03 janvier 2010
Galvaniser
Galvaniser, galvanisme
Ces deux mots sont récents : galvanisme, dérivé du nom du physicien italien, Luigi Galvani, qui a découvert, dans les années 1780, l'effet de l'électricité sur des grenouilles disséquées, date de 1797 ; galvaniser, qui en est dérivé et qui a pour sens « faire contracter par l'électricité des muscles inertes », de 1799. C'est le physicien Volta, ami de Galvani et inventeur de la pile, où un courant électrique est produit par une réaction chimique, qui, le premier, a nommé galvanisme ce phénomène, lequel a mis en branle les imaginations, au point de laisser accroire, même à des savants, qu'il suffirait, pour ressusciter les morts, de faire passer de l'électricité dans leur cerveau. C'est sans doute pour cette raison que les académiciens, qui habituellement se défient des mots nouveaux, qu'ils soient ou non de la science, enregistrent galvanisme et galvanique dès 1832-35 (DAF, sixième édition) et y consacrent une assez longue explication, qui relève, non des dictionnaires de mots, mais des dictionnaires de choses ou encyclopédies : « (terme de physique), nom donné à une classe de phénomènes électriques, qui consistent en des excitations musculaires produites, dans les substances animales, par le contact mutuel des muscles et des nerfs, ou par l'électricité qui se développe quand on met ces substances en communication, soit avec des métaux, soit entre elles, au moyen de conducteurs métalliques » (le galvanisme fut découvert par Galvani (sic) ; les applications du galvanisme ont été fort étendues par Volta), alors que la définition de galvanique est sommaire : « (terme de physique) qui appartient, qui a rapport au galvanisme » (fluide, expériences, appareil, pile, galvaniques). Le verbe qui en est dérivé n'est pas enregistré dans cette sixième édition, mais dans le Complément (au DAF) de Barré (1842) : « il se dit quelquefois de l'action d'électriser au moyen de la pile galvanique ou voltaïque » et « il s'est dit surtout de l'opération qui consiste à imprimer des mouvements convulsifs à un cadavre, au moyen du galvanisme ». En 1861, ce verbe de science s'étend aux techniques industrielles : « recouvrir (du fer, par exemple) d'une couche de zinc », emploi qui est relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « galvaniser le fer, le plonger dans un bain de zinc fondu pour le recouvrir d'une couche de ce métal et le préserver de l'oxydation ».
Les deux mots désignent des phénomènes naturels, observés par des savants et qui, pour certains d'entre eux, tiennent de la magie ou du surnaturel. De fait, dans une France qui, dès la fin du XVIIIe siècle, s'imprègne d'idéologie occulto-socialiste, mixte des sciences occultes et de sciences sociales propagé par des voyants et des prophètes, ces deux mots sortent de la science pour désigner des phénomènes psychologiques, collectifs et sociaux. En 1831, le poète Barthélemy l'emploie dans Némésis au sens de « donner une énergie soudaine et passagère », sens que Barré (1842) glose ainsi : « il s'est employé figurément dans le sens de donner une vie factice et momentanée » (galvaniser une société morte). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est positiviste, semble se défier (cf. « vie factice ») de cette extension du verbe galvaniser à la psychologie sociale : « figuré, donner une vie factice et momentanée », défiance qui apparaît moins nettement dans la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l'Académie française : « figuré, donner une vie apparente et momentanée à une chose inerte ou qui a cessé de vivre ».
Dans l'édition suivante (la huitième, 1932-35), est enregistré le sens actuel, dans lequel se cristallise la modernité ou mixte d'occultisme et de socialisme : « il signifie figurément donner à une société, à un groupe une animation, une vie momentanée et factice », l'illustrant d'un exemple qui fleure bon les décennies totalitaires : « les grands tribuns galvanisent les foules », tribuns parmi lesquels on comptait dans les années 1920-1930 Lénine, Trotski, Hitler, Mussolini, etc., belle brochette de tyrans modernes. De ce sens moderne, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes, donnent une définition moins tranchée : « le complément d'objet direct désigne une personne, un ensemble de personnes ou une qualité attachée à la personne) donner une impulsion nouvelle, communiquer une exaltation vive quoique passagère » (galvaniser les courages, les énergies, une foule), alors que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur dictionnaire, l'ère des totalitarismes meurtriers étant passée (peut-être est-ce une illusion), en proposent une définition plus apaisée qu'en 1932-35 : « (figuré) animer d'un enthousiasme soudain, d'une ardeur collective ». L'exemple ne fait plus allusion aux grands tribuns mais aux simples orateurs : cet orateur galvanise les foules.
