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30 mai 2013

Lectures

 

 

Aux Editions Transhumances, Val-des-Prés, Hautes-Alpes

 

 

 

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30 mai 2012

Météore

 

 

            Le mot, emprunté directement (sans passer par le latin) du grec meteora, ayant le sens de « phénomènes ou corps célestes » (pluriel de l’adjectif meteoros, « qui est en l’air »), est relativement ancien, puisqu’il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle, pour désigner, comme en grec, un phénomène qui s’observe dans l’atmosphère. C’est ainsi que Frédéric Godefroy définit ce mot de l’ancienne langue, écrit metheores, dans son Dictionnaire de l’Ancienne Langue Française (1881-1902) : « phénomène qui se passe dans l'atmosphère » et, employé adjectivement, « qui se passe dans l’air ».

La définition qu’en donne Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lequel en rappelle l’étymologie (« les Grecs les ont nommés météores, c’est-à-dire sublimes ou haut élevés ; les Latins impressiones, parce qu’ils font plusieurs signes et impressions en l’air »), est tout aussi hésitante et entièrement inspirée de la science de l’Antiquité, qui est encore, en partie, celle de son époque : « C’est, selon les philosophes, un mixte inconstant, muable, imparfait, qui s’engendre des exhalaisons et vapeurs de la terre élevée dans l'air, comme les pluies, les vents, les neiges, grêles, feux ardents et volants, l’éclair, le tonnerre, la foudre. On y met aussi l’arc-en ciel, le miel, la manne, la rosée, etc. ».  Furetière se réfère à de grands savants, persuadé qu’il écrit un article scientifique : « la génération des météores est merveilleusement expliquée dans un traité exprès qu'en a fait Descartes ; Aristote et Gassendi en ont aussi écrit », lequel se transforme en une sorte d’inventaire de phénomènes visuels qui relèvent de l’imaginaire merveilleux ou de la littérature d’anticipation : « on a vu des météores en forme de clochers ardents, de lances flamboyantes, de javelots brûlants, de traits de feu volants, de chevrons de feu, de chèvres sautelantes, des étoiles volantes, etc. (…) Il y a des comètes qui sont de simples météores ; d’autres qui sont corps fixes et permanents qu’on observe dans la région des planètes ».

Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694), après avoir cité l’article du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans lequel ce qui est défini, c’est le mot, et non pas le phénomène que le mot désigne (corps qui se forme, et qui apparaît dans l’air), reprend ce qu’en dit Furetière : « Ce sont mixtes imparfaits qui s’engendrent des exhalaisons et des vapeurs de la terre élevées dans l'air, tels que sont la grêle, les éclairs, le tonnerre, les vents, les pluies, les feux ardents et volants… ». Pour les académiciens, sont des météores tous les phénomènes atmosphériques, dits parfois aujourd’hui météorologiques : tonnerre, éclairs, pluie, neige, grêle, arc-en-ciel, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35), sens qui est tenu pour « vieilli » dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994 : « Vieilli, se disait des phénomènes célestes » (tonnerre, éclairs, pluie, neige et autres météores ; météore aérien, lumineux, igné). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse un inventaire complet de ce que l’on entendait au XIXe siècle encore, quand on était savant, par météore : « tout phénomène qui se passe dans les régions supérieures de l’atmosphère ; il se dit de tout phénomène de chaleur, de lumière, d'électricité qui se passe à la surface de terre, en relation avec l'atmosphère, et aussi de différents états de l’atmosphère elle-même », à savoir les « météores aériens » (les vents), les « météores aqueux » (le serein, la rosée, la pluie, la neige, la grêle, le givre, etc.), les « météores ignés » (les feux-follets, les éclairs, le tonnerre, les étoiles filantes, les bolides), les « météores lumineux » (l’arc-en-ciel, les parhélies, les aurores boréales, etc.). N’est-elle pas belle et poétique, cette science-là ?

C’est dans la sixième édition du DAF (1835) qu’est relevé pour la première fois le sens figuré de météore : « il se dit quelquefois, au figuré, des personnes qui ont une renommée éclatante, mais passagère, et des choses qui font une impression vive, mais peu durable » (ce conquérant fut un météore qui épouvanta le monde). Le sens moderne, outre ce sens figuré, est exposé par Littré (« en particulier, toute apparition brillante, étoile filante, globe de feu, etc. »), par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « astrophysique, corps solide qui se consume en traversant l’atmosphère ; traînée incandescente laissée par le passage de ce corps » ; synonyme : étoile filante) et enfin par les académiciens dans la neuvième édition (en cours) : « astronomie, corps céleste qui s’embrase au contact des couches supérieures de l’atmosphère en laissant une trace lumineuse fugace dans le ciel (dans la langue courante, on dit étoile filante) ; le phénomène lumineux ainsi observé ». Certes, les phénomènes météorologiques ou « merveilleux » (la manne, les feux ardents, le miel aérien) ne sont plus considérés comme des « météores », mais ce terme continue à désigner des phénomènes par lesquels les hommes célèbrent la beauté de l’univers physique.   

 

 

 

03 mai 2012

Envie

 

 

Si un mot, un seul mot, devait être choisi pour cristalliser l’esprit du temps et la modernité dernier cri, ce serait envie. Le mot est court, en apparence anodin, presque insignifiant ; et pourtant il est le condensé de ce que les temps actuels ont de plus sinistre. C’est une injonction de marchands, de « commerciaux », de gourous du marketing : l’envie qu’il faut susciter chez les clients et l’envie dont il faut être habité pour vendre des vêtements de fourrure sous les Tropiques. C’est une pulsion de politiciens, de gagneurs, de requins : l’envie, c’est ce qui les fait agir. C’est aussi un cri de sportifs - même les joueurs de rugby, qui ont conservé quelque chose d’archaïque, l’ont adopté : c’est l’envie qui fait gagner les matches ou, pour vaincre, il faut avoir plus d’envie que les adversaires. C’est le moteur des chaubiseux, des filmeurs, des sciencieux du social, etc. Tous célèbrent à l’envi l’envie sans mesure ni limite, comme l’alpha et l’oméga de la France nouvelle, celle de la Restauration socialiste du XXIe siècle.

            Le mot a une histoire qui dit clairement ce qu’est la société contemporaine. En latin, invidia, dont envie est une adaptation, signifie « malveillance, antipathie, jalousie ». Au XIIe siècle, l’envie est le « sentiment de jalousie haineuse devant les avantages d’autrui » et aussi le « désir de quelque chose ». C’est ainsi que le mot est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « déplaisir que l’on a du bien d’autrui » (avoir une mortelle envie contre quelqu’un, être rongé d’envie, l’envie le dévore) et aussi « désir, volonté ». Ces deux sens apparaissent dans tous les dictionnaires. Dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788), Féraud distingue l’envie de la jalousie : « on est jaloux de ce qu’on possède et envieux de ce que possèdent les autres ». Il ajoute ceci : « Quand ces deux mots sont relatifs à ce que possèdent les autres, envieux dit plus que jaloux. Le premier marque une disposition habituelle et de caractère ; l’autre peut désigner un sentiment passager ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe siècle, la définition se présente ainsi : « chagrin qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est le « chagrin et la haine qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ».

On frémit à la pensée que l’envie – cette haine que l’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui – soit devenue l’horizon indépassable de la morale contemporaine. Certes, c’est la morale des politiciens, des marchands, des publicitaires, des sportifs, mais elle anime des milliers de militants politiques.

Les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes et croient que l’homme est né bon, tentent de cacher toutes les saletés charriées par l’envie, en distinguant un sens neutre d’un sens péjoratif. Quand le sens neutre, l’envie est, selon eux, un « désir naturel de posséder le bien qui appartient à autrui ». Si c’est naturel, c’est presque bon. Quand le sens est péjoratif, c’est la « tendance négative, la passion mauvaise qui consiste à s’affliger de la réussite ou du bonheur d’autrui, et pouvant aller jusqu’à lui désirer du mal et chercher à lui nuire ». Les académiciens procèdent de la même manière dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire. Ils distinguent un sens premier d’un sens affaibli, le « désir mêlé de dépit et de ressentiment, inspiré par les avantages, les biens, les succès d’autrui » du « désir de connaître le même bonheur qu’autrui, d’être à sa place ». Tout est fait dans les dictionnaires pour rendre l’envie acceptable ou tolérable et pour en faire l’alpha et l’oméga de l’époque. Mais ces fards ne cachent ou cachent mal la boue que charrie l’extension quasiment à l’infini du domaine de l’envie.    

 

 

19 avril 2012

Encore un effort, camarade Grass,

 

 

pour réaliser enfin les promesses de tes dix-huit ans !

 

 

            Dans un poème en allemand de cuisine et en vers de mirlitons, M. Grass, Günther de son prénom, écrivain, a accusé Israël de vouloir mettre à feu et à sang le Proche Orient. En Syrie, des dizaines de milliers de malheureux ont été assassinés ou exécutés en une année ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, menace le monde. A Bahreïn, des manifestants pacifistes ont été écrasés par des chars saoudiens ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, viole les lois internationales. En Iran, un régime tyrannique se dote de l’arme nucléaire ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, ambitionnerait de vitrifier Téhéran ; etc. La population d’Israël ne dépasse pas huit millions d’habitants ; les pays alentour et les pays musulmans dont l’objectif affiché ou dissimulé est de détruire Israël comptent près d’un milliard et demi d’habitants. Les forces en présence sont totalement déséquilibrées : de l’ordre de 5 pour 1000. Pour 5 ou 6 Israéliens qui ne demandent qu’à vivre, il y a 1000 fous furieux qui rêvent de leur trouer la peau ou de les jeter à la mer. Et ce sont les Israéliens qui seraient belliciste !

Depuis plus d’un demi-siècle, Grass est, disent les journaleux, la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, toujours près d’imputer à crime, de soupçonner, de suspecter, d’accuser ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser feu le régime de l’ancienne RDA et feu l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route, moral, progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, social et démocrate. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, surtout par ceux qui ne l’ont pas lu, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement sur la morale, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, « pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire ». « Dépeint le visage oublié de l’histoire » : ces Académiciens font de l’ironie, involontaire bien sûr. Grâce à eux, on apprend que l’histoire avait un visage et que ce visage était tombé dans l’oubli. Pour Grass, en tout cas, pendant un demi-siècle, l’histoire a toujours eu le même visage – celui de sa propre bonne conscience replète, grasse, bouffie, exhibée en sautoir comme les décorations d’un maréchal soviétique. Car Grass vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de l’année 1944, dans les Waffen SS. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, depuis qu’elle lui a attribué le prix Nobel de littérature, il est écrit ceci : « après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946 », etc. Il y a un abîme entre les Waffen SS et un service militaire. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : « Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait ». Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans la Wehrmacht.

Personne ne reprocherait à Grass cette erreur, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, s’il n’avait pas été, dès qu’il a écrit ses premiers livres, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur d’Etat de première classe, un Commissaire politique acharné, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes leçons de Droiture, de Courage, d’Engagement, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme, de Morale, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes tout en s’exonérant pieusement de toute repentance publique, exprimant à toute occasion sa complaisance vis-à-vis de la RDA et son mépris vis-à-vis de « l’impérialisme américain ». La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le seul crime a été de rester passifs entre 1933 et 1945 et, après 1945, de s’être accrochés, pour ne pas mourir de honte, à la RFA démocratique.

Chez les intellos, on ne moufte pas mot, on se tait, on se coud les lèvres, les doigts sur la couture des pantalons, on ne voit plus une seule tête, même pas celle qui dépasse d’habitude. Les organes restent cois. Ils ont perdu la voix d’avoir porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés et qui tient Israël pour responsable de tout le Mal du monde. En 2006, les journalistes d’Europe 1 ont annoncé que Grass avait fricoté chez les Waffen SS avec des trémolos dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Comment un écrivain si clean, comme on dit en anglais, a-t-il pu leur cacher ses saletés ? C’est que le progressisme, communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes, est, depuis la fin de la guerre (et ce fut sa seule utilité) la lessiveuse des malpropres. Le blanchiment du passé a pour paradis l’engagement dans l’Armée du Bien. C’est le combat de la Vertu contre le Mal (jamais de gauche, évidemment). Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés de l’antisémitisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous se sont lavés dans la lessiveuse progressiste. 

Pourtant, il ne faut pas trop accabler Grass. Il est plus prudent que les Waffen SS chez qui il combattait au temps de sa jeunesse folle. Il n’accuse pas encore les Israéliens d’être des « semeurs de désordre » ou des « fauteurs de trouble », comme les Juifs sont accusés de l’être dans le Coran. Patience, cela ne devrait pas tarder.    

03 avril 2012

Excursion

 

 

 

En latin, le nom excursio désigne un voyage, une incursion, une brusque attaque, une invasion ou une digression. Le nom français qui en est emprunté au tout début du XVIe siècle a eu longtemps pour seul sens « irruption dans un pays ennemi » : c’était donc ce que l’on nomme aujourd’hui une incursion (armée). Au XVIIIe siècle, les auteurs de dictionnaires enregistrent excursion avec ce seul sens : « irruption sur le pays ennemi » (Dictionnaire de l’Académie française, 1718, 1740, 1762, Féraud 1787-88, 1798). Dans cette dernière édition, les académiciens ajoutent qu’excursion « se prend quelquefois au figuré dans le sens de digression ».

C’est à la fin du XVIIIe siècle qu’excursion prend le sens de « promenade », sens que relèvent les académiciens en 1835 (sixième édition) : « on le dit également de ceux qui vont parcourir un pays, un canton » (ce botaniste, ce minéralogiste fait souvent des excursions aux environs de Paris), de même que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « course au dehors » (« des excursions botaniques ») et les académiciens en 1932-35 : « course au dehors, promenade de recherche, de découverte », lesquels ignorent le sens « irruption sur le pays ennemi », sens (« irruption guerrière en territoire ennemi ») qui est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens moderne « dominant » est « voyage dans une région pour l’étudier ou la visiter » (TLF, op. cit.) et « action de parcourir un pays, une région, dans une intention de simple agrément, de recherche ou d’étude » (DAF, édition en cours : une excursion en montagne, une excursion botanique, géologique).

Apparemment, il n’y a rien en commun entre une incursion armée et un voyage d’agrément ou d’étude, entre une agression et ce qui est propre au tourisme, entre la guerre et la paix. Mais le fait que le même mot ait eu simultanément ou successivement ces deux sens oblige à réfléchir à un éventuel rapprochement et dévoile ce qu’est la nature réelle du tourisme. Dans de nombreux cas, l’excursion, même si ou surtout si elle est qualifiée de « touristique », est une agression. Rien ne perturbe plus l’ordre d’une société ou même la beauté d’un paysage millénaire que l’irruption massive dans un lieu jusque-là protégé ou à l’écart des flux commerciaux et humains de millions de curieux, avides de pittoresque, persuadés quand ils sont chez les autres d’être chez eux, cupides, s’appropriant tout avec leurs caméras et leurs appareils de photo ou achetant tout. Dans ces cas-là, plus nombreux qu’on ne le croit, l’excursion est une incursion et le tourisme une agression.

 

10 mars 2012

Musique

 

 

 

Emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, musique est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est nommé alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante. La musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire). Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les Muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des mœurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions de la poésie ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Selon Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis), il est possible de « juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ».

Dans les autres dictionnaires, musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française,1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1835) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique », mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, ce qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

06 mars 2012

Versatile

 

 

 

En latin, versatilis signifie au sens propre « mobile, qui tourne aisément » et au sens figuré « flexible, qui se plie à tout ». Versatile, qui en est emprunté, est attesté au début du XIVe siècle et se dit d’une épée à deux tranchants, comme dans ces deux exemples dont l’orthographe a été « actualisée » : « une grande épée toute nue et bien émoulue à deux taillants, laquelle était aussi comme pointue et versatille, c’est-à-dire bien maniable » et « ce glaive est versatile, c’est-à-dire taillant des deux côtés ». A ce sens premier, s’en ajoute un second, toujours « au propre » : « qui tourne », comme dans cet exemple pris chez un auteur du XVIe siècle : « les cénacles étaient parés de tables liées faites d’ivoire, versatiles, c’est à noter qui se tournaient subtilement en la forme des mouvements des horloges ».

C’est Montaigne qui, le premier (Essais, III, 1590), emploie versatile dans un sens figuré : « l’esprit humain traite et soi et tout ce qu’il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile » ; et c’est dans ce sens « figuré » que cet adjectif est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1762 : « (quatrième, cinquième, sixième éditions du DAF) qui est sujet à tourner, à changer » (« il ne se dit guère qu’au moral, un esprit versatile ») ; « sujet à tourner, à changer » (Féraud, 1788 : « l’adjectif se prend en mauvaise part. Esprit souple est souvent un éloge ; esprit versatile est un blâme ») ; « (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui change » et « figuré, qui ne sait pas se fixer », comme dans ces deux extraits, de Voltaire (« Alcibiade était un simple citoyen, riche, ambitieux, vain, débauché, insolent, d'un caractère versatile ») et de Rousseau (« un tempérament versatile qu’un vent impétueux agite, mais qui rentre dans le calme à l’instant que le vent ne souffle plus »). Ce sens figuré est exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, de son caractère), qui change souvent et aisément de parti, d’opinion ; qui est sujet à de brusques revirements ». Les synonymes en sont capricieux, changeant, fantasque, inconstant, instable, lunatique, velléitaire, et les antonymes constant, égal, ferme, obstiné, résolu.

C’est l’adjectif qui, par son sens, convient le mieux pour qualifier l’opinion ou la presse ou les hommes politiques. Edgar Faure, à qui il était reproché d’être une girouette, avait l’habitude de répondre que ce n’était pas lui qui changeait (ou qui tournait), mais le vent.

 

En français, l’empan sémantique de versatile s’est resserré en quelques siècles et tout ce qui se rapporte dans le sens de l’adjectif à quelque chose de matériel ou de physique a disparu, la langue ne conservant que le sens figuré de « changeant ». Le mot ne se dit plus d’une épée, mais seulement d’un esprit, d’un tempérament, d’une personne ou de ses opinions… En anglais, il en est allé tout autrement. L’adjectif, emprunté au français et au latin, se dit d’une personne qui « a des talents variés », d’un esprit « souple », d’un outil (comme le couteau suisse) ou d’un appareil, même d’un avion,  « polyvalent » ou « à usages multiples ». L'anglais n’hésite pas à faire coexister les sens techniques et matériels, se rapportant à des choses, et les sens moraux, se rapportant aux êtres humains. Il semble que le français ait renoncé, en partie, à cela.   

 

 

03 mars 2012

Terroirs

 

 

A propos de Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001

 

 

Que dit Pierre Bergounioux dans Un peu de bleu dans le paysage ? Rien d’autre que la fin des terroirs de France. La France a cessé d’être un pays de paysans et ne sera plus jamais un pays de paysans. On ne ressuscitera pas les labours à la charrue, les bœufs que l’on lie au joug, les charrettes de foin, les tombereaux de pommes de terre, les bergères, les femmes menant les vaches au pré, la traite à la main, etc. toutes choses que le Corrézien Pierre Bergounioux a vues dans sa jeunesse, avant 1960, avant que tout cela ait disparu. Les campagnes se transforment en déserts, on peut parcourir des kilomètres sans rencontrer âme qui vive, les bûcherons que l’on croise dans les forêts ne parlent plus patois, mais des langues étranges que personne ne comprend, le turc ou le kurde, les étables des fermes sont vides, les volets sont clos, les terres ne sont plus labourées, les friches gagnent sur les champs, la forêt gagne sur les friches. Dans la forêt, les vieilles essences (chênes, hêtres, châtaigniers) sont remplacées par des sapins américains à croissance rapide que recherchent  les industriels du bois. Richard Millet décrit le même phénomène dans Lauve le pur (POL, 2000). En bref, dit Pierre Bergounioux, en Corrèze, en Limousin et dans tous les terroirs profonds de France (il cite la Vendée, la Creuse, le Berry), vingt-cinq siècles d’histoire des hommes se closent, en même temps que les étables des dernières fermes. Les Corréziens des hautes terres se sont longtemps nourris de châtaignes. Ils ne le feront plus jamais, les sapins ayant remplacé les châtaigniers. Limousin vient du nom d’une vieille peuplade gauloise, les Lemovices, ou  « guerriers de l’orme ». L’orme, comme le châtaignier, a disparu des forêts. La rupture sur laquelle Bergounioux médite dans Un peu de bleu dans le paysage est intervenue dans les années 1960. Il ne reste de cette Corrèze sans paysans, de ce terroir sans champs, ni terres cultivées et tout de friches fait, que la nostalgie d’un passé enfui qui ne reviendra jamais. Témoigne de ce passé un survivant. C’est un vieux paysan célibataire qui parcourt le pays désert à mobylette (d’où le titre : « un peu de bleu dans le paysage »), le dernier d’une lignée de Bordas ou de Coste ou de Monteil, noms corréziens, en voie d’effacement, et à propos de qui Bergounioux écrit : « je le tiens, lui, solitaire, vivant dans la Corrèze haute, pour le sel de la terre et le meilleur de ses enfants »

Dans les années 1960, le sociologue Henri Mendras avait analysé dans La fin des paysans, un admirable ouvrage qui fait date et toujours autorité, à la fois la lente disparition, à la suite des vagues successives d’exode rural, de ceux qui, par leur travail acharné depuis des millénaires, ont fait la France et lui ont donné le visage que nous aimons, et la métamorphose des survivants en agriculteurs ou en industriels de la terre. Non seulement les paysans sont de moins en moins nombreux, mais encore ceux qui restent au pays ont changé de métier. Pierre Bergounioux et d’autres écrivains, tel Richard Millet, autre Corrézien, complètent et achèvent à leur manière, littéraire ou poétique, La fin des paysans. Ils montrent les conséquences de la fuite des hommes et de la métamorphose de leurs activités. Plus de pays sans paysans. Quand les champs deviennent des friches et les friches des forêts, quand les paysages sont ainsi transformés, la terre perd son sens. Qu’est-ce qu’une terre que les hommes ne labourent plus, ni n’ensemencent plus ? Une surface seulement. Pour nous, la France est un agrégat de petits pays, ayant chacun leurs spécificités, et de terroirs divers, variés, changeants. La fin des paysans abolit les terroirs : voilà ce dont nous convainc l’auteur des huit textes recueillis dans Un peu de bleu dans le paysage.

