12 mai 2008

Controverse

 

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le nom controverse (du latin controversia, "mouvement opposé", "controverse", "litige"), attesté depuis le XIIIe siècle et employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s’emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique ("les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse ; les controverses de Sénèque") et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : "il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes". On croit que les auteurs de dictionnaires sont impartiaux et objectifs ou que le sens des mots est un domaine préservé de tout parti pris idéologique. Bien entendu, il n’en est rien. Les dictionnaires sont des champs de bataille : la guerre y fait rage, tout mot est une arme, tout sens un guet-apens. Pourtant, les académiciens ont un mérite : ils expriment ouvertement leurs convictions, ils n’usent pas de biais pour les dissimuler, ils affichent publiquement leurs préférences. Tout cela est plus loyal que les simulacres. En 1694, neuf ans seulement après la Révocation de l’Edit de Nantes, ils ne pouvaient pas se révolter contre l’Etat ; ils tiennent donc, comme presque tout le monde alors, la Réforme protestante pour une hérésie.

Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse. Dans L’Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l’article controverse, tranche : c’est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui la définit et la distingue de la dispute, c’est le contenu : la religion. Diderot en profite pour abonder (en partie ironiquement) dans le sens de ses "adversaires", les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, qui a été réédité plusieurs fois entre 1704 et 1771 : "on lit, écrit-il, dans le Dictionnaire de Trévoux qu’on ne doit point craindre de troubler la paix du christianisme par ces disputes, et que rien n’est plus capable de ramener dans la bonne voie ceux qui s’en sont malheureusement égarés : deux vérités dont nous croyons devoir faire honneur à cet ouvrage". Diderot pense au contraire que les controverses ont pour effet d’éloigner les esprits du christianisme. Il couronne cet éloge ambigu de ceci : "ajoutons que pour que la controverse puisse produire les bons effets qu’on s’en promet, il faut qu’elle soit libre de part et d’autre" (ce qu’elle n’était pas totalement au XVIIIe siècle).

Contrairement à Diderot, les académiciens continuent de distinguer deux types de controverse : "débat, dispute, contestation sur des questions où il s’agit d’opinions qui peuvent être soutenues de part et d’autre ; les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse" et "dispute qui se fait sur des points de foi entre les catholiques et les hérétiques ; étudier les matières de controverse, prêcher la controverse pour dire éclaircir dans la chaire les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les hérétiques" (1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788).

Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le nom hérétiques désignant les protestants, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, disparaît de la définition de controverse (en 1787, la liberté de culte a été rétablie) et qu’il est remplacé par le terme plus vague et plus restreint de sectes dissidentes, sans que soit précisé qui il désigne : "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi entre les catholiques et les sectes dissidentes" ; "prêcher la controverse : éclaircir, dans la chaire, les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les sectes dissidentes".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) résout la difficulté suscitée par la distinction de deux types de controverse, en faisant de la seconde une espèce de la première ou en hiérarchisant les sens, en général et particulier ou en large et étroit : "dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi". Ce qui faisait la définition de controverse selon Diderot au XVIIIe siècle n’est plus, un siècle plus tard, chez Littré, qu’un appendice. Il y a dans cette évolution le signe d’une déprise ou d’un éloignement : les points de doctrine, les questions de dogmes, les querelles théologiques ne concernent plus que quelques spécialistes ; les Français s’en désintéressent.

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens continuent à être distingués : "débat sur une question, sur une opinion, etc." et "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi". Par rapport aux éditions antérieures, le premier sens n’est plus renvoyé à l’Antiquité, mais il appartient au monde moderne ; et le second sens ne réfère plus aux querelles théologiques entre catholiques et hérétiques. Ce qui apparaît nettement dans l’évolution de ce mot, c’est l’inéluctable affaiblissement du sens religieux, lequel est compensé, comme dans les phénomènes de vases communicants, par la généralisation sociale de controverse. Ce n’est plus un exercice imposé par les rhéteurs grecs ou romains, les sophistes ou Quintilien, mais une forme de la vie en société. Les auteurs du Trésor de la langue française remplacent, pour définir ce qu’est une controverse, le terme dispute par discussion, qui fait social : "discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; par métonymie, ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat". Le sens classique n’est plus qu’un sens particulier, limité à la théologie, c’est-à-dire à presque rien : ce n’est même plus une dispute, mais un "débat sur les points litigieux de la doctrine". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent le grand courant qui éloigne la langue de ses anciennes rives religieuses. Ils définissent ainsi controverse : "débat argumenté et suivi (et non plus dispute) sur un fait, une opinion, une question ; une controverse politique, économique, scientifique ; cette œuvre a suscité de vives controverses". Ce sont les réalités de la société qui nourrissent la controverse. Le sens de "dispute" est réservé à la "théologie" : "dispute ayant pour objet une question de foi ; traiter un point de controverse". Le vieil exemple prêcher la controverse n’est plus cité ; il ne reste des anciens dictionnaires qu’étudier la controverse, expression reproduite sans être définie – signe qu’un monde ancien peu à peu s’abîme dans les profondeurs de l’oubli.