Dans ce seul et même verbe galvaniser, se condense l'essence de la modernité scientiste et socialo-occultiste.
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01 janvier 2010
Voeux
Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.
En 2007, ces notes ont eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;
en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;
en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.
Bonne année à tous.
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27 décembre 2009
Emission
Il suffit de comparer l'article émission de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) à celui de la neuvième édition (en cours de publication) pour prendre conscience que le scientisme, lequel est consécutif à l'importance de plus en plus grande prise par les sciences et les techniques, définit, mieux que tout autre trait spécifique, la NLF. Les modernes sont scientistes : c'est ce à quoi ils se reconnaissent et c'est la marque qu'ils impriment dans leur langue.
En 1694, émission est un « terme dogmatique » (comprendre : un terme savant) emprunté au latin emissio (« action de lancer ») et qui n'a qu'un seul sens : « action par laquelle on pousse quelque chose au dehors », les académiciens précisant qu'il « se dit principalement des rayons de lumière » (exemples : L'émission des rayons du soleil ; quelques-uns ont cru que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels). Aujourd'hui, les académiciens distinguent les cinq sens que voici : « action d'émettre, de projeter, de répandre un liquide » (émission d'urine, sanguine, d'un liquide) ; « action de produire un son » (émission de voix, d'un son, des vœux) ; « (en physique) le fait d'émettre une substance, des particules, des radiations » (émission de particules radioactives) ; « (finances) création et mise en circulation d'un titre de paiement, d'une monnaie » (émission de chèques, d'effets, d'actions, d'obligations, de billets de banque, de timbres poste) ; « télécommunications) production et diffusion, au moyen d'ondes électromagnétiques, de signaux, de sons, d'images » (antenne d'émission radiophonique, station d'émission de télévision) et « par métonymie, programme radiodiffusé ou télévisé » (émission littéraire, en direct, en différé, enregistrée en studio).
Le premier emploi de ce nom se rapporte à la physiologie : c'est l'émission de semence, comme dans cet exemple du XIVe siècle : « Ainsi (Vulcain) épandit son germe en terre ; un enfant que l'on clame (appelle) Erichtonios naquit de cette émission », ce qui explique sans doute l'exemple cité par Furetière (1690, Dictionnaire universel : « l'émission involontaire de la semence n'est point criminelle »), lequel fait aussi allusion à la vieille croyance dans une analogie entre l'œil humain et le soleil pour expliquer la vue : « les anciens croyaient que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels », thèse de physiologie pittoresque qui est clairement exposée, pour être infirmée évidemment, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) : « les platoniciens se servent de ce terme pour exprimer l'action par laquelle ils prétendaient qu'il sort de l'objet et de l'œil certains écoulements, qui se rencontrent et s'embrassent les uns les autres à mi chemin, d'où ils retournent ensuite dans l'œil, et portent par là dans notre âme l'idée des objets ». A la différence des académiciens, Furetière relève aussi l'emploi d'émission dans le domaine de la religion, emploi jugé vieilli par les lexicographes actuels, ce qui, vu l'état de la religion, n'est guère étonnant : « émission se dit figurément en choses spirituelles : ce novice n'a pas fait encore l'émission de ses vœux », emploi qui est défini avec rigueur dans L'Encyclopédie : « (jurisprudence) profession que fait le novice et engagement qu'il contracte solennellement d'observer la règle de l'ordre régulier dans lequel il entre » (« la mort civile du religieux profès se compte du jour de l'émission de ses vœux »). L'emploi d'émission dans le domaine des finances publiques est attesté pour la première fois en 1789 : c'est l'action de « mettre en circulation du papier monnaie », que les académiciens définissent ainsi en 1832-35 (sixième édition) : « action d'émettre de la monnaie, etc. » (émission de nouvelles pièces de monnaie, de papier-monnaie, de billets de banque).