Attardons-nous sur ce sujet.   

Etrange destin que celui de la Corrèze. Ce département est dépourvu de vraie tradition littéraire. Il nous est impossible de citer le nom d’un seul Corrézien qui, avant 1950, aurait composé une œuvre littéraire digne de ce nom. Ce n’est pas le cas du Périgord proche, qui compte, parmi les grands hommes qu’il revendique comme périgourdins, des écrivains universalistes, tels Brantôme, Montaigne, Fénelon, Joubert, ou bien des écrivains du terroir, comme Eugène Le Roy, auteur de romans du terroir, dont le très célèbre Jacquou le Croquant, et encore des écrivains patoisants et des félibres. La Corrèze n’a pas d’identité forte à la différence de la Dordogne, de l’Indre ou du Puy de Dôme proches. Ce département est un entre-deux. Il s’étend entre deux régions géographiques, le Massif central et l’Aquitaine, entre deux provinces, l’Auvergne et la Guyenne. Il ne correspond à aucune province ancienne à forte identité, comme le Quercy voisin par exemple, pays de causse. 

Pourtant, en Corrèze, depuis près de trente ans au moins, fleurissent deux littératures, que l’on peut situer à l’opposé l’une de l’autre : une littérature de terroir, qui raconte les histoires vécues par des femmes et des hommes enracinés dans leur pays, et une littérature, moins particularisante, qui refuse de chanter les beautés éternelles du terroir. De ce point de vue, c’est un département paradoxal. Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Ainsi, les écrivains réunis sous l’étiquette commerciale « école de Brive » tentent de renouer avec l’ancienne littérature française de terroir, au moment où les paysans ont disparu et où les terroirs s’effacent. Ce sont par exemple Claude Michelet, Christian Signol et Michel Peyramaure. Or, cette littérature paradoxale, parce qu’elle peut nous sembler artificielle, n’est pas la seule littérature corrézienne. A côté d’elle, tout contre elle (contre exprimant à la fois la proximité et l’opposition), se développe une littérature qui évoque, mais secondairement, le même terroir, dans des termes différents et  pour en signaler la disparition. Ce sont ou des écrivains qui interviennent dans les débats publics de France, tel Tilliniac, ou des écrivains savants, qui ont choisi une « écriture » moderne, soucieux non seulement de dire ou de raconter le monde (et pas seulement la Corrèze), mais aussi de bien écrire et de raconter poétiquement des destins humains qui peuvent émouvoir n’importe quel homme, où qu’il vive, quelle que soit sa culture, et dont les livres publiés sont de belles oeuvres exigeantes et ambitieuses, visant « à la littérature ». Pierre Bergounioux, auteur de très nombreux romans depuis le milieu des années 1980, dont 12 ont été publiés chez Gallimard, est de ceux-là. De même Richard Millet et Pierre Michon, le voisin creusois.

Entendons-nous sur le terme de terroir. Dans le Trésor de la langue française, terroir est défini, entre autres acceptions, ainsi : « région, province, pays considéré(e) dans ses particularités rurales, ses traditions, sa culture, ses productions et du point de vue du caractère des personnes qui y vivent ou en sont originaires ». Le Berry, le Périgord, la Bourgogne, l’Auvergne, etc. sont des terroirs. Au cours des siècles, ces terroirs ont été chantés en français par des écrivains du cru, sensibles à la beauté et à la variété des paysages, au rude travail des hommes, à leurs moeurs sombres et âpres, à l’accord harmonieux entre ces hommes et leur terre, car le terroir, c’est aussi la terre, un sol, des techniques agricoles et des produits spécifiques. Pendant deux siècles au moins, la France a vu fleurir une belle et foisonnante littérature de terroir. Chaque province, chaque petit pays, chaque canton avaient son ou ses écrivain(s). Nous avons retenu quelques noms : George Sand, Eugène Le Roy, Henri Vincenot, Henri Pourrat, Louis Pergault, Jean Anglade, Paul Arène, Henri Queffélec, Henri Bosco. Que devient la littérature de terroir, quand les terroirs, où elle trouve son origine et sa raison d’être, se meurent ? En bonne logique, elle n’a plus de raison d’être. C’est ce que disent aussi les deux Corréziens, Pierre Bergounioux et Richard Millet, contre leurs amis corréziens de « l’école de Brive ».

 

 

26 février 2012

Décivilisation

 

 

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, 214 pages, 17 €.

 

 

Alors que Le Grand Remplacement, ouvrage de moins de 120 pages, réunit quatre études ou discours intitulés « Le Grand Remplacement », « La Nocence, instrument du Grand Remplacement », « Qu’est-ce qu’une pensée libre aujourd’hui ? », « Le changement de peuple », ce Décivilisation est un texte continu, sans divisions, ni parties, de plus de 200 pages, un texte d’un « seul jet », pourrait-on dire, dans lequel la pensée de Renaud Camus se développe dans un style lumineux et merveilleux de fluidité. Il est vrai que beaucoup d’idées ou d’analyses exprimées là sont reprises d’ouvrages publiés antérieurement et recombinées, reformulées et intégrées à la thèse qui apparaît dès le titre et sur lequel il faut s’attarder un instant. Décivilisation, formé du nom civilisation et du préfixe – qui indique un processus inverse à celui que désigne le nom ou le verbe auquel ce préfixe est ajouté, est un néologisme dont le sens est clair et dont la création se justifie. La civilisation étant un lent et long processus qui s’étale sur des dizaines de générations, comme le dit la formation même du mot avec deux suffixes – iser et –ation, qui désignent l’un et l’autre un processus, une action, des transformations, car il faut du temps pour faire un homme disaient naguère les moralistes, il est juste de nommer décivilisation le processus inverse qui consiste à défaire ce qui a été lentement fait.

La force de Renaud Camus tient à ce qu’il reste fidèle à la vieille conception, morale et liée au savoir vivre, que les Français se sont faite et se font encore de la civilisation, différente de la conception anglaise, plus matérialiste et axée sur la production de biens, les machines, le progrès technique. C’est la conception qu’expose Mirabeau, celui-là même qui a fabriqué au milieu du XVIIIe siècle le nom civilisation, qu’il définit ainsi dans un manuscrit au titre éloquent, L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation : « Si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ». Le grand penseur allemand Norbert Elias (1897-1990) conçoit lui aussi la civilisation comme un processus qui adoucit les mœurs et rend les hommes, d’une génération à l’autre, plus humains, comme s’il fallait les faire se rapprocher d’un peu plus près de l’idéal d’humanité, et cela dans un livre admirable, écrit en 1939, mais traduit et publié en français en 1973 et en 1977 dans deux volumes éblouissants : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l'occident (1977).

De ce point de vue, Renaud Camus continue, même s’il étudie un processus négatif ou régressif, plus Mirabeau et Elias que les libéraux pragmatiques anglais. Pour lui, le processus de civilisation suppose une éducation, qui peut contenir de l’instruction certes, mais qui est antérieure à l’école ou comme en amont de celle-ci, de sorte qu’éduquer, quand ce processus continue à l’école, va parfois à l’encontre de ce qui a été acquis dans la famille ou dans le milieu social et qu’il peut consister en une amputation ou en un ou des retranchement(s), non pas en un plus, mais en un moins ou en un beaucoup moins : chacun doit s’imposer du moins pour que tous jouissent d’un plus. Le Grand Remplacement accentue la décivilisation : comment un maître peut-il apprendre le processus de la civilisation des mœurs, qui a fondé une civilisation millénaire, à une classe dont les élèves viennent tous d’ailleurs et ont acquis dans leur famille des règles de civilité ou d’incivilité toutes différentes ? Dans ces classes « multiculturelles », ce sont les élèves « de souche » qui renoncent à ce que leur famille a tenté de leur enseigner pour se « déculturer » et adhérer aux rapports de force et à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui sont en usage dans la « civilité » importée. Le processus de décivilisation se lit comme à livre ouvert dans les manières de table de moins en moins souvent suivies (coudes sur la table, couteaux et fourchettes brandies, discours tenus la bouche pleine, mastication voyante, etc.). Ce ne sont pas ces manières, toutes convenues qui importent, mais le fait qu’elles imposent à tout individu une forme, qu’elles l’obligent à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi ; en bref, à se départir un peu de soi-même. Ce processus est manifeste dans l’affaissement de la langue elle-même, dans le triomphe du cestvraiquisme et du soimêmisme et dans le rejet de la syntaxe, celle-ci étant un « détour » faisant une place à l’autre. Asserter, c’est poser comme vrai ce que l’on dit. Si chaque individu ressent le besoin de faire précéder toute assertion d’un « c’est vrai que » qui la redouble ou la renforce, c’est que le rapport de la parole à la vérité s’est affaibli. La parole a perdu de son crédit, elle se démonétise, on ne tient plus aucun engagement, la confiance s’effrite, le lien social se distend, peu à peu l’ancienne société de la confiance se mue en société de la défiance généralisée, le processus de civilisation s’enraye. Le décivilisation se lit aussi dans le refus de toute transmission et de tout héritage. Sinon toute la culture, du moins une très grande partie de celle-ci s’hérite. Et pour rétablir une « égalité » fantasmée, on nie l’héritage ou le patrimoine, dans les deux sens, privé et public, de ce terme, on brise la transmission qui, pendant deux ou trois millénaires, a nourri le processus de civilisation.

Cet ouvrage est admirable par son contenu, mais aussi par sa méthode ou par le « discours de la méthode » qui y donne sens, même si cette méthode n’est pas exposée dans un « discours » qui prendrait cette méthode pour objet. Ce qui importe à Renaud Camus, c’est la connaissance de la réalité et du monde. Or, les « sciences » qui ont pour objectif de nous faire connaître le réel, à savoir la sociologie et autres sciences sociales, y échouent triomphalement et remplacent la connaissance par des slogans ressassés par tous ou par des chiffres biaisés  ou par des statistiques trafiquées – c’est-à-dire par de la pure idéologie. M. Mucchieli est libre d’avoir une idéologie à laquelle il croit dur comme fer. Le problème n’est pas là, mais dans le fait qu’il présente cette idéologie pour de la connaissance et la tératologie qu’elle engendre pour la réalité, et cela grâce à d’importants moyens financiers que lui prodigue un Etat aveugle, digne en cela de l’Etat français. A cette prétendue « science sociale », Renaud Camus oppose les arts, le regard, les paysages, l’architecture, la langue, la littérature qui en disent beaucoup plus que les « sciences sociales », subventionnées jusqu’à plus soif, sur la réalité des choses. Ce qu’il nous apprend, c’est à regarder le monde, à être sensible aux formes, à écouter le bruissement des choses, à entendre l’autre ou les autres… C’est sur l’attention aux formes visibles, aux réalités tangibles, à tous les phénomènes, à tout ce qui se produit et arrive, à tout ce qui est sensible que l’on parvient à une connaissance solide du réel, et non sur le prêt à discourir sociologique.

   

 

20 février 2012

Autisme

 

C’est le psychiatre suisse Bleuler qui a formé en 1911 le mot autisme, sous la forme autismus, à partir du mot grec autos « soi-même », pour désigner un trouble du comportement qui a été jugé proche de ce que Freud nomme auto-érotisme : « Autismus ist ungefähr das gleiche, was Freud Autoerotismus nennt », ce qui, vu l’état de nos connaissances, relève du pur délire obscurantiste – mais ce délire est bien peu de chose, comparé à l’obscurantisme dans lequel se complaisent depuis plus d’un siècle « sciences » humaines et sociales. De l’allemand, le mot passe en français en 1923, où cette maladie – car c’en est une - devient un thème de la philosophie morale et un argument de dissertation de potaches, comme dans cette définition du Traité du caractère (Emmanuel Mounier, 1946, Le Seuil) : « psychisme qui rompt le contact vital avec la réalité et renferme l’individu sur le développement en vase clos, dans une solitude de plus en plus totale, de thèmes intérieurs progressivement mécanisés ».  

Longtemps, l’autisme a été l’affaire des seuls psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes en sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire de Médecine et de Biologie (quatre volumes, Masson, 1970-1972), l’autisme n’est pas une maladie, mais une « attitude mentale spéciale aux schizophrènes », qui se caractérise « par le repliement sur soi-même, un mode de pensée détaché de la réalité et une prédominance de la vie intérieure » (volume 1, 1970). Les mots maladie ou désordre génétique sont bannis, bien qu’un abîme sépare une maladie d’une attitude, fût-elle de l’esprit. Maladie, affection, trouble ou désordre sont inquiétants, attitude (de l’esprit) est anodin. Les mots ne servent qu’à nier la maladie, comme dans cet autre extrait du Traité du caractère : « Quand (l’intelligence) se replie à l’excès, elle divague bientôt vers le monde clos de l’autisme. C’est le sort de toute pensée qui s’enivre de sa suffisance et fuit la confrontation, s’amollit et glisse à la rêverie, se raidit et tourne à l’idée fixe, ou s’obscurcit et s’embrume de nuées ».

L’autisme est une maladie grave qui est due à un désordre neurologique ou une malformation génétique qui affecte dans le cerveau la zone de l’audition. Les dernières hypothèses cliniques – en voie de confirmation – portent sur des bactéries qui passent dans le sang et affectent le cerveau, ce qui entrouvre la voie d’une guérison possible. Ce dont on est sûr, c’est que l’incapacité à communiquer par quoi se manifeste l’autisme n’est pas un fait psychologique ou mental, encore moins le caprice d’un sujet replié sur lui-même. La zone du cerveau qui commande l’audition est altérée, de sorte que l’autiste ne distingue pas la voix humaine d’un cri animal ou d’un bruit du monde extérieur.

C’est dans les (sinistres) années 1960-1970 que l’explication psychologique et psychanalytique de l’autisme a connu une immense diffusion hors du cercle fermé des psys, bien que cette explication ne reposât sur aucun fait établi, ni aucun examen neurologique et qu’elle fût tout entière idéologique. L’obscurantisme a triomphé grâce, entre autres « penseurs », à Bettelheim, qui a usé de son aura pour abuser son monde. Pour lui, c’était la famille, et la seule famille, qui provoquait l’autisme : c’est elle qui aurait fabriqué et instillé chez les enfants la maladie. Elle en serait responsable et coupable. L’autisme aurait été une réaction de défense contre l’ordre familial, lequel serait tout autant répressif ou totalitaire que la prison, l’école, le droit, l’asile, la loi et que tout ce qui est institué en Occident (dans le seul Occident bien entendu) pour entraver l’épanouissement des individus et les empêcher d’être heureux. De ce fait, des pères et des mères de famille ont été accusés, sans preuve, sans le moindre indice, sans le moindre témoignage à charge, d’avoir martyrisé leurs propres enfants, comme jadis on brûlait pour sorcellerie (imaginaire, cela va sans dire) des femmes après les avoir soumises à la question. Non seulement les autistes n’ont pas été soignés, sinon par des charlatans verbeux (et véreux), mais leurs parents ont été culpabilisés à mort.

L’obscurantisme n’a pas touché le seul autisme, mais toute une série d’activités humaines : la lecture par exemple. Les mêmes charlatans (« mêmes » parce qu’ils illustrent les mêmes sciences humaines) ont convaincu des milliers de maîtres que la lecture, cette si belle activité et toute récente dans l’histoire de l’humanité, était affaire de globalité et que l’on pouvait lire un texte en se contentant de le parcourir des yeux, sans même reconnaître les traits, les points, les boucles dont il était fait. Il a fallu attendre Stanislas Dehaene (cf. Les Neurones de la lecture, 2007, Odile Jacob) pour que soit enfin démontré que la lecture dite globale, infligée pendant près de quarante ans à des millions d’élèves, n’était qu’une illusion et que tout le fonctionnement réel des aires du cerveau infirmait ces billevesées, que l’Education nationale a érigées en vérité absolue pendant près d’un demi-siècle. Dans l’enseignement de l’histoire, le même obscurantisme sévit, quand les « problèmes » (qui ne sont que de l’idéologie) se substituent à la chronologie disparue, laquelle a été pendant des siècles le pilier de l’histoire.

 

Le XXe siècle serait, dit-on ou croit-on, celui du progrès : tout aurait progressé, affirme-t-on. Ce qui a progressé surtout, c’est ce que les Lumières pensaient avoir terrassé, à savoir les ténèbres, comme si les éclairés des sciences humaines et sociales d’aujourd’hui n’étaient plus que des illuminés qui ramènent la connaissance à quelques formules magiques.  

14 février 2012

Lumière des livres : Richard Millet

 

 

 

Richard Millet, Fatigue du sens, essai, Pierre Guillaume de Roux, 2011, 155 pages, 16 €.

 

Dans cet essai, Richard Millet reste fidèle à l’esthétique « moderne » du fragment qu’il a illustrée dans quelques-uns de ses ouvrages, essentiellement des « essais », publiés depuis plus de vingt ans, Le Sentiment de la langue, L’Opprobre ou L’Enfer du roman, pour ne citer que les plus connus. Cette esthétique est « moderne » parce que, fondée sur le discontinu, le provisoire, le non définitif, le non architecturé, elle offre aux lecteurs d’innombrables ouvertures et qu’elle se défie de l’idéologie, du ce qui va sans dire et des discours lourdement convaincants assénés comme des coups de massue. Fatigue du sens est fait de plusieurs centaines de fragments d’une dizaine de lignes, parfois moins, lesquels, à la différence de ceux de l’Enfer du roman (Gallimard, 2010), ne sont pas numérotés. Ce dont il est question dans ces cent cinquante-cinq pages, c’est un sujet que Richard Millet a abordé à plusieurs reprises aussi bien dans ses romans que dans ses essais, à savoir, comme il l’écrit lui-même dans le chapitre intitulé « Liminaire » (p 9), le « post-démocratique », lequel est le pendant, dans l’ordre de la cité, de la « post-littérature » analysée dans l’Enfer du roman, ou de ce « postmoderne », dont les gazettes raffolent depuis deux ou trois décennies : « Nous sommes entrés dans un monde post-démocratique, que j’appelle aussi monde horizontal, lequel se caractérise par le renoncement à toutes les valeurs de la verticalité », transcendance, idéal, culture, littérature, art. Et ce que Richard Millet nomme fatigue du sens « est un des attributs de l’horizontalité », c’est-à-dire de l’immanence généralisée, du relativisme absolu (« tout se vaut »), du triomphe des valeurs marchandes sur la vie de l’esprit, du dégoût de soi…    

Pourtant, même si la question est éminemment idéologique, au sens où elle est la proie facile de tous les vautours et requins des médias, des partis politiques, des professionnels de l’indignation, des autorisés de la parole, des puissants et des notoires, etc., Richard Millet ne l’aborde pas par l’idéologie, dont il a horreur, quelque forme qu’elle prenne (« à la différence de la plupart des Français, je ne fais pas de politique, ne croyant pas que la situation actuelle puisse être changée par les urnes ni par les hommes », écrit-il, page 44), mais par l’art, les sens, le regard, la prise en compte des choses telles qu’elles sont, exposant la douleur que cette horizontalité triomphante suscite en lui : « Je ne cherche même pas une morale à opposer à l’éthique du Bien ; je cultive le sain désespoir de ceux qui savent que tout est perdu » (p 44).

La fatigue du sens, c’est certes la lassitude causée en nous par le sens qui a trop servi ou auquel on a eu trop souvent recours. C’est encore l’épuisement de ce même sens, qui, à force d’être ressassé, se ramène à des slogans creux. Mais la « fatigue » est aussi une réalité que connaissent les peintres, du moins les peintres de jadis, lorsqu’ils disaient d’un tableau qu’il était « fatigué », pour dire qu’à force d’être nettoyé, « il avait perdu quelque chose de ses demi-teintes » ou des couleurs qu’elles étaient « fatiguées », lorsqu’à force d’être retouchées, elles avaient « perdu leur fraîcheur ». Richard Millet traite de cela à partir de « l’exil intérieur » dans lequel il se réfugie ou de « l’apartheid volontaire » auquel il a été condamné ou il s’est condamné, n’ayant plus aucun goût pour les réalités de la France horizontale ou « couchée », dont le relief a été aplani et les beautés ou les spécificités niées et en conséquence arasées, vandalisées ou nivelées : « Ainsi me sentant français par le sang, le sol, l’histoire, la culture, la religion, je ne pourrais désormais en jouir que dans la dérision, la mauvaise conscience, le reniement, l’amnésie volontaire » (page 66). Etre français allait naguère encore de soi ; désormais cette qualité-là semble impossible sinon à revendiquer, du moins à vivre : « Il y a donc, ou il y avait, une évidence française : elle relève autant d’une identité culturelle donnée par naissance que d’un consensus sur un ensemble de qualités définissant cette culture, cette civilisation » (p 66). Alors que l’évidence française s’efface lentement ou pour disparaître dans les oubliettes de l’histoire, ou pour survivre dans les marges, les franges, les forêts épaisses, les nuits profondes et sans lune, la clandestinité, les autres évidences ou les évidences de l’Autre, de l’immigré, du musulman, de l’étranger, du néo-Français, des racines exotiques, des nations lointaines ou périphériques, etc. ont seules droit à la fierté glorieuse, à l’exhibition obscène, aux éloges assourdissants. La nuit glaciale pour l’une dans son propre pays ; les lumières de la rampe, même en plein soleil, pour toutes les autres, à condition qu’elles soient anti-françaises ou qu’elles écrasent de leur morgue la malédiction d’être autochtone, c’est-à-dire rien : « (…) l’autre (l’étranger aux valeurs d’origine préservées, à l’altérité souveraine, à la religion conquérante) me main(tient) soit dans le secret de mon identité, soit dans l’opprobre du refus que j’oppose à ce mouvement qui tend à me nier » (p 66). Etre français, c’est « être coupable d’être » ce que l’on est ; c’est devenu une malédiction, LA malédiction. Il y avait les poètes maudits, les artistes maudits, les Juifs maudits. Toutes ces malédictions ont disparu pour faire place à la seule qui compte et qui pèse : non pas « ces maudits Français » de la légende noire britannique ou nord-américaine, mais les Français maudits, et d’abord par les derniers arrivés et leur Allah.

La situation de la France est désespérante, mais il n’est pas possible de tomber plus bas, sauf à disparaître complètement. C’est pourquoi le chant que fait entendre Richard Millet est l’un des plus beaux et des plus purs qui soient : « Il est possible que je n’aie fait que dire une douleur : celle de voir que tout ce qui m’a fait ce que je suis est aujourd’hui la chose du monde la mieux méprisée » (p 11). 

