce seul être. Il n’existe pas en français d’adjectif ou de nom qui équivaille à harbi. Le concept est étranger à notre histoire ou à notre pensée. Pour les Français, il est concevable que des hommes soient réduits à cet être. Seule l’injonction « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens » que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards chargés d’exterminer les Albigeois suppose un être qui correspondrait à celui de harbi, mais aucun mot n’a été forgé pour signifier que cet être était « à tuer ». Le mot ennemi ne traduit pas harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas provisoire, mais permanent. Il ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est attribuée. Harbi disparaît avec les harbis. Ils sont à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux socialistes nationaux en Allemagne, de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées allemandes ont envahis et occupés de 1939 à 1945. Même à exterminer ne donne pas une représentation exacte de ce qu’est un harbi.

Il faut comprendre l’islam en fonction de ce qu’il dit, de ce qui le fonde, des actes qu’il inspire, des croyances qu’il génère. Dhimmis et harbis rendent compte avec plus de pertinence de ce qui se passe dans le monde que les pauvres explications des spécialistes de sciences sociales.

 

29 décembre 2011

Guerre de religion

 

De l’abus du terme guerre de religion pour désigner les massacres de masse dont les chrétiens sont les victimes dans le monde

 

 

            Le mardi 27 décembre, à « C’est dans l’air », France 5, de 17 h 49 à 18 h 50, le débat entre quatre docteurs, prétendus ou avérés, ou experts, labellisés ou non, ès religions, Keymayou, Dumont, Colosimo, Vallet, portait sur les guerres de religion.

 

            A l’article guerre, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent la guerre de religion comme la « lutte armée entre partisans de religions différentes ». Cette définition est pertinente. Il en va de même de celle que l’on peut lire dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : la guerre de religion « oppose des adversaires guidés par les passions religieuses ou les dissensions confessionnelles ». Pour qu’il y ait « guerre de religion », il faut, comme dirait le Sapeur Camembert, 1° qu’il y ait une guerre et 2° que la religion soit la cause et le but de la guerre. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle cette vérité élémentaire, se contentant de déployer le syntagme « guerre de religion » en « guerre qui se fait à cause de la religion ».

Au XVIe siècle, les Français ont fait l’expérience tragique des guerres de religion, lesquelles, écrit Littré, « désolèrent la France sous François II, Charles IX et Henri III ». Ils savent donc ce qu’est une guerre dite « de religion ». « En France, écrivent les auteurs du TLF (op. cit.), guerres de religion s’applique aux guerres qui ont opposé les catholiques aux protestants durant le XVIe siècle ». On s’entretue parce qu’on n’est pas d’accord sur la foi ou la croyance ou la messe, on tue son voisin, lequel a tué un autre de ses voisins, chacun est armé, celui qui est tué aurait pu tuer son assassin, etc.

 

Au cours de l’émission de France 5, il n’a pas été question de guerre, bien que le vocable « guerre de religion » ait été utilisé, mais de tueries. On peut tuer des hommes sans leur faire la guerre. Dans les événements qui déchirent certains pays, Nigéria, Egypte, Tunisie, Irak, Turquie, Philippines, Indonésie, etc., et qui ont fait l’objet d’un débat entre « experts » ou « spécialistes » (experts en religion peut-être, mais pas en langue française), il n’y a pas deux armées qui se font ou se feraient face, ou deux groupes également armés. Les tueurs tuent, ils ne courent pas le risque d’être tués à leur tour par les membres de la famille de ceux qu’ils ont assassinés. Il y a des meurtres, des massacres, de pogroms, des attentats, des bombes qui explosent dans des églises ou près d’églises, des tueries, mais pas de guerre, et à chaque événement, quasiment quotidien, le bilan s’élève à 20, 30, 40, 50, 100, 200 morts et mille ou deux mille blessés, des enfants, des femmes, des vieillards, des hommes aussi, tous désarmés et paisibles, dont certains conserveront jusqu’à leur mort des séquelles douloureuses. Dans le site internet de cette émission, le débat, tel qu’il est présenté, n’est pas supposé consécutif à des guerres, mais à des pogroms et des massacres visant des chrétiens : « Après une série d’attentats meurtriers le jour de Noël et d’attaques visant la communauté chrétienne, des centaines de personnes ont fui le nord du Nigeria. Exprimant « sa profonde tristesse », le pape a déploré les persécutions auxquelles sont exposés les chrétiens dans divers endroits du monde... ». Là tout est dit. Pourtant, dans le titre du débat et pendant la bonne heure qu’il a duré, il n’a été question que de « guerres de religion » et aucun des haut-parleurs présents n’a jugé bon de critiquer ce « guerres de religion », pourtant impropre et même contraire à toute réalité.

La question qui se pose est la suivante : pourquoi, quand on pense bien, on nomme « guerres de religion » ces tueries et massacres d’innocents ? Il ne viendrait à l’esprit d’aucun de nos journaleux, experts, spécialistes, etc. de qualifier de « guerre de religion » le génocide par les Allemands de six millions de juifs, qui ne professaient pas la même foi qu’eux. Pourquoi le négationnisme se porte-t-il aussi bien quand les victimes sont des chrétiens ? La véritable raison est l’excessive complaisance des « haut-parleurs » envers l’islam et les musulmans. Ce serait les stigmatiser que de leur attribuer, conformément à la vérité des choses, les massacres dont ils sont responsables. Ne nous leurrons pas. Si l’Allemagne n’avait pas perdu la guerre ou s’il n’y avait pas eu de tribunal de Nuremberg, à la télévision française, soixante ans ou soixante-dix ans plus tard, on qualifierait le génocide de « guerre de religion » et on laisserait accroire que, si responsabilité il y a eu, elle était également partagée entre les deux camps. Le négationnisme est la seule mamelle des médias.    

 

 

 

 

10 décembre 2011

Energie

 

 

            Tout journaleux, sciencieux de l’asocial, cultureux, politiqueux, etc. se croit obligé de célébrer sur tous les tons et dans tous les médias l’énergie qui pousserait les « jeunes » et les moins « jeunes » des banlieues (ou cités, quartiers, etc.) « sensibles », « en difficulté », « défavorisées », etc. à survivre ou à trouver des expédients innombrables pour s'enrichir le plus vite possible. Ces « jeunes » seraient des boules d’énergie, quoi qu’ils fassent, et même s’ils tiennent les murs : chercher du travail, remplir des dossiers, envoyer des CV, s’agiter dans les associations, dealer, voler, mentir, rapper, hurler, insulter, agresser les keufs et les non keufs, etc. Dans toutes ces actions, ils libèreraient le trop plein d’énergie qui est ou serait en eux. L’énergie serait la clé pour comprendre ce qui se passe dans les banlieues, quartiers, cités, etc. Qu'en est-il exactement ?

            C’est saint Jérôme (331-420), traducteur de la Bible, qui a emprunté au grec le mot energia au sens de « force en action » et l’a introduit dans le latin de la chrétienté. Il est le seul qui ait employé ce mot selon M. Gaffiot (in Dictionnaire latin français). En français, le mot est attesté pour la première fois au tout début du XVIe siècle dans le sens de « puissance d’action, d’efficacité, de pouvoir » - et au sujet de la parole. C’est le sens qu’il a dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « force d’un discours, d’une sentence, d’un mot », sens illustré de cet exemple : « toutes les paroles de l’Ecriture sainte sont d’une grande énergie ». Energie désigne la force contenue dans la parole du Christ ou dans celle des prophètes qui pousse les fidèles à agir, les met en mouvement, réveille leur foi : « efficace, vertu, force ; il se dit principalement du discours, de la parole » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Ce sens est illustré de ces phrases : « l’Ecriture sainte a une grande énergie », « il fit un discours plein d’énergie », « il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie ».

Dans L’Encyclopédie (1751-1765), l’Ecriture sainte, les paroles du Christ, les discours des prophètes ne sont plus cités comme sources ou comme réservoirs d’énergie. Le mot énergie est comparée à force « en tant que ces deux mots s’appliquent au discours ». Extrait du contexte religieux, le mot s’étend à tout discours public ou à toute forme d’expression. Selon Jean-François Féraud (in Dictionnaire critique de la Langue française, 1788), les mots « énergie et énergique sont fort à la mode ». Un siècle plus tard, Littré précise qu’énergie, « au sens de force d’âme, ne vint en usage que dans le cours du XVIIIe siècle », comme l’attestent ces réflexions de Mme du Deffant : « vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c’est depuis qu’on a des convulsions en entendant la musique » et « je me souviens que l’abbé Barthélemy me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie ; eh bien ! qu’il sache qu’aujourd’hui il est devenu à la mode, et qu’on n’écrit plus rien qu’on ne le place ». Ce nouveau sens est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées ». Exemples : « une administration pleine d’énergie » et « il se comporte avec beaucoup d’énergie ». Sous la Révolution, le fleuve en crue de l’énergie sort du lit des discours ou des pensées pour inonder les plaines de l’action, du comportement, de la direction des affaires publiques, du gouvernement. Il a fallu dépenser de l’énergie pour couper autant d’innocents en deux.

C’est entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle qu’énergie se rapporte à d’autres réalités que les phrases, les discours, les prophéties, comme l’attestent les articles du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) et du Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1877). Les académiciens relèvent comme premier sens non pas la force de la parole, mais la vertu d’un remède et la puissance agissante des passions. Le mot, écrivent-ils, « se dit particulièrement de la vigueur d’âme », comme dans « c’est un vieillard encore plein d’énergie » et « une âme, un caractère sans énergie ». Le sens des premiers dictionnaires n’est cité qu’en troisième position : « il s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole , alors que le sens que la Révolution a sanctifié, à savoir « fermeté qu’on fait paraître dans les actes de la vie publique », est cité en dernier et illustré par les exemples « un ministre plein d’énergie », « il a déconcerté ce complot par l’énergie de ses mesures ». Energie avait un sens religieux, il a un sens social.

Littré est le seul lexicographe qui rappelle en termes explicites qu’énergie n’a longtemps été qu’un « terme de théologie », signifiant « puissance de la Divinité », comme dans l’exemple « des hérétiques ont nié la Trinité en ne reconnaissant qu’une seule énergie dans le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ». Il est aussi le premier à enregistrer dans le Supplément de 1877 l’emploi d’énergie en « physique mathématique », comme dans l’exemple « énergie dynamique, élément indestructible dans sa valeur numérique, mais capable de transmutations qui le font apparaître sous ses trois formes, travail, demi force et calorie ». Il semble que, dans ce sens nouveau, énergie soit un néologisme sémantique, à la manière de l’anglais energy, attesté dans ce sens depuis 1807.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nouvel ordre sémantique est avalisé. L’énergie, c’est d’abord la « force agissante » d’un muscle ou d’un remède ; puis la « vigueur d’âme et la fermeté dans l’action ». Ensuite « le mot s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole » (« s’exprimer avec énergie, il y a dans les prophètes des expressions d'une grande énergie »). Enfin, quand il est un « terme de physique et de mécanique »,  « il se dit de la capacité de produire du travail, de la puissance emmagasinée » (« énergie électrique, mécanique », « le principe de la conservation de l’énergie est un principe de physique générale »). A partir de ces sens usuels, le mot devient une valeur politique : « ce culte du moi dont Barrès sut faire un système qui exalte l’énergie nationale » (1928, cité dans le Trésor de la langue française, 1971-94). Mussolini, Hitler, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro et tous les tyrans du XXe siècle ont canalisé à leur profit l’énergie de leurs partisans pour purifier le pays qu’ils dirigeaient ou, comme le dit explicitement Lénine, pour « éliminer les insectes nuisibles » de leurs terres.

L’énergie des banlieues a des références qui en disent long à la fois sur ce qui s’y passe et sur l’aveuglement des journaleux et autres médieux qui tiennent cette énergie pour l’alpha et l’oméga de la France en crise, ce qui la sauvera et la fera renaître. Les sauveurs ont des dégaines de bourreaux.

 

 

 

29 juin 2011

Islamophobie

 

Islamophobie est un terme récent. Il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Il est dans Le Petit Robert depuis sept ou huit ans et défini comme le définissent les musulmans, les militants de l’islam politique, les salafistes et tous ceux qui se prosternent devant les barbus de Téhéran, et qui tentent, en usant de ce mot frelaté, d’imputer du racisme à tous ceux qui osent (mais ils ne sont pas nombreux) émettre la moindre critique à l'encontre de l’islam ou des musulmans. La présence d’islamophobie dans ce « dictionnaire » Robert est tout à fait dans l’ordre des choses qu’impose son éditeur, célèbre pour son esprit collabo.

La relation existant entre les deux « mots », islam et phobie,  qui composent islamophobie est ambiguë, islam étant complément du nom phobie : c’est, mot à mot, la phobie de l’islam. Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un « symptôme névrotique », qui se caractérise par « une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée » (Trésor de la langue française). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qui doit rester tabou ou a l’audace de penser ce qu’il est interdit de dire, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la Déclaration des droits de l’homme (1789), il est accusé de maladie mentale. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est folie. La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, devient taboue à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie. Ce qui menace en France, c’est l’obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

Or, les exemples de grammaire célèbres comme la « crainte » ou « la peur des ennemis » prouvent que ces constructions « nom (désignant un sentiment) + de + nom (désignant des personnes, une religion ou une entité composée d'êtres humains) » portent en elles deux sens opposés suivant que les personnes (les ennemis dans l'exemple ci-dessus) éprouvent de la haine ou en sont la cible. De la même manière, l'islamophobie peut désigner la haine vouée à l'islam et aux sectateurs de cette religion ou bien la haine phobique et même rabique que l'islam et les musulmans vouent aux juifs, aux païens, aux koufars et aux « associateurs » des traductions du Coran, c'est-à-dire aux chrétiens.

La première de ces haines est avérée dans de nombreux pays au monde : en Inde, en Afrique australe, en Arménie, en Europe du Sud-est et elle est justifiée par les innombrables crimes contre l'humanité, dont les musulmans se sont rendus coupables au cours de l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui. Mais elle n'est guère avérée en France, sinon dans les discours des musulmans et affidés. Ce qui est attesté, c'est le contraire, l'islamophilie, l’amour de l’islam, la complaisance envers l’islam, l’impunité totale dont jouissent l’islam et les musulmans.

La seconde de ces haines, à savoir la haine que les musulmans vouent à ce qui n’est pas islam, est avérée depuis plus de quatorze siècles dans les faits, les événements, les textes fondateurs, le Coran, les hadiths, la Sunna, les textes de loi et les règlements en vigueur dans les pays musulmans. De fait, c’est l’islam qui nourrit une islamophobie délirante et ce sont les musulmans qui accablent d’une haine sans limite et sans fin leurs voisins, les étrangers, les autochtones, tous ceux qui n’ont pas prononcé la chouhada. Le racisme, le vrai, le racisme brut, primaire, le racisme des bas instincts et des tripes, le racisme pulsionnel, est là, consubstantiel à l’islam et à l’islamophobie qui nourrit les musulmans.

26 juin 2011

Conversion

 

 

En latin, conversio désignait un mouvement circulaire. Les conversiones astrorum étaient les « révolutions des astres », les Romains croyant au retour périodique de toute chose. Ce mot s’appliquait aussi comme en français aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a pris le sens de « conversion » (religieuse) ou de « retour à la vraie foi ».            

En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens « d’action de se convertir à une religion ». Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : « action de tourner » (« ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil ») ; et au XIVe siècle, celui de « changement d’une chose en une autre », qui est d’usage parmi les alchimistes. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : « transmutation, changement ». Il est suivi du sens religieux : « il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien ». Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : mystique ou anagogique et morale, elle affecte les façons de vivre. D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le mot « se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut » ; « il se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes » (« conversion à droite, à gauche, quart de conversion »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire (« changement de croyance, de mœurs, de mal en bien ») la remarque judicieuse que voici : « dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs ».

Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : « en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse » ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie (« la conversion des écus en pièces de cinq francs ») et à la jurisprudence (« la conversion d'un procès civil en procès criminel ») et il s’étend à la médecine : « conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre ». Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens « d’action de tourner », à la mécanique (« centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner ») ; à la marine (« mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments évoluant »), aux unités de mesure (« conversion des toises en mètres »), à la politique (« la conversion du gouvernement en despotisme »), à la logique (« changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération »), à l’arithmétique (« proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer »), à l’algèbre (« conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue »), à l’astronomie (« conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés »). Le sens religieux est exposé en dernier, après tous ces sens relatifs aux sciences ou à la société. Littré, qui était agnostique et anticlérical, ne tient pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : « action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie ». Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : « Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme » ou de l’islam : « la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique ». Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une « fête qui se célèbre le 25 janvier » et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : « retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait » ou étendu : « retour à une bonne conduite » ; ou même qu’il s’applique aux opinions : « changement d’avis sur quelque point important ».

            L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme le changement du mal en bien : c’est « en termes de religion », « le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses » ou même, dans un sens plus large, « le retour à une bonne conduite » ; le sens religieux est à peine plus important que le sens sociale : « il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques » (« conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique »). Il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité (« transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant »), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, (« conversion du plutonium 239 en uranium 238 »), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit (« conversion de saisie immobilière en vente volontaire »), de la chimie (« conversion du sucre en acide carbonique »), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire (« loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs »), de la psychanalyse (« mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique »). Le mot est d’usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou « consécration divine » de l’eucharistie : « opérée par les paroles mêmes du Christ », elle « change la nature » du pain et du vin et en fait « le sacrement du corps et du sang du sauveur ».

            Même le sens religieux attesté au XIIe siècle perd peu à peu de sa force (« retour à la pratique religieuse ») ou de son caractère religieux (« complète transformation spirituelle et morale ») pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : « fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées ». Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : « conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution ». Ce peut être aussi le « fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc. ». La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : « sa conversion à l’islam est récente ». Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, l’islam : la France subit tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).

            Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’est vrai ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont « construit » ou le construisent.

 

20 juin 2011

Irréligion

 

 

 

On pourrait croire que ce nom, attesté en 1527 et emprunté au latin, irreligio, « impiété », est sorti de l’usage moderne tant il est d’un emploi rare. Pourtant, ni les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ne le mentionnent comme vieux ou vieilli. Il est vrai que, ce mot étant le contraire de religion et les religions ayant disparu (sauf une évidemment qui veut s’imposer au monde entier), la règle est l’absence de religion ou irréligion (auquel cas on dit athéisme ou indifférence ou agnosticisme), de sorte que la religion a pris la place de l’ancienne impiété des Romains ou des Français des siècles antérieurs.

La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du  préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.

Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Ce « siècle-là » est devenu le nôtre, comme si les académiciens avaient annoncé jadis la réalité d'aujourd’hui. Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : aujourd’hui, en Occident, l’irréligion est la religion de tout le monde.

Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses).

Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment-colle, une glu super adhérente, tout idéologique, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité larmoyante avec les précaires et les intermittents, le Hamas et le Hezbollah, les RSAistes, les SDF, les sans-papiers, les femmes voilées, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, etc. manifestations qui émanent de la volonté d’aveugler les masses de peur qu’elles ne cherchent à s’émanciper.     

26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.   

 

24 avril 2011

Génocide arménien

 

 

 

Le 24 avril 1915, il y a quatre-vingt seize ans, commençait le génocide arménien ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, la deuxième (ou la troisième) phase de ce génocide, après celle de 1894-96 et celle des années 1908-1913 et avant l'ultime phase, puisque, entre 1920 et 1923, l’armée turque a mené une guerre sans merci pour empêcher les Arméniens d’établir un Etat en Anatolie orientale, territoire qui avait toujours été leur, mais dont les Turcs s’étaient emparés, et que les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, avec l’accord des autorités ottomanes, leur ont re-concédé dans le traité international signé à Sèvres.

Les Arméniens vivent une tragédie sans fin. Non seulement les Turcs ont exterminé à peu près la moitié du peuple arménien entre 1894 et 1923, mais encore ils refusent de reconnaitre ce génocide, s’indignant quand quelques voix timides osent évoquer des réparations (de droit au retour, il n’est pas question) ; pis même ils approuvent et justifient de tout l’enthousiasme dont ils sont capables l’extermination d’un peuple – femmes, enfants, vieillards compris – au nom de la supériorité absolue de leur race et de leur religion. Aussi bien les dirigeants politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, que le peuple turc, même les Turcs établis en Europe, tiennent ce génocide pour la plus belle et la plus nécessaire action accomplie au XXe siècle. C’est sans doute pour cette raison que depuis près de quarante ans, les dirigeants de l’UE ont pris langue avec les autorités turques pour faire entrer le pays qu’elles représentent dans l’Union européenne.

 

Pour la première fois depuis x années, une chaîne de télévision - en l'occurrence Arte - a diffusé en "prime time", le mercredi 20 avril, un documentaire, assez rigoureux, à peu près impartial et fondé sur des faits historiquement avérés, sur le génocide (ou tentative d'extermination de tout un peuple) dont les Arméniens ont été les victimes de 1894 à 1923, et cela - ce qui n'est jamais rappelé par les auteurs du documentaire - sur leur propre territoire, l'Anatolie. De ce point de vue, c'est un cas d'école pour illustrer le concept (Deleuze et Guattari) de déterritorialisation, lequel, en dehors des tragédies subies par les Acadiens, Arméniens, Indiens d'Amérique, est spécieux et vain. Bien entendu, on peut regretter que les auteurs du documentaire aient seulement signalé les premiers massacres de 1894 à 1896 (près de 200000 morts tout de même), de même que les pogroms survenus entre 1908 et 1913. Ces faits auraient pu être analysés comme des prodromes ou comme des invariants, car ils infirment la justification (état de guerre et alliance supposée des Arméniens avec les ennemis de la Turquie) que les Turcs ont donnée à l'extermination des années 1915-16. De même, les auteurs du documentaire passent très vite sur la guerre de 1920 à 1923 menée par l'armée turque et Mustapha Kemal pour ne pas appliquer le traité de Sèvres - guerre qui s'est achevée par la victoire de la Turquie, cinq ans après la défaite de 1918 et par un traité, celui de Lausanne, aux termes duquel toutes les revendications turques ont été satisfaites et le traité de paix antérieur, celui de Sèvres, annulé, ce qui a eu pour effet d'anéantir tout retour des survivants arméniens en Anatolie orientale, le retour des Grecs en Asie mineure et l'établissement d'un Etat kurde. On peut regretter aussi que le facteur religieux qui interdit, sous peine de mort, à tout infidèle de s'affranchir de son statut de dhimmi ait à peine été signalé (très timidement, comme pour s'excuser) et que les versets du Coran au nom desquels le génocide a eu lieu n'aient pas été cités.

 

Les auteurs de ce documentaire qui sont Allemands ont eu le mérite ou le courage (n'exagérons rien : c'est peut-être l'effet de l'habitude prise par les intellos allemands de se flageller) de faire porter une partie de la responsabilité politique du génocide de 1915-16 sur les autorités du deuxième Reich et sur les officiers généraux de l'armée allemande, dont l'Empire ottoman et les Jeunes Turcs étaient les alliés, et de montrer, par des images saisissantes, en particulier celles de ces wagons de bestiaux, dans lesquels étaient entassés des Arméniens des provinces de l'Ouest pour être déportés vers les déserts de Mésopotamie (c'est la ligne Berlin Istanbul Bagdad, dont la construction a rendu si fiers les Allemands), que ce génocide est en quelque sorte matriciel et qu'il annonce celui dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 : même volonté politique, même utilisation des forces de l'Etat (gendarmerie, administration), même organisation systématique, même volonté de piller les biens de ceux qui ont été exterminés, même soutien d'une partie importante de la population turque, kurde et arabe, même situation de guerre.

 

Comme Arte est aussi une chaîne politique et que rien de ce qui y est montré n'est diffusé au hasard ou que tout obéit à des intentions politiques et idéologiques (dans une certaine mesure, ce documentaire reste fidèle à la reductio ad hitlerum dont Arte est spécialiste - surtout le mercredi soir, dans les émissions "historiques"), on peut se demander, en analysant la "conjoncture", ce qui a poussé cette chaîne, qui est généralement turcophile, c'est-à-dire qui prend parti depuis trente ans pour les Turcs, qu'ils soient établis en Allemagne ou en Europe, qu'ils soient au pouvoir en Turquie ou qu'ils veuillent intégrer l'Union européenne, à diffuser un documentaire aussi ouvertement hostile, non pas au pouvoir du DKP, mais aux positions négationnistes de ce pouvoir et de l'Etat turc, des rues ou des écoles portant le nom des trois principaux concepteurs du génocide et de fiers monuments ont été érigés à leur mémoire, pour les célébrer.

La raison principale est la mort du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, assassiné ou exécuté en 2007 - journaliste de "gauche" et de réconciliation, fier d'être turc et persuadé que la Turquie peut redevenir "multiculturelle", ce qu'elle a cessé d'être en 1923. A la mort de Hrant Dink, plus de cent mille personnes ont défilé dans les rues d'Istanbul pour protester contre cette exécution. Les auteurs du documentaire ont cru voir dans ces manifestations les signes annonciateurs d'un frémissement de l'opinion turque. En fait, ils prennent leurs désirs pour des réalités : la Turquie compte plus de 70 millions d'habitants; la manifestation a eu lieu à Istanbul, où habitent des survivants des anciennes "communautés" de l'Empire ottoman, c'est-à-dire des autochtones, quelques milliers de chrétiens, arméniens ou autres, et de juifs, ainsi que des alévis. De toute évidence, ce sont ces minorités qui ont manifesté, et non  le peuple turc, musulman et fier de l'être, et qui tient le génocide dont leurs arrière grands-parents se sont rendus coupables pour un haut fait de leur histoire. De la part des auteurs du documentaire, c’est regarder l’histoire par le petit bout de la lorgnette – ce qui vaut mieux que de se bander pieusement les yeux pour ne rien voir.

 

              

 

 

 

04 avril 2011

Laïcité

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « la proposition de laïcité » qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : « caractère laïque », écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait rien : du moins aucune notion.

L’adjectif a deux orthographes, laïc ou laïque, auxquelles s’en ajoute une troisième, lai, féminin laie, attesté dès 1150 au sens de « illettré » et qui survit, bien qu’il soit vieux , dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux. Lai, laïc, laïque ont pour étymon laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos (« peuple »). Lai continue le latin laicus ; laïc, emprunté au latin laicus, est plus tardif (1487). Ils ont le même sens (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994, « synonyme de laïque »). Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les académiciens que laïc est une variante de laïque. Le sens est identique : c’est « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » (DAF, 1762), et chez Littré, « 1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et « 2° qui est propre aux personnes laïques ». Le sens est illustré par cet extrait de Chateaubriand : « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé » (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs, ou « instruits », entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Le sens de ces mots chrétiens a été scindé en deux : l’ancien, celui que l’histoire a légué, « qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier », et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité, « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse » (DAF, 1935 et neuvième édition, en cours de publication). Même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : « Les membres laïques du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïque » (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : « les membres laïcs du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïc ») ; et « morale laïque », « un État laïque » (« qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État »), « les lois laïques de Jules Ferry », « l’enseignement laïque » (« conforme aux principes de la laïcité »), « l’école laïque ». Les académiciens notent : « on écrit quelquefois laïc au masculin », mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité, Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc. Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : « depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, « ensemble des laïcs ») ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions ».

Ainsi, il est exigé que la loi de 1905 se manifeste jusque dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes. L’usage, pourtant, ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu’ils l’ignorent, soit qu’ils ne veuillent pas qu’on leur impose un diktat. De fait, les académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi ils ne plient pas la langue à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

Les académiciens enregistrent laïcité pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis que Littré et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui désignent le champ d’application de la loi. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la laïcité est un « caractère » et un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre, ou tenter de l’étendre, à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit et qu’elle ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français ». Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du « caractère laïque » fait l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est étendue à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Littré définit la laïcité en deux mots (« caractère laïque »), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

07 mars 2011

Croisade

 

Le mot, comme le soulignent les historiens et les linguistes, est postérieur de deux ou trois siècles aux événements historiques qu’il désigne. La première croisade date de la fin du XIe siècle. Le mot, dérivé du verbe croiser, au sens de faire de signe de croix, est attesté en ancien provençal au XIIIe siècle et en français à peu près deux siècles plus tard, aux alentours des années 1470-75. Dans l’ancienne langue française, il y avait plusieurs noms pour désigner ce fait : croisement, crois, croiserie, croisée, croisière (« en ce temps fut ordonné de par notre Saint Père le pape une croisière sur les Pragois »), croiseresse et même passage et voyage, tandis que croisade signifiait aussi « disposition d’une chose en forme de croix », « action de tenir les bras en croix » ou désignait la constellation nommée aujourd’hui Croix du Sud.

