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14 juillet 2013

Nationalisme, nationaliste

 

 

 

Nationalisme et nationaliste sont devenus, comme populisme et populiste, des insultes, du moins dans le discours des instruits et bien sachant du complexe médiatico-politique.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois en 1798, près de trois-quarts de siècle avant qu’il ait publié son dictionnaire. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), le nationalisme est entendu dans un sens qui varie suivant les lieux et les moments, tantôt favorable, tantôt défavorable. En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile à la Révolution, le définit comme « l’exaltation du sentiment national ». Ce mot péjoratif a le sens de « chauvinisme » ou de « xénophobie ». C’est à peu de chose près le sens qu’il prend aujourd’hui, non plus chez les héritiers de la Contre Révolution, mais chez les encenseurs de la Révolution, comme si, deux siècles plus tard, les idéologies opposées avaient échangé leurs paradigmes. En 1834, nationalisme est attesté chez Lamartine dans un sens positif. Ce n’est plus une opinion criminelle, mais une vertu de la République impériale. En 1865, il est défini dans le Grand Dictionnaire du 19e siècle, ce dictionnaire militant, progressiste, anticlérical, républicain, franc-maçon, etc. du pédago Pierre Larousse (qui s’incarne aujourd’hui en MM. Jospin, Hollande, Mélenchon, Besancenot et tutti quanti), dans le sens élogieux et très positif « d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée »

Nationalisme est donc problématique, dans la mesure où le lien étroit avec l’article 3 de la Déclaration de 1789 (« le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation », la nation étant le seul souverain) fait l’objet de jugements opposés. Ainsi, la même « exaltation du sentiment national » est tantôt un crime, tantôt une noble inspiration.

En dépit de leur objectivité apparente, les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) prennent parti. Il n’est pas d’autre jugement que tranché et binaire, le moyen terme est inconcevable. Ou bien le nationalisme est le « courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales » ; ou bien il « exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel ». C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag. L’ouvrage intitulé La Nation (Editions sociales, 1979 : comprendre les éditions de la SFIC, dite PCF) est cité deux fois. L’auteur, un dénommé Martelli, est un écrivaillon qui s’est spécialisé dans les brouets idéologiques. Idéologue attitré, en sa qualité « d’agrégé », du Parti communiste, il a toujours nié que des millions d’innocents aient été envoyés à la mort dans les glaces de Sibérie et que des millions d’autres innocents aient été exterminés. Ce pedigree explique les jugements exprimés : « dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même) » et « le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État) ». De même, sont cités le marxisant Jaurès (« la nation demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme »), le progressiste Durkheim (« tout retour d’un nationalisme étroit a toujours pour conséquence un développement de l’esprit protectionniste, c’est-à-dire une tendance des peuples à s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres »), Roger Martin du Gard qui, par pacifisme, s’est rapproché des communistes  (« la presse est à la solde des nationalismes (…) ; pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d'une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu'en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol »). Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique, de haines racistes inexpiables et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas de la bonne race ou religion.

La partialité atteint son acmé dans cet extrait : « Acceptation d’un déterminisme, ce nationalisme exalte (...) la volonté de combattre tous ceux qui s’opposent au salut de l’État... Il ne se présente pas comme une opinion, mais comme l’évidence d’une condition que seuls nient les imbéciles et les criminels ; d’où son fanatisme, caractéristique des doctrines qui énoncent une fatalité de l’histoire ».  Rien n’est dit de l’élimination par l’URSS de centaines de milliers de Polonais, Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Ouzbeks, Tchétchènes, Japonais. Il n’a servi à rien que les dissidents soviétiques aient mis en lumière que l’accusation de nationalisme servait de prétexte pour éliminer les opposants ou les peuples jugés inférieurs, ni que, lors de la Deuxième Guerre Mondiale, les nationalistes, anglais, français, polonais, serbes, etc. combattaient à Londres ou de Londres un Reich, c’est-à-dire un Empire, qui a exterminé autant d’innocents que l’Empire soviétique, chéri des nationalismophobes actuels. Il est vrai que ceux-ci n’ont pas fait ce séjour dans des camps soviétiques ou nazis qui leur eût peut-être ouvert les yeux.

 

 

Jacques Rossi, ce Français polyglotte qui fut un agent actif de l’Internationale communiste pendant une dizaine d’années, a été condamné en 1937 à cinq années de Goulag, puis à vingt années supplémentaires, pour avoir « espionné » sa patrie soviétique au profit de la France et de la Pologne. Il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Rossi examine les mots, les idées, les faits du communisme. Il n’est pas de mensonge qui résiste à l’examen. En voici l’article nationalisme (ou nationaliste) bourgeois : « Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour « nationalisme bourgeois ». Si au début il y a parmi les coupables des Russes de « race pure », à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter ». Après 1945, même des Japonais, qui résistaient à la tyrannie, ont été condamnés en URSS aux travaux forcés. Sous l’inculpation de nationalisme, se cache le racisme : le nationaliste, c’est l’autre. Ce n’est pas le bourreau, c’est la victime. Les nationalistes sont des hommes et des femmes qui résistent, par la désobéissance ou en faisant preuve de mauvaise volonté, aux armées qui ont envahi leur pays. Avant d’être condamnés ou exécutés, ils ont été étiquetés ennemi du peuple, bourreau de l’humanité, nationaliste bourgeois ou Finlandais blanc. Ce dernier terme, précise Rossi, « apparaît lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques ». L’accusation « nationalisme » est le prétexte qui a déclenché une vaste purification ethnique. 

 

01 mars 2012

Capitulation

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle. Ainsi chez Pasquier : « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »). Ce sens se maintient en français dans un emploi qui est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre ». Cet exemple de l’édition de 1835, à savoir les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par des capitulations, illustre clairement ce sens. Ce n’est que, dans la huitième édition (1932-35), qu’il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale). Ce sens est tenu pour « historique » ou désuet depuis la disparition de l’Empire ottoman en 1920 : il est vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française (1971-94).  

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est désormais le sien et que définissent Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde », et les académiciens (DAF, 1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

 

13 décembre 2011

Ecrire l'histoire

 

 

Peut-on encore écrire l'histoire de France ? Un extrait du témoignage de l'historien Reynald Secher, publié dans le site internet du mensuel La NEF.  




En 1986, vous avez publié Le génocide franco-français, la Vendée-Vengé : comment ce livre a-t-il été perçu ?


Je tiens à préciser d’abord que lorsque j’ai commencé ma recherche, je ne pensais le sujet qu’en termes de guerre civile. Ce n’est qu’en découvrant les lois d’extermination et d’anéantissement, les écrits des contemporains républicains et vendéens, que je me suis posé la question de la nature de la répression et que je suis arrivé à la conclusion du génocide. Le contexte à l’époque était très passionnel car la France de Mitterrand se préparait à commémorer le bicentenaire de la Révolution. Cependant, contrairement à ce que certains ont écrit, je n’ai eu aucune difficulté dans le cadre de mes recherches. Bien au contraire, les conservateurs des Archives et les détenteurs privés de documents m’ont ouvert toutes grandes les portes.

Les problèmes ont commencé une semaine avant la soutenance : on a cambriolé mon appartement pour me voler ma thèse, puis le lundi suivant un homme prétendant agir au nom du gouvernement m’a proposé mon silence moyennant 500 000 francs et un poste à l’Université. J’ai refusé. Là encore, contrairement à ce qui a été écrit, j’ai pu soutenir ma thèse sans problème. Ce n’est qu’une année plus tard, suite à sa publication aux PUF et à l’émission de Bernard Pivot, le 11 juillet 1986, que mes problèmes ont commencé. J’ai dû donner ma démission de l’Éducation nationale et ma vie est devenue un véritable calvaire. Je raconte très précisément les choses dans un ouvrage intitulé La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen, édité par Fol’Fer. Quant aux médias, que dire, sinon que dans l’ensemble ils se sont déchaînés en me condamnant. Rares ont été les journalistes d’envergure courageux comme Georges Suffert, Louis Pauwels…


Quelle est la définition du génocide ? Pourquoi ce terme peut-il s’appliquer au massacre des Vendéens ?

Le génocide est l’acte qui consiste à arracher la vie à un groupe de personnes données non pas pour ce qu’elles ont fait, mais pour ce qu’elles sont. Un mot ou l’absence de mot n’est jamais innocent. Il a fallu attendre la Convention de Nuremberg pour qu’enfin ce crime contre l’humanité soit défini. Certains, comme Gracchus Babeuf, au nom des droits fondamentaux de l’homme, avaient en leur temps bien vu que ces crimes étaient anormaux, mais faute de vocabulaire, de référence et de jurisprudence ils n’avaient pas pu aller au-delà de ce constat et de la dénonciation des crimes qu’ils voyaient. Ce n’est que grâce au génie et à l’obstination d’un juriste polonais, Lemkim, qui a créé le néologisme génocide, que le droit international a pu définir ce crime et le sanctionner.

En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception, ou/et la réalisation ou/et la complicité tant dans la conception ou/et la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type politique ou/et ethnique ou/et racial ou/et religieux. Dans le cas de la Vendée, nous avons les crimes de génocide qui s’appliquent. Il y a bien eu conception, de surcroît collective car votée, réalisation collective car tant les politiques que les fonctionnaires, dont les militaires, ont œuvré sur le terrain pour « éradiquer du sol de la liberté cette race impure ». Quant aux sujets concernés, il s’agit bien d’un groupe humain de type politique et religieux. On tue le Vendéen car Vendéen, c’est-à-dire chrétien.

Vous avez beaucoup travaillé sur la question des responsabilités dans ce génocide. Quelle est la thèse officielle et quelle est la vérité ?

Officiellement, la Vendée n’est qu’une guerre civile avec des horreurs commises de part et d’autre. Certains universitaires, de nos jours, vont même jusqu’à dire et écrire que la Vendée avait été justement punie car traître à la nation. D’autres prétendent que, s’il y a eu des massacres, ils ne sont dus qu’à certains généraux, comme Turreau, qui ont agi sans ordres : ils n’hésitent pas à parler de dérapages. Si vous voulez vous faire votre propre opinion sur cette question, lisez les livres scolaires : c’est un véritable scandale qui dépasse l’entendement.

La réalité est tout autre. Ce sont les membres du Comité de Salut public qui ont conçu ce génocide et l’ont fait voter par la Convention. J’ai retrouvé l’écrit original de la loi du 1er octobre 1793 en date du 27 juillet. Ce sont les membres du Comité de Salut public, personnellement, qui décident et mettent en œuvre l’épuration de l’armée qui refuse ce génocide. Ce sont eux qui, sur le terrain, exécutent et font exécuter la loi d’extermination et d’anéantissement. Ce sont eux encore qui nomment Turreau général en chef de l’Armée de l’Ouest avec un programme précis ainsi que les officiers supérieurs. Ils sont si impliqués qu’ils vont même jusqu’à créer un plan, dit de masse, le 11 novembre, afin d’arriver plus rapidement aux objectifs qu’ils se sont fixés. J’ai retrouvé tous les écrits originaux signés par eux-mêmes. Les noms que nous retrouvons le plus souvent sont ceux de Carnot, Barère, Robespierre…

Ces documents se trouvent aux Archives nationales et militaires. J’ai mis scrupuleusement les références afin que les lecteurs puissent les consulter.

 

09 septembre 2011

Spectre

 

 

Emprunté au latin spectrum, ce mot est attesté dans le premier quart du XVIe siècle pour désigner, comme c’était le cas en latin, une apparition : « imagination d’une substance sans corps qui se présente sensiblement aux hommes contre l’ordre de nature et leur donne frayeur » (1586).

C’est la définition de spectre dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « figure étrange et surprenante, qui apparaît quand on veille » (1694) ; « fantôme, figure surprenante que l’on voit ou que l’on croit voir » (1762) ; « fantôme, apparition d’un mort » (1932-35). C’est aussi celle de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « figure fantastique d’un mort, d’un esprit que l’on croit voir ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « apparition fantastique, généralement effrayante, d’un mort, d’un esprit »). Par figure, le mot s’étend à des personnes qui ressemblent physiquement à des spectres : « il se prend quelquefois pour toute sorte de fantôme » (DAF, 1694), « on dit familièrement et par exagération d’une personne qui est fort grande, have et maigre que c’est un spectre » (DAF, 1762), « figuré et par exagération, c’est un spectre se dit d’une personne maigre, pâle » (Littré, DLF), « personne très pâle et très maigre, évoquant une apparition par son apparence » (TLF). Il s’étend aussi à des choses : « spectre signifie figurément évocation, apparition effrayante, le spectre de la famine, de la guerre civile » (DAF, 1932-35), « image effrayante, peur obsessionnelle » (TLF).

            En 1671, Newton emploie le mot latin spectrum, non plus dans le sens de « fantôme, apparition, vision », mais pour désigner les « rayons colorés résultant de la décomposition de la lumière » (attesté en français en 1720 dans la traduction d’Opticks de Newton sous le titre Traité d’optique), l’audace verbale et conceptuelle ayant consisté à employer un terme qui n’a désigné que les fantômes ou des illusions des sens pour désigner des réalités physiques. Les académiciens relèvent ce nouveau sens à partir de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) : « en physique, on appelle spectre l’image colorée et oblongue que forment sur la muraille d’une chambre obscure les rayons de lumière rompus et écartés par le prisme ». Littré ne pouvait être en reste : « terme de physique ; spectre solaire ou, simplement, spectre, image oblongue, teinte des plus vives couleurs de l’arc-en-ciel et résultant de la décomposition de la lumière blanche qui traverse un prisme de verre ; cette image est formée de bandes parallèles diversement colorées et disposées dans l’ordre suivant, en allant de haut en bas : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet » (1863-77). Ce qui caractérise ce mot dans la langue du XXe siècle, c’est l’explosion de ses emplois dans la langue des sciences : « Spectre (solaire, visible), spectre (de la lumière blanche), image colorée comportant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, produite par la décomposition soit de la lumière émise par le soleil, soit de la lumière blanche (…, TLF). Le spectre peut être aussi atomique, cannelé, continu, discontinu, électrique, électromagnétique, magnétique, normal, éclair, d’absorption, d’arc, de bandes, de diffusion, d’émission, d’étincelle, de flamme, de fuite, de lignes, de masse, de raies, de réflexion, acoustique, biologique, de fréquence(s), (d'un antibiotique), d’activité (d’un bactériophage).

En deux siècles, spectre a basculé de l’imagination vaine, où il est resté confiné pendant deux millénaires ou plus, vers les sciences dures. Serait-ce une manière élégante de dire de la science (la science dure des chercheurs scientifiques) qu’elle est illusion ? Ce basculement abonderait-il dans le sens des thèses de la revue Social Texts et la théorie du gender (le gendre ou le beauf ?) ? Le débat a de quoi faire parler les épistémologues pendant des décennies.  

 

 

 

06 septembre 2011

Hanter

 

Pendant deux ou trois siècles, hanter a fait l’objet d’études, de remarques, de recherches, qui ont porté, non pas sur le ou les sens (Furetière, Dictionnaire universel, 1690 : « être souvent en la compagnie de quelqu’un, soit qu’on lui fasse des visites, soit qu’on reçoive les siennes (…) Il se dit aussi des lieux où on va ordinairement »), mais sur l’origine. Diverses étymologies ont été suggérées, versari, ventare, habitare, hantieren, verbes latins ou allemand qui ont un sens proche de celui de « fréquenter » (des personnes ou un lieu). Attesté au début du XIIe siècle, ce verbe, semble-t-il, est un emprunt à un verbe de l’ancien scandinave (la langue des Vikings) qui signifie « conduire à la maison », dérivé de heim « maison », fréquent en Normandie.

Quoi qu’il en soit, il a conservé le même sens, celui que Furetière définit, jusqu’au début du XIXe siècle. C’est « fréquenter » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ou encore « fréquenter, visiter souvent et familièrement ; il se dit des lieux aussi bien que des personnes (hanter le barreau, le Palais, les foires, les cabarets, les mauvais lieux) ; on dit proverbialement dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, pour dire qu’on juge aisément des mœurs d’un homme par les personnes qu’il fréquente ; on dit proverbialement qu’un homme a hanté les foires pour dire qu’à force de courir le monde, il est devenu fin et rusé » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35).

Au tout début du XIXe siècle apparait le sens « moderne », sous l’influence de l’anglais to haunt (emprunté au français) et à la suite du succès des traductions des romans de Mme Radcliffe. C’est toujours « fréquenter » un lieu, mais l’identité de celui ou de ceux qui fréquentent ce lieu a changé : ce ne sont plus des êtres humains, mais des spectres, des revenants, des spirites, des fantômes, des zombies, des esprits et toutes les autres forces occultes possibles et imaginables. Le lieu aussi a changé : ce n’est plus le Barreau, le Palais, les estaminets, les bordels, etc., mais les châteaux isolés, les maisons abandonnées, les cimetières, les manoirs construits à l’orée des forêts. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas ce sens, qui est enregistré dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1879) : « hanter se dit particulièrement en parlant des esprits qu’on suppose revenir de l’autre monde ou des êtres fabuleux qui, suivant les fictions populaires, fréquentent de préférence les endroits retirés, sombres (château, maison, bois, etc. hantés) » (même définition en 1932-35).

Il se dit partout que le XIXe siècle a (ou aurait) été le siècle de la « science », à cause du positivisme, des chemins de fer, du scientisme, de l’hélice, des progrès de l’hygiène, de la fin des croyances dans la génération spontanée, de la découverte des microbes ou des bactéries, du vaccin contre la rage, etc. Flaubert qui a tourné en dérision cette croyance dans Bouvard et Pécuchet n’était pas dupe ; Musset non plus. En réalité, ce prétendu siècle de la science a été celui des maisons hantées, des tables tournantes, des spirites, du retour des esprits, des elfes et des kobolds, des sorciers, des fantômes, des nécromanciens, de la poésie comme voyance, des magiciens du verbe et des choses – en bref, ce qui fait l’essence du XIXe siècle, c’est l’occultisme, mêlé d’ailleurs au socialisme. Le verbe hanter est emporté par ce maelstrom : lui aussi, il s’acoquine aux esprits frappeurs et aux tables tournantes. C’est « occuper de sa présence un lieu fréquenté ou désert, en particulier en parlant de fantômes, d’esprits » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « spécialement, en parlant des esprits, des spectres, des fantômes, apparaître habituellement dans un lieu » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Le siècle de l’occultisme est aussi celui de la psychologie, ce qui est dans l’ordre des choses, l’âme (la psyché) étant aussi bien cachée que les fantômes ou les esprits frappeurs : « occuper de façon obsédante la pensée, l’esprit, l’imagination, un moment de la vie de quelqu’un » (TLF, op. cit.) et « il se dit de ce qui occupe la pensée, tourmente l’esprit sans répit » (DAF, neuvième édition, op. cit.).

Il n’est pas rare que la langue condense en elle l’esprit du temps ou qu’en elle se cristallisent les croyances les plus bêtasses des hommes.