 

 

31 janvier 2012

Rébellion

 

 

La rébellion est devenue l’horizon indépassable de la modernité, avec l’anticonformisme, le multiculturel, la diversité, les variétés (rock and roll ou rap), la prosternation devant l’islam, les installations. Pourtant, le mot n’a rien de moderne. Emprunté au latin, il est attesté depuis le milieu du XIIIe siècle et en huit siècles, il n’a pas changé de sens : c’était l’action de se révolter contre une autorité, c’est toujours l’action de se révolter contre une autorité. Il y a donc beaucoup de conservatisme dans la rébellion. Se rebeller, c’est faire ce qui a été fait de tout temps ; c’est s’inscrire dans une longue tradition ; c’est ressasser et faire preuve de peu d’originalité ; c’est se condamner au formol ou à l’antimites. Dit en des termes modernes, c’est être « ringard ». Tout ce fatras de choses convenues qui font la rébellion devrait normalement inciter les esprits rebelles, si tant est qu’il y en eût et de véritables, à se rebeller contre la rébellion attendue et obligée. Or, rien ne se produit ; la rébellion n’est la cible d’aucun rebelle. Si tel est le cas, c’est que les rebelles déclarés sont de la basboussa luisante de miel et que la rébellion n’est qu’une posture de dominant.

Pourtant, quelque chose a changé en huit siècles : c’est ce contre quoi se dressent les rebelles. Dans les éditions anciennes (de 1694 à 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, les cibles possibles sont au nombre de trois : le souverain (« révolte, soulèvement, résistance ouverte aux ordres de son souverain »), la justice (faire rébellion à justice : « empêcher par violence et par voie de fait l’exécution des ordres de la Justice »), la raison (« on dit figurément la rébellion des sens contre la raison pour exprimer le dérèglement des sens lorsqu’ils ne sont pas entièrement soumis à la raison »). Après 1798, le souverain ayant été coupé en deux, il n’est plus la cible des rebelles. Dans les dictionnaires, souverain est remplacé par autorité légitime (DAF, 1835, 1935).

Ce qui change aussi à compter du milieu du XIXe siècle, c’est l’extension des emplois de ce nom, indice d’un succès indéniable de ce qu’il désigne et qui devient une posture obligée, mais propre à des gens qui sont d’une condition sociale supérieure. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877), rébellion et révolte « ont pris une signification très voisine. La seule nuance qu’on y trouve, c’est que révolte est de tous les styles et que rébellion appartient surtout au style élevé ». La rébellion est à la révolte ce que les dominants sont aux dominés ; elle est la révolte des dominants, non pas contre-eux-mêmes, mais contre les dominés. Ce qui les distingue, c’est la distinction, entendue dans un sens bourdivin – nulle dans la révolte, omniprésente dans la rébellion, laquelle est de la révolte en bas de soie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la rébellion est « l’action de se révolter contre l’autorité de l’État, contre le pouvoir ou l’ordre établi ». Ils ne précisent pas que cette révolte émane des dominants eux-mêmes et des piliers de l’ordre établi, ce que Sartre le reconnaît lui-même dans Les Mots : « docile par condition, par goût, par coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que pour avoir poussé la soumission à l’extrême ». Ce qui manque aux lexicographes modernes, c’est de garder les yeux grands ouverts quand ils regardent le monde.

 

20 janvier 2012

Plagiaire

 

 

Se faire traiter de plagiaire, c’est pour un écrivain, bon ou mauvais peu importe, une infamie. Il en va différemment dans ce que l’on appelle la « culture » arabe, du moins si l’on en croit Abdelfattah Kilito, qui, dans L’Auteur et ses doubles : essai sur la culture arabe classique (Le Seuil, 2005), montre qu’il suffit de déclamer des vers, eussent-ils avoir été dits ou écrits par un autre, pour en être l’auteur présumé et reconnu. Il n’y a donc pas de plagiaire parmi les Arabes : bienheureux ces peuples qui jugent naturel de s’approprier des biens d’autrui et d’étendre la razzia aux œuvres de l’esprit.

En français, plagiaire, emprunté au latin, langue dans laquelle plagiarius désigne celui qui s’empare des esclaves d’autrui, est attesté au milieu du XVIe siècle, où il a le sens moderne et un sens qui s’est éteint au XVIIe siècle, celui de « voleur d’enfants », comme dans cet extrait de Du Bartas (« Ivrogne, plagiaire, infâme et parricide / Tu veux m’ôter mon fils, mais tu ne l’auras pas ») ou dans cet autre extrait d’un historien (« les plagiaires ou ceux qui dérobaient les enfants de libre condition leur présentaient de la fouace, de la dragée ou quelque autre friandise »). Il est vrai qu’un poème, roman, tragédie, oeuvre littéraire quelconque, est souvent assimilé par métaphore à un enfant : la femme enfante, l’homme crée, dit la doxa. Ce sens est encore exposé par quelques lexicographes du XVIIe siècle, mais il est rapporté à une période révolue de l’histoire, que ce soit Furetière (1690, Dictionnaire universel : ce mot chez les Romains signifiait celui qui achetait, vendait ou retenait un homme libre pour un esclave. On le nommait ainsi parce que, par la loi Flavia, ceux qui étaient convaincus de ce crime étaient condamnés au fouet ad plagas ») ou Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) qui reprend textuellement cette remarque de Furetière et, en conséquence, fait le « plagiaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle aussi ce sens historique : « au sens propre, celui qui détourne les enfants d’autrui, qui débauche et vole les esclaves d’autrui », de même que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Histoire, à Rome, celui qui était accusé de détourner pour les vendre des esclaves appartenant à autrui, ou de vendre comme esclaves des personnes libres ».

Dans la langue classique, le mot et la personne que désigne le mot font l’objet de jugements hostiles, aussi bien de la part de Richelet (1680, « auteur qui s’attribue les ouvrages d’autrui », Dictionnaire français des mots et des choses) que de Furetière (1690, « épithète qu’on donne aux auteurs qui prennent effrontément les ouvrages d’autrui pour se les appliquer et s’en attribuer la gloire »). Dans son Dictionnaire universel, Furetière illustre les activités du plagiaire par quelques exemples : « Martial s’est servi du mot de plagiarius en latin et Molière de plagiaire en français, en parlant de ces larrons de pensées et de livres. Thomasius a fait un livre De Plagio litterario, dont il est parlé dans le Journal de Hollande (le pays, pas le candidat « à la magistrature suprême » évidemment) du mois de Juin 1684, où on voit la licence de s’emparer du bien d’autrui en fait d’ouvrages d’esprit ».

Le même mépris voué aux plagiaires imprègne la définition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1879 : « qui s’approprie ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui » ; en 1694 : « qui fait un ouvrage de ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui ». Autrement dit, un plagiaire ne se contente pas de piller les ouvrages d’autrui, mais il se déclare l'auteur ou le propriétaire de ce qu’il a pillé. Dans les pays arabes, il fait la même chose, mais, à la différence de ce qui se passe partout ailleurs dans le monde, où les plagiaires sont condamnés ou couverts de honte, dans le monde arabe, les plagiaires paradent. C’est que la razzia est consubstantielle à cette aire de civilisation – comme son essence. Les Arabes qui sont essentialistes par essence étaient donc destinés à produire du pétrole.

 

17 janvier 2012

Canceller

 

Ce verbe, emprunté au latin et connu de tous ceux qui fréquentent les aéroports où s’affiche parfois le mot anglais cancelled (« annulé »), est attesté à la fin du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires des XIXe et XXe siècle, sauf dans la huitième et la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 et en cours de publication). Ce n’est donc pas un mot anglais, mais un motfrançais que les Anglais ont emprunté au français, grâce à quoi il a survécu, alors qu’en français, où il est resté vivant quelques siècles, il est sorti de l’usage : « les dictionnaires modernes donnent canceller comme un terme de jurisprudence vieilli », écrit Frédéric Godefroy dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française… (10 tomes, 1881-1902), ouvrage dans lequel canceller est défini ainsi : « disposer en forme de treillis, barrer transversalement, croiser ; casser un acte en le barrant ou croisant à traits de plume, biffer, annuler ; par extension, annuler, détruire ». De très nombreux exemples illustrent ce sens que La Curne de Sainte-Palaye confirme : « barrer, annuler ; chanceler un acte était en ébranler la validité, le rendre caduc » ; de même Edmond Huguet (Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle) : « rayer, raturer, annuler ». 

Le mot est dans les dictionnaires classiques, chez Furetière : « barrer une obligation, un acte, pour les rendre nuls, en passant la plume de haut en bas ou de travers sur les signatures, ce qui fait une espèce de châssis que les Latins nomment cancelli » (1690, Dictionnaire universel), chez Ménage : « canceller qui vient de l’italien cancellare, « effacer », pour dire, annuler un contrat, comme qui dirait y faire une grille d’encre ou passer des lignes en croix sur l’écriture » (Dictionnaire étymologique, 1694). Les académiciens (DAF, 1694) le définissent ainsi : « Annuler une écriture en la barrant ou croisant à traits de plume ou en passant le canif dedans » (1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879) et ils ajoutent : « ce mot ne s’emploie qu’en pratique » (1694), « ce mot n’a d’usage qu’en style de palais » (1762), « terme de jurisprudence » (1798, 1835, 1879) « il est maintenant peu usité » (1835, 1879). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise : « terme de jurisprudence qui a vieilli ».

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consentent à l’enregistrer (verbe transitif, vieux, annuler un document, un écrit par des ratures en forme de croix ou par des lacérations »), sans doute parce qu’il est relevé dans les éditions du DAF publiées au XIXe siècle, de 1798 à 1879, et que le TLF est un dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles. Cela dit, rien n’empêche désormais, sauf peut-être le défaut d’indépendance d’esprit ou le manque d’insolence, les responsables de l’affichage dans les aéroports de France de signaler un vol annulé par le très français et très anciennement français « cancellé ».

10 janvier 2012

Spicilège

 

Le mot, attesté à la fin du XVIIe siècle dans le Journal des Savants, est emprunté au latin, spicilegium, terme agricole signifiant « action de glaner » (composé de spica « épi » et de legere « ramasser, recueillir »). Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme « terme didactique » ayant le sens de « recueil, collection de pièces, d’actes, etc. » (1798, 1835, 1879, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le sens latin de « recueil ou glane d’épis », précisant que c’est le « titre de quelques collections de pièces, d’actes et autres monuments qui n’avaient jamais été imprimés », comme le Spicilège de Dom Luc d’Achéry, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur. 

Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le mot est rare et il a pour synonyme anthologie. Un extrait de 1842 (« Ce spicilège raisonné de tout ce qu’on a pensé sur l’éducation comme but et sur les écoles normales comme moyen, fait par un homme compétent, éclairé par l'expérience et doué d’un esprit sage, est très utile ») illustre ce sens.

 

Le synonyme anthologie (en grec : « action de cueillir des fleurs » et « recueil de pièces de vers choisis ») est, comme spicilège, un mot d’agriculture ou de botanique. C’est au sens propre une « collection de fleurs choisies ». Il en va de même de florilège : en latin florilegus a pour sens « qui choisit les fleurs ».  

 

Voilà donc trois beaux mots français, poétiques et éloquents, auxquels on peut ajouter chrestomathie, et qui semblent avoir été bannis de l’univers du fric, de la culture et des médias. Les puissants et les dominants de la médiasphère y préfèrent en toute occasion best of, le mot disposant de plus de deux milliards de pages sur Google. Spicilège, combien de divisions ? Peu, trop peu. Il compte moins de 50000 pages. Tout est dit : best of se vend, spicilège rebute les chalands. Mais faut-il que la haine de soi qui anime les marchands soit forte pour qu’ils refusent de nommer florilège ou anthologie, ou même, par apocope, flori ou antho, ce qu’ils nomment best of ?

 

 

07 janvier 2012

nauséabond

 

En latin nauseabundus, dérivé du verbe nauseare (« avoir le mal de mer »), est un adjectif qui qualifie ceux qui n’ont pas le pied marin et qui, dès qu’ils montent sur une barque, ont le mal de mer.

Du mal de mer, l’adjectif, en latin, s’est étendu aux nausées (« qui éprouve des nausées ») ou au dégoût (« dégoûté »). Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le sens propre de « qui cause des nausées », mais assez rapidement, il se rapporte aux idées, propos, discours, paroles, thèses, etc., toujours celles de ces parias que sont les ennemis « de classe » (et de classe, ils ne manquent pas !).

 

A en juger par les innombrables emplois de cet adjectif en français « moderne », si nombreux que cet adjectif pourrait dire, s’il parlait, « je suis partout », on peut légitimement penser que nombre de nos contemporains qui n’ont à la bouche que nauséabond, comme s’ils le vomissaient,surtout s’ils font dans la science du social, dans la sous-culture de médias, dans l’idéologie de bas étage, celle de Libé, NO, Le Monde, Médiapart, etc. sont sujets au mal de mer, même quand ils font de la bicyclette ou qu’ils sont allongés sur une chaise longue ou que le mal de mer est endémique chez eux, même en pleine terre.

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), où il a deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et un sens figuré : « il se dit des ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût » (discours, ouvrage nauséabond). A partir de là, tous les lexicographes distinguent deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (Littré, 1863-77), « qui provoque des nausées, qui écoeure ou qui incommode » (Trésor de la langue française, 1971-94), « qui cause des nausées, et, par extension, qui inspire de la répugnance » (DAF, neuvième édition, en cours de publication), et un sens « figuré » : « qui déplaît en excitant le dégoût » (Littré), « qui inspire une profonde répugnance (dans l’ordre intellectuel ou moral) » (TLF, synonymes dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant), « qui est vil, bas, excite le dégoût » (DAF, neuvième édition).

 

Cet adjectif trace les limites entre le camp du Bien, le camp de ceux qui abondent dans le nauséabond, et le camp du Mal, celui de l’enfer et du Diable, d’où s’exhale une odeur qui déplaît au Bien. Il définit un ordre moral, celui des bien pensants, des puissants, des dominants et il relègue dans les culs de basse-fosse tous ceux qui regimbent à cet ordre nouveau. En 1835, les académiciens avaient comme « ennemis de classe » les jeunes écrivains, les ouvriers, les paysans – en bref, le peuple. Ils qualifiaient donc de nauséabond tout ce qui venait des classes inférieures et dont l’infériorité était sociale et raciale. En 2012,  rien n’a changé : les nauséabondeurs, qui sentent partout, sont les mêmes nantis, vaniteux et arrogants, pleins de morgue et de bêtise, à l’odorat trop habitué aux parfums délicats de chez YSL ou JP Gaultier ou Kenzo ou Chanel, etc. ou au marbre, à l’or, à la soie, au santal, etc. qui vomissent ce qui ne pue pas le luxe, le fric facile, la corruption élitaire, le porno chic sur papier glacé, l’islam de l’or et des dollars, le m² à 20000 €, etc.

05 janvier 2012

Lumières des livres : Vincent Courtillot

 

Vincent Courtillot, Nouveau Voyage au centre de la terre, Odile Jacob, « sciences », décembre 2009, 350 p.

 

 

            Il est rare que d’éminents savants publient des livres clairs, précis, bien écrits, qui ne soient pas des thèses ou des articles ardus, des livres à contenu scientifique riche qui ont des répercussions sur la pensée ou la culture d’un pays ou sur celle de l’humanité. Un des derniers grands livres de science publié en France est peut-être celui de François Jacob, La Logique du vivant, une histoire de l’hérédité (Gallimard, 1970). On peut parier que ce livre de Vincent Courtillot aura le même impact, d’abord parce que son auteur ne cherche pas seulement à faire comprendre, mais aussi qu’il est animé d’ambitions littéraires, qui sont manifestes dans le titre même du livre. En 1864, Jules Verne a publié un roman d’anticipation qu’il a intitulé Voyage au centre de la terre et dans lequel il raconte justement ce qu’annonce le titre : le voyage de savants au centre de la terre, à partir du cratère d’un volcan islandais. En 2009, près d’un siècle et demi plus tard, Vincent Courtillot réécrit ce voyage, ce qu’il souligne dans son livre même, puisque chacun des vingt chapitres dont il est formé commence par un extrait, placé en exergue, du roman de Jules Verne, extrait en relation avec le sujet traité dans le chapitre. C’est donc à un exercice éminemment littéraire de reprise ou de réécriture qu’il s’adonne, exercice illustré par les innombrables reprises ou réécritures de l’Iliade (dont La Guerre de Trois n’aura pas lieu), de l’Odyssée (dont L’Enéide et Ulysse), de L’Avare, de Don Juan, etc. A la différence de ces reprises, celle de Vincent Courtillot opère un changement de domaine ou de niveau : à Jules Verne, le roman, la fiction, la littérature ; à Vincent Courtillot, la science, la connaissance, le savoir accumulé par l’humanité depuis plus de vingt siècles (Archimède, Eratosthène, Galilée, Humboldt, Montredon, etc.) ; au premier, l’imaginaire ; au second, des images du réel, parfois aussi belles que celles de l’espace, reconstituées grâce aux techniques de la tomographie par conversion des ondes sismiques en signaux colorés. Outre le patronage de Jules Verne, Vincent Courtillot place son livre sous le patronage de Tocqueville, pour demander à ses lecteurs une bienveillance libérale, et sous celui Fontenelle, auteur de l’Histoire des oracles (1686), dont le chapitre IV commence ainsi : « Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point », avertissement adressé à tous les prophètes du climat, qui vaticinent sur les causes et les conséquences dramatiques d’un phénomène dont la réalité n’est pas établie.

Les connaissances de Jules Verne en matière de géologie, de volcanisme, de tectonique des plaques, d’histoire de la Terre, de géochimie, de magnétisme, etc. étaient faibles, au mieux flottantes. Il en va tout différemment de Vincent Courtillot. Il expose non seulement les connaissances qu’il maîtrise, lui et les équipes qu’il a dirigées, et celles qui sont accumulées depuis un siècle par la « communauté » internationale des géologues, géophysiciens, sismologues, volcanologues, géochimistes, etc., mais aussi la genèse de ces connaissances : à la suite de quelles observations sur le terrain et de quels raisonnements elles ont été établies, en quoi elles ont été critiquées, comment elles ont contribué à éclairer l’histoire géologique de la Terre. Ainsi, la découverte du magnétisme a une histoire passionnante, qu’il résume par cette phrase latine magnus magnes ipse est globus terrestris : « le grand aimant est le globe terrestre  lui-même », et non le ciel, comme on le croyait dans l’Antiquité. Cette découverte s’est faite par étapes : d’abord les variations incessantes du champ magnétique ; puis les inversions de ce même champ, inversions complètes, au point qu’à des époques lointaines, le pôle nord magnétique s’est retrouvé sous l’équateur ; enfin l’origine de ce champ, qui se trouve au centre de la Terre, dans la graine solide et le noyau liquide faits de fer en fusion, porté à de très hautes températures et subissant des pressions quatre millions de fois plus élevées que la pression terrestre, une des fonctions de ce champ magnétique étant d’écarter les rayons cosmiques qui rendraient la vie sur terre impossible. Ou encore, Vincent Courtillot nous expose l’histoire de sciences telles la géophysique (la physique de la terre) ou la géochimie ou le magnétisme, et les grandes étapes à la fois conceptuelles et factuelles de la constitution de ces sciences, mais aussi la structure de la terre (le noyau, le manteau, la croûte), les matériaux dont elle est composée (beaucoup de fer en fusion dans le noyau liquide), mais surtout les grands épisodes qui ont façonné la Terre pendant 4,5 milliards d’années, et plus particulièrement les 500 derniers millions d’années de son histoire. La terre est une planète vivante : c’est une grosse machine thermique, dont le noyau atteint près de 6000° et qui se refroidit par convection, c’est-à-dire par la mise en mouvement d’énormes quantités de matières, les plaques de la croûte terrestre (tectonique des plaques et dérive des continents) et le magma (points chauds, éruptions volcaniques, traps, panache).

            Ce livre aborde aussi deux questions cruciales, le climat et l’extinction d’espèces vivantes. Vincent Courtillot montre que trois facteurs influent sur le climat : le Soleil, dont la chaleur varie dans des proportions importantes, ce qui explique les variations de température dans l’atmosphère depuis 4 milliards d’années, le quaternaire dans lequel nous vivons étant plutôt froid ; les changements légers de l’orbite de la Terre (elle peut se trouver plus ou moins loin du Soleil) ; enfin le refroidissement par convection de cette machine thermique qu’est notre planète. On a compris, au vu de cet exposé, que M. Courtillot compte parmi les « climato-sceptiques » qui sont interdits de participer au débat sur les causes du réchauffement : phénomène qui, selon lui, n’est pas avéré et qui, s’il était avéré, serait bien moindre que ce que la Terre a connu dans le passé ou la ramènerait au niveau de « l’optimum climatique du Moyen Age » autour de l’an mil, et dont les causes peuvent être innombrables, l’industrie et les transports n’intervenant que pour une petite part dans ces phénomènes. Quant à l’extinction avérée et datée d’espèces vivantes, dont celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, Vincent Courtillot observe qu’elle est concomitante de gigantesques éruptions ayant donné naissance aux « traps » du Deccan, dans l’Inde du Nord-Ouest (des millions de Km² de basaltes volcaniques sur plusieurs centaines de mètres), ces éruptions ayant projeté dans l’atmosphère des milliers de gigatonnes de soufre et de CO² qui ont rendu impossible la survie des énormes sauriens de l’époque, les extinctions d’espèces plus anciennes (ordovicien : - 440 millions d’années ; dévonien, - 360 millions d’années ; permien, - 250 millions d’années) ayant toutes coïncidé avec de gigantesques éruptions, qui ont tué d’innombrables espèces.

Depuis deux siècles seulement, le concept de climat est lié à l’atmosphère, aux nuages, aux températures, etc. Auparavant, il se rapportait à l’inclinaison de la terre, c’est-à-dire à de grandes questions de physique et de géologie. Le grand mérite de Vincent Courtillot est de nous le rappeler par une démonstration rigoureuse qui est aussi un enchantement de l’intelligence.

 

 

01 janvier 2012

Voeux

 

ALJ souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc. 

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, ces chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658.

 

En 2011, la NLF a eu 147.154 visiteurs qui ont lu 439.229 pages.

