08 novembre 2009

Algèbre




Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.

Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.


Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).


Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.




 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.



29 octobre 2009

Mythologies intellotes 28



La Princesse de Clèves ou comment noyer le poisson.  

La Princesse de Clèves, ce roman de Madame de La Fayette publié en 1678, a fait parler d’abondance au printemps dernier. Ce n’est pas cette œuvre littéraire qui a suscité commentaires, analyses et imprécations, mais le seul prononcé des mots « princesse » et « Clèves » par M. Sarkozy. C’était en 2005 ou en 2006, au moment où se préparait l’élection présidentielle. M. Sarkozy, de toute évidence, n’a pas lu La Princesse de Clèves, ni n’a manifesté le souhait d’en lire la moindre ligne. Il a seulement jugé délirant que des candidats à un concours de recrutement de la fonction publique, de catégories D, niveau certificat de fin d’études primaires ; C, BEPC ; B, baccalauréat, soient interrogés sur ce roman à l’oral, lors de l’épreuve dite de « culture générale » ou d’entretien avec le jury.

Dans les universités, les grands lycées et autres lieux où l’on est censé penser, M. Sarkozy a été accusé de mépriser la littérature, la culture, l’histoire. De lui, il a été dit que c’était un âne bâté ou un rex illiteratus. Ces accusations sont peut-être justes, mais elles ne peuvent pas être étayées sur des saillies portant sur le recrutement de secrétaires de mairie ou de préposés, naguère dits cantonniers, à l’entretien des chemins vicinaux. M. Sarkozy ne traitait pas de culture, de littérature, du Grand Siècle, de l’histoire de France, de Mme de La Fayette, toutes choses qui, à n’en pas douter et comme il l’a reconnu lui-même, le laissent froid, mais d’accès à la fonction publique. Entre la littérature du XVIIe siècle et les concours de niveau BEPC, il n’y a rien en commun et pas de passerelle pour aller de l’une aux autres. 

M. Sarkozy n’aurait jamais exprimé d’avis public sur ces concours si des responsables d’associations lucratives sans but ne s’étaient antérieurement exprimés sur ce sujet. Ce qui suscitait leur ire, c’est qu’un Noir, candidat à un emploi de préposé à une déchetterie, ait pu être interrogé sur La Princesse de Clèves, dont il ignorait tout, et jusqu’au nom, n’étant allé au collège que jusqu’en classe de 3e. Un Noir, a déclaré promptement un Béninois, riche et prospère, qui s’est proclamé représentant des Noirs en France, n’a pas à être interrogé sur la culture blanche. C’est du racisme que de l’humilier ainsi. Un autre des chefs de la diversité, arabe et musulman lui, a exigé qu’on en finisse avec le racisme anti-divers. Des chefs de la diversité  islamique sont allés jusqu’à demander que les fonctionnaires soient évalués sur l’islam, et non pas sur La Princesse de Clèves, qui n’est ni arabe, ni voilée, afin de recruter de plus en plus de coreligionnaires. M. Sarkozy a eu tort, pour gagner quelques milliers de voix, de reprendre dans son programme, par démagogie, ces saloperies, mais on ne peut pas lui imputer, à partir de ses délires sur la diversité en marche, de haïr la littérature, la culture, l’histoire de France, le Grand Siècle, la cour de Louis XIV.

Il en va différemment de tous ceux, intellos d’universités, penseurs de lycées, philosophes de journaux, qui s’en sont pris à Sarkozy, le rex illiteratus, et uniquement à Sarkozy, se gardant de mettre en cause, au-delà de cette cible facile, les chefs de la diversité raciale et religieuse. C’est qu’il y avait, dans cette galère, des coups à prendre. Objectivement, les critiques que M. Sarkozy a adressées aux concours sont assez justes, mais pour de tout autres raisons que celles qu’il a invoquées. Que La Princesse de Clèves soit une grande œuvre de la littérature française du XVIIe siècle, l’auteur de ces lignes n’en doute pas ; qu’elle fasse partie du « bagage culturel » d’un professeur de lettres ou d’un licencié en lettres modernes ou classiques, cela lui paraît aller de soi. Mais, hélas, elle ne fait pas partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire de la catégorie C ou même B, qui sera gardien de la paix ou secrétaire d’un collège ou préposé aux fontaines et aux parcs. Louis XIV, Versailles, l’art classique, La Fontaine, oui, font partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire ; pas La Princesse de Clèves. Le tort de M. Sarkozy n’est pas d’avoir critiqué La Princesse de Clèves, mais d’avoir cédé à des groupes de pression fiers de leur seule race ou de leur altérité religieuse ou de la couleur de leur peau. Ces embrouilles sont une catastrophe pour la France et sa culture. L’épreuve de culture générale, qu’il fallait défendre, a été bannie de plus de deux cents concours de la fonction publique, sans que les penseurs de l’université, les philosophes de lycée, les intellos médiatiques mouftent mot : ils sont lucides et courageux, n’est-ce pas ?