            Dans les exemples cités dans les anciens dictionnaires, la croisade (ou croisement, crois, croisée, croisière, etc.) n’est pas une guerre, encore moins une guerre « sainte », mais un passage ou un long voyage, un pèlerinage aussi. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) explique ainsi le mot croisade : « parce que les chevaliers qui allaient en la Terre Sainte, pour symbole et marque de leur vœu, prenaient une croix sur eux qu’ils attachaient sur leurs épaules ; en la Croisade contre les Albigeois on l’appliqua sur la poitrine à la différence du voyage d’Outremer ». Ce sont les lexicographes modernes qui, oublieux de ce que furent les croisades, rejetées dans un passé révolu, ont insisté sur le caractère guerrier des croisades : « armée de chrétiens pour marcher contre les infidèles » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « entreprise d’une guerre sainte contre les infidèles, contre les hérétiques » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui ajoute : « on y allait autrefois par dévotion et ceux qui avoient dessein d’y aller se distinguaient des autres en mettant des croix de différentes couleurs sur leurs habits suivant leur nation ; les Français la portaient rouge, les Anglais blanche, les Flamands verte, les Allemands noire, et les Italiens jaune ») ; « ligue sainte dans laquelle on prenait la marque de la croix sur ses habits pour aller faire la guerre aux infidèles ou aux hérétiques » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). Les croisades s’interrompent en 1292. Quatre siècles plus tard, le souvenir qui en est gardé est vague et imprécis ; les causes qui les ont suscitées sont oubliées ; et ces foules d’hommes et de femmes marchant vers Jérusalem deviennent incompréhensibles aux académiciens ou aux savants français, d’autant plus que le roi de France est l’un des principaux alliés des souverains ottomans qui ont fait main basse sur toute l’Asie mineure, sur l’Europe du Sud Est et sur l’ancienne Terre Sainte.  

            Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), les causes des croisades sont clairement exposées : « Les pèlerins, témoins de la dure servitude sous laquelle gémissaient leurs frères d’Orient, ne manquaient pas d’en faire à leur retour de tristes peintures et de reprocher aux peuples d’Occident la lâcheté avec laquelle ils laissaient les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ, en la puissance des ennemis de son culte et de son nom ». Mais la fureur antichrétienne des auteurs de cet ouvrage transforme le « droit d’ingérence » (dirait Kouchner) justifié par ces avanies meurtrières en pure folie guerrière : « On traita longtemps les déclamations de ces bonnes gens avec l’indifférence qu’elles méritaient et l’on était bien éloigné de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes et d’un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ». A la trappe les malheureux chrétiens d’Orient et oubliée la libre circulation des personnes.  Si les Américains avaient suivi en 1917 et en 1942 les conseils des encyclopédistes, nous ferions le salut nazi et nous parlerions boche.

            Les lexicographes modernes ont au moins le mérite de rappeler que les croisades n’ont pas été une simple folie collective, mais qu’elles ont eu des causes et des buts : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « expédition contre les mahométans, entreprise par les chrétiens pour le recouvrement de la Palestine » ; le Trésor de la langue française (1971-94) : « expédition dont les participants portaient une croix d’étoffe cousue sur leur habit, entreprise au Moyen Âge par les chrétiens d’Europe pour délivrer la Terre Sainte de l’occupation musulmane » (le Moyen Age en question a duré deux siècles, de 1095 à 1292) ; le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « Au Moyen Âge, expédition faite par les chrétiens contre les musulmans pour libérer le tombeau du Christ à Jérusalem ».

 

16 février 2011

Juif

 

 

Ce mot, emprunté du latin (du latin au grec, du grec à l’hébreu), est attesté à la fin du Xe siècle sous diverses formes, entre autres, Judeu, Juef, Juiu. C’est donc l’un des plus anciens mots de la langue française. En hébreu, c’est le nom de la tribu de Juda et d’un des deux royaumes de l’antique Israël. Ce nom a été donné au peuple qui vivait dans le royaume de Juda, puis, comme la plupart des Hébreux qui revinrent de la captivité à Babylone étaient de la tribu de Juda et occupèrent le territoire de l’ancien royaume de Juda, le mot désigna les habitants des deux anciens royaumes et les membres de toutes les tribus d’Israël.

Les emplois dans l’ancienne langue française, du IX au XVIe siècle, font référence à la mort du Christ et à la responsabilité, avérée ou controuvée, des Juifs dans cette mort : « Ou le condamnèrent li jeu » (les juifs) ; « que giui (les juifs) ont crucifié » ; « En non (au nom de) notre Seigneur que li gyuf (les juifs) crucifièrent » ; « Quand les faux Judeu (juifs) menérent crucifier Dieu » ; « Des félons Judeus » (des juifs félons) ; « Souffrir mort et passion par les mains des juifs », etc. L’hostilité latente dans ces emplois résulte d’un événement historique et elle est d’ordre religieux. C’est sans doute pour cette raison que La Curne de Sainte-Palaye dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage français (seconde moitié du XVIIIe siècle) relève à l’entrée juif le sens « mécréant ». Tous les emplois ne réfèrent pas nécessairement à la mort du Christ ; certains le font à la naissance du Christ dans une famille juive et au sein du peuple juif : « Or (que) chacun soit certain Que le grand Dieu hautain A fait cet enfant naître De son peuple juif » ; « En Bethleem il est prédit Qu’un fils est né de tel crédit Que sur les Juifs régnera ».

Cette hostilité religieuse ou théologique nourrit le long article que Thomas Corneille, en 1694, consacre à juif dans son Dictionnaires des arts et des sciences : « Peuple aveuglé, obstiné, qui se vante d’être la semence d’Abraham, et se glorifie du sceau de la circoncision qui lui a été donné, et qui ne voulant point reconnaître JESUS-CHRIST pour le Messie, l’attend toujours. Les Juifs sont dispersés à Rome, Venise, Worms, Mets, Francfort près du Main, Amsterdam, et en plusieurs places de Pologne, de Bohême etc. et ils y ont leurs synagogues, où ils ont accoutumé de prier ensemble, et d’entendre la lecture de la loi », etc. L’article du Dictionnaire universel (Furetière, 1690) est relativement neutre et plutôt objectif : « qui est de la nation de Judée en Syrie, ou descendu de ses anciens habitants, ou qui suit l’ancienne Loi de Moïse et ses cérémonies ». Il relève aussi de nombreux emplois qui ne réfèrent pas à la crucifixion, mais qui attestent une hostilité qui déborde du cadre strictement religieux : « de ce mot, écrit Furetière, sont venus plusieurs proverbes », qu’il cite et explique. Ce sont : « j’aimerais autant être entre les mains des Juifs, pour dire entre les mains de gens cruels, barbares, et impitoyables » : « c’est un homme riche comme un Juif, pour dire fort riche » ; « on appelle aussi un usurier, un marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif, parce que les Juifs sont de grands usuriers, fripiers et trompeurs » ; « on appelle aussi le Juif errant, un fantôme qu’on croit avoir vu, d’un Juif qui court le monde sans se reposer, en punition de ce que l’on dit qu’il empêcha JESUS-CHRIST de se reposer, lorsqu’il était fatigué de porter sa croix ; et par allusion on le dit des hommes qui sont toujours par voie et par chemin, qu’on ne trouve jamais chez eux ». Le choix des académiciens est de ne retenir que les emplois figurés du mot : « on ne met pas ici ce mot comme le nom d’une nation (le DAF n’est pas un dictionnaire de choses, mais de mots ; il exclut donc les noms propres) ; mais parce qu’il s’emploie figurément en quelques phrases de la langue. Ainsi on appelle Juif un homme qui prête à usure. On dit proverbialement qu’un homme est riche comme un Juif pour dire qu’il est fort riche. Et cela ne se dit guère que d’un gros marchand, d’un banquier, etc. On dit aussi proverbialement d’un homme qui va et vient sans cesse çà et la que c’est le Juif errant » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835). En 1694, un usurier prêtant à dix pour cent méritait le qualificatif de juif, même s’il ne l’était pas ; en 1762, les taux d’usure augmentant (« exorbitamment cher »), c’est à partir de 15% d’intérêt que se mérite le qualificatif de juif, de sorte que le mot « se dit dans le style familier de tous ceux qui montrent une grande avidité d’argent et d’ardeur pour en gagner » (1762, 1798) « et en général de quiconque cherche à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides » (1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait pas les mêmes choix que les académiciens pour ce qui est du « nom de nations ». Il relève donc les deux sens objectifs de ce mot, le premier : « celui, celle qui appartient au peuple hébreu, au peuple qui habita jadis la Palestine » (la fondation d’Israël en 1948 a rendu caduc l’emploi du verbe « habita » au passé simple et il faudrait écrire aujourd’hui : « peuple qui habite la Palestine ») ; le second : « celui, celle qui professe la religion judaïque (avec un j minuscule) » (exemple de Littré : « un juif est un Français, un Allemand, un Anglais, etc. professant la religion juive » et du DAF, en 1932-35 : Les juifs de Pologne, d’Allemagne, de France ; une juive). Il semble aussi que l’hostilité qui vise les Juifs s’atténue. Littré relève l’emploi figuré « celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et, en général, quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté » certes, mais c’est un emploi figuré qui se rapporte à n’importe quel individu, qu’il soit juif ou non ; et surtout il le relègue parmi les emplois familiers. C’est aussi le choix des académiciens en 1932-35 : « il se dit aussi, figurément et familièrement, de celui qui prête à usure et qui se conduit, en affaires, avec avidité et âpreté », l’individu en question pouvant être aryen, noir ou indien. Ce n’est donc une qualification raciale, encore moins raciste.

Les auteurs des grands dictionnaires actuels relèvent encore ces sens figurés et familiers, mais, de toute évidence, ces sens occupent une place restreinte dans les articles, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Péjoratif, à cause des métiers d’argent interdits aux chrétiens et réservés aux juifs au Moyen Age, synonyme de avare, usurier ») et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), où le sens figuré et familier est relégué, contre toute vérité, dans l’histoire - et une histoire révolue depuis des siècles : « Au Moyen Âge, nom donné aux prêteurs à usure, parce que seuls les Juifs étaient autorisés, avec les Lombards, à pratiquer ce métier ». Ce qui domine dans ces articles, c’est le sens objectif ou neutre : « (histoire ancienne), celui, celle qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire » ; « celui, celle qui appartient au peuple issu d’Abraham et dont l’histoire est relatée dans la Bible » ; « celui, celle qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus, qui se réclame de la tradition d’Abraham et de Moïse » (TLF) ; « Personne descendant de l’ancien peuple d’Israël ; personne qui professe le judaïsme (dans les emplois où ce deuxième sens est prédominant, on ne met pas la majuscule) » (DAF, neuvième édition).

 Quoi qu’il en soit, la consultation des dictionnaires fait apparaître qu’il existe dans la langue une hostilité évidente à l’encontre des Juifs, hostilité close aujourd’hui, mais que cette hostilité, qu’elle soit fondée sur des réalités ou des fantasmes, n’est pas de nature raciale, mais sociale, due au mépris (hypocrite ?) pour l’argent et la richesse, mépris qui prend pour cible aujourd’hui les bourgeois, les financiers, les capitalistes…

 

 

06 février 2011

Associateur

 

 

Depuis 1408, date de sa première attestation, le nom association a un sens clair et sans ambiguïté. C’est le « fait d’être associé, d’être uni à quelqu’un ». Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), le définit comme la « réunion de plusieurs personnes pour un but commun ». Il existe des associations religieuses, commerciales, littéraires ; les ouvriers forment des associations pour se secourir ou pour améliorer leur sort ; même les malfaiteurs se réunissent pour réaliser des objectifs communs. Bien entendu, le mot s’est étendu aux mots et aux idées. Le verbe associer sert de base à association, associatif, associationnisme, associé. Depuis quelques années, il est entré dans la langue française un nouveau dérivé, qui n’est pas encore relevé dans les dictionnaires : associateur. En même temps, association et associer, dont associateur dérive, se sont chargés d’un nouveau sens.

Ce nouveau sens et ce nouveau mot viennent du Coran, plus exactement des traductions françaises de ce livre. Associateurs désigne les disciples du Christ. Les chrétiens sont dits ainsi, parce que, dans la Trinité, ils associent à Dieu, qui, dans le monothéisme pur et dur, est unique, d’autres entités, qui, selon Mahomet (mais il est le seul à en décider ainsi), ne méritent pas d’être « associées » à Allah, à savoir un homme : le Christ, et un principe dont on ne sait s’il est un être humain ou s’il est un simple souffle : le Saint Esprit. Ainsi, il est dit dans le verset 73 de la sourate V : « Ce sont certes des mécréants ceux qui disent : « En vérité, Allah est le troisième de trois ». Alors qu’il n’y a de divinité qu’Une Divinité Unique ! » ; ou dans le verset 72 : « Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : « En vérité, Allah, c’est le Messie, fils de Marie ». Alors que le Messie (le Christ) a dit : « O enfants d’Israël, adorez Allah (non pas Allah, mais Dieu), mon Seigneur et votre Seigneur ». Quiconque associe à Allah (d’autres divinités) Allah lui interdit le Paradis ; et son refuge sera le Feu. Et pour les injustes, pas de secoureurs!»

Le sort promis aux associateurs est la mort : ainsi, entre autres versets, dans le verset 73 de la sourate V : « Et s’ils ne cessent de le dire (associer à Allah d’autres dieux ou qu’Allah, c’est le fils de Marie), certes, un châtiment douloureux touchera les mécréants d’entre eux » ; ou dans le verset 77 de la même sourate : « Dis : « ô gens du Livre, n’exagérez pas en votre religion, s’opposant à la vérité. Ne suivez pas les passions des gens qui se sont égarés avant cela, qui ont égaré beaucoup de monde et qui se sont égarés du chemin droit ». Le verset 39 de la sourate VIII est explicite : « Et combattez-les (les mécréants) jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association, et que la religion soit entièrement à Allah ». Le début de la sourate IX est catégorique. Verset 1 : « Désaveu de la part d’Allah et de Son messager à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte ». Verset 3 : « Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son messager, au jour du Grand Pèlerinage, qu’Allah et Son messager, désavouent les associateurs. Si vous vous repentez, ce sera mieux pour vous. Mais si vous vous détournez, sachez que vous ne réduirez pas Allah à l'impuissance. Et annonce un châtiment douloureux à ceux qui ne croient pas ». Verset 4 : « A l’exception des associateurs avec lesquels vous avez conclu un pacte, puis ils ne vous ont manqué en rien, et n’ont soutenu personne (à lutter) contre vous : respectez pleinement le pacte conclu avec eux jusqu’au terme convenu. Allah aime les pieux ». Verset 5 : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre ». Verset 14 : « Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux ».

            C’est ainsi, comme disent les bien pensants et les experts en manipulations verbales, que la langue française s’enrichit de « différences » « brassées » « ailleurs », même si c’est pour inciter au crime ou promettre à autrui les pires avanies.

28 janvier 2011

Euthanasie

 

 

Le mot a été fabriqué à partir de deux mots grecs (« doux, agréable » et « mort ») en 1605 par un écrivain, philosophe et homme politique anglais, Francis Bacon. L’objectif de la médecine, explique-t-il, n’est pas seulement de rétablir la santé des malades, mais de leur offrir, lorsqu’il n’y a plus d’espoir de guérison, une « mort douce et paisible »… Les moyens par lesquels cette mort douce pourrait survenir ne sont pas dévoilés, Francis Bacon ne se prononçant que sur la nécessité et la justesse d’une mort sans souffrance. Les auteurs, tous ou quasiment tous jésuites, du Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux, enregistrent euthanasie dans l’édition de 1771 (volume 5) en y donnant le sens de « mort paisible », sans autre commentaire.

Le mot appartient à la philosophie et aussi à la médecine. Barré le fait entrer comme « terme de philosophie » dans le Complément de 1842 au Dictionnaire de l’Académie française : « art de rendre la mort douce » et en commente ainsi l’origine : « nom par lequel François Bacon désigne une science qui lui paraissait à créer », et aussi comme terme de médecine signifiant « mort douce, sans douleur, sans agonie », définition que reprennent Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (médecine : « mort douce, sans souffrance » ; philosophie : « art de rendre la mort douce selon F. Bacon ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « bonne mort, mort douce et sans souffrance ». Au XIXe siècle, Renan a essayé de développer cet art ou cette science qu’est l’euthanasie : « les recherches que j’ai commencées, écrit-il en 1878, sur une science qui s’appellera euthanasie mettront l’homme au-dessus de la plus triste servitude, la servitude de la mort. L’homme ne sera jamais immortel ; mais finir n’est rien, quand on est sûr que l’œuvre à laquelle on s’est dévoué sera continuée ; ce qui est honteux, c’est la souffrance, la laideur, l’affaiblissement successif, la lâcheté qui fait disputer à la mort des bouts de chandelle quand on a été flambeau. Je trouverai un moyen pour que la mort soit accompagnée de volupté ». Il semble que les recherches de Renan n’aient pas abouti, puisque euthanasie, terme de philosophe entendu dans le sens de « science de rendre la mort douce », est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94) : sur ce terrain, la philosophie a été supplantée par la médecine et par la pharmacologie qui connaissent les molécules qui tuent un homme en quelques instants, sans qu’il en ait conscience et sans qu’il souffre.

Apparemment, aussi bien chez Littré que chez Barré, l’euthanasie est une mort naturelle et elle ne résulte pas d’une prescription médicale. Du moins, ces deux lexicographes se gardent bien de poser le dilemme qui touche les consciences, lesquelles, pour nombre d’entre elles, refusent que la mort soit donnée par un médecin ou qu’elle résulte de l’absorption d’un médicament prescrit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des modernes, n’ont pas ces scrupules. Ils envisagent les deux sortes de mort douce, naturelle et artificielle : « mort douce, de laquelle la souffrance est absente, soit naturellement, soit par l'effet d'une thérapeutique dans un sommeil provoqué ».

 

De toute évidence, l’euthanasie est sortie de la langue ; elle est devenue depuis la fin du XXe siècle une question dite de « société » ou « sociétale », c’est-à-dire une image ou un miroir de la modernité, comme son condensé, là où la modernité apparaît dans sa nature véritable, avec sa haine de la mort, son obsession d’utiliser toutes les ressources de la médecine pour dominer la nature, sa volonté de pureté en cachant tout ce que la condition humaine a de vil ou de tragique. Les académiciens ont ignoré euthanasie dans les huit éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935 ; en revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, ils y consacrent un article relativement long et distinguent trois sens : « mort, douce et sans douleur, survenant de façon spontanée, sans autre intervention éventuelle que l’administration d’analgésiques » ; « action destinée à donner la mort à un malade incurable qui demande ou a demandé que l’on abrège ses souffrances ou sa déchéance physiologique » (« euthanasie active, administration de substances hâtant par elles-mêmes le décès ; euthanasie passive, suspension du traitement ou de la réanimation ») ; et enfin, « abusivement », indiquent prudemment les académiciens, en « politique », « élimination des individus ou groupes humains considérés comme tarés » (Platon préconisait l’euthanasie pour l’équilibre de sa République). Ce qui est déterminant, c’est que le mot euthanasie n’est plus seulement un terme de médecine ou de philosophie : il est entré dans le vocabulaire courant : « usuel », écrivent les auteurs du TLF, et, dans ces emplois-là, il désigne le « fait de donner délibérément la mort à un malade (généralement incurable ou qui souffre atrocement) ». De fait, le mot s’est chargé de sens divers et situés à l’opposé l’un de l’autre : le refus de maintenir en vie par tous les moyens un mourant, les soins intensifs et le fait de donner délibérément la mort à un malade, sans parler de l’usage qu’en ont fait les partisans de l’eugénisme pour « supprimer les sujets tarés afin de satisfaire des exigences de nature collective » et qu’elle a été sociale et eugénique, le mot étant contaminé par l’analogie fâcheuse que les deux dernières syllabes (nazi) établissent avec un régime qui a usé et abusé de l’euthanasie à l’encontre, non pas des mourants, mais d’hommes, de femmes, d’enfants en excellente santé.

 

25 janvier 2011

Dogmatique

 

 

 

Dans la langue actuelle, l’adjectif dogmatique est péjoratif quand il qualifie une personne ou son comportement : « qui affirme avec autorité, à la manière du magistère ecclésiastique » (Trésor de la langue française, 1971-94 ; dans ces emplois, il a pour synonymes doctoral, impérieux, tranchant, péremptoire) ; « par extension, qui exprime ses opinions d’une manière impérieuse et tranchante » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Dans la langue classique, cet adjectif, employé parfois comme nom, n’était pas l’objet de jugements méprisants.

Emprunté du latin dogmaticus, « relatif aux dogmes » et chez les chrétiens, « qui concerne la foi », il est attesté chez le médecin de la Renaissance Jean Canappe (1537). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le sens « d’instructif », sens que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) glose ainsi : « qui appartient à quelque opinion ou à quelque science », précisant qu’on « le dit dans toutes les sciences ». Les académiciens, dans les trois premières éditions du DAF (1694, 1718, 1740), font de dogmatique un terme de science : « qui regarde les dogmes de quelque science » et « on appelle philosophe dogmatique celui qui établit des dogmes dans une science » (les philosophes dogmatiques sont opposés aux sceptiques). Certes, Richelet (1680) note que le verbe dogmatiser ou le nom dérivé dogmatiseur « se prend en mauvaise part ou se dit en riant », mais dogmatique fait l’objet d’appréciations flatteuses, les dogmes étant des « maxime, axiome ou principe ou propositions en quoi consistent les sciences » (DAF, première version, 1687).

C’est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) que dogmatique est exclu de la science pour être relégué dans la religion, plus exactement dans la Grammaire et la Théologie. C’est « ce qui appartient au dogme, ce qui concerne le dogme… On dit fait dogmatique pour dire un fait qui a rapport au dogme : par exemple, de savoir quel est le véritable sens de tel ou tel auteur ecclésiastique ». Cependant, dogmatique survit en médecine, où il désigne « la méthode d’enseigner et d’exercer l’art de guérir les maladies du corps humain, fondée sur la raison et l’expérience ». Les encyclopédistes poursuivent en ces termes : « Hippocrate est regardé comme l’auteur de la médecine dogmatique ou rationnelle, parce qu’il a le premier réuni ces deux fondements, dont il a fait une doctrine particulière qui n’était point connue avant lui ; car parmi les médecins de son temps, les uns s’arrêtaient à la seule expérience, sans raisonner, et c’était le plus grand nombre, et les autres au seul raisonnement sans aucune expérience ».

A partir de 1762, les académiciens suivent les leçons des encyclopédistes et bornent dogmatique à la seule religion : « qui regarde les dogmes de la religion », séparant de fait et nettement la science de la religion. Dès lors, ce qui est dogmatique est considéré comme peu scientifique ou pas du tout scientifique, souvent en rapport avec l’école et les enseignements qui y sont dispensés (« plus ordinairement, par extension, qui est consacré, usité dans l’école », DAF 1835, 1879, 1932-35), tandis que dogmatique commence à être pris en mauvaise part : « il signifie aussi qui dogmatise, qui exprime ses opinions d’une manière impérieuse et tranchante » (DAF, 1835, 1879), prélude à une lente descente vers l’enfer de la péjoration, dans laquelle s’abîment peu à peu les mots qui, de près ou de loin, se rapportent à la religion ou à la théologie, péjoration qui affecte au XIXe siècle toute philosophie idéaliste, même celle de Platon : « qui attache de la certitude à un certain nombre d’opinions, particulièrement d’opinions philosophiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, illustre ce sens de cet exemple : « Platon est un philosophe dogmatique »), Littré traitant dans la même rubrique la « théologie dogmatique » ou « exposition des croyances chrétiennes » et « la philosophie dogmatique », qui « se dit, par opposition à philosophie sceptique, de celle qui établit des dogmes ». Le discrédit de la religion chrétienne (la seule qui ait perdu tout crédit) a affecté le sens de dogmatique certes, mais la religion et la théologie ont entraîné dans leur descente aux Enfers la philosophie idéaliste et tous les systèmes qu’elle a conçus.  

 

24 janvier 2011

Immolation

 

 

Emprunté au latin, immolatio et le verbe immolare étant dérivés de mola, cette farine sacrée dont était couverte la tête d’une victime avant qu’elle ne soit sacrifiée, ce mot est attesté au XIIe siècle et il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit comme le « sacrifice sanglant d’une victime », l’illustrant de l’exemple d’Iphigénie, immolée pour que les armées grecques, près de combattre Troie, bénéficient de vents favorables. Il est le seul lexicographe qui qualifie de sanglant le sacrifice, les académiciens de 1694 à l’actuelle édition, en cours de publication, limitant l’immolation à la seule « action d’immoler », c’est-à-dire de « sacrifier » ou « offrir une chose vivante (animal ou personne) en sacrifice ». Dans aucun dictionnaire, il n’est établi que l’immolation puisse se faire par le feu ; auquel cas, elle serait un holocauste.

En revanche, les lexicographes citent le sacrifice volontaire qu’a fait le Christ de sa vie, pour le salut des hommes, dit-on. L’exemple « l’immolation de Christ » qui apparaît dès le XVe siècle est dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy (1880-1902) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF (« l’immolation du Christ, son sacrifice consenti pour le salut des hommes »), ainsi que, sous une forme légèrement différente, à l’entrée immoler (DAF, 1694 : l’hostie qui a été immolée pour le salut des hommes) ou dans ces extraits de Saci (« le commencement de la bonne vie est de faire Justice ; et elle est plus agréable à Dieu que l’immolation des hosties ») et de Bossuet (« le propre corps et le propre sang, dont l’immolation et l’effusion nous ont sauvés sur la croix », in Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les sacrifices humains ayant disparu d’Occident assez tôt, le mot immolation s’est donc spécialisé dans des emplois étendus ou dans des emplois figurés, comme l’indiquent les académiciens dans la huitième édition du DAF (1932-35 : « il se dit aussi, en termes de théologie, de l’action de s’immoler soi-même, de consentir au sacrifice de soi-même ; l’immolation de Jésus ») et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « Théologie, sacrifice du Christ sur la croix ou sur l’autel »). Certes, les académiciens, dans les cinquième et sixième éditions du DAF (1798 et 1835), ont cru bon d’indiquer, mais à tort, que immolation « ne se dit qu’au propre ». En 1872, Littré relève un sens étendu : « par extension, mise à mort des hommes » (« l’immolation des hommes sur les champs de bataille ») ; et à partir de 1879, les académiciens l’imitent : « il se dit, par extension, de la mise à mort d’un grand nombre d’hommes ; les immolations de la Terreur ; les vastes immolations de la guerre » et « il se dit, par analogie, de la mise à mort d’un grand nombre d’hommes » (1932-35, la guerre de 1914-18 est encore dans tous les esprits : les grandes immolations de la guerre »), de même que les auteurs du TLF : « par extension, littéraire, synonymes carnage, hécatombe, massacre, tuerie », comme dans cet extrait des Mémoires de Mauriac (« Le grand Meaulnes, tournant le dos à tout ce qui est sordide, bruyant, souillé, s’en est allé vers l’immolation de 1914, à travers un laborieux enchantement », 1959).

Ce nom des religions de l’Antiquité et de la théologie chrétienne a connu au cours des dernières semaines un beau succès dans les media et dans la bouche d’experts, de commentateurs et de consciencieux du social, à propos des événements de Tunisie et ailleurs dans le monde musulman, dit « arabe ». Des jeunes gens (une dizaine) se sont suicidés en dépit du « tabou anthropologique » : euphémisme pour désigner l’interdiction par l’islam du suicide. La vie appartenant à Allah, c’est à lui seul de disposer à son gré de ce qu’il a donné. Les meurtres, assassinats, massacres de masse sont prescrits, pour exterminer infidèles, mécréants, associateurs, juifs, etc., mais le suicide est proscrit. Va comprendre, Charles. En réalité, le mot immolation n’est guère adéquat pour désigner ces suicides, qui tiennent plus de l’holocauste que du sacrifice sanglant à la manière de celui d’Iphigénie ou que, horresco referens, celui du Christ. Les commentateurs ont beau être très savants, ils n’ont pas conscience qu’ils parlent des pays musulmans avec les mots du christianisme - réduction dont les musulmans ont horreur et qui doit les indigner, à juste titre. Il est vrai que, les commentateurs ne comprenant plus le sens de ces mots, il leur est aisé de faire des Bouaziz suicidés des messies annonçant un ordre nouveau.

13 janvier 2011

Elémentaire, mon cher BHL

 

 

Dans le journal Le Point, Monsieur Lévy, plus connu par ses initiales BHL, se pose la question, Comment sauver les chrétiens d'Orient ?, mais dans des termes si angoissés, presque métaphysiques, et avec tant de contorsions de vocabulaire imposées par sa soumission à la bien pensance que les seules réponses qui lui viennent à l'esprit sont s'indigner (ça, c'est bon pour l'intelloterie) ou prier (ça, c'est pour ceux qui croient dans la charité du Christ). 

Imagine-t-on dans quel discrédit a posteriori serait tombé l'intello qui par hasard se serait demandé en 1943 "Comment sauver les juifs allemands ?" (mais, pas de panique, aucun d'eux ne s'est posé la question alors) et répondre "par l'indignation" et "par la prière" ?   

Pourtant, à cette question, il existe une réponse élémentaire - c'est celle qu'ont donnée les Alliés et la France libre, puis la France combattante, à partir de 1940. D'abord nommer les bourreaux, tueurs, massacreurs par le nom qu'eux-mêmes ils se donnent. Ensuite désigner par son nom l'idéologie, fût-elle religieuse, qui les inspire et le texte où cette idéologie est consignée. Enfin rappeler qu'entre 1940 et 1944, si quelques dizaines de milliers de juifs ont échappé à la mort promise, c'est parce qu'une guerre à outrance et sans merci a été menée sans compromis, sans répit, jusqu'à la capitulation de l'Allemagne, par les Alliés.

En 1995, Monsieur Lévy appelait à la guerre sainte pour sauver quelques milliers de musulmans bosniaques. Quinze ans plus tard, le va-t-en guerre s'est mué en petit toutou docile.