 

 

 

11 mai 2008

Sophistiquer

 

 

 

Emprunté du latin médiéval sophisticare qui a pour sens "tromper, falsifier, corrompre", le verbe sophistiquer est attesté chez Oresme, au XIVe siècle, au sens de "tromper par des sophismes" et à la fin du XVe siècle au sens de "frelater (un produit) en lui faisant subir quelque manipulation". Furetière (Dictionnaire universel, 1690), les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les encyclopédistes (1751-65) ne relèvent que le second sens, celui qui se rapporte aux tromperies sur les marchandises : "tromper, altérer les choses ; il se dit particulièrement des marchandises qui sont mélangées ou altérées par la malice des marchands" (Furetière, 1690) ; "frelater, falsifier une liqueur, une drogue, en y mêlant quelque chose d’étranger (le vin, les drogues précieuses, le bézoard, la laque, le lapis, la manne, l’ambre gris, etc.)" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "signifie mélanger, altérer des drogues et des marchandises, en y en mêlant d’autres de différente ou de moindre qualité ; il se dit particulièrement des remèdes et des drogues qu’on soupçonne n’être pas toujours sans mélange" (L’Encyclopédie, 1751-65).

Il faut attendre la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit relevé le premier sens, celui qui explique la formation du verbe en relation avec les sophistes, qui étaient censés, selon Socrate, abuser autrui par la parole : "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout" ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique sans cesse" (1798) ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout, sophistique toutes ses pensées ; il s’emploie aussi absolument : il sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1832-35) ; "subtiliser avec excès, user de procédés sophistiques, cet auteur sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1932-35).

A sophistiquer, entendu dans le sens philosophique de "subtiliser avec excès", Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait subir une inflexion éloquente. Dans les exemples qui illustrent ce sens, ce n’est plus la philosophie qui cherche à abuser ceux qui s’y adonnent en multipliant les sophismes, mais la religion. La première est ou serait source de lumière, la seconde d’obscurantisme, du moins dans le catéchisme positiviste et scientiste. Littré cite deux philosophes des Lumières, Bayle : "les rabbins appuient toutes ces chimères de passages de l’Écriture qu’ils tordent, qu’ils sophistiquent misérablement" et Voltaire : "on sophistiquait, on ergotait, on se haïssait, on s’excommuniait chez les chrétiens", alors que Montaigne, trois siècles auparavant, ne se faisait guère d’illusions ni sur la philosophie, ni sur la religion : "la philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée" et "les hommes ont fait de la raison, comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée".

 

Dans la langue moderne, sophistiquer finit par s’épuiser. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent le sens "altérer, falsifier (une substance ou un produit)" comme vieux (il est sorti de l’usage) et le sens philosophique ("utiliser des raisonnements, une argumentation sophistiques ; subtiliser à l’excès") comme rare. En fait, ces deux sens sortent l’un et l’autre de l’horizon de la langue. Mais sophistiquer n’en disparaît pas pour autant. Ce qu’il y a d’archaïque en lui, à savoir le désir de tromper autrui en lui vendant des marchandises altérées ou de l’abuser par des raisonnements tortueux, s’efface au profit d’un sens moderne, importé évidemment de la langue anglaise, où sophisticated a pour sens "having learnt the ways of the world and having lost natural simplicity" et "complex, with the latest improvements and refinements". On peut le traduire librement par "qui dit oui au monde moderne" et par "du dernier cri en matière de technique". Cocteau, en 1947, a eu l’intuition de cette modernité nouvelle : "au théâtre, le public m’effraie ; il tousse. Il bavarde, il juge, il " sophistique " selon le terme américain à la mode". Ces sens sont attestés un peu plus tard : "devenir de plus en plus complexe" (1968) et "soigner quelque chose avec recherche" (1970). Ils redonnent une nouvelle vie à ce vieux verbe français. Les auteurs du Trésor de la langue française le définissent ainsi, illustrant chaque sens par des extraits de la presse branchée et moderne : "rendre raffiné, sophistiqué" ("si l’homme moderne sophistique sa chevelure, c’est que la mode lui permet maintenant toutes les fantaisies", L’Express, 1970) ; "perfectionner techniquement, rendre de plus en plus complexe" ("la seule issue possible (...) c’est donc de spécialiser et de sophistiquer à l’extrême les systèmes de défense et les armements", Le Nouvel Observateur, 1976) ; et "devenir de plus en plus perfectionné, de plus en plus complexe" : "dans le contexte d’une économie qui tend à se sophistiquer, le flair des Libanais aura toujours sa place" (Entreprise, 1968). Le problème, c’est que les Libanais n’ont plus de place à eux dans leur propre pays.

Ainsi, la modernité a fait éviter à un vieux verbe, qui garde en lui des traces de la Grèce antique, la désuétude en le débarrassant de ses sens archaïques et en les remplaçant par des sens qui consentent à l’ordre nouveau.

 

07 mai 2008

Banaliser

 

Banaliser, banalisation

 

Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".

Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".

 

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".

Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.

 

 

03 mai 2008

Insérer

 

 

 

Emprunté du latin inserere "mettre dans, insérer, introduire", le verbe insérer est attesté en 1363 au sens "d’introduire un texte, une clause, un article, une phrase, dans un autre". En 1599, il est employé au sens de "greffer" et en 1636 dans le sens "d’ajouter un feuillet dans un livre".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux sens attestés en 1363 et en 1636 qui sont relevés : "mettre parmi, ajouter, faire entrer ; il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit" (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition). Les exemples cités dans ces trois éditions sont identiques : "il inséra un cahier, un feuillet dans ce livre là ; il faut insérer cette recherche, cette curiosité, cette pièce dans votre histoire ; ces vers ne sont pas d’un tel auteur, ils ont été insérés dans son poème ; il en faut insérer quelque chose dans votre harangue ; il inséra une clause dans le testament, dans le contrat, dans le traité".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, sont relevés le sens de "greffer" et de "vacciner" que prend insérer en botanique et en médecine : "insérer une branche, un œil, un bourgeon dans la fente d’une greffe ; insérer le virus vaccin sous la peau", ainsi que les emplois de ce verbe dans le vocabulaire des journaux, dont les lecteurs se multiplient au XIXe siècle : "insérer une annonce, un article, une réclamation dans un journal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; "insérer une greffe sous l’écorce", " vacciner" (Voltaire : "Mme de Montaigu verrait à Constantinople inoculer de petits enfants sur le pas des portes..., ces enfants se jouer avec le venin salutaire (le virus variolique) que ces femmes leur inséraient, et n’en être pas plus malades que l’on n’est à cet âge d’une dartre passagère"), "insérer une annonce, un article dans un journal" ; "s’insérer, être inséré, et, particulièrement, dans le langage de l’histoire naturelle et de l’anatomie, être attaché à, sur" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