Ces marxistes léninistes de bon aloi ou ces bobos gauchistes d’opérette s’en sont dédouanés en lisant La Princesse de Clèves en public. Ceux-là mêmes qui ont jeté aux orties l’enseignement littéraire ont chanté le même petit air de serinette très compagnon de route, PCF, PS, LCR, NPA, etc. : La Princesse de Clèves est grande, La Princesse de Clèves akbar ; il n’y a de littérature que La Princesse de Clèves et Mme de Lafayette est la messagère d’un ordre nouveau. Ont-ils lu ce roman ? On peut en douter. Ou s’ils l’ont lu, c’est en grande diagonale, en bâillant et les yeux fermés. Il fait bon, en effet, entendre des thuriféraires de l’hyper-démocratisme moderne (pas de culture, pas de sélection, tout se vaut, tout le monde, il est égal à tout le monde, etc.) tenir pour l’alpha et l’oméga une des œuvres les plus objectivement réactionnaires qui aient été écrites en français : réactionnaire que dis-je ?, aristocratique, exaltant les hiérarchies, tenant les privilèges pour des faits de nature, justifiant les inégalités sociales par l’immense qualité de ceux qui sont en haut de l’échelle, etc. Les marxistes léninistes maoïstes seraient-ils les fourriers du nouvel ordre naturel, antisocial, inégalitaire ? Justifieraient-ils désormais les privilèges les plus absurdes ? Des exemples ? Il suffit de lire La Princesse de Clèves. La seule énumération des grands hommes et des gentes dames qui composent la cour d’Henri II, fils de François 1e, à la fin des années 1550, au moment où est située l’action de ce roman, est une enfilade de superlatifs, absolus ou non : les plus beaux et les plus belles, les plus grands et les plus grandes, les plus riches, les plus intelligents et les plus intelligentes, les plus courtois et les plus courtoises, les plus courageux et les plus cultivées en poésie, peinture, musique, danse. C’est la cour de France, pas celle de Rome, encore moins celle de Berlin, bourgades demi-sauvages. Tout y est parfait, les dames, les seigneurs, les lieux, les habits, les parfums, les mets, les us et coutumes, les chiens, l’éducation, l’esprit, le maniement des armes. Jamais aucun lieu au monde n’a réuni autant de belles choses et de choses belles, comme si « la  nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes ». Vous avez bien lu : c’est « la nature » qui a voulu cela ; cette cour est un fait de nature ; l’ordre social est de nature.

Encore un effort, camarades penseurs, philosophes, intellos, le vieux monde est votre monde ; surtout ne vous arrêtez pas. La prochaine fois, il faudra monter d’un degré dans l’escalier de l’infâme : réhabiliter Rosenberg, Gobineau, Vacher de Lapouge, le biologisme social. Beria, Staline, Pol Pot ? Inutile, c’est déjà fait, et depuis longtemps.

26 octobre 2009

Connecter, déconnecter


Voilà deux verbes modernes, le second, déconnecter, attesté à compter de 1957, l’étant encore plus que le premier, qui est employé pour la première fois dans une lettre que le souverain de Prusse, Frédéric II, grand écrivain français, a adressée à Voltaire : « Je vous enverrai la traduction du Traité de Dieu, de l’âme et du monde par Wolf, dès qu’elle sera achevée ; et je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes les propositions qui se suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne », dans laquelle ce verbe, emprunté du latin conectere, « lier ensemble », « relier », se rapporte, non pas comme dans la langue actuelle, à des réalités matérielles, machines, lignes électriques, tuyaux, ordinateurs, serveurs, etc., mais à des réalités conçues par les hommes : idées, propositions, thèses, hypothèses…