 

 

11 janvier 2011

Epuration

 

 

 

Dérivé du verbe épurer, ce nom est attesté au début du XVIIe siècle, mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’au XIXe siècle. Il signifie « action d’épurer » et longtemps il ne s’est appliqué qu’en médecine (l’épuration du sang, in Dictionnaire de l’Académie française, 1835 ; « épuration extra-rénale, extra-hépatique, élimination des déchets toxiques d’un organe défectueux selon une technique, à l’aide d’un appareil approprié », Trésor de la langue française, 1971-94) ou dans des domaines techniques : « l’épuration des métaux » (DAF, 1835), « l’épuration des huiles » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « les produits d’épuration du gaz d’éclairage ; une station d’épuration des eaux usées » (TLF, 1971-94). Dans la langue moderne, ce nom est souvent employé dans des sens figurés. « Il se dit aussi au sens moral », écrivent les académiciens en 1835, citant comme cibles de l’épuration « les mœurs, la langue, le théâtre », auxquels Littré (DLF, 1863-77) ajoute le « goût » et un « texte fautif », ce que les auteurs du TLF définissent ainsi : « domaine moral,  élimination des éléments trop libres ou choquants dans les mœurs ou dans une production littéraire » (1971-94).

C’est en 1791 que les Jacobins étendent ce nom à la politique. L’épuration, entendue ainsi, est glosée par Littré : « épuration d’une compagnie ou un corps, exclusion donnée à quelques-uns de ses membres jugés indignes d’en faire partie », qui couronne ce sens de cet exemple : « épurations politiques, exclusions dictées par des motifs politiques » ; et par les auteurs du TLF : « domaine sociopolitique, élimination d’un corps social des membres jugés indignes d’en faire partie ou considérés comme indésirables » (épuration d’un corps politique, d’un personnel administratif, des cadres) et « en particulier, mesures prises en France, après la Libération, contre des personnes ayant collaboré avec les autorités d’occupation ». De toute évidence, c’est ce sens politique qui prédomine dans la langue du XXe siècle, comme l’atteste l’article épuration de la neuvième édition du DAF (en cours de publication), dans lequel le sens politique occupe près des deux-tiers de l’espace consacré à ce mot : « action d’expulser d’une organisation, d’une administration, d’une entreprise, d’une profession, etc., une catégorie d’adhérents ou d’agents jugés indésirables ou indignes ; résultat de cette action. L’Épuration, en France et dans d’autres pays d’Europe, nom donné, au terme de la Seconde Guerre mondiale, à l’ensemble des mesures prises pour sanctionner des actes de collaboration avec l’ennemi, commis pendant la période de l’occupation allemande » (un comité d’épuration ; les tribunaux d’épuration).

Récemment, M. Sarkozy, président de la République, a qualifié les attentats dont sont victimes les Coptes en Egypte d’épuration religieuse : « Nous ne pouvons pas non plus admettre et donc faciliter ce qui ressemble de plus en plus à un plan particulièrement pervers d’épuration religieuse du Moyen-Orient ». Personne ne se fait d’illusion sur ces déclarations. La France admet cette « épuration » depuis au moins trente ans ; pis même, elle ne cesse de faire des courbettes à ceux qui inspirent ces meurtres, attentats, assassinats, massacres… D’ailleurs, même si elle ne les admettait pas, que ferait-elle pour les empêcher ? La guerre ? Elle est incapable de désigner de façon claire les auteurs de ces attentats et l’idéologie qui les inspire ; elle n’est donc pas près d’empêcher les criminels de nuire et leur idéologie de prospérer. La vraie question est ailleurs : de toute évidence, ce qui se passe en Egypte, en Irak, au Nigéria, aux Philippines, etc. et ce qui s’est passé pendant un demi-siècle au Sud-Soudan et ailleurs dans le monde n’est pas une épuration, ni ne ressemble de près ou de loin à un plan d’épuration religieuse. L’épuration est une exclusion, pas une extermination ; même en 1944-45, elle s’est faite dans les tribunaux, et non par des égorgements de masse. C’est que le terme épuration, appliqué à ce que subissent les Coptes et tous les chrétiens d’Orient, est un euphémisme, c’est-à-dire un mot au sens adouci, qui sert à masquer la réalité : l’extermination lente de populations entières. Il ne viendrait pas à l’idée d’un homme politique français responsable de qualifier la Shoah d’épuration.  

09 janvier 2011

Comment le journal Le Monde relatait en avril 2006 les exactions que subissent les Coptes en Egypte

 

 

            Staline, dit-on, crevait les yeux des popes, afin qu’ils fussent moins distraits en lisant leur bréviaire. C’est ainsi que l’idéologie en use, si bien que presque tout le monde est aveugle là où ce monstre règne. On a deux yeux depuis quinze ans en Pologne, en Hongrie, en Russie ; les Français ne sont pas près d’ouvrir un œil, car en France, il est des gens en place au Monde et ailleurs qui ne veulent même pas que l’on soit borgne.

 

En Egypte, depuis trente ans ou plus, il ne se passe pas de semaine sans que des coptes soient agressés, pas de mois sans que des coptes soient assassinés, pas d’année sans qu’une église soit vandalisée ou incendiée. Le Monde, daté du 18 avril 2006, en rend compte lumineusement.

Première règle : ne pas appeler les choses par leur nom. Les crimes ne sont jamais nommés crimes, mais « heurts entre coptes et musulmans » ; les pogroms ne sont pas des pogroms, mais des « tensions interconfessionnelles » ; les incendies volontaires d’églises sont le résultat de la « montée des extrémismes coptes et musulmans ». On ne sait pas qui est agressé, sinon qu’il y a eu un copte assassiné et cinq coptes blessés, mais on ne sait pas non plus qui agresse. Victimes et bourreaux sont renvoyés dos à dos, bien que, au cours des trente dernières années, jamais un seul copte n’ait tué un étranger, ni même des musulmans.

Deuxième règle : expliquer tout par des causes fictives. Le Monde ne dit pas qui sont les criminels ; en revanche, il va tout droit aux causes. La cause première est abstraite, très éloignée, presque épurée, mais elle est double : c’est la « structure » et c’est la « crise ». La « structure » incriminée » est la « structure politique du pays » ; la « crise » qui cause tous ces maux est la « crise économique et sociale ». Le Monde tient cette révélation d’une revue littéraire éditée par un parti marxiste. Que vient faire la littérature là-dedans ? Elle est là sans doute pour révéler, mais au deuxième ou au troisième degré, le caractère fictif des causes. En Egypte, il y avait quelques marxistes, quand il y avait des Juifs, c’est-à-dire avant 1952. Ceux qui ne se sont pas réfugiés à l’étranger, comme Curiel, ont rejoint les partis extrémistes de l’islam, comme Mahmoud Hussein. Mais c’est aux marxistes qu’il est fait appel pour piocher, ce qu’ils font depuis un siècle et demi, dans le même éternel réservoir à causes : le pouvoir asservi au capitalisme (la « structure politique ») et le capitalisme lui-même, dont on sait qu’il est entré dans la phase terminale de son existence et que la « crise » qu’il connaît va déboucher sur le Grand Soir.

Troisième règle : faire porter sur les victimes la responsabilité des crimes qu’ils subissent. Un homme est montré du doigt : il vit aux Etats-Unis. Ce n’est pas Bush, c’est un prêtre copte dénommé le « père Zakaria » qui prêcherait la haine de l’islam « sur une télévision satellitaire copte ». Il existe des sites internet coptes, il n’existe pas de télévision copte par satellite. Au Monde, on doit avoir abusé de cocaïne ou de whisky pour prendre les chaînes de télévision islamiques appelant à tuer les chrétiens pour des chaînes de télévision coptes appelant à tuer des musulmans.

Quatrième règle : regretter les temps anciens. Le Monde est un journal de référence, puisqu’il a des références historiques. Les temps anciens évoqués avec nostalgie sont les années 1920, quand le parti Wafd avait pour mot d’ordre « La religion est pour Dieu et la patrie pour tous » et avait dessiné sur ses bannières le croissant et la croix.

Cinquième règle : désigner les vraies victimes. Ce ne sont pas les coptes, mais les artistes. Dans un pays où « la Constitution affirme que l’islam est la religion de l’Etat et la charia la source principale de la législation », « les cheikhs de la mosquée Al-Azhar multiplient les fatwas sur le côté licite du point de vue religieux ou non de toute production intellectuelle, culturelle et artistique ».

Sixième règle : ne jamais replacer les crimes dans la situation ou le contexte où ils sont commis. Depuis plus de trente ans, en Egypte, les coptes sont victimes au mieux de discriminations ouvertes et éhontées, au pis de pogroms et de ratonnades. En juin 1981, pendant trois jours, des groupes armés islamiques ont tué, souvent au hasard, des dizaines de malheureux dans un quartier chrétien du Caire : pendant la décennie qui avait précédé, il ne se passait pas de semaine sans que soit incendiée ou vandalisée une église, agressés des coptes, par ailleurs soumis à la jiziya, tués des malheureux. Pendant près de vingt ans, la Ligue égyptienne des droits de l’homme a protesté contre les émissions de télévision qui, chaque vendredi, présentaient les chrétiens comme des sous-hommes qui ne méritaient pas de vivre. Les pogroms d’Alexandrie en novembre 2005 (églises attaquées, une religieuse assassinée, etc.) et de ce mois-ci (« attaque à l’arme blanche, vendredi 14 avril, de trois églises coptes de la ville », écrit Le Monde daté du 18 avril : les églises ont été attaquées au couteau ?) s’inscrivent dans une longue série de pogroms, de ratonnades, de meurtres gratuits, de crimes racistes. Dans ce journal de référence et incontournable, il n’est fait aucune référence aux événements antérieurs, ni même au rapport de force (favorable à l’islam : neuf musulmans pour un chrétien), ni même aux chartes de l’ONU qui sont censées défendre les minorités, ni même à l’existence en Egypte depuis plus de 80 ans de partis musulmans qui prônent l’islamisation totale de l’Egypte par la violence, ni même aux versets du Coran qui appellent à « tuer » les infidèles. Aucun de ces faits n’existe. La réalité que les lecteurs du Monde sont invités à retenir est exprimée dans le titre en gros caractères : c’est la « montée des extrémismes coptes et musulmans ». Etre une référence signifie aujourd’hui faire la révérence – toujours aux mêmes puissants.

 

 

 

08 janvier 2011

Copte

 

 

Le christianisme se développe en Egypte dès le premier siècle de notre ère, et pourtant, il faut attendre la fin du XVIe siècle pour que copte, le nom qui désigne ces chrétiens d’Egypte, soit enfin attesté en français, comme il faudra attendre la fin du troisième millénaire, ca l’an 2999, pour que l’intelloterie française s’inquiète enfin – pardon s’indigne à la Hessel ou à la BHL – des discriminations, exactions, avanies, mauvais traitements, massacres, etc. dont ces malheureux sont victimes depuis le VIIe siècle au vu et au su de tous.

Pour ce qui est de l’origine du nom, deux hypothèses sont ou ont été avancées concurremment : une adaptation du latin coptita, au sens de relatif à la ville de Coptos où était honorée Isis ou un emprunt à l’arabe qibt ou qubt, nom donné par les conquérants arabes islamisés aux indigènes d’Egypte, ceux-ci se nommant eux-mêmes dans leur langue (le copte) kuptios, mot emprunté au grec aigyptios (« égyptien »). Les Coptes sont-ils les Egyptiens, les vrais et authentiques Egyptiens, ou bien seulement les (derniers) fidèles d’un culte rendu à Isis dans la ville de Coptos ? Cette question, on l’a compris, n’est pas neutre, comme toute question se rapportant à l’origine d’un peuple. Les ennemis des Coptes (et ils sont nombreux) font d’eux les desservants d’un culte à l’agonie ou disparu ; ceux qui, par compassion ou par justice, essaient de leur rendre la dignité dont l’islam les a dépouillés les tiennent pour les descendants et successeurs des Egyptiens de l’Antiquité.

Ce que révèle une consultation des dictionnaires, c’est ou bien l’indifférence et l’ignorance dans laquelle les Coptes sont tenus, ou bien le mépris hargneux et haineux dont ils sont accablés, surtout dans l’intelloterie. Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la quatrième édition, alors qu’il est absent de la huitième édition (1932-35), sous deux formes et deux prononciations, du moins jusqu’en 1835, copte et cophte (prononcé coft) : « copte ou cophte, nom qu’on donne aux chrétiens originaires d’Égypte et qui sont la secte des jacobites ou eutichéens » (1762, 1798, 1835, 1879 : « on nomme aussi cophte l’ancienne langue égyptienne »). On ne peut pas dire que la définition soit claire ou même précise : jacobites ? Eutychès ? Ce peuple est même ramené à une simple « secte » sans importance. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) tente en vain de rétablir un peu de vérité sur les Coptes : « Le Père Sicard et plusieurs autres missionnaires qui ont écrit sur les lieux de l’Égypte écrivent Copte. Les différentes étymologies qu’ils attribuent à ce mot prouvent toutes qu’il faut écrire et prononcer copte ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se démarque pas des académiciens (« nom des chrétiens d’Égypte ; les coptes sont de la secte des Jacobites ou Eutychéens. Adjectif, un moine copte »), mais ce qui l’intéresse, c’est la langue copte : « l’idiome de transition qui s’est parlé en Égypte depuis l’introduction du christianisme, qui est éteint maintenant et qui a les plus grandes ressemblances avec l’ancien égyptien », car, grâce à la connaissance de cette langue, Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes : « c’est cette ressemblance qui a permis de pénétrer dans l’interprétation des textes hiéroglyphiques », écrit Littré, qui cite Champollion : « l’application du principe que le système graphique égyptien employa simultanément des signes d’idées et des signes de sons a pu me conduire à la lecture proprement dite des portions phonétiques, formant en réalité les trois quarts au moins de chaque texte hiéroglyphique ; de là résulte la pleine conviction que la langue égyptienne antique ne différait en rien d’essentiel de la langue vulgairement appelée copte ou cophte ; que les mots égyptiens écrits en caractères hiéroglyphiques sur les monuments les plus antiques de Thèbes et en caractères grecs dans les livres coptes ont une valeur identique et ne diffèrent en général que par l’absence de certaines voyelles médianes, omises, selon la méthode orientale, dans l’orthographe primitive ».

Quant au mépris, il est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) : « ils persistent dans l’erreur qu’il n’y a qu’une nature en Jésus-Christ (…) Le clergé est très méprisable ; il ignore même la langue dans laquelle il prie, ce qui n’empêche pas qu’il ne soit très honoré. L’autorité des évêques est grande. Le patriarche est une espèce de despote. Quoiqu’ils n’entendent pas leur bréviaire, il n’en est pas moins long ». Voilà pour la religion ; voici pour ce qui est de la « société » et de l’immense pauvreté dans laquelle vivent les coptes dans leur propre pays, alors que les envahisseurs et occupants mènent belle vie : « Les Mahométans ont confié la recette des droits publics (comprendre la collecte de l’impôt) en Egypte à des chrétiens cophtes. Excepté ces receveurs, le reste est pauvre et vit durement, n’ayant pour toute consolation que la facilité de changer de femmes par le divorce, qui est fréquent, et par un nouveau mariage dont il peut être suivi ».

Pierre Larousse (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle) va sans doute plus loin que les encyclopédistes dans le mépris des Coptes et la désinformation propre à l’intelloterie. Il rend responsable les Coptes de la conquête de l’Egypte par les arabes : oui, les Coptes auraient été les complices de leurs propres bourreaux ou les collabos de leur servitude ! L’indigné professionnel Hessel ne s’est jamais indigné, ni des accusations infondées portées contre les Coptes, ni des mauvais traitements qui leur sont infligées depuis la seconde moitié du VIIe siècle, depuis 641, quand les arabes ont fait main basse sur l’Egypte. L’ignorance et l’indifférence n’ont pas disparu du Trésor de la langue française (1971-94) : « chrétien d’Égypte et d’Éthiopie, généralement de confession monophysite » et « adjectif, qui concerne la langue, la religion ou la civilisation des coptes ». Seuls les académiciens tentent d’en finir avec l’ignorance dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « adjectif, relatif aux Coptes » et « nom, un, une Copte, une personne appartenant à la communauté chrétienne d’Égypte, qui a conservé comme langue liturgique la langue de l’ancienne Égypte ». Il est vrai que ces académiciens ne sont pas, à l’exception de quelques-uns, de l’intelloterie.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne s’étonnera plus que les discriminations, massacres, avanies, exactions, etc. que subissent les Coptes depuis le VIIe siècle ne suscitent chez les intellos qu’indifférence ou mépris.

 

03 janvier 2011

De vérités qui ne sont pas bonnes à dire, même après les assassinats de chrétiens partout où sont établis des musulmans

 

 

 

 

Nos bribes de savoir sur l’islam sont assénées par des orientalistes complaisants (Berque), par les gauchistes Kepel et Etienne, qui voient avec plaisir l’islam radical continuer l’entreprise criminelle de Pol Pot, Lénine, Mao, Trotski, Staline, Castro, à laquelle ils ont adhéré, par les turcologues Lewis et Veinstein, experts en négation du double génocide dont les Arméniens ont été les victimes en 1894-96 et 1915-1916, par le mage Roy qui prédit le vendredi au moment de la grande prière l’échec de l’islam politique, ou par des musulmans modérés, Arkoun, Ben Cheikh, Meddeb, etc. L’objectif de ces savants n’est pas d’éclairer, mais de nous laisser mariner dans le jus noir de l’ignorance. Comme de bons compagnons de route, intellos communistes ou partisans du national socialisme, ces savants engagés, dans les livres que publient des éditeurs réputés (Gallimard, Seuil, Minuit), colmatent l’épaisse chape de béton que fissurent parfois des historiens et penseurs, Bat Ye’or (Les Chrétiens d’Orient entre Jihad et Dhimmitude : VIIe - XXe s., Editions du Cerf, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l’islam : les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994 ; « Comment j’ai découvert la dhimmitude », Les Cahiers de l’Orient, 4e trimestre 1997, n° 48 ; « Juifs et chrétiens sous l’islam », Commentaire, n° 97, printemps 2002), Taslima Nasreen, JP Valognes (Vie et mort des chrétiens d’Orient, 1994, Fayard), les animateurs des sites internet coptes, maronites, assyriens. La connaissance ne peut plus se réduire à un aveuglement volontaire.

 

1. Méthode

Soyons mécréants, comme tout intellectuel digne de ce nom. Quand on a voulu comprendre le socialisme national, on a commencé par les idées. En vain, jusqu’à ce qu’on regardât les corps. Ce n’est ni le nationalisme, ni le socialisme, ni le mélange, qui disent ce qu’est ce nazisme, ce sont les corps décharnés, hâves, suppliciés, ce sont les cadavres entassés, c’est la chair blessée, brûlée, torturée, souffrante, réduite en cendres. Ce n’est pas ce que disent les hommes qui importe, mais ce qu’ils font. Le communisme n’est pas dans les textes sacrés de Marx, Lénine, Engels, Mao, Trotski, Pol Pot, etc. mais dans les corps décharnés, affamés, suppliciés, relégués derrière des fils de fer barbelés, dans les entassements de cadavres et les chairs congelées de Sibérie. La vérité surgit des prisons, des salles de torture, des goulags et des laogaïs, des camps de la mort, pas de Mein Kampf, ni dans Le Manifeste du Parti Communiste.

Il en va ainsi de l’islam. Ce sont les gorges tranchées de Tibhirine, les corps génocidés de Timor ou du Sud Soudan, les enfants de cette région vendus et réduits à l’esclavage, les débris de chair humaine ramassés à la petite cuillère dans les débris du DC 10 d’UTA ou des wagons du RER, ou des tours de New York ou de Bali ou de Londres ou de Madrid, etc. qui définissent l’islam. Le réel, ce sont les corps suppliciés. Les pays musulmans sont des pays purs, comme le Pakistan, au sens où tous les habitants sont fidèles à l’islam, mais aussi parce que ces pays, sauf, paradoxe, l’Arabie saoudite et les émirats du Golfe persique, ont été purifiés : les impurs, les infidèles, les étrangers ou prétendus tels ont été éliminés ou chassés de ces pays. En 1940, vivaient dans les pays musulmans des juifs, un million environ. Aujourd’hui, ils sont quelques milliers à y survivre. En mai 1948, plusieurs centaines de juifs vivant dans le ghetto du Caire ont été tués lors de pogroms. En janvier 1952, lors de l’incendie du Caire, les immeubles et les magasins qui appartenaient à des familles juives ont été incendiés. Dans les pays musulmans, vivaient des infidèles, qu’ils soient autochtones ou d’origine étrangère ou ressortissants de puissances européennes ou travailleurs immigrés italiens, maltais, grecs. S’il y en a encore, ils se terrent, ils évitent de se faire voir ou de s’exprimer. Les crimes rythment l’islam depuis des siècles. 1860 : massacre des grecs catholiques de Damas à la suite d’un djihad lancé par des autorités musulmanes. 1861 : massacre de chrétiens au Liban sauvés par les armées de Napoléon III. 1894-96, au moment de l’affaire Dreyfus : massacre d’Arméniens dans l’empire ottoman. 1915-16 : génocide des Arméniens de toute la Turquie, conversion forcée des enfants, femmes et fillettes engrossées comme butin de guerre pour fabriquer de vrais musulmans. 1923 : expulsion de tous les Grecs de Turquie (1 million d’expulsés). 1948 : pogroms du Caire. 1952 : incendie des biens juifs du Caire. 1952-1961 : purification de l’Egypte, départ de tous les « étrangers ». 1956 : départ des « étrangers » et des juifs de Tunisie. 1954-1962 : départ des étrangers d’Algérie : la guerre a été un djihad (un moudjahid est un « combattant du djihad »). Années 1960-90 : exode massif des chrétiens du Proche Orient (Liban, Turquie, Syrie, Irak). Fin des années 60 : départ organisé des juifs du Maroc. 1970-80 : la population des étrangers (Italiens, Français, Grecs, Maltais, Espagnols) vivant au Maroc a été divisée par 4 : elle est passée de 400000 à moins de 100000 à la suite de la marocanisation des emplois, des biens et des entreprises. 1978 à aujourd’hui : coptes massacrés dans leur propre pays. 1980-2010 : génocide des chrétiens et des animistes du Soudan (1 million de morts) ; réduction des prisonniers à l’esclavage. 1976-96 : le quart de la population de Timor éliminé par les musulmans. Années 1980-90 à aujourd’hui : massacres de chrétiens en Indonésie, dans le sud des Philippines, au Nigéria. Années 1990 : meurtres d’étrangers, touristes ou résidents, en Algérie, en Egypte, etc.  1990 et années suivantes : pogroms des Chinois, christianisés pour la plupart d’entre eux, d’Indonésie. Etc. etc. etc. Une fois les faits établis, on peut les rapporter à Mein Kampf, au Manifeste, au Coran, pour isoler ce qui, dans ces textes fondateurs, incite les croyants à tuer ceux qui ne partagent pas leur foi. Mein Kampf affirme la supériorité fantasmée d’un peuple. Le Coran est explicite. Il affirme la supériorité de la race élue des vrais croyants, lesquels, au nom de cette supériorité, sont incités à tuer, à égorger, à assassiner, à brutaliser les infidèles, à piller leurs biens, à leur faire payer la jiziya. Les musulmans déclarent : « il y a, dans ce Livre, 123 versets qui appellent à tuer et à faire la guerre », le plus célèbre étant « Tuez les associateurs partout où vous les trouverez ».

 

2. La civilisation islamique

Les musulmans et leurs affidés nous rebattent les oreilles des beautés de l’architecture islamique, des apports sociaux et intellectuels de l’islam à l’occident ou de la grandeur de la civilisation dont l’islam a été ou aurait été le moteur, etc. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a publié au Caire en 2002 un rapport « sur le développement humain dans le monde arabe » qu’ont rédigé des experts arabes. Dans les pays arabes (280 millions d’habitants répartis dans 22 pays), plus 50% des femmes sont analphabètes. La proportion est moindre chez les hommes, mais elle est supérieure à ce que l’on observe dans les autres pays du monde. La production de biens et de services y est quasiment nulle. 330 livres seulement y ont été traduits en un an, soit trois fois que la seule Grèce. « En mille ans, les arabes ont traduit moins de livres que les Espagnols en une seule année ». Et ces analphabètes fiers de leur ignorance volontaire auraient créé une civilisation ! Soyons sérieux. Les habitants de la péninsule arabique d’où l’islam s’est propagé par la violence étaient des nomades analphabètes regroupés en tribus vivant de razzia. La génération spontanée (dont Pasteur nous a guéris) a expliqué pendant des siècles l’apparition de la vie. En matière de civilisation, c’est-à-dire de textes ou de lois à portée universelle, de morales, d’institutions que les hommes ont établies, de monuments qu’ils ont bâtis et autres faits tangibles de civilisation, les affidés de l’islam veulent tout expliquer par la génération spontanée. Personne n’a jamais appris les mathématiques, l’algèbre, les principes de l’architecture monumentale, la philosophie, la médecine d’un coup de baguette magique. Il faut du temps pour créer cela. Les analphabètes vivant de razzias ne civilisent pas d’un coup des peuples entiers. C’est cette farce que l’on nous sert dans le fast food hallal de la civilisation islamique.

Au Proche Orient, en Irak (l’ancienne Mésopotamie), en Syrie, en Palestine (dans le Croissant fertile de nos vieux livres d’histoire), en Egypte, a existé une civilisation brillante, mais elle ne fut pas islamique. Même inspirés par Allah, les arabes du désert n’auraient rien créé, s’ils ne s’étaient pas emparés par la force d’immenses territoires dans lesquels s’est épanouie la très brillante civilisation des Byzantins, des premiers chrétiens, des Assyriens (qui ne sont pas arabes et n’étaient pas musulmans), des anciens Egyptiens. Les arabes ont plaqué l’adjectif islamique sur ce qu’ils ont accaparé et en partie pillé et que d’autres avaient créé, ou d’employer à leur service les architectes, les savants, les philosophes, les médecins de Byzance, de Damas, d’Alexandrie, de Babylone, de Thèbes. L’algèbre, le calcul, les mathématiques, l’astronomie sont la création des Assyriens, les chiffres dits arabes, dont le zéro, des Hindous, la géométrie et l’architecture des Egyptiens et des Grecs, la science des Grecs et des Byzantins. D’ailleurs, cinq ou six siècles de pillage, de table rase, de destructions opérés par l’islam ont détruit ces civilisations et rendu le Proche Orient dévasté et miséreux semblable à la péninsule arabique des VIIe-VIIIe siècles, d’où les arabes islamisés sont partis à la conquête du monde. Si les armées nationales socialistes n’avaient pas été défaites en 1945 et qu’elles eussent maintenu leur féroce domination sur l’Europe, nos lointains descendants auraient évoqué en l’an 3000 la brillante civilisation nazie, dans laquelle ils auraient englobé le Château de Versailles, la Tour Eiffel, Racine, Hugo, le cinéma, Diderot, l’esprit des Lumières, Pasteur, l’automobile et la découverte de la radioactivité.

Islamique est impropre pour qualifier les apports du Proche Orient à l’histoire de l’humanité.

 

3. La posture de victimes.

Les musulmans et leurs affidés ressassent que l’islam a été la victime de l’Europe du XIe au XIIIe s (Croisades) et aux XIXe et XXe s. (colonisation). Il n’est pas question de nier la nature perverse de toute colonisation, mais de rappeler que la colonisation des pays musulmans par l’Europe a duré moins longtemps que la colonisation de l’Europe par l’islam et que, de toute évidence, elle a été moins destructrice et moins cruelle. La France a colonisé (à tort) l’Algérie pendant 132 ans ; elle a protégé la Tunisie (à tort) pendant 70 ans et le Maroc pendant moins de 50 ans ; elle a assumé le mandat de la SDN pendant 20 ans en Syrie et au Liban. Que sont ces décennies rapportées aux huit siècles pendant lesquels l’islam a imposé son joug sur l’Espagne, aux trois siècles de colonisation islamique de la Sicile, aux quatre siècles de tyrannie ottomane et islamique qui ont failli rayer de la surface de la terre les Grecs, Albanais, Serbes, Roumains, Bulgares et autres Slaves du Sud. La puissance qui a abusé de la colonisation est l’islam. En ce domaine, l’Europe a été un apprenti.  

Il reste la question des croisades. Les marxistes ont fait des croisades l’expression de la cupidité impérialiste des Occidentaux. Bien entendu, il n’en est rien. Aux Xe et XIe siècles, le Proche Orient est tombé sous la coupe des colons seldjoukides, des turcs venus des lointains hauts plateaux d’Asie centrale, pour piller, au bénéfice de l’islam, des régions encore prospères que les arabes conquérants n’étaient plus capables de gérer et pour soumettre des populations encore chrétiennes à un joug plus tyrannique encore. Les croisés ont secouru ces peuples menacés et ont tenté en vain de les libérer d’une occupation étrangère. Ils ont échoué là où les Américains ont réussi, en 1917 et en 1943-45, pour nous rendre nos libertés.