 

24 juin 2011

Bactérie

 

 

Le mot, relativement récent, est attesté en 1842 sous la forme pseudo-latine bacterium, puis francisée en 1845. Bacterium a été fabriqué en 1838 à partir du grec baktêrion, diminutif de baktêria, qui signifie « bâton » et si les bactéries ont été nommées ainsi, c’est qu’elles apparaissaient au microscope sous la forme de bâtonnets. La définition qui en est donnée en 1842 est assez confuse : « le plus petit des infusoires (que) l’on doit le confondre souvent avec le premier degré de développement des autres bacteriums et des vibrions (...), le bactérium termo, le premier terme en quelque sorte de la série animale ». La confusion est sans doute aggravée par infusoire, emprunté au latin scientifique infusorius, où le mot désigne les animalcules qui se développent dans les infusions végétales (1764), c’est-à-dire des êtres vivants, dont la réalité était assez mal connue et comprise alors, mot que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « terme d’histoire naturelle ; classe comprenant les animalcules qui se développent dans les infusions végétales et animales, et qu'on n'aperçoit qu'à l'aide du microscope ; ils sont pourvus d'un épiderme, de cils, et, à défaut de cils, d'organes du mouvement de forme déterminée » et les lexicographes actuels (Trésor de la langue française, 1971-94) ainsi : « Animal unicellulaire le plus souvent microscopique, vivant dans les liquides et se développant dans les infusions végétales » et « au pluriel », « classe de protozoaires pourvus de cils vibratiles à la surface du corps et de deux noyaux dans le cytoplasme ».

            Le mot bactérie est relevé par Littré (DLF, 1863-77) qui le définit confusément : « infusoire végétal, possédant une faculté de locomotion qui se retrouve dans beaucoup de conserves. Les bactéries jouent dans les tissus et les humeurs des êtres organisés le rôle destructeur des principes immédiats que jouent les champignons microscopiques appelés ferments » ; la définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) n’est guère plus précise : « terme de biologie, microbe se reproduisant par segmentation. Il désigne aussi une sorte de bacille ».

            Grâce aux progrès accomplis au XXe siècle par les biologistes dans la compréhension du vivant, le mot bactérie va enfin trouver une définition à peu près stable, qui correspond assez bien à la réalité de ce que le mot désigne et qui isole assez bien la classe d’organismes à laquelle appartiennent les bactéries : « Biologie, micro-organisme unicellulaire le plus souvent dépourvu de chlorophylle, résistant selon son espèce à une chaleur inférieure à 100 ou à 120o, visible seulement au microscope, se reproduisant par scissiparité et dont les deux principales formes sont les microcoques et les bacilles » (TLF, 1971-94) et « (en microbiologie) microorganisme unicellulaire et procaryote, se multipliant habituellement par scission » (DAF, édition en cours). Heureusement, les exemples qui illustrent ces définitions permettent, à ceux qui n’ont pas vu d’images prises au microscope, de se représenter assez précisément ce que sont les bactéries : « la flore du sol est prodigieusement variée. Les Bactéries y causent de profondes modifications chimiques. Les plus importantes touchent les constituants organiques mais ne laissent pas indifférents les éléments minéraux. Les Bactéries pétrifiantes, les Actinomycètes filamenteux et saprophytes méritent une mention spéciale » (1963, Encyclopédie de la Pléiade) et « on applique le terme de bactéries, qui, étymologiquement évoque une forme de bâtonnet, à des micro-organismes qui sont aussi bien sous forme de coques (cocci), de spirilles, etc. Il est plus logique de parler de microbes; le terme micro-organismes est beaucoup plus général et ne caractérise pas essentiellement les microbes et les bactéries. Les bactéries sous forme de bâtonnet sont plus communément appelées bacilles » (1968) ; ou encore, ces exemples d’académiciens : « des bactéries non pathogènes existent chez l'homme sain et dans le milieu extérieur ; l’application du génie génétique aux bactéries a permis de fabriquer industriellement de nombreuses molécules ».

 

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07 juin 2011

Prolétaire

 

 

 

            Le mot, qu’il soit adjectif ou nom, est emprunté au latin proletarius, terme qui désignait la dernière des classes sociales, « dernière » dans une échelle hiérarchisée, c’est-à-dire celle qui était tout en bas et qui regroupait les citoyens qui n’avaient d’utilité sociale que par les nombreux enfants (« proles ») qu’ils engendraient. C’est dans ce sens-là que prolétaire est attesté à la fin du XIVe siècle : « prolétaires (…) laissés en la cité de Rome pour engendrer enfants », et qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835 – même définition en 1879, 1932-35) : « (terme d’antiquité romaine) ceux qui formaient la sixième et dernière classe du peuple, et qui, étant fort pauvres et exempts d’impôts, n’étaient utiles à la république que par les enfants qu’ils engendraient » (les prolétaires étaient exempts d’aller à la guerre), ainsi que par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Chez les anciens Romains, citoyen pauvre, appartenant à la sixième et dernière classe du peuple, et ne pouvant être utile à l'État que par sa famille ».

D’un lexicographe à l’autre, à mesure que l’on se rapproche du présent, les définitions font de plus en plus souvent référence (cf. ci-dessous) aux droits civiques et politiques, dont les prolétaires de Rome étaient privés. Ainsi, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Antiquité romaine) citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, et qui était exclu de la plupart des charges politiques ». Ce statut, assurément déplaisant, si on le rapporte à nos normes, fait l’objet d’un jugement a posteriori dans une sorte de téléologie rétrospective, laquelle est fondée sur l’idée que les sociétés humaines ont un horizon, un but, une direction qu’elles doivent absolument suivre de peur de se voir démonisées. Or, si nous avions été des prolétaires de la Rome antique, nous aurions sans doute été satisfaits de notre sort et heureux de ne pas être des esclaves ; et aujourd’hui, dans la belle France des droits de l’homme, de nombreux citoyens ou ex-citoyens ont renoncé à leurs droits civiques et politiques, ne votent pas, si tant est qu’ils aient jamais voté, et s’abstiennent massivement à toutes les élections, quelles qu’elles soient, ou même pis, ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Et pourtant, ces citoyens qui se sont dépouillés de leurs droits civiques continuent à payer des impôts et même impôts sur impôts, et si la conscription n’avait pas été supprimée, ils n’auraient été exemptés ni du service militaire, ni de la guerre. Ces prolétaires du tout dernier barreau de l’échelle envieraient sans doute la condition des prolétaires de l’antiquité, s’ils la connaissaient.

 

            Pendant de longs siècles, le sens de prolétaire n’a pas évolué, tant que le mot est resté spécifique d’une civilisation révolue. Mais, à partir du moment où, à la fin du XVIIIe siècle (à la Révolution exactement), le mot a cessé d’être uniquement un terme d’antiquité romaine et est devenu un terme désignant une classe ou une catégorie sociale de la France et de l’Europe modernes, il a changé de sens pour la bonne raison qu’il n’a plus désigné les mêmes individus ou les mêmes groupes d’individus que le mot latin. Ce changement de sens est noté dans les dictionnaires, dès 1835 : « Il se dit, par extension, dans les États modernes, de ceux qui n’ont ni fortune ni profession suffisamment lucrative » (DAF, sixième édition) ; « Chez les modernes, membre de la classe la plus indigente » (Littré, op. cit.).

Peu à peu, la définition évolue à son tour, non parce que les personnes désignées ont changé, mais parce qu’une idéologie – le marxisme ou ses avatars – s’est emparé de ce terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, c’est l’indigence ou la faiblesse des revenus ou le manque de sources de revenus qui définissait le prolétaire ; dans la huitième édition du DAF (1932-35), c’est le travail manuel : « Il se dit, par analogie, dans les États modernes, de ceux dont les ressources proviennent uniquement de leur travail manuel ». Au travail manuel, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent le statut de salarié et la faiblesse du salaire perçu : « Personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée manuelle, et dont le niveau de vie, par rapport à l’ensemble du groupe social, est bas ; par extension, travailleur manuel de la grande industrie ; synonyme : ouvrier, paysan, salarié, travailleur ; antonyme : bourgeois, patron » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ces traits définitoires se retrouvent dans l’édition en cours de publication du DAF : « Personne exerçant un travail manuel en échange d’un salaire relativement bas qui constitue son seul revenu ; par extension, ouvrier salarié de l’industrie. Les prolétaires d’une usine, d’une exploitation » (DAF, neuvième édition). C’est que le marxisme a fait des prolétaires une classe élue, la seule qui fût à même de transformer le monde réel pour y établir non pas le paradis sur terre, mais quelque chose qui en tînt lieu : « (Dans la théorie marxiste, à propos des sociétés industrielles caractérisées par le mode de production capitaliste) travailleur appartenant à la classe sociale ne possédant pas les moyens de production et qui doit pour vivre vendre sa force de travail pour laquelle il perçoit un salaire et par laquelle il crée de la plus-value », sens qui est illustré de cet extrait de Jaurès (1901 : « Le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l’ouvrier attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance ») et de cet autre de Merleau-Ponty (1945 : « Il suffit que je sois né et que j’existe pour éprouver ma vie comme difficile et contrainte (...) mais les choses peuvent en rester là sans que je passe à la conscience de classe, que je me comprenne comme prolétaire et que je devienne révolutionnaire »). Même les académiciens exposent ce sens marxiste dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire : « Spécialement, dans la doctrine marxiste, celui, celle qui, ne possédant pas les capitaux, vend sa force de travail ». Ce sens s’étend même au gratte-papier et aux fonctionnaires : « par extension, s’applique aussi au travail intellectuel » (ouf, les profs ont le droit de se dire « prolétaires » : les voilà légitimés et rendus nécessaires).

Evidemment, cette grande construction idéologique a perdu tout crédit dans le monde, et cela grâce aux disciples de Marx, à savoir Lénine, Mao, Pol Pot, Castro, etc. qui ont transformé sans le moindre scrupule, et avec la bénédiction de l’intelligentsia d’Occident, les prolétaires en esclaves, esclaves de l’Etat, comme en Corée et dans feu l’URSS, ou du capitalisme le plus cupide qui soit, comme en Chine ou au Vietnam. De l’ancienne classe élue du marxisme, il ne reste en France que des vestiges désemparés, qui reviennent peu à peu aux origines romaines, comme si l’Histoire n’était que cycles ou éternel recommencement ou retour au point de départ : des citoyens de la dernière classe sans utilité, puisqu’ils ne font presque plus d’enfants, sauf si ce sont des immigrés musulmans. Auquel cas, c’est une tout autre histoire qui s’écrit en France et en Europe, celle des conquêtes invisibles et des colonisations lentes par remplacement d’un peuple par d’autres.

 

 

17 mai 2011

Franc-maçon, franc-maçonnerie

    

 

        Le mot est attesté en 1735 sous la forme maçons-libres (Confrérie des Maçons-Libres) et deux ans plus tard sous les formes free-maçons et francs-massons. C’est un emprunt de l’anglais freemason (free « libre » et mason « maçon »), attesté depuis la fin du Moyen Age pour désigner des ouvriers itinérants et qualifiés qui utilisaient entre eux des signes conventionnels secrets et dont les confréries ont accepté d’intégrer des personnes qui n’exerçaient pas un métier du bâtiment.

            Le mot français entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1835 (sixième édition) et suivi d’une définition rudimentaire : « qui est initié à la franc-maçonnerie » (il a été reçu franc-maçon ; une loge de francs-maçons), laquelle est exprimée ainsi dans la huitième édition (1932-35) : « membre de la franc- maçonnerie », tout en étant illustrée des mêmes exemples qu’en 1835. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est tout à fait identique : « celui qui est initié à la franc-maçonnerie » (« une loge de francs-maçons »). C’est dans les articles consacrés dans ces mêmes dictionnaires à la franc-maçonnerie, articles sommaires, mais de type encyclopédique, que l’on peut prendre connaissance de ce qu’est la franc-maçonnerie et de ce que sont les francs-maçons : « Association secrète qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l'architecte et du maçon, et dont les membres se réunissent dans des lieux qu'ils appellent Loges » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) et « Association philanthropique, secrète autrefois, qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l’architecte et du maçon, et dont les lieux de réunion sont appelés loges » (Littré, 1863-77). Ces définitions sont, comme l’exige la déontologie lexicographique, objectives, sans parti-pris, pleines de retenue. Il est impossible de trancher sur les sympathies ou les antipathies que pourraient nourrir leurs auteurs à l’encontre de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons. Il n’en va pas tout à fait de même dans les dictionnaires actuels, entre les lignes desquels perce une admiration discrète pour la chose décrite, admiration discrète qui est sans commune mesure avec les articles « militants », « engagés » et dithyrambiques que Pierre Larousse consacre aux francs-maçons et à la franc-maçonnerie dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1863-90). Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « association ésotérique visant à l’édification d’une société rationnelle, la construction du Temple, qui professe la fraternité entre ses membres organisés en loges et qui se reconnaissent par des signes et des emblèmes symboliques pris aux maçons du Moyen Âge » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, une « association de caractère spiritualiste et d’inspiration philanthropique, visant au progrès moral, matériel et social de l’humanité, dont les structures sont apparentées aux corporations du Moyen Âge ; ses membres sont reçus par cooptation, dans des loges d’orientations philosophiques diverses et selon un rituel initiatique et secret », les termes à connotation méliorative (« société rationnelle », « fraternité », « philanthropique », « progrès moral, matériel et social de l’humanité »).

            C’est dans la définition des sens figurés et étendus que les lexicographes modernes laissent voir les faces sombres et obscures de la franc-maçonnerie : « Entente, complicité, solidarité qui règne entre personnes ayant entre elles quelque chose de commun : sexe, profession, idée, sentiment, idéal » (TLF) et surtout : « Par analogie et souvent péjoratif, solidarité agissante qui s’exerce entre les membres de certains groupements d’intérêts, de certaines professions » (DAF, neuvième édition), face sombre à laquelle Maistre fait allusion dans cet extrait de 1782 : « Souffrez, Monseigneur, qu’on vous exhorte, au nom de tous les maçons qui ne déshonorent pas ce titre, d’employer pour le bonheur de l’humanité l’influence impérieuse que vous aurez nécessairement sur l’assemblée projetée ».

12 mai 2011

La dernière des langues (suite)

 

 

La langue française selon Voltaire (L’Encyclopédie, article « français »

 

La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le dixième siècle; elle naquit des ruines du latin & du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d'abord le romanum rusticum, le romain rustique; & la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu'au temps de Charles le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l'Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romane prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadina, & quelques autres cantons, conservent encore aujourd'hui des vestiges manifestes de cet idiome.

A la fin du dixième siècle le français se forma. On écrivit en français au commencement du onzième; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du français d'aujourd'hui. Le roman de Philomena écrit au dixième siècle en romain rustique n'est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, & allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d'un usage journalier, & qui n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, sont de l'ancien gaulois ou celte, comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, & plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands, marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; & les mots latins furent tous abrégés selon l'usage & le génie des nations du Nord : ainsi de palatium palais, de lupus loup, d'Auguste Août, de Junius Juin, d'unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, &c.... A peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque qu'on avait si longtems parlée à Marseille.

On commença au douzième siècle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d'Aristote; & vers le seizième on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes : de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iltaque, empième, & tant d'autres. Quoique la langue s'enrichît alors du grec, & que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l'italien déjà perfectionné, cependant elle n'avait pas pris encore une consistance régulière. François premier abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin, usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort était réglé dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n'était ni noble, ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques & naïves, & très stérile en termes nobles & harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d'un usage plus relevé; & c'est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, & qu'Amiot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut point encore d'élévation & d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les Philosophes & les Médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble & plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, & acquit enfin dans le siècle de Louis XIV la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.

Le génie de cette langue est la clarté & l'ordre, car chaque langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques & latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule manière, Plancus a pris soin des affaires de césar; voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Coesaris Plancus diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui allongent & qui énervent les phrases dans les langues modernes rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, & enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l'italien & l'anglais; mais cette gêne & cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie & à la comédie, qu’aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées & de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur & une facilité qui plaît à tous les peuples; & le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits, qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.

La liberté & la douceur de la société n'ayant été longtemps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression, & une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse; mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot & de Montaigne : en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles & énergiques, & sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, & que la langue a été fixée.

Quelques changements que le temps & le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septième & du dix-huitième siècles serviront toujours de modèle. On ne devait pas attendre que le français dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant près de douze cents ans; & des maitres d'erreurs payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd'hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, & peut - être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd'hui à celui des Anglais en philosophie, peut-être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans dans la Littérature, & le premier sans doute pour les douceurs de la société, & pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu'on appelle improprement urbanité. 

 

Constitution

 

 

 

 

Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).

A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».

C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines, votées en 1793 (An I) et 1795 (An III). 

            En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».

Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage »), mais faux, appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.

 

Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.

 

 

 

26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.   

 

24 avril 2011

Génocide arménien

 

 

 

Le 24 avril 1915, il y a quatre-vingt seize ans, commençait le génocide arménien ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, la deuxième (ou la troisième) phase de ce génocide, après celle de 1894-96 et celle des années 1908-1913 et avant l'ultime phase, puisque, entre 1920 et 1923, l’armée turque a mené une guerre sans merci pour empêcher les Arméniens d’établir un Etat en Anatolie orientale, territoire qui avait toujours été leur, mais dont les Turcs s’étaient emparés, et que les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, avec l’accord des autorités ottomanes, leur ont re-concédé dans le traité international signé à Sèvres.

Les Arméniens vivent une tragédie sans fin. Non seulement les Turcs ont exterminé à peu près la moitié du peuple arménien entre 1894 et 1923, mais encore ils refusent de reconnaitre ce génocide, s’indignant quand quelques voix timides osent évoquer des réparations (de droit au retour, il n’est pas question) ; pis même ils approuvent et justifient de tout l’enthousiasme dont ils sont capables l’extermination d’un peuple – femmes, enfants, vieillards compris – au nom de la supériorité absolue de leur race et de leur religion. Aussi bien les dirigeants politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, que le peuple turc, même les Turcs établis en Europe, tiennent ce génocide pour la plus belle et la plus nécessaire action accomplie au XXe siècle. C’est sans doute pour cette raison que depuis près de quarante ans, les dirigeants de l’UE ont pris langue avec les autorités turques pour faire entrer le pays qu’elles représentent dans l’Union européenne.

 

Pour la première fois depuis x années, une chaîne de télévision - en l'occurrence Arte - a diffusé en "prime time", le mercredi 20 avril, un documentaire, assez rigoureux, à peu près impartial et fondé sur des faits historiquement avérés, sur le génocide (ou tentative d'extermination de tout un peuple) dont les Arméniens ont été les victimes de 1894 à 1923, et cela - ce qui n'est jamais rappelé par les auteurs du documentaire - sur leur propre territoire, l'Anatolie. De ce point de vue, c'est un cas d'école pour illustrer le concept (Deleuze et Guattari) de déterritorialisation, lequel, en dehors des tragédies subies par les Acadiens, Arméniens, Indiens d'Amérique, est spécieux et vain. Bien entendu, on peut regretter que les auteurs du documentaire aient seulement signalé les premiers massacres de 1894 à 1896 (près de 200000 morts tout de même), de même que les pogroms survenus entre 1908 et 1913. Ces faits auraient pu être analysés comme des prodromes ou comme des invariants, car ils infirment la justification (état de guerre et alliance supposée des Arméniens avec les ennemis de la Turquie) que les Turcs ont donnée à l'extermination des années 1915-16. De même, les auteurs du documentaire passent très vite sur la guerre de 1920 à 1923 menée par l'armée turque et Mustapha Kemal pour ne pas appliquer le traité de Sèvres - guerre qui s'est achevée par la victoire de la Turquie, cinq ans après la défaite de 1918 et par un traité, celui de Lausanne, aux termes duquel toutes les revendications turques ont été satisfaites et le traité de paix antérieur, celui de Sèvres, annulé, ce qui a eu pour effet d'anéantir tout retour des survivants arméniens en Anatolie orientale, le retour des Grecs en Asie mineure et l'établissement d'un Etat kurde. On peut regretter aussi que le facteur religieux qui interdit, sous peine de mort, à tout infidèle de s'affranchir de son statut de dhimmi ait à peine été signalé (très timidement, comme pour s'excuser) et que les versets du Coran au nom desquels le génocide a eu lieu n'aient pas été cités.