 

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19 décembre 2011

Hormone

 

 

            Ce mot, devenu usuel, nous paraît aujourd’hui aller de soi, comme s’il était dans la langue depuis des siècles. Il n’est rien de plus faux ou trompeur. Le mot a cent ans, ce qui est jeune pour un mot. Il est attesté en français depuis 1911, emprunté à l’anglais, où il a été forgé en 1904, à partir d’un verbe grec (ormao, orman) signifiant « mettre en mouvement », « exciter », « diriger ». C’est à cause de ce sens là, impliquant des restrictions importantes à la liberté des individus quand ils sont « agis » par leurs hormones, que ce verbe grec a été choisi pour former un mot du vocabulaire médical et de la physiologie désignant, comme l’exposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), une « substance chimique élaborée par une glande endocrine (ou un groupe de cellules à fonction endocrine), déversée dans le sang circulant qui la transporte vers un appareil récepteur où elle déclenche une réponse spécifique, intervenant ainsi dans l’équilibre physiologique et psychologique de l’individu ». Les connaissances en biologie progressant, on a distingué d’innombrables hormones : femelle, folliculinique, génitale, gonadotrope, hypophysaire, lactogène, lutéinique, masculinisante, œstrogène, ovarienne, parathyroïdienne, sexuelle, somatotrope, surrénale, testiculaire; hormone de croissance; carence, déficit, excès, (hyper)sécrétion d'hormone; synthèse d'une hormone; doser, sécréter une hormone.

Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, et avec un sens voisin de celui qu’y donnent les auteurs du TLF : « substance sécrétée à faibles doses par une glande endocrine, et apportée par le sang jusqu’aux cellules d’un autre organe dont elle assure la régulation ». Les exemples du poulet et du veau aux hormones, dont les médias ont amplement parlé au cours des trois dernières décennies, contribuant au succès du mot, illustrent assez bien ce que sont les hormones, à savoir des substances qui agissent sur les êtres vivants, à leur insu ou contre leur volonté, peut-être l'avatar moderne du fatum antique.   

 

03 décembre 2011

Bardache

 

            Le mot, aujourd’hui « vieilli » selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) et dont l’existence est inconnue de la plupart d’entre nous, sauf peut-être de ceux qui ont la Correspondance de Flaubert comme livre de chevet, est emprunté à l’italien, lequel l’aurait emprunté sans doute à l’arabe (ou au turc ?) bardaj, « jeune esclave ». Cette origine est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « italien bardascia, « prostitué » ; lombard et piémontais, bardassa, « jeune garçon » ; on le tire de l’arabe bardaj, « esclave ». Elle est confirmée par les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) et par les académiciens (DAF, neuvième édition : « XVIe siècle, bredaiche ; emprunté de l’italien bardassa, lui-même de l’arabe bardag, « jeune esclave » »). On peut faire confiance à ces étymologistes, bien que le mot bardaj soit ignoré des dictionnaires bilingues consultés.

            En français, il est attesté, tantôt sous la forme bredache, tantôt berdaiche, tantôt bardage, à la fin du XVe siècle et pendant deux siècles, il semble avait été fréquemment employé, comme le confirment les nombreux extraits qui illustrent le sens de bardache (« mignon », « giton », « celui que se prête à des actes contre nature », « sodomite ») dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, ceux de Frédéric Godefroy ou d’Edmond Huguet. Ce sont, entre autres, des extraits d’Aubigné (« on l’eût habillé (Henri III), comme l’étaient ses bardaches » (de Henri III), de Jean de La Taille (« pour plaire a l’eunuque bredache »), Henri Estienne («ça a été une subtile invention de se faire permettre de mener des novices, pour sous ce titre avoir toujours ou un bardache ou une garce »), Bonnivard (« un jouvenceau qui se testonnait n’était que un bardaze »), Thévet (« si c’est un mâle, ils le font bardache, ce qui leur est fort détestable et abominable, seulement de le penser »), Bodin (« Quintus Flaminius sénateur romain fit tuer l’un de ses esclaves, sans autre cause que pour gratifier et complaire à son bardache, qui disait n’avoir jamais vu tuer d’homme »), Du Vair (« Clodius menait toujours avec lui une batelée de putains et de bardaches »), etc.

            Il semble que le mot ait été oublié dans les siècles classiques. Il n’est relevé que dans la cinquième édition du DAF, celle de la « Révolution », publiée en 1798 : « terme obscène, jeune homme dont les pédérastes abusent », et par Littré : « terme obscène signifiant mignon, giton ». Ce n’est pas le mot qui est jugé obscène (ce qui n’aurait aucun sens), mais la réalité qu’il désigne. Les auteurs du Trésor de la langue française en font un terme argotique : « jeune garçon dont les gens de mœurs levantines abusent ; synonymes mignon, giton et par extension, personnage d’allures efféminées ». Ils font suivre cette définition de la remarque suivant laquelle Flaubert a employé souvent ce nom (quatorze attestations dans la Correspondance) dans le sens de « mignon » ou de « giton », ou bien pour désigner un individu obséquieux, qui n’était pas nécessairement un inverti, ou bien encore pour désigner des amis, comme dans cet exemple de 1868 : « le philosophe Baudry a publié le premier volume de sa Linguistique, qui doit lui ouvrir les portes de l’Institut. Je dîne chez ce brave homme mardi prochain avec Littré, Renan et Maury. Quelle réunion de bardaches ! ». Les académiciens affinent la définition (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : le bardache a perdu son « obscénité » et il n’est plus nécessairement un jeune homme, mais un « homosexuel passif ». Cet adjectif passif aurait mérité une définition ou une explication.

            Aujourd’hui, la vigilance idéologique étant ce qu’elle est, c’est-à-dire acrimonieuse, inquisitoriale, bornée à force de bêtise, ce serait sans doute tenu pour un « dérapage » (nauséabond) ou une « insolence » (inadmissible) que de redonner une nouvelle jeunesse à ce bardache désuet…  

 

 

 

25 novembre 2011

Grands ensembles

 

 

 

            L’adverbe ensemble s’emploie comme un nom depuis la fin du XVIIe siècle. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), cet emploi est relevé : “ ensemble s’emploie substantivement pour dire ce qui résulte de l’union des parties différentes qui composent un tout ”, comme dans ces phrases : “ il y a de belles figures dans ce tableau, de beaux morceaux dans ce bâtiment, mais l’ensemble n’en vaut rien ”. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ajoute à cet emploi (“ union des parties dans un tout ; l’effet qui en résulte ”) le terme de musique, le terme militaire (“ cohésion qui est entre les parties d’un corps de troupe ”) et l’emploi d’ensemble au sens de “ totalité ” : “ l’ensemble des hommes qui peuplent la terre, l’ensemble des nations européennes, l’ensemble des ordonnances des anciens rois de France ”.

            Au XXe siècle, le nom ensemble s’étend à de nouvelles réalités, surtout sociales. L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est beaucoup plus long que celui du Dictionnaire de Littré ou que les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. La modernité pense en termes de totalité, d’assemblage, de cohésion. Elle a fait du mot ensemble, qu’il soit nom, au singulier et au pluriel, ou qu’il soit adverbe (“ ensemble, tous ensemble, tous ” des supporteurs de l’OM ou “ ensemble, tout devient possible ”, slogan d’un candidat à l’élection présidentielle), une de ses oriflammes, comme l’exprime assez justement Flaubert : “ car le monde, (...) forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps ” (1874).

Le nom s’emploie dans l’ameublement (“ ensemble Empire, Louis XVI ; la salle à manger est un de ces ensembles Renaissance ; ensemble de style, plaqué bois de rose, traité en ébénisterie ”) et surtout dans l’architecture, ou bien dans le sens de “ corps de monuments civils ” (“ ensemble architectural, immobilier, ces beaux ensembles comme la Place Vendôme, la Place de la Concorde ”), ou bien, précédé de l’adjectif grand, dans le sens de “ corps de bâtiments d’habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents ”. Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini, comme terme d’architecture, de la même façon : “ un grand ensemble, groupe d’immeubles d’habitation disposant d’équipements collectifs communs ”.

Le mot grand ensemble date du début des années 1960 : “ un second cercle de 12 km de rayon environ peut délimiter la zone d’influence GEH (grand ensemble d’habitation) situé à moins d’une demi-heure de trajet du centre. Dans cette zone, les habitants du grand ensemble peuvent être desservis en partie par les équipements généraux du grand ensemble ”. Voilà comment des architectes d’avant-garde, inspirés par le génial Le Corbusier, formalistes et progressistes à tout crin, ont construit en lieu et place de villes des “ paradis ” ou des mondes nouveaux, qui se sont révélés rapidement être des enfers. Ces architectes avaient beau être à l’avant-garde du progrès en marche, ils ont été sages : ils ont prudemment évité de s’installer, eux, leur famille et leurs descendants, dans ces “ paradis ”.

 

02 novembre 2011

Le massacre des Saints résistants

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage va marquer les décennies qui viennent.

 

 

 

 

 

30 octobre 2011

Post-littérature

 

 

De la post-littérature

 

 

George Steiner, Réelles présences, « les arts du sens », Gallimard, 1991 et Errata, récit d’une pensée, Gallimard, 1998 ; Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000 ; Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Ellipses, 2007 ; Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008 ; François Taillandier, La langue française au défi, Flammarion, 2009 ; Richard Millet, L’enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, nrf, Gallimard, 2010.

 

             Il est un sujet qui, depuis plus de vingt ans, est traité sous diverses dénominations, entre autres, « défaite de la pensée », « épilogue », « ère post-épistolaire » ou « post-littéraire » ou « post-humaniste », « grande déculturation » », « postmodernité », « post-littérature », par divers écrivains, Steiner, Sloterdijk, Renaud Camus, Finkielkraut, Taillandier, Millet, avec des modulations de l’un à l’autre. Ce sujet récurrent est celui de la post-littérature. Pour Steiner, l’épilogue, c’est ce qui vient « à la fin » (épi en grec) du « logos », c’est-à-dire la fin du langage et de ce Verbe qui était au commencement, et ce qui se caractérise par le langage devenu fou, qui est à lui-même sa propre fin et prolifère dans d’innombrables commentaires, ainsi que par la destruction de la culture et sa réduction au silence, commencée par les nationaux socialistes et les communistes et continuée en Occident par d’autres moyens, sous couvert de déconstruction, dans un cataclysme de commentaires et de délires verbaux. C’est aussi ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk nomme la « fin de la civilisation littéraire et postale » (Règles pour le parc humain, 2000). Les sociétés humanistes, celles qui placent l’homme au centre de leurs préoccupations et où les hommes sont éduqués par leurs semblables, tiennent la lettre, que l’on écrit, que l’on envoie et que l’on publie, comme l’ont fait Cicéron, Sénèque, Saint Paul, Mme de Sévigné, Montesquieu, Voltaire, etc., afin de communiquer avec leurs semblables, comme le modèle d’une société dont le centre est l’homme ; et il n’est pas insignifiant que cette ère nouvelle commence en même temps que la lente dégradation des services postaux et de l’abandon de la lettre, au profit du téléphone, du SMS, de la télévision, etc. comme mode de communication. Dans l’Enfer du roman, Richard Millet expose les raisons de fond pour lesquelles il se détourne de ce genre universel qu’est le roman, amplifiant les idées qu’il a exprimées dans Le dernier Ecrivain, dans le Désenchantement de la littérature et dans L’Opprobre. Une épigraphe résume ces idées : « La littérature, de tous les arts, apparue la dernière. Et un jour, sans doute, la première à s’éclipser » (Gracq). Le titre est expliqué dans le fragment 34, dans lequel Richard Millet rappelle que Borges, en 1957, tenait l’histoire du roman pour « achevée » et que celui-ci se perpétue dans un « mauvais infini » qui est « son enfer », à savoir « la production contemporaine elle-même, dans son nombre comme dans sa médiocrité mimétique ». Le roman, la narration, leur triomphe absolu, c’est ce en quoi s’absorbe la littérature et disparaît la langue littéraire. « La littérature, écrit Richard Millet, se retire du monde civilisé, comme la nature s’est définitivement éloignée de nous, ne nous laissant que des terres dévastées et des gens appliqués à jouer leur rôle d’humains », et si elle s’éteint, c’est « pour avoir noué avec le seul roman un pacte servile… la littérature ne pouvant plus rendre compte de sa propre disparition autrement que par l’inflation romanesque où s’achève l’immense songe qu’elle fut (et sinon le songe même, du moins une manière de s’y abandonner) ».

            Le triomphe du roman ouvre une nouvelle ère que Richard Millet désigne, dans le sous-titre de son livre, par post-littérature. Le préfixe post – est devenu d’un usage courant dans l’univers des idées, comme l’attestent postmoderne, post-épistolaire, post-humaniste, etc. Dans ces termes, il signifie certes « ce qui vient après » (le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature), mais aussi « ce qui nie » et renvoie au néant le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature : « Que nous soyons entrés dans l’ère post-littéraire se vérifie non seulement par l’inflation d’un genre hégémonique, le roman, mais aussi par la mort quasi clinique des autres genres, le théâtre, la poésie (eux-mêmes hantés par le roman comme celui-ci l’est pas le cinéma) et surtout ces textes dits inclassables dans lesquels réside souvent le meilleur de la littérature » (fragment 6) ; ou encore cette autre réflexion, plus insolente encore (fragment 211) :  « La disparition de la guerre en Europe (…) est concomitante de celle de la culture, donc de la littérature. La post-littérature est à l’expérience intérieure ce que l’humanitaire est à la guerre : un édulcorant éthique ». C’est aussi un édulcorant verbal ou langagier, la langue française, dans la post-littérature, perdant tout sacré et se transformant en mauvaises traductions de l’anglo-américain, langue dans laquelle triomphe la narration post-littéraire. « Ni Kafka ni Gracq ne pouvaient prévoir l’extraordinaire entreprise de désaffection des principes mêmes de la langue à l’œuvre dans la post-littérature et qui l’éloigne du sacré autant que de l’imaginaire » (fragment 257). A l’opposé de la narration mondialisée qui se développe à partir d’une matrice anglo-américaine, « le national », « contrairement aux idées reçues » (fragment 262), « garde ceci d’intéressant qu’il permet de s’interroger sur le sol, le sang, le natal, l’identité, autrement que selon la gnose antiraciste. Que la nation soit ruinée en tant qu’idée, ou idéalité politico-économique, ce n’est là qu’une suggestion du capitalisme mondialisé. En vérité, le national, dans la mesure où il n’épouse pas forcément la nation ou la patrie, suscite une rêverie des marges, des zones frontalières, des marches, des provinces oubliées, des confins plus ou moins perdus ou sensibles, et cette respiration entre le centre et la périphérie, le singulier et l’universel, par quoi la littérature trouve à se délocaliser, suffit à invalider la doxa éthique ». La nation évanouie, la langue rabaissée, la littérature reléguée dans les marges, il n’y a plus rien à opposer au triomphe du roman. 

L’Europe est entrée dans une ère nouvelle d’hyper-démocratie qui se caractérise par la lente disparition de la littérature ou par l’interminable discrédit dans lequel elle s’abîme. Notre univers mental n’est plus nourri de littérature. Quelle importance, objecterez-vous ? Sans doute.  Le problème ou le « hic », c’est que la France forme une nation façonnée par la littérature, où les lettres et la lettre, l’humanisme, les livres, le « commerce » entre semblables, c’est-à-dire le plaisir de la conversation, que cette conversation soit orale ou écrite, ont contribué à l’éducation de millions de Français depuis près de dix siècles. De fait, la France perd un de ses piliers. Dans la France libre, De Gaulle mettait sur le même plan l’épée et la plume : pour rendre aux Français leur liberté, il fallait une force armée (l’épée) et une pensée (la plume). La plume disparaît, l’épée est émoussée depuis longtemps. Il n’est pas étonnant que l’ère post-littéraire soit concomitante du lent effacement de notre pays de la scène internationale et du concert des nations, mais aussi du mépris dont il est accablé aussi bien à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur.

 

 

16 octobre 2011

Essor

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe essorer, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle pour désigner l’air libre (cf. Furetière, Dictionnaire universel, 1690 « Air découvert et libre qui cause de la sécheresse. Mettre du linge à l’essor ») ; puis il s’applique aux oiseaux : « Action de l’oiseau qui s’élève librement dans l’étendue de l’air ; il se dit particulièrement des oiseaux de proie, qui prennent l’essor, quand ils volent fort haut ». C’est la définition du Dictionnaire de l’Académie française de 1694, « vol qu’un oiseau de proie prend en montant fort haut en l’air et s’abandonnant au vent », à aujourd’hui, « élan, mouvement d’un oiseau qui part librement pour s’élever dans les airs » (DAF, neuvième édition).

Ce qui fait l’intérêt de ce mot, ce sont les emplois figurés, d’abord ceux de la langue classique : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales, quand son génie prend l’essor, il fait la plus belle poésie du monde » (Furetière) ou : « il se dit figurément d’un jeune homme qui tout d’un coup se tire de la sujétion de ses parents pour être en liberté » et « on dit aussi figurément donner l'essor à son esprit, à sa plume, pour dire parler ou écrire avec quelque sorte d’élévation et de liberté » (DAF, 1694).

C’est à compter du début du XIXe siècle que la métaphore idéaliste de l’essor s’étend à des réalités matérielles, qui, grâce à cette onction, sont guindées au niveau des activités de l’esprit humain : « il se dit figurément de l’action de débuter en quelque chose avec énergie, avec hardiesse et liberté ; les arts, l'industrie, prirent bientôt leur essor » (DAF, 1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi cet emploi : « développement qui a quelque chose de rapide comme le vol de l’oiseau ; essor des sciences, des arts, de l’industrie ». Avec la « révolution industrielle », la science économique se forge un vocabulaire valorisant, ce qu’elle fait en recourant cyniquement aux métaphores idéalistes. Dès lors, le succès du sens métaphorique d’essor est assuré, comme en témoigne l’entrée essor du Trésor de la langue française (1971-94) : « mouvement par lequel quelque chose se développe rapidement et progresse de façon soutenue ; l’essor démographique, économique, industriel, du commerce et des techniques, d’une ville, d’un pays », ou comme en témoignent ces citations, la première de J-B Say, le fondateur de la science économique moderne (« les entraves compriment l’essor de la production ; le défaut de sûreté la supprime tout à fait », Économie politique, 1832), la seconde d’un spécialiste de l’histoire économique (« l’essor du capitalisme libéral et l’énorme accroissement du volume du commerce international au XIXe siècle coïncident avec la stabilité de la monnaie », 1968). Cette trompeuse génération sémantique entre idéalisme et matérialisme est dévoilée par les auteurs du Trésor de la langue française qui exposent le sens d’essor dans la langue de l’économie après avoir exposé le premier sens qui se rapporte au développement personnel : « en parlant d’une chose ou d’une personne envisagée dans son développement, son évolution, de l’homme, de ses facultés, de ses idées, etc., fait de se donner libre cours, de commencer à donner sa mesure et de s’acheminer vers un épanouissement ». Il n’est pas certain que ces deux sens soient aussi étroitement liés que cela n’est dit, sauf à se référer à une conception toute matérielle du monde et de l’homme. Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), eux, prennent soin de distinguer le sens idéaliste (« figuré, favoriser l’essor d’un talent ; donner libre essor à son imagination, à sa fantaisie ») du sens étendu de l’économie : « par extension, progrès, développement, expansion, l’essor d’une entreprise, u ne industrie en plein essor, l’essor de la recherche médicale, l’essor démographique d’un pays).

 

12 octobre 2011

Emplettes

 

            Dans la NLF, ce mot au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante » est tenu pour vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94) et pour littéraire par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication). On en comprend les raisons : c’est le nom anglais shopping, employé dans la locution franglaise « faire du shopping », et très en vogue dans les milieux bourgeois ou chez ceux qui succombent aux mirages de la consommation (ou de la consumation ?), qui, en concurrençant inutilement, pour les seules paillettes de la frime, emplettes, faire des emplettes, faire une emplette, a rendu caducs ces mots et expressions, lesquels vont finir dans les oubliettes de la langue. Il a existé le verbe empletter, dérivé d’emplette et employé naguère dans quelques régions de France, qui a suivi le nom emplettes dans la voie de l’opprobre et de l’oubli. Voilà qui est fort dommage ! Les Français retrouveraient un peu de dignité s’ils décidaient de renoncer à shopping et à faire du shopping pour renouer avec emplettes, faire des emplettes et même empletter.

            Emplette est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme emploite et dans le sens d’usage ou d’emploi. Il est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition en 1694 et avec le sens « d’achat de marchandise ». C’est à compter de la sixième édition (1835) que les académiciens relèvent le sens figuré ou métonymique d’emplette, non plus l’action d’acheter, mais le résultat de cette action, à savoir « la chose achetée » ou la « marchandise ». Ces deux sens sont relevés par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Aujourd’hui en un sens plus restreint, achat de marchandises, d’objets de peu de conséquence ou d’usage et de service ordinaire » et « l’objet acheté ».

            Ce dont ce mot a pâti sans doute, c’est la concurrence avec acquisition et achat. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787-88), Féraud tente de les distinguer : « Emplette, acquisition, achat (synonymes) : ces trois mots ne sont synonymes que par l’idée générale qui leur est commune, mais ils n’ont pas le même emploi. On dit emplette, des petits meubles et des marchandises prises en détail ; acquisition, des meubles ; achat, de toute sorte de choses. Plusieurs confondent ces mots, surtout le premier avec le deuxième. Ils disent à un homme qui a acheté une terre : vous avez fait une bonne emplette ; et à celui qui a acheté une montre : vous avez fait une jolie acquisition. En transposant les mots, tout ira bien. L’Académie définit emplette « achat de marchandises ». Le dirait-elle des marchandises en gros ? Je ne le crois pas ». C’est à peu de chose près l’opinion qu’exprime Littré : « Achat est plus général qu’emplette ; il peut se dire non seulement des objets considérables, mais aussi des menus objets, au lieu que emplette ne peut se dire que de ceux-ci. J’ai fait l’achat ou l’emplette d’un chapeau ; mais j’ai fait l’achat et non l’emplette d’une maison, d’un domaine ». De fait, à force de désigner l’achat de petites choses, sans grande importance, le mot emplette a fini par devenir une de ces petites choses sans importance, franchissant ainsi le seuil d’où il a basculé dans l’oubli.