Celui qui a fait d'émission un terme de science, c'est encore Newton (on ne célèbrera jamais assez Newton pour avoir été l'un de ceux qui ont forgé la langue française des sciences) ou, pour dire les choses plus exactement, celui qui, en 1720, nommé Coste, a traduit le Traité d'optique de Newton. C'est le fait, pour des corps, de projeter au dehors des particules, des radiations. Bien entendu, dans L'Encyclopédie, un très long article est consacré à émission : « on appelle ainsi, en physique, l'action par laquelle un corps lance ou fait sortir hors de lui des corpuscules. C'est une grande question que de savoir si la lumière se fait par pression ou par émission, c'est-à-dire si elle se communique à nos yeux par l'action du corps lumineux sur un fluide environnant, ou par des corpuscules qui s'élancent du corps lumineux jusqu'à l'organe ». Peu à peu, les lexicographes intègrent les connaissances apportées par Newton non pas dans les définitions, mais dans les exemples qui illustrent ces définitions : ainsi l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés des corps odorants (DAF, 1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait état de « débats » sur la lumière qui agitent les milieux scientifiques de son temps, mais il se garde bien de prendre parti : « (l'émission) est un « système dans lequel on suppose que le soleil lance des corpuscules lumineux, par opposition au système de l'ondulation qui attribue la lumière à des ondes dans un milieu nommé éther ». Quant à l'emploi d'émission dans le domaine de la radio, il est attesté en 1928 chez Malraux (Les Conquérants).
En dépit de cela, les académiciens, dans la huitième édition de leur dictionnaire (1932-35), ne se montrent pas très empressés à enregistrer l'extension du nom émission aux nouvelles réalités établies par la science : c'est un « terme didactique » qui signifie « action d'émettre ou résultat de cette action ». Dans les exemples, prudents et limités, se lisent à livre ouvert les réserves que les académiciens éprouvent vis-à-vis de la modernité, si bien que les suspicions dont ils sont l'objet (« ringards », « dépassés », « traditionnalistes », conservateurs », etc.) peuvent sembler légitimes. Ce sont les mêmes exemples qui illustrent la définition d'émission depuis au moins un siècle et demi, comme si, pour les académiciens, rien n'avait changé dans le monde en ce laps de temps : l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés de certains corps ; émission de voix ; émission de nouvelles pièces de monnaie, d'un emprunt, de billets de banque, de timbres poste, d'obligations, de valeurs. A l'opposé, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) recensent tous les emplois, scientifiques ou techniques d'émission : en phonétique et en musique (émission de la voix, d'un son (par un instrument, etc.) ; en médecine (« fait d'émettre (une humeur) » ; émission séminale, de sang) ; en physique (« fait d'émettre (une radiation, une substance, un rayonnement) » ; émission de neutrons, d'énergie, électronique, lumineuse, photoélectrique, de gaz et de vapeurs, de photons) ; en anatomie et en botanique (la greffe Richter (...) sert à fendre l'écorce des porte-greffes au moyen des dentures de façon à faciliter l'émission des racines) ; dans les télécommunications (« action de transmettre au moyen d'ondes électromagnétiques » ; antenne, poste, station d'émission) ; « production d'un message selon un code spécifique » ; « partie d'un programme radiodiffusé ou télévisé » ; dans les finances et la philatélie (émission d'actions, de billets, de chèques, de timbres poste). Dans ce dictionnaire se lit à livre ouvert la modernité triomphante.
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20 décembre 2009
Apothicaire
En latin, ăpŏthēca (emprunté du grec apotheke, « magasin ») est une pièce où sont rangées des provisions, un cellier, une cave et celui qui était chargé de gérer ces provisions, le magasinier, était l'ăpŏthēcārĭus. Au Moyen Age, ce nom latin désigne celui qui prépare les médicaments. Au milieu du XIIIe siècle, apothicaire, qui en est emprunté, est attesté au sens de « celui qui prépare et vend les drogues ». C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694) : « celui dont la profession est de préparer les drogues pour la guérison des malades » (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Le mot est employé dans de nombreuses expressions figurées, qui sont toutes sorties de l'usage actuel : « on dit proverbialement un apothicaire sans sucre, pour dire un homme qui n'est pas fourni des choses qui regardent sa profession ; des parties d'apothicaire, pour dire des parties sur lesquelles il y a beaucoup à rabattre ; et faire de son corps une boutique d'apothicaire, pour dire prendre trop de remèdes ».
Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), la définition d'apothicaire est suivie de cette remarque : « le mot de pharmacien est aujourd'hui plus usité ». C'est donc au début du XIXe siècle que les apothicaires ont cessé d'être appelés ainsi et se sont nommés pharmaciens : « pharmacien est présentement plus usité », écrit Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-72), alors que les académiciens (huitième édition, 1932-35) définissent le mot à l'imparfait : « celui qui préparait et vendait des médicaments » et notent qu'il n'est plus employé que péjorativement : « il ne s'emploie plus que par dénigrement et il a été remplacé dans l'usage ordinaire par pharmacien », ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « péjorativement ou ironiquement, préparateur et vendeur de produits pharmaceutiques » (Homais, ce prince de la Bêtise de Madame Bovary, n'est pas pharmacien, mais apothicaire). Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, la péjoration n'est pas mentionnée ; seule la désuétude l'est : « anciennement, celui qui préparait et vendait des médicaments ».