Seuls les mensonges expliquent la faveur dont jouit en Occident le parallèle entre le djihad et la croisade. Les deux phénomènes n’ont rien en commun. Le djihad est consubstantiel de l’islam. Il apparaît dès 622. Sans djihad ou guerre à outrance, l’islam serait resté confiné dans la péninsule arabique. La vision du monde, partagé en eux zones, dar el islam et dar el harb, est commune aux militants musulmans, où qu’ils vivent. La popularité dont jouissent Ben Laden et ses tueurs en est l’expression. A l’opposé, la croisade n’apparaît dans aucun texte fondateur du christianisme ou du judaïsme. Ce phénomène historique a été il y a dix siècles une défense contre le djihad.

 

4. L’humiliation

            Les musulmans et leurs affidés justifient ces crimes et ces violences par l’humiliation. Ils se sentent humiliés dans leur être et dans leur fierté de musulmans par la prospérité (fragile) de l’Occident et par tout ce que les Occidentaux ont créé, conçu, inventé, fabriqué depuis des siècles. Nous serions responsables des arriérations dont ils s’exonèrent. Il est vrai que quand, en un millénaire, on traduit moins de livres que l’Espagne en un an, il y a des raisons objectives pour se sentir honteux. Si tant est que les musulmans ressentent ce sentiment, l’humiliation est volontaire. Outre la haine des femmes, des étrangers, des infidèles, etc. cette religion méprise l’homme, qui n’est rien, et adore Allah à qui il se soumet (islam signifie « soumission ») qui est tout. Qu’il y ait humiliation est possible, mais elle est d’islam. De plus, l’humiliation est une force psychique inépuisable et terrible. A des hommes que l’on humilie du berceau au tombeau et dont l’humiliation devient ainsi la nature, on peut faire commettre des meurtres en série et accomplir des prodiges de cruauté, ne serait-ce que pour leur donner l’impression d’être quelqu’un. L’humilié se venge d’abord sur sa femme et ses filles, puis s’il est armé, sur ceux qui n’ont pas d’armes et refusent la guerre qui leur est faite : c’est ainsi qu’au Proche Orient, des peuples qui avaient atteint un haut degré de civilisation ont sombré dans le néant.

 

5. La guerre

L’islam serait une religion de paix. Les musulmans et leurs affidés arguent qu’en arabe, le nom salam qui signifie « paix » est dérivé d’islam (id est « soumission » à Allah). Ils sont formés sur la même racine SLM. En fait, pour l’islam, il n’y a de paix qu’entre les musulmans si bien que, hors des pays d’islam, les musulmans doivent faire la guerre aux non musulmans et à ceux qui refusent de se soumettre à Allah. C’est la thèse de l’obligation absente (le sixième pilier de l’islam) que soutiennent des théologiens admirés, dont l’Egyptien Qotb, mort il y a deux ou trois décennies. En effet, depuis le VIIIe s., le monde est divisé en deux zones, dar el islam (« maison de l’islam ») et dar el harb (ou « maison de la guerre »). Les « gens du Livre », juifs ou chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam et acceptent la domination de l’islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. Entre le dar el islam et le dar el harb, une troisième zone est distinguée : celle des pays de la trêve ou guerre interrompue, sachant que la trêve est provisoire et qu’elle ne peut pas durer plus de dix ans. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est façonné par le djihad : cet « effort » que doivent d’imposer les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer tous les pays dans le dar el islam et soumettre l’humanité à la loi d’Allah.

En arabe, harbi dérive du nom harb (« guerre »). Il est employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui sont définis par la guerre qu’on leur fait. Il n’existe pas en français d’équivalent de harbi. Le concept est étranger à notre pensée. Pour nous, il n’est pas concevable que des hommes soient réduits à l’être de harbi. Seule l’injonction « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens », que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards lors de la guerre contre les Albigeois, peut illustrer le statut de harbis. Le mot ennemi traduit mal harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas une qualité provisoire ou éphémère, mais un être, une nature qui ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est assignée. Le harbi est à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux nationaux socialistes de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées nationales socialistes ont occupés de 1939 à 1945. Seule l’expression à exterminer donne une idée satisfaisante de ce qu’est un harbi. Pour l’islam, les peuples qui ne sont pas musulmans sont à exterminer. La férocité des attentats aveugles n’a pas d’autre justification.   

 

6. La tolérance.

L’islam est tolérant, disent encore les musulmans et leurs affidés. Bien entendu, tout dément cette affirmation. En arabe, dhimmi équivaut à toléré. Un dhimmi est un juif ou un chrétien, dont l’islam est censé tolérer la présence dans les territoires conquis. « Les lois édictées par la charia concernant les dhimmis sont nombreuses, écrit Bat Ye’or ». Ils sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir ou restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit rester discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils font du prosélytisme ; ils ne peuvent pas accéder à des postes honorifiques ; il leur est fait obligation de pourvoir au djihad pour conquérir de nouveaux territoires. Leur terre est dite fey ; c’est un butin de guerre. C’est l’islam victorieux qui décide des « droits » qu’il abandonne aux dhimmis : la négociation est impossible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le partage du butin. De la protection, les affidés ont inféré la tolérance de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe et se rebelle, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

La dhimmitude - la soumission à l’ordre le plus injuste qui ait jamais existé dans le monde - se répand partout en Occident, chez les lettrés, dans les milieux dirigeants, chez ceux qui conseillent les princes du monde, dans les rappels de la tolérance islamique, dans la tentation des chrétiens de rompre avec le judaïsme, dans leur ralliement aux thèses du  Hamas, du Djihad, du Fattah qui n’expriment rien d’autre que les thèses islamiques millénaires, et dans leur aveuglement à faire du rabbin Ieschoua de Nazareth, non un juif hétérodoxe, mais un Palestinien ou « Philistin » (les deux mots sont identiques) ou le premier des militants palestiniens. Déjà, au IIe siècle de notre ère, un évêque du Proche Orient dénommé Marcion avait incité les chrétiens à rejeter l’Ancien Testament, à rompre la continuité entre le judaïsme et le christianisme, à enlever le trait d’union entre juif et chrétien. Sa doctrine, dite « marcionisme », a connu une grande faveur parmi les chrétiens d’Allemagne aux XIXe et XXe siècles, préparant de fait les esprits à accepter que cette rupture théologique se transforme peu à peu en une négation ethnique.

 

7. L’échange inégal

L’islam, disent les musulmans et leurs affidés, pâtit de l’échange inégal avec l’Occident. Examinons cette fable. L’islam dispose de ressources naturelles, dont l’Occident est dépourvu, en particulier le pétrole et le gaz naturel. Le coût d’exploitation du pétrole est d’environ 3 $ US le baril, de 5 $ au maximum, si l’on prend en compte les amortissements, les investissements nécessaires, les taxes, etc. Or, il est vendu de 80 à 100 $ US, à un prix qui est le vingtuple du coût réel. L’Occident ne vend pas le blé, les voitures, la viande de mouton, etc. aux musulmans à un prix dix fois supérieur au prix de revient, même augmenté d’un bénéfice de 30% pour rémunérer les actionnaires.    

L’Occident commerce avec l’islam, accueille des dizaines de millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent sur leur sol mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que les Occidentaux n’accueillent de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun des avantages (loyers HLM, soins gratuits, etc.) prodigués aux musulmans. De ce point de vue, l’Occident est victime d’un échange inégal – mais personne ne s’interroge pas sur cette inégalité ni sur ce qu’elle signifie. Cette politique réelle, tangible, vérifiable est à l’opposé de l’hostilité que l’islam et les musulmans manifestent à l’endroit des chrétiens, des Européens et des harbis.

 

            Les mensonges dont la fonction est de nous tromper sur la nature de l’islam, les inégalités de traitement dont les musulmans jouissent dans tous les domaines (culture, idées, commerce, histoire, production et échanges) et à tous les niveaux, du plus bas au plus élevé, sont les signes tangibles de l’état d’ignorance aveugle dans lequel on nous relègue et des périls qui menacent l’Europe, sa civilisation, ses libertés.

 

 

26 décembre 2010

Le tabou de Noël

 

 

 

            Noël, le mot, pas la chose (encore que…), tend à disparaître, non pas de la langue française (le mot est toujours dans les dictionnaires), mais des usages publics qui en sont faits, surtout de la part des autorités.

La sinistre Education Nationale, sinistre parce qu’elle est l’éducastration de la Nation, a imposé le tabou il y a une vingtaine d’années ou plus, socialistibus regnantibus. Ce qui a toujours été nommé vacances de Noël (par toujours, il faut comprendre depuis l’origine de la langue ou depuis que des écoles sont établies en Gaule romaine) est désigné désormais par « vacances d’hiver », comme si le début d’une saison pouvait justifier des vacances. Il est vrai que Big Mother, la Grosse Bureaucratie Enseignante, nomme aussi vacances de printemps les anciennes vacances de Pâques et vacances d’été, celles qui étaient naguère dites vacances tout simplement et qui ont effectivement lieu en été, alors que, dans les siècles classiques, XVIIe, XVIIIe siècles et une grande partie du XIXe siècle, elles étaient fixées en septembre et en octobre, c’est-à-dire à l’automne.

Le tabou a fini par se généraliser, sous l’influence des innombrables élus locaux, qui sont souvent des fonctionnaires de Big Mother. Il n’est plus aucun maire, député, sénateur, ministre, plus aucun président de Conseils général ou régional, ou de comité des fêtes ou d’office de tourisme ou d’université qui ose souhaiter aux administrés ou aux citoyens un Joyeux Noël ou de joyeuses ou bonnes fêtes de Noël. Ces « élus » se contentent de « joyeuses fêtes », retranchant volontairement, et non par paresse ou économie d’encre, de leurs formules de souhait le mot Noël, comme si ce mot, qui est pourtant bien français, trop français sans doute, faisait tache et qu’il dût ne plus franchir la barrière des lèvres ou celle des doigts et ne plus être prononcé ou écrit nulle part.

            Bien entendu, les imbéciles, qui sont légion, invoquent la laïcité, mais justement la laïcité n’a rien à voir là-dedans. Souhaiter Joyeux Noël à des citoyens, libres, souverains, autonomes, ce n’est en rien confondre l’Eglise et l’Etat, ni même tenter de rétablir ou d’établir (si tant est qu’il l’ait jamais été) le catholicisme comme religion officielle de la France. D’ailleurs, ces scrupules n’empêchent pas ces élus qui ont rayé Noël de leur langue française de souhaiter, le moment venu, et avec une componction de dévots, un bon ramadan ou un joyeux aïd ou un gai mouloud aux musulmans, comme si la laïcité était à géométrie variable et devait être imposée, mais à contretemps et de façon tout arbitraire, aux seuls Français.

            Nos ancêtres ne connaissaient pas ce tabou. Noël était non seulement le « cri de réjouissance » qu’ils poussaient pour saluer « la naissance du Sauveur », mais encore, par extension, le cri qu’ils poussaient « à l’occasion d’un événement qu’il considéraient comme heureux, à la naissance d’un prince, au mariage ou à l’arrivée d’un souverain, etc. » (Littré et DAF). Pour les anciens lexicographes, Noël est la « fête de la nativité de Notre Seigneur » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935 ; Féraud, 1788 : oui, ils osent employer Notre devant Seigneur, bravant les interdits des bien pensants d’aujourd’hui), nativité étant le synonyme noble de naissance, ou la « fête de la nativité de Jésus-Christ » (Littré, 1863-77, et DAF neuvième édition, en cours de publication). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), monument engagé de la lexicographie bureaucratique, CNRS et Educ Nat, sont les premiers (sans doute) à atténuer l’universalité de cette fête, en faisant suivre le nom fête de l’adjectif chrétienne, prédication assez peu pertinente d’un point de vue lexicographique, puisque, dans la seconde moitié du XXe siècle, Noël se transforme en fête des enfants, que leur famille comble de cadeaux et à qui elle passe tous les caprices, cessant de fait d’être une fête spécifiquement religieuse pour devenir une foire du commerce – ce qui explique sans doute, outre le prétexte laïque, que ce moment ne soit plus désigné que par fêtes, étant l’acmé de la festivisation généralisée de la France et du triomphe d’Homo Festivus.  

 

 

18 décembre 2010

Paradis

 

 

Ce mot, emprunté au latin chrétien, lequel l’a emprunté au grec, lequel l’a emprunté à la langue des Chaldéens, est attesté à partir de la fin du Xe siècle dans deux sens : (Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française, 10 vol., 1880-1902) « jardin délicieux où Dieu plaça le premier homme » et « séjour de la béatitude céleste ». Lacurne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à partir de 1769) glose le mot dans ces termes : « jardin où Dieu plaça Adam, dès qu’il l’eut créé » et « lieu où résident les âmes des justes et les anges, jouissant d’un bonheur éternel ». Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) et les académiciens (1694) le définissent de la même manière, mais plus succinctement : « lieu où sont les bien heureux » et « paradis terrestre, lieu délicieux où Moïse raconte que Dieu avait mis Adam et Eve » (Richelet) ; « jardin délicieux » et « séjour des Bienheureux qui jouissent de la vision de Dieu » (Académie de 1694 à 1798).

Le paradis a subi deux épreuves : celle de la géographie et plus particulièrement de l’exploration de la Terre et celle de l’astronomie ou exploration du Ciel. Les conséquences de ces deux épreuves sont exposées dès la fin du XVIIe siècle par Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) et par les auteurs de L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs). Ce « jardin de délices » était censé se trouver « à l’orient d’Eden en Mésopotamie » : à l’Est d’Eden en somme, comme au cinéma, ou « dans l’Arménie aux sources du Tigre, de l’Euphrate, de l’Araxe et du Phani, que (les savants) croient être les quatre fleuves désignés par Moïse » (L’Encyclopédie). Mais les voyageurs n’ont rien vu de tel en Mésopotamie (l’Irak actuel). De fait, le paradis a été déplacé. La liste des lieux où il a été situé est interminable : « il n’y a presque aucune partie du monde, dit dom Calmet, où l’on ne l’ait été chercher, dans l’Asie, dans l’Afrique, dans l’Europe, dans l’Amérique, sur les bords du Gange, dans les Indes, dans la Chine, dans l’île de Ceylan, dans l’Ethiopie où sont les montagnes de la lune, etc. » (L’Encyclopédie, op. cit.) et même sous le pôle arctique.

Quant au « séjour des anges et des saints qui jouissent de la présence de Dieu » (Furetière) ou « lieu de délices, où les âmes des justes voient Dieu et jouissent d’un bonheur éternel » (L’Encyclopédie) et que l’on situait dans le Ciel, il est devenu source de doutes après les observations de Copernic et de Galilée, comme l’expliquent les encyclopédistes : « Le système de Copernic et de Descartes a non seulement renversé l’ancienne hypothèse de Ptolémée sur l’ordre et sur la structure de ce monde ; mais il a encore mis dans la nécessité de proposer ailleurs un endroit propre à placer le séjour des bienheureux, qu’on nomme vulgairement paradis (…) Car enfin depuis que les cieux sont fluides, que la terre et les planètes roulent dans les airs autour du soleil, et que les étoiles que nous voyons sont autant de soleils qui sont chacune le centre d’un tourbillon, il a fallu que l’empyrée disparût, ou du moins qu’il s’en allât bien loin d’où il était ». De fait, c’est le concept de paradis qui a changé : « ce n’est pas le lieu qui fait le paradis, mais le bonheur dont on jouit par la vue de Dieu, qui étant partout, peut aussi se montrer et faire partout des bienheureux ». La conclusion des encyclopédistes est ferme : « le paradis n’est pas un lieu, mais un changement d’état ».

            La délocalisation du paradis (que les lecteurs pardonnent cette métaphore hardie) n’a pas tué l’idée de paradis, au contraire ; elle favorisé la prolifération des paradis terrestres de substitution – des ersatz donc -, soit, à partir de Thomas More, sous la forme d’utopies, soit sous la forme de grandes théodicées sans Dieu qui se sont réalisées hic et nunc à Moscou, à Cuba, à Berlin (le paradis nazi), à Pékin, à La Havane, au Caire, à Alger, à Bucarest, à Varsovie, etc. Jamais il n’y a eu autant de paradis terrestres qu’au XXe siècle ou, pour dire les choses plus exactement, tout ce qui tombait sous l’emprise communiste devenait ipso facto paradis et, en conséquence, lieu de pèlerinage pour penseurs définitifs, intellectuels critiques, philosophes fumeux, écrivains engagés, artistes au service du peuple, etc. Au Xe siècle, de malheureux paysans analphabètes croyaient dur comme fer à l’existence d’un jardin de délices quelque part dans le monde. Au XXe siècle, cette même croyance un peu crétine a nourri des millions de Bac + 4 ou + 5, de philosophes, de diplômés en histoire ou en sociologie, de docteurs de l’université, etc. et leur a fait pondre des tonnes et des tonnes d’ouvrages, qui, si on devait les lire aujourd’hui, feraient s’esclaffer même les Abyssins, qui sont pourtant réputés sérieux. Tout cela confirme l’aphorisme de Gomez Davila : « l’intelligence n’aspire pas à se libérer, mais à se soumettre ».

            Les mahométans sont moins bêtes ou plus bestiaux, comme on voudra. Ils se font du paradis une idée qu’expriment sans ambages les auteurs de dictionnaires. En un mot, c’est un gigantesque bordel régi par la loi soixante-huitarde « aimez-vous les uns sur les autres ». « Le paradis de Mahomet est un lieu qu’il a feint et imaginé à sa mode, où il fait espérer tous les plaisirs sensuels et brutaux à ceux qui suivront sa loi » (Furetière) ; « les mahométans admettent aussi un paradis, dont toute la félicité ne consiste que dans les voluptés corporelles » (L’Encyclopédie) ; « le paradis de Mahomet » est le « lieu où Mahomet a fait espérer aux sectateurs de sa loi qu’après leur mort ils jouiront de tous les plaisirs des sens » (Académie, 1835) et « paradis de Mahomet, du prophète, d’Allah, lieu de délices promis aux musulmans après leur mort en récompense de leurs mérites, et où ils jouiront de tous les plaisirs des sens » avec « les houris du paradis » (Trésor de la langue française, 1971-94).

09 novembre 2010

Silence, on tue

Ecrit en 2003

 

 

Contrairement à ce que disent les Arabes et leurs thuriféraires en France, l’Orient n’est pas arabe et islamique, ou, s’il l’est, il ne l’est que partiellement. Dans le vocabulaire mystique, l’Orient, c’est le Christ. En Orient, il y a des chrétiens : il y en a encore - peut-être plus pour longtemps. Dans quelques décennies, il n’y aura pas plus de chrétiens en Egypte, en Irak, en Syrie, en Palestine qu’il n’y a aujourd’hui de juifs en Pologne, en Ukraine, en Hongrie. En Orient, le premier génocide du XXe siècle a fait oeuvre de purification ethnique d’abord contre les Arméniens (il n’y en a plus en Turquie), préfigurant ce que devient l’Orient et ce qu’il sera dans quelques décennies. Comme les Arméniens l'étaient dans l’Est de la Turquie actuelle, les Chrétiens sont les autochtones de cette région du monde et pas de ces mouhajiroun, si chers à la « gauche », qui se seraient installés dans les années 1960 en terre d’islam. Ils sont là, chrétiens depuis le début de notre ère, vivant depuis des siècles en Orient, dans des pays qui sont aujourd’hui l’Egypte, le Soudan, la Palestine, Israël et les territoires d’Arafat, la Jordanie, l’Irak, la Syrie, la Turquie, le Liban. Ils portent des noms étranges : ils sont araméens, chaldéens, coptes orthodoxes ou coptes catholiques, melkites, maronites, nestoriens, grecs-catholiques, latins, grecs orthodoxes, syriaques, jacobites, etc. Ils ont des papes, des patriarches, des béatitudes, des éminences, des métropolites, des Athanase, Cyrille, Maximos, Chenouda, Stephanos, Ignace, Boutros, etc.

Le lot de ces chrétiens est une vie sans destin. Ils n’ont pas d’avenir. Pour vivre, ils doivent rester ce qu’ils sont, dans leur « niche » parce que, chiens, ils sont traités comme tels. Ils n’ont droit à rien d’autre qu’à une gamelle et à ne pas être tués, étant dhimmis, c’est-à-dire tolérés par leurs vainqueurs et oppresseurs - et encore, puisque, de plus en plus souvent, verser du sang chrétien permet à des fous furieux, de plus en plus nombreux, d’apaiser la colère de leur Allah, comme les païens, jadis ou ici et là, égorgeaient un boeuf, un taureau, un poulet, une femme, un homme, pour faire plaisir à je ne sais quelle transcendance. Ce lot quotidien, outre le devenir qui leur est refusé et les massacres par intermittence dont ils sont les victimes, est fait d’humiliations, de discriminations, de vexations, de pogroms, de mépris, de crachats, de haine inexpiable, de ratonnades. Ces pogroms, précisons-le de peur de ne pas être compris, ce n’est pas les chrétiens qui les organisent, mais ils en sont les cibles de sorte qu’ils ont le choix entre vivre tête baissée ou l’exil ou la conversion. En Bosnie ou au Kossovo, un musulman (ou prétendu tel) se fait tirer comme un lapin. Aussitôt, dix mille belles âmes hurlent sur toutes les chaînes de radio ou de télé au génocide, au crime contre l’humanité, à la honte de l’Occident qui fermerait les yeux sur ça, et appellent à la guerre sainte pour étriper quelques Serbes, des vieillards, des femmes ou des enfants de préférence : c’est moins dangereux que d’attaquer des hommes dans la force de l’âge. Tous les jours, des chrétiens d’Orient sont victimes de pogroms ou de ratonnades, humiliés, ou assassinés ou discriminés. S’ils étaient musulmans, il y a belle lurette que BHL, Kouchner, Femme Mitterrand, etc. seraient partis en guerre. Mais ils ne sont que chrétiens : le martyre est dans leur nature. C’est leur voie. Qu’ils le vivent donc. Personne ne proteste, tout le monde se tait. Silence, on tue.

La seule question qui se pose ne porte pas sur la réalité des faits, mais sur notre indifférence. Pourquoi ces hommes meurent-ils sans que les belles âmes s’en émeuvent plus que de la mort d’un cafard écrasé d’un coup de talon. A cela, je vois trois séries d’explications, que je distingue en fonction de l’identité de ceux qui se taisent : les hiérarchies religieuses d’Orient, l’église catholique universelle, les universitaires et les intellectuels français.

Les chrétiens d’Orient sont réunis en églises dont les hiérarchies en Syrie, en Irak, en Egypte, ont fait allégeance aux pouvoirs en place. Les hiérarchies ont sans doute leurs raisons. Bonnes ou mauvaises, peu importe. Depuis longtemps, ces églises ont chacune ses spécificités, dont elles sont fières. Parfois, un simple détail de doctrine, qui nous paraît dérisoire, les sépare depuis des siècles et suscite entre elles des querelles que l'on qualifie à juste titre de byzantines. Elles sont nationales. Les régimes auxquels elles font allégeance sont nationaux. Ils le disent fort, ils le répètent, ils se prétendent tels. Apparemment, églises et régimes vont dans la même direction. Là justement est l'ambiguïté. Au Proche Orient, le nationalisme a changé de nature. Jusqu'en 1920, combattant les Turcs oppresseurs, le nationalisme était national ; depuis 1950, l'ennemi a changé. Ce n'est plus le Turc que l'on combat, c'est l'Occident chrétien. Le régime égyptien créé par le parti Wafd, fondé par Zaghloul en 1919, était nationaliste. Les chrétiens dits coptes, c'est-à-dire aegyptos, sont Egyptiens, et même les premiers et les plus anciens. De la part du Wafd, ils n'ont subi aucune exaction, leurs droits étaient respectés. Le régime créé par Nasser n'a rien en commun avec celui de Zaghloul. Ce n'est pas un régime nationaliste, mais un régime arabo-islamique. Dans ce cadre, l'Egypte est définie par des caractères ethniques (ou raciaux) et religieux. Pour être Egyptien, il faut être arabe et musulman. En conséquence, les chrétiens d'Egypte qui ne sont pas arabes ni musulmans ne sont plus égyptiens. Beaucoup en tirent les conséquences qui tuent les coptes comme les étrangers. En effet, ces chrétiens, même s'ils se disent arabes, par prudence ou parce qu'ils ont adopté par facilité ou inconscience la langue de leurs vainqueurs, oubliant le copte, l'araméen, le syriaque, ne sont pas arabes. Il en va de même des chrétiens de Syrie et d'Irak. Les Arabes sont les envahisseurs, eux sont les autochtones vaincus et soumis. Ils adhèrent à une idéologie qui les exclut de la vie publique et fait d'eux des non citoyens, étrangers à eux-mêmes dans leur propre pays. Les Eglises d'Orient essaient de sauver ce qui peut l'être et d'éviter que les régimes arabo-islamiques n'organisent des massacres de chrétiens comme les nazis et les Turcs l'ont fait à l'encontre des juifs et des Arméniens. Ces régimes sont totalitaires, fascistes et policiers. Une protestation serait interprétée comme une critique et vaudrait aux chrétiens de la part de ces régimes qui ont les armes et la force pour eux ou la mort ou la prison ou la déportation dans les déserts proches. La situation est tragique et en plus elle est source de folie paranoïaque. Le peuple que forment les chrétiens d'Orient est démocrate, foncièrement attaché à la différence des musulmans aux grands principes universels de la tolérance. Ils sont les seuls à accepter et accueillir l'Autre, ils ne haïssent pas les étrangers, ils savent dialoguer, ils ont pris l'habitude de la libre discussion. Ils sont en porte-à-faux avec tout. Démocrates, ils vivent dans des pays totalitaires. Professant une religion d'amour, ils sont victimes de la haine, du mépris et des exactions des musulmans. Chrétiens fervents, ils sont incompris de leurs hiérarchies. Ne nous leurrons pas. Les régimes en Syrie, en Irak, en Egypte, sont honnis en particulier par les militants de l’islam, non pas parce qu'ils professent une idéologie arabo-islamique (au contraire, c'est la même que celle des islamistes), mais parce que ce sont des tièdes vis-à-vis de l'étranger, parce qu'ils ne font pas le djihad obligatoire, parce qu'ils n'ont pas éliminé d'Orient tous les chrétiens, etc. Or, les hiérarchies chrétiennes se sont faites les suppôts de ces régimes. Un jour, inéluctablement, ces régimes disparaîtront : le Syrien Assad est mort, Saddam Hussein a perdu le pouvoir, Moubarak est mortel. Les militants de l’islam les remplaceront et mettront en oeuvre leur programme génocidaire. Que deviendront les chrétiens quand ces régimes, auxquels leurs hiérarchies se sont ralliés, se seront effondrés ? De la chair à égorger; de l'aliment à génocide. Pour eux, ce sera la mort.

Les hiérarchies chrétiennes d'Occident, elles aussi, font tout pour ne pas alerter l'opinion. Partout, évêques, cardinaux, laïcs puissants vont répétant que les chrétiens d'Orient ne sont pas persécutés, en dépit de la réalité, que l'islam ne veut pas purifier l'Orient, en en éliminant ceux qui ne sont pas musulmans, que les musulmans seraient eux aussi tolérants, etc. Pourquoi ces mensonges ? Je n'ai pas le coeur à rappeler les conflits qui ont opposé pendant tout le millénaire les églises d'Occident et celles d'Orient, Rome et Byzance. Souvent les conflits furent acharnés et mortels. Il est inutile de rappeler la quatrième Croisade au terme de laquelle Constantinople fut prise et pillée. Et bien souvent, les chrétiens d'Occident, par haine de ceux d'Orient, ont fait cause commune avec l'islam, et cela en fonction de l'ancien adage : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Cela explique que François 1er ait passé des accords avec l'islam contre l'Autriche que l'islam menaçait et qui était en guerre larvée contre la France. La haine des églises d'Occident à l'encontre des Serbes explique qu'elles aient pris le parti, sans aucune réticence, pour les musulmans. Ce facteur historique n'est pas le seul qui explique l'indifférence. L'église, devenue tiers-mondiste, sans même s'interroger sur ce qu'est le tiers monde, poursuit un objectif, qu'elle nomme le dialogue entre les religions. Cela l'honore et montre à quel point le christianisme est porteur d'un vrai universel. Parfois, elle cherche des points communs et même des convergences, allant jusqu'à affirmer, en de toute réalité, sans lire les textes et sans tenir compte des histoires divergentes, que les trois religions monothéistes, parce qu'elles auraient pour ancêtre Abraham, qu'elles sont des religions du Livre, adorent le même Dieu. On connaît ce symptôme : c'est celui de Stockholm ou celui que la cinéaste italienne Liliana Cavani montrait dans son film Portier de Nuit, à savoir la fascination qui lie la victime à son bourreau, le vaincu au vainqueur, l'occupé à l'occupant. Au nom du dialogue (même s'il est impossible), les Eglises d'Occident ne défendent plus leurs frères d'Orient, sinon en leur versant un peu d'argent.