L’article insérer du Dictionnaire de la langue française de Littré occupe un tiers de colonne petit format ; celui du Trésor de la langue française (1971-94) cinq colonnes grand format : en un peu plus d’un siècle, le nombre d’emplois et d’acceptions a été décuplé. En 1694, 1762, 1798, les académiciens jugent que ce verbe ne s’emploie que dans un domaine restreint, à propos des livres ou des discours écrits : "il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit". Selon les auteurs du Trésor de la langue française ("dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles"), les domaines d’emploi de ce verbe sont innombrables : insérer un billet dans une lettre, une feuille (volante) dans un livre, une lettre tendre dans un bouquet, un encart, des planches d’illustration dans un livre, des fragments ornementaux à la surface d’un objet, une cheville de bois entre la face et le dos d’un instrument de musique ; etc. et surtout les sciences ou les techniques : botanique, chirurgie, médecine, en anatomie, en mathématiques ("insérer des moyens entre deux termes d’une progression"), dans l’édition ("prière d’insérer").

De la science ou des sciences et des techniques à la société ou aux "sciences" sociales, c’est un tout petit fossé, à peine une rigole, qu’il était aisé de faire franchir d’un seul pas à insérer : de fait, insérer et son dérivé savant insertion (toujours sociale, évidemment) sont deux des mots fétiches de la nouvelle religion sociale, humanitaire et sans transcendance, dont les sciences sociales deviennent la théologie. Quand le verbe insérer est employé dans ce sens (ce qui est la règle), il a pour sujet un nom désignant une personne ou un groupe de personnes et pour complément un nom qui désigne la société ou l’une de ses émanations, ou un ensemble abstrait : insérer son fils dans un ministère et sa fille à l’Opéra ; "combien d’échanges entre le secteur public et le monde des partis viennent s’insérer dans la trame de la vie politique française, au ministère ou dans les assemblées" (1956) ; et, à la forme pronominale, s’insérer dans un ordre social, dans une tradition, dans le milieu social, dans le monde, dans le cadre proposé. A la forme passive, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, le verbe a pour synonyme "être intégré", autre verbe fétiche de la modernité sociale.

Il arrive que les académiciens résistent aux forces qui transforment la langue française en une réserve de l’idéologie en place ou en cours ou dominante, c’est-à-dire en un appendice des sciences sociales. C’est le cas pour ce qui est de la définition d’insérer dans le neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Il n’est pas fait la moindre allusion au sens social de ce verbe : "insérer un cahier, un feuillet dans un livre, une branche, un bourgeon dans la fente d’une greffe, des mesures dans un ensemble, une clause dans un testament, dans un contrat, une observation dans le procès-verbal, une annonce, un communiqué dans un journal" ; à ces emplois, les académiciens ajoutent le seul emploi en botanique : "s’insérer sur, être attaché sur, fixé à ; un muscle qui s’insère sur un os". Il existe ainsi des lexicographes assez lucides ou assez courageux pour ne pas se laisser emporter par la pression sociale ou par l’idéologie sociale bien en cour – celle-là même dont, espérons-le, la fin est proche et qui ne sera, dans un demi-siècle, qu’une épave pourrie arrachée au siècle des Ténèbres à l’agonie.

 

 

30 avril 2008

Autrement

 

 

 

 

Si l’on devait chercher une devise pour le siècle qui vient, c’est autrement qui convient le mieux, comme si cet adverbe concentrait en lui, ou dans ses significations somme toute banales (mais justement la magie vient de cette banalité), ce qu’ont été les vingt-cinq dernières années du deuxième millénaire et les quelques années du millénaire suivant. On a déclaré partout que, désormais, l’on gouvernait autrement, que, désormais, l’on pensait autrement, que, désormais, l’on s’habillait autrement, que, désormais, l’on voyageait autrement, que, désormais, l’on mangeait autrement, que, désormais, l’on militait autrement, que, désormais, l’on buvait autrement, que, désormais, l’on jouait autrement, que, désormais, l’on se divertissait autrement, que, désormais, l’on achetait autrement, que, désormais, l’on consommait autrement, que, désormais, l’on copulait autrement, que, désormais, l’on aimait autrement, etc. Il n’y a rien que l’on ne fît désormais autrement : écrire, draguer, parler, séduire, travailler, chercher un emploi, tout était autrement et cet autrement était tout. Il n’est rien qui ne fût pareil : à quoi d’ailleurs ? Une revue mensuelle a pris pour titre Autrement ; une maison d’édition aussi ; une génération politique aussi. Les raisons commerciales autrement ont fleuri partout comme coquelicots dans un champ de blé ou comme volubilis autour des plantes qu’ils parasitent. C’est le retour de la génération spontanée.

Y a-t-il dans ce minuscule adverbe quelque chose de singulier, un sens caché, un sème fécond en sorte, qui puisse expliquer pourquoi ou comment il est devenu l’oriflamme d’une époque, d’une ou de deux générations, de publicitaires en folie et du millénaire nouveau ?