 

Les auteurs de ce documentaire qui sont Allemands ont eu le mérite ou le courage (n'exagérons rien : c'est peut-être l'effet de l'habitude prise par les intellos allemands de se flageller) de faire porter une partie de la responsabilité politique du génocide de 1915-16 sur les autorités du deuxième Reich et sur les officiers généraux de l'armée allemande, dont l'Empire ottoman et les Jeunes Turcs étaient les alliés, et de montrer, par des images saisissantes, en particulier celles de ces wagons de bestiaux, dans lesquels étaient entassés des Arméniens des provinces de l'Ouest pour être déportés vers les déserts de Mésopotamie (c'est la ligne Berlin Istanbul Bagdad, dont la construction a rendu si fiers les Allemands), que ce génocide est en quelque sorte matriciel et qu'il annonce celui dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 : même volonté politique, même utilisation des forces de l'Etat (gendarmerie, administration), même organisation systématique, même volonté de piller les biens de ceux qui ont été exterminés, même soutien d'une partie importante de la population turque, kurde et arabe, même situation de guerre.

 

Comme Arte est aussi une chaîne politique et que rien de ce qui y est montré n'est diffusé au hasard ou que tout obéit à des intentions politiques et idéologiques (dans une certaine mesure, ce documentaire reste fidèle à la reductio ad hitlerum dont Arte est spécialiste - surtout le mercredi soir, dans les émissions "historiques"), on peut se demander, en analysant la "conjoncture", ce qui a poussé cette chaîne, qui est généralement turcophile, c'est-à-dire qui prend parti depuis trente ans pour les Turcs, qu'ils soient établis en Allemagne ou en Europe, qu'ils soient au pouvoir en Turquie ou qu'ils veuillent intégrer l'Union européenne, à diffuser un documentaire aussi ouvertement hostile, non pas au pouvoir du DKP, mais aux positions négationnistes de ce pouvoir et de l'Etat turc, des rues ou des écoles portant le nom des trois principaux concepteurs du génocide et de fiers monuments ont été érigés à leur mémoire, pour les célébrer.

La raison principale est la mort du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, assassiné ou exécuté en 2007 - journaliste de "gauche" et de réconciliation, fier d'être turc et persuadé que la Turquie peut redevenir "multiculturelle", ce qu'elle a cessé d'être en 1923. A la mort de Hrant Dink, plus de cent mille personnes ont défilé dans les rues d'Istanbul pour protester contre cette exécution. Les auteurs du documentaire ont cru voir dans ces manifestations les signes annonciateurs d'un frémissement de l'opinion turque. En fait, ils prennent leurs désirs pour des réalités : la Turquie compte plus de 70 millions d'habitants; la manifestation a eu lieu à Istanbul, où habitent des survivants des anciennes "communautés" de l'Empire ottoman, c'est-à-dire des autochtones, quelques milliers de chrétiens, arméniens ou autres, et de juifs, ainsi que des alévis. De toute évidence, ce sont ces minorités qui ont manifesté, et non  le peuple turc, musulman et fier de l'être, et qui tient le génocide dont leurs arrière grands-parents se sont rendus coupables pour un haut fait de leur histoire. De la part des auteurs du documentaire, c’est regarder l’histoire par le petit bout de la lorgnette – ce qui vaut mieux que de se bander pieusement les yeux pour ne rien voir.

 

              

 

 

 

22 mars 2011

Coalition

 

 

Un premier coalition dérive du participe passé du verbe latin coalescere au sens de « se lier, se développer » et au figuré, « se réunir, se fondre, se coaliser, se réconcilier » ; un second est emprunté à l’anglais coalition (emprunté lui-même au latin du Moyen Age) ayant le sens politique de « réunion de partis ». Le premier est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de « union de substances différentes » ; l’autre est attesté au XVIIIe siècle à propos de l’Angleterre au sens de « réunion de partis opposés », mélange de « whigs et de tories ».

Coalition est relevé dans les dictionnaires à compter de la fin du XVIIIe siècle (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Seul le sens anglais est défini : « confédération, réunion de deux partis opposés ». Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il relève les deux sens de coalition, que les académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : « il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances » et « il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances ».

Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens « physique » disparaît (relevé comme vieux dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994 : « agrégation de plusieurs substances »), remplacé par le sens social : « il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État », comme dans coalition d’ouvriers (« les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire », « punir les chefs ou moteurs d’une coalition »), sens que Littré expose à son tour (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : « dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange » ; de même les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : « il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange » (« entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages », Trésor de la langue française, 1971-94). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours en publication), le mentionnent comme vieilli (« entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange »). Il est vrai que « la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864 ».

Il est un autre sens, à la fois politique et « historique », apparu lors des guerres contre Napoléon, que les académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens « réunion de différents partis » : la « ligue de plusieurs puissances », comme dans cet exemple de la huitième édition (1935) : « la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon ». Littré relève ce sens, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens « réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun ». Il est illustré par «  la coalition des puissances contre la France » et « dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838 ». Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : « union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun » comme dans l’exemple : « la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France » (Bainville, 1924).

            Quand coalition est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, les revendications sociales ne sont que la guerre continuée par d’autres moyens. Pendant deux ou trois siècles, c’est contre la France que se liguaient (cf. la « Ligue d’Augsbourg »), puis se coalisaient les nations européennes. Aussi le nom coalition avait-il dans les dictionnaires un sens défavorable, qu’il s’appliquât à l’union de pays étrangers contre la France ou à l’union de corporations cupides contre l’intérêt général (« dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État »). Il semble que cette époque soit close. Désormais, la France se ligue avec d’autres Etats contre tel ou tel régime ou pays. Certes, objectera-t-on, c’est pour une bonne cause. Peut-être, mais seul l’avenir dira si la cause était bonne ou haïssable. Le fait est que quelque chose a changé et que, jadis cible de coalitions hétérogènes, la France est désormais à la tête ou tout près de la tête pensante de coalitions encore plus hétérogènes et plus divisées que celles qu’elle affrontait dans le passé.

 

 

13 mars 2011

Raz de marée

 

 

            Tsunami est un emprunt au japonais, langue dans laquelle il signifie « vague d’océan ». Il est attesté d’abord en anglais à la fin du XIXe siècle et en français en 1927. Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Littré (DLF, 1863-77). En revanche, une entrée y est consacrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme terme propre aux « sciences de la terre », défini ainsi, en des termes encyclopédiques qui décrivent assez bien le phénomène, du moins tel que nous l’observons, quand il est filmé et montré sur les écrans de télévision ou de PC : « onde océanique solitaire, immense vague ayant pour origine un tremblement de terre, une éruption volcanique sous-marine ou la chute dans la mer de grands pans de falaises ou de glaciers, et provoquant de graves dégâts quand elle déferle sur une côte ». Le synonyme en est raz de marée, lequel a été écrit ras, sans doute à la suite de la confusion avec cet adjectif (table rase) et nom, qui est aussi adverbe (couper ras) et préposition (« au ras de »). Pour Littré, c’est un emprunt au bas breton raz, comme dans Pointe du Raz, au sens de « courant très violent, remous ». Pour les lexicographes du TLF, c’est un emprunt à l’ancienne langue de Scandinavie (« le vieux nordique »), ras, « courant », alors que le mot breton raz est emprunté au français. 

            Au sens de « courant violent », raz, écrit ras, est attesté à la fin du XIVe siècle. Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, fin du XIXe siècle) le définit ainsi : « courant violent dans un canal étroit qui fait communiquer deux mers », et il l’illustre de ces deux exemples éloquents : « ils connaissaient les entrées des havres étrangers, les raz, les détroits, les lieux qu'il fallait détourner » ; « de là je rencontrai les périlleux rochers, les ras et les détroits des Sirènes ». Ce sens est relevé par de nombreux auteurs de dictionnaires ou d’encyclopédies, les académiciens (DAF, 1835, 1879, 1932-35) : « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; Barré (1842, Complément du DAF) : « Courant de mer très violent dans un passage étroit » ; Littré (DLF, 1863-77) : « nom donné à deux courants très violents dans un passage très étroit, l’un à la pointe du Raz, l’autre dans la Manche, entre le cap La Hague et l’île d’Aurigny, et dit Raz Blanchard, et, par extension, à tout courant rapide qui se fait sentir dans un canal, entre deux terres rapprochées, dans un détroit où se fait le déversement d’une mer dans une autre » ; Larousse (Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle) ; les lexicographes du TLF (1971-94) : « courant marin très violent qui se manifeste dans un passage resserré » et « par métonymie, passage étroit où ces courants se font sentir ».

            C’est en 1835, dans la sixième édition du DAF, que le mot composé raz de marée, aujourd’hui de plus en plus souvent concurrencé par tsunami, est enregistré pour la première fois. De toute évidence, les académiciens n’ont jamais vu de raz de marée, mot qu’ils écrivent ras de marée, qu’ils confondent avec le phénomène marin assez commun du « courant violent », comme l’atteste la définition : « bouillonnement occasionné, en quelque endroit de la mer, par la rencontre de deux marées, de deux courants opposés ». Seul l’exemple les ras de marée sont quelquefois très dangereux est à peu près exact, c’est-à-dire conforme à la réalité du phénomène. Il faut attendre Littré pour que le raz de marée soit nettement distingué des courants violents : « raz de marée, soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause est encore inexpliquée, mais qu’on attribue à des volcans sous-marins ; il porte en un instant les vagues sur la terre, à la hauteur de plusieurs mètres, tellement que des villes entières en ont été submergées ». Un extrait de La Revue des Deux-Mondes illustre cette définition (1854) : « de vraies cataractes qui couvrent la plaine à une immense distance, en engloutissant les hommes et les animaux et en rasant au niveau du sol toutes les habitations, tous les travaux agricoles ; ces raz de marées ont paru tellement étonnants, qu’on les a souvent attribués au mouvement que les tremblements de terre impriment au fond de la mer ». Dés lors, les choses sont relativement claires dans l’esprit des auteurs de dictionnaires, qui distinguent avec soin les simples raz des raz de marée : « soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause n’est pas connue et qui porte subitement les vagues sur la terre à une hauteur de plusieurs mètres » (DAF, 1879, 1932-35), les raz étant le « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; et « énorme vague isolée, généralement d’origine sismique, qui déferle violemment sur la côte » (TLF).

            Le fait est que les Européens, tout savants qu’ils aient été, ont mal compris les raz de marée et leurs causes, même Pierre Larousse, bien qu’il se fût entouré de nombreux savants pour rédiger son Grand Dictionnaire du XIXe siècle. Certes, il note que raz de marée est un terme impropre, « puisqu’il ne paraît avoir aucun rapport avec le mouvement du flux et du reflux » (la marée). Il les situe dans les « mers tropicales » - ce qui est inexact, puisque le dernier raz de marée s’est produit sur les côtes Nord Est du Japon qui n’ont rien de « tropical » ; il en attribue la cause à quelque « perturbation atmosphérique » ; et s’il en décrit assez justement les effets (une vague gigantesque qui détruit tout sur la côte), il en exagère la durée : une semaine, parfois davantage. Pierre Larousse, le positiviste arrogant et hautain, porte la science, la connaissance, les faits, le savoir en sautoir, en particulier dans la lutte qu’il mène contre le christianisme. Que dis-je, il est la science. Pourtant, sur un très grand nombre de questions, dont les raz de marée, sa science – toujours de seconde ou de tierce main – est bien inférieure à la connaissance que peut en avoir le téléspectateur lambda d’aujourd’hui.

01 mars 2011

Diplomatie

 

 

 

Diplomatie est un mot relativement récent dans l’histoire de la langue française. Dérivé du nom diplomatique, « science qui a pour objet l’étude des diplômes », c’est-à-dire des « pièces officielles émanant d’une autorité souveraine et établissant un droit » (Trésor de la langue française, 1971-94), il est attesté pour la première fois en 1790, pendant la Révolution, comme des centaines d’autres mots qui sont alors entrés dans la langue : vandalisme, terrorisme, terroriser, nationalisme, bureaucratie, etc. Ce mot sent fort la modernité. Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), il a un seul et unique sens : « science des rapports, des intérêts de puissance à puissance ». Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de ce même dictionnaire, l’entrée diplomatie, relativement longue, comprend, non pas une, mais six acceptions : « connaissance des règles, des traditions et des usages qui régissent les rapports entre les États ; art de concilier leurs intérêts respectifs » ; « pratique de ces rapports entre États ; représentation de ces intérêts dont les ministres, les ambassadeurs, etc., ont la charge » ; « le corps des diplomates » ; « la carrière diplomatique ; le métier, la profession de diplomate » ; « politique extérieure d’un pays » ; « figuré, adresse, finesse que l’on apporte dans la conduite d’une affaire » (user de diplomatie ; que de diplomatie dépensée en pure perte !).

L’histoire de ce mot, au cours des deux derniers siècles, est donc l’histoire de son extension graduelle à différentes réalités : en 1835 (DAF, sixième édition), à la « science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des États et des souverains entre eux », s’ajoutent ces deux autres sens : « il se dit aussi, collectivement, de ces rapports et de ces intérêts mêmes, ainsi que des ministres, des ambassadeurs, etc., qui les règlent, qui les traitent », auxquels Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77)  ajoute celui-ci : « figuré, manèges dans la vie privée comparés à ceux des diplomates » et les académiciens (DAF, 1932-35) cet autre : « il se dit aussi de la carrière diplomatique ».

Il semble que, du moins si l’on en croit les gazettes qui publient des points de vue de diplomates qui cachent leur identité derrière des noms collectifs plaisants « Marly », « Rostand » (lequel ? le biologiste ou l’auteur de l’Aiglon ?), « Albert Camus » (prendre le nom d’un professeur de vertu, ça vous pose des diplomates, dont on pensait naïvement qu’ils ne tenaient compte que des rapports de force ou des « intérêts de puissance à puissance »), la diplomatie de la France serait à l’agonie – non pas la science des relations internationales, ni la carrière ou la fonction de diplomate, ni le corps diplomatique (encore que…), mais sa « politique extérieure ». Faut-il s’en étonner ? Non, bien entendu. Depuis trois ou quatre ans, et sans doute plus, l’Union européenne a décidé d’assumer elle-même les politiques extérieures des pays membres et de confier la conception de cette politique à un super ministre qui se nomme en ce moment Mme Ashton. La diplomatie européenne étouffe peu à peu la diplomatie de la France. Les pétitionnaires des groupes Marly, Rostand, Camus le savent et, plutôt que de s’en prendre aux lampistes, ils devraient cibler les responsables de cet état de choses.  

 

29 janvier 2011

De la mondialisation à la globalisation

De la mondialisation à la globalisation

 

 

Globalisation et mondialisation, ainsi que les verbes globaliser et mondialiser dont ils dérivent sont modernes – et même hypermodernes, de la modernité dernier cri, de la nouvelle NLF, la langue française deux fois nouvelle et toute fraîche. Alors que les académiciens consacrent dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication) une timide entrée à mondialiser (« étendre à l’ensemble du monde ») et à mondialisation (« le fait de se répandre dans le monde entier, de concerner toute l’humanité ; et absolument, la mondialisation, nouveau concept désignant la généralisation des relations internationales dans les domaines politique, économique et culturel »), ils ignorent globaliser et globalisation. Quant aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils citent les deux noms globalisation (« philosophie, psychologie, fait de percevoir, de concevoir quelque chose ou quelqu’un comme un tout ») et mondialisation (« action, fait de donner une dimension mondiale à quelque chose ») certes, attestés le premier en 1946, le second en 1964, mais dans les entrées consacrées aux deux verbes.

Les mots sont récents, mais les phénomènes qu’ils désignent – et surtout l’intensification des échanges entre les continents – sont anciens. Si, au cours des siècles passés, il n’y avait pas eu une ou plusieurs mondialisation(s) des échanges, nous ne boirions pas de thé, ni de café, nous ne fumerions pas de tabac, ni d’opium ou de ses dérivés, nous ne mangerions pas de chocolat, de pommes de terre, de tomates, nous ne relèverions pas nos plats de poivre ou de coriandre, etc. etc. etc., les Chinois ou les Argentins ne boiraient pas de vin français, personne d’autre que les Français ne mangerait de baguette à la française et les Polynésiens ne parleraient pas français. Ces échanges existent depuis que le monde est organisé en Etats et en villes : l’empire romain, la Méditerranée au XVIe siècle, la ligue hanséatique, etc. Un des agents méconnus de la mondialisation aux XIVe et XVe siècles a été la dynastie Ming sous l’égide de laquelle un des plus célèbres navigateurs qui soient au monde, Zheng He, a mené ses flottes de plusieurs dizaines de grands navires dans tout l’Océan indien et jusqu’à la pointe extrême de l’Afrique. Les historiens ont eu conscience de la réalité de ces phénomènes, bien avant qu’ils n’émergent dans l’opinion publique et qu’ils ne fassent l’actualité des médias. Ainsi, Fernand Braudel, l’historien de la Méditerranée au XVIe siècle, a forgé, pour en rendre compte dans les années 1960, le concept d’économie-monde et, aujourd’hui, des historiens traitent de ce qu’ils nomment « l’histoire-monde » (cf. Histoire du Monde au XVe siècle, Fayard, 2009).

Du XVIIe à la première moitié du XXe siècle, pendant quatre siècles, le monde a été façonné par l’expansion des pays d’Europe, expansion à laquelle notre pays a contribué autant, sinon plus, que le Royaume-Uni ou l’Espagne. De cette longue mondialisation, la France a conservé quelques vestiges : une ZEE ou zone d’exclusivité économique (une bande de mer large d’un peu plus de 350 Km au-delà des rivages) qui est, après celle des Etats-Unis d’Amérique, la plus vaste au monde : plus de onze millions de Km2, soit 20 fois la superficie de la métropole ; un réseau d’écoles, d’instituts et de centres culturels qui fait de la France et de son Etat la première multinationale culturelle et linguistique au monde. Cette  mondialisation a été du ressort des Etats, tel l’Etat chinois au XVe siècle ou l’Etat portugais aux XVe et XVIe siècles, ou de « compagnies » qui étaient contrôlées par les Etats européens, telles les diverses Compagnies des Indes, orientales ou occidentales, française, anglaise, néerlandaise. Le commerce des épices qui a été pendant deux ou trois siècles la pointe émergée d’une vaste mondialisation était contrôlée par les mamelouks circassiens d’Egypte qui tiraient l’essentiel de leurs ressources des taxes prélevées sur ces épices et par la République de Venise qui disposait du quasi monopole de la distribution en Europe, ce qui a incité le Portugal et la République de Gênes à chercher une autre route vers l’Inde, en contournant l’Afrique par le Sud ou en se dirigeant vers l’Ouest. La mondialisation par les Etats a eu ses inconvénients. Celle dont la France a été l’agent entre 1830 et 1962 a coûté très cher aux contribuables français qui ont financé les infrastructures (routes, ports, barrages, écoles, aéroports, etc.) rendues nécessaires par la multiplication des échanges.