Enfin, les clercs de « gauche » - ou soi-disant tels -, qu'ils soient universitaires ou journaleux, participent aussi au silence général. Ils ne disent rien, ils occultent tout et même s'ils savent, ils se taisent, bien qu'ils feignent de déclarer que les droits de l'homme sont vrais partout et universels et de promettre que le fascisme ne passera pas, etc. Pour eux, tout est bon pour que ne soient pas mis en cause les musulmans, quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils disent, et qui sont leurs seuls frères. Cela tient à leur formation et aux choix idéologiques qui sont les leurs. Les intellos ont été formés à la belle école du communisme pro-FLN. Les communistes ont tué des millions de chrétiens en URSS, Pologne, Hongrie, Roumanie, Tchéquie. Les intellos n'ont pas protesté. D'ailleurs, les nazis ont tué des millions de juifs sans qu'ils protestent. Les quatre génocides de ce siècle, celui des Arméniens par les musulmans turcs et kurdes, celui des paysans ukrainiens par les communistes russes, celui des juifs par les nazis, celui des Tibétains par les Chinois, n'ont pas fait réagir les intellos. Bien qu'ils soient pétitionnaires de profession, ils n'ont pas émis le moindre début d'esquisse de protestation. Alors, ils ne vont pas se mobiliser pour sauver des chrétiens qui sont les ennemis à abattre et à éliminer partout sans pitié. Ils sont ou ont été pro-FLN, pro-Nasser, pro-Assad, pro-Hussein, pro-Arafat. Lors de la guerre du Liban, ils ont pris le parti des armées dites palestino-progressistes, qui occupaient le Liban, et l'occupent toujours, contre les chrétiens, qui, eux, avaient le tort et le seul tort, de défendre leur pays. Les intellos jugent que les musulmans sont pauvres, prolétaires et même exploités, et cela, en dépit de toute réalité. En Egypte, en Syrie, en Irak, en Jordanie, les musulmans possèdent tout, ils ont l'Etat, l'économie, l'armée, les revenus pétroliers ; et ils ne partagent rien. Jamais ils ne donnent la moindre miette de aux chrétiens, lesquels survivent grâce à des expédients. De plus, les intellos sont devenus immigrationnistes. Partout ils prennent parti pour les immigrés, même si, comme en France, ces immigrés islamisent des territoires qu'ils purifient. En Orient aussi, les arabes et musulmans sont des immigrés. Bien que ces immigrés soient des conquérants qui ont génocidé culturellement l'Orient, nos intellos prennent leur parti, oubliant les victimes, se prosternant devant les puissants. Ils l'ont fait en 1940, ils l'ont toujours fait, ils continuent à le faire. Enfin, nos intellos sont différentialistes. Toutes les religions sont bonnes, excepté la chrétienne. Les différences doivent être respectées partout, sauf au Proche Orient, où la différence est chrétienne. De plus en plus, ces intellos ressemblent à leurs devanciers des années 1930 et 1940, lesquels, au nom de la haine des juifs, ont collaboré avec les nazis ou se sont tus pieusement sur ce qu'ils savaient. On tue un Kossovar, c'est un génocide. On tue mille Chrétiens en Orient : ce sont des chiens qu'un conducteur maladroit écrase. Cela en dit long sur la définition implicite de l'homme que suppose leur attitude. Pour eux, de toute évidence, ne sont hommes que des mâles musulmans, noirs et arabes. Quant aux chrétiens, qu'ils soient d'Orient ou d'Occident, ils sont exclus de l'humanité.

Désormais vous savez pourquoi, en dépit des droits de l’homme, de l’ingérence obligatoire, de la solidarité larmoyante, l'islam extermine en tout impunité les chrétiens.

 

 

 

 

 

05 octobre 2010

Infidèle

 

 

L’adjectif infidelis, qui signifie « inconstant » en latin classique, prend le sens de « mécréant, païen », c’est-à-dire infidèle à la loi de Dieu, dans la langue de l’Eglise. C’est dans ce sens qu’infidèle est attesté dans la première moitié du XIVe siècle : « qui ne croit pas en Dieu, païen ». Dans les anciens dictionnaires, ce sens-là est relevé, et dans la plupart des exemples, ce sont les mahométans qui sont qualifiés d’infidèles. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), infidélité « se dit aussi d’une fausse religion ou croyance », sens illustré de cet exemple (« il y a bien des peuples qui languissent dans l’infidélité, faute de gens qui leur annoncent l’Evangile ») qui devrait inspirer l’Eglise catholique. Quant aux infidèles, ce sont « les peuples qui ne sont pas dans la vraie religion, et particulièrement les mahométans » (exemples : « ce vaisseau a été pris par les infidèles ; on a fait plusieurs croisades pour délivrer les Lieux saints de l’oppression des infidèles » - en 1690, on tenait les croisades pour des guerres de libération). Pour les académiciens (DAF, 1694), la foi étant « la première des trois vertus théologales (avec la charité et l’espérance), celle par laquelle on croit fermement les vérités que Dieu a révélées » et l’infidélité « l’état de ceux qui ne sont pas dans la vraie religion », les infidèles se reconnaissent à ce qu’ils n’ont pas « la vraie foi » et qu’ils ne sont pas « dans la religion chrétienne » ; quant à infidèle, substantif, « il s’emploie ordinairement au pluriel », comme dans ces exemples militants : convertir les infidèles ; combattre les infidèles ; aller contre les infidèles. L’article infidèle des éditions suivantes relève de la même et inébranlable confiance en soi : l’infidèle n’a point de part au royaume de Dieu ; être pire qu’un infidèle ; convertir les infidèles ; combattre les infidèles ; aller contre les infidèles (DAF, 1718, 1740, 1762, 1798). Dans la sixième édition (1835), les exemples qui illustrent l’article sont identiques, mais la définition ne fait plus explicitement référence à la religion chrétienne. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit la leçon des académiciens (« qui n’a pas la vraie foi » et « celui n’a pas la vraie foi »), tout en exposant une distinction faite par les théologiens : « infidèle négatif, celui qui n’a jamais connu l’Évangile ; infidèle positif, celui qui, connaissant l’Évangile, a refusé de le recevoir ». Dans la huitième édition (DAF, 1932-35), des exemples des éditions antérieures sont conservés : les peuples infidèles ; l’infidèle n’aura point de part au royaume de Dieu (le futur remplace le présent) ; prêcher, convertir les infidèles, mais les exemples avec combattre ou aller contre ou les références aux croisades sont supprimés.

Dans les dictionnaires actuels, c’est le sens profane qui prime (« qui trahit son engagement » à l’égard d’une personne dans la vie amoureuse ou conjugale ou « par référence à une parole donnée »), alors que l’exposé du sens religieux est relégué à la fin de l’article, et toute référence à une religion donnée est supprimée : « qui est rebelle à Dieu » et, dans un emploi de substantif, « qui est étranger à la religion considérée comme vraie ». L’effacement de la référence au christianisme est concomitant du déclassement du sens religieux. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), ce sens est défini en dernier, après « qui ne remplit pas ses engagements », « qui n’est pas constant dans ses affections et, spécialement, qui trahit la foi promise en amour », « qui manque à la vérité, inexact » : « qui n’a pas la foi tenue pour vraie ».

L’époque où les chrétiens tenaient les mahométans pour des infidèles est close depuis la seconde moitié du XIXe siècle, du moins dans les dictionnaires, de sorte que, peu à peu, le sens historique finit par s’affaiblir. C’est la vigueur retrouvée de l’islam qui y redonne une nouvelle jeunesse. On se croyait immunisés contre les guerres de religion : il a suffi de trois ou quatre décennies d’immigration de peuplement en Europe, immigration de masse et incontrôlée, pour que l’adjectif et le nom infidèle retrouve son sens historique. Jadis, c’était les chrétiens qui tenaient, non sans de bonnes raisons historiques, les mahométans pour des infidèles ; aujourd’hui, ce sont les mahométans qui tiennent les Français, qu’ils soient chrétiens ou non, juifs ou animistes, pour des infidèles et qui psalmodient constamment dans leurs mosquées et autres salles de prières ce verset : « donne-nous (Allah, à nous mahométans) la victoire sur les peuples infidèles » (id est : nous). L’histoire va-t-elle être ce cauchemar annoncé ?  

27 septembre 2010

Des sept moines et de Dieu

 

Le film, Des Hommes et des Dieux, dure deux heures. De quoi traite-t-il ? De la vie d’une communauté trappiste : « orare et laborare », suivant la règle établie par saint Benoît au VIe siècle, et dans le silence. Des moines sont filmés en train de prier, de chanter dans la chapelle, de communier, d’écouter un de leurs frères lire un texte d’un Père de l’Eglise, ou en train de travailler : consultations au dispensaire, labours, semailles, vente de miel et autres produits au marché de la ville (Médéa ?), ménage, cuisine, moutons conduits au pâturage, réparation de deux vitres brisées des serres, courrier... Ces plans occupent une petite partie du film. Il est des séquences plus longues : celles des réunions du chapitre, au cours desquelles les moines débattent : faut-il partir ? Faut-il rester ? En gros, un tiers du film est consacré à la vie, laborieuse, spirituelle, démocratique, de la communauté. Les deux tiers restants ont pour objet les relations, plus ou moins lâches, parfois amicales, qu’entretiennent ces moines avec les villageois, les autorités, les musulmans, l’islam. Là est justement la source de doutes justifiés.

 

Frère Luc, joué par Michael Lonsdale, est âgé de 80 ans ou plus. Epuisé, il se plaint d’avoir 150 consultations par jour. Les spectateurs ont-ils mal entendu ? Ou bien était-ce 50 seulement ? Il semble bien qu’il ait dit 150 consultations. A voir comment se déroulent les consultations (écoute du patient, examen, auscultation, diagnostic, ordonnance, médicaments donnés à l’unité, posologie indiquée par des dessins sur une poche, etc.), il est impossible qu’elles durent moins de 10 minutes, ce qui ferait 25 heures de consultation par jour... Tout cela gratuitement, médicaments compris. Au même moment, le wali (ou préfet) reçoit deux moines, dont le prieur, qu’il tente de convaincre de rentrer en France, ne pouvant plus assurer leur sécurité. On est à Médéa, ville de 160000 habitants, à 80 km d’Alger. La wilaya (« département ») de Médéa compte près de 900000 habitants. Le wali est un homme responsable ; il veut assurer la sécurité de tous ; il n’est pas fanfaron ; il est conscient de la gravité de la situation. Pourtant, devant ses deux interlocuteurs français, il rend responsable la colonisation française du retard que connaît l’Algérie et de la tragédie qui risque de l’emporter. Imaginons un préfet recevant une délégation d’immigrés et faisant porter sur l’immigration la responsabilité des malheurs, de l’insécurité, de l’appauvrissement, etc. de la France ! Or, à quelques km de son bureau, des habitants de Tibérine et même des gens de toute la région se font soigner par un vieux moine qui a choisi de vivre à l’écart du monde. L’Algérie est indépendante depuis 34 ans (la scène se passe en 1994 ou 1995 ou 1996) et, à 80 km de la capitale, à 5 ou 6 km d’une grande ville, il n’y a ni médecin, ni infirmier, ni pharmacien. C’est un Français qui supplée un Etat riche, mais défaillant, en dépit de son « socialisme » affiché. Si responsabilité de la France il y a, c’est d’avoir accepté, et de continuer à accepter, que s’installent en France des médecins algériens, qui seraient bien plus utiles à leur pays et à leurs compatriotes s’ils étaient établis à Tibérine ou dans les communes de la wilaya de Médéa, au lieu de contribuer par les dépenses qu’ils prescrivent au déficit abyssal de la Sécurité sociale en France.

Le film montre à deux reprises les moines qui s’entretiennent avec le « chef » du village. Une jeune fille a été égorgée en ville, à Médéa sans doute, parce qu’elle ne portait pas le voile. Chacun de s’indigner. Le chef du village s’exclame (disons que le scénariste et les dialoguistes lui font dire cela, à propos des tueurs, nommés « terroristes ») : « ils n’ont pas lu le Coran ». Eh bien si, ils l’ont lu, ils le connaissent par coeur, ils le récitent, ils appliquent la loi qui y est énoncée. Mais après l’égorgement des Croates tout à côté du village, le film ne montre pas de villageois qui s’indigne.

Les moines sont invités à une fête de circoncision : nombreux plans, longues séquences, youyous, tambourins, mains qui claquent en cadence, boissons, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, sourires, joie collective. Ce que montre le film, c’est l’intégration des moines : ceux-ci sont bien accueillis ou tolérés et invités à « partager » les joies d’une famille, ce qu’ils font sans retenue. Dans le salamlek, ou grand salon des hommes, de la maison en fête, l’imam récite des versets du Coran, dont celui-ci : « donne-nous la victoire (prière adressée à Allah) sur les peuples infidèles ». Cela est dit à haute voix devant des infidèles dont la vie est menacée, les Croates du chantier d’à côté ayant été égorgés peu de temps auparavant, sans que les villageois présents, pourtant si accueillants, si ouverts, si généreux (en apparence) interrompent l’imam et exigent de lui qu’il s’excuse d’avoir prononcé des menaces discourtoises contre leurs invités infidèles. Imaginons en France un prêtre lançant, devant des invités musulmans, des appels à la « croisade » ou à tuer de l’infidèle…

Un plan assez long montre le prieur écrivant du courrier. On ne sait qui est le destinataire de la lettre. On voit la plume qui court sur le papier, on distingue quelques mots, dont « s’il plaît à... », puis on lit, tracés un peu maladroitement, à la fin de la lettre, trois mots arabes (la caméra s’attarde sur ces mots) : « in chaa allah ». Cette invocation d’Allah est souvent interprétée comme l’expression de la résignation ou du fatalisme islamique. Je ne sache pas qu’elle soit conforme au christianisme, d’un point de vue théologique s’entend. Or, c’est la seule phrase écrite par le prieur qui soit lisible dans le film.

Lors de la nuit de Noël, une altercation oppose le prieur au chef des musulmans de la montagne qui ont égorgé les Croates et qui sont venus au monastère pour enlever le « toubib » et l’obliger à soigner leurs blessés, ce que frère Luc veut bien faire, mais au dispensaire (il est trop fatigué pour crapahuter dans la montagne sous la pluie froide). En manque d’arguments, le prieur cite à l’adresse des égorgeurs un verset du Coran où il est question de Jésus. Il y a 2 ou 3 versets dans le Coran où le nom de Aissa ou Issa, c’est-à-dire « Iechoua » (de Nazareth) est cité. Son intention est de représenter l’importance que la nuit de Noël, « une nuit de paix », revêt pour les moines (pour un chrétien, la grande fête est Pâques, et non pas Noël - bon, n'insistons pas là-dessus) et leur désir de célébrer la naissance de leur Seigneur. Dans ce verset, « sidna aïssa », « notre maître » ou « notre seigneur » (mais avec une minuscule) est désigné comme « le prince de la paix ». Frère Christian, récitant ce verset, reprend à son compte cette désignation, laquelle est clairement antichrétienne. Pour les chrétiens, Jésus est l'Oint du Seigneur, il est le fils de Dieu et Dieu lui-même. Or, c’est cette nature-là  que nient le Coran et l'islam. Pour eux, Jésus est un prophète, basta, et rien d’autre... Ce qu’il y a de consternant, c’est que le metteur en scène, le dialoguiste, le scénariste d’un hommage à une communauté de moines aient pu faire dire par le comédien qui joue leur prieur un verset coranique qui nie le christianisme.

 

De toute évidence, le metteur en scène et le scénariste ont choisi de célébrer le « dialogue islamo-chrétien ». C’est un parti pris. Il est vrai que c’est le choix du prieur, Frère Christian : dans l’état civil, Christian de Chergé, joué dans le film par Lambert Wilson. Or, ce dialogue est un dialogue de sourds. Plus exactement, il y en a qui sont à l’écoute des autres ou de l’Autre (les moines), et il y en a d’autres qui sont sourds à l’Autre (les villageois, l’islam, les autorités, l’imam, etc.). Les moines s’intéressent à l’islam, le prieur lit le Coran et le cite ; mais les villageois qui vivent à côté du monastère ne manifestent aucun intérêt, même pas un intérêt suscité par la courtoisie ou la politesse, pour le christianisme, pour la foi de ces moines, pour les Evangiles. Certes, ces partis pris, parfaitement recevables bien entendu, donnent un sens au film, mais risquent d’abuser tous les spectateurs de bonne volonté. On parle beaucoup dans et hors de ce monastère, ce qui est paradoxal pour des trappistes, dont la règle impose le silence. A l’intérieur, on débat d’un départ possible ; à l’extérieur, on dialogue d’abondance, mais jamais du Christ, ni des Evangiles, ni du christianisme. Le dialogue est à sens unique ou asymétrique. De ce point de vue, le titre aurait dû être : De Moines et de Dieu, le seul Dieu dont la présence se fait sentir est le Dieu que célèbrent, prient, adorent ces moines.

 

 

17 septembre 2010

Jeûne et jeûnes de toute sorte




Ce nom, qui dérive du verbe jeûner, est attesté au début du XIIe siècle comme propre à la religion chrétienne. C’est une « abstinence commandée par l’Eglise », selon Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses). Elle ne porte pas sur toute nourriture, mais sur la viande ; c’est « un espace de temps pendant lequel la Religion nous défend de manger de certaines choses et à certaines heures » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel). « Le vrai jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour en vingt-quatre heures » (Ibid.). Les auteurs de dictionnaires anciens confirment cette définition : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) Abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ».

A partir de la sixième édition du DAF (1835), ce qui prime, c’est le sens général du mot jeûne, cité en premier : « Pratique religieuse, acte de dévotion, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification ». Dès lors, le mot peut s’appliquer à toute sorte de pratique alimentaire, médicale, diététique ou autre, le sens propre aux chrétiens et aux catholiques (« le jeûne des catholiques (…) consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ») n’étant cité qu’en second et même, chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en troisième et dernière position dans l’article consacré à ce mot : « Abstinence d’aliments » (un trop long jeûne est nuisible à l’estomac) ; « Particulièrement, pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification » (sont cités en exemple tous les jeûnes possibles) ; « Le jeûne des catholiques, qui consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ». En 1879, 1932-35 et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens reprennent cet ordre, faisant de fait du jeûne chrétien, le premier qui ait été désigné par le mot jeûne et longtemps le seul, un sens particulier, inclus avec le sens général d’abstinence d’aliments dans une relation de partie à tout et même de sous-partie à partie et à tout, si l’on tient de l’extension de l’abstinence d’aliments (pour quelque raison que ce soit : diététique, médicale ou autre) à la dévotion : « Abstention totale d’aliments » ; « Pratique religieuse, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification » ; « Jeûne des catholiques, qui consiste à s’abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1832-35). Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Privation partielle ou totale (à l’exception, le plus souvent, d’eau), forcée ou non, de toute alimentation pendant un certain temps » ; « Acte de dévotion consistant à s’abstenir d’aliments dans un esprit de mortification et de pénitence » ; « (Religion catholique) Pratique religieuse consistant à ne faire qu’un seul repas important par jour dans lequel on s’abstient le plus souvent de viande, à certaines périodes fixées par le calendrier liturgique » ; « Au figuré, abstinence ou privation physique, morale ou intellectuelle ».

Il est légitime, au vu de ces définitions, de s’interroger sur le prétendu jeûne du mois lunaire de ramadan. D’abstinence de nourriture ou de viande, il n’y a pas ; de modération, encore moins. Pendant ce mois-là, les musulmans mangent plus que pendant les autres mois ; mangent, que dis-je ?, bâfrent. C’est digne de La Grande Bouffe, ce film totalement oublié aujourd’hui qui a fait ricaner grassement les soi-disant rebelles des années 1970 (c’est-à-dire les bien pensants d’aujourd’hui). Tout l’atteste, ne serait-ce que l’augmentation du chiffre d’affaires des commerces implantés dans les quartiers islamiques et la croissance colossale des importations de nourritures (viandes, miel, sucre, blé, farine, etc.) dans les pays arabes et musulmans. Il n’y a pas de jeûne, simplement une inversion des repas. Pendant un mois, ils ne sont plus pris le jour, mais la nuit. Le beau jeûne que voilà, la belle épreuve aussi ! Le résultat est que ce beau mot des chrétiens et catholiques sert, à force de manipulations sémantiques, à désigner le contraire de ce qu’il signifie : non plus la modération de nourriture, mais les grandes bâfreries.

25 août 2010

Stigmates, stigmatiser, stigmatisation

 

 

Emprunté au latin stigmata, pluriel neutre de stigma, « marques au fer rouge, marques d’infamie », lequel est emprunté au grec stigma, « piqûre » et « piqûre au fer rouge », le nom stigmate est attesté au milieu du XVe siècle, d’abord au pluriel, pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints », comme dans cet exemple de la fin du XVe siècle : « Une dame recluse (…) avait aux pieds, aux mains et au côté les cinq stigmates de Notre Seigneur ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est d’abord et parfois uniquement un terme « de piété » ; Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) : « Marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François » ; Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « Terme que les Cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur Séraphique Père Saint François » ; Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « Aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes » ; les académiciens (1694 et 1762, DAF) : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ » (S. François a été honoré des glorieux stigmates de Jésus-Christ) et « (Saint François a porté les Stigmates de JESUS-CHRIST), il ne se dit guère que dans cette phrase » ; Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française) : « En français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé ». Au XIXe siècle, la religion sociale, occultiste et scientiste commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « Particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « Marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

Il serait inutilement insolent de penser que les consciencieux du social, petits et gros et autres sociologueux, les scienceux de l’homme, les politiqueux, les médieux, les cultureux et sociaux cultureux, les associateux, etc. qui emploient à tout instant et quel que soit le sujet le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, pour stigmatiser les stigmatisations et les stigmatisateurs français, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

En réalité, ce à quoi ils pensent, c’est à l’autre sens de « stigmates » : le sens judiciaire et moral qui se développe dans la langue française à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « Chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « Marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés, jugés d’abord comme familiers, propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « Marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « Marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835, première attestation dans ce dictionnaire du verbe stigmatiser) ; « Marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « Figuré, Imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « Marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant, à la différence du DAF, le nom stigmatisation : « (Histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (Religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (Pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

Ce que cherchent à imprimer dans l’esprit des Français les consciencieux du social et les politiqueux à la Montebourg, Aubry, Villepin et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est l’image des étrangers, immigrés, musulmans, clandestins, Roms, Gens du voyage, usw. marqués au fer rouge par des Français qui sont assimilés à des garde-chiourmes cruels et inhumains, comme s’ils étaient la lie de l’humanité. Ces accusations sont tellement grotesques et bouffonnes qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés, ce ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par la bonne presse étrangère, les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

21 mai 2010

Minaret

 

 

 

 

Le mot est attesté en 1606 dans un récit de voyage en Orient (auteur, Palerne Forézien). Corneille l'enregistre (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « Espèce de tourelle ronde, ou à pans, fort haute, et qui est menue comme une colonne. Elle s'élève par étages avec balcons en saillie et retraites, et c'est chez les mahométans comme un clocher mis près des mosquées, pour les appeler de là dans le temps qu'il faut prier »), mais il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la quatrième édition (1762, 1798) : « Tour faite en forme de clocher, d'où l'on appelle chez les Turcs le peuple à la prière et d'où l'on annonce les heures » (comprendre : les heures des prières).

Comme beaucoup d'autres termes relatifs à la religion mahométane, minaret est tenu pour propre aux Turcs, parce que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette religion était illustrée par les Turcs qui occupaient une partie de l'Europe et menaçaient l'autre partie, encore libre. A partir de la sixième édition (1835), la référence aux Turcs disparaît : « Tour élevée auprès d'une mosquée et faite en forme de clocher, du haut de laquelle on appelle le peuple à la prière, et d'où l'on annonce les heures » (1835, 1879) et « Tour d'une mosquée, du haut de laquelle on invite le peuple à la prière, dans la religion musulmane, et d'où l'on annonce les heures » (1932-35). La définition de la neuvième édition (en cours de publication) est encore plus précise : « Tour d'une mosquée, d'une médersa du haut de laquelle les musulmans sont appelés à la prière par le muezzin », les académiciens ayant enfin compris la fonction réelle du minaret.

Deux siècles auparavant, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot) ont tenté de décrire assez précisément les minarets et d'en indiquer la fonction : « (Histoire moderne) tour ou clocher des mosquées chez les mahométans. Ces tours ont 3 ou 4 toises de diamètre dans leur base ; elles sont à plusieurs étages avec des balcons en saillie, sont couvertes de plomb avec une aiguille surmontée d'un croissant. Avant l'heure de la prière, les muezzins ou crieurs des mosquées montent dans ces minarets, et de dessus les balcons appellent le peuple à la prière en se tournant vers les quatre parties du monde, et finissant leur invitation par ces paroles : Venez, peuples, à la place de tranquillité & d'intégrité; venez à l'asile du salut. Ce signal, qu'ils nomment ezzan, se répète cinq fois le jour pour les prières qui demandent la présence du peuple dans les mosquées, et le vendredi on ajoute un sixième ezzan ». Barré (1842, Complément au DAF) s'attarde sur l'architecture et oublie la fonction ou la symbolique des minarets : « On ne doit entendre par le mot minaret que ces flèches élancées qui s'élèvent auprès des mosquées mahométanes  et qui sont ceintes à différentes hauteurs de balcons, orientés selon les quatre points cardinaux », fonction religieuse qui paraît à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) mieux définir le minaret que la seule architecture : « Nom des tours des mosquées, d'où les imans avertissent le peuple du temps de la prière ». Cet équilibre entre architecture et fonction religieuse est assez bien respecté dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Tour généralement élancée, pourvue de galeries ou de balcons en saillie orientés selon les quatre points cardinaux, s'élevant à côté du dôme d'une mosquée, et du haut de laquelle le muezzin appelle les fidèles à la prière cinq fois par jour ».

Lors des débats, à la fois désordonnés et houleux, qu'a suscité la construction de minarets (ou l'interdiction de construire des minarets), il a rarement été fait état de la fonction des minarets. Les bien pensants ont glosé d'abondance sur l'architecture effilée de ces tours, sur les paysages urbains qui en seraient pittoresquement embellis, sur la diversité des cultures, etc. mais ils ont tu ou occulté soigneusement la nature des minarets, ce à quoi ils servent, quelle symbolique conquérante y donne sens, la volonté de leurs promoteurs de placer les appels à la prière au cœur des bruits urbains de l'Europe. Dans ce cas précis, les dictionnaires ont le mérite d'extraire le réel brut des gangues de mensonges dans lesquelles il est caché.