Non, il n’y a rien. Dérivé de autre, c’est un des plus anciens mots – et des plus banals aussi - de la langue française. Il est attesté circa 1100 dans La Chanson de Roland, où il a le sens de "sinon", qu’il a conservé. Au XIIe siècle, un nouveau sens apparaît : "d’une autre manière". C’est un des trois sens modernes. Dans le Roman de Wace (1244), ces vers annoncent le nouveau millénaire avec sept siècles d’avance : "Sont les villes et les contrées toutes ou autrement nommées que les ancêtres ne les nommèrent, qui premièrement les fondèrent". En 1690, dans son Dictionnaire universel, Furetière relève l’emploi de cet adverbe avec la négation et au sens de "pas plus" : "jusqu’ici pour obtenir des licences il ne fallait pas être autrement savant en droit", sens qui est peut-être dû, selon les historiens de la langue française, à l’analogie avec le dérivé d’outrer : outrément, au sens "d’exagérément, d’absolument".

Ces trois sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "d’une autre façon", "sinon, sans cela, à faute de quoi", "avec la négative pas, il signifie guère", mais aussi dans les quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "d’une autre façon ; pas trop, guère ; sinon"), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Autrement dit, depuis que cet adverbe est entré dans l’usage, ses sens sont restés stables. Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) n’ont observé dans la langue des XIXe et XXe siècles ou dans la langue actuelle le moindre changement dans autrement. Il est vrai que ni les premiers, ni les seconds ne sont sensibles aux dérives idéologiques (id est l’idéologie qui devient la religion unique des modernes) ou à la tectonique de la langue : ils y sont, ils en sont, ils y participent, ils les approuvent peut-être, ils ne les voient pas, ils n’en perçoivent pas le ridicule ou l’outrance ; de toute façon, ils sont trop sérieux pour s’amuser de la langue qu’ils observent ; donc ils ne voient presque rien.

 

Il est évident pourtant que l’immense succès d’autrement dans la pub la com les media, etc. est lié au triomphe moderne de cette basse idéologie ou philosophie à deux balles qu’est l’altérité. Les modernes veulent singer Rimbaud, non pas apprendre comme lui le latin ou écrire en latin, mais se spécialiser dans les trafics de tout : armes, mots, drogues, êtres humains, ou, plus prosaïquement, jouer aux petits nègres des forêts épaisses. Ils ont pour horizon indépassable l’Autre, mais l’Autre écrit avec un A majuscule. Ils versent dans l’Altérophilie. Ce sont des Altérophiles. Ils font tout Autrement pour ne plus être soi, pour ne plus rien devoir à Rimbaud et tout à Mandela. D’ailleurs, ils ne sont plus rien, ils n’aspirent plus à rien d’Autre qu’à vivre sous les tropiques, à se prélasser sur les plages de sable fin, à contempler les palmiers soulevés par les zéphyrs. Ils veulent être au Club Med toute l’année, même à Paris, même dans le métro. Leur rêve est que tout soit Autrement. On comprend que cet adverbe ne soit plus un adverbe, c’est-à-dire un petit mot sans importance adjoint au verbe, mais qu’il soit à la fois le sujet et le prédicat de toute phrase, ce en quoi se concentre et se dissout tout sens, quel qu’il soit. Tout est Autre et réciproquement, tout le reste n’étant que littérature.

 

29 avril 2008

Succursale

 

 

 

Cet adjectif et nom est un dérivé savant du latin en usage au Moyen Age : succursus au sens "d’aide, de support, de secours" et aussi, dans un cadre religieux, "de suppléance du service (pendant la vacance de la charge du curé)". Il est attesté comme nom en 1675 et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme adjectif qualifiant le nom église.

Les académiciens l’enregistrent dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) dans ce sens très restreint : "adjectif féminin, il ne se dit que d’une église qui est le secours d’une paroisse" ("église succursale"). La définition est reproduite quasiment telle quelle dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : "une église succursale : qui sert d’aide à une paroisse") et dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : "église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale") ; c’est à partir de 1762 que l’emploi de succursale comme substantif est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ("ce n’est pas une paroisse, ce n’est qu’une église succursale, ou absolument, une succursale ; alors il est substantif"), puis dans les éditions suivantes (1798 ; 1832-35 : "il s’emploie aussi substantivement ; une succursale ; le desservant de la succursale" ; 1932-35) et dans les dictionnaires de Féraud et de Littré.

Il semble que ce sens religieux et cet emploi ecclésiastique soient tombés aujourd’hui en désuétude et ne disent plus rien à personne, sinon aux spécialistes d’un objet qui appartient déjà à l’histoire : l’église. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition de ce sens est précédée de la mention vieilli : "église succursale, église adjointe à une église paroissiale devenue insuffisante pour accueillir les fidèles de la paroisse". Cette définition fait comprendre pourquoi succursale, entendu dans ce sens, est vieilli ou désuet : les églises paroissiales étant vides, les succursales n’ont plus de raison d’être.