Dans le Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, on peut lire cette explication-ci au lent discrédit de ce mot : « l'apothicaire faisant commerce de substances dont le vulgaire ignore complètement la nature et le prix, le mot apothicaire devint, pour le peuple, synonyme de trompeur ; de là l'emploi de ce mot en mauvaise part, et le plus souvent d'une manière ironique ». Il est sans doute une autre raison, de fond celle-ci. Dans L'Encyclopédie, dont d'Alembert et Diderot ont été les éditeurs (1751-64), un long article est consacré à l'organisation de cette profession dans le système de jurandes, maîtrises et corporations de l'Ancien Régime : « les apothicaires de Paris ne font avec les marchands épiciers, qu'un seul et même corps de communauté, le second des six corps des marchands. On conçoit aisément qu'une bonne police a dû veiller à ce que cette branche de la médecine, qui consiste à composer les remèdes, ne fût confiée qu'à des gens de la capacité et de la probité desquels on s'assurât par des examens, des expériences, des chefs d'œuvre, des visites et les autres moyens que la prudence humaine peut suggérer ». Et d'énumérer les règles qui régissent la profession : quatre ans d'apprentissage, six ans d'expérience auprès d'un maître apothicaire, examen des herbes à passer, préparations et mélanges devant un jury, examen des simples, métaux, minéraux et autres sortes de remèdes qui entrent dans le corps humain, être reçu maître et prononcer le serment, ne jamais utiliser des marchandises éventées, inspection par des « gardes » (apothicaires d'expérience) au moins trois fois par an, défense d'administrer aux malades des médicaments « sans l'ordonnance d'un médecin de la Faculté ou de quelqu'un qui en soit approuvé ». La Modernité commence avec le déterrement des cadavres du cimetière des Innocents et leur enfouissement dans les catacombes, avec l'église dédiée à sainte Géneviève transformée en Panthéon, avec la fin des corporations et surtout avec le triomphe de la Science, avec un grand S. Le XIXe siècle est le siècle de la science en gloire, de la science en majesté, de l'apothéose de la science. La « racine » grecque d'apothicaire a pour sens « magasin » ou « boutique » ; celle de pharmacien, « remède », « médicament ». Le premier mot fait boutiquier, le second fait sinon savant, du moins sérieux, et convient beaucoup mieux à la nouvelle profession, nouvelle parce que la loi Le Chapelier l'a libérée de l'organisation des métiers d'Ancien Régime, et que, désormais, les pharmaciens se forment à la Faculté, comme les médecins, dont ils deviennent les égaux, une fois le baccalauréat obtenu.
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16 décembre 2009
Zéro
Le mot est emprunté à l'italien zero (« zéro » et « rien »), altération de zefiro, lequel continue le latin médiéval zephirum (attesté en 1202, dans un ouvrage de Fibonacci : « cum hoc signo O, quod arabice zephirum appellatur »), lequel est emprunté à l'arabe sifr qui signifie « vide » et « zéro » et qui a donné aussi le nom chiffre. Zéro est attesté en français à la fin du XVe siècle pour désigner un « signe numérique représentant une valeur nulle » (« la dixième figure ne vaut rien, mais elle fait valoir les autres figures et se nomme zéro ou chiffre »). Au tout début du XVIe siècle, il désigne aussi une « personne nulle, sans valeur » ; et, à compter de XVIIe siècle, le mot est employé dans un grand nombre d'expressions courantes : compter quelqu'un pour un zéro, compter pour zéro, se réduire au zéro (« être ruiné »), être réduit à zéro, partir de zéro, repartir à zéro, repartir de zéro, avoir le moral à zéro, le trouillomètre à zéro, être à zéro, raser la boule à zéro, être tondu à zéro, au-dessous de zéro, zéro de conduite, température zéro, point zéro, année zéro, croissance zéro, degré zéro, signe zéro, désinence zéro, suffixe zéro, état zéro, morphème zéro, tonalité zéro.
