18 juin 2008
Cité
Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l’origine de la France, est l’un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n’est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu’il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité, avait un sens politique ; c’est « l’ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n’apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l’antiquité, qu’à la fin du XVIIIe siècle.
Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l’un laïque : « ville » ; l’autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l’évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l’Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s’appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l’évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu’en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu’il « ne s’emploie guère qu’en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d’une certaine autonomie ».
En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu’a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d’élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d’une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l’ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d’un État libre » (exemple tiré de l’antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».
Littré, qui a tout de l’intellectuel à la moderne, renverse l’ordre dans lequel les autres lexicographes exposent le sens de cité. L’article du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s’achève sur le sens ecclésiastique de « partie d’une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l’antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l’ancienne Grèce, les membres d’une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».
Du droit, de l’église et de la politique, cité s’étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédites, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d’habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d’un pays ; les florissantes cités de l’Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d’écrivains qu’il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d’Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l’enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L’Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l’illustre Littré par l’exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l’ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l’Écriture » ; la cité future est « le paradis ».
Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d’association ») l’extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d’une usine, qu’a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu’on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens politique est cité d’abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d’une ville ; l’ensemble des citoyens qui la composent » (« s’occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l’État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l’importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l’extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s’entend quelquefois d’un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).
Cette extension s’amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d’agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu’à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d’agglomérations de pavillons ou d’immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d’urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).
En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l’homme, « d’animal politique » qu’il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l’un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l’Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d’un pays à l’agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d’immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d’Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d’émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu’il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l’évolution récente de cité, c’est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est l’antonyme de la civilisation qu’elle a inventée il y a un millénaire ou plus.
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16 juin 2008
Culture
Tout semble avoir été dit sur le mot culture. La synthèse la plus claire et la plus complète qui ait été rédigée sur les divers concepts auxquels renvoie ce mot (philologique et d’origine latine : cultura animi ; emprunté de l’allemand Kultur : « civilisation » ; tiré de l’ethnologie anglo-américaine : « façons d’être » propres à un groupe) se trouve dans les quatre pages de grand format qu’y a consacrées Alain Rey dans son Dictionnaire culturel en langue française (4 volumes, Le Robert, 2005). Pourtant, il semble que soient échappés à l’attention des commentateurs des faits enfouis et qui peuvent apparaître, à condition de consulter les dictionnaires en panchronie, suivant une méthode qui n’exclue pas d’état de la langue (langue du XVIe siècle, des siècles classiques, langue du XIXe siècle, langue contemporaine) et qui saisisse en même temps, dans tous les états de la langue, toutes les strates ou les couches de sens, étant entendu que les sens anciens, qui ne meurent jamais, finissent par traverser les couches successives pour nourrir la langue actuelle.
En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de culture est expédiée en une phrase : ce sont « les façons (id est le travail) qu’on donne à la terre pour la rendre plus fertile, & aux arbres & aux plantes pour les faire mieux venir, & les faire mieux rapporter ». Le mot n’a de sens qu’agricole. Trois siècles plus tard, dans la neuvième édition (en cours de publication), il a neuf acceptions si éloignées les unes des autres et si variées que les académiciens les ont réparties en trois ensembles : « I. A propos des productions naturelles » ; « II. A propos du développement de l’esprit et du corps » ; « III. A propos des productions de l’esprit et des valeurs qui les accompagnent ». En trois siècles, non seulement le nom culture s’est étendu, à partir de l’agriculture, à d’innombrables domaines, tels que l’esprit, le corps, le développement personnel, les valeurs, les inventions, les coutumes, la société, mais encore il s’est chargé de sens nouveaux, sans que cette prolifération puisse être considérée comme un enrichissement. Quand le sens (le signifié) part dans tous les sens (dans toutes les directions), il perd en clarté ce qu’il gagne en profusion.
C’est entre 1877, année au cours de laquelle Littré a publié le Supplément de son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et 1971, quand les Editions du CNRS ont publié le tome premier du Trésor de la langue française que culture s’est étendu à d’innombrables réalités. Chez Littré, la définition, qui occupe une colonne, se décline en quatre acceptions, dont trois sont agricoles : « travail de la terre » ; « terrain cultivé » ; « action de cultiver un végétal ». La quatrième acception n’est même pas glosée, Littré se contentant de citer des emplois : « figuré, la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts » et « instruction, éducation ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française, l’article culture occupe cinq colonnes ou deux pages et demie de grand format ; et quinze acceptions sont distinguées. Littré n’enregistre pas l’adjectif culturel, lequel n’est attesté qu’à compter de 1907 ; dans le Trésor de la langue française, culturel occupe autant de place que culture chez Littré.
Bien que culture soit emprunté au latin cultura, c’est un mot moderne. Si l’on cherchait une devise pour le XXe siècle, que l’on choisisse culture. Ce mot condense en lui l’essence du siècle. L’attestent la longueur croissante des articles de dictionnaire et les sens de plus en plus variés qui y sont distingués. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, pour la première fois, le sens agricole est complété par l’esquisse du sens moderne : « culture se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts & de l’esprit ». Dans les exemples cités, culture est suivi, comme cultura dans la phrase de Cicéron (cultura animi), d’un complément introduit par la préposition de : « la culture des arts est fort importante, travailler à la culture de l’esprit, on a trop négligé la culture de cet esprit ». Littré relève à peu près les mêmes exemples, qu’il a lus chez les écrivains classiques : Patru, « le peu de connaissance que j’ai, je le dois à la culture des bonnes lettres » ; d’Alembert, « quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques, il n’avait pas entièrement abandonné la culture des lettres » ; Rousseau, « si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales ».