 

Au début du XIXe siècle, apparaît un nouveau sens, commercial et social, que relèvent les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "il se dit quelquefois, par extension, d’un établissement subordonné à un autre, et créé dans le même but". Les exemples cités désignent des réalités sociales ou commerciales ou financières : "cet hôpital a une succursale, on a établi une succursale de la caisse d’épargne dans tel quartier, les succursales de la maison d’éducation de Saint-Denis, établie pour les filles des membres de la Légion d’honneur", ce qui confirme, s’il en était besoin, la force et l’ampleur du basculement de civilisation - d’une société ordonnée autour de la religion catholique à un ordre sans transcendance dont le seul horizon est le lien social ou humanitaire, le commerce, les finances - que révèle l’évolution sémantique de centaines de mots formant la NLF.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus sobre ou moins prolixe que les académiciens sur ce nouveau sens : il se contente de "par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet", sans préciser la nature de cet établissement (hôpital, maison de commerce, banque, institution scolaire, etc.), le seul exemple cité étant relatif à la banque (1867 : "la Banque est obligée par la loi d’établir des succursales dans tous les départements"). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces emplois sont exposés de manière détaillée : "établissement annexe rattaché à un établissement principal" (synonyme antenne) ; "commerce, établissement dépendant d’un autre, créé pour le même objet, mais jouissant d’une certaine autonomie" (synonymes agence, antenne, comptoir, filiale). Les exemples sont "ouvrir une succursale, avoir une succursale en Amérique, magasin, société à succursales (multiples), magasins d’alimentation à succursales de quartiers, succursale de banque, des succursales (à Londres) de banques des dominions ou des colonies". La même évolution affecte le dérivé succursaliste, adjectif ou nom, qui a d’abord désigné le prêtre qui dessert une église succursale, puis a basculé dans le monde du commerce et de l’économie, pour signifier "relatif au système d’organisation du commerce de détail s’appuyant sur des magasins à succursales multiples" ou pour désigner le gérant d’un magasin dans une société à succursales multiples.

Dans l’histoire récente de ces deux mots modernes, se lisent donc comme à livre ouvert les lignes de force qui, dans la tectonique des civilisations, transforment la France en une vaste zone, prétendument sociale, mais entièrement vouée au commerce et à la finance.

 

 

28 avril 2008

Fructifier

 

 

 

Emprunté du latin fructificare, "produire des fruits, procréer", le verbe fructifier est attesté au XIIe siècle au sens "d’avoir des résultats", de "produire des récoltes ou des fruits, en parlant d’un arbre". Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1932-35 (huitième édition), deux sens sont exposés : un sens propre ("rapporter du fruit" de 1694 à 1878 ; "terme de botanique, produire du fruit", 1932-35 ; "produire des récoltes", "produire des fruits", neuvième édition, en cours de publication), illustré par les mêmes exemples ("quand les terres sont bien fumées, elles en fructifient davantage", dans toutes les éditions ; et dans la neuvième "faire fructifier un champ", "cet arbre commence à fructifier") et un sens figuré, défini ainsi en 1694, 1762, 1798, 1832-35 : "il se dit plus ordinairement dans le figuré et signifie produire un effet avantageux", et illustré par les mêmes exemples religieux que voici : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes" (1694, 1762, 1798). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens : "fructifier se dit plus souvent au figuré qu’au propre : rapporter du fruit" ; "une terre bien fumée fructifie davantage", "l’Évangile a bien fructifié dans les Indes", "Dieu a béni son travail, son zèle, et l’a fait fructifier". Dans les éditions de 1832-35 et 1932-35 du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple de la fructification de l’Evangile aux Indes est supprimé, sans doute parce qu’il n’est pas tout à fait conforme à la vérité des choses (les chrétiens aux Indes ne représentant qu’une infime partie de la population de cet immense pays) et il est remplacé par deux exemples profanes : "les bons exemples fructifient", "vos avis, vos leçons ont bien fructifié".

 

Ce remplacement est l’indice d’un affaiblissement du sens religieux de fructifier et, plus généralement, de la lente disparition dans la France moderne de toute référence chrétienne, celle-ci étant peu à peu effacée par la référence sociale, le seul ersatz de transcendance disparue qui soit reçu désormais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui est positiviste et favorable au nouveau cléricalisme : non celui de l’Eglise, mais celui de la nouvelle religion sociale, ne relève plus l’emploi religieux du sens figuré de fructifier. Il se contente de "produire un effet, un résultat avantageux", l’illustrant de cet exemple de morale sociale, "les bons exemples fructifient", et citant un extrait de Bossuet qui développe la métaphore mystique de la fructification : "quant à la substance de la pluie, elle ne tombe pas moins sur les rochers et sur les lieux stériles que sur ceux où elle fructifie ; et ainsi, selon cette comparaison, Jésus-Christ ne doit pas être moins substantiellement présent aux endurcis qu’aux fidèles qui reçoivent son sacrement, quoiqu’il ne fructifie que dans les derniers".

Littré est aussi le premier qui relève le sens financier de fructifier : "produire des bénéfices, faire fructifier une somme d’argent", attesté dans un emploi ironique chez Boileau (Satires, 9) : "Vous verriez tous les ans fructifier vos vers" (la poésie vous rapporter de l’argent). Les académiciens en 1932-35 ne relèvent pas cet exemple, se contentant de "produire un effet, un résultat avantageux" qu’ils illustrent de deux exemples religieux et d’un exemple tiré de la morale sociale ("les bons exemples fructifient"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) abondent dans le sens de Littré. Le seul exemple religieux – biblique en l’occurrence - auquel il font référence est celui–ci : "faire fructifier la (les) vigne(s) du Seigneur, propager la foi". Sinon, les sens figurés qu’ils exposent sont tous profanes. C’est d’abord "produire un effet heureux, un résultat avantageux", illustré par un exemple tiré du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "les bons exemples fructifient" et par ces extraits de Marat : "Si Rousseau revenait à la vie, il triompherait de voir comment ses leçons ont fructifié parmi nous" (1791), de Green : "je n’ai pas accompli ma destinée ; beaucoup de choses devaient fructifier en moi qui n’ont rien donné" (1941) ; de Martin du Gard : "si le maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite" (1913). C’est surtout le sens économique et financier : "produire des bénéfices" ; "faire fructifier de l’argent, un capital, des économies, des revenus", comme dans cet extrait de Dumas : "las de voir dormir des fonds considérables en Italie, (...) il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions", ou de Montherlant : "son activité, disponible, s’employa donc à faire fructifier sa fortune par les méthodes de la bourse, telles que les comprennent et les pratiquent les gens du monde, en d’autres termes à se ruiner" (1934).