Le mot est dans les plus anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « terme d'arithmétique, qui veut dire une O et qui ne signifie rien à la place où il est mis ; l'addition d'un zéro à quelque autre chiffre le fait valoir dix fois autant ; si on en ajoute deux il vaudra cent fois autant, etc.), de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « caractère d'arithmétique formé comme un o, qui ne vaut rien tout seul, mais qui augmente du décuple la valeur de celui qui le précède du côté gauche »), de Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « terme d'arithmétique (qui) veut dire un o, et cet o ne vaut rien étant mis tout seul, mais lorsqu'on le met après un autre chiffre, il le fait valoir dix fois autant, comme 10 (...) ; et s'il y a trois o après ce même chiffre, comme 2000, ils le font valoir mille fois autant, et ainsi toujours en augmentant... »), de Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 : « en matière de chiffre, c'est un O qui ne signifie rien de soi, mais qui ajouté à un autre chiffre, le fait valoir autant de dizaines que ce chiffre vaut d'unités »), de l'Académie (1694 : « on appelle ainsi en arithmétique un o, qui de lui-même ne fait aucun nombre, mais qui étant ajouté aux autres nombres sert à les multiplier par dix »), de d'Alembert et Diderot (L'Encyclopédie, 1751-64 : « l'un des caractères ou figures numériques, dont la forme est o. Il marque par lui-même la nullité de valeur, mais quand il est joint dans l'arithmétique ordinaire à d'autres caractères placés à sa gauche, il sert alors à en augmenter la valeur de dix en dix, suivant la progression décuple ; et lorsque dans l'arithmétique décimale il a d'autres caractères à sa droite, il sert alors à en diminuer la valeur dans la même proportion »)... Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour lire une définition qui ne soit pas trop empruntée ou flottante et dans laquelle la valeur, à savoir le nombre, est distinguée du signe (le 0) : « nombre correspondant à une valeur nulle, à un ensemble vide » et « symbole numérique représentant ce nombre (soit 0) ».
La question de l'origine du mot est posée par les anciens lexicographes. Ménage (op. Cit.) cite un « professeur et ministre » (comprendre un huguenot exilé) de Leyden, M. Moine, qui « croit que ce mot est d'origine arabe », alors que Furetière (op. Cit.) écrit : « quelques-uns dérivent ce mot par transposition de l'hébreu ezor, qui signifie cingulum, parce que l'0 en représente la figure ». Comme les arabes sont censés avoir tout inventé, tout découvert, tout appris à l'humanité, il leur est attribué parfois l'invention du zéro, parce que le mot latin zephirum est emprunté à leur langue. Mais, à la différence de ce qui est observé pour l'algèbre et les autres sciences, les thuriféraires de l'islam et des arabes ne font pas de la paternité du zéro une cause de guerre idéologique. Ils craignent peut-être que l'extension du zéro à des personnes nulles et sans valeur ne soit opposée aux inventeurs supposés de ce même signe et nombre. Quoi qu'il en soit, même pour les thuriféraires et autres porteurs d'encens, il est difficile d'aller contre les faits, qui attestent que l'invention du zéro, comme nombre, est à mettre au crédit des savants de l'Inde, lesquels les ont transmis aux arabes, de qui les Européens ont emprunté à la fois le concept de valeur nulle (le « nombre ») et le signe qui représente cette valeur.
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13 décembre 2009
Stupéfier, stupéfiant, stupéfait
Emprunté au latin stupefacere, verbe dont le sens est « étourdir, paralyser », et francisé en stupéfier, ce verbe est attesté, comme terme de médecine à la fin du XVe siècle, dans un sens qui est celui du latin : « terme dogmatique, engourdir » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694 : exemple, cette fluxion lui a stupéfié le bras), le sens figuré, « étonner », étant attesté à la fin du XVIIe siècle, ce que notent les académiciens : « engourdir, étonner, rendre immobile » (1762, avec cette remarque qui est sans doute inappropriée : « il n'est que du discours familier » ; et 1798 : « engourdir, étonner, rendre immobile », avec cet exemple qui préfigure les emplois futurs du participe présent : le propre de l'opium est de stupéfier). En 1798 (cinquième édition), les académiciens ajoutent : « il se dit figurément pour causer une grande surprise » (cette nouvelle l'a stupéfié ; ce discours stupéfia toute la compagnie). Malgré les siècles, ce verbe est resté d'une étonnante stabilité sémantique, les auteurs de dictionnaires continuant à y distinguer deux acceptions, comme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « terme de médecine, diminuer, suspendre le sentiment ; le propre de l'opium est de stupéfier » et « figuré, causer une grande surprise ; ce discours stupéfia toute la compagnie » ou comme les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « médecine, pharmacie, plonger dans l'engourdissement, l'hébétude par une action sur les centres nerveux » et « remplir d'un étonnement extrême, provoquer une grande surprise ».