Le mot est rare. Sébastien Mercier, dans sa Néologie (1801), le tient pour un néologisme. Barré est le premier lexicographe à l’enregistrer comme un « terme didactique » en 1842 dans son Complément au Dictionnaire de l’Académie française, le définissant en termes vagues : « être en connexion » et l’illustrant d’un fragment de l’extrait de Frédéric II : « Toutes les propositions connectent les unes avec les autres, a dit le grand Frédéric ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le recense aussi, se contentant de répéter la définition de Barré : « terme didactique, mettre en connexion ; se connecter, verbe réfléchi, avoir de la connexité », qu’il illustre de la citation de Frédéric II. Mais les académiciens l’ignorent dans les sixième (1832-35), septième (1879), huitième (1932-35) éditions de leur dictionnaire. C’est à partir de 1929 que le verbe s’emploie dans le vocabulaire de l’électricité. Après avoir eu pendant près de deux siècles un sens figuré (les propositions connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne), il prend un sens propre, qui est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « électricité, établir une ou plusieurs liaisons entre différents organes ou machines grâce à des conducteurs électriques ». Le premier exemple se rapporte à l’électricité, le second aux ordinateurs : le conjoncteur-disjoncteur connecte automatiquement la batterie aux bornes de la dynamo (1951) ; si par exemple une question est achevée au milieu de la nuit, la machine se connecte automatiquement à un autre problème (1957), mais aucun des deux n’illustre les emplois actuels, ceux d’un ordinateur relié à un autre ordinateur, à un serveur et à un réseau, ou au réseau des réseaux, que tous les « connectés » de la toile connaissent. Même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, le sens actuel, celui de l’informatique et du net, est à peine esquissé : « établir une connexion, un raccordement. Connecter deux lignes électriques, deux conducteurs. Un tuyau connecté à un réservoir ». Un moteur de recherche comme Google recense plus de 45 millions de pages consacrées à connecter, se connecter, connecter à, etc. Les grands dictionnaires du XXe siècle, le TLF et le DAF, ont été publiés il y a trop longtemps, moins de trente ans !, pour enregistrer les emplois modernes ou dernier cri de connecter. C’est dire si la langue évolue vite. Il en va de même pour le verbe déconnecter. Pour les rédacteurs du TLF, la définition en est : « enlever le raccord reliant deux appareils » ; « rompre la liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » ; « séparer, désunir, soustraire d’un ensemble environnant, d’un circuit », tandis que les académiciens se contentent de « rompre une connexion » (déconnecter un circuit, un appareil). En moins d’une décennie, internet a favorisé la formation de milliers de mots nouveaux ou celle d’emplois nouveaux de mots anciens : connecter et déconnecter sont de ceux-là.

05 octobre 2009

Décadence

Décadence, emprunté du latin médiéval decadentia, est attesté au début du XVe siècle. Il se dit alors de l’état d’un bâtiment qui se dégrade : « un moulin qui est chu en décadence et ruine » (1413) ; « un moulin qui était en telle ruine et décadence que ledit moulin ne pouvait faire de blé farine » (1457) ; « le lieu à faire justice était tombé par tempête en décadence (1459) ; « édifices tombés en ruine et décadence (1543). Ce sens est relevé dans les dictionnaires anciens, ceux de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « chute, ruine imminente ; les bâtiments qui ne sont point habitez tombent bientôt en décadence »), de l’Académie française (1694 : « disposition à la chute et commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence » ; 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 : « disposition à la chute ; état de ce qui tend à sa ruine, commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence ») ; de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « état de ce qui tend à sa ruine ; commencement de ruine »). Dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent, à la suite de la définition « commencement de dégradation, de ruine, de destruction, état de ce qui tend à sa ruine », la remarque suivante : « il n’est presque plus d’usage au propre », le sens en usage étant le sens figuré. En réalité, dès le XVIIe siècle, quelques grammairiens, dont le père Bouhours, n’acceptent que le sens figuré et ils préfèrent à décadence (d’un palais), exemple cité par les académiciens, ruine (d’un palais). Ils condamnent aussi tomber en décadence qu’ils jugent impropre, l’expression propre étant tomber en ruine. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-65) essaie de distinguer les deux mots, faisant de l’un la cause de l’autre : « décadence et ruine diffèrent en ce que le premier prépare le second, qui en est ordinairement l’effet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme le point de vue des académiciens en 1832-35 : « état de ce qui commence à choir, à tomber (cette maison tombe en décadence) ; cet emploi, au propre, est maintenant peu usité ». Les académiciens, en 1932-35 (huitième édition) et aujourd’hui (édition en cours), prennent acte de la désuétude de ce sens, qu’ils ne relèvent plus, ne faisant état que du sens figuré, alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme vieux et rare (« état de ce qui commence à tomber, à s’écrouler », comme dans cet exemple : « un vieux mur en décadence sépare seul de la mer profonde » (Stendhal, 1838).