Il suffit de comparer ces deux derniers extraits, cyniques et amoraux, aux exemples qui sont cités dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 (cf. plus haut : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes") pour prendre conscience qu’au cours des deux derniers siècles, les Français ne vivent plus dans un pays qui était en partie désintéressé et encore fondé sur les forces de l’esprit, mais dans une sorte de zone où les seuls fruits qui comptent sont les intérêts de placements financiers ou bien les slogans de la morale sociale – ces derniers étant censés compenser la férocité cynique des premiers.

On aurait pu croire les académiciens rétifs ou rebelles : eh bien, non, ils font comme tous les autres, ils disent amen au monde tel qu’il est, ils font allégeance eux aussi. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils avalisent les leçons de Littré et du Trésor de la langue française : toute référence religieuse disparaît de l’article fructifier. Il n’y a plus, dans le sens figuré, que deux métaphores, sociale ("produire un effet, un résultat avantageux") et financière ("produire des revenus, des bénéfices ; son capital a fructifié ; faire fructifier ses économies"), toutes les anciennes références divines ou mystiques ayant disparu.

 

26 avril 2008

Dépérissement

 

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe dépérir, est attesté au tout début du XVIIe siècle. Les académiciens le définissent pendant plus de trois siècles de la même manière : "état de décadence, qui vient de négligence et de faute de soin" (1694, exemples : "toutes ses fermes, toutes ses métairies sont dans un grand dépérissement") ; "état de décadence ; le dépérissement de sa santé" (1762 : "toutes ces maisons sont dans un grand dépérissement, faute de soin ; le dépérissement de ses meubles, des effets de cette succession, des preuves contre un accusé") ; "état de décadence, de dégradation, de ruine" (1798 : "on dit en jurisprudence le dépérissement des preuves pour dire l’altération ou la perte de ce qui peut servir à constater un fait") ; "état de ce qui dépérit ou est dépéri" (1832-35 et 1932-35 : "le dépérissement du corps, de sa santé, de ces maisons, de ses meubles, etc.").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend les définitions qu’il a lues dans le Dictionnaire de l’Académie française : "état de ce qui dépérit ou de ce qui est dépéri", citant un extrait du mémoire de Vauban sur la dîme : "il apprendrait par ce moyen les accroissements et les dépérissements de ses peuples et ce qui les cause", et il ajoute ce sens : "délabrement, détérioration", rappelant ainsi que ce nom désigne d’abord un procès (une action) avant de désigner l’état qui suit l’accomplissement du procès. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent dans la définition de dépérissement l’action ("le fait de dépérir") du résultat ("l’état qui en résulte"). Quand le nom s’applique aux êtres vivants, il a pour sens "état maladif qui se manifeste par un affaiblissement, un amaigrissement progressif" ; si ce sont les choses que le dépérissement atteint, institutions, château, bâtiment, etc. il est une détérioration ou une dégradation : les choses vont à leur ruine ou disparaissent.

 

C’est dans ce sens qu’est employée par les marxistes, léninistes et autres maoïstes la célèbre expression le dépérissement de l’État - qui est le but à atteindre dans un pays sur lequel les communistes, bolcheviques et autres révolutionnaires ont fait main basse. Camus, en 1951 (in L’homme révolté), croyait à cette blague si fort qu’il consacre plusieurs pages pour y donner du crédit : "même si l’on admet que l’état prolétarien ne puisse avant longtemps disparaître, il faut encore, selon la doctrine, pour qu’il puisse se dire prolétarien, qu’il tende à disparaître". Ou encore : "Marx et Engels sont largement utilisés par Lénine pour prouver d’autorité que l’État prolétarien n’est pas un État organisé comme les autres, mais un État qui, par définition, ne cesse de dépérir". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens condescendent (il ont dû en avaler des couleuvres pour cela) à citer cet emploi qui date des temps anciens où les slogans martelés par des idéologues hallucinés dans des salles enfumées étaient la réalité vraie, la vérité scientifique, le futur assuré, etc. : "spécialement, le dépérissement de l’État, sa disparition progressive, selon la doctrine marxiste" (les académiciens auraient mieux fait d’écrire : "selon les marxistes" ou "suivant la doctrine marxiste").

Pourtant, c’est dans le Trésor de la langue française que la thèse du dépérissement de l’Etat est exposée, mais involontairement, dans sa vérité nue ou dans sa réalité crue, à condition d’entendre classes sociales dans "disparition des classes sociales", non pas dans le sens de "catégories", mais de personnes constituant ces classes : "dans la doctrine marxiste, le phénomène" du dépérissement de l’Etat est "dû à la disparition des classes sociales". On a fait disparaître par des moyens simples (balle dans la tête, gaz de combat, famine organisée, travail de bête de somme dans les glaces arctiques, déportation de peuples entiers) des classes sociales entières, des millions de paysans, ouvriers, prêtres, nobles, fonctionnaires, etc. L’extermination de ces classes sociales n’a pas entraîné la dépérissement de l’Etat, bien au contraire, mais son renforcement. La société a été confondue avec l’Etat et ce qui n’était pas l’Etat a été éliminé. En bref, le dépérissement de l’Etat est la fable la plus grossière qui ait jamais germé dans une cervelle humaine et qui, pour être dévoilée comme fable, doit être retournée : l’expression a exactement le sens contraire à celui qu’expriment les mots dont elle est composée.