Au XXe siècle, en revanche, le mot est très souvent employé sans complément, et même comme attribut du sujet dans « tout est culture ». La culture était transitive ; elle devient intransitive. Chez Littré et les académiciens, elle s’applique aux sciences, lettres, arts et à l’esprit. Au XXe siècle, elle n’a plus d’objet qui y soit extérieur. Chez Littré, l’important était ce sur quoi elle s’applique. Au XXe siècle, peu importe sur quoi elle s’applique, rien ou quelque chose. Elle est autotélique ou, dit en d’autres termes, elle est à elle-même sa propre fin. Rien ne la dépasse ou la transcende. Elle était l’humble auxiliaire des lettres, arts ou sciences ; elle est arrogante, elle englobe tout, tout est culture.
Longtemps, les académiciens ont donné à culture une extension modeste : le mot « se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts et de l’esprit », écrivent-ils dans la quatrième (1762) et la cinquième (1798) éditions de leur Dictionnaire. Dans la sixième édition (1832-35), la définition prend de l’ampleur : « culture se dit de l’application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés de l’esprit ». Ce n’est pas le remplacement de soin par son quasi synonyme application qui est nouveau, ce sont les verbes perfectionner et développer : « perfectionner les sciences, les arts, développer les facultés de l’esprit ». Le sens du mot suppose un processus. A la culture, sont assignés des objectifs. Au XIXe siècle, l’histoire triomphe, non seulement la discipline nommée histoire, mais aussi la conviction que, par le travail ou par tout autre moyen, les hommes peuvent changer la nature, les sociétés, les institutions, l’homme lui-même. Désormais, elle a un sens : une direction à suivre pour atteindre un but. La culture en est affectée. Il y incombe de faire advenir le progrès : d’abord celui des arts, puis celui de l’esprit, enfin celui de l’homme. Dans le Trésor de la Langue française, le but de la culture n’est plus le perfectionnement des arts, mais le perfectionnement de l’homme. Elle le façonne, l’amende, le rend meilleur. La culture est censée changer l’homme, comme le disent explicitement les définitions suivantes.
II. Au figuré, fructification des dons naturels permettant à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition initiale et d’accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur ;
A. Ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût ;
1. Absolument, travail assidu et méthodique (collectif ou individuel) qui tend à élever un être humain au-dessus de l'état de nature, à développer ses qualités, à pallier ses manques, à favoriser l’éclosion harmonieuse de sa personnalité ;
2. Le complément désigne un individu considéré dans sa nature intellectuelle et morale : activité qui permet à l’homme de développer, épanouir certaines composantes de sa personnalité ;
3. Par extension, le complément désigne un domaine d’activité intellectuelle, artistique, etc. : pratique, perfectionnement de certains modes de connaissance ou d’expression.
B. Par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l’éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc. ;
1. Absolument, ensemble de connaissances et de valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire l’homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de progresser :
2. Construit avec un adjectif, qualité, compétence que la possession d’un savoir étendu et fécondé par l’expérience donne à une personne ou à une société dans un domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu déterminé…
Dans la langue, il n’est guère de mots qui aient des sens aussi divers, variés, amples et englobent autant de notions, idées, réalités, concepts hétérogènes. Aucun sujet parlant n’a ces concepts, notions, idées dans l’esprit quand il emploie le mot culture. Le signifiant n’est pas assez vaste pour contenir le signifié qui déborde de tous côtés. Ce n’est pas un mot que les auteurs du Trésor de la langue française définissent, c’est un vaste programme, individuel et collectif, affectant l’humanité tout entière, qu’ils exposent. Ils ne rédigent pas un article de dictionnaire, mais une profession de foi.
Le sens II A 1 (« fructification des dons naturels, ensemble des moyens pour augmenter, développer, améliorer (l’homme), travail assidu et méthodique qui tend à élever un être humain au-dessus de l’état de nature, etc. ») est suivi de deux exemples. Le premier est d’Artaud (Le Théâtre et son double, 1938) : « cette idée de la culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second » ; le second de Maritain (Humanisme intégral, 1936) : « ne comprenant pas que l’effort pour parfaire la nature de l’homme par un processus lui-même conforme aux profondes exigences de celle-ci, je veux dire par la perfection intérieure d’une certaine sagesse de connaissance et de vie, doit toujours être son effort principal, la culture se propose avant tout de maîtriser la nature extérieure et de régner sur elle par un processus technique ». Il est impossible de tirer de ces extraits le sens exposé dans le Trésor de la langue française. Maritain (« maîtriser la nature extérieure et régner sur elle par un processus technique ») semble avoir présent à l’esprit le concept de Gestell, « sommation » ou « arraisonnement ». Selon Heidegger, c’est la technique, non la culture, qui soumet à sa raison la nature. Il semble que Maritain, au moment où il réfléchit à la culture, pense à la mécanisation qui bouleverse l’agriculture. Entre le sens B 1 (« bien moral, progrès intellectuel, savoir, etc. ») et les exemples qui sont censés l’illustrer, le même décalage peut être observé. Ainsi l’extrait de Valéry (Variété, 1936 : « les préoccupations dominantes semblent être de donner aux enfants une culture disputée entre la tradition dite classique, et le désir naturel de les initier à l’énorme développement des connaissances et de l’activité modernes ») semble se situer, pour ce qui est du sens, à l’opposé du concept exposé en B1.
Tout se passe donc comme si les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) avaient d’abord exposé leur propre conception de la culture, qu’ils ont illustrée d’extraits trouvés dans leur corpus et qu’ils ont utilisés, après en avoir forcé le sens, pour asseoir leur conception. Entre la culture, telle que la conçoivent les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés intellectuelles »), et celle ou celles qu’exposent, quarante ans plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française, il n’y a pas un fossé, mais un abîme.