Pourtant, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française, tout n’est pas vieilli dans emplette. Certes au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante », le mot est en train de sortir de l’usage ; mais au sens métonymique « d’objet acheté », il n’a pas ou il n’aurait pas encore sombré dans l’oubli. C’est peut-être le moment de ressusciter emplette dans tous ses emplois et dans ses deux sens, propre et figuré.  

 

 

02 octobre 2011

Variole

 

 

Ce nom, emprunté au latin variola ayant le sens de « maladie infectieuse », est attesté en 1811 pour désigner la « maladie infectieuse, contagieuse, caractérisée par une éruption de taches rouges devenant des pustules, qui, après guérison, laissent des cicatrices indélébiles ». Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), il est pourvu de cette définition quelque peu sommaire, « nom que les médecins donnent à la petite vérole », laquelle, dans la huitième édition (1932-35), est plus consistante et moins fruste : « (terme de médecine) maladie générale, infectieuse et contagieuse, caractérisée par une éruption de boutons pustuleux, qui laissent ordinairement de petits creux dans la peau après la guérison ; on la nomme aussi petite vérole ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en avait donné une définition assez juste : « (terme de médecine) genre de maladie générale fébrile, avec éruption pustuleuse à la peau, qu’on n’a ordinairement qu’une fois, qui est quelquefois sporadique, et souvent épidémique ; elle est contagieuse et miasmatique ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent en scientificité : « maladie infectieuse et épidémique, très contagieuse, due à un ultravirus, caractérisée par des symptômes généraux plus ou moins graves (malaise, fièvre, vomissements, douleurs), par une éruption de pustules formant des croûtes qui, en tombant, laissent des cicatrices déprimées, notamment sur le visage, et ayant à peu près disparu de nos jours grâce à la vaccination ».

Il n’y a rien à dire de ce mot, dont l’histoire est établie et dont le sens s’est affiné à mesure que la connaissance de la maladie progressait, si ce n’est son étymon, latin évidemment, à savoir l’adjectif varius, dont dérive variola : « du latin varius, « varié », à cause des taches et boutons que cette maladie produit sur la peau », écrit Littré. A l’entrée varius, les auteurs de dictionnaires latin-français (Lebaigue, Gaffiot) indiquent les traductions suivantes : « qui est de différentes couleurs, varié, tacheté, bigarré, moucheté », « varié, divers, différent », « mobile, changeant, inconstant, capricieux ». C’est donc d’un adjectif de couleur ou indiquant des couleurs diverses ou des variations d’une même couleur qu’a été dérivé le nom de cette maladie, en vertu d’une ressemblance entre les symptômes de la variole et cet effet esthétique que produit la variation de couleurs. Voilà une dénomination propre à l’Europe classique, celle qui s’attachait aux apparences des choses et à l’expérience sensible du monde.

26 septembre 2011

Hantise

 

 

Le mot est ancien. Dérivé du verbe hanter signifiant « fréquenter un lieu », il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de « action de fréquenter un lieu » ou de celui de « compagnie, société, accointance » (« La hantise fait l’amour », Froissart ; « Messire Jacques de Harcourt, qui se tenait au Crotoy et faisait guerre aux Anglais, s’abstint fort d’avoir hantise de communication avec le duc de Bourgogne »). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694 : « fréquentation, commerce familier avec quelqu’un », « il se prend ordinairement en mauvaise part », ajoutent les académiciens) à la huitième édition (1932-35 : « fréquentation, commerce familier chez quelqu’un ; il ne se dit guère qu’en mauvaise part ; la  hantise d’un tel ne vaut rien », « il a vieilli » selon les académiciens). Les lexicographes actuels confirment la désuétude du mot, aussi bien les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli, fréquentation, commerce familier chez quelqu’un, lieu que l’on hante ») que les académiciens dans l’édition en cours du DAF : « Très vieilli, action de hanter un lieu, des personnes ; fréquentation habituelle ; la hantise des courtisans ne lui a guère été profitable ».

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que le mot a pris le sens figuré et psychologique moderne « d’obsession », sens attesté en 1860 chez Baudelaire, sinon le premier « moderne » du XIXe siècle, du moins celui qui a donné à moderne le sens qu’il a dans l’art et dans l’esthétique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n’était pas assez moderne pour relever ce nouveau sens. Il s’en tient donc à « action de hanter ; commerce familier ». En revanche, dans la huitième édition (1932-35) du DAF, ce sens moderne est glosé ainsi : « il se dit surtout aujourd’hui, au sens figuré, pour obsession, souvenir involontaire ou obstiné » et illustré de ces exemples : la hantise d’un souvenir, d’un air, d’une idée, d’un projet. Dans la neuvième édition, la définition est légèrement différente : ce n’est plus seulement un souvenir qui hante les esprits modernes, mais des idées, des craintes, des préoccupations, des fantasmes, en bref ce qui fait la vie de l’esprit : « préoccupation constante que l’on a d’une chose que l’on redoute (ce départ était chez elle une hantise ; la hantise de la guerre, de la maladie, de la mort, de l'échec), ce à quoi les académiciens ajoutent : « lorsque l’idée de crainte est moins nette, on dit plutôt obsession », faisant apparaître ce qui définit la modernité, non pas dans les réalités matérielles, techniques, tangibles, mais dans l’esprit même des hommes, à savoir des existences humaines qui se réduisent à des entrelacs de craintes, de peurs, d’échecs, de désirs non satisfaits, de mécontentements, d’obsessions. Et si l’homme moderne n’était fait que de hantises ou « d’idées, d’images, de mots qui occupent de façon obsédante » (TLF) son esprit ?

 

 

18 septembre 2011

Spirite et spiritisme

 

 

Ces deux mots sont empruntés à l’anglais ou à l’anglo-américain, langues de pays dont les habitants lassés des ingénieurs, des rationalistes, des techniciens, des ratiocineurs de toute sorte, etc. se sont enivrés, au XIXe siècle, en « pleine révolution industrielle », de communications avec les esprits frappeurs ou hurleurs ou dérangés, en faisant tourner les tables, annonçant en même temps Hugo et Breton. Ils sont attestés en 1857 dans Le Livre des esprits contenant les principes de la doctrine spirite de Kardec, espèce de druide et de barde mi prophète, mi poète voyant. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient un spirite pour une « personne qui prétend communiquer avec les esprits des morts par l'intermédiaire d’un médium » et le spiritisme pour la « superstition des spirites », laissant entendre par le mot superstition qu’il ne croyait guère que les vivants communiquent avec les morts ou avec les esprits. Il est l’un des rares lexicographes de la modernité qui exprime des réserves sur le spiritisme.     

            Les autres lexicographes modernes sont moins insolents ou moins audacieux, ou bien parce qu’ils entendent rester objectifs et ne pas prendre parti pour ou contre ces doctrines, ou bien parce qu’ils sont relativistes et que, pour eux, tout se vaut. Pour les académiciens (DAF, 1932-35), un ou une spirite est un « partisan (e) du spiritisme » qui « en admet les principes et en pratique les méthodes et les procédés », le spiritisme étant une « doctrine dont les partisans prétendent communiquer avec les esprits des morts, par le moyen d’un intermédiaire appelé médium ». Il en va de même des auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Adjectif, relatif au spiritisme et à ses adeptes » ; « substantif, adepte du spiritisme ; personne qui a la faculté d’entrer en communication avec les esprits », le spiritisme étant une « science occulte qui a pour objet de provoquer la manifestation des esprits par l’intermédiaire d’un médium » et « l’ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts ; l’évocation des esprits ».

            Cette relative complaisance envers les spirites et leurs croyances s’explique aisément par le fait que le XIXe et le XXe siècles sont façonnés par l’idéologie ou par les croyances socialistes et occultistes, le socialisme, science des sciences, subsumant toutes les sciences, allant de pair avec le spiritiste, la nécromancie, l’occultisme, les tables tournantes, la descente dans l’Enfer du Panthéon, c’est-à-dire son exact contraire ou son véritable jumeau. Pourtant, ce qu’il y a de plus éloquent dans cette affaire, ce n’est pas l’alliage entre le socialisme et l’occultisme, mais le fait que le spiritisme ait émergé dans des pays marqués par la révolution industrielle, comme si la communication avec les esprits était censée compenser l’arraisonnement du monde naturel et des êtres vivants par la technique et que les modernes préféraient parler aux esprits plutôt qu’aux machines.

 

 

13 septembre 2011

Gender Studies ? Etudes de genre ou de gendres, id est de beaufs qui ont fait des études

 

 

            Chacun sait que les « gender studies » sont désormais inscrites au programme des Sciences de la Vie et de la Terre ou SVT (dites naguère « sciences naturelles ») des classes de première des lycées français et que le mot gender se traduit ou est transposé dans la NLF des médias et des cultureux par genre. Les « études de genre », dit-on avec genre sans déterminant, et non « étude du genre » des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui aurait fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, conservé dans le formol, passéiste, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère au Dictionnaire Oxford (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English) : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Là, pourtant, n’est pas le problème, mais l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais de gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération et le sexe. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé que genre se soit dit gendre : ainsi au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien française d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie que pour quelques animaux : alouette est de genre féminin, même quand ce nom désigne un mâle. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque finale de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait : « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre sinon une étude de genre, du moins un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762).  

            Le genre, c’est de la discrimination et des classements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le confirme : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces », surtout dans les exemples qui illustrent ce sens : « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Les classements apparaissent dans le deuxième sens distingué par Littré : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Cette citation, extraite d’une Histoire des sciences (1957), illustre ces emplois : « c’est à Charles de Linné, savant suédois, que l’on doit d’avoir mis de l’ordre dans l’énorme matériel zoologique et botanique que l’on possédait à son époque » ou « répartissant le monde animé en classes, ordres, genres et espèces, il aboutit à un rangement plutôt qu’à une véritable classification, mais qui rendait les recherches plus faciles ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en pantoufles et robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois propositions assez banales (banales par rapport au corpus théorique du progressisme), du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou le choix sexuel d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts et qui se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques (pas des sciencieux comme Latour), Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat est dans l’ordre des choses. Le comique de l’affaire est le nombre infini de gogos qui se sont laissés prendre : des « inspecteurs » de SVT, des profs de sciences nat, des sciencieux et des cultureux, mais aussi quelques chercheurs, pas très nombreux, que l’on croyait vaccinés contre l’idéologie, Kahn et Picq, par exemple, dont la réputation de Tartarin des SVT est désormais bien établie. Ils sont les gendres de la grande famille idéologique - c'est-à-dire des beaufs, mais des beaufs instruits. 

 

 

09 septembre 2011

Spectre

 

 

Emprunté au latin spectrum, ce mot est attesté dans le premier quart du XVIe siècle pour désigner, comme c’était le cas en latin, une apparition : « imagination d’une substance sans corps qui se présente sensiblement aux hommes contre l’ordre de nature et leur donne frayeur » (1586).

C’est la définition de spectre dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « figure étrange et surprenante, qui apparaît quand on veille » (1694) ; « fantôme, figure surprenante que l’on voit ou que l’on croit voir » (1762) ; « fantôme, apparition d’un mort » (1932-35). C’est aussi celle de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « figure fantastique d’un mort, d’un esprit que l’on croit voir ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « apparition fantastique, généralement effrayante, d’un mort, d’un esprit »). Par figure, le mot s’étend à des personnes qui ressemblent physiquement à des spectres : « il se prend quelquefois pour toute sorte de fantôme » (DAF, 1694), « on dit familièrement et par exagération d’une personne qui est fort grande, have et maigre que c’est un spectre » (DAF, 1762), « figuré et par exagération, c’est un spectre se dit d’une personne maigre, pâle » (Littré, DLF), « personne très pâle et très maigre, évoquant une apparition par son apparence » (TLF). Il s’étend aussi à des choses : « spectre signifie figurément évocation, apparition effrayante, le spectre de la famine, de la guerre civile » (DAF, 1932-35), « image effrayante, peur obsessionnelle » (TLF).

            En 1671, Newton emploie le mot latin spectrum, non plus dans le sens de « fantôme, apparition, vision », mais pour désigner les « rayons colorés résultant de la décomposition de la lumière » (attesté en français en 1720 dans la traduction d’Opticks de Newton sous le titre Traité d’optique), l’audace verbale et conceptuelle ayant consisté à employer un terme qui n’a désigné que les fantômes ou des illusions des sens pour désigner des réalités physiques. Les académiciens relèvent ce nouveau sens à partir de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) : « en physique, on appelle spectre l’image colorée et oblongue que forment sur la muraille d’une chambre obscure les rayons de lumière rompus et écartés par le prisme ». Littré ne pouvait être en reste : « terme de physique ; spectre solaire ou, simplement, spectre, image oblongue, teinte des plus vives couleurs de l’arc-en-ciel et résultant de la décomposition de la lumière blanche qui traverse un prisme de verre ; cette image est formée de bandes parallèles diversement colorées et disposées dans l’ordre suivant, en allant de haut en bas : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet » (1863-77). Ce qui caractérise ce mot dans la langue du XXe siècle, c’est l’explosion de ses emplois dans la langue des sciences : « Spectre (solaire, visible), spectre (de la lumière blanche), image colorée comportant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, produite par la décomposition soit de la lumière émise par le soleil, soit de la lumière blanche (…, TLF). Le spectre peut être aussi atomique, cannelé, continu, discontinu, électrique, électromagnétique, magnétique, normal, éclair, d’absorption, d’arc, de bandes, de diffusion, d’émission, d’étincelle, de flamme, de fuite, de lignes, de masse, de raies, de réflexion, acoustique, biologique, de fréquence(s), (d'un antibiotique), d’activité (d’un bactériophage).

En deux siècles, spectre a basculé de l’imagination vaine, où il est resté confiné pendant deux millénaires ou plus, vers les sciences dures. Serait-ce une manière élégante de dire de la science (la science dure des chercheurs scientifiques) qu’elle est illusion ? Ce basculement abonderait-il dans le sens des thèses de la revue Social Texts et la théorie du gender (le gendre ou le beauf ?) ? Le débat a de quoi faire parler les épistémologues pendant des décennies.  

 

 

 

06 septembre 2011

Hanter

 

Pendant deux ou trois siècles, hanter a fait l’objet d’études, de remarques, de recherches, qui ont porté, non pas sur le ou les sens (Furetière, Dictionnaire universel, 1690 : « être souvent en la compagnie de quelqu’un, soit qu’on lui fasse des visites, soit qu’on reçoive les siennes (…) Il se dit aussi des lieux où on va ordinairement »), mais sur l’origine. Diverses étymologies ont été suggérées, versari, ventare, habitare, hantieren, verbes latins ou allemand qui ont un sens proche de celui de « fréquenter » (des personnes ou un lieu). Attesté au début du XIIe siècle, ce verbe, semble-t-il, est un emprunt à un verbe de l’ancien scandinave (la langue des Vikings) qui signifie « conduire à la maison », dérivé de heim « maison », fréquent en Normandie.

Quoi qu’il en soit, il a conservé le même sens, celui que Furetière définit, jusqu’au début du XIXe siècle. C’est « fréquenter » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ou encore « fréquenter, visiter souvent et familièrement ; il se dit des lieux aussi bien que des personnes (hanter le barreau, le Palais, les foires, les cabarets, les mauvais lieux) ; on dit proverbialement dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, pour dire qu’on juge aisément des mœurs d’un homme par les personnes qu’il fréquente ; on dit proverbialement qu’un homme a hanté les foires pour dire qu’à force de courir le monde, il est devenu fin et rusé » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35).

Au tout début du XIXe siècle apparait le sens « moderne », sous l’influence de l’anglais to haunt (emprunté au français) et à la suite du succès des traductions des romans de Mme Radcliffe. C’est toujours « fréquenter » un lieu, mais l’identité de celui ou de ceux qui fréquentent ce lieu a changé : ce ne sont plus des êtres humains, mais des spectres, des revenants, des spirites, des fantômes, des zombies, des esprits et toutes les autres forces occultes possibles et imaginables. Le lieu aussi a changé : ce n’est plus le Barreau, le Palais, les estaminets, les bordels, etc., mais les châteaux isolés, les maisons abandonnées, les cimetières, les manoirs construits à l’orée des forêts. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas ce sens, qui est enregistré dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1879) : « hanter se dit particulièrement en parlant des esprits qu’on suppose revenir de l’autre monde ou des êtres fabuleux qui, suivant les fictions populaires, fréquentent de préférence les endroits retirés, sombres (château, maison, bois, etc. hantés) » (même définition en 1932-35).

Il se dit partout que le XIXe siècle a (ou aurait) été le siècle de la « science », à cause du positivisme, des chemins de fer, du scientisme, de l’hélice, des progrès de l’hygiène, de la fin des croyances dans la génération spontanée, de la découverte des microbes ou des bactéries, du vaccin contre la rage, etc. Flaubert qui a tourné en dérision cette croyance dans Bouvard et Pécuchet n’était pas dupe ; Musset non plus. En réalité, ce prétendu siècle de la science a été celui des maisons hantées, des tables tournantes, des spirites, du retour des esprits, des elfes et des kobolds, des sorciers, des fantômes, des nécromanciens, de la poésie comme voyance, des magiciens du verbe et des choses – en bref, ce qui fait l’essence du XIXe siècle, c’est l’occultisme, mêlé d’ailleurs au socialisme. Le verbe hanter est emporté par ce maelstrom : lui aussi, il s’acoquine aux esprits frappeurs et aux tables tournantes. C’est « occuper de sa présence un lieu fréquenté ou désert, en particulier en parlant de fantômes, d’esprits » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « spécialement, en parlant des esprits, des spectres, des fantômes, apparaître habituellement dans un lieu » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Le siècle de l’occultisme est aussi celui de la psychologie, ce qui est dans l’ordre des choses, l’âme (la psyché) étant aussi bien cachée que les fantômes ou les esprits frappeurs : « occuper de façon obsédante la pensée, l’esprit, l’imagination, un moment de la vie de quelqu’un » (TLF, op. cit.) et « il se dit de ce qui occupe la pensée, tourmente l’esprit sans répit » (DAF, neuvième édition, op. cit.).

Il n’est pas rare que la langue condense en elle l’esprit du temps ou qu’en elle se cristallisent les croyances les plus bêtasses des hommes.

 

03 septembre 2011

Hommage à Mme de Romilly

 

 

            Si nous étions des contemporains de Démosthène ou de Quintilien et que nous dussions prononcer un discours en hommage à Mme Jacqueline de Romilly, nous proposerions sans aucun doute aux générations futures sa carrière, son œuvre, ses engagements publics, les « valeurs » qu’elle défendait comme des modèles à suivre et à imiter et nous tiendrions ce qu’elle a été dans sa singularité individuelle pour un exemple universalisable d’honnête homme ou de savant. En effet, tout est « exemplaire » chez Mme Jacqueline de Romilly : sa familiarité avec l’œuvre de ce grand historien et homme d’action qu’a été Thucydide (environ 460-395 avant notre ère), sa passion pour un savoir raisonné et systématique, son attachement vibrant et quelque peu intempestif à la Grèce ancienne, son goût de la vulgarisation, son engagement en faveur des humanités. De tous ces points de vue, les honneurs dont elle a été couverte, Collège de France, Académie française, innombrables décorations, ont couronné ses vertus et ses talents, conformément à ce qui fait l’essence de la France.

            Pourtant, on ne saurait commencer l’hommage qui doit lui être rendu sans évoquer au préalable le destin tragique de son père, Maxime David, ancien élève de l’ENS Ulm (promotion 1904, lettres), mort au champ d’honneur en 1914, et qui fait partie de cette génération de jeunes chercheurs, professeurs, écrivains très prometteurs qui se sont sacrifiés, en même temps que des centaines de milliers de paysans, pour sauver la patrie envahie. Mme de Romilly, née Jacqueline David, avait un an en 1914 ; elle n’a pas connu son père, mais, d’un certain point de vue, elle est restée fidèle toute sa vie à sa mémoire, faisant les mêmes études que lui (ENS Ulm, puis agrégation et doctorat), reprenant le flambeau abandonné et réalisant de fait le destin qu’une mort précoce a refusé à son père. On ne peut pas non plus oublier sa mère Jeanne, née Malvoisin, qui a commencé, veuve, une carrière d’écrivain qu’elle a menée, pour rendre hommage à son mari, sous le nom de Jeanne Maxime-David, carrière qu’elle a interrompue après 1945 pour  vivre dans l’ombre de sa fille. La connaissance et la littérature, voilà autour de quoi s’est ordonnée l’œuvre de Mme de Romilly, œuvre savante et œuvre littéraire, comme en témoigne Jeanne, le récit posthume dans lequel elle évoque les combats de sa mère.     

            On l’a compris sans doute, Mme de Romilly était trop attachée à l’Antiquité, au savoir désintéressé, à la compréhension du monde pour être « moderne » ou chercher dans les modernes des leçons de vie. Elle n’était pas spécialiste de la déconstruction, ni de la langue de bois, ni des grandes théories fumeuses auxquelles on fait référence pour cacher l’indigence de sa pensée, ni des dernières idées à la mode, ni de la science spectacle. C’est parce qu’elle vient d’une autre époque que la nôtre que son exemple a tant de valeur – une époque close où les élèves les plus intelligents d’une génération tenaient pour dignes d’eux de faire des études de lettres, lesquelles, il est vrai, étaient alors de véritables études, exigeantes, ardues, formatrices, conformes à l’idéal social de l’honnête homme cultivé, alors qu’aujourd’hui, dans notre époque de post-littérature et de post-culture ou même de post-savoir, les jeunes gens brillants se ruent sur le marketing pour vendre de la lessive ou sur les mathématiques financières pour fourguer aux  épargnants des « produits dérivés » - destin dérisoire.