Le sens que l’on peut dire « figuré », au sens où il s’applique à des réalités qui ne sont pas matérielles, est attesté en 1468 : « était chose moult piteuse de voir sa haute royale magnificence de jadis être venue à telle décadence et rabaissement ». Les auteurs des anciens dictionnaires exposent ce sens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « décadence se dit aussi figurément dans les choses morales ; le crédit de cet homme va en décadence pour dire il se ruine ; toutes les choses du monde vont en décadence, c’est-à-dire de mal en pis ; cette famille noble tombe en décadence ; Vigenère a écrit l’Histoire de la décadence de l’Empire d’Orient ») que les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : « il signifie aussi figurément l’adversité, le malheur, la ruine des affaires de quelqu’un » ; 1718 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable », la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un Etat ; la décadence des lettres ; ses affaires vont en décadence ; sa santé va en décadence ; le commerce était alors fort en décadence ; 1762, 1798, 1832-35 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable ; la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un État ; la décadence des lettres ; sa santé, ses affaires vont en décadence ; la décadence du commerce) ou Littré (1863-77 : « figuré, en parlant des choses abstraites », institutions, affaires, églises d’Orient, esprits, forces, Etat ; Décadence se dit quelquefois absolument de l’abaissement des choses littéraires, intellectuelles, scientifiques »).

Ce qui est nouveau et comme inouï dans la langue moderne, c’est l’extension de décadence à de nouvelles réalités : l’économie, les mœurs, les lettres, les arts, les hommes. Naguère, c’était un Empire ou les empires lointains qui tombaient ou étaient tombés en décadence. Aujourd’hui, la décadence s’est rapprochée et nous menace, non seulement dans nos vies, mais dans notre être même. Certains s’en réjouissent comme Cocteau, sans doute par esprit de provocation : La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise (Maalesh, 1949). La conscience de la décadence devient très vive après la première guerre mondiale, comme chez Valéry : « On nous a assez dit que nous étions un peuple en décadence, qui ne fait plus d’enfants, qui n’a plus de foi en soi-même, qui se décompose assez voluptueusement sur le territoire admirable dont il jouit depuis trop de siècles » (Variété IV, 1938), la France et l’Europe étant entrées « en décadence », comme lors des derniers siècles de l’Empire romain. Montesquieu a écrit des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Il est probable que, dans trois ou quatre siècles, un auteur, nommé peut-être Mohammed ou Mamadou, écrira le même livre, dont les héros ne seront pas les Romains, mais les Français.

03 octobre 2009

Caractères 2

Journaleux

 

Grande ville du Sud

            Vendredi 25 septembre, vers 14 h, à l’arrêt « Commune de Paris » du bus n° 6 qui traverse la ville du nord au sud, montent trois dames âgées. Le bus propre, bien entretenu, climatisé est bondé. Il n’y a plus de place assise. Une des vieilles dames montre à trois jeunes noirs, deux garçons et une fille, confortablement assis sur leur siège, une carte d’invalidité et leur demande poliment, dans un français sans accent, de leur laisser une place. De toute évidence, elle est du pays. C’est une autochtone - une « de souche » ou, mieux une sous-chienne, comme on dit en novlangue multiculturelle. Aucun ne bronche. De toute évidence, ces « jeunes » sont au-dessus des chiens. Finalement, un vieux monsieur, assis un peu plus loin, se lève et s’adresse, lui aussi dans un français sans accent, à la vieille invalide : « Madame, je vous en prie, venez vous asseoir ici ». Les trois noirs en sourient, fiers de tout l’orgueil de leur race.

Quelques minutes plus tard, les deux garçons noirs se lèvent et descendent à l’arrêt « Pasteur ». Les deux dames âgées montées à « Commune de Paris » ont vu les places se libérer et s’en approchent, mais, plus promptes, deux jeunes musulmanes, grasses, rebondies, bien nourries, l’une voilée, l’autre pas, qui avaient vu les deux Françaises âgées s’approcher des sièges libérés, y ont posé leurs fesses, au mépris de toute politesse. Quand on est vrai croyant, on ne cède jamais rien, surtout pas une place assise dans un bus bondé à des vieillards impotents.

 

            Des milliers de faits de ce type se produisent à chaque instant en France. Le journaleux du Monde n’a pas pu ne pas en être le témoin – à moins qu’il ne soit aveugle. Or, jamais il ne les raconte, jamais il n’en fait état. Au contraire, d’après lui, ce sont les trois jeunes gens noirs et les deux musulmanes du bus bondé qui sont victimes du racisme. Voilà une façon plaisante de réécrire l’histoire : ce sont les colons qui, en Algérie, étaient victimes du racisme ; et ce sont les soldats de la Wehrmacht qui, dans la France occupée, souffraient de discriminations. Le journaleux avance sur la voie du négationnisme.