Il est un sens que Littré glose par « instruction, éducation » et qu’il illustre de cet exemple de son cru (« un esprit sans culture ») et de cet extrait de Vauvenargues : « tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture que nous méprisons ». D’après les auteurs du Trésor de la langue française (article culture, rubrique « étymologie et histoire »), cet emploi absolu apparaît à la fin du XVIIe siècle : en 1691, avec le sens de « formation de l’esprit par l’éducation ». De 1904 à 1914, Durkheim a professé un cours (« Histoire de l’enseignement en France ») dont a été tiré L’évolution pédagogique en France (P.U.F, 1990). Pour Durkheim, la pédagogie, de la fin de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, est faite de religion. « Le christianisme est... une religion morale, et l’éducation chrétienne... une éducation morale. Or la morale chrétienne (…) est une morale de l’adhésion, de la conviction et de la conversion intérieures... Comme le christianisme s’adresse à l’homme intérieur, c’est l’homme intérieur qu’il s’agit d’enseigner. Comme c’est la totalité de la personne qui doit se tourner vers le Christ, c’est la totalité de la personne qu'il convient d'éduquer. Selon Durkheim, il s’agit de « former l’esprit dans sa totalité ». L’enseignement chrétien est donc à la fois, et inséparablement, instruction intellectuelle et éducation morale », pense Mark Sherringham (« Christianisme et éducation », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002).
Dans le Trésor de la langue française, culture est glosé à l’aide des mots perfectionner, fructification, bien moral, s’élever. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de perfection est illustré par les exemples suivants : « on dit en termes de spiritualité la perfection chrétienne, la perfection de la vie religieuse, et absolument, la perfection, pour dire, l’état le plus parfait de la vie chrétienne, de la vie religieuse (…) ; un chrétien doit toujours travailler à son avancement et à sa perfection ». Dans la cinquième édition (1798) de ce même dictionnaire, le verbe fructifier est défini ainsi : « rapporter du fruit » et « il se dit plus ordinairement dans le figuré, et signifie produire un effet avantageux ». Les exemples sont empruntés à la religion : « Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier ; faire fructifier la parole de Dieu ; l’Évangile a bien fructifié dans les Indes ». La culture, telle qu’elle est définie ci-dessus (« fructification des dons naturels… ; par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir…, etc. »), pourrait définir le christianisme, tel que l’exposent Durkheim et Sherringham, comme si elle avait pris la place laissée libre par la lente disparition de la religion catholique et qu’elle en soit l’ersatz.
Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004), René Girard soutient la même thèse, à savoir que « toute culture est fille du religieux » (p 145) et que « le religieux enfante toute la culture humaine » (p 175). Même la domestication des animaux a pour origine la religion. Les hommes ne domestiquent pas les animaux pour en tirer profit, mais pour qu’ils leur ressemblent et puissent être ainsi sacrifiés. D’ailleurs, à partir du moment où les hommes ont renoncé à sacrifier des animaux, ils n’ont plus domestiqué de nouvelle espèce. Certes, Girard emploie culture dans un sens ethnologique, mais comme il étaie ses thèses en analysant Shakespeare, Dostoïevski, Proust, la Bible et les Evangiles, sa conception réelle de la culture est plus large que celle de Frazer ou de Malinovski. Acceptons la thèse de René Girard. Alors comment interpréter l’extension avérée du mot culture et concilier le fait qu’il se soit chargé des significations dont le catholicisme s’est délesté. Par la substitution de la culture triomphante au catholicisme défaillant ? Ce serait trop simple.
Dans Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984 ; Gallimard, Tel, 1999), Philippe Muray s’étonne de la bizarrerie du XIXe siècle qui agite l’oriflamme du rationalisme militant et de l’agnosticisme anti-catholique, alors que, de tous les siècles de notre histoire, il est le plus religieux, le plus mystique, le plus idéaliste, le plus foisonnant en visions édéniques, le plus éternellement new age, le plus grand mélangeur d’élucubrations occultistes et de prophéties magiques. Cette nouvelle religion est un mélange de scientisme et d’illuminisme, un métissage de culte des ancêtres et de séances de tables tournantes, une naïve confiance dans la vaticination politico-sociale. Elle a besoin d’un discours qui la légitime, c’est-à-dire d’une théologie. Les sciences sociales en font office, qui, justement, commencent leur assomption au XIXe siècle dans un ciel qui a été au préalable vidé de toute transcendance et elles s’emparent du mot culture dans lequel elles cachent la religion qu’elles professent et dont elles recouvrent la société tout entière qu’elles régissent désormais.
Les deux adjectifs cultuel et culturel dérivent de deux noms, culte et culture, empruntés au latin, où leur étymon est issu du même verbe colere qui a pour sens « cultiver » (agrum, un champ) et « honorer » (deos, les dieux). Bien que ces mots aient un passé archaïque, ils sont modernes. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel a été formé par Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent à la religion : cultuel signifie « qui se rapporte au culte » et culturel « qui est relatif à la culture religieuse ». Ces termes ne disent rien de la foi, mais ils sont liés aux pratiques religieuses. Cultuel est employé pour la première fois dans une phrase au sens défavorable, que Littré, le premier à enregistrer cultuel, reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française : « les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces » (in Revue d’anthropologie, 1872). Les auteurs du Trésor de la langue française ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi, se contentant de référer au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui est juridique, dansassociation cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement « de séparation de l’Eglise et de l’Etat », qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes. Une association, si elle est culturelle, peut recevoir de l’argent public ; si elle est cultuelle, cela lui est interdit. Voilà pourquoi des associations culturelles cachent le culte sous la culture.
L’adjectif culturel s’est éloigné de la religion catholique. A partir de 1927, le sens de « relatif à la culture religieuse » s’efface au profit de « relatif à la culture », quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit « l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent » ou « le mode » de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une « société » traditionnelle. La culture commence son assomption dans un ciel, d’où toute transcendance a été chassée. En 1968, culturel est employé pour la première fois comme un nom commun dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, qui a fini par englober tout le social : « l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social ». La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, le culturel est le social, comme l’atteste la formation du nom socioculturel. De fait, la culture tend à recouvrir la société tout entière. Elle est le ciment qui fait société. Ce n’est pas en évacuant toute religion des activités de l’esprit que la culture a pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, mais en devenant la théologie de la nouvelle religion. Au XVIe siècle, culture est attesté une fois au sens de « culte » chez Lemaire des Belges : « elle choisit (…) le duc de Turin, homme belliqueux, prudent et beau, mais toutefois adonné à la fausse culture des idoles ». De fait, dans la société toute culturelle d’aujourd’hui, le lien rompu entre la culture et le culte est rétabli : la culture est le culte moderne.