            S’il est parmi les familiers de la NLF un lecteur qui n’a jamais ouvert un livre de Mme de Romilly, qu’il se précipite chez son libraire pour se procurer Pourquoi la Grèce ? (Editions de Fallois, 1992). Si le livre est épuisé ou qu’il ne soit pas réédité, il le trouvera dans une bibliothèque. C’est là que se trouve condensée sa pensée et qu’elle explique sa passion pour la littérature, la politique et l’invention de la démocratie, l’histoire, la tragédie, la philosophie de la Grèce antique, celle d’Athènes au Ve siècle, c’est-à-dire ce qui est tenu, à juste titre, pour les racines du monde occidental et pour une civilisation, à laquelle la nôtre, fort mal en point, doit tant. D’Homère à Thucydide et à Socrate ou à Euripide, ce que les Grecs ont essayé d’exprimer et de faire partager à tous les hommes, de quelque pays qu’ils viennent, à quelque culture qu’ils s’agrègent, quelque foi qu’ils professent, ce sont des vérités intemporelles, valables de leur temps et dans les lieux où ils vivaient, Athènes et la Grèce, mais ayant une valeur aussi pour nous, hommes d’aujourd’hui, et pour nous Français, qui ignorons presque tout de la Grèce antique. Pour exprimer des vérités intemporelles et accéder ainsi à l’universel, ils ont appris à se déprendre de soi ou à ne pas tout ramener à soi, à son ego, à son clan, à son groupe, à son identité comme on dit aujourd’hui, et préférer l’homme qui est dans chaque homme aux particularités qui font de lui un Français, un croyant, un athée, un blanc ou un noir, etc., c’est-à-dire, pour citer Mme de Romilly, « dépouiller (l’homme) de tout (le) poids des particularités sociales ou nationales, héréditaires ou culturelles » afin qu’il n’apparaisse que « comme le type même de ce qu’implique son destin ». C’est pour recueillir des « trésors pour toujours » que Thucydide raconte l’histoire des guerres du Péloponnèse : « A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira ; ils constituent un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment ». Il en va ainsi dans la tragédie. Andromaque n’est plus seulement la princesse troyenne qui fut l’épouse d’Hector et, butin de guerre, est devenue la captive de Pyrrhus ; elle est, chez Euripide, le type même de la mère angoissée qui redoute que le malheur qui la frappe, elle et les siens, ne s’abatte sur son fils innocent. On comprend ainsi pourquoi, au premier siècle de notre ère, le grec est devenu la langue de l’Evangile et que c’est par le grec que la religion du Christ est devenue catholique – c’est-à-dire en grec « universelle ».

            Enfin, cet hommage ne serait pas complet si rien n’était dit des engagements publics de Mme de Romilly, qui a mis son énergie et son prestige pour la « sauvegarde des enseignements littéraires », association qu’elle a fondée dans les années 1980, au moment où le pouvoir en place alors et le ministre Jospin, par la loi du 14 juillet 1989, ont décidé de liquider, non pas au nom de la démocratie, mais de la démocratisation, c’est-à-dire d’une vaste entreprise de déculturation des enfants de France, ces enseignements littéraires. Il faut reconnaître que, sur ce point comme sur bien d’autres, le « pouvoir » a gagné une première bataille, les enseignements littéraires étant à l’agonie ; mais Mme de Romilly n’a pas milité pour son temps ou, pour dire les choses plus exactement, contre son temps, mais pour les temps à venir, consciente qu’elle était de rappeler des vérités intemporelles, lesquelles, un jour ou l’autre, redessineront l’horizon intellectuel de la France.

 

 

29 août 2011

Hommage à Céline

 

 

 

 

Tout ou presque tout a été dit sur Louis-Ferdinand Céline, dont l’œuvre est étudiée dans les universités depuis des décennies par des spécialistes reconnus et qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathie avec - ou de complaisance envers - l’antisémitisme. Combattant courageux de la première guerre mondiale, son courage lui ayant même valu de figurer sur la couverture d’un numéro de L’Illustration en 1914, Céline serait sans doute aujourd’hui un grand homme, s’il n’y avait pas eu, dans les années 1930, une montée des périls, des menaces de nouvelle guerre et enfin l’explosion d’un second conflit entre 1939 et 1945, périls, menaces, conflit auxquels il s’est opposé de toute sa rage d’écrivain libertaire ou, sinon anarchiste, du moins anarchisant et anticonformiste, à jamais marqué par les horreurs de la première guerre, faisant porter la responsabilité du second conflit sur les juifs, c’est-à-dire non pas sur les bourreaux, mais sur les victimes, en fonction de la règle suivante laquelle il n’y a pas de bourreaux sans victimes. Pour lui, qui était pacifiste à tout crin et à tout prix, la guerre était le mal absolu. L’histoire lui a donné tort, comme elle a donné tort à tous les pacifistes des années 1920-30 qui ânonnaient dans les rues « plutôt la servitude que la guerre ». Ils ont eu la guerre, la servitude et le déshonneur. Ces pacifistes ont été absous, même ceux qui ont rallié Vichy, Tasca père, Védrine père, Jospin père, etc., même ceux qui depuis des décennies portent haut l’oriflamme du pacifisme : les Verts, les cocos, les socialistes, les plutôt rouges que morts, les opposants à la force de dissuasion, etc. Or, pour Céline, le déshonneur se poursuit et l’absolution ne sera jamais prononcée. Il est vrai qu’en 1945, il n’a pas fait repentance ou ne s’est pas vêtu des oripeaux du progressisme, comme tant d’autres, Cioran, Blanchot, Mitterrand, Grass, Mme Donnadieu, etc. qui sont célébrés, nonobstant leurs engagements « nauséabonds » du passé. Pourtant avant qu’il ne décharge sa rage sur les juifs, la « gauche » le reconnaissait comme un des siens. Il est vrai que ce qui fait l’essence de la « gauche », c’est qu’elle brûle très vite les idoles qu’elle a adorées, et inversement. Céline était médecin des pauvres, à une époque où aucun des pauvres qu’il soignait n’était assuré social, ce qui signifiait qu’ils consultaient le médecin à la dernière extrémité et que celui-ci n’était pas toujours payé. Il a soutenu sa thèse de doctorat en médecine sur Semmelweiss, ce médecin progressiste qui, le premier avant Pasteur, a montré que la fièvre puerpérale qui, dans les hôpitaux, tuait les femmes en couches leur était communiquée par les chirurgiens eux-mêmes qui allaient d’une autopsie à un accouchement sans même se laver les mains…

Enfin, Céline est un grand écrivain « de gauche », au sens où il s’inscrit dans la volonté des avant-gardes de trouver du nouveau, d’être modernes, de révolutionner les formes littéraires et ainsi de modifier notre perception du monde. Vu par Céline, le monde réel ne ressemble plus à celui des écrivains de son temps. Comment procède-t-il ? D’abord en adoptant à l’écrit une langue qui tient, par quelques traits, du français parlé, mais qui, contrairement à la langue de l’oral, est d’une extrême rigueur. Ainsi l’adverbe de négation ne … pas ou ne … point est souvent réduit à pas, point, guère, ne étant omis, comme c’est le cas dans la quasi-totalité des phrases orales, le procédé n’étant pas systématique : ainsi, dans ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit : « j’aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu’on m’entende pas du tout rentrer chez moi », mais « il n’y avait vraiment personne à rencontrer » ; ou encore, l’impersonnel il est souvent supprimé devant les verbes impersonnels : « faut faire tout le tour pour y arriver » ou « y a qu’à suivre », mais « tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière » ; ou encore les alliances hardies de mots (« marcher de temps et des pas »), l’emploi fréquent de ça à la place de cela ou l’omission, en plus du il impersonnel, du verbe impersonnel : « rien qu’en moi que ça se passait ». Ce n’est pas une langue fautive ou relâchée, mais une langue pensée, réfléchie, travaillée, dans laquelle, à ces faits qui miment l’oralité, se mêlent des constructions de la langue des siècles classiques, comme cet emploi des deux formes négatives placées de part et d’autre de l’infinitif, par exemple dans « fatigué de ne trouver rien », alors que la syntaxe du français moderne impose « de ne rien trouver ». L’intention de Céline, quand il forge cette langue littéraire inouïe, faite de reprises, de ruptures de construction, d’emphase, de clivages (« il en sortait encore quelques-uns des visiteurs, de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu’hier, les visiteurs »), est de faire art, en imitant, non pas la nature, comme le demandaient les écrivains classiques, ni des hommes en train d’agir, comme chez Aristote, ni le réel, comme dans le roman du XIXe siècle, mais le phrasé de la voix, le flux de l’oral, la parole vive. Cette intention est aussi celle des romanciers réalistes du XIXe siècle, mais uniquement quand ils rapportent au style direct les paroles d’un personnage - Balzac, l’accent alsacien ou germanique du cousin Pons ou du baron de Nucingen ou Maupassant, le patois des paysans normands. Chez Céline, ce ne sont pas les personnages dont les paroles sont rapportées dans une langue pittoresque, mais l’énonciation du narrateur, c’est-à-dire la source même du texte « littéraire », comme dans les premières lignes du Voyage au bout de la nuit : « Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade »…

On comprend que, lisant ces lignes, de nombreux écrivains et de nombreux romanciers, en particulier ceux de l’école populiste (« école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires »), aient été fascinés par Céline, d’autant plus que, chez lui, la condition humaine des années 1910-1930 est exprimée dans les plus anciens mythes littéraires. Ainsi, le retour de Bardamu dans la banlieue où il loge, Rancy, est décrit comme une descente aux enfers, avec tous les éléments qui caractérisent une descente aux enfers, la nuit, le cimetière, les morts, le lac à traverser, le nocher des Enfers, l’obole à donner, les cerbères qui aboient : « Quand on arrive, vers ces heures-là, en haut du Pont Caulaincourt, on aperçoit, au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière, les premières lueurs de Rancy. C’est sur l'autre bord, Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications… Et puis, ayant atteint la porte, à l’octroi, on passe encore devant le bureau moisi, où végète le petit employé vert. C'est tout près alors. Les chiens de la zone sont à leur poste d'aboi. Sous un bec de gaz, il y a des fleurs quand même, celles de la marchande qui attend toujours là les morts qui passent d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Le cimetière, un autre encore, à côté, et puis le boulevard de la Révolte ». Mais à la différence des descentes aux enfers de la littérature, qui sont source chez Homère, Virgile ou Dante, de lumières ou de dévoilement, il n’y a chez Céline que le désespoir ou la mort d’un enfant : « j’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien ». Pour toutes ces bonnes raisons, et d’autres encore, Céline figure dans le panthéon imaginaire des lettres, que ce soit celles de la France ou même du monde entier.  

 

            Il reste que, en cette année du cinquantième anniversaire de la mort de Céline, la République a décidé de ne pas inscrire, comme cela était, semble-t-il, envisagé ou même recommandé, le nom de Céline dans la liste des écrivains à « célébrer » en 2011 – plus exactement d’ôter de cette liste le nom de Céline, ce qui est une autre façon de ressusciter la damnatio memoriae de l’Antiquité. Non seulement le mort est mort, mais encore il est effacé de la mémoire des hommes. La question des commémorations n’est pas simple, d’autant plus que, de toute évidence, la République hésite entre deux mots (et maux ?) : célébration, qui est le terme officiel, puisqu’il existe une Direction des célébrations nationales aux Archives de France, et commémoration, mot utilisé par le Ministre de la Culture. Certes, les deux termes ont un sens assez proche, ne serait-ce que parce que l’un et l’autre appartiennent aussi (et surtout) à la langue de la religion catholique et à la liturgie : « la commémoration de tous les fidèles défunts est la fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et la « mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que la célébration est une « action liturgique » : la célébration (par un prêtre) de la messe, de l’office divin, d’un mariage (édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française). La République, en dépit de la laïcité qui la définit, a emprunté à la religion catholique des pompes, des cérémonies, des rituels, attestant que, même dans un ordre politique « sans transcendance », le sacré n’a pas été totalement disparu, non plus que toute vie de l’esprit. Commémorer, c’est se rappeler, ramener à la mémoire, ne pas oublier ; célébrer, c’est fêter. La commémoration n’implique pas une communion entre ceux qui commémorent et ce ou celui ou celle qui est commémoré ; la célébration, si. Pour ce qui est de Céline, ses lecteurs ou ses admirateurs ne demandaient pas une célébration, mais une commémoration – ne serait que pour rappeler qu’un très grand écrivain et un excellent homme peut devenir, dans des circonstances singulières, un affreux salaud – du moins dans ses délires. De ce point de vue, Céline n’est pas, pour ce qui est de sa paranoïa antisémite, un modèle à suivre, mais sa lente descente aux enfers, un peu comme celle du narrateur du Voyage au bout de la nuit (« dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien »), est pleine d’enseignements qui pourraient être opposés, sans trop se faire d’illusions sur leur efficacité, à tous ceux qui, dans quelque pays que ce soit, éructent leur haine des juifs, des sionistes, des chrétiens, des mécréants, avant de mettre leurs menaces à exécution. Mme Klarsfeld s’est rendue célèbre en giflant un chancelier de son pays, qui avait été nazi dans sa jeunesse. On ne sache pas que son époux l’ait imitée : et pourtant plusieurs hommes politiques français, et non des moindres (suivez mon regard), qui se sont illustrés dans la collaboration, auraient mérité un semblable déshonneur public, qui aurait sans doute mis un terme à leur carrière. La damnatio memoriae infligée à Céline est une purification : ainsi certains aimeraient que De Gaulle fût ôté du programme littéraire des classes terminales. Dans ces conditions, qui ou qu’est-ce qui pourra être célébré ou commémoré par la République ? Austerlitz ? C’est fini. Corneille ? Cela se fait en douce. Combien d’écrivains vont-ils passer à la trappe ? Qui va-t-on pouvoir célébrer ? BHL, parce qu’il pense bien en toute occasion ? L’Opinion est changeante ; chez elle, la Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole et aux idoles renversées peuvent succéder les maudits célébrés.

 

 

 

26 août 2011

Ecologie

 

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n’est pas un mot grec, mais un mot allemand. Les Allemands l’ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l’Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur de l’évolution des espèces et surtout de la sélection naturelle, propagandiste du pangermanisme, d’une classification hiérarchisée des races humaines, de l’eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c’est l’hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l’ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l’inquisition et que l’écologie qu’il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.    

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n’est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d’existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l’équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c’est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l’étude des relations réciproques entre l’homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l’ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, etc. On peut s’étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l’indignation convenue de tous ceux qui pensent bien.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n’est pas fait état de l’emploi d’écologie en politique, ni de l’existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s’ils accédaient au pouvoir, d’appliquer dans l’ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu’alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l’environnement) était d’un usage plus courant et plus largement répandu qu’écologie. C’est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu’a été créé le premier Ministère de l’Environnement. Les hommes politiques d’alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu’ils avaient constaté les horreurs qu’ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n’en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l’emploi politique du mot écologie. L’écologie ne se cantonne pas à « l’étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l’élimination des facteurs qui menacent l’équilibre biologique, etc. » (les tenants de l’écologie estiment que le progrès technique provoquera, s’il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l’homme et son milieu). C’est l’emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d’Haeckel, est au fondement de l’écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l’âne dans les associations d’idées dévoile le discours de l’inconscient. 

 

23 août 2011

Détecter, détection, détecteur

 

 

 

            « Ah que voilà des choses modernes et tout à fait comme il faut ! », dirait l’Idole des Jeunes, si, un jour, il s’égarait dans le maquis des mots - ce qui, ne soyons pas inquiets, n’est pas près de se produire. Ces mots sont modernes pour quatre raisons. Ils sont récents, ils sont anglais, ils ne sont enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et n’apparaissent que dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ils ont commencé à être employés par des techniciens ou des ingénieurs dont l’ambition était de faire savant. Le plus ancien des trois est détecteur, attesté en 1870 dans le Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, emprunté de l’anglais detector (attesté au milieu du XVIe siècle) et qui désigne, dès qu’il est employé en français une chose (« serrure de sûreté ») et une personne (« celui qui découvre »), sens qu’il a conservés dans la NLF : « appareil servant à déceler la présence d’un corps ou d’un phénomène caché et éventuellement à le mesurer » (Trésor de la langue française, 1971-94 : détecteur colorant, magnétique, radioélectrique, thermique; à contact, à cristal, à galerie, à jonction; de brume, de grisou, d’incendie, de métaux, d’oxyde de carbone, de particules, de température) et « au figuré, personne qui s’attache à découvrir quelque chose de caché » (idem, emploi illustré par cette phrase inoubliable qui n’a pas écrite par M. de la Palice, mais par M. Sartre, « philosophe » : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l’être, nous savons aussi que nous n’en sommes pas les producteurs », extraite, il est vrai, de Situations II qui est à la philosophie ce que les saillies de Bouvard et Pécuchet sont à la science).

            Les deux autres mots, le verbe et le nom d’action, sont plus récents encore. Attestés en 1929 dans le Dictionnaire Larousse du XXe siècle et en usage depuis à peine plus de quatre-vingts ans, ils semblent pourtant aller de soi, familiers et sans façon, comme s’ils étaient entrés dans la langue française dès son origine, si tant est qu’elle en ait une. La définition qui en est donnée en 1929 est « déceler » et « action de déceler ou de découvrir ce qui est caché ». Ce qui les nimbe d’une aura de bon aloi, c’est l’emprunt à l’anglais (to detect et detection) et leur premier emploi dans les discours techniques. Détecter, c’est (Trésor de la langue française) « déceler la présence d’un corps, d’un phénomène caché, à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » (une base, un gaz, une maladie, un minerai, les sous-marins, une trajectoire) et « par extension, découvrir par intuition, rendre perceptible ce qui est caché », comme dans cet exemple très bien pensant de Camus (Actuelles, 1944-48), qu’on croirait extrait d’un manuel d’inquisition moderne : « Il s’agit de détecter les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre » (Brrrrr, voilà qui fait froid dans le dos ! Quels sont les « signes de racisme » ? Le fait de porter des lunettes, d’être un intellectuel, de ne pas être noir, d’aller à la Messe ? Aux armes, policiers !), tandis que la détection est « l’action de mettre en évidence un phénomène peu perceptible à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » ou « l’action visant à découvrir une chose cachée" : les talents du showbiz qui feront tinter le tiroir caisse, les fouteux d’avenir, etc.

            Il existe en latin les noms detectio (« manifestation, révélation ») et detector (« qui découvre ») et le verbe detegere, detexi, detectum (« découvrir, dévoiler, révéler »), dérivé de tegere (« couvrir, recouvrir ») et le préfixe de – (qui indique un processus inverse), à partir desquels le français aurait pu emprunter ou fabriquer des noms et un verbe sans être contraint de les emprunter à l’anglais récemment, et cela dès les XIIe ou XIIIe siècles, comme d’ailleurs l’anglais l’a fait. Qu’est-ce qui l’a en empêché ? Personne, à moins que ces faits ne confirment l’hypothèse, avancée par certains linguistes ou grammairiens, d’une raideur congénitale ou originelle qui serait propre à la langue française.    

 

 

16 août 2011

Economie

 

 

 

En latin, oeconomia est attesté dans le De institutione oratoria de Quintilien au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Alors que la forme est empruntée du latin, le sens en français est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite. La noblesse d’Ancien Régime se démarque de cette vertu, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie, pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve; faire des économies ;. proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin, relevé par Quintillien, n’a pas disparu. Les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle « l’économie » de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’unité sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le grand économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »).

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ces propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer définitivement les deux sens en distinguant deux homonymes : économie au sens « d’art de gérer » et économie au sens « d’art de réduire la dépense ». Certes, le mot art sert à gloser les deux sens : longtemps, l’économie a été un savoir faire, une habileté, un acquis de l’expérience. Ces temps sont accomplis : elle est aujourd’hui une science et même la science des sciences. Il est naturel qu’elle soit séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien »), est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute. A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques, ce dont les économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux des hommes politiques qu’ils ont formés à cet « art de gérer ».

31 juillet 2011

Voyage en Indignistan

 

 

 

Orimont Bolacre, J’y crois pas ! Une réponse à Stéphane Hessel à la demande de Renaud Camus, David Reinharc et Parti de l’In-nocence, 2011, 32 pages, 3 € 90.

 

 

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et des indignés socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

 

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

25 juillet 2011

Terrorisme, terroriste, terroriser

 

 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Dérivés du nom terreur, plus exactement de la base savante de ce nom, ils ont été fabriqués en France en 1794  et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde, puisqu’ils sont en usage dans presque toutes les langues. Pendant près d’un siècle, ils désignent sans ambiguïté aucune, non pas des poseurs de bombe ou des illuminés qui tirent dans une foule désarmée, mais le « système de la terreur, pendant la Révolution française » (Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, article terrorisme) et un « partisan ou un agent du système de la terreur » (id, article terroriste). Quant au verbe terroriser, il est enregistré par Littré avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Dans une remarque, Littré critique l’emploi de terroriser à la place de terrifier, comme dans la phrase qu’il relève dans Le XIXe siècle du 3 novembre 1872 : « La mort de l’ouvrier a été causée par la chute qu’il a faite, en reculant, terrorisé, sur le bord d’une chaudière ». Littré précise : « Cela n’est pas bon. Terroriser veut dire non terrifier, mais établir le terrorisme, le système de la terreur ». Ces trois mots ont été fabriqués en 1794 pour désigner de façon univoque un système inédit de gouvernement, celui qu’ont imposé Robespierre et le Comité de Salut public, ainsi que les partisans ou les agents de ce système, quand sévissait la Terreur, comme l’attestent les académiciens dès 1798 (DAF, cinquième édition : « terrorisme, système, régime de la terreur » ; « terroriste, agent ou partisan du régime de la Terreur qui avait lieu par l’abus des mesures révolutionnaires »), Barré (Complément au DAF, 1842 : « (histoire) système de la terreur, pendant la révolution française »), Littré (cité ci-dessus). La consultation du Trésor de la langue française (1971-94, volume 16) confirme que le mot terrorisme désigne la « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », qu’un terroriste est quelqu’un qui « a soutenu ou appliqué pendant la Révolution française une politique de terreur » et que terroriser, c’est « soumettre au régime de la terreur au moyen de mesures d’exception prises par un pouvoir absolu ou par un gouvernement révolutionnaire ».  

 

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, ils l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards. 