 

 

25 avril 2008

Philologie

 

 

 

 

Le nom philologie, emprunté du latin philologia, "amour des belles lettres", lui-même emprunté du grec, "goût pour la littérature ou l’érudition", est attesté en 1486 au sens "d’amour des belles lettres et études des sciences libérales". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités (id est "archéologie"), d’histoire, et généralement de la critique et de l’interprétation de tous les auteurs ; en un mot, une littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs ; elle faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire". La définition est belle, mais elle ne limite pas le domaine de la philologie. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, la connaissance était encore étroite. Un homme seul pouvait faire de la philologie, ainsi définie. Aujourd’hui, ce serait de l’arrogance ou de la naïveté que de vouloir s’adonner à une "littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs". S’il avait vécu au XVIIe siècle, Arouet le Jeune aurait volontiers embrassé la philologie, telle que la définit Furetière, d’autant plus que l’exemple cité par ce lexicographe philosophe lui agrée parfaitement : "Eratosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, a été le premier qui a porté le beau nom de philologue, suivant Suétone, et de critique, selon Clément d’Alexandrie".

Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) restent fidèles à Furetière, dont ils reprennent l’essentiel de la définition, tout en exprimant leurs doutes sur la profondeur des connaissances traitées par une "science" aussi étendue : "espèce de science composée de grammaire, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, quelquefois même de mathématiques, de médecine, de jurisprudence, sans traiter aucune de ces matières à fond, ni séparément, mais les effleurant toutes ou en partie". En fait, l’auteur de l’article hésite entre deux extrêmes : la polymathie ("une espèce de littérature universelle, qui traite de toutes les sciences, de leur origine, de leur progrès, des auteurs qui les ont cultivées") et la grammaire : "elle n’est autre chose que ce que nous appelons en France les belles-lettres et ce qu’on nomme dans les universités les humanités ou humaniores littera", la ramenant à une partie de la grammaire : "elle faisait autrefois la principale et la plus belle partie de la grammaire". Les encyclopédistes ont conscience, et à juste titre, que la connaissance exige d’être divisée en de multiples champs, relativement restreints, et que le temps de Pic de la Mirandole, où un homme seul pouvait saisir tous les savoirs en un seul et même élan, non seulement est clos, mais encore qu’il n’était que pure illusion.

Les académiciens enregistrent philologie dans la troisième édition (1740) de leur Dictionnaire : "terme didactique, érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres et principalement la critique". Ils n’en font pas une polymathie, la restreignant aux belles-lettres et à la critique. Les autres auteurs de dictionnaires suivent cette leçon ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, particulièrement la critique" ; les académiciens ("érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et principalement la critique", 1762, 1798 ; "science qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et qui en traite principalement sous le rapport de l’érudition, de la critique et de la grammaire", 1832-35).

C’est au début du XIXe siècle qu’est attesté le sens moderne : "étude, science des langues". Peu à peu, la science se fragmente et diverses disciplines philologiques se mettent en place : en 1818, la philologie du moyen âge et la philologie classique ; en 1840, philologie comparée. Ce nouveau sens est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "étude et connaissance d’une langue en tant qu’elle est l’instrument ou le moyen d’une littérature", qui l’ajoute au sens ancien, sur la nature duquel Littré hésite : polymathie, comme Furetière, ou érudition, comme les académiciens : "sorte de savoir général qui regarde les belles-lettres, les langues, la critique, etc.", citant, pour illustrer ce sens un extrait de Rollin, qui reprend la conception de Furetière : "on entend par philologie une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, et quelquefois même de mathématiques, de médecine et de jurisprudence".

 

La gloire de la nouvelle philologie, comme "science des langues", a été de courte durée. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot, "terme didactique", désigne la "science qui, dans son ancienne extension, embrassait toutes les parties des belles-lettres". Les académiciens ajoutent : "cette science encyclopédique ayant vieilli, on tend à substituer à ce terme, dans l’étude des langues, les mots : linguistique, grammaire, critique des textes, grammaire comparée".

La consultation du Trésor de la langue française (1971-94) confirme la régression de la philologie, que les auteurs de ce dictionnaire semblent reléguer dans le siècle précédent : "surtout au XIXe siècle", écrivent-ils, c’est "l’étude, tant en ce qui concerne le contenu que l’expression, de documents, surtout écrits, utilisant telle ou telle langue". Saussure, dans le Cours de linguistique générale (1916), rappelle l’extension ancienne de la discipline, telle que la définissaient les académiciens du XVIIIe siècle ou même, mais dans une moindre mesure, comme une polymathie littéraire : "la langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique". Ernest Renan a peut-être été le dernier représentant de cette philologie-là. Dans L’Avenir de la science (1890), il écrit : "la philologie, en effet, semble au premier coup d’œil ne présenter qu’un ensemble d’études sans aucune unité scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à l’illustration du passé a droit d’y trouver place. Entendue dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que la grammaire, l’exégèse et la critique des textes ; les travaux d’érudition, d’archéologie, de critique esthétique en seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu naturelle". Hélas, non seulement ces "travaux" ont été exclus de la philologie, mais la philologie elle-même a été exclue (ou quasiment exclue) des disciplines universitaires, au nom de la spécialisation, de la science, de la recherche pointue, etc.