Cette hypothèse religieuse et sociale, distincte de la « cultura animi » de Cicéron et Arendt, de la Kultur allemande et de la culture anglo-américaine, explique que la culture ait besoin de lieux spécifiques où le nouveau culte puisse être exercé et qui sont nommés, le mot église n’étant pas vacant, maisons de la culture, et qu’elle tient dans les discours modernes une place aussi large que jadis Dieu dans les discours anciens. Elle fait comprendre aussi pourquoi la référence à la culture est si fréquente dans les programmes politiques et aussi la violence des attaques dont elle est la cible, chez Bourdieu par exemple, non seulement dans La Distinction (Editions de Minuit, 1979), mais encore dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis, « consommation culturelle », dans lequel l’art est réduit à sa seule dimension sociale, c’est-à-dire à rien pour un amateur d’art, mais à tout pour les desservants de la nouvelle religion. Si culture avait continué à signifier comme en 1762 « soin qu’on prend des arts et de l’esprit » ou était resté transitif (culture des arts, de l’esprit, des belles-lettres, etc.), la chose qu’il désigne aurait échappé à la fureur des sectateurs cde la religion sociale, toute immanente, qui a pris la place laissée vacante par l’effondrement du catholicisme.
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14 juin 2008
Fétichisme
Le mot, dérivé de fétiche, a ou aurait été formé par Diderot, en 1757, dans une lettre adressée à des Brosses. Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) comme une croyance ou un culte propre aux peuples animistes : c’est le « culte des fétiches ». L’exemple cité atteste, par l’adverbe encore et le nom superstitions, que les académiciens tiennent le fétichisme pour une forme arriérée et révolue du culte : « Ce peuple (il n’est pas précisé lequel : dommage !) en est encore aux superstitions du fétichisme ». Il est vrai que ce mépris est partagé par de nombreux auteurs de la première moitié du XIXe siècle, qu’ils soient croyants comme Lamennais (« le fétichisme est aujourd’hui à peu près la seule Religion des peuples idolâtres de l’Afrique », 1817-23) ou qu’ils soient les propagandistes de la nouvelle religion sociale qui tient pour un progrès « décisif » le « passage du fétichisme au polythéisme », c’est-à-dire l’abandon du fétichisme (1844).
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reproduit le sens, « culte des fétiches », sans l’illustrer d’un exemple, et surtout, il signale un emploi figuré de ce nom – son extension à des réalités humaines de la France du XIXe siècle : « Figuré, adoration aveugle d’une personne, de ses défauts, de ses caprices, et aussi d’un système ». Appliquer un terme péjoratif désignant des vestiges de l’humanité exotique et lointaine à des réalités proches et communes, c’est tenir ces réalités pour peu de chose. Littré, qui était anticlérical, agnostique et républicain, fabrique un exemple très bref qui en dit long sur ses engagements : « le fétichisme de la royauté ». Les réalités politiques de l’Europe moderne démentent ce fétichisme-là. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Norvège et même l’Espagne, etc. sont des royaumes : elles pourraient donner à la République française, toute républicaine qu’elle est, quelques brèves leçons de démocratie modeste ; mais la République est trop républicaine pour les entendre. En fait, ce que montre Littré, c’est que les intellectuels comme lui, qui tiennent leurs opinions engagées, qui ne sont que fragiles et mouvantes, pour du marbre ou pour la Vérité en soi, s’adonnent eux aussi au culte des fétiches, celui de leurs propres opinions : ils sont, comme l’écrivent les académiciens, « ce peuple qui en est encore aux superstitions du fétichisme ». Littré signale à raison que « fétichisme ne se trouve pas dans les éditions du dictionnaire de l’Académie avant 1835 » et, à tort, qu’il « a été créé (en fait formé ou fabriqué) par le président de Brosses en 1760 » (en réalité, par Diderot).
D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples qui illustrent le sens propre sont moins méprisants (huitième édition, 1932-35 : « culte des fétiches ; ce peuple en est encore au fétichisme », le fétichisme n’étant plus un ensemble de superstitions ; neuvième édition, en cours de publication, cette admirable remarque, qui rompt avec la superbe des académiciens du XIXe siècle : « On donne volontiers le nom de fétichisme aux pratiques des religions qu’on ignore »), la définition du sens propre se fait plus précise, explicative et presque encyclopédique : « Ensemble de pratiques connues surtout dans l’Ouest africain, fondées sur la croyance au pouvoir des fétiches et des esprits qui y résident » (neuvième édition), un peu à la manière du Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs sont férus de « sciences » sociales et humaines : « système religieux consistant à faire de divers objets naturels ou façonnés les signes efficaces de puissances supra-humaines et à les utiliser dans des pratiques de magie ».
Parallèlement à cette évolution, le sens figuré prend de plus en plus d’ampleur, s’étendant à la politique ou aux phénomènes de fascination sociale ; dans la huitième édition, 1932-35 : « Figurément, il signifie confiance aveugle, sans limite, que certaines personnes inspirent à leurs disciples, à leurs partisans, à leurs troupes » (« ce n’est pas du respect qu’ils ont pour leurs chefs, c’est du fétichisme » : est-ce une allusion à Mussolini ou à Napoléon ou à Hitler, qui est près d’accéder au pouvoir en 1932 ?) ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : « Respect poussé jusqu’à l’excès pour une personne, une idée, un principe, etc. ; le culte qu’ils vouent à leur chef relève du fétichisme ; par extension, obsession, culte obsessionnel ; le fétichisme du passé ».