 

 

15 mai 2010

Mahométisme

 

 

 

Sans commentaire

 

 

Thomas Corneille, article « mahométisme », Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694

 

 

Religion venue de Mahomet, qui naquit à la Mecque, Ville de l'Arabie heureuse l'an 591 sous le règne de l'Empereur Maurice. Il avait une vivacité d'esprit merveilleuse, qui lui ayant fait apprendre le vieil et le nouveau Testament, lui donna lieu d'imaginer une Religion dont il dressa des Mémoires, qu'il divisa en cent vingt-quatre chapitres remplis de fables, de calomnies, et d'un pur mélange de folie et d'impiétés sans aucun ordre. Ce Livre promet à celui qui le lira mille fois, une Femme dans le Paradis, laquelle aura les sourcils aussi larges que l'arc en Ciel. Mahomet fut secondé dans ce travail par un Moine Italien, nommé Sergius, qui n'ayant pu obtenir à Constantinople la dignité à laquelle il aspirait, apostasia, et se retira prés de Mahomet, avec un nommé Jean, qui était d'Antioche et Nestorien, comme Sergius était Arrien ; de sorte que la principale fin de cette Loi fut de renverser la Divinité de JESUS-CHRIST, que combattaient les Juifs et les Arriens. Mahomet trouva tant de crédulité parmi les Peuples, qu'il vint à bout de leur faire croire, que Dieu l'avait choisi pour son Prophète, et que l'Ange Gabriel lui révélait de sa part ce qu'il devait enseigner aux hommes. Il attira contre lui les plus puissants de la Mecque, où il avait dit qu'il fallait abolir les sacrifices et abattre les idoles; et comme il fut obligé de fuir à Médine, pour éviter l'orage qui le menaçait, ce qui arriva un Vendredi, c'est de cette fuite que les Mahométans commencent à compter leurs années, l'appelant Hégire en leur langage. Cela les engage à avoir la même vénération pour le Vendredi, que les Chrétiens ont pour le Dimanche. Ce faux Prophète mourut en la soixante-troisième année de son âge, ordonnant par son testament que Mortis Ali lui succèderait. On enterra son corps dans une Mosquée, qui se voit encore dans la Ville de Médine, appelée depuis Medina Talnaby, c'est à dire Cité des Prophètes. Il n'est point vrai que son corps soit suspendu en l'air dans un coffre de fer par la vertu de deux pierres d'aimant, comme le vulgaire a voulu le croire. Quinze ans après qu'il fut mort, Odoman ou Osman compila ensemble tous les Mémoires qu'il avait écrits de sa Religion, et qui lui furent donnés par sa principale femme, appelée Aïcha. Il en fit un Livre qu'ils nommèrent Alcoran, qui en Arabe signifie, Recueil de préceptes. Osman étant mort lui-même, plusieurs travaillèrent à expliquer cette nouvelle doctrine, de sorte qu'il se trouva plus de trois cens Alcorans, et un nombre infini de différents Commentaires, ce qui mit de la confusion parmi ceux qui étaient de cette secte. Un Prince Arabe voulant y remédier fit une Assemblée générale, où tous les Docteurs de leur Loi firent choix de six d'entre eux, pour examiner ces divers Mémoires, et en recueillir tout ce qui pouvait donner de l'éclaircissement à l'Alcoran qu'Osman avait composé. On brûla tous les autres Livres et Commentaires, avec une défense très rigoureuse de se servir que de ceux que ces six Docteurs auraient composés. La contrariété qui se trouva dans ces Livres, donna lieu ensuite à quatre diverses sectes, qui ne diffèrent qu'en cérémonies. Ils ne laissent pas de se tenir pour Hérétiques les uns les autres et de se haïr plus qu'ils ne font les Chrétiens. La première de ces quatre Religions est celle des Mores et des Arabes, qui sont les plus superstitieux et les plus zélés. La seconde est celle des Persans qui sont les plus raisonnables. La troisième, celle des Turcs qui ont pris la plus libre, et la quatrième celle des Tartares. Ces derniers sont les plus simples et les plus grossiers de tous. Les Arabes suivent les traditions d'Abuleker; les Persans celles d'Ali; les Turcs, les traditions d'Omar, et les Tartares, celles d'Osman. La créance générale de ces différentes Nations est que Dieu, depuis le commencement du monde, a envoyé sur la terre six-vingt mille Prophètes, qui ont tous annoncé sa parole, et en différents endroits et en divers temps, entre lesquels il y en a eu trois que Dieu a chéris particulièrement. Moïse est le premier, qui apporta une Loi sévère que le temps anéantit; ce qui obligea Dieu, qui voulait sauver les hommes, d'envoyer JESUS-CHRIST, appelé par eux Issa. Ils disent qu'il le fit naître de son souffle et d'une Vierge, afin que cette voie extraordinaire de venir au monde, l'empêchât d'être méprisé, comme l'avait été Moïse; à quoi ils ajoutent, qu'il trouva les hommes si fort endurcis, que non seulement il y en eut peu qui crurent en lui, mais que sa parole fut aussitôt falsifiée par ses principaux Ministres, et que ce qui irrita Dieu davantage, ce fut que ceux de Jérusalem le traitèrent avec de grandes indignités jusqu'à vouloir le faire mourir, ce qu'ils eussent fait sans un fantôme que Dieu mit en sa place, et qu'ils attachèrent à une Croix, persuadés qu'ils y attachaient JESUS-CHRIST. Ils prétendent que pour dernier Prophète Dieu a envoyé Mahomet, qui d'une main a apporté une Loi pleine de liberté, et de l'autre une épée pour exterminer tous ceux qui ne voudront pas la recevoir. L'entrée de cette Religion est de se faire circoncire, ce qui n'est pas d'une nécessité si absolue qu'ils ne puissent être sauvés sans cela. Ils sont obligés à observer particulièrement cinq commandements, dont le premier est de ne reconnaître qu'un Dieu et Mahomet son Prophète, et cela fait qu'ils accoutument leurs enfants à dire sans cesse, La hilla heilla alla. Mehemut resul alla. Ils croient ces paroles si agréables à Dieu qu'ils sont persuadés qu'en les prononçant à l'article de la mort, on est sauvé, quelques crimes énormes que l'on ait commis. Le second commandement est de faire leurs prières cinq fois chaque jour; la première au lever du Soleil, la seconde, à midi; la troisième, à trois heures; la quatrième, au Soleil couchant; et la cinquième, à trois heures de nuit. Les plus zélés les font tout au moins trois fois dans la Mosquée, mais la plupart prient dans leurs maisons à la réserve du Vendredi qu'ils sont obligés d'aller à midi dans la Mosquée. Ceux qui se trouvent dans cette heure là à la campagne mettent leur mouchoir à terre devant eux, et se tournent vers le midi, à cause de Medina où est la sépulture de Mahomet. Ils ne souffrent point les femmes dans leurs Mosquées, croyant qu'il n'y a pour elles ni enfer ni paradis, ce qui rend leurs prières inutiles. Ils doivent jeûner un Carême chaque année, et c'est leur troisième commandement. Ce Carême qu'ils appellent Ramadan est une Lune entière, qui change tous les ans; de sorte que si elle vient une année au mois de Mai, elle sera au mois d'Avril l'année suivante, à cause que ne faisant leurs années que de douze Lunes, elles sont plus courtes de douze jours que les Solaires. Ils ont grand soin de saluer la nouvelle Lune, et portent la figure de son Croissant, comme nous portons celle de la Croix. Leur quatrième commandement est l'aumône. Ils sont si exacts à l'observer que l'on ne voit point de pauvres en Turquie demander leurs nécessités publiquement. C'est par un effet de cette charité Mahométane que les Voyageurs, au défaut des hostelleries, trouvent des bâtiments magnifiques, où l'on est reçu de quelque Religion qu'on soit, sans qu'il en coûte aucune chose. Ceux qui ne sont pas assez riches pour fonder ces sortes de bâtiments, font des fontaines sur les grands chemins, où ils laissent un homme pour verser à boire à tous les passants. Ils donnent aussi à de pauvres gens qui se veulent bien charger de ce soin, de quoi nourrir les chiens et les chats, et même il y en a qui vont au marché pour acheter des oiseaux, auxquels ils rendent la liberté. Par le cinquième commandement, ils sont obligés d'aller une fois en leur vie visiter le sépulcre de Mahomet. Plusieurs ne laissent pas de se contenter d'y envoyer quelqu'un en leur place. Le chemin est long et fâcheux pour ceux de la Grèce, et très dangereux à cause des voleurs d'Arabie, des montagnes de sable où plusieurs sont engloutis, et du manque d'eau dans ces déserts. Ils commencent leur voyage du Caire trois semaines après Pâques. La première station qu'ils font est à une journée de la Mecque, bourg situé sur une montagne, où ils croient que Mahomet vit l'Ange la première fois. Ils y passent la nuit en prières, et arrivent le jour suivant à la Mecque, où l'on a bâti une Mosquée toute revêtue par dedans de pierreries, et de lingots d'or qui ont été envoyés par les Princes de cette créance, et particulièrement par les Rois Indiens. Le Prince Arabe qui en est Seigneur, et Tributaire du grand Turc, est obligé de venir avec cinq cens chevaux au devant des Caravanes. Quand les Pèlerins sont arrivés à la Mecque, la Maison d'Abraham, qu'ils disent avoir été miraculeusement bâtie, reçoit un toit neuf et une porte neuve. Ils vont sept fois autour de cette Maison d'Abraham, et alors ils baisent une pierre noire, qu'ils croient être tombée là du Ciel. Au commencement elle était blanche, mais la quantité des baisers des pêcheurs lui a fait acquérir cette noirceur. Après avoir séjourné cinq jours à la Mecque, ils vont à la montagne de rémission qui est à quinze lieues de là, et y ayant entendu une prédication et présenté des offrandes, ils croient y laisser tous leurs péchés, ce qui fait qu'ils ne tournent pas le dos à la montagne en s'en retournant, afin d'empêcher que leurs péchés ne les suivent. Pour en être entièrement délivrés, ils courent en chemin jusqu'à la sueur, sur une certaine montagne, qu'ils nomment Montagne de santé, et vont ensuite à Médine, petite ville habitée par des Santons et des Dervis Turcs, et éloignée de huit journées de la Mecque. Au milieu de la Ville est la Mosquée, dans laquelle est le tombeau de Mahomet qui est de marbre et par terre, entouré de grands balustres d'argent, et orné de trois cents lampes qui ne s'éteignent jamais. Le Grand Seigneur envoie tous les ans un pavillon de velours vert en broderie, du prix de vingt mille écus. On le met autour de ce tombeau, et les Pèlerins lorsqu'ils arrivent, coupent le vieux pavillon par pièces, et en prennent chacun un petit morceau qu'ils gardent comme une sainte relique. On voit quantité d'argenterie et de pierreries dans cette Mosquée, et le tombeau en est tout couvert. Il est défendu aux Chrétiens sur peine de la vie, d'approcher de trois journées de Médine. Mahomet promet le Paradis à ceux qui observeront ces commandements, et ils y doivent trouver des tapis de tables de soie, des rivières agréables, des arbres fruitiers, de belles femmes, de la musique, bonne chère, du vin exquis, et une grande quantité d'assiettes d'or et d'argent avec des pierres précieuses, au lieu que l'Enfer est préparé à ceux qui négligeront d'obéir à cette Loi, et qu'ils y mangeront et boiront du feu, et seront liés de chaines, et tourmentés par des eaux bouillantes. Outre ces commandements, qui sont les fondements de la Religion Mahométane, il leur est encore défendu de boire du vin et de manger du pourceau, et de la chair des bêtes étouffées dans leur sang. Ils confessent un seul Dieu qui a tout créé de rien, et disent que JESUS-CHRIST est vrai Prophète, conçu de sa parole, né de la bien heureuse Vierge Marie, non Dieu, ni Fils de Dieu, mais homme suprême et saint, qui fut dérobé à la vue des assistants par une nuée qui l'enleva au Ciel, tandis que les Juifs crucifièrent un autre en sa place, ce qui fait qu'ils se moquent de la Croix. Ils tiennent qu'il est encore vivant dans le Ciel, d'où il descendra en terre pour détruire les méchancetés de l'Antéchrist, et règnera quarante années à Damas; que pendant ce temps il n'y aura qu'une seule foi, un pasteur, une confession, et grande tranquillité; qu'après cela il n'y aura point d'autre règne, mais que ce sera la fin des siècles.

 

 

 

11 mai 2010

Polygamie

 

Attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle dans un ouvrage sur l'Ethiopie, polygamie est emprunté au latin chrétien polygamia, lui-même emprunté au grec. C'est le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps : « état d'un homme qui se marie avec plusieurs femmes ». La polygamie est condamnée dans tous les dictionnaires et par tous les auteurs, que ce soit Calvin (1561 : « Saint Paul... condamnant ce qu'on appelle polygamie, c'est-à-dire la pluralité des femmes »), Furetière (1690, op. cit., « la polygamie est défendue chez les chrétiens : elle était tolérée chez les Juifs... Les Empereurs Théodose, Honorius et Arcadius la défendirent aux Juifs l'an 393 »), les académiciens (DAF, 1694 : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ; la polygamie est défendue dans le christianisme ; la polygamie est punie par les lois ; la polygamie est ordinaire chez les mahométans), Furetière (1690) confondant même polygamie et polyandrie : « mariage d'un homme avec plusieurs femmes ou d'une femme avec plusieurs hommes en même temps ».

Dans quelques emplois, cet état se rapporte aussi à la succession dans le temps des mariages : « état d'un homme qui a eu successivement plusieurs femmes », comme le rappelle Furetière (1690, Dictionnaire universel) à propos de polygame : « celui qui a épousé plusieurs femmes, soit qu'il les ait eues ensemble, soit qu'il les ait eues l'une après l'autre ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), l'auteur de l'article revient sur cette distinction : « on distingue deux sortes de polygamie, l'une simultanée et l'autre successive. La polygamie simultanée est lorsqu'un homme a tout à la fois plusieurs femmes. La polygamie successive est lorsqu'un homme épouse plusieurs femmes l'une après l'autre, après la mort de la première, de la seconde, etc. ou qu'il convole à des secondes, troisièmes, quatrièmes noces ». S'il ne porte pas de jugement négatif sur la polygamie, en revanche il critique la polyandrie : « la pluralité des hommes pour une seule femme est quelque chose de mauvais en soi ; elle est contraire par elle-même à la fin principale du mariage, qui est la génération des enfants : aussi voit-on par l'histoire qu'il a toujours été défendu aux femmes d'avoir plusieurs maris. Il faut raisonner tout autrement de la polygamie simultanée par rapport aux hommes ; par elle-même elle n'est point opposée au droit naturel, ni à la première fin du mariage ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35) persiste la confusion entre polygamie et polyandrie, qui est due, semble-t-il, au fait qu'un même nom sert à désigner les deux états : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ou d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ». Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue la polygamie de la polyandrie, à laquelle il consacre une entrée : « état d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ; la polyandrie est établie au Tibet » et il relève aussi le sens de polygamie en « droit canon » : « état d'un homme qui s'est marié plusieurs fois, qui a eu successivement plusieurs femmes ». La confusion se maintient dans la langue actuelle, si l'on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « forme de régime matrimonial qui permet à un époux d'avoir simultanément plusieurs femmes (polygynie) ou, plus rarement, à une épouse d'avoir simultanément plusieurs maris (polyandrie) ».

L'article de L'Encyclopédie se termine ainsi : « parmi nous, la peine de la polygamie est le bannissement ou les galères, selon les circonstances ». La République a ceci d'admirable qu'elle a tout aboli. La polygamie n'y est plus punie. Elle est même récompensée, du moins quand elle est le fait d'étrangers, en avantages innombrables, allocations, appartements sociaux, etc. etc. etc. C'est à cela que l'on mesure que la civilisation a progressé de plusieurs grands bonds en avant.

 

 

 

10 mai 2010

Mosquée

 

 

Le mot est attesté dès le XIVe siècle sous diverses formes, musquette, muscat, musquete, mesquite ou mesquitte, mousquaie, moscat, muscait, musquia, mosquette, empruntées pour certaines à l'italien moscheta ou meschita ; pour d'autres, à l'époque de la première Croisade et par l'intermédiaire du grec byzantin ou de l'arménien à l'arabe masgid. Ménage (1694, Dictionnaire étymologique de la langue française) en donne une origine presque exacte : « dans toutes les langues orientales, sagada signifie adorer. Et de là, l'arabe mesgid, qui signifie lieu d'adoration. Et c'est ainsi que les Arabes nomment leur temple. C'est aussi de ce mot que les Espagnols ont fait leur meschita, les Italiens, leur moscheta, et que nous avons fait mosquée ». Dans d'autres contextes, le lieu de culte des mahométans se nomme mahomie ou mahommie ou mahonnie.

Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) en fait, comme de nombreux lexicographes des siècles classiques, un édifice religieux des Turcs : « lieu où les Turcs s'assemblent pour prier Dieu et invoquer Mahomet, et qui est pour l'ordinaire superbement bâti et bien fondé » (exemples : « il y a des mosquées royales et des mosquées qui sont fondées par des particuliers. Les mosquées royales sont les plus magnifiques et les plus riches de toutes. Voyez Ricaut, Histoire de l'Empire ottoman, livre 2 »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c'est un « terme de relations », relation, explique Furetière à l'article homonyme, « se disant plus particulièrement des aventures des voyageurs, des observations qu'ils font dans leurs voyages. Il y a un très grand nombre de livres de relations. On a inséré dans le présent ouvrage (id est dans le Dictionnaire universel) plusieurs termes de relations pour en faciliter l'intelligence aux lecteurs » ; on dirait aujourd'hui « terme de récit de voyage » ou « terme de voyageurs ». En 1690, le mot est exotique. Du moins, il apparaît ainsi aux meilleurs lexicographes. Furetière poursuit en ces termes : « c'est un temple des mahométans où ils vont faire leurs prières ». Les deux exemples cités illustrent, pour ce qui est du premier, la nature politique de l'islam (« la plupart des sultans ont fait bâtir des mosquées ») et, pour ce qui est du second, sa nature conquérante : « on a converti en mosquée l'Eglise de Sainte Sophie de Constantinople ».

Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) décrit en ces termes le plan d'une mosquée type : « les mosquées, qui sont bâties ordinairement comme de grandes salles avec ailes, galeries et dômes, sont par dedans ornées de compartiments mêlés d'arabesques et de quelques passages de l'Alcoran qui sont peints contre les murs, avec un lavoir à côté qui a plusieurs robinets. Il y en a de royales, fondées par des empereurs, et d'autres par des muphtis et des grands vizirs ».

Les académiciens se contentent d'une définition sommaire : « lieu où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud 1788). En revanche, dans l'exemple qui l'illustre, ils n'hésitent pas à énoncer les vérités historiques les plus cruelles, lesquelles sont prudemment occultées de nos jours (si elles ne l'étaient pas, il arriverait malheur aux imprudents) : les Turcs ont profané les plus belles églises de l'Asie et les ont converties en mosquées. A partir de la sixième édition (1835, 1879), la définition est légèrement amplifiée et les exemples adoucis : « temple du culte mahométan, édifice où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (exemples : les mosquées de Constantinople, du Caire, etc., sont de vastes et beaux édifices ; cette mosquée a six minarets ; les Turcs ont changé plusieurs églises en mosquées ; il y a, dans l'enceinte de cette mosquée, des écoles, des plantations, etc.) Les profanations ont disparu et les transformations des églises d'Asie en mosquées se sont raréfiées.  Dans les deux dernières éditions (1932-35 et neuvième, en cours de publication), il n'est plus fait allusion à ces transformations d'églises en mosquées. L'Empire ottoman, à compter de la seconde moitié du XIXe siècle, est « l'homme malade de l'Europe », comme on disait alors, et, près de se disloquer, il n'est plus une menace pour personne, sauf pour les malheureux peuples qui vont vivre jusqu'en 1923 sous sa férule. Les lexicographes ne jugent plus nécessaire de rappeler les crimes passés.

Le point de vue de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) exprime la fin de la menace que les Turcs et l'islam ont longtemps fait peser sur les libertés des Européens de l'Ouest. Il complète la définition « temple des mahométans » d'une remarque d'ordre esthétique ou pittoresque : « on n'y voit ni autel, ni décoration, ni image ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, la définition est réduite au minimum, « temple consacré au culte musulman » et « édifice sacré où les musulmans s'assemblent pour faire leurs prières », et elle n'est suivie d'aucun exemple ou citation qui attesterait la nature agressive ou conquérante de l'islam. Dans le DAF, mosquée est illustré de cet exemple : la mosquée de Paris.

En un peu plus d'un siècle, l'islam a perdu sa nature conquérante, guerrière, agressive et menaçante, mais dans les seuls articles de dictionnaires. La réalité est hélas bien différente.

 

03 mai 2010

Imam

 

 

Imam est un nom arabe, dérivé d'un verbe qui signifie « marcher en tête, présider ». Il est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle sous la forme iman pour désigner un « ministre » de la « religion mahométane », comme on disait alors. C'est d'Herbelot (1697) qui corrige la forme iman en imam, ce dont Littré se fait l'écho (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « les orientalistes reprochent à l'Académie d'écrire iman et veulent qu'on écrive imam, iman étant un mot arabe d'un tout autre sens ; c'est pour cela qu'ils disent imamat et non imanat »), correction qui n'est adoptée par les académiciens que dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) : « le m final se fait entendre », alors que, de la quatrième édition, en 1762, où il est enregistré pour la première fois, à la huitième édition, en 1935, il figure sous la forme ancienne iman : « ministre de la religion mahométane ; iman signifie dans son acception primitive celui qui préside, qui a autorité ; un iman est une espèce de curé de mosquée » (1762 et 1798) ; « ministre de la religion mahométane, un iman est une espèce de curé de mosquée » (1835) ; « ministre de la religion mahométane attaché au service d'une mosquée » (1879, 1932-35, l'exemple délicieusement ethnocentriste du « curé de mosquée » disparait dans ces éditions) ; « titre donné à différents dignitaires de la religion musulmane ; Mahomet fut le premier imam ; le rôle essentiel de l'imam est de présider à la prière ; (on a dit aussi iman) » (édition en cours). D'une édition à l'autre, la définition ne change guère, sauf dans la dernière (la neuvième, en cours de publication), où l'exemple « présider la prière » indique la fonction essentielle de l'imam.

Littré (op. cit.), au sens de « ministre de la religion mahométane », ajoute celui-ci, qui fleure bon l'anticléricalisme des Lumières : « figuré et par dénigrement, tout ministre d'une religion », comme dans cet extrait de d'Alembert (1771, « les imans et les muphtis de toutes les sectes me paraissent plus faits qu'on ne croit pour s'entendre ; leur but commun est de subjuguer, par la superstition, la pauvre espèce humaine »), et cet autre : « titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen (l'iman de Mascate) ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l'article est le condensé d'une encyclopédie, puisqu'il y est fait allusion à des distinctions propres à la religion de Mahomet et à la civilisation que celle-ci a établie, distinctions qu'il faudrait expliquer ou commenter : « titre donné en Islam sunnite au calife choisi non forcément parmi les descendants du Prophète, mais parmi les membres de sa tribu, alors qu'en Islam chiite la lignée des Imams ne peut être que celle des descendants d'Ali » ; « musulman capable de diriger la prière communautaire dans une mosquée » (« l'iman n'est point un prêtre, c'est simplement le plus savant et le plus vénéré taleb de l'assistance ; tout homme lettré peut servir d'iman : il doit simplement réciter la prière », Barrès, 1907) ; et « par extension, chef d'une secte musulmane ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, l'article « imam ou iman » est relativement long et savant : « histoire moderne) ministres de la religion mahométane, qui répond à un curé parmi nous... ; les musulmans le disent en particulier de celui qui a le soin, l'intendance d'une mosquée, qui s'y trouve toujours le premier, et qui fait la prière au peuple, qui la répète après lui... Iman se dit aussi absolument par excellence des chefs, des instituteurs ou des fondateurs des quatre principales sectes de la religion mahométane, qui sont permises... Les mahométans ne sont point d'accord entre eux sur l'imanat ou dignité d'iman. Quelques-uns la croient de droit divin, et attachée à une seule famille, comme le pontificat d'Aaron ; les autres soutiennent d'un côté qu'elle est de droit divin, mais de l'autre, ils ne la croient pas tellement attachée à une famille qu'elle ne puisse passer dans une autre... Quoi qu'il en soit de cette question, il est constant qu'un iman ayant été reconnu pour tel par les musulmans, celui qui nie que son autorité vient immédiatement de Dieu, est un impie ; celui qui ne lui obéit pas, un rebelle, et celui qui s'ingère de le contredire, un ignorant : c'est partout de même... Leur principale fonction, outre la prière, est la prédication, qui roule ordinairement sur la vie de Mahomet, sa prétendue mission, ses miracles et les fables dont fourmille la tradition musulmane. Ils tâchent au reste de s'attirer la vénération de leurs auditeurs par la longueur de leurs manches et de leurs barbes, la largeur de leurs turbans et leur démarche grave & composée... ». Barré, en 1842, dans le Complément du DAF, tente de résumer le savoir accumulé par les orientalistes de son temps : « (histoire et religion ottomane) nom des docteurs et des pères de la religion mahométane. Tous les imams, qui sont en grand nombre, sont rangés en sept classes distinctes... Imam est aussi le titre que porte le sultan, en qualité de chef suprême et canonique du peuple mahométan. Les souverains musulmans portent trois titres consacrés par la loi aux divers caractères de leur souveraineté : celui d'émir, synonyme de melik et de sultan, indique l'autorité temporelle ; celui d'imam, l'autorité spirituelle, et celui de khaliphe, la réunion des deux pouvoirs... Aujourd'hui, imam des musulmans est le plus beau titre dont se décorent les monarques ottomans. Imam, titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen ».

Depuis le XVIe siècle, le mot arabe imam est tenu pour propre à l'histoire ottomane ou à l'aire mahométane de civilisation. Aux académiciens, l'exemple de "curé de mosquée" est vite apparu incongru et faux. Ce qu'il y a d'inouï, c'est que l'on puisse entendre parler dans les médias actuels de l'imam de La Courneuve (ou des imams de La Courneuve), de l'imam (ou des imams) de Drancy, Bondy, Mantes la Jolie, Saint-Denis, Toulouse, Roubaix, Marseille, du XIXe arrondissement, du XVIIIe arrondissement, de la rue Myrha, de la rue Poulet, du boulevard Barbès, etc; etc. etc. Bientôt, il n'y aura plus un seul immeuble de France qui n'ait pas son ou ses imam(s).

 

01 mai 2010

Se suicider

 

Ce verbe est récent. Attesté en 1787, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1935 (huitième édition), bien que Barré, en 1842, dans le Complément du DAF l'ait signalé, mais uniquement pour en réprouver (et proscrire) l'emploi (en vain, évidemment) : « verbe personne (néologisme), barbarisme illogique et redondant, qui signifierait se commettre le meurtre de soi-même. Il n'est indiqué ici que pour signaler la nécessité d'éviter cette expression, que beaucoup de dictionnaires ont admise sans aucune observation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève aussi : « verbe réfléchi, néologisme, de donner la mort à soi-même ; un suicidé, un homme qui s'est donné la mort à lui-même ». Il en regrette l'emploi, tout en expliquant les raisons pour lesquelles il vaudrait mieux dire se défaire, se détruire ou encore, comme dans l'ancienne langue française, se périr : « On dit encore en quelques provinces se périr pour se détruire, se suicider » (La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire de l'ancien langage français). Voici pourquoi se suicider devrait être évité, bien que « ce verbe (soit) très fréquemment employé présentement » : « il est mal fait, puisqu'il contient deux fois le pronom se. Suicide, meurtre de soi : il est difficile de former avec cela régulièrement un verbe réfléchi. Suicide équivaut à soi-meurtre ; se suicider équivaut donc à se soi-meurtrir ; cela met en évidence le vice de formation... Tout homme qui répugne aux barbarismes, même usités, fera bien de s'abstenir de l'emploi de ce mot. Autrefois on disait : se défaire, se détruire, et l'on disait bien. Le vicieux emploi est allé jusqu'à faire de suicider un verbe actif » (comprendre, il est suivi d'un complément direct, autre que le pronom se : « suicider quelqu'un », comme dans cet exemple cité par Littré : « Un sous-préfet, chargé d'exécuter des mesures sévères, en sollicitait l'adoucissement près de son chef immédiat... Je sais, à n'en pas douter, écrivait-il à M. le préfet, que, si la chose a lieu, plusieurs mauvais sujets sont disposés à me suicider. - Ils ont trop d'esprit pour cela, répondit M. le préfet ; si jamais vous êtes suicidé, ce ne sera que par un imbécile »). Pour illustrer à quel point ce néologisme est digne de barbares, Littré cite une anecdote, insignifiante en soi, mais qui prend un sens dans la démonstration. Dans les années 1830, ce sont des Anglais qui étaient « étonnés » que des Français, bien nés et de la plus haute condition qui fût, osassent employer, dans les conversations de salon, se suicider : « on raconte que M. de Talleyrand, étant ambassadeur après 1830 à Londres, se servit de ce mot dans le salon de lord Holland ; le lord exprima son étonnement d'entendre ce néologisme dans la bouche de Talleyrand ».

Il semble que les académiciens en 1935, quand ils décident d'enregistrer pour la première fois dans leur dictionnaire se suicider, aient compris qu'il ne servait plus à rien de déplorer ce néologisme barbare, puisqu'il était entré dans l'usage : « ce verbe est incorrectement formé, mais il est d'un usage courant ». Aussi les remarques aigres ou amères disparaissent des dictionnaires. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) n'en font plus état. Ils se contentent d'enregistrer les sens « se tuer volontairement » (se détruire, se supprimer, se donner la mort, mettre fin à ses jours, attenter à ses jours) ; « en particulier, avoir un comportement ou une conduite dont le but ou la conséquence est la mort » ; « au figuré, synonyme de s'anéantir, se détruire » et « avoir une conduite qui ruine ou qui risque de ruiner son crédit, son autorité, sa carrière », et de noter les emplois de suicider comme verbe transitif : «familier, assassiner quelqu'un et faire passer son meurtre pour un suicide » ; « provoquer le suicide de quelqu'un », « au figuré, détruire quelque chose qui fait partie de soi ».

La langue française contient de très nombreux mots mal formés ou des néologismes barbares (ainsi sociologie), lesquels ont suscité moins de commentaires que se suicider. S'il y a quelque chose de barbare dans suicider ou dans se suicider, il n'est moins la formation du mot que dans les actes que ce verbe désigne - du moins si l'on se réfère aux « valeurs » de toute société, quelle qu'elle soit.

 

26 avril 2010

Momerie

 

Ce nom, qui est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1694 (première édition), est attesté au milieu du XVe siècle. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le définit ainsi : « bouffonneries, railleries, bons mots » et Furetière en 1690 (Dictionnaire universel) de cette manière : « mascarade, déguisement des gens masqués pour aller danser, jouer, ou autrement se réjouir ». Il ajoute que ce mot « se dit aussi figurément de l'hypocrisie, des déguisements qui font paraître les choses autrement qu'elles ne sont », comme dans ces exemples de son cru : « voilà un scélérat qui tient toujours des heures et des chapelets, mais c'est une pure momerie ; ces plaideurs sont d'intelligence; et quand ils invectivent l'un contre l'autre, c'est par une pure momerie, par une illusion à justice ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française, en 1694, le sens de « mascarade » est noté comme « vieux », le mot s'employant ordinairement au figuré, où « il se prend pour un déguisement de sentiments, qui fait faire au dehors un personnage tout différent de ce qu'on a dans le cœur », comme dans cet exemple : « cette femme paraît fort affligée de la mort de son mary, mais c'est une pure momerie ». Le mot, ajoutent les académiciens, « se dit aussi des choses concertées pour faire rire ou d'un jeu joué pour tromper quelqu'un agréablement », comme la momerie du mamamouchi dans Le Bourgeois gentilhomme (même définition en 1762, 1798, chez Féraud 1788, 1835 et 1879 : « ce mot est familier dans ses diverses acceptions » ; 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les sens suivants : « mascarade » (« vieux en ce sens ») ; « chose concertée pour faire rire quelqu'un » (« vieux en ce sens ») ; « chose concertée pour tromper quelqu'un, mais avec teinte de ridicule » ; « cérémonie bizarre, ridicule » ; « figuré, affectation ridicule d'un sentiment qu'on n'a pas ». Dans l'article momerie du Trésor de la langue française (1971-94), ce que désigne ce mot est en relation avec la religion : « affectation outrée et hypocrite de sentiments que l'on n'éprouve pas » ; « pratique religieuse ridicule ou feinte » et « bigoterie qui s'attache à des pratiques outrées, superstitieuses ».