Dans les années 1980, la mondialisation a changé de degré et de nature : de degré, parce que les échanges se sont intensifiés et ont été multipliés quasiment à l’infini, touchant les marchandises, même les plus fragiles, les symboles culturels et la vie de l’esprit, les personnes (jamais les flux migratoires n’ont été aussi forts dans l’histoire du monde) ; de nature, parce que la mondialisation n’est plus l’affaire des Etats et qu’elle se fait, sauf cas exceptionnels (Chine, Inde, Arabie saoudite et quelques émirats pétroliers), contre les Etats et même contre la politique. En bref, c’est à une mondialisation d’un nouveau type et d’un type inédit et même inouï que nous sommes confrontés. Elle est l’affaire de grands groupes multinationaux, dont certains sont d’origine française, de banques d’affaires, dont certaines sont d’origine française, de puissances financières. On connaît quelques noms ou quelques visages, dans lesquels elle s’incarne : Soros, Gates, Jobs, Koons… Les intérêts privés font la mondialisation, parce que, d’après ces intérêts ou ceux qui les représentent, la politique, les Etats, le Bien public n’offrent plus ou n’offriraient plus de perspective à l’humanité pour ce qui est de la production de biens et de services et pour ce qui est de son bonheur. Ces intérêts se sont substitués aux Etats, tout en les reléguant ceux-ci dans des tâches subalternes, telles la solidarité sociale. Les revendications en faveur d’une meilleure « gouvernance » (et non d’un gouvernement) « mondiale » (évidemment) ou d’une « gouvernance » « effective » sont l’expression de ces changements qui affectent le pouvoir des Etats et la souveraineté des peuples.

 

La mondialisation actuelle n’est plus à proprement parler une mondialisation, mais une globalisation, comme disent les Américains. C’est le mot qu’employait Giscard d’Estaing dans les années 1970, alors que l’on commençait à prendre conscience de ce phénomène. En français, global a pour sens « en bloc ». La globalisation, c’est la constitution d’un seul bloc, dont la formation a été rendue possible par la disparition des blocs et la fin de leur affrontement. Ce bloc uniforme, massif, uni est fait d’un seul et même marché, d’un marché unique, qui est aussi un unique marché, ce qui signifie qu’il n’existe rien d’autre en dehors du marché et que cet unique marché non seulement s’étend à tous les biens et tous les services, mais encore régit toutes les décisions politiques, sociales ou économiques. Il faut prendre conscience de l’ampleur des bouleversements, non seulement dans la marche du monde et dans l’ordre des choses, mais même dans notre rapport, à nous êtres humains, au monde et aux choses. Le marché, nous savons par expérience que c’est un lieu et un moment. Le lieu, c’est la place, du marché ou de l’église, ou la grand-rue de la ville ou du quartier où nous demeurons ; le moment, c’est le mercredi ou le samedi ou tout autre jour, de sept heures du matin à une heure de l’après-midi. Le lieu est délimité, borné, circonscrit ; il a des limites et des « frontières ». Le temps, lui aussi, est limité. C’est dans ce lieu et pendant ce temps que s’échangent biens, nourriture, services. Aujourd’hui, dans la nouvelle mondialisation, le marché est partout et il dure 24 heures sur 24. Ce marché n’a plus de lieu propre grâce à la numérisation, l’automatisation des fonctions et la connexion généralisée. Il est sur l’écran de ces ordinateurs reliés à tous les ordinateurs du monde et allumés sans arrêt. Il est vrai aussi que la dématérialisation des titres et la titrisation des valeurs, c’est-à-dire la valeur affranchie de tout ancrage dans un lieu et un moment, vont de pair avec ce marché unique et global, qu’elles renforcent et étendent à tout. Il faudrait adopter un autre mot pour désigner ce marché d’un nouveau type : par exemple hyper-market ou pan-market.

Dans cette globalisation d’un type inédit, ce n’est même pas l’économie qui prime sur le reste. En grec, le mot oikos ou eikos sur lequel est formé économie signifie « maison » : l’économie, c’est la gestion de la maison ou le ménage, comme on disait dans la vieille langue française, c’est-à-dire la gestion de la maisnie (le manoir), des terres, du domaine. L’économie suppose l’existence d’un lieu ou d’un territoire sur lequel elle peut s’exercer. Le pan-market n’a plus de territoire. Il est hors-sol et hors du temps. Dans ce cadre, le politique devient caduc, puisque ce terme, grec lui aussi, a pour sens gestion de la « cité » ; il y est substitué la gouvernance du bloc global par ces organes financiers qui en sont les créateurs. L’Etat et la nation ont besoin d’un lieu et d’un temps pour être : le pan-market les abolit ou les rend caducs. Quand le politique est maintenu, comme en France depuis plus de vingt ans, c’est comme un vestige ou un oripeau à la remorque de la gouvernance mondiale, c’est-à-dire des organes de direction de la nouvelle mondialisation, et de ces suppôts que sont l’UE et l’OMC. La globalisation a aussi sa langue, le globish, une langue en grande partie factice et artificielle, mais qui est parfaitement adaptée pour régler la communication dans le pan-market. Certes, elle n’a aucune des autres fonctions d’une langue, telles que dire l’être, s’inscrire dans l’histoire, exprimer une symbolique qui lie les hommes, permettre une vie de l’esprit, faire s’épanouir la culture, etc. Cette langue n’est même pas l’anglais, même si elle est mâtinée d’anglais ou d’anglo-américain, et elle a ses propres codes (en dire le moins possible), ses agents, le moins de règles possible et que parlent tous les « acteurs » du marché global ou du monde « bloc » unique, qu’ils soient Chinois, Indiens, Français, Suédois, Brésiliens.

On comprend que la globalisation soit plébiscitée par les puissants, les élites, les dirigeants, qui n’y trouvent que des avantages, et par les médias, qui en chantent l’éloge sur tous les tons. Elle est plébiscitée, mais sans le suffrage des peuples, lesquels sont condamnés au néant.

 

20 janvier 2011

Sécessions

 

Soudan et Côte d'Ivoire

 

 

Il n’est nul besoin d’être devin pour affirmer que, de toute évidence, Ouattara a remporté l'élection présidentielle. Il suffit de faire un peu d’arithmétique. En Côte d'Ivoire, le vote est et a été ethnique; autrement dit, les électeurs ont accordé leur suffrage à celui des candidats qui représentait leur ethnie ou leur "race". Au premier tour, trois groupes ethniques ont obtenu plus de 10% des suffrages : celui du Sud (Bétés, Krus et autres lagunaires) 37%; celui du Nord (Dioulas, Malinkés, Sénoufos, Lobis) 32 %; celui du centre (Baoulés et Agnis) 25 %. Les deux derniers groupes ethniques, Nord et Centre, étant alliés contre celui du Sud, arithmétiquement le candidat de l'alliance dioulas-malinkés-sénoufous-baoulés dépassait, en capital de voix potentielles, la majorité absolue : de fait, il a obtenu 54 ou 55 % des voix et 100 % des voix dans de nombreux bureaux de vote du Nord.

L'arithmétique a donc désigné Ouattara comme président de la République de Côte d'Ivoire, mais l'arithmétique ne fait pas la démocratie. Pour qu’il y ait démocratie, il faut qu’il y ait un « démos », c’est-à-dire un peuple. Or, en Côte d’Ivoire, il y a au moins trois peuples. Même si Ouattara accède au pouvoir, il n’administrera que son peuple…

Ouattara est un nom célèbre dans l'histoire, non pas de la Côte d'Ivoire, mais des peuples dioulas ou malinkés et de leurs alliés de Haute-Volta et du Nord de la Côte d'Ivoire. Le candidat actuel descend d'une dynastie qui a établi un empire autour de la ville de Kong située dans le nord de la Côte d'Ivoire actuelle, connu sous le nom d'Empire Kong ou d'Empire Ouattara. Cet empire religieux fanatique, qui a duré jusqu'à la fin du XIXe siècle, avait pour ressources principales, entre autres, l'esclavage et le commerce des esclaves. En effet, pendant plus de trois siècles, les Ouattaras du Nord ont razzié dans la région forestière du Sud de la Côte d'Ivoire un grand nombre d'esclaves, qu'ils ont fait travailler à leur service ou qu'ils ont vendus aux marchands arabes venus du Nord : entre musulmans, on s'est vendu de la chair de non-musulmans.

Mettez-vous à la place des hommes et des femmes du Sud, dont les ancêtres ont survécu difficilement, et dans la forêt, aux razzias organisées par l'Empire Ouattara et qui seraient obligés soudain un siècle et demi plus tard de revivre le cauchemar de leurs ancêtres, lequel, même atténué, même symbolique, reste à leurs yeux un cauchemar. Bien entendu, aucun des bien pensants qui contrôlent les médias n'a osé expliquer sereinement, sans haine, objectivement, cette situation, préférant faire passer Ouattara pour un "libéral" et Gbagbo pour un nationaliste haineux et raciste.

 

La situation de la Côte d'Ivoire n’est pas différente de celle du Sud Soudan. Pendant le dernier demi-siècle, les habitants de cette région ont dû subir les exactions, les massacres, l'esclavage des gens du Nord, arabes et musulmans. Pour faire cesser ce martyre, la communauté internationale a opté pour un référendum au terme duquel le peuple du Sud Soudan a choisi l'indépendance : pour lui, c'en est fini de la menace que les esclavagistes du Nord ont fait peser sur le Sud du Soudan et sur les pays d’Afrique noire pendant quatorze siècles. Il s'en suivra la partition de ce pays, dont les frontières ont été tracées par les puissances coloniales.

Pourquoi ce qui est bon pour le Soudan ne le serait-il pas pour la Côte d'Ivoire ? Que vaut-il mieux ? Un Etat issu de la colonisation qui rassemble des peuples que tout oppose ou que rien ne réunit et qui va ou peut sombrer dans une guerre sans fin ou dans une ruine totale ou être livré à l'anarchie ? Ou bien deux Etats aux frontières reconnues internationalement et dont les peuples vivent chacun leur destin, indépendamment l'un de l'autre ? Ce n'est sans doute pas l'idéal, mais c'est préférable à l'apocalypse qui se prépare et dont les prodromes ont déjà fait des milliers de morts.

 

18 décembre 2010

Codicille (à occupation)

 

 

La mosquée qui, chaque vendredi qu'Allah fait, organise l'occupation de la rue Myrha à Paris a pour nom "AL FATH" - écrit en capitales, vertes évidemment, au-dessus de l'entrée. En arabe, al fatah (au sens propre "ouverture") désigne à partir de 635, quand les armées arabes, vindicatives et furieuses, ont envahi tout le Proche Orient, puis l'Afrique du Nord et une partie de l'Europe du Sud, la conquête de très vastes territoires qui s'en est suivie. C'est LE moment glorieux de l'histoire arabe et une catastrophe pour les peuples vivant dans les territoires conquis et soumis par la force à la loi islamique.

Les musulmans disent ce qu'ils font et ils font ce qu'ils disent, mais en arabe seulement. Quand ils s'expriment en français, c'est dans le seul registre de la takya ou du double ou même triple langage. Ecoutons-les en arabe. Pour eux, l'occupation des rues n'est pas l'Occupation que les Français ont subies de 1940 à 1944, mais une fatah, rien d'autre. L'analogie de l'islam avec le national-socialisme obscurcit, sur ce point précis, plus qu'elle n'éclaire. C'est dans l'histoire de l'islam qu'il faut chercher la lumière, pas dans celle de la France, fût-elle tragique.  

Les médias, l'université, l'administration, la télévision, le CNRS, etc. rémunèrent des docteurs, tous très savantasses, qui n'ignorent rien de la fatah, non plus que de l'histoire tragique des peuples vaincus. Pourtant, sur ce point, ces doctes docteurs se terrent dans l'omerta. 

 

 

 

14 novembre 2010

Vitriol

 

 

Il est emprunté dès la fin du XIe siècle, comme pétrole de petroleum (cf. la note « pétrole ») au latin vitriolum en usage dans les sciences du Moyen Age, vitriolum signifiant « huile de verre ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), en donne une définition assez claire : « Nom vulgaire de divers sels métalliques, qui ont aujourd'hui le nom chimique de sulfates », « particulièrement, le vitriol, le sulfate de cuivre, le vitriol ammoniacal, le sulfate d’ammoniaque, le vitriol blanc ou vitriol de Goulard ou vitriol de zinc, le sulfate de zinc, le vitriol bleu ou vitriol de Chypre ou vitriol de Vénus, le sulfate de cuivre, le vitriol calcaire, le sulfate de chaux, le vitriol de fer, de plomb, etc. sulfate de fer, de plomb, etc., le vitriol vert, vitriol martial, les sulfates de fer » et « l’huile de vitriol, l’acide sulfurique concentré », alors que les académiciens semblent n’avoir aucune idée de ce qu’étaient l’alchimie et la chimie, comme en témoignent les définitions de vitriol : « Espèce de minéral qui est acide » (1694) ou « sel austère et astringent, formé par l’union d’un métal et d'un acide qu’on nomme vitriolique » (1762, Féraud 1788, 1798 : le vitriol blanc est celui qui est fait avec du zinc ; le vitriol bleu est fait avec le cuivre et Le vitriol vert est celui où il entre du fer et que l’on nomme aussi vitriol martial, ou couperose »).

C’est le développement de la chimie, sous l’impulsion de Guyton de Morveau et de Lavoisier, cet homme des Lumières qui a été coupé en deux par les terroristes, qui a rendu caduques ces anciennes dénominations, comme le notent les académiciens (DAF, 1835) : « Nom donné, dans l’ancienne chimie (comprendre l’alchimie), aux sulfates ou sels composés d’oxydes métalliques et d’acide sulfurique ou vitriolique » (« On appelait vitriol blanc celui qui est fait avec du zinc (sulfate de zinc) ; vitriol bleu celui qui est fait avec du cuivre (sulfate de cuivre) ; vitriol vert, vitriol martial celui où il entre du fer et qu’on nomme aussi couperose (sulfate de fer) ; etc. ; huile de vitriol l’acide sulfurique concentré »). Les alchimistes usaient du syntagme « faire le vitriol » pour désigner le processus qui consiste ou consisterait « à séparer le pur et l’impur de la matière philosophale » (in Littré, op. cit.). La quasi-totalité de ces emplois pour désigner des sulfates sont tenus pour vieillis dans la langue française actuelle (cf. Trésor de la langue française, 1971-94, dictionnaire dans lequel sont établis, comme chez Littré, des équivalences entre les termes de l’ancienne chimie et ceux qui sont en usage aujourd’hui dans les sciences).

            Littré est le premier lexicographe qui ait noté l’emploi figuré de vitriol, commun dans la langue des critiques, que Littré ne glose pas mais qu’il illustre d’un extrait de Voltaire (in Candide) : « C’est du vitriol, c’est du feu qui coulent dans leurs veines », les académiciens l’ignorant ou ne jugeant pas opportun de le relever dans leur dictionnaire. En revanche, les auteurs du TLF (1971-94) l’enregistrent : « Par métaphore : « la calomnie est un acide qui défigure, c’est un vitriol de l’âme » (La Varende, 1955) et « Locution figurée au vitriol : « en parlant d’un écrit, d’un propos, d’un dessin, etc., caustique, virulent » (synonymes corrosif, mordant). Cette locution a sans doute perdu de sa force en même temps que s’effaçait l’ancienne chimie et que plus personne ne sait ce qu’est le vitriol. En revanche, si, dans « au vitriol », le nom était remplacé par acide sulfurique, peut-être la locution retrouverait de sa vigueur perdue, chacun connaissant par expérience la force du principe corrosif que renferme cet acide.

 

 

07 novembre 2010

Négationnisme

 

 

 

Le mot négationnisme a beau être employé des milliers de fois chaque jour dans les media et autres lieux où l’on parle, il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du Dictionnaire de l’Académie française. Les lexicographes du TLF n’en signalent même pas l’existence dans une remarque, comme ils le font pour un grand nombre de néologismes. Il est vrai que la première attestation écrite de négationnisme date de 1987, in Le syndrome de Vichy, Seuil. Le mot a été fabriqué par Rousso, historien du génocide dont les juifs ont été victimes de 1942 à 1945. L’intention de cet historien quand il a fabriqué ce néologisme était de distinguer l’activité normale d’un historien qui consiste à revoir, réviser, réexaminer des faits du passé pour mieux les éclairer ou y donner une interprétation plus pertinente, activité qui est nommée parfois révisionnisme historique, de la simple falsification des faits entre 1942 et 1945. Cette falsification n’est pas une révision, mais une négation.

Ce néologisme a connu un immense succès et il s’est immédiatement acclimaté dans la langue française, au point qu’il est devenu familier à chacun de nous.

Il reste cependant deux points obscurs dans le succès de négationnisme. Cette attitude d’historiens amateurs qui prétendent que des événements, pourtant établis, n’ont pas eu lieu aurait pu être nommée falsification (historique), puisque le terme de révisionnisme était impropre. Elle ne relève pas du scepticisme, mais de l’esprit négateur – c’est-à-dire de Satan. C’est que négation n’est pas qu’un terme de grammairien et qu’il ne consiste pas seulement à ne pas reconnaître la vérité, mais c’est aussi un terme de métaphysique et même de théologie, défini ainsi dans le TLF : « Raisonnement qui consiste à nier que l’on puisse concevoir Dieu en termes de qualités ou de notions tirées de l’expérience humaine et qui aboutit à affirmer que l’existence de Dieu ne peut être prouvée qu’à l’aide de preuves négatives ». Le négationnisme pose donc l’existence d’un sacré, dont la simple contestation confine à l’hérésie. Comme tout sacré, il produit des tabous ; et comme tout sacré, il incite à la profanation.

La vraie difficulté que suscite ce terme tient en réalité à la restriction de son champ d’application. Il ne se dit que de la négation des événements de 1942 à 1945, et jamais de la falsification des épouvantables massacres, tueries, exterminations qui font l’histoire de l’humanité : massacres de grecs-catholiques et de chrétiens à Damas en 1860, massacres de maronites au Liban en 1861, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’en 1923, massacres d’orthodoxes en Serbie, Moldo-Valachie, Grèce, Macédoine, Bulgarie, Asie Mineure, premier génocide des Arméniens en 1894, le second en 1915-1916, purification ethnique et religieuse de la Turquie en 1923, pogroms contre les juifs en Egypte en 1948, incendie du Caire en 1952, expulsion des immigrés d’Egypte entre 1952 et 1963, purification ethnico-professionnelle du Maroc entre 1970 et 1990. Ces crimes de masse sont niés ; les textes qui inspirent leurs auteurs sont occultés. Jamais les historiens ne mettent en relation les appels au meurtre dont le Coran est parsemé et les massacres auxquels se livrent les vrais croyants depuis des siècles.

Et que dire des 85 à 90 millions de morts dont les communistes se sont rendus coupables partout dans le monde ? Il ne se passe pas de jour sans que ces crimes soient atténués ou même justifiés par des docteurs de l’Université qui tiennent le haut du pavé historique.

En bref, les crimes sont la chose au monde la mieux partagée ; mais comme de tous ces massacres, crimes, génocides, il y en a un seul qui soit sacré, le terme négationnisme s’arrête à lui et ne va pas au-delà. Les innombrables autres crimes, massacres, génocides, etc. pourtant avérés, établis, confirmés, ont beau être occultés et niés, parfois même justifiés et approuvés : ce n’est pas du négationnisme que d'en nier l'existence ou de n'en jamais parler. C’est que le négationnisme s’impute au seul Satan.

 

 

01 novembre 2010

Chronologie

 

 

            Dans la langue moderne, le nom chronologie, attesté à la fin du XVIe siècle et emprunté à la langue latine de ce même siècle, et l’adjectif chronologique ont un sens anodin. C’est la « date et la succession dans le temps des événements historiques » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou encore « l’ensemble de faits historiques présentés dans l’ordre de leur succession » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Ce sens est en relation avec ce rien qu’est devenu à l’école, au collège, au lycée, l’enseignement de l’histoire ou ce qui en tient lieu et qui se caractérise désormais par le mépris des dates, l’ignorance volontaire dans laquelle sont maintenus les élèves de la succession des faits, la seule règle en vigueur étant l’anachronisme. Que Clovis ait vécu avant ou après Clemenceau, quelle importance, puisque ni l’un ni l’autre ne font l’objet du moindre enseignement ou de la moindre mention, ayant disparu de la mémoire collective au seul profit du Monomotapa, de Mahomet ou des empires islamiques successifs.