Comme d’autres mots de la (nouvelle) langue française, fétichisme, qui, au sens propre, désigne un culte et au sens figuré, désigne un fait psychologique, s’étend, dans les dictionnaires du XXe siècle, au social, à la politique (Trésor de la langue française, 1971-94 : « modère un peu (...) le fétichisme pour Thiers », Hugo, 1872), à l’art ou à la poésie (« le poète a le fétichisme des mots et des sons ; il prête des vertus merveilleuses à certaines combinaisons de syllabes et tend (...) à croire à l’efficacité des formules consacrées », Anatole France, 1895 : voilà les poètes tenus par un grand rationaliste pour des primitifs), à la psyché (« en psychanalyse, perversion sexuelle, généralement masculine, dans laquelle l’apparition et la satisfaction des désirs sexuels sont conditionnées par la vue ou le contact d’un objet ou d’une partie du corps ») et même à l’économie, du moins dans le vocabulaire marxiste : « fétichisme de la marchandise, processus de réification réduisant les rapports sociaux à des relations d’échanges entre des marchandises, dans le mode de production marchande ». De ces deux derniers sens, les académiciens ne retiennent que le premier : « perversion qui lie de manière exclusive l’excitation ou la satisfaction sexuelle à une partie du corps ou à un objet, le fétichisme de la chevelure, de la chaussure », ignorant le sens marxiste, comme si tout le marxisme avait sombré, de lui-même, dans les poubelles de l’histoire et qu'il eût besoin de fétiches pour être ressuscité.
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09 juin 2008
Conversion
En latin, conversio a pour sens "action de tourner, mouvement circulaire, révolution" (conversiones astrorum : "révolutions des astres", les Romains croyant au retour périodique de toute chose). Le mot s’applique aussi, avec le sens de "changement", aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a le sens de "conversion" (religieuse) ou de "retour à la vraie foi".
En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens "d’action de se convertir à une religion" ("par droit, cher frère, on célèbre aujourd’hui par tout le monde la conversion saint Pol, qui maître fut des païens") et, précédé de l’adjectif spirituel, au sens de "passage d’une foi tiède à une foi réelle". Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : "action de tourner" ("ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil") ; et au XIVe siècle, celui de "changement d’une chose en une autre", qui est d’usage parmi les alchimistes.
Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : "transmutation, changement" (exemples : "la conversion des éléments l’un en l’autre ; la conversion des métaux"). Il est suivi du sens religieux : "il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien". Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : non seulement mystique ou anagogique, mais aussi morale, elle affecte les mœurs, les façons de vivre, la morale. Les exemples cités illustrent ce double changement : "prier Dieu pour la conversion des infidèles, pour la conversion des hérétiques, pour la conversion des pécheurs ; demander à Dieu la conversion des âmes ; travailler à la conversion des pécheurs".
D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens : en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française), "simple changement de forme" ("il se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut" ; "le mot se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes; conversion à droite, à gauche, quart de conversion"). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ne relève pas de nouveau sens. Le sens religieux est le dernier à être exposé, après le sens en alchimie, dans les finances (conversion d’une rente), dans l’art militaire ("mouvement que l’on fait faire aux troupes"). Est-ce là le signe d’un lent effacement de la religion ? Peut-être. Pourtant, Féraud ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire ("changement de croyance, de mœurs, de mal en bien") la remarque judicieuse que voici : "dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs". Il commente cet exemple-ci : "un panégyriste de Saint Dominique, après avoir dit qu’il édifia dans sa vie privée, et qu’il convertit dans sa vie publique, l’appelle un prodige d’édification et un prodige de conversion. Il veut dire que les conversions qu’il fit tinrent du prodige ; mais l’expression dont il s’est servi ferait croire que c’est Saint Dominique qui se convertit, et que sa conversion eut quelque chose de miraculeux". Féraud ajoute aussi que conversion "ne se prend qu’en bonne part dans ce dernier sens". Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : "en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse" ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie ("la conversion des écus en pièces de cinq francs") et à la jurisprudence ("la conversion d'un procès civil en procès criminel") et il s’étend à la médecine : "conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre".
Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens "d’action de tourner", à la mécanique ("centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner") ; à la marine ("mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments"), aux unités de mesure ("conversion des toises en mètres"), à la politique ("la conversion du gouvernement en despotisme"), à la logique ("changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération"), à l’arithmétique ("proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer"), à l’algèbre ("conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue"), à l’astronomie ("conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés"). Le sens religieux est exposé en dernier. Littré, on le sait, est agnostique et anticlérical. Il ne tient donc pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : "action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie". Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : "Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme" ou de l’islam : "la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique". Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une "fête qui se célèbre le 25 janvier" et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : "retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait" ou étendu : "retour à une bonne conduite" ; ou qu’il s’applique aux opinions : "changement d’avis sur quelque point important".
L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme un changement de mal en bien : c’est "en termes de religion", "le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses" ou même, dans un sens plus large, "le retour à une bonne conduite" ; le sens religieux est à peine plus important que le sens social : "il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques" ("conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique"). Cet affaiblissement est patent dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité ("transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant"), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, ("conversion du plutonium 239 en uranium 238"), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit ("conversion de saisie immobilière en vente volontaire"), de la chimie ("conversion du sucre en acide carbonique"), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire ("loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs"), de la psychanalyse ("mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique"). Le mot est en usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou "consécration divine" de l’eucharistie : "opérée par les paroles mêmes du Christ", elle "change la nature" du pain et du vin et en fait "le sacrement du corps et du sang du Sauveur". Au sens de "transformation", conversion est d’un usage courage pour désigner "l’adaptation (de quelque chose) à de nouvelles fonctions ou à un nouvel usage" ("conversion d’un portique en église", "d’un taillis sous futaie à réserve chêne en futaie de chêne") ; en économie, c’est un "changement d’activité économique" ("zones de conversion"). Dans ce sens, le mot est en usage en mathématiques, en informatique, en logique ("espèce de déduction immédiate qui consiste à inférer d’une proposition une autre proposition où les termes de la première soient permutés"), en linguistique.