                    

            Toujours dans cette grande ville du Sud. Le matin, vers 7 heures, des miséreux fouillent les poubelles à la recherche d’un peu de nourriture pour la journée. Dans le quartier, dit « populaire » dans la novlangue multiculturelle, c’est-à-dire, en bon français, dans le quartier islamisé et purifié, d’où ont été chassés tous les infidèles, ces mendiants ne font pas la manche. Cela ne servirait à rien. Les nantis ne font l’aumône qu’aux leurs – restés au pays – au nom de la préférence islamique. Pourtant, pendant toute la nuit, ces mêmes nantis ont bouffé, bâfré, gueuletonné, avalé de la chorba aux lentilles, de la semoule, de bons et gros légumes, du mouton, du poulet, rien que du hallal, du miel, des gâteaux sucrés, des dattes. Du coucher au lever du soleil, ils se sont empiffrés. A sept heures, au moment où les sous-chiens fouillent leurs poubelles, ils ronflent. C’est le mois de ramadan.

            Il y a un demi-siècle, Albert Camus, enquêtant sur la misère en Algérie, décrivait les miséreux d’alors qui fouillaient les poubelles, de faible contenance (c’était avant la société de consommation), de « là-bas » ; et ils disputaient aux rats un quignon de pain ou des épluchures de légumes. En un demi-siècle, le monde n’a pas changé : les SDF disputent toujours aux rats le contenu des poubelles, non plus en Algérie, mais en France, patrie des droits de l'homme. Ce qui a changé surtout, c'est le journaleux. En 1959, il aurait publié la courageuse enquête d’Albert Camus ; en 2009, il se l’interdit : elle est haram.

 

 

01 octobre 2009

Investigation

Emprunté du latin investigatio « recherche attentive, enquête » (nom dérivé du verbe  investigare signifiant « suivre à la trace » et « rechercher, scruter attentivement »), le nom investigation est attesté à la fin du XIVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à partir de la cinquième édition (1798), l’édition de la Révolution au cours de laquelle se renforce l’Etat central. Dans l’histoire de la langue, investigation n’est pas un terme propre à la langue de la justice et de la police ; ou s’il semble l’être devenu, c’est depuis quelques décennies seulement, peut-être sous l’influence de l’anglais investigation et des innombrables séries policières de la télévision états-unienne diffusées en France. En 1798, il est défini ainsi : « terme didactique, recherche suivie sur quelque objet » (exemple : « l’investigation de la vérité », la vérité en question n’étant pas nécessairement celle d’une enquête de justice ou de police) et « on dit aussi en grammaire l’investigation du thème pour dire la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » (par exemple messeoir pour messied ou en anglais la recherche de l’infinitif d’un verbe irrégulier dont on connaît le prétérit).

Au XIXe siècle, le principal emploi d’investigation n’est pas dans l’ordre de la justice ou de la police, comme le confirme la définition, plus longue, de ce mot dans la sixième édition du DAF (1832-35 ; même définition en 1878-79 et en 1932-35). Ce n’est plus un « terme didactique », mais c’est toujours une « recherche suivie sur quelque objet ». Les exemples cités sont plus nombreux : « l’investigation de la vérité ; cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigations ». De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens « action de suivre à la trace, de rechercher attentivement » de cette phrase : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi », mais les extraits d’écrivains cités n’ont aucun rapport avec les enquêtes de juges ou de policiers. C’est de Rousseau (Discours sur les sciences et les arts) : « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! » ; de Diderot (L’Encyclopédie) : « investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé » ; de Mollien, ancien ministre de Napoléon : « de là (à savoir les habitudes du commandement militaire), cette investigation que Napoléon portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition », extrait dans lequel les deux sens, scientifique et judiciaire ou policier, se rejoignent.

Dès le XVe siècle, les deux sens « recherche » (portant sur quelque objet que ce soit ; Montaigne : « longue et religieuse investigation ») et « enquête » (de justice, in Ordonnances des rois de France, 1407) régissaient les emplois d’investigation. C’est au XVIIIe siècle, chez les encyclopédistes et les écrivains philosophes, que le mot s’étend à des réalités intellectuelles, dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux, à partir de l’édition de 1721, à la grammaire (investigation du thème), et chez Rousseau, en 1750, aux sciences (l’investigation des sciences). Dans la Lettre sur une nouvelle réfutation, Rousseau écrit : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue », ce dont Littré tire la remarque suivante : « on voit par l’historique combien J. J. Rousseau se trompait en croyant avoir donné investigation à la langue française ». Or, Rousseau n’affirme rien de tel ; c’est Littré qui lui prête cette prétention, parce que Littré n’a pas lu la totalité de la phrase de Rousseau. La voici : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ». Ce que Rousseau déclare avoir accompli, c’est employer le nom investigation suivi du nom sciences, dans un contexte nouveau, pour désigner ce que nous nommons aujourd’hui la recherche scientifique. Les dictionnaires sont censés faire autorité ou avoir force de loi en matière intellectuelle. Rien n’est plus inexact ou trompeur. C’est une idée reçue, laquelle, comme toutes les opinions, doit jamais être reçue, du moins pas avant un examen.