            Dans l’ancienne langue française, et jusqu’au milieu du XXe siècle, la chronologie était une science, une vraie science, une science dure et exacte, sans la maîtrise de laquelle il était impossible de faire de l’histoire ou de dire l’histoire : « Science qui a pour objet d’établir les dates des événements » (Scaliger, 1584, cité dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy, 1881-1902) ; « La science des temps, livre contenant la science des temps » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses : « la chronologie est très nécessaire à un homme de lettres ») ; « Doctrine des temps, des époques et, entre autres, des supputations qui regardent le comput ecclésiastique » (1690, Furetière, Dictionnaire universel, « La chronologie a soin de marquer les jours et les années où les plus grands événements sont arrivés ») ; « Doctrine des temps » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762) ; « Science des temps, connaissance des époques » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « Connaissance de l’ordre des temps et des dates historiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). L’importance de la chronologie est ironiquement mise en valeur par Anatole France en 1918 : « La chronologie et la géographie, a-t-on dit, sont les deux yeux de l’histoire. Si la chose est vraie, tout porte à croire qu’en dépit des Bénédictins (...) qui ont inventé l’art de vérifier les dates, l’histoire est pour le moins borgne ». On n’a jamais aussi bien caractérisé l’enseignement actuel de l’histoire.

            Certes, les lexicographes de la seconde moitié du XXe siècle continuent à relever ce sens ancien et historique (« Science rattachée à l’histoire, qui a pour but la connaissance et l’ordonnance des dates des événements dans le déroulement de l’histoire de l’humanité », TLF, op. cit. ; « Science qui a pour objet la datation des évènements historiques », DAF, neuvième édition), mais il est de plus en plus souvent concurrencé par le sens moderne. Pour en saisir les enjeux, il faut se reporter au très long article que L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) ont consacré à la chronologie, « science des temps passés, art de mesurer ces temps, de fixer des époques, etc. » : « Plus les temps sont reculés, plus la mesure en est incertaine : aussi est-ce principalement à la chronologie des premiers temps que les plus savants hommes se sont appliqués » : la création du monde, Adam et Eve, le Déluge, la naissance et la Passion du Christ, les conversions de dates exprimées dans un calendrier donné (lunaire, solaire, etc.) en dates exprimées dans un autre calendrier, etc. Autrement dit, il apert de cet effondrement de la chronologie la perte d’un immense savoir, dont les modernes s’éloignent à grande vitesse, n’attachant pas plus d’importance à Ramsès qu’au ciron de Pascal. Il est vrai aussi que les grandes chronologies sont aujourd’hui établies à partir des datations au carbone 14 ou en millions d’années à partir du paléomagnétisme, ce qui a eu pour conséquence d’effacer les grandes ères de jadis (primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire) et de les reconfigurer en périodes de plusieurs millions d’années, nommées pliocène, miocène, oligocène, éocène, paléocène, crétacé, jurassique, trias, permien, carbonifère, dévonien, silurien, ordovicien, cambrien, etc. Les quelque mille ou mille cinq cents ans d’histoire de la France et de l’ancienne chronologie ne pèsent rien par rapport aux millions d’années du jurassique. Autant les jeter aux oubliettes.  

 

12 octobre 2010

Anecdote

 

 

            Emprunté à un mot grec ayant le sens de « non publié », « inédit », et attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle comme adjectif d’abord, puis comme nom, le mot anecdote ne désigne pas aux XVIIe et XVIIIe siècles des récits d’événements insignifiants ou secondaires, mais des faits tenus secrets ou cachés par le pouvoir politique – alors despotique.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui l’emploie au pluriel, le définit ainsi : « Terme dont se servent quelques historiens pour intituler les histoires qu’ils font des affaires secrètes et cachées des princes, c’est-à-dire des mémoires qui n’ont point paru au jour et qui n’y devraient point paraître. Ils ont imité en cela Procope, historien qui a ainsi intitulé un livre qu’il a fait contre Justinien et sa femme Théodora ». Une anecdote, c’est une affaire qui touche le pouvoir et que le pouvoir a décidé de garder secrète. Elle est donc inédite et la publier ou en faire état témoigne d’un vrai courage. A compter de 1718 (deuxième édition), le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à peu près dans le sens qu’y donne Furetière : « Particularité secrète d’histoire, qui avait été omise ou supprimée par les historiens précédents ». C’est ainsi qu’il est défini dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot) : « (Histoire ancienne et moderne) nom que les Grecs donnaient aux choses qu’on faisait connaître pour la première fois au public… Ce mot est en usage dans la littérature pour signifier des histoires secrètes de faits qui se sont passés dans l’intérieur du cabinet ou des cours des princes et dans les mystères de leur politique ». Pourtant, à la différence des autres lexicographes, les encyclopédistes émettent des doutes sur l’intérêt de ces anecdotes : « Outre ces histoires secrètes prétendues vraies, la plupart du temps fausses ou du moins suspectes, les critiques donnent le nom d’anecdotes à tout écrit de quelque genre qu’il soit, qui n’a pas encore été publié » ; en somme les manuscrits sont des anecdotes au sens étymologique du mot.

            La suspicion qui touche, dans la vision progressiste du monde, ces histoires secrètes rejaillit sur le sens du mot anecdote, lequel, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, commence à prendre le sens qu’il a dans la langue actuelle et que les académiciens relèvent à compter de la sixième édition de leur dictionnaire (1835) : « Il se dit en général du récit, ordinairement court, de quelque trait ou fait particulier, plus ou moins remarquable » (recueil d’anecdotes), tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expédie la définition ainsi : « particularité historique » (« il sait beaucoup d’anecdotes »), ce à quoi les académiciens ajoutent en 1932-35 : « Il se dit aussi du récit d’un petit fait curieux ». La déchéance sémantique d’anecdote est confirmée par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui distinguent deux sens dans l’article consacré à ce mot : « petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des événements dominants et pour cette raison souvent peu connu » et « par extension, petite aventure vécue qu’on raconte en en soulignant le pittoresque ou le piquant » ou « péjorativement, relation qui se contente du détail des circonstances, sans dégager la portée de ce qui est relaté »…

Les histoires secrètes et cachées des princes et de leur règne se sont transformées en moins de deux siècles en petits faits ou en petites aventures ou en récit insignifiant. Ce qui avait du sens n’en a plus.

 

 

 

06 septembre 2010

Dégoiser

 

 

            Dérivé de gosier, ce verbe est attesté au XIIIe siècle au sens de « chanter » en parlant des seuls oiseaux. Au XIVe siècle, il s’étend aux humains et prend son sens moderne : « parler, dire, débiter rapidement », sens qui élimine peu à peu le sens propre, comme le remarquent Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « ce mot se dit proprement des oiseaux, mais il ne se dit guère au propre (…) Dans le burlesque, (il) signifie chanter », et les académiciens : 1694, 1762 « Il ne se dit proprement que du chant des oiseaux, mais en ce sens il n’est plus guère en usage. Dans le figuré il signifie parler plus qu’il ne faut » (cette femme aime à dégoiser ; c’est un homme qui dégoise fort ; on lui a fait dégoiser tout ce qu’il savait) ; 1762, « il est familier ; on le dit dans le même sens d’un prisonnier dont on tire des vérités qu’il aurait de l’intérêt à cacher ; en ce sens il est neutre » (ce prisonnier a dégoisé ; on l’a fait dégoiser) ; « il est populaire : on dit encore cette femme aime à dégoiser pour dire qu’elle aime trop à parler ». Pour Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le verbe est sorti de l’usage, quand il signifie « chanter » en parlant des oiseaux : « Il s’est dit autrefois des oiseaux au propre : chanter », et il n’est plus en usage qu’au figuré, en parlant des humains, ce que confirment les académiciens en 1835 : « Il signifiait autrefois, en parlant des oiseaux, chanter, gazouiller. Il signifie figurément parler plus qu’il ne faut, et avec volubilité... Dans ce sens et dans les suivants, il est très familier ».

A l’opposé, Littré (Dictionnaire de la langue française (1872-77) ne relève pas le sens de « chanter, gazouiller, en parlant des oiseaux » comme désuet, citant Du Bellay : « Quand tout bois reverdit, et parmi les bocages / Les oiseaux bien chantants dégoisent leurs ramages ».

            A compter de 1932-35, ce sens propre aux oiseaux disparait des huitième et neuvième éditions du DAF, lequel ne retient que le sens figuré et familier : « Débiter plus de paroles qu'il ne faut et avec volubilité » (1932-35) et neuvième édition, en cours de publication : « Populaire et péjoratif, proférer avec abondance et volubilité des propos généralement peu pertinents ou peu agréables ; absolument, parler à tort et à travers », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent le sens de « chanter » comme vieux, même s’ils n’illustrent cet emploi d’aucun exemple pris chez des écrivains des XIXe et XXe siècles.

Le dégoisement quand il est le fait d'oiseaux est source de beauté ou de plaisir; quand il vient des humains, il suscite désagrément ou dégoût. La parole est sans doute le propre de l'homme, mais souvent les hommes bavards feraient mieux de se taire pour ne pas trop dégoiser. 

 

 

 

30 août 2010

Parcours

 

 

 

Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois dans la langue du droit, désuets pour la plupart, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus) ; puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845 dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).

Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil (« le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).

Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » ; « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies ferrées n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».

Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens juridique (« convention entre seigneurs voisins… » ; « droit d’envoyer paître le bétail… » ; « terrain clôturé où l’on fait paître les troupeaux en vertu de ce droit » ; « tout terrain, y compris les terrains forestiers, qui produit du fourrage naturel ») est mentionné comme vieux, alors que le sens de « trajet » ou « d’espace » s’épanouit en de multiples bourgeonnements : « déplacement déterminé accompli ou à accomplir d’un point à un autre » ; « espace correspondant, chemin, distance parcourue (…) par un véhicule, une chose dotée de mouvement ou par une personne (chemin, circuit, itinéraire, trajet ; « itinéraire fixe de voyageurs ou d’un véhicule de transport », « coût du transport sur l’itinéraire parcouru », « durée d’un trajet ») » ; « dans certaines épreuves sportives, distance parcourue ou à parcourir en un temps déterminé (par un coureur, un cheval, un véhicule de course) » ; « itinéraire matérialisé » (parcours d’une course, d’un rallye, de golf, de jumping, de steeple-chase ; parcours chronométré, temps de parcours, erreur de parcours ; parcours d'orientation, de santé) » ; « itinéraire d’escalade » ; parcours du combattant » ; et en physique, « distance parcourue par une particule quelconque entre l’origine et le point où sa vitesse est nulle », etc.

         Il est deux sens encore plus modernes que les autres : celui de « cursus », en usage actuellement dans les universités en folie, et celui de « carrière », en usage dans la pub, la com., les media, les agences d’intérim, les cabinets de recrutement.

L’emploi universitaire de parcours a une origine religieuse (ce qui est fort de café pour notre glorieux service public et laïque d’enseignement supérieur), laquelle est exposée ainsi dans le Trésor de la langue française : « (Au figuré, pédagogie, religion catholique) : parcours de catéchèse, catéchétique, programme pédagogique annuel de cheminement de la foi à parcourir par les enfants d’âge scolaire avec leurs parents, leurs catéchistes ; et par métonymie, recueil (de fiches), manuel exposant ce programme », comme dans cet extrait de La Croix (1983) : « Nous avons élaboré ces parcours pour des enfants vivant dans un monde d’interrogation et de doute face à la religion, mais où existent malgré tout des signes chrétiens (...). L’esprit général étant celui d’une pédagogie active ». On ne saurait mieux définir ce qu’est le parcours d’un étudiant dans les universités de France : « interrogation, doute, quelques signes de savoir », tout cela dans le cadre « d’une pédagogie active ».

L’emploi « professionnel » de parcours au sens de « carrière » est commenté ainsi par les académiciens : « Le mot parcours est employé à tort pour désigner la carrière, l’existence, l’évolution personnelle d’un individu ». On ne saurait mieux dire en effet, ce qui n’empêche pas que, employé dans ce sens, parcours fasse saliver recruteurs et commerciaux, jusqu’à ce que accidents et incidents de parcours programmés ne dissipent leurs songes.

 

 

24 juillet 2010

La gauche n'est plus à Gauche

 

 

Ce titre doit être compris ainsi : les associations politiques que, par facilité ou habitude, on classe à gauche (avec un g minuscule) ont renoncé aux idées qui, depuis trois siècles environ, définissent la Gauche (avec un G majuscule). Parodiant l’hémistiche célèbre “ Rome n’est plus dans Rome ”, on dira, sans vouloir offusquer qui que ce soit, que “ la gauche n’est plus à Gauche ”. Depuis deux siècles au moins, être de Gauche, c’était prendre le parti des déshérités, faire primer l’intérêt général ou le bien public sur les intérêts privés ou corporatistes, ne pas se résigner à l’ordre naturel des choses. Désormais, être de gauche, c’est faire cyniquement les choix inverses. La gauche ne se soucie plus des gens de peu. Les ouvriers, les chômeurs, les employés, les paysans, les exclus, en bref tous qui sont dits ou qui pourraient être dits exploités, pauvres, laissés pour compte, désormais désertent les bureaux de vote lors des élections à enjeu national ou bien ils accordent, par dépit plus que par conviction, leurs suffrages au Front national, alors que, il y a vingt-cinq ans, une majorité d’entre eux votait pour les partis de gauche (socialiste, communiste ou gauchistes). La gauche n’a pas le monopole du cœur, si tant est qu’elle l’ait jamais eu, puisque, pendant les vingt années, de 1981 à 2002, durant lesquelles elle a gouverné, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a stagné, alors qu’il avait crû de 60% entre 1960 et 1980, quand la “ droite ” était aux affaires. La gauche ne se soucie plus de l’intérêt général. En 1685, quand Louis XIV a décidé d’annuler l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, se sont exilés. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques fidèles à la Gauche ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe. Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce qu’ils jugeaient que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, les incitait à exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. La Révocation a été précédée entre 1679 et 1685 de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique de la gauche actuelle, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était jadis : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. tandis que la saignée humaine est compensée par l’arrivée massive d’ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible. La gauche ne se soucie pas de s’opposer au nouvel ordre des choses, même s'il est inhumain. Elle a beau invoquer, de plus en plus discrètement d’ailleurs, 1792, la “ levée en masse ”, Valmy, les volontaires de l’An II, elle a renoncé à résister. Déjà en juin 1940, elle avait montré un visage hideux, quand les partis qui s’en réclament avaient préféré s'asservir à un ordre inhumain plutôt que de continuer la guerre pour rétablir la souveraineté de leur pays et rendre aux Français les libertés abolies.

La réalité qu’on ne veut pas voir, bien qu’elle crève les yeux, est que la gauche n’est plus à Gauche. Elle s’est délestée de ce qui la légitime, pour se convertir à des idées hostiles aux Lumières ou à la Déclaration de 1789, soit qu’elles viennent de la “ réaction ” ou même de l’extrême droite, comme la critique du savoir et la défiance à l’égard du libre examen, soit qu’elles s’enfoncent dans le passé archaïque de l’Europe, telles le mépris des nations, la fascination pour les communautés et la croyance dans la fin de l’histoire, comme si, désormais, la gauche était convaincue que la France n’avait rien à apporter aux Français et rien à dire aux autres hommes, sinon que, grâce à l’AME ou Aide Médicale d’Etat, ils ont le “ droit ” de s’y faire soigner sans limites, sans contrepartie et sans contribuer de quelque manière que ce soit aux abyssales dépenses que ces soins entraînent.

 

 

Le savoir qui éclaire et qui émancipe, celui qui s’est épanoui au XVIIIe siècle dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, ou au début du XIXe siècle, dans La Description de l’Egypte, a donné une méthode, qui consiste à établir les faits et à s’assurer que les faits sont bien tels qu’on dit qu’ils sont, et grâce à laquelle il est possible d’atteindre sinon la Vérité, du moins des fragments fragiles et partiels de vérité. Les croyances, les opinions, la foi, tout honorables qu’elles sont, s’effacent devant les faits, lesquels sont soumis à un examen raisonné. C’est ainsi que Montesquieu, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Fontenelle, etc. ont procédé. Or, la gauche a renoncé au libre examen. Au grand dam de Raymond Aron ou de Jean-François Revel, elle a cru qu’il était de son devoir de s’en dispenser, tout en exigeant de la droite qu’elle s’y plie. En effet, le seul exercice de la raison l’aurait amenée à critiquer les principes, qu’elle juge stupidement parfaits, du marxisme et à reconnaître l’action criminelle des partis qui ont imposé par la force la prétendue “ socialisation des moyens de production et d’échange ”, id est qui ont fait main basse sur les richesses d’un pays à leur seul profit et au détriment des peuples. En niant les faits qui sapaient la croyance marxiste, la gauche a renié Montesquieu, Voltaire, Diderot ou d’Alembert.

Ce qui caractérise la gauche, c’est au mieux la méfiance du savoir, au nom du relativisme généralisé ou de l’égale dignité des cultures, au pis les procès qu’elle intente à la connaissance, si celle-ci est occidentale ou d’origine occidentale. Orientale ou africaine ou asiatique ou lapone, quelle qu’elle soit, même si elle est magie ou superstition, elle est louée sur le ton onctueux des dévots. Dans les années 1960, les thèses léninistes ou maoïstes, de Bourdieu, de Foucault, des déconstructeurs, ont submergé la gauche. Pour la gauche désormais, le savoir se confond avec le pouvoir. Il aurait même incité les Allemands à participer, entre 1933 et 1945, aux crimes sans nom du socialisme national et il aurait été hitlérien sans scrupule ni remords. Longtemps, la gauche a cru que la science, source de Vérité absolue, ferait progresser l’homme dans la voie de la Vertu et que, si elle brûlait du charbon marxiste, la locomotive du progrès conduirait l’humanité au terminus de l’utopie sociale. Bien entendu, il n’en a rien été. La science n’a pas produit d’homme nouveau, elle n’a pas régénéré l’humanité, elle n’a pas créé de société parfaite. Ses effets, qui ont été réels, sont plus modestes. Grâce à elle, les conditions matérielles de vie ont été améliorées, les travaux de force pénibles ou dangereux ont été assurés par des machines, l’espérance moyenne de vie à la naissance a doublé ou triplé, les grandes maladies ont été maîtrisées, les famines éradiquées : ce n’est pas rien. De la religion de la science - ou scientisme absurde -, la gauche s’est, semble-t-il, guérie, mais par le ressentiment, qui est le pire des remèdes. Chez elle, le mépris de la science, qui était propre jusque dans les années 1920-1950 à l’obscurantisme ou au dogmatisme religieux, a remplacé la confiance aveugle dans les vertus de la science. Non seulement la gauche se défie désormais de la science, mais même, poussant le ressentiment jusqu’à ses limites extrêmes, elle en freine, depuis qu’elle dirige seule, sans opposition, le Ministère de l’Education nationale, la diffusion et l’enseignement.