Même le vieux sens religieux attesté au XIIe siècle ("conversion au catholicisme", "fait d’adopter une nouvelle religion en abandonnant sa religion, ses convictions antérieures", "action de se soumettre à la volonté de Dieu, de répondre à l’appel de la grâce") perd peu à peu de sa force ("retour à la pratique religieuse") ou de son caractère religieux ("complète transformation spirituelle et morale") pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : "fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées". Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : "conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution". Ce peut être aussi le "fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc.". La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : "sa conversion à l’islam est récente". Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, voilà l’islam, comme si la France était condamnée à subir tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).
Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’a de sens ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont "construit" ou le construisent encore.
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26 mai 2008
Evoquer
Emprunté du latin evocare « appeler à soi, faire venir », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans le sens occultiste ou magique de « faire apparaître par des incantations, ressusciter ». C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : « appeler, faire venir à soi » (1762) ; « appeler, faire venir, faire apparaître » (1798, 1832-35, 1932-35). Cette définition est reprise dans la neuvième édition, en cours de publication : « entrer en communication, par la parole ou des gestes rituels, avec des morts, des esprits ou des êtres surnaturels » (exemple : « les Romains avaient coutume d’évoquer les mânes de leurs ancêtres ; évoquer les esprits »). Dans les éditions anciennes de ce dictionnaire, les académiciens ajoutent, afin de limiter l’emploi de ce verbe : «il ne se dit que des âmes, des esprits» (1694, 1762, 1798 : « on dit que les nécromanciens évoquent les âmes des morts, les esprits, les démons »). Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), la limitation est exprimée ainsi : « dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant des âmes, des esprits, etc. » et elle est illustrée de cet exemple : « les nécromanciens prétendaient évoquer les âmes des morts, les esprits, les démons ». Il semble que les académiciens, à partir de l’édition de 1832, aient tenu à marquer leurs distances vis-à-vis de l’occultisme qui, alors, commence à s’étendre (on fait parler les esprits, on fait tourner les tables, on entre en communication avec l’au-delà, on consulte les médiums et les voyantes, etc.)au détriment du christianisme affaibli.
Dans les premières éditions, les académiciens signalent qu’évoquer a aussi un emploi juridique : « il signifie aussi tirer une cause d’un tribunal à un autre » (1694, 1762, 1798 : « il a évoqué cette affaire du Châtelet aux requêtes du Palais ; il a fait évoquer pour parentés et alliances ; il a évoqué du Parlement au grand Conseil ; le Roi évoque toutes ces causes-là à son Conseil et à sa Personne »). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est défini plus clairement encore : « évoquer, en termes de jurisprudence, signifie enlever à un tribunal, à des juges, la connaissance d’une affaire, pour l’attribuer à un autre tribunal, à d’autres juges » (« évoquer, faire évoquer une cause d’un tribunal à un autre, d’une chambre à une autre chambre, pour cause de suspicion légitime »). Le droit évoluant, le sens juridique aussi. Dans la huitième édition (1932-35), évoquer, en termes de jurisprudence, se dit d’une décision par laquelle une juridiction supérieure attire à soi la connaissance d’une affaire ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens est défini ainsi : « Droit (le sujet désigne une juridiction ou une instance supérieure), se réserver une affaire qui devait être soumise à une instance inférieure » (exemples : « la cour évoqua le principal, et y fit droit ; dans l’ancien régime, le roi évoquait ordinairement à sa personne et à son conseil les affaires de finances ; la république de Venise était aux prises avec l’archiduc de Gratz ; Louis XIII, par le conseil de Richelieu, veut évoquer à lui l’affaire », Sainte-Beuve, 1851).
Peu à peu, le sens occultiste d’évoquer s’efface. Les auteurs du Trésor de la langue française le relèvent comme « vieux » : « appeler, faire apparaître par la magie » (« évoquer les ombres, les morts, les esprits, les démons, l’âme des anciens loups, les formes et les génies »). En fait, ce sens n’a pas disparu, il s’est métamorphosé, à partir du moment où le verbe s’est étendu à des réalités qui ne sont plus spécifiquement occultistes, mais sociales. En 1794, juste avant d’être coupé en deux morceaux, le poète Chénier l’emploie dans le sens de « rappeler à la mémoire, éveiller une idée, une image, évoquer dans un discours » (« évoquer dans une bouillante apostrophe les âmes des malheureux » ; « Faut-il d’une ombre illustre évoquer la puissance ? »). Ce sens est exposé dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit quelquefois figurément en parlant d’une simple apostrophe oratoire, d’une prosopopée », comme dans cet exemple : « l’orateur évoqua les mânes du héros dont on osait outrager la mémoire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens occultiste ancien (« faire apparaître les démons ou les âmes des morts par l’effet de certaines conjurations ») et le sens social (« figurément, il se dit des orateurs qui apostrophent les mânes des héros »). Il signale aussi, et il est le premier à le faire, une nouvelle extension : peu à peu, évoquer prend son sens courant : « évoquer un souvenir, le rappeler », comme chez Mme de Staël : « il me semble qu’en prononçant ces paroles on évoque l’histoire et qu’on ranime les morts ». Les académiciens (huitième édition de leur Dictionnaire, 1932-35) suivent Littré : « évoquer se dit figurément, en parlant d’une simple apostrophe oratoire ; Dans le Criton, Socrate évoque l’image des lois » et « au figuré », évoquer un souvenir, c’est « le rappeler ».