Même dans la langue moderne, le nom investigation n’est pas spécifique de la police judiciaire. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), le sens relevé est celui des éditions précédentes : « recherche minutieuse et suivie » ; c’est dans les exemples qu’apparaît l’emploi policier ou judiciaire, non pas dans les deux premiers : « entreprendre, mener une savante investigation ; poursuivre sans relâche ses investigations », mais dans le troisième : « investigations policières ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens « recherche minutieuse, systématiquement poursuivie, sur quelque chose » ne s’applique à la police ou à la justice que dans quelques emplois : « appareil, mode, objet, procédés d’investigation ; résultat des investigations ; investigation bactériologique, délicate, minutieuse, policière, sexuelle ; investigation par auscultation, par sondage, par toucher ; limiter les investigations ; opérer des investigations ; se soumettre à des investigations » ; et sans doute, quand on examine ces emplois, à la suite du recours de plus en plus fréquent aux méthodes scientifiques (de biologie, de chimie, recherche d’ADN, balistique, etc.) dans les enquêtes de police – sinon dans les enquêtes réelles, du moins dans celles qui font le sel des séries de télévision. 

15 septembre 2009

Incontinent

L’adverbe incontinent, attesté en 1332, est emprunté au groupe prépositionnel latin à valeur adverbial in continenti, signifiant « tout de suite, sans délai » et, au sens propre « dans ce qui est attenant ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), il est défini ainsi : « aussitôt, au même instant, tout à l’heure » (tout à l’heure signifiant « tout de suite ») et illustré par les exemples suivants : dès qu’il eut appris cela, il partit incontinent, tout incontinent ; je m’en vais incontinent parler à vous ; trois heures sonneront incontinent.

La définition de la sixième édition du Dictionnaire de L'Académie française (1832-35), à savoir « adverbe de temps, aussitôt, au même instant, sur-le-champ », est suivie de la mention « il commence à vieillir », mention qui n’apparait pas dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et qui devient dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il est vieux », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication), n’y font pas référence, à la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « vieux ou littéraire, sans aucun délai, sans le moindre retard ; synonymes aussitôt, illico (familier), immédiatement, incessamment, à l’instant, sur le champ, sur l’heure (vieilli), tout de suite ».

07 septembre 2009

Malabar

Le nom et adjectif malabar n’est pas dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). En revanche, il est dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF. Pourtant, il n’est pas moderne. Il est attesté dès 1663 dans les récits de voyage en Inde. Il est vrai que les auteurs de dictionnaires de mots répugnent, à la différence des auteurs de dictionnaires de choses ou encyclopédies, à étudier les noms propres qui n’ont pas de définition à proprement parler, mais un simple référent, personne, pays, fleuve, etc. dont il faudrait écrire une courte biographie ou qu’il faudrait décrire ou situer sur une carte du monde, etc. Dans les encyclopédies, il en va autrement. D’Alembert et Diderot consacrent deux articles à Malabar et à Malabares (Philosophie des Malabares) : « Quelques-uns comprennent sous ce nom toute la partie occidentale de la presqu’île de l’Inde en deçà du Gange, depuis le royaume de Beylana au nord, jusqu’au cap Comorin au midi ; d’autres prennent seulement cette côte à l’extrémité septentrionale du royaume de Canare et la terminent, comme les premiers, au cap Comorin » (L’Encyclopédie, 1751-65). Au XVIIIe siècle, même chez les plus ardents partisans des Lumières, l’exotisme, toujours approximatif pour ce qui est de le situer avec précision sur une carte, est synonyme de prospérité. En un mot, il suffit de franchir les océans pour arriver au paradis. Il est vrai que les diplômes ne préservent pas de la nigauderie : « Le Malabar peut passer pour le plus beau pays des Indes au deçà du Gange : outre les villes qu’on y voit de tous côtés, les campagnes de riz, les touffes de bois de palmiers, de cocotiers et autres arbres toujours verts ou chargés de fruits, les ruisseaux et les torrents, qui arrosent les prairies et les pâturages, rendent toutes les plaines également belles et riantes. La mer et les rivières fournissent d’excellents poissons ; et sur la terre, outre la plupart des animaux connus en Europe, il y en a beaucoup d’autres qui sont particuliers au pays. Le riz blanc et noir, la cardamome, les ananas, le poivre, le tamarin, s’y recueillent en abondance. Il suffit de savoir qu’on a mis au jour en Europe 12 tomes de plantes de Malabar pour juger combien le pays est riche en ce genre ». Le paradis nourrit aussi les fantasmes sexuels : « Les Malabares de la côte sont noirs, ont les cheveux noirs, lisses et fort longs. Ils portent quantité de bracelets d’or, d’argent, d’ivoire, de cuivre ou d’autre métal ; les bouts de leurs oreilles descendent fort bas : ils y font plusieurs trous et y pendent toutes sortes d’ornements. Les hommes, les femmes et les filles se baignent ensemble dans des bassins publiquement au milieu des villes. On marie les filles dès l’âge de huit ans ». Antoine Furetière, de l’Académie française, homme prude et savant, n’hésite pas à illustrer, dans son Dictionnaire universel (1690) le verbe dépuceler, au sens « d’ôter la fleur de virginité à une personne », de cet exemple, dont il ne vérifie même pas l’exactitude : « Ceux de la côte de Malabar payent les étrangers pour venir dépuceler leurs femmes et en prendre la première fleur ».