Ce qui justifie sa présence dans ce dictionnaire de la NLF, ce sont les emplois des adjectifs stupéfait et stupéfiant.
Stupéfiant est attesté à la fin du XVIe siècle comme terme de médecine, défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « terme dogmatique, qui stupéfie », id est « qui engourdit » (exemples : remède stupéfiant ; eau stupéfiante) et dans la sixième édition (1835) : « terme de médecine, qui stupéfie » (qui engourdit), illustré par le même emploi remède stupéfiant, les académiciens ajoutant qu'il « s'emploie aussi substantivement » (tous les narcotiques sont des stupéfiants). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à noter le sens figuré, qu'il ne glose pas : « figuré, c'est stupéfiant », que les rédacteurs de la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) glosent ainsi : « il signifie, dans le langage courant, qui cause une grande surprise » (une nouvelle stupéfiante). Le sens moderne, attesté à compter de 1913, est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l'usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » et « généralement au pluriel, domaine administratif et juridique, produit naturel ou synthétique dont l'usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d'interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ».
Quant à stupéfait, attesté en 1655, il est tenu ou bien pour un adjectif, emprunté au latin stupefactus, ayant le sens de « que l'étonnement, la surprise met dans l'impossibilité de réagir immédiatement » ou de « qui marque la stupéfaction, la surprise », ou bien, comme en jugent les rédacteurs du Trésor de la langue française (op. Cit.), pour le participe passé d'un verbe qui serait stupéfaire et qui ne serait usité qu'aux temps composés et au passif, comme dans ces extraits de Colette : « la plupart de ces petites filles de paysans avides ou d'ouvrières adroites ont d'ailleurs le don de l'arithmétique à un point qui m'a souvent stupéfaite » (1900) ou de Flaubert : « il fut stupéfait par leur exécrable langage, leurs petitesses, leurs rancunes, leur mauvaise foi » (1869), formes que la plupart des grammairiens tiennent pour des emplois fautifs du verbe stupéfier.
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07 décembre 2009
Monstre
En latin, monstrum, dérivé du verbe monere, « avertir, éclairer, inspirer », appartient au vocabulaire religieux et désigne un prodige qui « avertit de la volonté des dieux » et des « êtres de caractère surnaturel », lesquels sont des démons dans la religion chrétienne. Le nom monstre, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle. Il désigne un être fantastique de la mythologie ou des légendes. Il s'applique parfois aux êtres humains qui ont un aspect physique et des mœurs étranges ou qui sont extrêmement laids.
Dans le Dictionnaire de l'Académie française, à compter de la première édition (1694), il est relevé avec au moins deux sens : « animal qui a une conformation contraire à l'ordre de la nature » (monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible, à deux têtes, l'Afrique engendre beaucoup de monstres) et au figuré : « personne cruelle et dénaturée » ou « noircie de quelque vice, comme d'ingratitude, d'avarice, d'impureté » ou « ce qui est extrêmement laid » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est à peine modifiée : « un animal qui a une conformation contre nature ».
Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré élargit aux végétaux la notion de monstre : « corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d'entre elles » (« les fleurs doubles sont des monstres »), définition illustrée de cet extrait de Buffon : « on peut réduire en trois classes tous les monstres possibles : la première est celle des monstres par excès ; la seconde, des monstres par défaut ; et la troisième, de ceux qui le sont par le renversement ou la fausse position des parties ». De fait, l'article monstre s'enrichit de nouveaux sens. Les « êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. » sont distingués des « êtres allégoriques auxquels on donne soit des formes étranges, soit des inclinations malfaisantes » ou « des animaux d'une grandeur extraordinaire ». Quand le monstre est un être humain, c'est toujours « par analogie et par transition du physique au moral, une personne cruelle, dénaturée, ou remarquable par quelque vice poussé à l'excès » ; ou encore, le mot « s'est dit, par esprit d'intolérance, des hérétiques, des infidèles et des athées ».
Autrement dit, c'est le Bien ou l'incarnation du Bien ou l'empereur du Bien qui seul s'autorise, sans doute au nom de la très haute idée qu'il se fait de lui-même ou de sa race, à qualifier de monstre un être humain, l'excluant de fait l'humanité et le traitant comme un animal qui ne serait pas conforme à l'ordre de la nature. La consultation des dictionnaires actuels fait apparaître que la prédication de monstre, en dépit des leçons de morale ou de vertu assénées à tout bout de champ, est beaucoup plus commune dans la Modernité qu'elle ne l'était dans l'ancienne France, où l'on se gardait de s'identifier au Bien pour stigmatiser comme Malin ou Démon son voisin, uniquement parce que ce voisin avait une barbe de deux jours. Désormais, tout un chacun est un monstre au regard de la Vigilance, du Bien, de la Vertu, de la Belle Âme, de la Morale dominante, comme l'attestent les sens que donnent à ce mot les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d'un organe, soit par position anormale des membres », « personne qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », « personne qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion », « personne qui se distingue par un vice porté à son plus haut point » (un monstre d'avarice, de cruauté, d'indifférence, d'ingratitude, d'insensibilité).
