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14 juin 2011

Sidération

 

 

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

            Pendant un peu plus de quinze jours, les malheurs, assez pitoyables, de M. Strauss-Kahn auraient plongé « l’opinion française » (comprendre les seuls journaleux, médieux, communicants, fils de pub., militants, mais pas le peuple) dans un état de profonde sidération. En apprenant l’affaire dans laquelle leur « champion » est impliqué, ils auraient été sidérés.   

Emprunté du latin sideratio, défini dans le Dictionnaire latin français, 1934, comme la « position des astres (pour interpréter la destinée) » et « l’action funeste des astres et surtout du soleil » (avant de sortir de la salle de bains du palace Sofitel de New-York, M. Strauss-Kahn aurait dû, par précaution, observer les astres : il y aurait vu ce qui allait lui arriver, à moins qu’il ne soit resté trop longtemps au soleil dans la matinée), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans deux sens : médical (1549 « nécrose, gangrène ») et astrologique (1560 « influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne » et « terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres », sans les illustrer de quelque exemple que ce soit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : « astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé » ; « médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc. ». Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : « fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines ».

            Les emplois modernes de sidération, au sens de « très grande surprise », « stupéfaction », qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent. Il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français Lexikon de Sachs et Villate au sens de « frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine ». En 1895, Paul Valéry l’emploie au sens « d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un », comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier « mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre » (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : « surprendre profondément quelqu’un » (synonymes : abasourdir, stupéfier). De même, le participe présent et adjectif sidérant a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de « qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur » (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : « c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles » (Journal, 1889). L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de « frappé d’un anéantissement subit des forces vitales » (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de « frappé brusquement d’une profonde stupeur ». Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : « comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse » (Raboliot, 1925) et de La Varende : « elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait » (1941).

 

            De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus, sideris, au sens « d’étoile, astres, ciel », le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point ». D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : « retour à la même étoile »), jour sidéral (1832 : « le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne »). 

           

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les journaleux qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité et qui sont frappés de « sidération » en apprenant, non pas les frasques sexuelles de leur champion (ce dont ils se doutaient), mais que ces frasques sexuelles puissent conduire en prison un homme aussi riche, aussi bien, aussi intelligent, aussi compatissant, aussi sympa, et cela aux Etats-Unis d’Amérique, pays de la liberté. C’est le monde réel, qu’ils ont pris l’habitude de regarder comme s’ils étaient sur la lune, qui les sidère, et non le silence éternel des espaces infinis.

09:49 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, dsk, société

29 mai 2011

Innocence

 

 

 

            Chacun sait désormais ce qu’est l’innocence et ce que désigne le terme innocence quand il est employé dans un contexte judiciaire. Même ceux qui en ignoraient tout savent aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce aux innombrables présumés innocents et présomptions d’innocence répétés partout à propos de MM. DSK et GT, bien que la répétition de ces innocents et innocences risque d’en user le sens.

            Il ne faudrait pas que ces affaires fassent oublier le premier et véritable sens d’innocence, qui, avant d’être un terme de palais et d’avocats bavards, est un terme de morale et même de métaphysique. En latin, innocentia, auquel est emprunté innocence, a pour sens « innocuité », « intégrité, honnêteté, vertu », « désintéressement ». C’est le fait d’avoir des « mœurs irréprochables ». Dans la langue française du XVIe siècle, innocence conserve ce sens : « qualité de celui qui ne fait pas le mal » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle). En français classique, il est glosé ainsi : (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « pureté de mœurs, intégrité de vie » et illustré de l’exemple « innocence baptismale », désignant l’état de l’homme qui a été purifié de la faute originelle par le baptême. Alors les théologiens nommaient état d’innocence « l’état auquel le premier homme a été créé dans une connaissance parfaite et dans un amour actuel de Dieu sans concupiscence » (Richelet, 1680). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) en fait un terme de théologie : « pureté de l’âme qui n’est point souillée de péchés », qu’il illustre de nombreux exemples qui dévoilent le fondement métaphysique de l’innocence et la conception de l’homme ou de la nature humaine qu’il charrie : « Adam fut créé en l’état d’innocence ; l’innocence baptismale nous remet dans la première pureté de l’homme ; un enfant est en l’état d’innocence jusqu’à ce qu’il ait atteint l’usage de raison ; les Païens avoient aussi leur âge d’innocence, qu’ils ont appelle l’âge d’or ; l’agneau est le symbole de l’innocence ». C’est aussi un terme de religion, à une époque où la religion fondait la morale : « état d’un homme de bien qui vit conformément à la vraie religion, qui ne fait tort à personne » (exemples : « cet homme vit dans une grande innocence de mœurs ; son innocence va jusqu’à la simplicité ; on a reconnu l’innocence de Susanne faussement accusée par des vieillards »). L’article se clôt sur le troisième et dernier sens, celui qui est en usage au palais et aujourd’hui dans les médias et en politique : « on dit aussi qu’un homme a fait voir son innocence, quand il a été déchargé d’un crime qu’on lui avait imposé, faute de preuve ou autrement ».