La côte de Malabar est entrée dans l’histoire aussi pour des raisons religieuses, puisqu’y prospèrent des églises chrétiennes, rattachées (ou non) à Rome, et dont les fidèles sont aujourd’hui encore parfois victimes de pogroms ou autres exactions. Comme (presque) toujours quand ils abordent des questions relatives au christianisme, les auteurs de L’Encyclopédie traitent ces chrétiens avec désinvolture : « il est vrai qu’il y a eu des chrétiens jetés de bonne heure sur les côtes de Malabar, et au milieu de ces idolâtres (id est hindouistes). Un marchand de Syrie nommé Marc Thomas, s’étant établi sur cette côte avec sa famille et ses facteurs au VIe siècle, y laissa sa religion, qui était le nestorianisme. Ces sectaires orientaux, s’étant multipliés, se nommèrent les chrétiens de St Thomas, et vécurent paisiblement parmi les idolâtres ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont neutres : « (Religion), chrétien de rite oriental, de l’État de Kerala en Inde méridionale » (exemples : « diocèse, évêque malabar ; nestorien malabar », illustrés de cette remarque factuelle : « la surpopulation de cet État entraîne (...) une migration importante à l’intérieur de l’Inde même (...) et il en résulte la création d’Exarchats notamment de rite malabar, plus au Nord du continent indien », Œuvre d’Orient, 1981).Quant à ce que L’Encyclopédie tient pour la « philosophie des Malabares », elle n’est rien d’autre que la philosophie et les croyances hindouistes.

Alors que les académiciens ne relèvent ni Malabar, ni malabare, ces deux mots apparaissent dans le Complément (du DAF) de Barré (1842). Il est vrai que ce complément est d’ordre encyclopédique. En géographie, c’est la « province de l’Hindoustan anglais, dans la présidence de Madras, au S.-O. de la presqu’île hindoustanique, sur la côte appelée Côte du Malabar » (Barré ajoute : « commerce de poivre, gingembre, indigo, bois de santal ; 900.000 âmes. Chef-lieu, Calicut »), alors que malabare, adjectif ou nom, désigne un « habitant du Malabar » ou signifie « qui appartient au Malabar ou à ses habitants » (« Côte malabare ; famille malabare (linguistique) se dit d’une famille de langues indiennes qui comprend le malabarproprement dit, le tamoul et le télinga ; et famille malabare (ethnographie) se dit également des peuples qui parlent ces langues »). Pourtant, malabar entre dans la langue française comme mot à part entière, nom commun ou adjectif, en 1911 au sens de « grand et fort », attesté dans les pénitenciers d’Afrique ; et en 1916 au sens de « malin », attesté dans l’argot des marins pour désigner des « mercantis qui pullulent dans les ports francs (Beyrouth, Tunis, Gibraltar, Portugal, Gorée) ». De ces deux sens, les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) ne retiennent que le premier : « populaire, homme fort, costaud » (TLF, extraits de Queneau, Arnoux, Giono) et « populaire, homme de grande taille, très fort et robuste » (DAF, neuvième édition).