 

 

Depuis plus d’un siècle, la gauche se détourne de la nation, quelque définition que l’on donne à nation, sous le prétexte que la nation générerait le nationalisme, que le nationalisme serait facteur de guerres et qu’il aurait produit le nazisme ou le national socialisme, qui aurait dû être dit socialisme national, si le nom allemand Nationalsocialismus avait été correctement traduit. Pourtant, dans l’histoire de France, la nation n’a rien produit de haïssable ; elle n’a causé aucun crime de masse ; elle n’a pas suscité la xénophobie ; elle a toujours accueilli avec générosité les étrangers et les persécutés. Les fruits que la nation a donnés sont la démocratie et l’égalité des citoyens devant la loi et “ en droit ”. En France, la nation est le corps politique qui réunit les citoyens, id est les Français majeurs qui jouissent de leurs droits civiques, et qui fait de ceux qui s’y agrègent des citoyens. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’article 3 pose que “ le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation ” et que “ nul corps et nulle autorité ” ne peuvent exercer la souveraineté, s’ils n’émanent pas “ expressément ” de la nation. Le principe est clair et admirable. Les citoyens sont à la fois les dépositaires et les garants de la souveraineté de la France, entendue comme Etat et comme entité politique. C’est d’eux seuls que la loi émane. Or, à la nation ainsi conçue et même contre la nation, la gauche a opposé d’abord l’internationalisme prolétarien, dont on sait dans quels abîmes il a plongé les malheureux peuples qui s’y sont abandonnés ou que leurs dirigeants ont forcés à s’y perdre, puis, dans les années 1970, la “ démocratie associative ”, qui consiste à détourner la souveraineté de tous au seul bénéfice d’associations lucratives sans but et sans autres adhérents que des permanents experts en agit prop.

Ce qu’ont été l’URSS et la Chine, à savoir deux empires coloniaux cimentés par la haine des nations, et les textes oubliés ou méconnus de Marx, Engels, Bernard Shaw et de tous les fondateurs de socialisme, réunis et commentés par Georges Wilson dans La Littérature oubliée du socialisme (Nil éditions, 1999), montrent que la haine de la nation a été, à gauche, chez les marxistes et les léninistes un moteur aussi efficace que la haine des juifs et du christianisme chez les “ nazis ” pour commettre des crimes horribles. De ses longs séjours dans les camps soviétiques, Jacques Rossi a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag (écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 aux éditions du Cherche Midi), dans lequel il passe au crible du libre examen les idées, les lois, les faits qu’il a observés en URSS. Dans les glaces de Sibérie, il a constaté que la TFT, prononcée “ toufta ”, la langue nouvelle du communisme, servait essentiellement à dissimuler les réalités atroces, comme l’atteste les mots nationalistes bourgeois ou Finlandais blanc : “ Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour “ nationalisme bourgeois ”. Si au début il y a parmi les coupables des Russes de “ race pure ”, à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter ”.

Pour la gauche, croire dans la nation est un crime. Le chef d’inculpation nationaliste bourgeois opposé aux Finlandais, Baltes, Ukrainiens, Polonais, à tous les peuples de l’empire soviétique, qui ont refusé que la nation où ils vivaient heureux soit rayée de la carte, révèle le mépris sans limites dans lequel la gauche tient la nation. Quant au terme de Finlandais blanc, il “ apparaît, écrit Jacques Rossi, lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques ”. Autrement dit, défendre son pays occupé est un crime bourgeois, selon les partisans de cet internationalisme prolétarien dont la gauche a fait un horizon indépassable. Dans la réalité des choses, ce que Marx, Mao, Lénine, Pol Pot, etc. ont nommé socialisme a consisté à ressusciter ce qui se trouve aux antipodes de la nation et qui est son contraire absolu, à savoir les communautés archaïques, villageoises, ethniques ou urbaines, que les Lumières et le développement scientifique ont ébranlées tout au long du XIXe siècle, comme, en Allemagne, le socialisme national a tenté de retrouver l’énergie pure et originelle des peuples primitifs d’Europe (aryens, celtes, ligures) que le christianisme et le judéo-christianisme, en faisant de l’amour ou de la compassion les fondements de civilisations nouvelles, auraient affadie. En rejetant la nation, la gauche rend caduc l’article 2 de la Déclaration de 1789, lequel pose que  “ le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme ”. A gauche, désormais, propriété, liberté, sûreté (id est sécurité), résistance à l’oppression sont des mots tabous, dont la disparition dans les discours politiques montre à quel point la gauche s’est éloignée de ce qui, en théorie, est la Gauche.

 

 

La laïcité différencie et discrimine. Elle sépare ce qui relève de la vie privée des citoyens, et qui ne regarde qu’eux, de ce qui appartient à l’espace public, où la neutralité est la règle absolue. Les Français ne sont citoyens que dans l’espace public que forment l’Etat, les services publics, l’école, le savoir, la connaissance. Chez eux ou dans les lieux privés, familles, clubs, associations, églises, etc. ils sont qui ils veulent. Dans l’espace public, il leur incombe, non pas de renoncer à leur identité, mais de la reléguer au second plan. La laïcité est liée au savoir qui émancipe et à la nation qui libère. L’école est une institution d’instruction publique. Là, les élèves sont formés aux savoirs élémentaires et initiés à la liberté de l’esprit. C’est pourquoi toute école, même si elle est privée, est laïque, quand elle a pour objectif d’instruire, et que l’école “ de gauche ”, qui s’est défroquée de sa mission, ne l’est pas. De même, à partir du moment où la nation se substitue comme corps politique aux communautés, elle fait de la laïcité sa règle fondamentale. Un citoyen peut l’intégrer, quelque croyance qu’il professe ou qu’il ne professe pas. Il lui incombe seulement de déposer au vestiaire ce qu’il est avant d’exercer ses droits et ses devoirs de citoyen.

La rupture avec la laïcité est ancienne. A partir de la fin des années 1950, les aspirants révolutionnaires ont dispensé des enseignements “ engagés ”. Ils étaient restés cois entre 1940 et 1944, préférant la servitude à la guerre, ils ont rattrapé le temps perdu en chantant les vertus de l’URSS, quitte à présenter comme vraies des statistiques truquées ou à diffuser de grossiers mensonges. Le devoir de réserve était violé, le savoir bafoué, l’instruction niée, les manuels d’histoire géographie en usage dans les collèges et les lycées, avalisés par les autorités, incitaient à l’obscurantisme. A l’URSS, puis aux pays satellites et au tiers monde, a été octroyé le statut d’intouchable. Jospin a amplifié le désastre. L’article 10 de sa loi, votée en 1989, incite les élèves à exprimer leurs préférences culturelles ou politiques dans l’enceinte de l’école, afin de favoriser l’embrigadement des tièdes par les militants socialistes, communistes, gauchistes de la FIDEL. Forteresse de la gauche, l’école a été politisée au détriment de la connaissance, de la laïcité, du savoir, de la France.

La laïcité malade agonise sous l’effet de l’admiration aveugle que la gauche voue à l’islam. La gauche enseignante (FCPE, Ligue de l’enseignement, LCR, JCR, PCF) bouffait du curé ; aujourd’hui, elle encense les imams. Elle a mué son athéisme intégral en intégrisme dévot, comme l’atteste l’émergence d’un front islamogauchiste. Ce revirement, outre qu’il donne le coup de grâce à la laïcité agonisante, substitue à la civilisation un paradigme qui n’a produit que “ ruine et deuil ” (Victor Hugo, Les Orientales) au Pakistan, en Arabie, au Proche Orient, dans les Balkans, au Soudan, dans les pays du Maghreb. Le christianisme laisse les hommes être des hommes. Là où il s’est diffusé, des sociétés vivables et tolérantes se sont formées. A l’opposé, là où l’islam s’est répandu par la violence, la guerre, les massacres de masse, les anciennes sociétés se sont transformées en champs de ruines et les lumières des civilisations, égyptienne, assyrienne, chaldéenne, byzantine, perse, les plus brillantes que l’humanité ait façonnées, se sont éteintes. Là où Allah est tout et où tout est Allah, la connaissance, la civilisation, la liberté de conscience, l’égalité en droit, tout ce qui fait la Gauche depuis des siècles est aboli. Et c’est dans cette non histoire ou anti-histoire tragique que la gauche aveugle, reniant Hugo, Voltaire, Rousseau, Diderot, le libre examen, la laïcité, veut faire basculer la France.

 

 

Pour la gauche, l’histoire est finie. Un nouvel homme est apparu, qui vit dans un présent éternel et dans un espace sans bornes, ni limites, ni frontières, ni passé. La Gauche croyait dans l’histoire, la gauche n’y croit plus. Elle qui s’est nourrie de Michelet, elle dont les ancêtres, qui connaissaient mieux la République romaine que la France, ont renoué en 1789 avec l’héroïsme des Caton ou des Brutus, elle a cru à tort, sous l’influence délétère de Marx et d’Hegel, que l’histoire avait un sens, c’est-à-dire une direction où les hommes devaient s’engager pour construire une société sans classe et débarrasser le monde de l’exploitation de l’homme par l’homme. L’abîme où a sombré le communisme réel et la chute du Mur de Berlin ont dissipé les illusions. Une nouvelle fois, la vénération aveugle s’est muée en un ressentiment, encore plus aveugle, dont l’histoire est la cible désormais. Aux travailleurs qu’elle condamne à ne plus rien produire et qu’elle transforme en guides de musées de l’industrie, la gauche préfère désormais les nantis du showbiz, de la pub, de la com, les rebelles de la subversion officielle, les bobos, dont la seule exigence est que les choses restent en l’état ou mieux qu’elles empirent.

Pour prendre la mesure de ce renversement, il convient de rappeler que l’histoire, ce n’est pas seulement les batailles ou la formation d’un Etat ou les mentalités, c’est aussi le travail. C’est en travaillant, en modifiant ou en transformant ce qui est, que l’homme fait l’histoire. Les sociétés primitives étaient hors de l’histoire, parce que les hommes se contentaient de prélever, par la chasse, la pêche, la cueillette, les protéines, les lipides ou les glucides dont ils avaient besoin pour vivre. En détruisant ce qui est, le travail crée du négatif, de la critique, des ruptures. Moteur de l’histoire, il est, chez les hommes, la source de la conscience historique. C’est parce qu’elle a renoncé à l’histoire que la gauche s’est convertie à la thèse écologiste de la nocivité de l’activité humaine. Pour hâter la fin du travail, elle a inventé la semaine de trente-cinq heures, les RTT, le revenu déconnecté du travail, les loisirs comme horizon indépassable, la fête permanente, et elle remet au goût du jour, sous la forme du RMI et du foot, les panem et circenses de l’Empire romain décadent. Le travail qui libère est accusé d’asservir les hommes, comme le dit le slogan de gauche et stupide “ métro, boulot, dodo ”. Pour que ne soient plus produits ni biens, ni services, il a été surtaxé, l’objectif étant de transformer la France en bronze-culs pour Européens oisifs ou en Disneyland figé pour touristes du monde entier. Le travail aboli, commence la fête permanente. En 1989, Fukuyama annonçait le triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle il semblait que rien ne pouvait plus s’opposer. La gauche n’est pas loin de partager cette thèse, bien qu’elle se déclare hostile à la mondialisation, grimaces d’hypocrites, puisqu’elle appelle de ses voeux la fin des nations et qu’elle met tout en œuvre, dès qu’elle exerce le pouvoir, pour que la mondialisation advienne.

L’histoire, c’est aussi le processus de civilisation, c’est-à-dire la volonté farouche de distinguer les sexes, d’établir des bornes morales ou légales pour que l’humanité ne retombe pas dans l’animalité, d’où elle a mis tant de temps à s’extraire, et que la nature n’efface pas la culture. Pour la gauche, le passé n’existe plus. Seul surnage ce qui est source de procès sans fin ou de repentances publiques. Sous peu, elle intentera un procès à Louis XIV, parce qu’il portait une perruque. La civilisation se reconnaît à la solidarité entre les générations. La gauche met fin à cette vieillerie, en mariant des personnes du même sexe ou en faisant supporter aux générations futures des dettes colossales, pour que sa seule clientèle électorale jouisse sans entrave ou dépense sans compter. L’histoire, c’est aussi le mal. A la fin des années 1960, la gauche a décidé que la France et l’Europe seraient l’Empire du Bien. Le Mal est terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans le grand discours moderne qui tient lieu de réel. Seuls sont coupables nos ancêtres ou la société ou de rares Français déclarés ringards parce qu’ils restent fidèles à l’histoire. Désormais, les hommes, quoi qu’ils fassent, sont innocents. Qu’ils jouissent sans entrave, qu’ils satisfassent leurs pulsions, qu’ils se laissent guider par le principe de plaisir, qu’ils jettent aux orties le principe de réalité ! Dutroux, Emile Louis, Paulin, Fourniret, Bodein ont montré la voie en se libérant des interdits, qui auraient étouffé nos ancêtres dans une géhenne constante. Toute transcendance, quelle qu’elle soit, est abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l’Homme aussi. La gauche rêve d’une humanité sans père ni loi, et se situant au-delà du bien et du mal. A la place du vieil ordre symbolique, elle fait du Bien, ici et maintenant, l’horizon indépassable de la France. De fait, les contradictions, une fois niées, laissent le champ libre au consensus niveleur, à la bien pensance grégaire, à la rébellion des puissants du jour, à l’idéologiquement correct qui étouffe les consciences. Si un nouveau juin 1940 devait se produire, il n’y aurait plus personne pour dire “ non ”. La fin du travail, la disparition des bornes, la dissolution du passé sont célébrées par la fête permanente version Lang. Peu importe l’objet de la fête, que ce soit la musique, les femmes, les escargots, les bandas, les haricots tarbais, les menteurs, les mères, le pain, les gays, l’art, la techno, la danse, les timbres, les jouets en bois, les culottes courtes, les sous-vêtements féminins, Molière, le cinéma, l’avant-garde, 1789, la parade, etc. : l’important est que la fête ait lieu. Même la fête est fêtée, comme le serpent qui se mord la queue.

 

Dans ces conditions, la gauche est au mieux une posture, au pis une imposture, mais avec ses poses, elle investit l’Etat, régit les médias, contrôle la pensée, conserve des privilèges mal acquis, tandis que la Gauche majuscule s’étiole et que ce qui la fonde, à savoir la défense des pauvres, l’intérêt général, la résistance à l’oppression, la passion du savoir, le libre examen, la laïcité, l’histoire, meurt.

11:06 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : politique, ps, histoire

05 juillet 2010

Munition

 

Emprunté au latin munitio, lequel signifie « travail de terrassement, fortification, rempart » et, dans le latin du Moyen Age, « provisions de bouche », munition est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fortification, ouvrage de défense », comme dans ces exemples : « Chastel si est munition / Pour ce qu’on ait deffension » (il y a des fortifications au château pour qu’il soit défendu) ; « Ils dressent de grandes munitions, qui circuissent (entourent) et contiennent grand espace de lieu » ; « La cause pourquoi ceste ville apparaît si grande, c’est qu’elle n’est point limitée par aucune forte muraille, fossé, rempart ou autre espèce de munition ».

Au XVIe siècle, de nouveaux sens apparaissent, qui, peu à peu, éliminent le premier sens emprunté au latin : c’est « provisions de bouche » (munition de gueule, de pain, de jambon de Bayonne, vin de munition, pain de munition) et « projectiles, poudre, cartouches » (« un chevalier gascon résolu et déterminé.... prit un tison de feu, et soudain descend en bas dans la chambre de la munition, et mit le feu dans les poudres, si bien qu’en se perdant, il perdit, et la galère, et tout ce qui était dedans »). Ces deux sens sont exposés par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « On appelle munitions en terme de guerre la poudre, le plomb, les boulets, les fourrages, le bois, le blé, le vin, le pain et la chair »), alors que Furetière (1690, Dictionnaire universel) ne relève que le sens de « provisions de bouche » qu’il place dans un contexte de guerre : « Provisions qu’on met dans une place, pour se défendre, ou dans des vaisseaux pour courir les mers ; ou qui suivent un camp pour le faire subsister ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35) éludent la difficulté en usant de termes généraux qui peuvent désigner les provisions et les munitions, au sens moderne de ce terme : « Provision des choses nécessaires dans une armée, ou dans une place de guerre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux emplois : « Au pluriel, chose dont on munit ; munitions de guerre et de bouche ; munitions de gueule, provisions pour faire bonne chère » et « spécialement, poudres et projectiles » ou « au singulier, pain de munition, pain que l’on distribue aux soldats pour leur nourriture ».

Au XXe siècle, le sens de « provisions de bouche » sort de l’usage. Entendu ainsi, munitions est remplacé par provisions, ce qu’établit le Trésor de la langue française (1971-94) : « vieilli, approvisionnement en vivres et en armes d’une place forte, d’une armée » et « provisions ». Le sens usuel est celui qui est apparu le dernier dans l’histoire de la langue : « explosifs et projectiles, en particulier ceux qui sont nécessaires au chargement des armes à feu », alors que, à ce sens, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ajoutent un emploi « figuré et plaisant », dans ces deux exemples : « cet orateur est à court de munitions, d’arguments, d’idées ; ce journaliste n’a pas tout dit, il conserve des munitions, il garde en réserve d’autres révélations ». Il est vrai que l’éventualité d’une guerre ayant disparu de l’horizon français, les anciens termes de guerre, et munition en est un, devenus sans emploi, ou d’emploi rare, s’étendent à la politique et au journalisme, qui sont, dans la France pacifiste actuelle, un ersatz de guerre ou une guerre continuée par d’autres moyens : les mots et les phrases.

04 juillet 2010

Complot

 

Au milieu du XVIIe siècle, le grammairien Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) pensait que complot continuait le mot latin completum, mis pour complexum (complexus, us : « étreinte, embrassement; affection », « engagement, combat », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un mot composé de com et du mot anglais plot, « morceau de terre, champ, plan, menée, intrigue » : « Au sens de morceau de terre, il se rapporte peut-être à complai, « terre détrempée »… D’où vient plot ? Y a-t-il deux mots différents, l’un signifiant morceau de terre, l’autre complot, ou bien un seul mot avec une transition de sens qui nous échappe ? ».

Aujourd’hui, les historiens de la langue s’accordent pour dire que l’origine est inconnue et que ce mot, attesté à la fin du XIIe siècle, a subi de profonds changements de sens. Il a eu d’abord le sens de « foule, presse, réunion, compagnie », comme dans cet extrait : « Quant Sarrazin voient mourir Margot, / Plus de vingt mille viennent plus que le trot ; / Chacun portait ou lance ou javelot / Entor (Autour de) Guillaume vissiez (vous auriez vu) grand complot (grande foule) ». Puis il a signifié « accord commun, intelligence entre des personnes ». La Curne de Sainte-Palaye glose ainsi ce sens : « Nous le prenons toujours en mauvaise part pour dessein formé dans la vue de nuire. Autrefois, sa signification n’était déterminée que par le sens de la phrase ». C’est le sens de prendre le complot au XVIe siècle : « prendre la résolution » (« Les Gaulois... prirent complot de passer en Asie » ; « Tamerlan... prit complot de se retirer, voyant toute l’Asie assujettie sous sa puissance »). La Curne ajoute : « On employait quelquefois ce mot, dans un sens obscène », comme dans cet exemple : « Bras à bras jurent (tombent) en la couche (sur le lit) : La bourgeoise aima le complot, Si fit du clerc ce qui lui plut ».