            C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que ces mots, extrêmement déplaisants aux yeux des nostalgiques de la Révolution, ont été le champ de bataille d’une véritable « guerre sémantique » et ont fait l’objet de manipulations. Un de ceux qui contribué, avec ardeur et sans doute efficacité, à effacer le sens historique, premier, originel, véritable, etc. de terrorisme et de ses dérivés est Pierre Larousse. Dans le Grand Larousse du XIXe siècle, le mot est correctement défini : « régime de terreur politique », mais il est illustré d’un exemple lointain, qui n’a aucun rapport avec le terreau révolutionnaire où il a poussé : « le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Autrement dit, ce n’est plus du pouvoir qu’émane le régime de la terreur, mais c’est le pouvoir, impérial ou colonial, qui en est la cible et de la part de mouvements de résistance ou de libération. Ainsi est justifié l’emploi de ces mots par lesquels les puissances d’occupation (Allemagne nazie en France et dans toute l’Europe ; République française en Algérie ; etc.) désignent ceux qui veulent se libérer du joug imposé. Larousse pousse encore plus loin la manipulation sémantique dans la rubrique « encyclopédie » de l’article terroriste. Il prétend que cette dénomination n’a été appliquée aux révolutionnaires qu’après la chute de Robespierre et pour justifier que les royalistes (ou ceux qui avaient survécu aux Massacres de Septembre, puis à la politique de la terreur imposée à la France en 1793-94) égorgent dans les prisons où ils avaient été enfermés les derniers partisans de Robespierre. Autrement dit, ces « révolutionnaires » n’auraient été déclarés terroristes que pour légitimer des vengeances. 

 

C’est aussi par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe ou l’illuminé d’Oslo. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué des innocents au hasard, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes.

Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque de mépris. C’est de l’ethnocentrisme culturel. On efface leur singularité, en les ramenant à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils opprimaient. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font. C’est aussi s’aveugler sur les vrais dangers qui menacent la France et l’Europe.  

 

24 juillet 2011

Réhabiliter la peinture "pompier"

 

 

 

            Rien n’est définitif en histoire, même quand l’histoire traite de l’art, matière dans laquelle ce qui nous est et a été enseigné n’est pas écrit pour l’éternité, de sorte qu’il est probable que d’éminentes célébrités actuelles seront oubliées dans quelques décennies comme des inconnus d’aujourd’hui seront tenus après-demain pour des maîtres. Pendant trois siècles, les Italiens et les Français ont rejeté l’art gothique ou dit gothique par mépris et polémiquement, parce que cet art était supposé être propre aux Goths, autrement dit aux barbares, alors qu’il est une des formes les plus réussies de l’art français, y préférant l’art antique ou l’art classique inspiré de l’Antiquité. C’est Chateaubriand et les romantiques qui ont heureusement réhabilité cet art. Pendant près de trois siècles, un des plus grands peintres français (en réalité il était lorrain), Georges de La Tour, a été totalement oublié et ses tableaux attribués à d’autres, avant qu’il ne soit redécouvert dans la première moitié du XXe siècle.

De même, les peintres du XIXe siècle qui n’étaient pas impressionnistes ou qui ne tablaient pas sur la seule couleur pour faire surgir sur une toile des formes, restant fidèles au dessin, à la composition, au sujet, et qui maîtrisaient parfaitement leur métier appris à l’Académie, dans des Ecoles des Beaux Arts ou dans des ateliers de peintres expérimentés, ont connu le même sort que La Tour. A la fin du XIXe siècle, ils ont été nommés pompiers, à la fois pompeux, admirateurs de l’art antique, d’archéologie et de Pompéi, et soucieux de représenter tous les détails des casques et des costumes des soldats de l’Antiquité ou des siècles classiques, casques ressemblant à ceux des sapeurs pompiers de la seconde moitié du XIXe siècle : « L’artiste pompier n’est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants, c’est l’artiste prétentieux et vain qui use d’un style ampoulé, d’un style pompeux », écrit en 1984, dans Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, Jacques Thuillier qui a été l’un des premiers en France à protester contre l’injustice faite à ces peintres dits aussi académiques. De fait, leurs tableaux n’ont plus été exposés nulle part, sauf aux Etats-Unis d’Amérique, et ils ont été relégués dans les caves des musées, n’étant même pas mentionnés dans les ouvrages d’histoire de l’art écrits dans les années 1920-1970, toute la peinture du XIXe siècle se ramenant aux impressionnistes et à ceux des peintres antérieurs, comme Delacroix ou Turner ou Corot, qui pouvaient être tenus pour des précurseurs de l’impressionnisme. Les auteurs de dictionnaires valident cette ignorance méprisante quand ils définissent le sens de l’adjectif pompier : « Beaux Arts, adjectif et substantif, peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » ; et par extension « adjectif, qui est à la fois démodé, banal et ridiculement emphatique ».

Il faut rendre ici hommage au grand historien de l’art, Jacques Thuillier, né en 1928, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de la peinture française, de Georges de La Tour, de Nicolas Poussin, qui a réhabilité en 1984, quelque vingt ans après les Américains, l’art, dit pompier, dans un ouvrage admirable, assez bref, publié en 1984 aux P.U.F. sous le titre Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, ainsi qu’aux concepteurs du Musée d’Orsay qui ont eu le courage d’aller à contre-courant et l’audace, ou l’insolence, de sortir des caves des musées quelques-uns des tableaux de Thomas Couture, William Bouguereau, Alexandre Cabanel et Jean-Léon Gérôme, pour les exposer dans les salles du rez-de-chaussée, à droite, en face de ceux qui sont tenus pour faire ou avoir fait l’histoire de la peinture, Courbet, Corot, Cézanne, Manet, etc. Ces faits montrent que l’histoire de l’art, telle qu’elle est établie depuis un siècle environ, est hémiplégique, partiale et assez scandaleusement injuste à l’encontre des peintres taxés d’académisme, mais qui s’inscrivent dans l’histoire de l’art français ou de l’art le plus spécifique de notre pays, l’Académie ayant été fondée en 1648 sous le titre d’Académie royale de peinture et de sculpture, entre autres raisons, pour libérer les peintres de chaînes des métiers du Moyen Age et de l’Ancien Régime, corporations, jurandes et maîtrises, un des premiers directeurs de cette Académie ayant été le peintre Charles Lebrun. 

 

Les amateurs d’art qui ont visité le Musée d’Orsay entre le 19 octobre 2010 et le 23 janvier 2011 ont eu l’occasion et la chance, mais quarante ans après les Américains (exposition de Dayton, Minneapolis et Baltimore en 1972 et 1973), de voir enfin réunies dans un même lieu et admirablement bien présentées les principales œuvres de Jean-Léon Gerôme (1824-1904), le peintre, dit pompier, le plus haï, le plus méprisé, le plus méconnu de France, mais l’un des grands maîtres avec David et Ingres de la peinture dite académique, c’est-à-dire de la peinture la plus spécifiquement française qui soit ; et ils ont pu éprouver, devant des tableaux époustouflants de métier, de savoir faire technique, de maîtrise du langage de l’image, de culture, de sens du théâtre, une des émotions esthétiques les plus vives de leur existence, émotion exacerbée par le fait que les sources de cette émotion leur ont été longtemps cachées. Il n’est pas dans notre intention de rabaisser les impressionnistes, mais quand on voit les grandes compositions de Gérôme, on comprend que d’innombrables amateurs leur aient préféré des tableaux de Gauguin ou Cézanne ou Sisley ou Signac, qui leur ont paru moins difficiles à réaliser, plus à leur portée, plus simples, leur donnant le sentiment, sans doute faux, qu’eux, les amateurs, pourraient en faire autant, alors que la perfection du dessin chez Gérôme et son sens des volumes leur étaient inaccessibles, et surtout qu’il n’était nécessaire d’avoir suivi une longue formation en atelier pour étaler des taches de couleur vive sur une toile ; en bref, qu’avec Gérôme, l’art serait toujours une affaire de travail, de maîtrise, de long apprentissage, alors qu’avec les modernes, tout le monde pourrait être artiste, même l’homme de la rue.

Les principales qualités de sa peinture sont, comme chez tous les peintres de l’Académie et les professeurs à l’Ecole des Beaux Arts d’alors, la sûreté et la souplesse du trait, qui n’est jamais dur, le sens des volumes, le réalisme dans la représentation des corps (mains, pieds, bras, visage, coiffure, regard, etc.) toujours idéalisés, la volonté de traiter un sujet historique, mythologique, religieux ou social, comme le faisaient les écrivains ou les musiciens de leur époque, et surtout la précision archéologique avec laquelle sont restitués les costumes, les coutumes, les monuments, les décors de l’Antiquité ou ceux de l’Orient – toutes qualités qui sont déconsidérées chez les modernes.

 

 

 

 

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Jeunes grecs faisant battre des coqs, 1847

 

 

Ce pour quoi Gérôme mérite d’être réintégré dans le panthéon des peintres français, c’est son sens de l’image, c’est-à-dire son talent à mettre dans une toile de quelques mètres carrés un condensé de vérité et d’humanité, loin de la pompe qui lui est injustement reprochée, et de reproduire par la lithographie les images, afin qu’elles soient achetées par un large public, lequel, grâce à ces reproductions, a eu accès à quelques-unes des toiles les plus connues de Gérôme. De ce point de vue, il est un précurseur d’Andy Warhol, mais à la différence de Warhol, Gérôme ne se définit pas comme un « artiste financier ». Il n’a pas un goût du lucre ; il a seulement voulu réconcilier, grâce à son beau-père Goupil qui a diffusé ses lithographies, l’image et l’art : l’image qui a été pendant de longs siècles, en particulier sous l’espèce de l’icône ou de l’image pieuse, le seul contact que des millions de Français ont eu avec la peinture ou les arts plastiques et l’art proprement dit, traitant dans des compositions réfléchies des sujets à forte signification historique ou humaine, l’image et l’art ayant été longtemps pensés comme antinomiques.

 

Comme de nombreux peintres, écrivains, musiciens de son temps, Gérôme a effectué plusieurs voyages en Orient (Egypte, Syrie, Jordanie, Jérusalem, Liban, Turquie actuelle), d’où il a rapporté d’innombrables vues et tableaux, ce qui lui a valu a posteriori et lui vaut aujourd’hui encore l’accusation non fondée et purement fantasmatique de complicité avec l’impérialisme et le colonialisme. Rappelons qu’entre 1862 et 1881, et jusqu’en 1920, l’Orient qu’il visite est placé, l’Egypte en particulier, sous la coupe d’une grande puissance impériale et coloniale et soumis à l’ordre le plus injuste qui soit, mais que cette puissance impériale n’est ni la France, laquelle fait même figure de puissance libératrice potentielle, ni la Grande-Bretagne, mais l’Empire ottoman, et que Gérôme n’a jamais fait allégeance à cet Empire, à la différence de quelques autres écrivains orientalistes, lesquels, eux, échappent à la vindicte anticolonialiste ou postcoloniale. Les accusateurs de Gérôme reprennent à leur compte les thèses exprimées par l’Américain Edward Saïd (1935-2003), professeur à l’Université de Columbia et auteur en 1978 de De l’orientalisme ou l’Orient créé par l’Occident (traduit en français en 1980). La volonté de Saïd et de ceux qu’il inspire est de discréditer le point de vue et le regard des Occidentaux sur l’Orient, afin d’y ôter toute légitimité ; bref d’imposer un tabou symbolique qui pose que seul un musulman a le droit de parler de l’islam et un Oriental de l’Orient.

 

 

 

 

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Gérôme, Marché aux esclaves du Caire

 

 

Cette thèse totalitaire est source d’interdits ou de censure. On comprend qu’elle soit opposée à Gérôme, car ce dernier a peint dans les années 1860, lors de son premier voyage en Egypte, un chef d’œuvre de peinture, mais aussi de vérité dévoilée et « d’engagement », qu’il a intitulé Le marché aux esclaves. La scène, située au Caire, montre des marchands et des clients tâtant la dentition d’une femme nue à la peau claire, de type européen, serbe ou sans doute circassienne, puisque ces provinces de l’Empire ottoman étaient les lieux où étaient razziés des hommes, des femmes, des enfants qui étaient ensuite vendus sur les marchés d’Istanbul ou du Caire. Ce que montre Gérôme, et dans la vérité nue et horrible des faits, c’est que l’islam a légitimé et encouragé l’esclavage, non seulement la vente d’êtres humains, mais la razzias d’êtres humains, que l’esclavage a longtemps prospéré dans les pays d’islam, qu’il n’y est pas totalement éradiqué, et qu’il a pris des proportions inconcevables partout ailleurs, lesquelles, s’il avait touché la France pendant la même durée et avec la même amplitude, auraient condamné notre pays à l’enfer des nations maudites. Et si la femme en vente est nue, ce n’est pas, comme le prétendent les accusateurs de Gérôme, pour émoustiller le spectateur occidental ou exciter sa libido malade (d’ailleurs ce tableau n’a quasiment jamais été montré avant cette exposition), mais pour exprimer l’avidité pornographique avec laquelle les marchands d’esclaves et leurs clients s’approprient un corps, tenant la femme pour du ventre à mettre bas de la progéniture, comme ils s’approprieraient une chose avec laquelle ils espèrent gagner de l’argent. C’est le tableau le plus insolent, le plus fort, le plus vrai qu’ait peint Gérôme ; et ce n’est pas un islam pittoresque ou de pacotille qui est montré, mais un islam dans sa brutalité à nu. On comprend pourquoi, pendant un siècle, il nous a été interdit de voir les tableaux de Gérôme.

  

 

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14 juillet 2011

Musique

 

 

 

 

 

 

Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Or, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles semblent. Une consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté. Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.

Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique », « autre » que ce qui est donné aujourd’hui pour de la musique.

01 juillet 2011

La langue de l'E.N.A. est-elle le français ?

 

 

 

 

La Constitution de la Ve République porte dans l’article 2, depuis la révision de 1992, que « la langue de la République est le français ». A lire le rapport qu’a rédigé le président du jury du concours 2010 d’entrée à l’Ecole Nationale d’Administration, on peut légitimement en douter. Certes, nulle part dans le texte de la Constitution, le législateur n’a défini ou décrit ou caractérisé ce qu’il nomme le français. Mais cela n’autorise pas pour autant un haut fonctionnaire, chargé de recruter de futurs fonctionnaires, à s’affranchir aussi légèrement de la haute idée que les rédacteurs de la Constitution, écrite dans une langue admirable de rigueur et de précision, se font ou ont pu se faire de la langue de la République.

Les erreurs de langue, syntaxe ou vocabulaire, dont ce rapport fourmille, auraient fait tache, il y a un demi-siècle, sous la plume d’un haut fonctionnaire, au temps où De Gaulle n’hésitait pas à corriger le français incorrect de ses ministres ou à leur donner quelques leçons d’expression écrite. Certaines sont bénignes : les numéraux (trente) écrits en chiffres (« il y a plus de 30 ans ») ; l’emploi étendu et fréquent du verbe permettre, non plus au sens d’autoriser ou de donner la permission, mais de « rendre possible » ; l’emploi de la préposition en à la place de à (« en début d’année 2010 » pour « au début de l’année 2010 ») ; des tics de langage en vogue (« vivre une expérience » pour « faire une expérience » ou même « vivre le service public ») ; des métaphores absurdes (« mesurer la lourdeur d’une tâche ») ; les innombrables antécédents (« le professionnalisme de l’équipe du service du recrutement et des évaluations de l’Ecole qui organise ces épreuves ») qui rendent malaisée ou aléatoire l’identification de qui (qui organise ? L’Ecole ? Le service ? L’équipe ? Le professionnalisme ?) et que les grammairiens au XVIIe siècle recommandaient d’éviter ; le déterminant leur (« leur grande gentillesse ») qui représente un nom singulier (« l’équipe ») ; la construction ambivalente du nom en vogue respect (« un grand respect de chacun des candidats » : est-ce les candidats qui respectent les membres du jury, comme l’indique la construction, ou les membres du jury les candidats, comme semble vouloir le dire l’auteur du rapport ?), etc. Il est des erreurs de langue moins bénignes : l’emploi de surprise à la place d’étonnée (« j’ai été surprise de ne pas trouver de réponse à cette question » : personne n’a surpris la présidente en train de chercher une réponse) ; les tropes aventurés, dont cette synecdoque de mauvaise poésie : « ces compétences rassemblées ont permis de choisir » ; l’emploi fautif du déterminant possessif (« améliorer les conditions du concours et de sa préparation » au lieu de « et de la préparation qui en est faite ») ; des pour de devant un adjectif et un nom (« recruter de futurs fonctionnaires » et non « des futurs… ») ; le pronom démonstratif suivi d’un participe passé (« ceux remis aux candidats » pour « ceux qui sont remis aux candidats ») ; l’emploi étrange de questionnement à la place de question (« à mon questionnement, on me répondait que… ») ; l’absence d’accord du participe passé (« les échanges que j’ai eu sur ce sujet ») ; l’emploi impropre ou aventuré d’au-delà et de formalisés (« au-delà de tous ces critères bien formalisés, nous avons également unanimement considéré que… ») ; l’emploi de nature au pluriel, ce qui atteste que l’auteur du rapport ne comprend pas le sens de ce mot (« regrets majeurs… qui sont de natures très différentes ») ; la confusion entre le verbe voir et l’adverbe voire (« certains ont une origine rurale, voir paysanne ») ; etc.  

 

L’essentiel, pourtant, n’est pas dans ces « broutilles », mais dans la répétition des mêmes faits de langue, dont certains relèvent d’une expression infantile qui détonne plus que les erreurs de langue, qu’elles soient ou non bénignes et tout à fait dans l’air du temps, dans un rapport de haut fonctionnaire destiné à être lu par des milliers de citoyens. Parmi ces faits de langue, il en est un qui semble mettre à nu l’imaginaire ou la sensibilité de l’auteur du rapport : l’emploi répété, systématique, obligé, attendu des adverbes et des constructions de sens intensif. L’auteur n’est pas « heureuse », mais « très heureuse » ; elle n’est pas « surprise », mais « très surprise » ; elle ne remercie pas ses collaborateurs, elle ne les remercie pas « vivement », elle les remercie « très vivement » ; un CV n’est pas « intéressant » (adjectif qui a un sens aléatoire), mais « très intéressant » ; il n’est pas « intéressant » de faire ceci ou cela, mais « très intéressant » ; le travail d’équipe n’est pas « riche », mais « très riche » ; une situation n’est pas « regrettable », mais « très regrettable » ; les critères ne sont pas « sélectifs », mais « très sélectifs » ; l’image que les candidats se font de l’ENA n’est pas « conformiste », mais « très conformiste » ; la marge de manœuvre n’est pas « grande », mais « trop grande » (auquel cas, ce n’est plus une « marge », mais un espace sans limite) ; etc. Ces très et trop répétés sans cesse (comme diraient les « jeunes », ce rapport est « trop ») sont couronnés d’autres formes qui disent à leur manière la force des sentiments, l’intensité de l’engagement et même la grande quantité de qualités. L’auteur du rapport ne se contente pas de constater la « gentillesse » des équipes ou « l’attention » dont elles font preuve à l’égard des candidats, elle se croit tenue de les qualifier de « grande » et d’« extrême ». De la même manière, le travail n’est pas agréable, il est rendu « le plus agréable possible » ; le respect est « grand », la curiosité et l’efficacité ne sont pas mesurées en intensité, mais en quantité (« beaucoup de curiosité », « autant d’efficacité ») ; la conscience n’est pas seulement de la conscience, elle est, comme le respect, « grande » et même plus grande encore (« si grande conscience ») ; etc. Les jugements sur les copies des candidats semblent parodier les appréciations portées par les professeurs de collège sur les bulletins trimestriels. Certes « l’orthographe et la grammaire sont satisfaisantes », mais il n’est pas indiqué le plus important, à savoir ce qui justifie, dans l’orthographe et la grammaire des copies, la satisfaction des correcteurs, dont les jugements, si ces correcteurs écrivent aussi bien que le président du jury, devraient sans doute être revus. De même, « les introductions et les conclusions (sont) souvent insuffisantes », sans qu’il soit précisé ce dont elles manquent. Ou encore, « le niveau des connaissances est globalement « moyen », souvent insuffisamment précis », sans que l’on sache à quoi réfèrent ces adjectifs et l’adverbe insuffisamment.

 

Ces faits de langue, qui semblent propres aux adolescents, valent-ils pour une « signature » de fraîcheur ? Naguère, il était entendu qu’un fonctionnaire a le devoir d’accepter la mission qui lui est confiée, surtout si cette mission est une marque d’honneur, comme présider le jury d’un des plus prestigieux concours de recrutement de la République ou de la Nation. Désormais, il semble qu’une telle mission puisse être refusée ou que, si elle est acceptée, c’est pour de tout autres raisons que le service de l’Etat ou l’intérêt général, par exemple des raisons « militantes », comme attirer dans sa chapelle, à dire vrai minuscule (« « ma spécialité », le développement durable »), quelques hauts fonctionnaires, ou des raisons de curiosité journalistique : « comparer le cursus et les motivations des futurs énarques avec ceux de mes camarades et de moi-même, il y a un peu plus de 30 ans ». La même naïveté sous-tend l’établissement du profil du « haut fonctionnaire idéal ». Celui-ci doit avoir « un grand sens du service public », « une capacité de raisonnement et d’argumentation », de « l’ouverture d’esprit », des « capacités d’adaptation », une « belle « force d’âme » » (« savoir prendre position et exprimer des avis, faire des propositions et vouloir les défendre, être capable de « s’engager » en parole »), « une grande capacité à « entraîner » et donc à être un bon « manager » à la fois par son écoute et son attention aux autres, etc. » ; en outre, il doit « être dépourvu d’arrogance et de fatuité » et faire preuve « d’originalité et de créativité »… Que penser alors de l’incongruité de cette conclusion qui annule cet inventaire de vertus ? « En résumé (…), la définition du candidat idéal pouvait se résumer à une définition simple « celui ou celle que nous serions prêt à prendre dans notre équipe et avec qui nous aurions envie de travailler dans les années à venir » ! » Ce n’est pas d’un point d’exclamation qu’il faudrait clore cette définition, mais d’une dizaine de ces points d’ironie que Voltaire aurait voulu que l’on introduisît dans la ponctuation du français. Une des conclusions, à savoir « comme les jurys précédents, nous avons regretté l’usage de phrases stéréotypées sur les souhaits des candidats… », s’applique au rapport lui-même. Il semble donc que l’Etat ne soit plus ce monstre froid que l’on accuse d’être, mais une Mère universelle ; qu’il ne soit plus le seul détenteur de la violence légitime, mais un copain ou une copine ; qu’il ne soit plus le principal ou seul producteur de normes collectives, mais un médiateur ou un entremetteur ou un accompagnateur de la mondialisation.