Ce n'est pas le sens de momerie qui soulève des difficultés, mais l'origine, jugée « incertaine » par les rédacteurs du TLF (op. cit.) : ou bien il est dérivé du verbe d'ancien français momer, qui avait pour sens « se masquer, faire des mascarades » ; ou bien il continue l'ancien mot mahumerie ou mahomerie, dérivé de Mahomet et qui est attesté dans l'ancienne langue française au sens de « mosquée », puis de « pratique religieuse des musulmans » et par extension de « pratique superstitieuse, idolâtrie ». Cette seconde étymologie, exposée par le philologue Charles du Cange (1610-88), est rapportée par Furetière (op. cit.) : « Du Cange croit que ce mot vient de mahomerie qu'on trouve dans le Sire de Joinville, qui signifie un temple de Mahomet et que les chrétiens ont dit par dérision des cris et cérémonies qui se font dans ces temples et qu'ils regardent comme ridicules ». Pourtant, Furetière n'est pas convaincu de la justesse de cette étymologie, bien qu'il ait conscience que momerie désigne aussi l'hypocrisie religieuse ou la fausse bigoterie : « il y a plus d'apparence (ce n'est qu'une apparence) qu'il vient de Momus, le bouffon des dieux du paganisme ». Littré ne prend pas parti. Il note que « Du Cange tire momerie de l'ancien français mahomerie, qui signifiait « mosquée », « pratique musulmane », et, par suite, pour des chrétiens, « chose ridicule », mais que le philologue allemand Diez (1794-1876) « le tire du germanique » (évidemment), puisqu'en allemand, mummen signifie « masquer ».

Les rédacteurs du TLF (op. cit.), on l'a vu ci-dessus, exposent les deux hypothèses sans prendre parti. C'est tout à leur honneur. En revanche, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) tranchent : ils écartent la seconde étymologie, blasphématoire depuis que l'installation d'innombrables colonies mahométanes a fait de l'islam la deuxième religion de France, en nombre de sectateurs : « probablement dérivé de l'ancien français mom(m)er, « se masquer, faire des mascarades », à rapprocher du nom du dieu grec Momos (Momus chez les Latins), divinité personnifiant la raillerie, qu'on représentait portant un masque ».

On espère seulement que le fait de momer (c'est-à-dire de « masquer ») la mahomerie de momerie n'est pas l'expression d'une lâche soumission aux lois de l'islam.

 

23 avril 2010

Prescience

 

 

 

Dans le latin de l'Eglise, praescientia est un terme de théologie qui a pour sens « prescience » ou « connaissance anticipée », en parlant de Dieu. Ce nom est dérivé du participe du verbe praescire, que l'on traduit, conformément à la formation, par « savoir d'avance, deviner, prévoir, pressentir », le participe passé praescitus signifiant « connu d'avance » et l'adjectif praescĭus « instruit par avance, qui pressent, qui prédit, qui prévoit ».

Prescience est attesté à la fin du XIIe siècle avec le sens qu'il a dans le latin de l'Eglise : « connaissance par Dieu des choses futures ». Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, écrit : « Que la prescience divine / Ne met point de nécessité / Sur les œuvres d'humanité ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au XVIe siècle, prescience est en concurrence avec presavoir, verbe « savoir d'avance » (« Mais pourtant je n'en doute point / Que Dieu presçavoit de certain / En son entendement hautain »), et nom, « prescience » : « Que l'homme y a trop plus péché / Contre le divin presavoir / Quand autant a voulu savoir / Que son Dieu ». Furetière, en 1690, le définit ainsi : « Connaissance qui est en Dieu seul de toutes les choses futures » (Dictionnaire universel), qui ajoute, pour donner une idée de l'importance théologique de la notion : « la prédestination (chère à Calvin et aux Calvinistes) est fondée sur la prescience de Dieu, sur ce que tout l'avenir lui est présent, et qu'il sait si on coopèrera à sa grâce ». Dans les éditions publiées entre 1695 et 1932-35 du Dictionnaire de l'Académie française, ce sens théologique est le seul qui soit exposé : « connaissance de ce qui doit arriver, ne se dit que de Dieu » (DAF, première édition, 1694 : Dieu a connu par sa prescience que, etc. ; la prescience de Dieu n'ôte pas la liberté à l'homme - de toute évidence, les académiciens ne sont pas calvinistes) ; « terme dogmatique, connaissance de ce qui doit arriver ; il ne se dit que de Dieu » (1762, 1798, 1835, 1935, Féraud 1788) ; sens que Littré (op. cit.) glose ainsi : « terme de théologie, connaissance particulière que Dieu a des choses qui ne sont pas encore arrivées et qui ne laissent pas de lui être déjà présentes », et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (religion) connaissance que Dieu a, de toute éternité, de tout l'avenir ».

Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64), du moins ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à diable (et ils étaient, semble-t-il, assez nombreux dans l'équipe rassemblée autour de d'Alembert et Diderot) ne croient pas à la prescience de Dieu, car, pensent-ils, et contrairement à ce qui est affirmé dans un exemple du DAF (première édition, 1694, cf. ci-dessus), elle est contraire à la liberté de l'homme, laquelle est au fondement du catholicisme : « Ou Dieu forme les volitions de l'homme, et en ce cas l'homme n'est pas libre : ou Dieu ne peut connaître dans une volonté étrangère une détermination qu'il n'a point faite ; en ce cas-là l'homme est libre, mais la prescience de Dieu se détruit des deux côtés. Difficulté insurmontable ! » Comme il fallait s'y attendre, Voltaire ne trouve que des embarras dans la prescience, qu'il réduit à peu de chose : « la simple prescience d'une action, avant qu'elle soit faite, ne diffère en rien de la connaissance qu'on en a après qu'elle a été faite », même si, contrairement aux Encyclopédistes, il ne juge pas que la prescience de Dieu rend impossible la liberté de l'homme : « Quelque difficulté qu'il y ait à concevoir la manière dont la prescience de Dieu s'accorde avec la liberté, comme cette prescience ne renferme qu'une certitude d'événements qui se trouverait toujours dans les choses, quand même elles ne seraient pas prévues, il est évident qu'elle ne renferme aucune nécessité et qu'elle ne détruit point la possibilité de la liberté ».

Au XVIIe siècle, prescience prend pour sens « connaissance innée » (d'une personne), « intuition ». Il est employé dans ce sens par Mme de Staël dans Corinne : « Il lui semblait enfin que la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme sur cette terre ». Certes, l'éventuel blasphème, qui consiste à attribuer à l'homme un attribut de Dieu, est atténué par les mots « une sorte de » qui précèdent prescience : ce n'est pas tout à fait de la prescience, même si c'est comme de la prescience. Ce sens n'est pas enregistré avant la seconde moitié du XIXe siècle d'abord dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77, cite Mme de Staël, sans gloser le sens figuré), puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « il se dit, par extension, dans le langage courant, de la prévision de l'avenir chez les hommes » (il eut, par une sorte de prescience, le sentiment de ce qui allait arriver).

Peu à peu dans la langue actuelle, le sens théologique s'efface. Il est toujours exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94), mais ce n'est qu'un des quatre sens que prend le mot, les trois autres étant profanes : « Don de prédire l'avenir ; prophétie » (synonyme divination) ; « intuition » (Pour moi, l'homme n'est complet que s'il réunit ces trois conditions, science, prescience, conscience, Hugo, 1876) ; « faculté de deviner de façon intuitive ce qui est encore inconnu ; connaissance intuitive d'une chose inconnue ou à venir » (avoir la prescience d'un danger ; la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, Balzac, 1836 ; Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'est-ce que notre finesse d'observation à côté de cela ? Daudet, 1895. Cette évolution confirme, s'il en était besoin, ce qu'a montré l'évolution de dizaines d'autres mots, à savoir le lent effacement de Dieu depuis le XIXe siècle et l'appropriation par l'homme occidental des attributs de ce qui fut jadis son Dieu.

 

 

 

 

 

14 avril 2010

Allah (note réservée à ceux que les blasphèmes n'effraient pas)

 

 

Ce mot, emprunté à l'arabe allah, nom de Dieu chez les musulmans, est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94).

Les premiers lexicographes à l'enregistrer sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « Allah pour Alelah. C'est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu'ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l'attention et qui serait tenu sans doute aujourd'hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l'intellocratie, c'est l'emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n'est pas seulement l'équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c'est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont ainsi bénis ou sanctifiés.

De tous les dictionnaires, le plus imprudent sur le sujet est le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n'est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c'est-à-dire comme un cri qui n'a pas d'autre sens que l'action qu'il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d'après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d'appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l'emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d'Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l'emploi d'Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l'Isle :

Allah ! Dans la rumeur d'une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l'islam est une religion d'amour, de tolérance et de paix, ils font de l'ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu'ils sussent lire.

 

12 avril 2010

Installation

 

 

 

Ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ne mentionnent le sens qu'a pris installation dans l'art postmoderne ou contemporain. Seuls quelques dictionnaires « en ligne » glosent ce sens. Dans l'un, c'est, en peinture contemporaine, un « espace organisé à la manière d'un environnement » (sic) ; dans un autre, des « œuvres conçues pour un lieu donné ou adaptées à ce lieu » et dont les « divers éléments constituent un environnement qui sollicite la participation du spectateur » (sic). La chose est postmoderne et même contemporaine ; les définitions sont à son image, écrites dans une langue confuse, brouillonne, pleine d'impropriétés, etc. Tout compte fait, cette sous-langue postmoderne est plus fidèle à l'essence de cet art que la grande langue classique. Dans un troisième de ces dictionnaires en ligne, une installation est une « œuvre combinant différents médias en vue de modifier l'expérience que peut faire le spectateur d'un espace singulier (une usine désaffectée, une crypte, un sanctuaire, une église, etc.) ou de circonstances déterminées ». Les installations qui se sont développées à partir des années 1960 « mettent en scène des médias » comme la peinture, la sculpture, la photographie, le film, la vidéo, le son, l'éclairage, l'informatique, et l'emploi d'installation dans l'art est concomitant de son emploi en informatique.

La chose étant ce qu'il y a de plus postmoderne, il n'est pas indifférent d'étudier le mot qui la désigne. Il éclairera peut-être d'un nouveau jour la chose.

Dans le latin en usage au Moyen Age, installatio, terme de droit canonique, désigne « l'action d'installer solennellement quelqu'un dans une charge ecclésiastique et dans le lieu où il doit l'exercer, suivant les formes prescrites » (in Trésor de la langue française, 1971-94 : synonymes intronisation, établissement). Ce sens est illustré de ces exemples : installation canonique d'un curé, d'un évêque résidentiel. Le nom installation qui en est emprunté est attesté dans ce seul sens à compter de la seconde moitié du XIVe siècle jusqu'au début du XIXe siècle, le mot s'étendant pendant cette période à des fonctions civiles, comme cela est expliqué dans L'Encyclopédie (1751-64) : « (jurisprudence) acte par lequel un officier est mis en possession publique de la place en laquelle il doit siéger. Avant de parvenir à l'exercice d'un office, il y a trois actes différents à remplir, à savoir la provision qui rend propriétaire de l'office ; la prestation de serment et réception qui rend titulaire, et du jour de laquelle on jouit de tous les privilèges attachés au titre de l'office ; et l'installation par laquelle seule on entre en exercice et l'on participe aux émoluments qui sont dus à cause de l'exercice ». Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, installation se rapporte aussi bien au clergé qu'aux titulaires de charges et d'offices : « action par laquelle on est installé, installation d'un chanoine, d'un curé dans son siège ;  il se dit aussi figurément de l'établissement dans une charge, dans un bénéfice » (quatrième édition, 1762), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « acte par lequel un évêque, ou tout autre bénéficier, est mis en possession de sa dignité et de ses droits ; par extension, il se dit de toute autre installation : l'installation du président d'un tribunal ».

Au XIXe siècle, et d'abord chez Balzac, le mot se dit d'une personne, quelle qu'elle soit, qui emménage dans un appartement ou une maison : « action de s'installer en un lieu ou dans un local d'habitation ; manière dont on est installé » (1829) ou d'un objet qui est placé dans un lieu quelconque : « action d'installer, de mettre en place (un objet en vue d'un usage déterminé) » (Balzac, 1831, « installation de la statue impériale »), prodrome du sens postmoderne. Ces sens entrent dans les dictionnaires à partir de 1872, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, op. cit.) : « terme de marine, action de mettre dans une disposition convenable tous les objets qui se trouvent à bord d'un bâtiment ; il se dit, par extension, de l'arrangement intérieur dans un logement, dans une maison », et dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il se dit aussi de l'arrangement intérieur d'un appartement, d'une maison ».

Le XXe siècle est, comme chacun sait, celui des conquêtes, des invasions, des occupations et celui du triomphe de la bourgeoise ; il contamine installation. Camus l'emploie en 1937 dans le sens « d'état d'une personne qui jouit d'une situation matérielle stable et aisée ». Ces sens sont exposés dans le TLF (1971-94, op. cit.) : « (à propos d'une puissance) fait d'asseoir sa domination dans un pays, une région » et « situation matérielle et sociale stable et aisée » (Camus, 1937 : une vérité qui m'a toujours poussé à recevoir les signes du confort, ou de l'installation, avec ironie, impatience, et quelquefois avec fureur). Le sens apparu chez Balzac en 1831 est glosé ainsi dans le TLF : « action d'installer (des objets, certains appareils) en vue d'un usage déterminé ; mise en place » et « action d'aménager un local ou un ensemble en vue d'un usage déterminé », et dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « action ou manière d'installer, de mettre en place des appareils en vue d'un usage déterminé » (installation du téléphone, d'un atelier d'imprimerie) et « par métonymie, ensemble de ces appareils, de ces éléments » (installation électrique défectueuse, frigorifique, installations portuaires).

 

Autrement dit, un terme de droit canon est devenu un terme d'art qui désigne même ce qui se fait de mieux en art. L'Eglise avait jadis ses installations qu'elle organisait avec pompe et concours de foule. Elle le faisait avec un sens aigu du spectacle. Elle y a peu à peu renoncé, préférant le simple, le commun, la liturgie zéro. Les « artistes » ont fini par récupérer ce qu'elle a abandonné et en ont fait le nec plus ultra contemporain. S'approprier ce qui, du passé, est mort ou à l'agonie, en disposer à sa guise, tout récupérer, voilà ce qu'est l'art contemporain. C'est aussi le mot d'ordre de l'écologie : ne rien jeter, réutiliser, valoriser déchets et ordures. Les installations du droit canon connaissent le même destin. .

 

 

 

17 janvier 2010

Ordinateur

 

 

Emprunté au latin ordinator (du verbe ordinare « ordonner ») « celui qui met en ordre », comme dans rerum ordinator (« l'ordonnateur de l'univers », id est Dieu, et ordinator litis, « juge qui instruit un procès »), ordinateur est attesté à la fin du XVe siècle au sens de « celui qui institue quelque chose » (ainsi « Jésus-Christ... était le nouvel instituteur et ordinateur du baptême »). Au XVIe siècle, chez Pasquier, il est employé dans le sens d'ordonnateur, celui qui est chargé de régler les affaires publiques : « celui qui était ordinateur de ces deniers fut aussi appelé trésorier de France » ; « je me conformerai donc en ceci, non à votre commandement, mais bien au privilège commun des rois et princes, lesquels, pour être les premiers ordinateurs de leurs lois, se donnent loi de n'y obéir » ; « il fut ordonné que nul trésorier ou officier du roi n'aurait la charge, direction et maniement de ces derniers, mais que les trois Etats commettraient certains personnages bons, honnêtes et solvables, pour en être les ordinateurs » ; « le roi est par-dessus la loi, il se peut dispenser de la loi, comme celle de laquelle il est ordinateur ».

Bossuet en 1703 l'emploie au sens de « celui qui confère un ordre dans l'Église ». C'est dans ce sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le seul lexicographe classique à enregistrer ce mot, alors que les académiciens, Furetière, Trévoux, Richelet l'ignorent, l'accepte : « on trouve ce mot dans l'Histoire d'Angleterre pour signifier qui fait des ordonnances. Il est vrai que le traducteur l'a mis en italique, pour faire voir qu'il le risquait », citant l'exemple « le Roi permettait que ces ordinateurs s'unissent entre eux et leurs amis, etc. ». Féraud ajoute : « ce mot, forgé peu heureusement, a l'air d'être longtemps barbare. Il se dirait plutôt d'un évêque qui ordonne, qui fait des ordinations ; mais l'usage est pour ordinant ». Littré, qui ne tient pas compte des emplois d'ordinateur au XVIe siècle, enregistre l'adjectif et le nom (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; adjectif : « qui met l'ordre, qui arrange » (« il pensait que la cause universelle, ordinatrice et première était bonne » et « en ce sens, on dit aussi ordonnateur ») ; nom : « celui qui confère un ordre de l'Église » (Bossuet : « quel crime c'est.... de reconnaître pour Églises celles qui ne peuvent pas rapporter la suite de leurs pasteurs aux apôtres comme à leurs ordinateurs »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux sens sont tenus pour vieilli (l'adjectif au sens de « qui ordonne, dispose, met en ordre ») ou vieux (le nom, dans l'emploi en liturgie : « celui qui confère le sacrement d'un ordre ecclésiastique »).

Le sens moderne date de 1956. Le terme théologique d'ordinateur entre dans le domaine de l'informatique pour éviter le nom computer, au sens de « calculateur », qui présente deux handicaps : être anglais et être mal ajusté aux machines nouvelles qui mettent en ordre des données et qui, il est vrai, ont tout, en apparence du moins, de ce grand ordinateurs de l'univers qu'est Dieu ou que serait Dieu : « machine algorithmique composée d'un assemblage de matériels correspondant à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l'information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en œuvre et l'exploitation automatique d'un ensemble de programmes enregistrés » (TLF, 1971-94) ou encore : « un ordinateur n'est en fait qu'une vaste opération de mécanisation d'un processus portant sur des données. Ces données ayant été enregistrées dans une mémoire, à partir d'un dispositif d'entrée dans le système, vont donc être manipulées un certain nombre de fois par certains opérateurs, puis renvoyées soit dans une autre partie de la mémoire où elles sont stockées en vue d'opérations ultérieures, soit à la sortie où elles seront présentées sous une forme utilisable dans le monde extérieur » (1971). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication), dans laquelle les micro-ordinateurs (« petit ordinateur dont l'unité centrale est un microprocesseur ») sont distingués des ordinateurs : « équipement informatique comprenant les organes nécessaires à son fonctionnement autonome, qui assure, en exécutant les instructions d'un ensemble structuré de programmes, le traitement rapide de données codées sous forme numérique qui peuvent être conservées et transmises ».

 

29 décembre 2009

Panthéon

 

Le mot est emprunté au latin pantheum, « temple consacré à tous les dieux », lui-même emprunté au grec pantheion, forme neutre de l'adjectif pantheios, ayant le sens de « commun à tous les dieux » (cf. panthée). Il est attesté en français en 1488, comme un nom propre, pour désigner le temple consacré à tous les dieux dans la Rome antique. Dans L'Encyclopédie (éditée par d'Alembert et Diderot, 1751-64), voici ce qui est dit de ce temple : « (Antiquité romaine), temple en l'honneur de tous les dieux ; le plus fameux panthéon des Romains fut celui qu'éleva M. Agrippa gendre d'Auguste, et qui subsiste encore à présent sous le nom de la Rotonde. Ce superbe édifice faisait un des plus grands ornements de Rome ; et la description qu'en ont donnée grand nombre d'auteurs anciens et modernes sert encore d'embellissement à leurs ouvrages... » Le panthéon de Rome a été transformé en église et « consacré par les pontifes romains en l'honneur de la Vierge et des martyrs. Il mérite assurément l'admiration des connaisseurs : ceux qui l'ont vu n'ont qu'à réfléchir sur l'état où leur esprit s'est trouvé la première fois qu'ils y sont entrés ; et sans doute, ils se souviendront qu'ils ont été frappés de quelque chose de grand et de majestueux, au lieu que la vue d'une église gothique, cinq ou six fois plus vaste que le panthéon, ne frappe personne ». Il a existé, toujours selon les rédacteurs de L'Encyclopédie, un panthéon à Athènes : « les chrétiens grecs en firent ensuite une église consacrée à la Vierge sous le nom de Panegia. Enfin, les Turcs ont changé cette église en mosquée : les chevaux de la main de Praxitèle, très gâtés malheureusement par l'injure des temps, s'y voient encore ». L'histoire du Panthéon de Rome est résumée ainsi dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798) : « on donnait ce nom aux temples consacrés à tous les dieux à la fois. Le plus célèbre est celui de Rome, bâti par Agrippa, et qui subsiste encore. Quand on dit simplement, le Panthéon, c'est de cet édifice qu'on parle. C'est aujourd'hui l'Église nommée La Rotonde ».

C'est par le décret du 4 avril 1791 que l'église, qui venait d'être achevée et n'avait pas encore été consacrée à Sainte Geneviève, a été transformée en panthéon français, qui n'a été consacré à aucun dieu, mais est devenu une nécropole des grands hommes : « édifice où sont déposés les restes des hommes illustres ». Ce décret ouvre aussi, pour ce qui est de cet imposant bâtiment de style néo-classique, une histoire tumultueuse, dont les dictionnaires portent la trace, parfois avec quelques années de retard. Ainsi, l'existence de ce Panthéon n'est pas mentionnée dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, publiée en 1798, soit six ans après la transformation de l'église en crypte mortuaire. A la Restauration, de 1821 à 1830, le Panthéon cesse d'être une nécropole et est rendu au culte catholique, mais Louis-Philippe, à peine monté sur le trône, décide de le rendre à sa vocation seconde de nécropole et en fait le Temple de la Gloire française - ce dont les académiciens, en 1832-35, dans la sixième édition de leur dictionnaire, font état : « nom donné, en France, au monument national où l'on dépose les restes de ceux qui ont rendu de grands services à la patrie, qui l'ont illustrée » (exemples : le Panthéon est un des plus beaux monuments de Paris ; le dôme du Panthéon ; il fut mis, porté au Panthéon ; le Panthéon porte cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante). Napoléon III, devenu Empereur des Français, le restitue à l'Eglise de France ; l'inscription frontale est effacée ; le culte y est célébré. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), commencé en 1863 et publié en 1872, Littré, contrairement aux académiciens en 1835, préfère ne pas trancher : le Panthéon est à la fois une nécropole et une église, si bien qu'il en esquisse l'histoire mouvementée : « monument national où l'on dépose les restes de ceux qui ont illustré la patrie. L'église de Sainte-Geneviève à Paris fut, au commencement de la Révolution, déclarée panthéon ; la frise porte cette inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante ; elle est redevenue église Sainte-Geneviève ». On sait que c'est à partir des funérailles nationales de Hugo, en 1885 (subito santo - directement au Panthéon), que cette église est redevenue une nécropole des grands hommes. Au moment où est publiée la septième édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1879, la troisième République est à peu près stable et le sort futur de cette église n'est pas encore tranché, mais les académiciens ne se font guère d'illusion, comme l'atteste ce qu'ils écrivent : « Panthéon est le nom donné, en France, à l'église Sainte-Geneviève lorsqu'on en fit un monument national où l'on devait déposer les restes de ceux qui ont rendu de grands services à la patrie, qui l'ont illustrée », se contentant d'illustrer ce sens des exemples de la sixième édition. Quoi qu'il est soit, en 1932-35, dans la huitième édition, plus aucune allusion n'est faite à l'ancienne destination de la nécropole nationale : « on appelle Panthéon, par allusion, un monument consacré à l'inhumation ou au culte des grands hommes ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentent d'un exposé impartial et détaché, aussi bien pour ce qui est du Panthéon de Rome (« temple dédié par les Anciens, notamment les Grecs et les Romains, à l'ensemble de leurs dieux » ; « le Panthéon de Rome, temple circulaire et surmonté d'un dôme, bâti par Agrippa » ; « Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle aujourd'hui Ste-Marie de la Rotonde. Partout en Italie le catholicisme a hérité du paganisme ; mais le Panthéon est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens, et le caractère particulier de leur culte », 1807, Mme de Staël) que de celui de Paris (« par analogie, dans certains pays, monument destiné à recevoir les restes des hommes illustres » ; « le Panthéon de Paris, monument à dôme et à colonnade, primitivement église catholique dédiée à sainte Geneviève »). A l'opposé, par prudence ou par volonté de gommer l'histoire, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire ne font plus aucune allusion à l'histoire tumultueuse de ces bâtiments, que ce soit celui de Rome ou celui de Paris : « temple consacré par les Grecs et les Romains à tous les dieux ; le Panthéon de Rome, temple circulaire surmonté d'un dôme, élevé par Agrippa au milieu du Champ de Mars » (aucune allusion à sa transformation en église) ; « monument destiné à honorer la mémoire des grands hommes d'une nation ; le Panthéon de Paris ou, simplement, le Panthéon (aucune allusion à la première destination de ce bâtiment). En fait, cette objectivité est asymétrique : les académiciens mentionnent la première destination du Panthéon de Rome, mais ils ne mentionnent pas la première destination du Panthéon de Paris. Dans les deux cas, ce qui est effacé, c'est la destination chrétienne : seconde dans le premier cas, première dans le second. Les académiciens sont souvent traités de ringards ; dans ces exemples, ils sont caricaturalement modernes.

 

 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.



02 novembre 2009

Incinération

Aujourd'hui, fête des morts.

  

Le nom incinération, emprunté du latin médiéval incineratio (XIIe siècle : il n’y a pas d’occurrence en latin « classique » ou « impérial »), et attesté à la fin du XIVe siècle, ne soulève pas de difficulté pour ce qui est du sens ou de l’évolution du sens. En latin médiéval, c’est « l’action d’incinérer » ; en français aussi, dans L’Encyclopédie (1751-64) et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), où il est défini pour la première fois : « action de réduire en cendres » ; « action de réduire en cendres, état de ce qui est réduit en cendres » (1798, 1832-35, 1879) ; « action de réduire en cendres » (1932-35) ; « action d’incinérer, le fait d’être incinéré » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Dans L’Encyclopédie, ainsi que dans les sixième et septième éditions du DAF (1832-35, 1879) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est précisé que c’est un terme de « chimie » : « terme de chimie ; action d’incinérer ou état de ce qui est incinéré. Particulièrement, opération par laquelle on brûle une matière organique contenant des parties minérales fixes, afin d’obtenir séparées ces dernières sous la forme de cendres », précise Littré, qui illustre cet emploi « particulier » de cet extrait de Buffon : « on obtient, par la combustion et l’incinération des plantes qui croissent près de la mer, et qui, par conséquent, sont imprégnées de sel marin, on obtient, dis-je, en grande quantité l’alkali minéral ou marin, qui porte le nom de soude ». C’est cet exemple qui illustre aussi la définition des septième et huitième et éditions du DAF (1879, 1932-35) : on obtient la soude par la combustion et l'incinération des plantes marines, lequel est actualisé ainsi dans la neuvième édition (en cours) : autrefois, on obtenait la soude par la combustion et l’incinération des plantes marines ; une usine d’incinération des ordures ménagères.

C’est Littré qui, le premier, signale que l’incinération est aussi l’action de réduire en cendres les cadavres, emploi que les académiciens décrivent ainsi en 1879 et en 1932-35 : « l’incinération des morts, action de brûler les morts pour leur rendre les derniers devoirs » et dans l’édition en cours : « l’incinération des morts, aussi appelée crémation ». Il y a trente ans environ, seul 1% des morts était incinéré ; aujourd’hui, ce chiffre est de 30% dans l’ensemble de la France et il atteint 50% dans les villes. L’incinération est en train de se substituer à l’inhumation. Naguère, on enterrait ; aujourd’hui, on brûle. Les dictionnaires cités, dont certains sont contemporains (neuvième édition du DAF) ou quasiment contemporains (le TLF a été publié entre 1971 et 1994) ne notent pas l’extension de cette pratique funéraire au détriment de l’inhumation et, quand ils la citent, ou bien ils la rapportent à l’Antiquité, ou bien ils en font une spécificité de pays exotiques : « l’incinération des morts, manière, chez les anciens, de leur rendre les derniers devoirs » (Littré, 1863-77) ; « l’incinération des morts était en usage chez les anciens » (DAF, 1879) ; « l’incinération des morts était en usage dans l’antiquité » (DAF, 1932-35) ; « incinération des morts, action de brûler les corps des morts et de les réduire en cendres au lieu de procéder à l’inhumation ordinaire » (Trésor de la langue française, 1971-94, illustré de l’extrait d’un Manuel d’archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine de 1914 : « on rencontre parfois dans un même tumulus les deux rites de l’incinération et de l’inhumation ») ; « l’incinération est rituelle en Inde » (DAF, édition en cours). La seule référence à l’incinération en France se trouve dans un texte de Martin du Gard (1951), cité dans le TLF : « Gide m’interroge longuement sur les procédés, les formalités de l’incinération ».