Dans la langue du XVIIe siècle, complot prend un sens défavorable, chez Richelet (Dictionnaire française des mots et des choses, 1680 : « Dessein noir et malin qu’on a imaginé afin de nuire à une personne, de la perdre, de la détruire ou de la ruiner ») ou Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Espèce de conspiration, dessein de nuire à quelqu’un concerté secrètement entre quelques personnes ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694 : « Secret et mauvais dessein forme entre deux ou plusieurs personnes » ; 1762 : « Mauvais dessein formé entre deux ou plusieurs personnes ») ou chez Littré : « Résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), apparaît l’emploi de complot dans un contexte politique : « Entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État ou contre quelqu’un », sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté ». Dans toute l’histoire de la langue, c’est le sens moral ou social qui prédomine jusqu’à la fin du XIXe siècle, où le mot est employé dans des contextes politiques, à la suite des luttes sans merci entre royalistes et républicains. En dépit de cela, les rédacteurs de ce dictionnaire font de ce sens ancien (« Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes », et contre toute vérité, une extension du sens politique. Dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication), à savoir « entreprise formée secrètement entre deux ou plusieurs personnes contre la sûreté de l’État, contre quelqu’un ou contre une institution », ce qui prédomine, c’est l’emploi en politique, comme si l’essence de la lutte politique était le complot ou ce que l’on appelait naguère la conspiration. Il ne faut donc pas s’étonner qu’éclosent des « théories du complot », plus absurdes les unes que les autres (exemple : le Mossad a organisé les attentats du 11 septembre 2001), et que fleurissent partout des dénonciations de complots imaginaires. Tout cela atteste que la politique est, comme la sexualité, les femmes, les sorcières, les boucs émissaires de jadis, le champ où se déploient les ressorts retors et morbides et où est mise à nu l’âme humaine.

02 juillet 2010

Simon Epstein

 

Simon Epstein, né à Paris en 1947, docteur en sciences politiques, ayant soutenu une thèse sur les « Institutions israélites françaises de 1919 à 1939 », établi à Jérusalem depuis 1974, où il est Professeur des Universités, a publié de nombreux ouvrages, dont deux livres majeurs, Dreyfusards sous l’Occupation (Bibliothèque histoire, Albin Michel, 2001) et Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration et antisémites dans la Résistance (Albin Michel, Bibliothèque histoire, 2008). En dépit de leur importance, en particulier dans l’établissement d’une vérité, dissimulée sous d’épaisses couches d’idéologie et de bonne conscience replète, ou parce que, justement, Simon Epstein établit les faits, l’intelligentsia, collabo par nature, a eu tôt fait d’imposer l’omerta sur ces livres. Les voilà recouverts d’une chape de béton ou enfermés dans un sarcophage de plomb.

Il ne tient qu’aux Français libres de dire « non » à ces oukases et de lire ces livres.

 

Dreyfusards sous l’Occupation, extrait :

Les dreyfusards, sous l'Occupation, verseront majoritairement dans le pétainisme ou d'autres formes de collaboration, au point qu'on peut dire [...] que la collaboration, pour beaucoup d'entre eux, fut bien plus la continuation du dreyfusisme qu'elle n'en fut la négation. Cette vérité est indicible, elle porterait durement atteinte au message éducatif porté par l'Affaire et elle heurterait de front l'un des acquis les plus sacrés de l'idéologie franco-républicaine. Préserver l'aura du dreyfusisme et la pureté des dreyfusards est d'une simplicité déconcertante : il suffit de ne pas prolonger les biographies au-delà, mettons, de la Première Guerre mondiale. Les années ultérieures se perdent dans un épais brouillard que les historiens, dans leur quasi-totalité, ne chercheront pas à dissiper.

 

09 juin 2010

Infiltration

 

 

 

Il est facile d'établir l'histoire de ce mot. C'est après la défaite de 1870 qu'infiltration est employé dans un de ses sens modernes : « pénétration d'hommes par petits groupes dans un pays, une ville ».

Dérivé du verbe infiltrer, il est attesté à fin du XIVe siècle comme un terme de médecine signifiant « épanchement qui se fait peu à peu », comme dans cet exemple de la fin du XVIe siècle : « Les plaies du coude et de toutes jointures sont suspectes de douleur (...) à cause de l'infiltration des os et ligaments ». C'est dans ce sens qu'il entre dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762) : « Action d'une chose qui s'insinue dans les pores des parties solides », définition qui est illustrée de cet exemple qui ne se rapporte pas à la médecine : l'infiltration de l'eau dans le bois (1762, 1798), alors que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) l'illustre de deux exemples médicaux : « Action d'un liquide qui passe dans les pores d'un solide, comme par un filtre ; l'eau s'infiltre dans le bois ; l'infiltration des humeurs ; hydropisie par infiltration ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1835), comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), deux sens sont distingués : « Action d'un fluide qui s'insinue dans les pores des parties solides » (l'infiltration de l'eau dans le bois) et « il se dit particulièrement, en médecine, d'un liquide qui pénètre et s'amasse dans un tissu quelconque » (infiltration de sérosités, de bile, de sang, d'urine ; hydropisie par infiltration).

Le sens politique moderne est enregistré dans la huitième édition du DAF (1932-35), non dans la définition (« Action de s'infiltrer » ; « En termes de médecine, pénétration progressive d'un liquide dans un tissu quelconque »), mais dans un exemple : « Figuré, l'infiltration des mauvaises doctrines ». Ce sens est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Figuré, en parlant d'une opinion, etc. pénétration lente » (infiltrations chrétiennes, littéraires ; de vices, du crime, de la modernité). Dans ce même dictionnaire, est relevé le sens dit étendu, qui est attesté en 1871 chez Renan : « Par extension (en parlant de personnes), pénétration furtive, dans un pays ou une communauté, d'éléments étrangers » (infiltration militaire, forcée, perfide ; infiltration de la cavalerie allemande), illustré de cet extrait de Durkheim, sociologue progressiste, s'il en fut : « Il y aura toujours d'un pays à l'autre des mouvements de population, soit par suite de conquêtes violentes, soit par suite d'infiltrations lentes et silencieuses ». Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le sens étendu est glosé ainsi : « Pénétration d'éléments étrangers dans un lieu, dans un groupe, qui se fait généralement de manière clandestine » (l'infiltration de groupes d'hommes armés en arrière des lignes ennemies ; l'infiltration d'un parti).

Il est une « émission » de la télévision d'Etat - le fameux service public - qui a pour titre « les infiltrés ». Il y est donné une image très positive de l'infiltration, les « infiltrés » étant toujours des journalistes courageux, consciencieux (du social évidemment), honnêtes, bardés de déontologie. Mais dans quel sens les concepteurs de l'émission entendent-ils ce mot ? L'infiltration télévisuelle est-elle la même chose que l'infiltration de la cavalerie allemande (TLF) ou l'infiltration de groupes d'hommes armés (DAF) ? La télévision d'Etat est-elle en guerre ? Contre qui ?

Voilà un mot moderne qui ne dissimule rien de ce que sont les médias : qu'ils soient publics ou privés ne change rien.

 

 

29 mai 2010

Edredon

 

 

 

 

La chose que désigne édredon est fort commune, sans doute depuis deux siècles, puisque le mot est attesté en 1700 au sens (aujourd'hui vieilli) de « duvet fourni par l'eider » et en 1830 au sens de « couvre-pied de duvet ». Il semble que Montaigne en ait connu l'usage au cours de ses voyages, comme il le raconte lui-même dans son Journal de voyage : « M. de Montaigne essaya à se faire couvrir au lit d'une coite, comme c'est leur coutume en Allemagne et se loua fort de cet usage, trouvant que c'était une couverture et chaude et légère ». Cette coite ou, en français moderne couette, n'est pas garnie de laine ; elle n'est pas en peau ou en fourrure ; mais elle est remplie de duvet d'eider. C'est le « couvre-pied de duvet », nommé aujourd'hui édredon, lequel n'est plus que très rarement garni de duvet d'eider.

La chose est commune, mais le mot, lui, bien qu'il ait été ajusté en quelque sorte aux habitudes phoniques et graphiques du français ou que ses aspérités aient été rabotées, est fort exotique. Certes, cet exotisme-là est de l'extrême-nord de l'Europe, mais longtemps, il a nourri l'imaginaire des Français. Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est emprunté au suédois ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il vient du danois ederdun ; enfin, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), il est emprunté, par l'intermédiaire du danois ou de l'allemand, de l'islandais aethardunn, « duvet de l'eider ». C'est l'étymologie qu'indiquent MM Bloch et Wartburg dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (P.U.F., première édition en 1932) : « Emprunté de l'islandais aeder-dun « duvet de l'oiseau aedar » par l'intermédiaire de l'allemand Eiderdaun ou du danois ederduun » (sixième édition, 1975).

Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « Quelques-uns (les encyclopédistes, cf. ci-dessous) écrivent éderdon. Duvet de certains oiseaux du Nord qui sert à faire des couvertures. Un couvre-pied d'Edredon » (même définition en 1762, 1788 (Dictionnaire critique de la langue française de Féraud), 1798). Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64) y consacrent un assez long article : « (Ornithologie) duvet que l'on tire d'un canard de mer appelé eider. Worm l'a désigné par ces mots, anas plumis mollissimis, canard à plumes très douces. Le mâle ressemble beaucoup à un canard ordinaire, pour la figure ; il a le bec noir et aplati, plus ressemblant au bec de l'oie qu'à celui du canard (...) Ces oiseaux font leurs nids dans les rochers, leurs œufs sont très bons. Les habitants du pays ne parviennent à ces nids qu'avec beaucoup de risque ; ils y descendent sur des cordes, et ramassent les plumes dont ces oiseaux se dépouillent tous les ans, et que nous appelons l'éderdon. On le préfère à toute autre sorte de plumes pour faire des lits, parce qu'il se renfle beaucoup, et qu'il est fort léger et très chaud ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1835), qu'est noté l'emploi métonymique (le nom désignant la matière sert à désigner l'objet qui est fait de la matière en question) : « Il se dit aussi d'un couvre-pied d'édredon » (acheter un édredon). Littré (op. cit.) expose les deux sens : « Petites plumes à tige grêle, à barbules longues et fines, appelées aussi duvet, fournies par des oiseaux palmipèdes et surtout par l'eider, qui vit principalement en Islande » (« On en fait des couvre-pieds ») et « un édredon, un couvre-pieds fait d'édredon » (« Mettez cet édredon sur votre lit »), ainsi que les académiciens (DAF, 1879, 1932-35).

Dans la langue moderne, le premier sens, celui qui est attesté en 1700, à savoir « duvet de l'eider », est tenu pour vieux, comme dans ces emplois : Couvre-pied, lit, oreiller d'édredon, dérober à l'eider l'édredon de son nid, voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit (Trésor de la langue française, op. cit., et DAF, neuvième édition, op. cit.), le seul emploi courant étant celui qui est attesté depuis 1830 : « Couvre-pied rempli de ce duvet ou d'un duvet quelconque ou de plume » (TLF) et « Couvre-pied rempli de ce duvet ou de toute autre matière isolante (plume, laine, fibres synthétiques, etc.) » (DAF). L'exotisme est quotidien en France, dès que l'on se glisser sous l'édredon, mais cet exotisme-là (islandais, danois, nordique) est effacé par d'autres exotismes, ceux de l'industrie touristique à la chaîne, et il n'est plus perçu par personne.

 

25 mai 2010

Sérail

 

Le mot est emprunté de l'italien saraio, puis serraglio par paronymie avec serraglio « fermeture » (cf. en ancien français, serrail, « verrou »), lequel est emprunté du turc seraj (en persan saraj). Sérail, écrit serrail, au sens de « palais d'un sultan », est attesté au début du XVe siècle. L'orthographe avec deux r se maintient jusqu'en 1762 : dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les académiciens décident de supprimer un r et d'ajouter un accent aigu sur le e, effaçant de fait l'homonymie avec le vieux mot serrail (serrail d'un huis, « verrou » ; serrail de tonneau, « bonde » ; et même « partie de la basse-cour des maisons royales où on enferme les lions, les ours ou autres bêtes farouches », selon Furetière, Dictionnaire universel, 1690).

Les sens de sérail sont établis dans les plus anciens dictionnaires et restent stables pendant quatre siècles : « Lieu à Constantinople où le grand Seigneur tient ses femmes » ; « Lieu où il y a plusieurs courtisanes, où il y a plusieurs filles de mauvaise vie » ; « Toutes les femmes du grand Seigneur » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). Pour Furetière (op. cit., 1690), c'est un « terme de relations » (c'est-à-dire de récit de voyages) qui désignent le « palais d'un prince, d'un grand seigneur en Orient » : « On le dit par excellence du palais où habite le Grand Seigneur à Constantinople, où il tient sa cour, où logent ses concubines » ; c'est aussi « le lieu où on loge les anciennes maîtresses du Grand Seigneur ». Le mot s'étend à des réalités qui ne sont pas exotiques : « il se dit aussi par comparaison des lieux de débauche, des maisons où quelques grands seigneurs retirent des femmes pour se divertir ». La définition, assez complète, de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française est répétée dans les éditions suivantes, jusqu'en 1932-35 : « Nom particulièrement affecté aux palais qu'habitent les empereurs des Turcs ; il se dit plus communément, mais improprement, du palais, ou de la partie du palais du Grand Seigneur où les femmes sont renfermées, dont le véritable nom est le harem ; et en ce sens on dit aussi des grands du pays, et de plusieurs autres princes mahométans, qu'ils ont des sérails ; sérail se dit encore de toutes les femmes qui sont dans le sérail et de leur suite ; il se dit abusivement d'une maison où quelqu'un tient des femmes de plaisir ». Dans la huitième édition (1932-35) de ce même dictionnaire, les deux derniers sens disparaissent, comme si l'exotisme de ce mot et des choses qu'il désigne n'excitait plus les imaginations : « Nom d'un palais en Turquie » ; « il s'est dit improprement de la partie du palais où les femmes sont enfermées et dont le véritable nom est harem ». En 1932, l'Empire ottoman n'existe plus et l'exotisme souvent menaçant dont il était le signe s'est affadi, comme le confirme l'emploi du passé composé (« il s'est dit improprement »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) prennent acte de ces changements, sérail désignant des réalités englouties : « (Dans l'ancien empire ottoman) Palais du sultan et de quelques hauts dignitaires », et qui survit en français au figuré grâce au vers de Racine : « Nourri dans le sérail, j'en connais les détours », qui signifie par allusion littéraire « que l'on connaît fort bien les milieux dans lesquels on a été élevé ou instruit et que l'on est à même d'en connaître les manières et les intrigues », de sorte que le mot a pris le sens de « milieu restreint, entourage immédiat d'une personne ».

Celui qui, de tous les anciens lexicographes, comprend le mieux que le sérail est d'abord le lieu où s'exerce un pouvoir politique tyrannique est Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : (à Constantinople), c'est un vaste enclos qui vient aboutir à la pointe de terre où l'ancienne Byzance fut bâtie sur le Bosphore de Thrace, et à la jonction de la mer Egée et du Pont Euxin. Cet enclos fait un triangle, dont l'un des côtés est appuyé de la terre et touche la ville. La mer et une rivière qui s'y jette battent les deux autres... De hautes et fortes murailles ferment ce palais. Des tours carrées, qui sont dans une assez grande distance les unes des autres, les flanquent du côté de la mer ; et du côté de la ville, il y a des tours rondes qui sont plus voisines, depuis la grande porte du sérail qui regarde sainte Sophie, jusques à la mer où l'on passe pour aller à Galata. C'est dans ces tours que l'on tient la nuit des Azamoglans, afin d'empêcher qu'on n'approche du sérail ni par terre ni par mer... »

Les autres lexicographes se laissent prendre au pittoresque du sérail où sont enfermées les concubines du Sultan. Thomas Corneille, lui, n'est pas dupe : « Proche de ce lieu est une grande fenêtre, d'où l'on jette dans la mer pendant la nuit ceux qu'on a étranglés dans le sérail, et l'on tire autant de coups de canon qu'on y en jette. Les deux premières cours du sérail sont tout ce que les étrangers en peuvent voir. Au bout de la seconde est la salle où se tient le Divan, et l'on n'y remarque pas de grandes beautés, non plus qu'en la salle d'audience. Il y a quantité de marbre et de porphyre dans tous les appartements, mais ce sont des appartements confus qui n'ont rien de régulier. La plupart des chambres reçoivent fort peu de jour, et n'ont pour tout ornement que d'assez riches tapis qui en couvrent le plancher, et des carreaux de brocard d'or et d'argent, dont une broderie de perles en relève quelques-uns ». Alors que les écrivains ont été fascinés ou indignés par l'exotisme des mœurs du sérail (entendu au sens de harem : « On dit que le roi de Maroc a, dans son sérail, des femmes blanches, des femmes noires, des femmes jaunes », Montesquieu ; « La raison, l'humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux où l'on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d'un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes », Buffon ; « Les grands mettent dans leur sérail une femme, comme nous mettons un oiseau rare dans une volière », Caylus), Thomas Corneille décrit la fonction politique du sérail, mélange de secret, de tyrannie, d'arbitraire, de terreur, de crimes, que dissimule l'exotisme de pacotille.

 

 

 

19 mai 2010

Tectonique

 

 

Ce mot savant, nom et adjectif, attesté en 1895 (La Tectonique des Alpes), est emprunté de l'allemand Tektonik (attesté en 1875), lequel est emprunté du grec (« propre au charpentier »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35), la définition en est vague et très générale : « science de la structure ; il se dit spécialement, en termes de géologie, en parlant de la structure de la terre », mais à peu près conforme au savoir géologique de la fin du XIXe siècle. Or, ce savoir s'est accru dans d'importantes proportions, en particulier grâce à Wagener, qui a avancé (et démontré) l'hypothèse de la tectonique des plaques et des effets, dont la dérive des continents. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tiennent heureusement compte de ces connaissances nouvelles pour établir le sens de tectonique, terme de géologie : « étude des déformations de l'écorce terrestre dues à des forces internes, et de la structure des roches qui en résulte » ; « ensemble des mouvements, des déformations de l'écorce terrestre ayant affecté des terrains géologiques postérieurement à leur formation » (tectonique des plaques ; les tectoniciens du XXe siècle ont déjà distingué une tectonique profonde, de type cassant, concernant les socles anciens, cristallins, métamorphiques et rigides et une tectonique de couverture, concernant les terrains sédimentaires post-hercyniens, plus ou moins vivement plissés, et déplacés) ; « structure, disposition de terrains résultant de ces déformations » (tectonique de failles, de plissements, alpine).

Ce mot savant est moins récent qu'on ne pourrait le croire. Dans l'ancienne langue française, le mot tectonique emprunté du grec était en usage dans le mot composé hercotectonique (avec ou sans tiret entre les deux mots), formé de herko, « clôture », et de tektonikos, « de charpentier », pour désigner « l'art de fortifier les places, de retrancher un camp, un poste, etc. » selon les académiciens (DAF, 1762, 1798, 1835, 1879) ou « art de fortifier les places, de faire des retranchements, etc. », selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans ces emplois, l'emploi de tectonique, au sens grec de propre au travail du charpentier, se justifie, pour la simple raison que les fortifications ont longtemps été faites de bois, alors que l'emploi de tectonique en géologie est tout métaphorique : que viennent faire les charpentiers dans les mouvements de l'écorce terrestre ?

Le premier lexicographe à enregistrer ce mot est Thomas Corneille en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) : « partie de l'architecture militaire, qui travaille à la munition » (ou à la « provision des choses nécessaires dans une armée ou dans une place de guerre », DAF, 1694). Le mot disparaît dans la huitième édition du DAF (1932-35) et il est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs se contentent de reproduire la définition du DAF de 1762 à 1879.