Les dictionnaires actuels signalent l’extension d’évoquer à de nouvelles réalités, toutes sociales, autres que les héros, les grands homes et les souvenirs. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce qui est évoqué, c’est-à-dire rappelé en paroles à la mémoire d’autrui, c’est aussi le passé, les jours anciens, la jeunesse, l’enfance, des pages entières de Tite-Live, des images d’orgie de chair et de sang, l’effroyable désastre de 1870. Dans ces emplois, évoquer a pour synonymes rappeler, remémorer ou se remémorer. Le verbe continue à s’étendre : il ne signifie plus seulement « rappeler », mais aussi « faire apparaître quelque chose à l’esprit de quelqu’un » : un pays, une région, des amis communs, les spectres de Dreyfus et d’Esterhazy. C’est un synonyme de faire allusion à. Chez les modernes, le sens est tout social : sont évoqués les questions, les problèmes. Ils sont abordés ou mentionnés dans un discours. Quand le sujet du verbe évoquer est un nom de chose, il a pour sens « faire penser à quelque chose » : un déshabillé qui évoque des nudités, une couleur qui évoque le sang. Il a pour synonyme suggérer. Un mot évoque un spectacle, « cette teinte cuivrée qui évoque l’idée de géranium » (Proust, 1918), « l’apparence de l’escalier évoquait assez bien le marbre » (Duhamel). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), ces sens modernes sont glosés ainsi : « rendre présent à l’esprit, sans référence nécessaire au passé ; évoquer la personnalité d’un auteur ; ils évoquèrent les difficultés de l’entreprise ; ce paysage évoque la Grèce ; ce nom n’évoque rien pour moi ; spécialement, mentionner, faire allusion à ; il n’a fait qu’évoquer cette question ; une affaire qui sera sans doute évoquée en Conseil des ministres ».
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12 mai 2008
Controverse
Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le nom controverse (du latin controversia, "mouvement opposé", "controverse", "litige"), attesté depuis le XIIIe siècle et employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s’emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique ("les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse ; les controverses de Sénèque") et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : "il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes". On croit que les auteurs de dictionnaires sont impartiaux et objectifs ou que le sens des mots est un domaine préservé de tout parti pris idéologique. Bien entendu, il n’en est rien. Les dictionnaires sont des champs de bataille : la guerre y fait rage, tout mot est une arme, tout sens un guet-apens. Pourtant, les académiciens ont un mérite : ils expriment ouvertement leurs convictions, ils n’usent pas de biais pour les dissimuler, ils affichent publiquement leurs préférences. Tout cela est plus loyal que les simulacres. En 1694, neuf ans seulement après la Révocation de l’Edit de Nantes, ils ne pouvaient pas se révolter contre l’Etat ; ils tiennent donc, comme presque tout le monde alors, la Réforme protestante pour une hérésie.
Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse. Dans L’Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l’article controverse, tranche : c’est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui la définit et la distingue de la dispute, c’est le contenu : la religion. Diderot en profite pour abonder (en partie ironiquement) dans le sens de ses "adversaires", les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, qui a été réédité plusieurs fois entre 1704 et 1771 : "on lit, écrit-il, dans le Dictionnaire de Trévoux qu’on ne doit point craindre de troubler la paix du christianisme par ces disputes, et que rien n’est plus capable de ramener dans la bonne voie ceux qui s’en sont malheureusement égarés : deux vérités dont nous croyons devoir faire honneur à cet ouvrage". Diderot pense au contraire que les controverses ont pour effet d’éloigner les esprits du christianisme. Il couronne cet éloge ambigu de ceci : "ajoutons que pour que la controverse puisse produire les bons effets qu’on s’en promet, il faut qu’elle soit libre de part et d’autre" (ce qu’elle n’était pas totalement au XVIIIe siècle).
Contrairement à Diderot, les académiciens continuent de distinguer deux types de controverse : "débat, dispute, contestation sur des questions où il s’agit d’opinions qui peuvent être soutenues de part et d’autre ; les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse" et "dispute qui se fait sur des points de foi entre les catholiques et les hérétiques ; étudier les matières de controverse, prêcher la controverse pour dire éclaircir dans la chaire les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les hérétiques" (1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788).
Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le nom hérétiques désignant les protestants, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, disparaît de la définition de controverse (en 1787, la liberté de culte a été rétablie) et qu’il est remplacé par le terme plus vague et plus restreint de sectes dissidentes, sans que soit précisé qui il désigne : "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi entre les catholiques et les sectes dissidentes" ; "prêcher la controverse : éclaircir, dans la chaire, les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les sectes dissidentes".
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) résout la difficulté suscitée par la distinction de deux types de controverse, en faisant de la seconde une espèce de la première ou en hiérarchisant les sens, en général et particulier ou en large et étroit : "dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi". Ce qui faisait la définition de controverse selon Diderot au XVIIIe siècle n’est plus, un siècle plus tard, chez Littré, qu’un appendice. Il y a dans cette évolution le signe d’une déprise ou d’un éloignement : les points de doctrine, les questions de dogmes, les querelles théologiques ne concernent plus que quelques spécialistes ; les Français s’en désintéressent.
Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens continuent à être distingués : "débat sur une question, sur une opinion, etc." et "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi". Par rapport aux éditions antérieures, le premier sens n’est plus renvoyé à l’Antiquité, mais il appartient au monde moderne ; et le second sens ne réfère plus aux querelles théologiques entre catholiques et hérétiques. Ce qui apparaît nettement dans l’évolution de ce mot, c’est l’inéluctable affaiblissement du sens religieux, lequel est compensé, comme dans les phénomènes de vases communicants, par la généralisation sociale de controverse. Ce n’est plus un exercice imposé par les rhéteurs grecs ou romains, les sophistes ou Quintilien, mais une forme de la vie en société. Les auteurs du Trésor de la langue française remplacent, pour définir ce qu’est une controverse, le terme dispute par discussion, qui fait social : "discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; par métonymie, ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat". Le sens classique n’est plus qu’un sens particulier, limité à la théologie, c’est-à-dire à presque rien : ce n’est même plus une dispute, mais un "débat sur les points litigieux de la doctrine". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent le grand courant qui éloigne la langue de ses anciennes rives religieuses. Ils définissent ainsi controverse : "débat argumenté et suivi (et non plus dispute) sur un fait, une opinion, une question ; une controverse politique, économique, scientifique ; cette œuvre a suscité de vives controverses". Ce sont les réalités de la société qui nourrissent la controverse. Le sens de "dispute" est réservé à la "théologie" : "dispute ayant pour objet une question de foi ; traiter un point de controverse". Le vieil exemple prêcher la controverse n’est plus cité ; il ne reste des anciens dictionnaires qu’étudier la controverse, expression reproduite sans être définie – signe qu’un monde ancien peu à peu s’abîme dans les profondeurs de l’oubli.