C’est à ces faits que l’on prend conscience, s’il en était besoin, qu’un fossé se creuse entre la France de naguère, celle où l’on enterrait les morts et qui s’éloigne à toute vitesse de nous, et celle de demain, où ils seront tous brûlés (ce qui rendra inutile l’agrandissement des cimetières), séparées l’une de l’autre par un abîme, avec tous les conséquences que l’on peut imaginer. Les historiens estiment que, depuis des milliers d’années, la terre de France contient presque autant de morts qu’il y a aujourd’hui de vivants sur la terre. Si l’incinération remplace complètement l’inhumation, dans quelques milliers d’années, il ne reste plus aucune trace du passage sur la terre de millions de Français. Tant pis pour eux, si c’est ce qu’ils veulent…

Ce n’est pas la seule remarque que l’on peut faire à propos de l’incinération. Littré, par exemple, prend soin de distinguer, en les faisant précédant du chiffre 1 et du chiffre 2, les deux emplois d’incinération : l’incinération des corps et l’incinération des plantes marines. Les académiciens prennent soin aussi de distinguer les deux emplois, lesquels, dans la neuvième édition, sont séparés par la mention « spécialement ». Il en va tout différemment dans le Trésor de la langue française (1971-94), monument de la modernité progressiste et incroyante. Les différents emplois sont énumérés sous un même sens : « action d’incinérer ; résultat de l’action », que ce soit l’incinération des plantes utiles à l’industrie et des plantes arrachées, celle « des boues d'épuration, des eaux résiduaires, des déchets urbains ou industriels » (l’incinération est appelée à de grands développements vu la nécessité de détruire les déchets domestiques et parfois aussi, certains produits toxiques, 1975) ou celle des morts. Autrement dit, il n’est pas fait de différence dans l’incinération, qu’elle consiste à éliminer des ordures ou des corps. Le cœur de la modernité est comme un volcan : tout y fait cendres. Littré et les académiciens affirment que l’incinération n’est pas une profanation, mais « une manière, comme une autre, de rendre aux morts les derniers devoirs » : enterrer ou incinérer seraient les modalités par lesquelles s’exprimerait l’antique respect dû aux morts. Mais Michelet, Jules de son prénom, en 1874, dans un ouvrage au titre prémonitoire, Chemins vers l’Europe, vend la mèche : « l’hygiène, écrit-il, à propos de l’inhumation, commanderait de revenir à la coutume de l’incinérationdes morts. Rome, dans l’antiquité, pour des raisons analogues, en fit un long usage ». Ce qui fait le succès de l’incinération, c’est la volonté de faire propre. L’hygiène a raison de tout : elle commande de brûler les ordures ménagères, les feuilles mortes, les charognes, les cadavres. Plus de traces, plus rien, le néant, tout est propre, pur, immaculé.

 

31 octobre 2009

Probation

 

 

Emprunté du latin probatio, « épreuve », ce nom est attesté à compter du XIVe siècle et, pendant cinq siècles, il a eu le même sens religieux : « terme de capucin et de quelques autres religieux », écrit Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « terme de religion », précise Furetière (1690, Dictionnaire universel), « terme de religion catholique », renchérissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), alors que les autres lexicographes (académiciens, encyclopédistes, Féraud, Littré, etc.) se contentent de borner l’emploi de ce mot à « quelques ordres religieux ». Selon Richelet, « c’est proprement le temps du noviciat durant lequel on éprouve et on voit si le novice a l’esprit de religion » ; selon Furetière, « l’épreuve, l’année de noviciat qu’on fait faire à un religieux dans un couvent pour éprouver sa vertu, sa vocation, et s’il pourra soutenir les austérités de la règle » ; selon les académiciens, « on appelle ainsi les pratiques d’un ordre religieux, auxquelles on exerce les novices avant que de les recevoir à profession » (1694, 1718 et éditions suivantes) ; selon les encyclopédistes (1751-64), « en jurisprudence, l’épreuve que l’on fait des dispositions de ceux qui postulent pour être admis dans quelque ordre religieux » ; selon Féraud (1788), « ce mot signifie dans quelques ordres ou congrégations le temps même du noviciat ; dans d’autres, le temps d’épreuve qui le précède » (remarque ; « dans un de ces ordres, on appelle probanistes ceux qui sont dans ce dernier cas ») ; selon Littré (1863-77), c’est « dans quelques ordres religieux, le noviciat, parce qu’on y met comme à l’épreuve les novices » et « il se dit aussi du temps d’épreuve qui précède le noviciat » ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est, comme chez Littré, le « temps d’épreuve qui précède le noviciat » et le « temps du noviciat ».  

Ce qui a sauvé probation du naufrage où disparaît le catholicisme, c’est son emploi dans la langue de la justice, où, désormais, il prospère. Google recense près de douze millions de pages consacrées à probation. C’est à compter de 1870 que le mot déserte les monastères pour jeter les amarres dans les baies de la justice. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en témoigne dans le Supplément de 1877 : « Par extension », écrit-il, citant cet extrait de Journal officiel de 1870 : « on pense en Angleterre qu’avant de commencer la peine, il faut au condamné un temps de probation en cellule ». Ce n’est pas tout à fait le sens judiciaire actuel, mais c’en est l’esquisse. En anglais, « the probation system is that by which (especially young) offenders are allowed to go unpunished for their first offence while they continue to live without further breaking of the law » and a probation officer « watches over the behavior of offenders who are on probation ».

En droit pénal français, c’est une « méthode de science criminelle (mazette !) permettant le traitement des délinquants, en vue de leur reclassement au moyen du sursis, avec mise à l’épreuve ». En effet, chaque jour, cette méthode scientifique prouve sa scientificité, laquelle fait s’extasier les citoyens ! Evidemment, les consciencieux du social applaudissent à tout ce qui est probation ou y ressemble : « on cherchera aussi à éviter l’usage des courtes peines de prison, qui sont des écoles du vice, soit par l’emploi du sursis qui est déjà ancien dans notre législation, puisqu’il date de 1891, soit par la pratique de la mise à l’épreuve que nous avons imitée de la probation anglaise » (Traité de sociologie, 1968). Il est vrai que la mise à l’épreuve de délinquants et de criminels produit des fonctionnaires à la pelle, lesquels récitent tous le catéchisme sociologique. Depuis 1911, il est un service rattaché au Ministère de la Justice qui se nomme « service pénitentiaire d’insertion et de probation », qui emploie des « conseillers d’insertion et de probation » et des « directeurs d’insertion et de probation » ; et partout, dans chaque département, ont été établis des comités de probation et d’assistance aux libérés. Voilà de quoi prodiguer du bel et bon argent public dans l’immense râtelier des sinécures. Les citoyens doivent non seulement se faire cambrioler, mais encore se laisser racketter, pour que leurs voleurs passent agréablement leur noviciat avant d’intégrer la grande armée du crime.

L’analogie sur laquelle est fondée l’extension de probation est éloquente. Le christianisme, en s’effondrant, a fait s’abîmer la transcendance dans le néant. Il ne reste plus que l’immanence : ici et maintenant, le social, ce qui est, les liens horizontaux. La probation faisait entrer de jeunes gens dans la vie de l’esprit ou dans la mystique ; elle n’est plus qu’une mise à l’épreuve de « jeunes » pour qu’ils s’accommodent de l’ordre social. La nouvelle probation avalise le remplacement de l’ordre de Dieu par la société des hommes. Pourtant, ce qu’il y a d’inouï (mais les modernes sont culotés – c’est d’ailleurs en cela qu’on les reconnaît), c’est l’analogie établie entre des jeunes gens désintéressés, au cœur pur, qui voulaient être des saints, et des délinquants ou des criminels, qui ne pensent qu’à nuire à ceux qui ne leur ressemblent pas. Il est vrai que la modernité n’est pas à une profanation près. Une de plus, qu’importe. Si probation n’avait tenu que de la religion catholique, le mot serait sans doute oublié. Le catholicisme est sinon mort, du moins moribond. Que les bien pensants ne s’en réjouissent pas trop : ils pourraient vite déchanter. Jamais le ventre islamique d’où sort en reptations lentes la Bête n’a été aussi fécond. Des accommodements étaient possibles avec le catholicisme ; la charia n’en tolère aucun.

 

 

 

 

 

27 octobre 2009

Bagne

 

 

Ce n’est pas le sens de ce mot qui soulève quelque difficulté, ni même ce que le mot désigne et que chacun connait (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « établissement pénitentiaire où étaient détenus les prisonniers condamnés aux travaux forcés » (les premiers bagnes étaient établis à Brest, à Rochefort et à Toulon ; plus tard le bagne a été transféré en Guyane) ; « la peine des travaux forcés elle-même » (être condamné au bagne ; faire dix ans de bagne) ; « au figuré, situation astreignante, travail particulièrement pénible » ; et Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762 : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail »), ni même l’origine du mot (DAF, neuvième édition, en cours : « emprunté de l’italien bagno, « bain », attesté pour désigner l’établissement pénitentiaire de Livourne, construit sur un ancien établissement de bains »), mais l’origine de la chose même : qui, des Génois ou des musulmans, a le premier aménagé un ancien établissement de bain en prison pour esclaves ou en camp de rétention de personnes enlevées ?

Le politiquement correct étant ce qu’il est et l’islam jouissant chez les bien pensants de la clause de la religion toujours favorisée, quoi qu’elle inspire, cause, fasse, occasionne, décide, etc. et dont il est hachouma de médire, le mot bagne est un terrain glissant, dangereux, miné. E pericoloso sporghersi, surtout ne pas s’y pencher ! En 1609, un ambassadeur écrit à Henri IV, roi de France et de Navarre : « l’esclave est dans le bain du Grand Seigneur » ; en 1629, le Bey de Tunis, dans une lettre qu’il adresse aux consuls de Marseille, emploie le mot bagne, et non plus bain ; en 1631, le consul de France à Tunis écrit : « ils mirent tous les mariniers (comprendre : les « marins » enlevés) dans les bains » (comprendre : « au bagne ») ; en 1637, le père Dran (Histoire de Barbarie) écrit : « à Tunis, se voient encore plusieurs grands logis, qu’ils appellent bagnes, où l’on enferme les esclaves chrétiens » ; « il y a à Tripoli un grand logis de ceux qu’ils appellent bagnes ou prisons, qui servent, comme j’ai dit ci-devant, à y enfermer les pauvres esclaves chrétiens ». Le premier qui ait évoqué la nécessité d’aménager des bagnes en France est Colbert, en 1669 : « un bagne serait nécessaire pour tenir les esclaves et les forçats en sûreté, dans lequel l’on pourrait leur pratiquer leurs commodités pour les besoins de la vie ».

De tous les anciens lexicographes, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui expose l’emploi de bagne dans les pays musulmans : « lieu où l’on renferme les esclaves en Turquie » (il ajoute : « ce n’est pas un mot turc, il vient de l’italien bagno, qui a cette signification »), avant même d’en définir l’emploi « moderne » ou récent : « on le dit aussi du lieu où logent les forçats qui ne sont pas sur les galères », les académiciens se contentant du seul emploi en usage en France : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail » (1762, 1798, 1832-35 : « lieu où l’on tient des forçats à la chaîne, où l’on renferme les forçats après le travail » ; le bagne de Brest, de Toulon ; 1879, 1932-35), comme Littré d’ailleurs (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « lieu où sont renfermés les forçats »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent cet emploi comme vieux : « bâtiment où étaient enfermés des esclaves, notamment à Constantinople », l’illustrant d’un extrait de Saint-Edme (1825) qui cite l’ouvrage du père Dran : « le père Dran, dans son Histoire de Barbarie, cite les bagnes de Tunis, de Tripoli et d'Alger, comme de grandes maisons, distribuées en petites chambres basses, sombres et voûtées, chacune renfermant quinze ou seize esclaves, couchés sur la dure, et gardés par des sentinelles ».

Littré essaie dans l’article bagne de démêler les choses : « de l’italien bagno et espagnol baño, que les Arabes nomment ainsi, dit Cervantès. Mais le dire de Cervantès paraît erroné, et l’on ne trouve, ni dans l’arabe, ni dans le turc, aucun mot qui se rapproche de bagne en cette signification. On dit, et cela paraît vraisemblable, qu’à Constantinople il y eut un local de bains employé accidentellement à renfermer des prisonniers, et que de là vient le nom de bagne ». Ce que l’on constate, c’est que Littré, en dépit du témoignage de Cervantès, qui parle en connaissance de cause, puisqu’il a été esclave chez les musulmans, ne parvient pas à dire la réalité de l’esclavage massif en terre d’islam. Sa remarque n’est qu’une suite de dénégations : Cervantès se serait trompé ; il n’y a pas de mot bagne en arabe ou en turc (ce qui ne prouve rien pour ce qui est de la chose désignée par le mot) ; si un bagne a existé à Constantinople, c’est par accident ou occasionnellement. Or, tout - les faits, l’histoire, les témoignages d’anciens esclaves libérés contre une rançon - indique que les musulmans, pendant plusieurs siècles, et bien avant le XVIe siècle, se sont enrichis avec le commerce d’être humains : razzias, rançons, esclavage massif. Il n’y aucun scandale à le dire. Le scandale est plutôt dans l’occultation des faits. Or, pour ce qui est du camouflage des choses, les rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française (1971-94) battent à plate couture Littré. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer les détours que prennent les Tartuffes pour cacher ce que les autres ne doivent pas voir : « bien que bagne soit attesté sous cette forme dès 1629 et considéré alors comme terme de l’Afrique du Nord, la forme en usage jusqu’à la fin du XVIIe siècle est la traduction bain ; bagne ne s’implantera définitivement qu’avec Colbert qui étudiera et copiera l’organisation italienne. D’Italie où il signifie à l’origine « bain », l’établissement pénitentiaire de Livourne étant construit sur un ancien bain, le terme passa en Turquie, spécialement à Constantinople où les prisonniers chrétiens, en grande partie italiens, dénommèrent l’établissement bagno pour la même raison, et de là en Afrique du Nord, dont était alors maître le Grand Seigneur ». Autrement dit, les Turcs et autres musulmans ont imité les Italiens de Livourne et les Français (Colbert en fait) ont fait du bagne la réalité épouvantable qu’il est devenu. Voilà par quel tour de bonneteau verbal l’islam et les musulmans sont exonérés de toute responsabilité dans l’esclavage, lequel, pourtant, est attesté depuis plus de quatorze siècles en Islam, où l’on dénombre plus de 15 millions de victimes. En fait, bagno est un terme de lingua franca, franco ou petit mauresque, langue attestée dès le XIIIe siècle et faite de trois ou quatre cents mots italiens ou espagnols dont les maîtres musulmans se servaient pour communiquer avec leurs esclaves chrétiens ou avec les prisonniers qu’ils enfermaient avant de les délivrer contre une rançon. Que ces esclaves enfermés dans des prisons ou dans des camps au bord de la mer, d’où il leur était impossible de s’évader, aient nommé bagno, par ironie ou au sens propre, le camp où ils étaient enfermés, n’a en soi rien d’étonnant ou d’anormal. Que le mot bagno ait été attesté en 1548 pour désigner le bagne de Livourne, qui était un établissement de bains, ne prouve rien. L’esclavage de chrétiens dans les ports d’islam ou à proximité de ces ports, est un fait avéré bien avant le XVIe siècle. L’antériorité islamique de la chose ne peut en aucun cas être niée par l’italianité du mot.

 

 

 

 

21 octobre 2009

Prostitution

 

 

 

Le mot est emprunté du latin prostitutio, au sens de « profanation », en usage dans la langue du premier christianisme, le verbe prostituere, dont dérive ce mot latin, signifiant « exposer », « vendre », « déshonorer ». Le lien entre le sacré et la prostitution est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « prostitution sacrée, fait pour des hommes ou des femmes d’avoir des relations sexuelles dans l’enceinte d’un temple, notamment dans le cadre du culte de la fécondité ». A partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, les académiciens rappellent, s’il en était besoin, ce lien : « dans le langage de l’Ecriture, la prostitution est quelquefois prise pour abandonnement à l’idolâtrie ». Ce sens est dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de « terme de l’Écriture ; abandonnement à l’idolâtrie ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) illustrent ce sens (« dans l’Écriture sainte, fait de s’adonner au culte des idoles ») d’une citation d’un bibliste célèbre qui explique « la relation de cause à effet entre l’idolâtrie et la prostitution » : « par vocation, en effet, la nation israélite appartient à Jéhovah ; quand elle se détourne de lui pour se livrer aux faux dieux, elle se rend coupable de fornication et de prostitution ».

A la fin du XVIe siècle, prostitution s’étend à des réalités qui ne relèvent pas de la religion, mais qui sont tenues pour sacrées. C’est ainsi que, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), la prostitution de la justice ou la prostitution des lois désigne « le mauvais usage qu’un juge corrompu fait des lois et de la justice en les faisant servir à ses intérêts ». Chez Littré, la prostitution est, au sens figuré, le « vil abandon qu’on fait des choses morales » (par exemple, mais pas uniquement, la justice et les lois). Les philosophes des Lumières sont réputés sceptiques, insolents ou mal pensants, anticonformistes. Rien n’est plus inexact. Il n’est que de lire l’article prostitution de L’Encyclopédie (1751-64) pour s’en convaincre. Ces philosophes croient dans une transcendance, ils ont un sacré, ils tiennent certaines choses pour intouchables ou haram ou taboues, non pas Dieu, dont ils n’ont que faire, mais les écrivains des Lumières - eux-mêmes évidemment -, la littérature, la philosophie. Critiquer ces nouvelles divinités, c’est profaner ce qu’il y a de sacré dans l’humanité : « on a étendu l’acception de ces mots prostituer et prostitution, à ces critiques, tels que nous en avons tant aujourd’hui, et à la tête desquels on peut placer l’odieux personnage que M. de Voltaire a joué sous le nom de Wasp dans sa comédie de l’Ecossaise ; et l’on a dit de ces écrivains qu’ils prostituaient leurs plumes à l’argent, à la faveur, au mensonge, à l’envie, et aux vices les plus indignes d’un homme bien né (Rien que ça !). Tandis que la littérature était abandonnée à ces fléaux, la philosophie d’un autre côté était diffamée par une troupe de petits brigands sans connaissance, sans esprit et sans mœurs, qui se prostituaient de leur côté à des hommes qui n’étaient pas fâchés qu’on décriât dans l’esprit de la nation ceux qui pouvaient l’éclairer sur leur méchanceté et leur petitesse ». S’en prendre à Voltaire, d’Alembert, Diderot, etc., c’est profaner des temples sacrés. Voilà comment, en un coup de baguette magique, on émancipe l’humanité ! La modernité a beau se proclamer libertaire, athée, païenne, pas bégueule, incroyante, etc., la prostitution y prospère : non seulement celle des corps, mais celle des esprits. C’est, dans le Trésor de la langue française, le « fait de renoncer à sa dignité, de se déprécier », « l’usage dégradant que l’on fait de ses qualités, de son savoir, de son art, pour des raisons d'intérêt ou par ambition, par nécessité ou par obligation » ou la « dégradation de quelque chose par un usage abusif ou dévoyé ». Tout et tout le monde se prostituent ; l’art, le sentiment, la poésie, les écrivains, les philosophes, les musiciens, le pathétique, les ouvriers, le génie… Dieu n’a été tué que pour être remplacé par des myriades de sacrés plus ou moins obscurs.

 

D’origine savante et chrétienne, attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle avec le sens de « débauche », prostitution est assez peu employé dans l’ancienne langue française, concurrencé qu’il est par de très nombreux mots désignant la même chose, tels putanisme, bordelerie, abandonnement, ou des lieux de prostitution : bordel, huleu, échevinage, galise, haras, paillole, lupanar. En 1611, Cotgrave (dans A Dictionnarie of the French and English Tongues) traduit prostitution par « a setting into sale, an abandoning to the use of any man for money ». C’est une mise en vente (d’une femme ou d’une fille) à n’importe quel homme pour de l’argent. Chacun sait par l’expérience qu’il a du monde ce qu’est la prostitution. L’essentiel n’est pas le sens, ni ce que le mot désigne, mais les critiques, réprobations, jugements défavorables, indignations, que la chose suscite dans les dictionnaires anciens, du Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) au Dictionnaire de la l’Académie française (1932-35), sans doute parce que, dans l’esprit des personnes cultivées d’alors, elle profane quelque chose de sacré : « dérèglement de vie ; c’est un abandonnement illégitime que fait une fille ou une femme de son corps à une personne afin que cette personne prenne avec elle des plaisirs défendus » (Richelet, 1680) ; « dérèglement de vie et de mœurs, abandonnement à une vie infâme » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690, qui illustre ce sens des exemples suivants : « cette femme a renoncé à l’honneur, et vit dans une étrange prostitution ; on appelle lieux de prostitution, les lieux publics où on trouve des infâmes qui se prostituent à tous venants ») ; « abandonnement à l’impudicité » (Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1879 ; en 1932-35, la définition est « pratique de la débauche à prix d’argent », les académiciens précisant : « en ce sens il ne se dit que des femmes et des filles qui vivent dans cet abandonnement ») ; « terme relatif à la débauche vénérienne ; une prostituée est celle qui s’abandonne à la lubricité de l’homme par quelque motif vil et mercenaire » (L’Encyclopédie, 1751-64, d’Alembert et Diderot éd.).

Dans la langue actuelle, la modernité, comme chacun sait, ayant jeté la morale aux orties, ce sens classique, tel qu’il est défini avec toutes les pincettes dégoûtées de la morale et même de la moraline, fortement empreint de religiosité (la prostitution est une « profanation »), est tenu, du moins par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), pour ancien ou désuet : « vieilli (le plus souvent à propos d’une femme), pratique de la débauche pour des motifs plus ou moins intéressés ; inconduite où le sentiment n’a point de part ». Le sens moderne est à l’image de la modernité. C’est un fait, et non un jugement. Il relève de l’économie, de l’exercice d’un métier, du travail, du social, du fait de société : « fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier ; exercice de ce métier ; le fait de société qu’il représente ». De fait, la prostitution, comme fait de société, prend des formes innombrables, comme la société elle-même : elle est clandestine, occasionnelle, professionnelle, du boulevard, du trottoir, de luxe, enfantine, homosexuelle, masculine, sauvage, juvénile, industrielle, etc.S’il fallait illustrer la disparition de la religion et celle de tout point de vue religieux ou sacré sur les mœurs ou les façons d’être de l’humanité, que l’on choisisse le mot prostitution, dont l’histoire va d’une profanation originelle à un fait de société ! D’ailleurs, la modernité pourrait tenir dans cette définition comparée au séculaire « abandonnement à l’impudicité » des académiciens ou de Littré. Comme les modernes tiennent à afficher leur adhésion, fût-elle de pure forme, à l’égalité entre hommes et femmes, le mot prostitution, contrairement à ce qu’ont longtemps prétendu les académiciens, n’est pas spécifique des seules « filles » ou « femmes » impudiques ou débauchées ; il est propre aux deux sexes. Il n’est cependant pas précisé avec qui les hommes du TLF consentent « à avoir des relations sexuelles dans un but lucratif » (des femmes ou des hommes ?). Le neveu à Tonton a beau avoir fait carrière, comme s’il était de la famille d’un pape de la Renaissance, grâce au népotisme de son oncle d’abord, puis de son parrain politique, c’est un moderne, un vrai de vrai, qui croit dans l’égalité des sexes : il a étendu le privilège de la prostitution aux garçons.

17 octobre 2009

Népotisme

 

 

Ce nom, emprunté de l’italien nepotismo (dérivé de nepote, « neveu »), est attesté en 1653 dans une lettre adressée par ce grand écrivain méconnu qu’est J-F Guez de Balzac à un de ses correspondants : « Je ne changerais pas cette amitié pour la faveur du plus grand prince du monde, pour le népotisme du cardinal Pamphilio, pour le ministère de D. ». Le sens en est « faveurs excessives accordées par certains papes ou hauts dignitaires de l’Église à leurs neveux ou proches parents ». N’ayant pas d’enfants (ou étant censés ne pas en avoir), ces papes nommaient à des postes de responsabilité les enfants de leurs frères ou de leurs sœurs, dont ils pensaient qu’ils ne les trahiraient pas, ni n’abuseraient de leur confiance. C’est ainsi que l’ascenseur social a longtemps fonctionné dans l’Eglise, à une époque où, les ascenseurs n’existant pas, l’on s’élevait d’un étage à l’autre par les escaliers.

Dans la langue classique, le mot est spécifique des mœurs papales, comme l’établit Furetière, en 1690, dans son Dictionnaire universel : « terme dont on se sert en Italie en parlant des neveux d’un pape vivant ». La définition est si fruste qu’elle ne laisse rien paraître du sens du mot, sinon dans les exemples : « il y a eu plusieurs livres écrits sur le népotisme » et « les papes ont souvent taché de réformer les abus du népotisme », desquels on peut inférer que les pratiques ainsi désignées étaient fort éloignées de la charité évangélique. En 1694, les académiciens font preuve eux aussi de timidité pour définir népotisme : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont dans l’administration des affaires du vivant de leur oncle », au point que dans la deuxième édition de leur dictionnaire, en 1718, ils situent le népotisme dans un passé révolu : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape avoient autrefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle », puisque, affirment-ils dans l’exemple qui illustre le sens du mot, le pape Innocent XII a aboli le népotisme. En 1762 et en 1798, la chose continue à être renvoyée dans un passé assez lointain, tout en étant atténuée (« quelquefois ») : « (népotisme) se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont eue quelquefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle ». Elle devait être largement répandue pour que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) illustre la définition, qu’il recopie dans le Dictionnaire de l’Académie française, de cet exemple : « c’est un grand éloge pour un pape d’avoir été exempt de népotisme ».

A l’opposé, dans L’Encyclopédie (1751-64) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre, la description du phénomène est faite sans fard ou, comme on voudra, au lance-flammes. Alors, comme aujourd’hui, la guerre des mots faisait rage et tous les moyens étaient bons pour noircir ses ennemis ou les objets de sa haine : « c’est ainsi que les Italiens appellent le crédit et le pouvoir que les papes accordent à leurs neveux et à leurs parents. Ils sont communément revêtus des emplois les plus importants de l’état ecclésiastique ; et l’histoire fournit des exemples qui prouvent que souvent ils ont fait l’abus le plus étrange de leur autorité, qu’ils employaient à s’enrichir par toutes sortes de voies, et à faire les extorsions les plus cruelles et les plus inouïes sur les sujets du souverain pontife, qu’ils traitaient en ennemis ». Il est assez peu probable que les académiciens de la Restauration aient eu L’Encyclopédie pour livre de chevet. Quoi qu’il en soit, ils semblent avoir compris les dangers que le népotisme a fait courir à la papauté : « Les abus du népotisme ont été funestes au pouvoir pontifical », écrivent-ils en 1832-35 (sixième édition) pour illustrer la définition de la quatrième édition (1762).

Cette sixième édition marque un tournant dans l’histoire du mot, puisqu’il y est noté que le mot s’étend à d’autres réalités que la cour du pape, dont le pouvoir temporel alors est contesté de toutes parts : « (népotisme) se dit, par extension, de la faiblesse qu’un homme en place a d’avancer ses parents ». Cette extension est attestée en 1800 dans un témoignage écrit par deux jacobins sur les mœurs décadentes de la révolution finissante : celles du Directoire et du Consulat, où les hommes en place ont abusé de leur pouvoir pour accélérer les carrières de leur parentèle, comme l’exprime en 1963, Lefebvre, un historien « progressiste » de la Révolution : La vénalité, la cooptation, le népotisme viciaient l’administration, déjà faible en soi puisqu’elle était abandonnée en grande partie à l’aristocratie, faisant porter sur la noblesse étêtée la responsabilité d’avoir introduit les mœurs papales dans la première République. Malgré la façon, plus cynique que celle des papes, dont Napoléon a placé sur les trônes ses frères, les enfants de son épouse, toute la parentèle corse et autre, etc., le premier consul et premier empereur des Français n’a jamais été accusé de népotisme. Qu’aurait-on dit de lui s’il avait été pape ? Dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), le sens étendu, parce qu’il n’est plus spécifique de la papauté, est défini avec circonspection : « Par extension, désir chez un homme en place d’avancer ses parents ». Ce n’est qu’un désir, qui peut-être ne se réalisera jamais. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le népotisme, qui semble être entré dans les mœurs de la république vertueuse, est défini sans fard : « il se dit, par extension, de la faveur excessive qu’un homme en place montre envers ses parents, ses protégés ». Les auteurs de dictionnaires actuels se montrent assez mesurés dans la définition du premier sens (il est vrai que les enjeux du népotisme papal sont nuls aujourd’hui), qu’ils tiennent pour propre à l’histoire religieuse (Trésor de la langue française, 1971-94 : « favoritisme de certains papes envers leurs neveux, les membres de leur famille, dans l’administration des affaires ») ou à l’histoire (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « à l’époque de la Renaissance, système de pouvoir par lequel les papes accordaient à leurs neveux, leurs parents, etc., des privilèges considérables, notamment dans l’administration de l’Église »), alors qu’ils semblent intraitables dans la définition du sens étendu : « tendance à accorder des avantages aux membres de sa famille, à ses amis ou à ses relations indépendamment de leur valeur » (TLF) et « complaisance qu’un homme en place montre pour ses parents, ses protégés, auxquels il procure des avantages, des passe-droits » (DAF). La République serait-elle moins vertueuse que les Borgia ?

Quoi qu’il en soit, puisque ni Bonaparte, ni Napoléon, ni Mitterrand, etc. n’ont jamais été accusés de népotisme, il est quelque peu abusif d’en taxer Sarkozy. Pourquoi serait-il le premier ou le seul à qui le reproche est fait ? Parce qu’il est fils d’immigrés et que, dans la Hongrie de ses ancêtres, le népotisme n’avait pas cours ?