 

Ce qui, dans ce rapport, a attiré l’attention des commentateurs, ce n’est pas l’expression écrite, plate, naïve et souvent fautive, mais le conformisme imputé aux candidats. Leurs « tenues » sont ou seraient des « uniformes » (costume cravate, tailleur noir, anthracite ou bleu marine) et elles ne sont même pas à « la taille » des candidats. Seuls quatre candidats ont échappé à l’uniformité en se vêtant « d’un corsage », de « deux vestes et une cravate colorées », d’un « pantalon de velours ». De cette uniformité de couleurs et de formes, l’auteur du rapport en infère chez les candidats une conception conformiste de la fonction publique, qui est ou serait confirmée par leur volonté « de plaire au jury », leur « refus de prendre position », de « donner un avis ou de faire des propositions », etc. Il est impossible de se prononcer sur le conformisme imputé aux candidats : est-il avéré ? Fictif ? Est-ce chez un fonctionnaire, qui a pour mission d’appliquer la loi, une tare ? Et qu’est-ce que le conformisme ? Quand un mot n’est pas défini, il est possible de l’appliquer à tout et à son contraire, de sorte qu’on est toujours le conformiste de quelqu’un, conformiste pouvant être décliné à l’infini en idiot utile, béni oui-oui, larbin, idiot de service, rebelle, etc. En revanche, si l’on définit le conformisme comme la soumission à des mots d’ordre répétés partout et par tout le monde, surtout par les puissants et dans les médias, alors, on peut dire que, si les conformistes étaient aviateurs, le président du jury de ce concours serait chef d’escadrille. Tous les poncifs du jour sont invoqués comme dans une cérémonie rituelle, en particulier la fameuse diversité, urgente et nécessaire, qui, seule, pourrait sortir l’Etat, la République, la Nation, la France des abîmes dans lesquels ils s’enfoncent lentement. La diversité se rapporte au sexe : il n’y a pas ou il n’y aurait pas assez de femmes admises à l’ENA. Pourquoi s’arrêter aux seules femmes et ne pas prendre en compte, conformément à l’infinie diversité des pratiques sexuelles, les homos, les bis et les trans-, les pervers et les perverses, etc. La diversité est géographique (beaucoup de candidats ont obtenu le baccalauréat dans une académie de province) et sociale : « origine rurale, voire paysanne », « milieux modestes », mais la très sainte diversité est gommée par la formations reçue, souvent à l’IEP de Paris. Elle est aussi ethnique, mais insuffisamment ethnique. Parmi les énarques de 2010, il y a « quelques enfants d’immigrés de première ou de deuxième génération » (il manque la troisième génération, comme dans les slogans ânonnés dans les rues) « en provenance de pays méditerranéens mais aussi d’Europe de l’Est », « mais le pourcentage reste faible », regrette le président du jury. Pour établir la diversité dans les faits, la solution est d’ouvrir le concours de l’ENA à tous les hommes, de quelque pays qu’ils soient ressortissants, et de les autoriser à rédiger dans une autre langue que le français. Très rapidement, la haute fonction publique ressemblerait à celle de l’ONU, de l’UNESCO, du FMI, de l’OMC ou de la FAO : 2% de Français, mais 20% d’arabes, 30% de Chinois ou de noirs, etc. Elle serait à l’image du monde : un kaléidoscope de costumes, de langues, de sexes, de croyances, de cultes, etc. Voilà qui devrait ravir Madame le président du jury.  

La République, est-il dit dans la Constitution de la Ve République, « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion ». On ne distingue pas les citoyens suivant leur « origine ». Apparemment, à l’ENA et dans la haute fonction publique, on ne lit pas la Constitution.

 

10 juin 2011

Saint : orthographe

 

à Amédée ou @@, lecteur assidu de la Nouvelle langue Française

 

 

Les académiciens se prononcent sur cette difficulté à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1835). En fait, ils n’émettent pas de règle ; ils constatent des usages :

« En général, écrivent-ils, le mot Saint prend une majuscule et se joint par un trait d’union au substantif qu’il modifie, lorsqu’il forme avec ce dernier un nom qui ne s’applique point à un saint, ou qui ne s’y rapporte plus que d’une manière indirecte : La ville de Saint-Germain en Laye; le village de Saint-Cloud ou absolument Saint-Germain en Laye, Saint-Cloud ; la rue Saint-Honoré ; le faubourg Saint-Jacques ; la porte Saint-Antoine ; l’hôpital Saint-Louis ; la prison de Sainte-Pélagie ou absolument Sainte-Pélagie ; l’ordre de Saint-Lazare ; une croix de Saint-André ; le poème des Saisons par Saint-Lambert ».

 

Les remarques de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) sont plus précises :

« Saint se joint par un trait d’union avec les noms de saint et signifie le jour où l’on célèbre la fête du saint ; il est féminin. La Saint-Jean, la Saint-Pierre, etc. L’église Saint-Germain, l’église Saint-Gervais, et, absolument, au masculin, Saint-Germain, Saint-Gervais, l’église qui est sous l’invocation de saint Germain, de saint Gervais. On remarquera qu’alors on écrit Saint avec une majuscule, la Saint-Jean, tandis que, quand on nomme le saint, on ne met ni majuscule ni trait d’union, saint Jean. Quand ces noms deviennent noms de localité ou autres, on les écrit comme pour la fête, c’est-à-dire avec un trait d’union et une majuscule à Saint : la ville de Saint-Germain, la prison de Sainte-Pélagie, la croix de Saint-André, l’ordre de Saint-Lazare, la rue Saint-Honoré, le faubourg Saint-Jacques, la porte Saint-Antoine ».

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les remarques sont plus complètes qu’en 1835 :

« En règle générale, le mot Saint placé devant un nom propre s’écrit avec une s minuscule quand il s’agit d'une personne mise au rang des bienheureux. Le roi saint Louis. Au contraire, il prend une majuscule et se joint par un trait d’union au nom qu’il modifie, dans tous les autres cas, où il forme avec ce dernier un nom nouveau qui ne se rapporte plus que d’une manière indirecte à un saint personnage. La ville de Saint-Germain-en-Laye ou absolument Saint-Germain-en-Laye. La rue Saint-Honoré. La porte Saint-Antoine. L'hôpital Saint-Louis. L'ordre de Saint-Lazare. Une croix de Saint- André. C'est aujourd'hui la Saint-Louis ».

 

Ce sont ces « règles » ou ces « usages » qui sont rappelés dans le Trésor de la langue française (1971-94) :

« Avec une minuscule et sans trait d’union devant le nom du personnage qu’il qualifie : saint Paul, saint Jacques; à cela, une seule exception: saint Louis ou Saint Louis (voir Larousse de la Langue française : « on écrit cependant Saint Louis avec une majuscule pour désigner Louis IX »).

Avec une majuscule et le trait d’union pour nommer la fête mise sous l’invocation du saint, une ville, une rue, une église, un ordre, etc. consacrés au saint : l’église Saint-Pierre, l'ordre de Saint-Louis, boulevard Saint-Germain ».

 

 

Selon les auteurs du Code typographique (édition de 1989), les mots saint, sainte, saints, saintes s’abrègent en St, Ste, Sts, Stes, avec t, te, ts, tes en exposant, « sur la demande de l’auteur  et seulement lorsque ces mots se rapportent à un monument, à un lieu-dit, à une rue… Lorsqu’ils désignent un nom de personne, ces mots doivent toujours se mettre au long ».

Pour ce qui est de l’usage ou non de la capitale à Saint, ces auteurs reprennent la règle énoncée dans le DAF en 1935 et dans le TLF.

  

12 mai 2011

La dernière des langues (suite)

 

 

La langue française selon Voltaire (L’Encyclopédie, article « français »

 

La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le dixième siècle; elle naquit des ruines du latin & du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d'abord le romanum rusticum, le romain rustique; & la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu'au temps de Charles le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l'Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romane prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadina, & quelques autres cantons, conservent encore aujourd'hui des vestiges manifestes de cet idiome.

A la fin du dixième siècle le français se forma. On écrivit en français au commencement du onzième; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du français d'aujourd'hui. Le roman de Philomena écrit au dixième siècle en romain rustique n'est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, & allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d'un usage journalier, & qui n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, sont de l'ancien gaulois ou celte, comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, & plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands, marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; & les mots latins furent tous abrégés selon l'usage & le génie des nations du Nord : ainsi de palatium palais, de lupus loup, d'Auguste Août, de Junius Juin, d'unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, &c.... A peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque qu'on avait si longtems parlée à Marseille.

On commença au douzième siècle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d'Aristote; & vers le seizième on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes : de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iltaque, empième, & tant d'autres. Quoique la langue s'enrichît alors du grec, & que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l'italien déjà perfectionné, cependant elle n'avait pas pris encore une consistance régulière. François premier abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin, usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort était réglé dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n'était ni noble, ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques & naïves, & très stérile en termes nobles & harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d'un usage plus relevé; & c'est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, & qu'Amiot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut point encore d'élévation & d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les Philosophes & les Médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble & plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, & acquit enfin dans le siècle de Louis XIV la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.

Le génie de cette langue est la clarté & l'ordre, car chaque langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques & latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule manière, Plancus a pris soin des affaires de césar; voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Coesaris Plancus diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui allongent & qui énervent les phrases dans les langues modernes rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, & enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l'italien & l'anglais; mais cette gêne & cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie & à la comédie, qu’aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées & de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur & une facilité qui plaît à tous les peuples; & le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits, qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.

La liberté & la douceur de la société n'ayant été longtemps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression, & une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse; mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot & de Montaigne : en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles & énergiques, & sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, & que la langue a été fixée.

Quelques changements que le temps & le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septième & du dix-huitième siècles serviront toujours de modèle. On ne devait pas attendre que le français dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant près de douze cents ans; & des maitres d'erreurs payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd'hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, & peut - être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd'hui à celui des Anglais en philosophie, peut-être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans dans la Littérature, & le premier sans doute pour les douceurs de la société, & pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu'on appelle improprement urbanité. 

 

08 mai 2011

La dernière des langues

 

Pour illustrer l'admirable ouvrage de Gilles Philippe, Le français, la dernière des langues, Histoire d'un procès littéraire (P.U.F., 2010), voici un article de Jaucourt, "langue française", extrait de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-72).   

 

Chevalier de Jaucourt (L’Encyclopédie, 1751-72)

« Dans notre prose ce sont les règles de la construction, & non pas les principes de l'harmonie qui décident de l'arrangement des mots : le génie timide de notre langue ose rarement entreprendre de rien faire contre les règles pour atteindre à des beautés où il arriverait, s'il était moins scrupuleux.

L'asservissement des articles auquel la langue française est soumise ne lui pas permet d'adopter les inversions et les transpositions latines qui sont d'un si grand avantage pour l'harmonie. Cependant, comme le remarque M. l'abbé du Bos, les phrases françaises auraient encore plus de besoin de l'inversion pour devenir harmonieuses que les phrases latines n'en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles; & de ces voyelles, l'e muet est la seule qui s'élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant: on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s'élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amènent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, et déconcertent son harmonie ; les expressions suivantes sont ce mauvais effet : l'amitié abandonnée, la fierté opulente, l'ennemi idolâtre, etc.

Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s'entrechoquent est désagréable dans la prononciation que nous faisons souvent de vains efforts pour l'éviter en prose et que les règles de notre poésie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l'aide de son inversion, au lieu que le français trouve rarement d'autre ressource que celle d'ôter le mot qui corrompt l'harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l'harmonie à l'énergie du sens, ou l'énergie du sens à l'harmonie; rien n'est plus difficile que de conserver au sens et à l'harmonie leurs droits respectifs, lorsqu'on écrit en français, tant on trouve d'opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.

Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons et en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles et ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie et de fécondité que nous ?

On a prouvé au mot inscription que la langue française était moins propre au style lapidaire que les langues grecque et latine. J'ajoute qu'elle n'a point en partage l'harmonie imitative, et les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n'est pas qu'elle n'ait différents tons pour les divers sentiments ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, et presque toujours la force d'imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance et sa pureté, on parvenait à lui donner la vérité de l'imitation, elle réunirait sans contredit de très grandes beautés.

Dans les langues des Grecs et des Romains, chaque mot avait une harmonie réglée, et il pouvait s'y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu'il fallait exprimer ; aussi, dans les bons ouvrages de l'antiquité, l'on trouve des descriptions pathétiques, pleines d'images, tandis que la langue française n'ayant pour toute cadence que la rime, c'est-à-dire la répétition des finales, n'a que peu de force de poésie et de vérité d'imitation. Puisqu'elle est dénuée de mots imitatifs, il n'est pas vrai qu'on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse et de vivacité qu'on le conçoit.

Le français manque encore de mots composés, et par conséquent de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette, tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent peuvent être appelés des diminutifs de choses, et non de terminaisons : bleuâtre, jaunátre, rougeátre, sont de ce caractère, et marquent une qualité plus faible dans la chose dont on parle. Ajoutons qu'il y a un très grand nombre de choses essentielles que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme sans s'avilir une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon.

(…)

Il est honteux qu'on n'ose aujourd'hui confondre le français proprement dit avec les termes des arts et des sciences, et qu'un homme de la cour se défende de connaître ce qui lui serait utile et honorable… On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porterait avec soi une image serait toujours digne d'être applaudi ; de là quelles richesses ne tirerait-on pas des arts, s'ils étaient plus familier ? Avouons la vérité : la langue des Français polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Disons tout, notre langue n'a point une étendue fort considérable ; elle n'a point une noble hardiesse d'images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvements qui pourraient rendre le merveilleux ; elle n'est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l'enthousiasme de la poésie ; une certaine douceur, beaucoup d'ordre, d'élégance, de délicatesse et de termes naïfs, voilà ce qui la rend propre aux scènes dramatiques…

26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.   

 

22 avril 2011

Célébrité et célébrités

 

 

Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».

            Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).

Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités. 

 

19 avril 2011

Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau

 

 

Comme beaucoup de Chiliens ou de jeunes gens d'origine chilienne, Calimero a cru que la France était la patrie des droits de l'homme où la liberté - dont la liberté d'expression - était sacrée. Mal lui en a pris. Ou, plus exactement, il a fait l'expérience de la vérité à ses dépens. Quel crime a-t-il commis ou, pour dire les choses plus justement, quel crime n'a-t-il pas commis pour être condamné à trois mois de prison avec sursis et à x milliers d'euros d'amende ? Car, en France, on peut aller en prison pour ne pas avoir commis ni crime, ni délit. Il a acheté un Coran, en a détaché deux pages, dont il a fait des avions en papier, qu'il a lancés, comme ceux du 11 septembre 2001, non pas contre deux tours, mais dans une cuvette, à laquelle il a mis le feu (un petit feu de rien du tout), et, pour éteindre ce feu, il a pissé dans la cuvette. Pour son malheur, il a filmé cette "performance", car Calimero se prend pour un artiste - pas n'importe quel artiste, un vidéaste -, et il a diffusé sa vidéo sur une web télé amateur. 

Chaque jour, des milliers de Français brûlent des papiers dans leur jardin ou de vieux journaux ou des livres dont ils ne savent que faire et qui ne valent rien. Personne ne fait d'eux des criminels. Pourtant, le vidéaste Calimero a été poursuivi pour incitation à la haine raciale. Oui, il s'est trouvé un procureur qui, pour tromper son ennui, a décidé de poursuivre l'artiste, ce qui implique flics, auditions, garde à vue, défèrement, procès, instructions, pièces à conviction, jugement, travail des huissiers.... C'est qu'on est en France, ex-patrie des droits de l'homme et feue la patrie de la liberté d'expression. Désormais les vidéastes savent qu'ils sont des criminels en puissance et qu'ils s'exposent aux pires avanies - au minimum à la Bastille.

 

Pendant une semaine, les chaînes de télévision, qui défendent toutes, mordicus, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, la liberté d'expression et l'art moderne, ont montré une photographie représentant un crucifix dans l'urine, signée de Serrano. On aurait aimé voir sur les écrans l'oeuvre de l'artiste vidéaste Calimero. Censure, aucun des vigilants de la liberté n'a osé la montrer. Le dénommé Lambert se targue partout de défendre l'art moderne et il a acheté très cher la photographie de Serrano. Mais, à aucun moment, il n'a proposé à Calimero de lui acheter sa vidéo. Tiendrait-il les vidéastes pour des sous-artistes ou pour des non-artistes ? Croirait-il encore à cette notion fasciste de hiérarchie des arts ? Le Musée d'Art moderne d'Avignon a exposé la photographie de Serrano. Pourquoi n'a-t-il pas exposé la vidéo de Calimero.

 

Oui, les deux artistes que sont Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau. Serrano ne monte que sur des yachts de luxe, Calimero sur des barquasses près de couler. A moins que ce qui les sépare sur l'échelle des valeurs artistiques ne soit tout autre chose, non pas leur art ou prétendu art, mais les sujets qu'ils traitent. De cela, il faut sans doute conclure que l'islam est tabou et le christianisme de boue ou que l'islam bénéficie de la clause de la religion la plus favorisée, alors que le christianisme ne mérite que les décharges publiques ou les fosses septiques. Cela veut-il dire que la France n'est plus laïque ? A quoi bon des débats sur la laïcité ? Les temps sont venus aussi de changer la Constitution de la Ve République pour y faire apparaître le nouveau statut de l'islam et l'interdiction de toute image d'avion en papier.

 

 

 

 

 

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18 avril 2011

Déterritorialisation

 

 

Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.

La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.

De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».

C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.

 

 

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15 avril 2011

Humanisme

 

 

 

Ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique à peu près par tout le monde. L’humanisme est l’horizon indépassable de notre siècle.

Humanisme est attesté en 1765 au sens de « amour de l’humanité », mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Entendu dans ce sens, il concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens « amour de l’humanité » et défini dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-1772) ainsi : « (Morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même ». Quant aux académiciens, ils le définissent comme le « caractère du philanthrope » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de « celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes ». Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent l’ancienne synonymie : « humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie ».

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle, comme un terme de philosophie d’abord, ayant le sens de « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon) et en 1877, comme un terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : « la culture des belles-lettres, des humanités » (exemples : « du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne » et « le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme »). Entendu dans ce sens, le mot est précis, mais anachronique, puisqu’il est formé en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles. Certes, cet anachronisme est compensé par humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de « homme érudit et lettré » qui s’adonne aux humanités. 

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : « théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même » (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la « culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études » et « le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles »), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi « attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent cette définition en ces termes : « doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité ». Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : « il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité ». « Large place à la violence » (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la « justice » (seule la mort est juste !), à la « liberté » (le Goulag pour tous), à la « vérité » (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : « il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé ». Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent   clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. « L’humanisme a prêché l’homme », écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : « l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu » - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de « l’homme sur l’individu » que perpétue l’humanisme, mais la primauté de « l’homme » sur « Dieu ». Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou « amour divin »), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

28 mars 2011

Hommage à Vercors

 

 

Vercors, Le silence de la mer, achevé d’écrire en octobre 1941

 

Werner von Ebrennac, l’officier allemand, s’adresse aux deux personnes qui sont contraintes de le loger, le narrateur et sa nièce.

« Je dois vous adresser des paroles graves… Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu (…), il faut l’oublier ». (…)

« J’ai vu ces hommes victorieux (comprendre : les nazis) (…) Je leur ai parlé (…) Ils ont ri de moi…

- Ils ont dit : « Vous n’avez pas compris que nous les bernons (comprendre : nous bernons les Français) ». Ils ont dit cela. Exactement. Wir prellen sie. Ils ont dit : « Vous ne supposez que nous allons sottement laisser la France se relever à notre frontière ? Non ? » Ils rirent très fort. Ils me frappaient joyeusement le dos en regardant ma figure : « Nous ne sommes pas des musiciens ! » (…) Alors j’ai parlé longtemps, avec beaucoup de véhémence (…) Ils ont dit : « La politique n’est pas un rêve de poète. Pourquoi supposez-vous que nous avons fait la guerre ? Pour leur vieux Maréchal ? » Ils ont encore ri : « Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasions de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons par nos sourires et nos ménagements. Nous en ferons une chienne rampante »

(…)

Ils m’ont blâmé, avec un peu de colère : « Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez (comprendre : combien vous aimez la France) ! Voilà le grand péril ! Mais nous guérirons l’Europe de cette peste (la peste : comprendre « la France »). ! Nous la purgerons de ce poison ! » Ils m’ont tout expliqué, oh ! ils ne m’ont rien laissé ignorer. Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques, manuels de dioptriques ou formulaires de cémentation… Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien ! »

Son regard passa par-dessus ma tête, volant et se cognant aux coins de la pièce comme un oiseau de nuit égaré. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, ceux où s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restèrent accrochés là et sa voix reprit, avec une violence gémissante :

« Rien, rien, personne ! » Et comme si nous n’avions pas compris encore, pas mesuré l’énormité de la menace : « Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! »

Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pénombre, comme une caresse désespérée.

« Ils éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »

Le silence tomba une fois de plus. Une fois de plus, mais, cette fois, combien plus obscur et tendu ! Certes, sous les silences d’antan, comme sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer, je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah ! rien qu’une affreuse oppression… 

 

 

A votre avis, qui ou quelles associations politiques ont réalisé ce programme à partir de 1970 ? Les nazis ou Bourdieu ? Les Editions de Minuit ? Les sciencieux du social ? Le PS ? Les gauchistes ? Les maoïstes ? Le PCF ? Le NPA ?       

     

 

 

Vercors, Désespoir est mort, écrit en 1942, publié « en guise de préface » à l’édition du Silence de la mer et autres récits, Albin Michel, 1951.

 

En juin 1940, Vercors a 39 ans. Il est officier « de réserve ». L’armistice ne lui pas laissé le temps de se battre.

« Nous traînions nos gros souliers oisifs dans l’unique rue de ce village brûlé de soleil (sans doute dans le Sud-est de la France, puisqu’on y lit Le petit Dauphinois), où l’on nous avait cantonnés après l’armistice ». Alors, « il désirait la mort » : « nous étions quelques-uns à la désirer. Nous ne parvenions à voir devant nous rien qu’un abîme fétide. Comment y vivre ? »

Pendant les repas pris au mess des officiers, les discussions sont animées.

« Notre pauvre vieux brigand de commandant, conseiller général du Gard (et radical bon teint, soutien fidèle du Maréchal), présidait ces joutes », auxquelles trois officiers, dont Vercors, refusent de participer, préférant se taire, par décence ou désespoir. « Ce mess était à l’image de ce pays, où seuls les lâches, les malins et les méchants allaient continuer de pérorer ; où les autres n’auraient, pour protester, que leur silence ».