Elle est donc moderne à souhait et même modernissime, l'écrivaine qui, récemment, a expliqué qu'elle s'était établie à Berlin, ancienne capitale du Troisième Reich, lequel est éternel dans l'esprit des nostalgiques d'Hitler, par l'argument de la France monstrueuse, accident de la Nature, et de son président, monstre parmi les monstres et célèbre comme animal chez qui se sont déréglées les lois naturelles. Elle mérite d'occuper immédiatement le trône de l'Empire du Bien.
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06 décembre 2009
Caoutchouc
Le mot est emprunté, comme l'espagnol cauchuc, à une langue du Pérou qui n'est pas le quechua, langue dans laquelle caoutchouc se dit wékke. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle et il entre, sous sa forme actuelle, dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de 1835 (sixième édition), alors que Barré (Complément, 1842) signale l'existence de la forme concurrente cachoutchou. La définition en est sommaire. C'est « gomme élastique ». Comme d'habitude, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir précisé que « le c final ne se prononce jamais : du ka-ou-tchou imperméable », se démarque des académiciens en étalant sa « science » (sans doute, celle de la veille) : « vulgairement gomme élastique ; suc coagulé du jatropha elastica, arbre de la famille des euphorbiacées tithymales, et d'autres plantes, telle que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Le caoutchouc se trouve dans le commerce sous forme de petites bouteilles. Caoutchouc volcanisé, vulcanisé ou soufré, sorte de combinaison de caoutchouc avec le soufre, préparée avec le sulfure de carbone et le chlorure de soufre. Caoutchouc minéral, substance hydrocarbonée appelée aussi bitume élastique ou élatérite, ayant une élasticité analogue à celle du caoutchouc ». Le mot se dit aussi dans un sens figuré d'un « clown, qui semble en caoutchouc, tant il est souple ». Dans les septième (1879) et huitième (1932-35) éditions du DAF, la définition est plus proche de celle de Littré que de celle de 1835 : « suc coagulé de certains végétaux tels que le figuier d'Inde, le jaquier, etc. Il s'appelle vulgairement gomme élastique (Le caoutchouc se dissout dans l'éther ; fil de caoutchouc ; bretelles, jarretières de caoutchouc ; le caoutchouc est imperméable). En 1932-35, la définition s'enrichit de cet emploi, dit étendu (en fait par métonymie) : « par extension, un caoutchouc, un vêtement imperméable de caoutchouc. Des caoutchoucs, des chaussures imperméables en caoutchouc ».
Dans aucun de ces dictionnaires, il n'est précisé que le caoutchouc est le latex prélevé sur certains arbres, dont l'hévéa. Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour y lire cette information importante : « substance élastique, imperméable et résistante obtenue par coagulation du latex de certaines plantes, arbres ou lianes de la forêt équatoriale, en particulier de l'hevea brasiliensis, ou préparée synthétiquement, par polymérisation d'hydrocarbures divers », alors que le caoutchouc est de moins en moins un produit de la nature et de plus en plus souvent un produit artificiel et synthétique (caoutchouc naturel, artificiel, brut, industriel, synthétique ; caoutchouc de cueillette, de culture, de plantation ; arbre, liane, plante à caoutchouc ; latex de caoutchouc ; industrie du caoutchouc), dont les propriétés, qu'il soit naturel ou synthétique, sont si singulières que le mot a suscité de nombreuses métaphores : « (par référence à l'élasticité du caoutchouc), des nerfs en caoutchouc » ; « contorsionniste, et, par extension, clown » ; « (par référence à la couleur du caoutchouc), café » ; « une peau de caoutchouc flasque ; un sandwich de saucisson en caoutchouc » ; ou qu'il s'emploie comme un synonyme d'élastique et qu'il désigne de nombreux articles manufacturés dans la composition desquels il y a du caoutchouc : toile caoutchoutée, « (vieilli) vêtement de pluie, imperméable en caoutchouc », « couvre-chaussures en caoutchouc ; bottes de caoutchouc », ou même qu'il désigne une « plante ornementale d'appartement ».