            Dans L’Encyclopédie (1751-72), Diderot rédige à la gloire de l'innocence un hymne lyrique, dont on ne sait s’il est ironique ou sérieux : « il n’y a que les âmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l’homme méchant concevait une fois les charmes qu’il exprime, dans le moment il deviendrait homme juste. L’innocence est l’assemblage de toutes les vertus, l’exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, parvenu à l’âge de quarante ans avec l’innocence qu’il apporta en naissant, n’aimerait pas mieux mourir que de l’altérer par la faute la plus légère ? Malheureux que nous sommes, il ne nous reste pas assez d’innocence pour en sentir le prix ! (…) O innocence, qu’êtes-vous devenue ? Qu’on m’enseigne l’endroit de la terre que vous habitez, afin que j’aille vous y chercher (…) Je n’attendrai point au dernier moment pour vous regretter ». C’est un extrait qu’il est déconseillé de lire aux défenseurs de M. Strauss-Kahn et à tous ceux qui sont persuadés qu’il est victime d’un complot fomenté par un Martien malicieux ; vous les déprimeriez ou bien ils penseraient que vous êtes un suppôt de Satan !  

            Quant aux académiciens, ils préfèrent prudemment écarter de la définition le sens métaphysique au profit du seul sens juridique : « état de celui qui est innocent et exempt de crime » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), même s’ils citent des exemples qui réfèrent à la métaphysique et à la religion : il a conservé son innocence baptismale ; dans la vie chrétienne, il n’y a que deux états : l’état d’innocence et l’état de pénitence ; Adam n’avait pas encore péché, il était dans l’état d’innocence. Le sens métaphysique est explicitement rétabli à partir de la sixième édition (1835) : « état de celui qui n’est point coupable » et « état, qualité de celui qui ne commet point le mal sciemment, qui est pur et candide », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « état de pureté qui appartient à l’ignorance du mal » et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ainsi : « état de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui ; fait de ne pas être nuisible », mais qu’ils tiennent pour vieilli, littéraire, rare.

On ne sait si ce jugement lexicographique de désuétude est fondé et, s’il l’est, sur quoi il est fondé. En revanche, si ce terme n’était pas désuet et qu’il fût encore entendu comme il l’était dans la langue classique, plus aucun avocat, journaliste, homme politique, etc. n’oserait objecter, comme cela se fait à chaque seconde, la présomption d’innocence ou n’oserait défendre de présumés innocents.

 

 

 

 

23 mai 2011

Présomption d'innocence et présumé innocent

 

 

           

            Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que sont évoquées des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc.

Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ?

Quand elle était garde des sceaux (des sots et des sottes), Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Chacun était présumé quelque chose, sauf elle-même ou ses collègues du gouvernement, dont elle évitait de dire qu’ils étaient des ministres présumés, alors qu’elle accablait de ce même présumé les autres citoyens.

 

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un violeur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de violeur, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

 

Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de  présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».

Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le verbe présumer, le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti, destinée à pallier les faits absents ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en ethnologie ou en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

 

Dans la langue française, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis en Irak ou ailleurs faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle DSK devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?

 

20 mai 2011

La Conquête n'aura pas pour suite La Quéquette

 

 

 

Les seuls à envier le sort, à dire vrai pitoyable, de Monsieur Strauss-Kahn sont les milliers de malheureux, innocents pour une bonne partie d’entre eux, qu’humilie chaque jour la belle justice de la Patrie des Droits de l’Homme et qui, pour certains d’entre eux, croupissent dans les geôles de la Mère des Arts, des Armes et des Lois, sans que quiconque, même pas Aisselle et les Hesseliens, s’en indigne, sans que les journaleux du monde entier prennent leur défense, sans que les politiciens leur expriment quelque solidarité que ce soit. M. Strauss-Kahn était près d’entrer triomphant et « traînant tous les cœurs après soi » au Capitole ; on l’a retrouvé gisant et à demi mort au pied de la Roche tarpéienne. Il n’y a rien de neuf dans ce bref séjour en prison, ni dans cette inculpation. Tout a été dit sur des millions de destins semblables depuis que l’homme est homme et tout ce qui en est dit n’est que redite, répétition nauséeuse, éternel ressassement, sauf ce qui est caché, à savoir la signification politique et sociale, sur laquelle pèse le couvercle noir et lourd de l’omerta.  