L’ambiguïté sémantique du mot et la situation confuse et de plus en plus marginale de la discipline qu’il désigne sont résumées un peu cavalièrement dans cet extrait : "comme le mot grammaire, le mot philologie est souvent employé de façon complexe et ambiguë en français" (1973) : on ne saurait faire plus sobre en matière d’éloge funèbre.

 

 

17 avril 2008

Racines

 

 

 

Quelques anthropologues, dont Marcel Detienne, spécialiste de la Grèce antique, tiennent (cf. Comment être autochtone, 2003 ; Les Grecs et nous, 2005) les racines pour un mythe, la recherche des racines pour une quête des origines et l’enracinement, dont Barrès fut jadis un chantre, mais dans un contexte singulier, pour une idéologie mythique dont le but est la célébration du groupe, de la lignée, de l’être enraciné. Arouet le Jeune doute que les racines aient, dans la vie des individus, ce rôle déterminant que certains y attribuent, mais il ne partage pas l’aversion, tout idéologique, qu’y voue Detienne.

Il est une anecdote que racontent parfois les professeurs de philosophie. Antisthène, disent-ils, se moquait de la fierté que les Athéniens auraient éprouvée pour leurs racines, en leur rétorquant qu’ils partageaient le destin des libellules et des pissenlits. Or, le texte de Diogène Laërce, qui a écrit la vie des philosophes célèbres, porte autre chose : "marquant son dédain à l’endroit de ces Athéniens qui se vantaient d’être des indigènes, Antisthène disait que leur noblesse ne dépassait en rien celle des limaçons et des sauterelles". Il ne fait pas allusion aux pissenlits, ni aux libellules, mais aux limaçons et aux sauterelles. Le contexte éclaire cette boutade. L’enjeu ne porte pas sur les "racines", ni sur le fait d’être ou de ne pas être indigène, mais sur la noblesse qui rend les hommes courageux sur les champs de bataille face à l’ennemi. Antisthène avait une mère thrace, mais il avait choisi de combattre avec les Athéniens et il l’avait fait courageusement lors de la bataille de Tanagra, si bien que Socrate aurait dit de lui, toujours d’après Laërce : "Comme quelqu’un disait à Socrate qu’Antisthène était né de mère thrace, il dit : et tu croyais, toi, que noble comme il est, il était né de deux Athéniens". De fait, cette anecdote, qui n’est pas insignifiante, surtout dans l’Athènes antique (Nietzsche, cf. Généalogie de la morale, en aurait tiré des conclusions tout autres sur le bien, sur l’origine "noble" des valeurs positives – "noble" au sens où elles sont le fait de la noblesse guerrière), est extraite de son contexte, dépouillée en partie de son sens, déformée, pour être racontée à de jeunes Français, mais dans un autre contexte, où elle prend un nouveau sens, sans rapport avec le sens premier ; et cette déformation est le fait de personnes qui tiennent la rigueur intellectuelle et la liberté de l’esprit pour les valeurs suprêmes et l’origine, les racines, l’ascendance pour des choses sans intérêt, des riens ou des billevesées.

De ce point de vue, l’histoire des sens du nom racine, issu d’un mot du bas latin dérivé du latin classique, radix, radicis, est éclairante. Les sens propres ne soulèvent aucune difficulté : ils sont clairement définis dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre" ; "il se dit aussi de certaines plantes ou herbes, dans lesquelles ce qu’il y a de meilleur à manger, est ce qui vient en terre" ; "il se dit aussi en parlant des ongles, des dents, des cheveux" et "en parlant des cancers, des polypes, des loupes, des cors et des autres maux de même nature qui surviennent au corps humain". Ces sens sont attestés dans l’ancienne langue française à compter de la seconde moitié du XIIe siècle : de 1155 exactement.

Or, les sens figurés sont attestés dès la première moitié du XIIe siècle – avant même la première attestation du sens propre (cf. Trésor de la langue française, article racine, rubrique étymologie et histoire). Il est vrai que le mot latin radix, radicis, avait les mêmes sens figurés. "Employé par image", y est-il précisé, racine désigne "les provignements (l’enracinement et la multiplication) du peuple d’Israël" et, par métaphore filée, les effets d’un sentiment : "Amors li ot el cuer planté Un arbre [...] Les racines sont de sospir, Et tuit li rain sont de desir" (Amour lui planta un arbre dans le cœur ; les racines sont de soupir et tous les vaisseaux sont de désir). En 1155, sont attestés de nouveaux sens figurés : d’abord "principe, source, cause" (illustré par l’exemple "la convoitise (…) est racine de péché") ; ensuite "souche, origine d’une personne (et, plus tard, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation)".

Ce sont les deux sens figurés modernes, le premier étant enregistré dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le second au XXe siècle seulement, entre autres, dans le Trésor de la langue française (1971-94). Or, ce sens moderne "d’origine" d’une personne, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation, Detienne refuse qu’il s’applique à l’Europe et aux racines grecques dont celle-ci se nourrit ou, selon ce sceptique absolu, qui tient les racines pour des mythes, dont elle se nourrirait.

L’anthropologie de M. Detienne a tout des sciences modernes. Elle est inhumaine : l’homme n’existe pas ; n’existent que les structures ou les systèmes. Elle est radicale : son radicalisme va même jusqu’à nier les racines, mais celles des seuls Européens ou Français. Elle est arrogante : elle prétend détenir la vérité contre huit siècles de langue ou, si l’on y ajoute le latin, malgré vingt-cinq siècles, au moins, d’histoire sémantique. Elle méprise les gens de peu.