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29 avril 2008
Succursale
Cet adjectif et nom est un dérivé savant du latin en usage au Moyen Age : succursus au sens "d’aide, de support, de secours" et aussi, dans un cadre religieux, "de suppléance du service (pendant la vacance de la charge du curé)". Il est attesté comme nom en 1675 et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme adjectif qualifiant le nom église.
Les académiciens l’enregistrent dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) dans ce sens très restreint : "adjectif féminin, il ne se dit que d’une église qui est le secours d’une paroisse" ("église succursale"). La définition est reproduite quasiment telle quelle dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : "une église succursale : qui sert d’aide à une paroisse") et dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : "église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale") ; c’est à partir de 1762 que l’emploi de succursale comme substantif est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ("ce n’est pas une paroisse, ce n’est qu’une église succursale, ou absolument, une succursale ; alors il est substantif"), puis dans les éditions suivantes (1798 ; 1832-35 : "il s’emploie aussi substantivement ; une succursale ; le desservant de la succursale" ; 1932-35) et dans les dictionnaires de Féraud et de Littré.
Il semble que ce sens religieux et cet emploi ecclésiastique soient tombés aujourd’hui en désuétude et ne disent plus rien à personne, sinon aux spécialistes d’un objet qui appartient déjà à l’histoire : l’église. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition de ce sens est précédée de la mention vieilli : "église succursale, église adjointe à une église paroissiale devenue insuffisante pour accueillir les fidèles de la paroisse". Cette définition fait comprendre pourquoi succursale, entendu dans ce sens, est vieilli ou désuet : les églises paroissiales étant vides, les succursales n’ont plus de raison d’être.
Au début du XIXe siècle, apparaît un nouveau sens, commercial et social, que relèvent les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "il se dit quelquefois, par extension, d’un établissement subordonné à un autre, et créé dans le même but". Les exemples cités désignent des réalités sociales ou commerciales ou financières : "cet hôpital a une succursale, on a établi une succursale de la caisse d’épargne dans tel quartier, les succursales de la maison d’éducation de Saint-Denis, établie pour les filles des membres de la Légion d’honneur", ce qui confirme, s’il en était besoin, la force et l’ampleur du basculement de civilisation - d’une société ordonnée autour de la religion catholique à un ordre sans transcendance dont le seul horizon est le lien social ou humanitaire, le commerce, les finances - que révèle l’évolution sémantique de centaines de mots formant la NLF.
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus sobre ou moins prolixe que les académiciens sur ce nouveau sens : il se contente de "par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet", sans préciser la nature de cet établissement (hôpital, maison de commerce, banque, institution scolaire, etc.), le seul exemple cité étant relatif à la banque (1867 : "la Banque est obligée par la loi d’établir des succursales dans tous les départements"). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces emplois sont exposés de manière détaillée : "établissement annexe rattaché à un établissement principal" (synonyme antenne) ; "commerce, établissement dépendant d’un autre, créé pour le même objet, mais jouissant d’une certaine autonomie" (synonymes agence, antenne, comptoir, filiale). Les exemples sont "ouvrir une succursale, avoir une succursale en Amérique, magasin, société à succursales (multiples), magasins d’alimentation à succursales de quartiers, succursale de banque, des succursales (à Londres) de banques des dominions ou des colonies". La même évolution affecte le dérivé succursaliste, adjectif ou nom, qui a d’abord désigné le prêtre qui dessert une église succursale, puis a basculé dans le monde du commerce et de l’économie, pour signifier "relatif au système d’organisation du commerce de détail s’appuyant sur des magasins à succursales multiples" ou pour désigner le gérant d’un magasin dans une société à succursales multiples.
Dans l’histoire récente de ces deux mots modernes, se lisent donc comme à livre ouvert les lignes de force qui, dans la tectonique des civilisations, transforment la France en une vaste zone, prétendument sociale, mais entièrement vouée au commerce et à la finance.
08:05 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : christianisme, société, culture
28 avril 2008
Fructifier
Emprunté du latin fructificare, "produire des fruits, procréer", le verbe fructifier est attesté au XIIe siècle au sens "d’avoir des résultats", de "produire des récoltes ou des fruits, en parlant d’un arbre". Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1932-35 (huitième édition), deux sens sont exposés : un sens propre ("rapporter du fruit" de 1694 à 1878 ; "terme de botanique, produire du fruit", 1932-35 ; "produire des récoltes", "produire des fruits", neuvième édition, en cours de publication), illustré par les mêmes exemples ("quand les terres sont bien fumées, elles en fructifient davantage", dans toutes les éditions ; et dans la neuvième "faire fructifier un champ", "cet arbre commence à fructifier") et un sens figuré, défini ainsi en 1694, 1762, 1798, 1832-35 : "il se dit plus ordinairement dans le figuré et signifie produire un effet avantageux", et illustré par les mêmes exemples religieux que voici : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes" (1694, 1762, 1798). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens : "fructifier se dit plus souvent au figuré qu’au propre : rapporter du fruit" ; "une terre bien fumée fructifie davantage", "l’Évangile a bien fructifié dans les Indes", "Dieu a béni son travail, son zèle, et l’a fait fructifier". Dans les éditions de 1832-35 et 1932-35 du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple de la fructification de l’Evangile aux Indes est supprimé, sans doute parce qu’il n’est pas tout à fait conforme à la vérité des choses (les chrétiens aux Indes ne représentant qu’une infime partie de la population de cet immense