05 septembre 2009

Propension

 

 

 

En latin, propensio (dérivé de propendere, « être penché en avant », « être favorable à ») désigne un penchant. C’est dans ce sens que propension, qui en est emprunté, est attesté en 1528, chez le cardinal du Bellay, oncle du poète et qu’il est employé par des écrivains du XVIe siècle ; Montaigne : « il n’est passetemps si léger, ou je n’apporte du dedans et d’une propension naturelle et sans étude, une extrême contradiction à tromper » ; Pasquier : « L’homme... bien souvent semble être enclin à quelques propensions naturelles » ; Amyot : « Combien qu’ils remuassent et essayassent toutes choses, l’instinct ou l’appétition ne leur obéissait point pour faire un consentement, ni ne recevait point le sentiment pour origine et principe de la propension ».

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ajoute à ce sens premier (« notre nature corrompue a toujours quelque propension au mal » ; « on a plus de propension à croire ce que disent les amis que ce que disent les autres »), qu’il juge sans doute « figuré », alors que, pour dire les choses exactement, c’est le verbe latin dont il dérive qui a un sens propre (« être penché en avant ») et un sens figuré (« être favorable à »), un premier sens, qu’il tient sans doute pour propre, alors qu’il s’agit de l’emploi de propension, au sens de « tendance » et comme esquisse de « gravitation », dans les sciences physiques de l’époque classique : « inclination d’un chose, les corps pesants ont une propension naturelle à tendre en bas ». A peu près à la même date, en 1694, ce sens n’est pas relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les académiciens se contentant de définir propension comme au XVIe siècle : « inclination, disposition de l’âme à quelque chose » (Il a une grande propension à l'étude ; propension naturelle), ajoutant « il est vieux », remarque étonnante, qui est démentie par l’histoire de la langue et qui est contredite, dans ce même article, par la seconde acception exposée : « penchant inclination de l’âme » (On le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune propension). Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35), la mention vieux disparait et les académiciens rangent les acceptions dans l’ordre que choisit Furetière : d’abord l’emploi scientifique, dans lequel propension a le sens newtonien de gravitation (« pente naturelle des corps pesants vers le centre de la terre » ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre), et qui semble être le sens propre ; ensuite le sens moral ou tenu pour figuré : « penchant, inclination de l’âme » - on le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune  propension ; il a de la propension à la vertu, au vice (DAF, huitième édition, 1932-35 : « pente, tendance naturelle d’un corps vers un autre corps, vers un point » ; « il signifie surtout figurément penchant, inclination »), les académiciens précisant, en 1762 et en 1798, qu’on « se sert plus communément des mots pente et penchant »), remarque que la langue dément. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88) reprend cet ordre, tout en distinguant explicitement le propre du figuré : « Au propre, pente naturelle : les corps pesants ont une propension à descendre ; au figuré, penchant, inclination ; propension au bien, au mal : ces troubles augmentaient la propension naturelle à la tyrannie » et aussi en reversant sur le sens propre la remarque que les académiciens faisaient sur le sens figuré : « Ce mot est peu usité au propre ; il l’est au figuré moins que penchant et inclination ». Littré aussi, en dépit de ce qu’enseigne l’histoire de la langue, distingue dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) un sens propre (« tendance naturelle d’un corps vers un autre ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre »), qui est pourtant second, d’un sens figuré, qui est premier : « Penchant, inclination ; propension au bien, au mal ».
         La greffe scientifique, pour une fois, n'a pas pris - sinon dans les seules sciences de l'homme. Le sens « propre », celui des sciences physiques, disparaît de la NLF (Nouvelle Langue Française). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), propension, au sens « tendance naturelle » et « en parlant d’une chose », est mentionné comme rare, les exemples cités ne relevant plus de la physique : « à propos d’un câble rond, une propension au tournoiement » ; « quant aux cordes, leur propension à vibrer partiellement est presque aussi manifeste » (D’Indy, 1897-1900). Le mot n’est plus employé que dans des contextes moraux ou psychologiques, ceux qui étaient les siens au XVIe siècle, mais il est désormais mâtiné de sciences humaines : « en parlant d’une personne ou par analogie d’un animal : force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un agir, un comportement »  (synonymes : disposition, inclination, penchant, pente). Le nom peut être suivi de la préposition à (propension à la dissipation et au luxe, propension aux liqueurs fortes, propension à la libéralité ; avoir propension à (rare) ; propension innée à peigner le détail outre mesure ; propension à grossir ; propension à voir des conspirateurs et des traîtres partout ; propension à consommer ; propension à la consommation et à l’épargne), pour
(propension pour les voyages ;  propension pour ce genre d'être), vers (propension vers le compromis et l’oubli ; propension vers quelqu’un). En un siècle, propension a renoncé à ce qu’il y a d’exact ou de précis ou de vérifié dans les sciences physiques pour prospérer dans le vague, le mou, l’incertain, etc. dans ce qui est propre aux « sciences » dites « humaines ».   

 

 

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