Monsieur Strauss-Kahn est l’un de ces idéologues immensément riches qui ont décidé il y a quinze ans environ que la gauche et le parti socialiste devaient abandonner le peuple français à sa déréliction. En bref, finis les pauvres, les ouvriers, les paysans, les prolétaires, les chômeurs, les exploités, les dominés, etc. (sauf si ces pauvres sont immigrés, noirs, arabes et musulmans, auquel cas ils restèrent des élus) et vivent les riches, les exploiteurs, les nantis, les dominants, la classe moyenne supérieure, les consultants, les communicants, les publicitaires, les manipulateurs de symboles, etc. Il est la nouvelle classe que « privilégie » la gauche : des millions de dollars, d’euros, de yens, de livres, etc., mais plus de francs, sauf s’ils sont suisses ; des appartements luxueux sur tous les continents ; des palais là où il faut en avoir pour être (Marrakech) ; plusieurs passeports ; des voitures de luxe ; des suites dans les palaces à 3000 $ la nuit ; des costumes à vingt ou trente mille dollars pièce ; des cautions de 5.000.000 de $ ou plus ; des dispositifs de protection et de surveillance à 200.000 $ par mois (dispositifs contre lesquels s’indignent habituellement tous les élus socialos, cocos, trotskos, maos, etc.) ; une existence de nabab, de pacha oriental, d’émir pétrolier, de grand financier international. Voilà ce qu’est la « gauche » nouvelle. « Nouvelle » ? Pas tant que ça : elle a près de trente ans.

Ce que s’autorise Monsieur Strauss-Kahn, c’est le droit de cuissage féodal - "droit" qui n’est qu’une fiction et n’a jamais eu d’existence, mais que la mythologie de gauche prêtait aux "seigneurs" du Moyen Age  et que les grands propriétaires latifundiaires d’Amérique et d’Afrique se sont approprié ; et grâce auquel ils s’autorisaient à sauter les femmes et les filles de leurs serfs, paysans, obligés, domestiques, etc. Que Monsieur Strauss-Kahn saute les militantes, les camarades, les filles et les femmes de militants, les femmes ministres, députés, sénateurs, hauts fonctionnaires, les journalistes, les femmes et les filles de ministres, de députés, de sénateurs, etc., cela n’a pas de signification sociale ou politique. Après tout, quand on est député et que l’on a un mari vieux, rabougri, impuissant, mou, il vaut mieux s’envoyer en l’air avec un chaud lapin, un peu brutal, atteint de priapisme et ithyphallique, plutôt que passer de longues nuits blanches à mourir de désirs. Mais dans la suite du Sofitel, un grand seigneur de la finance internationale a sauté, agressé ou violé une femme de ménage, noire qui plus est et d'origine africaine. Pour lui, elle n’était que de la chair fraîche à consommer sans modération. Cette « baisade », comme dirait Flaubert, est une caricature de l’exploitation éhontée et sans scrupule des pauvresses par les millionnaires blancs, arrogants et immoraux, qui croient qu’ils vivent encore aux temps bénis des colonies. La stratégie de défense pour laquelle a opté Monsieur Strauss-Kahn est de la même farine de gauche que les rapports de force et même "de domination", comme on dit en sciences sociales, qui caractérisent le pire des impérialismes. La malheureuse femme de ménage va être livrée en pâture à des armées d’avocats et de détectives, qui vont l’accuser de tous les péchés imaginables pour disculper le millionnaire.

Devant ce mariage du cynisme et de l’argent qui coule à flots, la "gauche", si elle était "de gauche", devrait au mieux se taire, par décence ou par compassion pour son porte-drapeau, au pis exprimer sa solidarité envers la travailleuse africaine, immigrée (sans doute une ex-clandestine et sans papiers), qui fait un métier de pauvre pour élever dignement sa famille et la faire échapper à la misère. Or, ce qu’on entend, ce sont des indignations à s’en étouffer sur la présomption d’innocence bafouée, des lamentations de grenouilles de mosquée sur les menottes, la prison, la rudesse de la police, et même l’effroi devant l’égalitarisme de la justice américaine qui traite les délinquants et les criminels de la même manière, sans ménagement, qu’ils soient pauvres ou millionnaires, "sans distinction de sexe, de race, de statut social".

 

Oui, ce que montre ce fait divers, c’est que la "gauche" ne ressemble en rien au mythe, moral et généreux, qu’elle s’est forgé d’elle-même et qu'elle diffuse partout complaisamment. On peut être sûr que le film La Conquête n’aura pas la suite qu’il mérite et qui aurait eu pour titre La Quéquette.

 

14:10 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : dsk, 2012, politique