Transformé en article de l'industrie, ce produit de la forêt amazonienne a perdu de son exotisme. Pourtant, à cause de sa présence dans les choses familières, il n'est pas faux de dire, comme un grand ethnologue des années 1960, qu'en France, « l'exotisme est quotidien », mais qu'il a fini à se fondre dans la réalité au point qu'on ne l'y remarque plus.
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30 novembre 2009
Osmose et symbiose
Voilà deux mots que l'on peut tenir pour modernes, parce qu'ils sont récents, osmose étant attesté en 1865 et symbiose en 1888, et qu'ils sont savants et même très savants, comme la Modernité soi-même, étant deux termes de biologie et grecs ou anglais et grecs, empruntés de l'anglais, lequel les a empruntés du grec.
La définition d'osmose dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) est confuse et laborieuse : « nom de l'endosmose et de l'exosmose considérées ensemble », sans doute parce que Littré est obnubilé par le statut d'osmos, élément grec entrant dans la formation de mots composés et ayant le sens de « poussée », laquelle peut être dirigée vers l'intérieur (endosmose) ou vers l'extérieur (exosmose). En revanche, les académiciens, qui enregistrent ce nom à partir de la huitième édition (1932-35), en proposent une définition plus juste : « terme de physique et de biologie (qui) se dit du phénomène concernant les échanges entre deux solutions séparées par une membrane » (les échanges opérés par osmose dépendent de la nature des solutions et de celle des membranes) ; celle de la neuvième édition (en cours de publication) est plus claire encore : « phénomène par lequel l'eau d'une solution peu concentrée passe vers une solution plus concentrée, au travers de la membrane semi-perméable qui les sépare » (les échanges d'eau entre une cellule végétale et son milieu s'opèrent par osmose), aussi claire que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « phénomène caractérisé par le passage de la solution la moins concentrée vers la solution la plus concentrée, lorsque deux liquides de concentration différente sont séparés par une membrane semi-perméable, c'est-à-dire laissant passer le solvant mais non la substance dissoute ».
Symbiose, attesté en 1888, est, comme osmose, emprunté du grec, par le biais de l'anglais, langue dans laquelle il est en usage dès 1622 au sens de « vie en communauté » et comme terme de biologie en 1877, est enregistré pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « terme de biologie, association de deux ou de plusieurs organismes différents qui leur permet de vivre » (un lichen est la symbiose d'une algue et d'un champignon) et il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux ».
Si ces deux mots figurent dans ce dictionnaire critique de la NLF, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont grecs, anglais et modernes, c'est aussi parce qu'ils révèlent un des fondements de la modernité, à savoir une vague religion, sans transcendance, mais toute sociale et scientiste, qui tient la science pour l'alpha et l'oméga et en fait le ciment de la société. En effet, ces deux mots ont suscité chacun une métaphore sociale, et chez deux écrivains, dont on peut dire qu'ils sont l'un et l'autre des romanciers de la société : Aragon et Proust. C'est Aragon, alors communiste bon teint, qui, dans Les Beaux Quartiers, emploie le premier osmose au sens « d'influence réciproque », métaphore fleurant bon l'occultisme social, que les rédacteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi : « influence d'un phénomène matériel ou moral sur une personne, sur un milieu qui s'en trouve pénétré, imprégné » ou « mélange intime, fusion de deux éléments ; interpénétration de deux phénomènes » et les académiciens ainsi : « influence réciproque ; mélange intime de deux choses » (osmose entre deux civilisations ; vivre en osmose avec quelqu'un). Quant au mot symbiose, à peine entré dans la langue française, il devient chez Proust le cœur d'une métaphore : « Françoise vivait avec nous en symbiose » (Du côté de Guermantes, 1920), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes ». La symbiose de tous en un même corps est l'idéal dont ont rêvé tous les utopistes des XIXe et XXe siècles qui ont tenté d'établir ici ou là une société parfaite, à l'image de la relation fusionnelle entre une mère et son enfant qui vient de naître, où chacun serait en osmose avec tous et où tous vivraient en symbiose avec tous.
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27 novembre 2009
Lumière des livres 21
Philip Roth, La Tache, Gallimard 2002 ; en anglais The Human Stain, 2000
page 403
"Je suis la fille de mon père, le fille d'un père très pointilleux sur l'usage des mots; or, au fil des jours, les mots que j'entends employer me paraissent de moins en moins décrire la réalité. D'après ce que vous me dîtes, tout est possible, aujourd'hui, dans une université".
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