 

14 mai 2010

Mammouth

 

 

 

 

Le mot est russe. Dans un récit de voyage en Moscovie, publié au début du XVIIIe siècle, il est attesté sous la forme mammut, puis dans L'Encyclopédie (1751-64) sous les formes mammon et mammut dans l'article Ivoire fossile et mammoth dans l'article Os de mammoth. L'orthographe mammouth s'impose au XIXe siècle. C'est le « nom que l'on donne en Russie et en Sibérie à des ossements d'une grandeur très considérable que l'on trouve en grande quantité dans la Sibérie... et que quelques-uns ont regardé comme des ossements d'éléphants » (Encyclopédie, article os de mammoth) ; et « les Iakoutes (...), qui habitent ce pays, croient que ces dents (l'ivoire fossile) appartiennent à un animal énorme qu'ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n'en ont jamais vu de vivants, ils s'imaginent qu'il habite sous terre et meurt aussitôt qu'il voit le jour (...) Quant aux éléphants, ce serait vainement qu'on en chercherait aujourd'hui de vivants en Sibérie ; on ne les trouve que dans les pays chauds et ils ne pourraient vivre sous un climat aussi rigoureux que celui où l'on rencontre les restes de leurs semblables. A quoi donc attribuer la grande quantité d'ivoire fossile qui se trouve dans une région si septentrionale ? (...) Il faudra donc conclure que dans des temps dont l'histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d'un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et que cette même révolution a entièrement changé la température de cette région » (Encyclopédie, article « ivoire fossile »).

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1835 (sixième édition) : « animal du genre de l'éléphant, dont l'espèce a disparu, et dont on retrouve les ossements en terre, surtout près des grandes rivières de Sibérie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : « animal du genre de l'éléphant dont l'espèce a disparu et dont on retrouve en terre, surtout en Sibérie, les ossements quelquefois encore revêtus de la chair et de la peau... On a dit aussi mammont ». Il l'illustre de cet extrait de Cuvier : « parmi ces animaux, se montre surtout l'éléphant, appelé mammouth par les Russes, haut de quinze et dix-huit pieds, couvert d'une laine grossière et rousse, et de longs poils noirs et raides qui lui formaient une crinière le long du dos ». Alors que les académiciens étendent ce terme aux mastodontes : « il se dit souvent aussi d'un autre genre d'animal fossile, à dents mamelonnées, autrement nommé mastodonte », Littré condamne cette extension : « le nom du mammouth, qui est l'elephas primigenius, ne doit pas s'appliquer aux espèces du genre mastodonte, que plusieurs caractères distinguent de celles du genre éléphant » - ce dont les académiciens prennent acte dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « éléphant gigantesque dont l'espèce a disparu et qu'on retrouve à l'état fossile ».

Les auteurs de dictionnaires actuels tiennent compte des progrès accomplis dans la connaissance des espèces disparues et de la découverte de restes de ces animaux en France : « gigantesque éléphant fossile de l'ère quaternaire caractérisé par une toison à longs poils et de longues défenses recourbées, et dont on a retrouvé de nombreux restes en France (en Dordogne) et surtout en Sibérie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Dans ce dernier dictionnaire, sont relevés aussi les emplois métaphoriques de mammouth pour désigner une personne qui a joué un rôle déterminant dans la vie politique, comme dans cet extrait de Mauriac (1961) : « les personnages consulaires de la IIIe République, dont Herriot fut le dernier mammouth vivant, ne feront pas trop mince figure dans l'Histoire. C'est que leurs successeurs furent très petits pour la plupart ». Les amateurs de rugby ont sans doute entendu les journalistes sportifs parler de « coup de pied de mammouth » et les consommateurs du Sud Ouest, au temps où existaient des supermarchés nommés Mammouth, se souviennent peut-être de ces bons mots dignes du Hérisson ou de l'Almanach Vermot : « les paysans (du coin) amènent leur vache au taureau et leur femme au Mammouth ».

 

 

12 mai 2010

Rigueur, mot interdit

 

Il semblerait que désormais rigueur soit un mot tabou, c'est-à-dire, si on le traduit dans la novlangue bobo (pas celle de Bobo-Dioulasso), haram.

Emprunté au latin rigor, au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité », il est attesté à la fin du XIIe siècle. En passant du latin au français, il perd son sens propre et n'a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d'appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l'hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour se persuader que la rigueur a de quoi effrayer les âmes sensibles, les belles âmes, les bobos et les journaleux, les médiacrates, les sociocrates et en conséquence, les « élus » du « peuple » qui se font de plus en plus souvent leurs laquais. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la rigueur a pour sens « sévérité » et elle est illustrée de cet exemple : « cette rigueur est excessive » (l'excès est ce qui effraye les bien pensants). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), c'est de la « dureté », de la « sévérité ». Les exemples ont de quoi faire frémir dans les media, dans les cours de récréation et à l'université : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n'a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l'austérité de la règle ». Le mot s'emploie aussi à propos du temps « rude et fâcheux » (« la rigueur du froid chez les lapons est insupportable aux étrangers ; tout le monde se plaint de la rigueur du temps »). Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l'emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c'est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, la rigueur, telle qu'elle est définie, a de quoi faire se voiler les grenouilles de mosquée : c'est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (exemple : les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois, la rigueur des canons ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l'exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu'on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).

L'article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd'hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n'apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « dureté, âpreté de la température » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l'application des règles » ; « insensibilité, indifférence de la part d'une femme » ; « caractère d'un raisonnement auquel l'esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo dont s'est dotée la France « postmoderne », soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l'expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd'hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l'opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l'acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s'il n'y a pas d'autre solution ». C'est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu'à la rigueur, c'est-à-dire « s'il n'y a pas d'autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n'y a pas d'autre solution. Pourtant, l'heure de la rigueur est repoussée aux calendes grecques. Le haram est de règle en mahométanie. En France, pays des femmes libres, il est détestable. Pourtant rarement un tabou a mis dans une lumière aussi crue l'état réel d'un pays.

 

11 mai 2010

Polygamie

 

Attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle dans un ouvrage sur l'Ethiopie, polygamie est emprunté au latin chrétien polygamia, lui-même emprunté au grec. C'est le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps : « état d'un homme qui se marie avec plusieurs femmes ». La polygamie est condamnée dans tous les dictionnaires et par tous les auteurs, que ce soit Calvin (1561 : « Saint Paul... condamnant ce qu'on appelle polygamie, c'est-à-dire la pluralité des femmes »), Furetière (1690, op. cit., « la polygamie est défendue chez les chrétiens : elle était tolérée chez les Juifs... Les Empereurs Théodose, Honorius et Arcadius la défendirent aux Juifs l'an 393 »), les académiciens (DAF, 1694 : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ; la polygamie est défendue dans le christianisme ; la polygamie est punie par les lois ; la polygamie est ordinaire chez les mahométans), Furetière (1690) confondant même polygamie et polyandrie : « mariage d'un homme avec plusieurs femmes ou d'une femme avec plusieurs hommes en même temps ».

Dans quelques emplois, cet état se rapporte aussi à la succession dans le temps des mariages : « état d'un homme qui a eu successivement plusieurs femmes », comme le rappelle Furetière (1690, Dictionnaire universel) à propos de polygame : « celui qui a épousé plusieurs femmes, soit qu'il les ait eues ensemble, soit qu'il les ait eues l'une après l'autre ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), l'auteur de l'article revient sur cette distinction : « on distingue deux sortes de polygamie, l'une simultanée et l'autre successive. La polygamie simultanée est lorsqu'un homme a tout à la fois plusieurs femmes. La polygamie successive est lorsqu'un homme épouse plusieurs femmes l'une après l'autre, après la mort de la première, de la seconde, etc. ou qu'il convole à des secondes, troisièmes, quatrièmes noces ». S'il ne porte pas de jugement négatif sur la polygamie, en revanche il critique la polyandrie : « la pluralité des hommes pour une seule femme est quelque chose de mauvais en soi ; elle est contraire par elle-même à la fin principale du mariage, qui est la génération des enfants : aussi voit-on par l'histoire qu'il a toujours été défendu aux femmes d'avoir plusieurs maris. Il faut raisonner tout autrement de la polygamie simultanée par rapport aux hommes ; par elle-même elle n'est point opposée au droit naturel, ni à la première fin du mariage ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35) persiste la confusion entre polygamie et polyandrie, qui est due, semble-t-il, au fait qu'un même nom sert à désigner les deux états : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ou d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ». Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue la polygamie de la polyandrie, à laquelle il consacre une entrée : « état d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ; la polyandrie est établie au Tibet » et il relève aussi le sens de polygamie en « droit canon » : « état d'un homme qui s'est marié plusieurs fois, qui a eu successivement plusieurs femmes ». La confusion se maintient dans la langue actuelle, si l'on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « forme de régime matrimonial qui permet à un époux d'avoir simultanément plusieurs femmes (polygynie) ou, plus rarement, à une épouse d'avoir simultanément plusieurs maris (polyandrie) ».

L'article de L'Encyclopédie se termine ainsi : « parmi nous, la peine de la polygamie est le bannissement ou les galères, selon les circonstances ». La République a ceci d'admirable qu'elle a tout aboli. La polygamie n'y est plus punie. Elle est même récompensée, du moins quand elle est le fait d'étrangers, en avantages innombrables, allocations, appartements sociaux, etc. etc. etc. C'est à cela que l'on mesure que la civilisation a progressé de plusieurs grands bonds en avant.

 

 

 

06 mai 2010

Gastronomie

 

 

 

Ce mot semble aller de soi, tant la chose qu'il désigne nous est familière. Or, il est récent. Attesté pour la première fois en 1800, il entre en 1835 (sixième édition) dans le Dictionnaire de l'Académie française. C'est « l'art de faire bonne chère ». Il est illustré de l'exemple il est très versé dans la gastronomie. Les académiciens le jugent « familier » ; en 1879 (septième édition) aussi.

Cette mention, quelque peu étonnante, n'est pas dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et elle disparaît de la huitième édition : « ensemble des règles qui constituent l'art de faire bonne chère » (traité de gastronomie), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentant d'une définition raccourcie « art de faire bonne chère ». Cette définition est maintenue dans la neuvième édition (en cours de publication), et elle est suivie de ces exemples : Brillat-Savarin traita des principes de la gastronomie (en réalité, de gastronomie transcendante) ; un traité de gastronomie, ainsi que de ce sens étendu : « la cuisine préparée selon ces règles » (la gastronomie lyonnaise, périgourdine).

Le mot est emprunté du grec, langue dans laquelle il est un terme de médecine qui signifie « art de régler l'estomac » et où il est en concurrence avec gastrologia, comme dans l'alternance entre - nomie (astronomie) et - logie (astrologie).

 

Le mot est relativement récent, mais la chose qu'il désigne est fort ancienne, comme l'attestent d'innombrables œuvres de l'Antiquité : Le Banquet, Satiricon ou des personnages comme Lucullus et Trimalchion; ou encore les ouvrages de cuisine de Taillevent, Brillat-Savarin et La Reynière. Au XVIe siècle, Montaigne la nomme science de gueule : « il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eût parlé de quelque grand point de théologie » (Essais, I, 51). A la différence de gastronomie, le mot a le mérite d'être immédiatement compris.

 

24 avril 2010

Topinambour

 

« On les fait nommer toupinambaux aux crieurs de Paris ; les sauvages les nomment chiqueli », écrit dans son Histoire de la Nouvelle-France Marc Lescarbot, qui a participé avec Champlain à la découverte du Canada. Il en a rapporté cette plante, nommée chikli ou chiqueli dans la langue des naturels du Canada, et que, par erreur, des Parisiens, au moment de la venue en France de naturels du Brésil, les tupinambas, ont baptisée du nom de ce peuple. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) la confond avec la pomme de terre : « racine ronde qui vient par nœud, qu'on fait cuire, qu'on pèle, qu'on mange et qu'on accommode avec du beurre, du sel et du vinaigre en carême » et il ajoute : « les taupinambours ne sont pas fort bons ».

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « sorte de pomme de terre, qui vient aux racines d'une plante du même nom ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), plusieurs articles sont consacrés au topinambour, soit à l'entrée homonyme (« Histoire naturelle, botanique, les topinambours sont des tubercules de la plante que plusieurs botanistes appellent helianthemum tuberosum esculentum... ; chaque tige jette diverses petites racines, rampantes, garnies de fibres capillaires, qui s'étendent au long et au large, entre lesquelles croissent à la distance d'un pied de cette racine-mère plusieurs tubercules ou excroissances compactes qui soulèvent la terre ; une seule de ces racines produit 30, 40, 50 et quelquefois un plus grand nombre de ces tubercules... »), soit à l'entrée batate (« batate, topinambour ou pomme de terre : on en distingue de trois espèces, celle d'Espagne, celle de la Virginie et celle du Canada »), soit à l'entrée pomme de terre (« pomme de terre, topinambour, batate, truffe blanche, truffe rouge : cette plante qui nous a été apportée de la Virginie est cultivée en beaucoup de contrées de l'Europe, et notamment dans plusieurs provinces du royaume »).

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition s'amplifie : « plante qui porte une tige haute de quatre ou cinq pieds et dont les racines sont garnies d'une multitude de tubercules, dont la peau est brune et la chair blanche ; on les nomme aussi topinambours, du nom de la plante. Ils sont bons à manger » (1798, 1835, 1879, 1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) adopte la terminologie des botanistes : « plante de la famille des composées, genre hélianthe, helianthus tuberosus ; tubercules que produit cette plante, alimentaires pour l'homme et les animaux, et dont le goût est analogue à celui des fonds d'artichaut, mais plus sucré ». Il cite une lettre de Guy Patin, datée de 1658 : « pour les topinambours, c'est une plante qui vient de l'Amérique, de laquelle il n'y a nul usage à Paris, ni ailleurs que j'aie ouï dire ; autrefois les jardiniers en vendaient la racine, qui est bulbeuse et tuberculeuse ; mais on n'en a pas tenu compte ; il y fallait beaucoup de sel, de poivre et de beurre, qui sont trois méchantes choses.... feu M. Moreau appelait cette plante tubera canadensia ; les capucins et autres moines qui avoient voyagé et qui autrefois les ont cultivés les appelaient artichauts du Canada ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française enchérissent sur Littré pour ce qui est de la terminologie botanique : « plante vivace de la famille des composées, caractérisée par des racines formant des tubercules, par une haute tige droite, par des feuilles lancéolées, dentées, rugueuses, par des fleurs terminales, radiées, jaunes et brunes » (synonyme scientifique hélianthe tubéreux) et « par métonymie, tubercule de cette plante, utilisé pour l'alimentation animale et parfois humaine ».

Longtemps, les paysans ont cultivé les topinambours pour en nourrir leurs cochons. Entre 1940 et 1945, sous l'occupation, les meilleures récoltes de France nourrissaient les Allemands. Il ne restait plus aux Français que ce qu'ils pouvaient disputer aux cochons. Mme de Beauvoir, dans ses Mémoires, s'en souvient : « l'ère des restrictions avait commencé (...). Ma mère confectionnait des omelettes sans œufs et des entremets à la margarine, où la saccharine remplaçait le sucre ; elle nous servait (...) de tristes légumes : crosnes, topinambours, bettes, artichauts de Jérusalem ». Ce souvenir de Mme de Beauvoir, c'est sans doute ce que cette dame a écrit de meilleur.

 

 

23 avril 2010

Prescience

 

 

 

Dans le latin de l'Eglise, praescientia est un terme de théologie qui a pour sens « prescience » ou « connaissance anticipée », en parlant de Dieu. Ce nom est dérivé du participe du verbe praescire, que l'on traduit, conformément à la formation, par « savoir d'avance, deviner, prévoir, pressentir », le participe passé praescitus signifiant « connu d'avance » et l'adjectif praescĭus « instruit par avance, qui pressent, qui prédit, qui prévoit ».

Prescience est attesté à la fin du XIIe siècle avec le sens qu'il a dans le latin de l'Eglise : « connaissance par Dieu des choses futures ». Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, écrit : « Que la prescience divine / Ne met point de nécessité / Sur les œuvres d'humanité ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au XVIe siècle, prescience est en concurrence avec presavoir, verbe « savoir d'avance » (« Mais pourtant je n'en doute point / Que Dieu presçavoit de certain / En son entendement hautain »), et nom, « prescience » : « Que l'homme y a trop plus péché / Contre le divin presavoir / Quand autant a voulu savoir / Que son Dieu ». Furetière, en 1690, le définit ainsi : « Connaissance qui est en Dieu seul de toutes les choses futures » (Dictionnaire universel), qui ajoute, pour donner une idée de l'importance théologique de la notion : « la prédestination (chère à Calvin et aux Calvinistes) est fondée sur la prescience de Dieu, sur ce que tout l'avenir lui est présent, et qu'il sait si on coopèrera à sa grâce ». Dans les éditions publiées entre 1695 et 1932-35 du Dictionnaire de l'Académie française, ce sens théologique est le seul qui soit exposé : « connaissance de ce qui doit arriver, ne se dit que de Dieu » (DAF, première édition, 1694 : Dieu a connu par sa prescience que, etc. ; la prescience de Dieu n'ôte pas la liberté à l'homme - de toute évidence, les académiciens ne sont pas calvinistes) ; « terme dogmatique, connaissance de ce qui doit arriver ; il ne se dit que de Dieu » (1762, 1798, 1835, 1935, Féraud 1788) ; sens que Littré (op. cit.) glose ainsi : « terme de théologie, connaissance particulière que Dieu a des choses qui ne sont pas encore arrivées et qui ne laissent pas de lui être déjà présentes », et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (religion) connaissance que Dieu a, de toute éternité, de tout l'avenir ».

Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64), du moins ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à diable (et ils étaient, semble-t-il, assez nombreux dans l'équipe rassemblée autour de d'Alembert et Diderot) ne croient pas à la prescience de Dieu, car, pensent-ils, et contrairement à ce qui est affirmé dans un exemple du DAF (première édition, 1694, cf. ci-dessus), elle est contraire à la liberté de l'homme, laquelle est au fondement du catholicisme : « Ou Dieu forme les volitions de l'homme, et en ce cas l'homme n'est pas libre : ou Dieu ne peut connaître dans une volonté étrangère une détermination qu'il n'a point faite ; en ce cas-là l'homme est libre, mais la prescience de Dieu se détruit des deux côtés. Difficulté insurmontable ! » Comme il fallait s'y attendre, Voltaire ne trouve que des embarras dans la prescience, qu'il réduit à peu de chose : « la simple prescience d'une action, avant qu'elle soit faite, ne diffère en rien de la connaissance qu'on en a après qu'elle a été faite », même si, contrairement aux Encyclopédistes, il ne juge pas que la prescience de Dieu rend impossible la liberté de l'homme : « Quelque difficulté qu'il y ait à concevoir la manière dont la prescience de Dieu s'accorde avec la liberté, comme cette prescience ne renferme qu'une certitude d'événements qui se trouverait toujours dans les choses, quand même elles ne seraient pas prévues, il est évident qu'elle ne renferme aucune nécessité et qu'elle ne détruit point la possibilité de la liberté ».

Au XVIIe siècle, prescience prend pour sens « connaissance innée » (d'une personne), « intuition ». Il est employé dans ce sens par Mme de Staël dans Corinne : « Il lui semblait enfin que la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme sur cette terre ». Certes, l'éventuel blasphème, qui consiste à attribuer à l'homme un attribut de Dieu, est atténué par les mots « une sorte de » qui précèdent prescience : ce n'est pas tout à fait de la prescience, même si c'est comme de la prescience. Ce sens n'est pas enregistré avant la seconde moitié du XIXe siècle d'abord dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77, cite Mme de Staël, sans gloser le sens figuré), puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « il se dit, par extension, dans le langage courant, de la prévision de l'avenir chez les hommes » (il eut, par une sorte de prescience, le sentiment de ce qui allait arriver).

Peu à peu dans la langue actuelle, le sens théologique s'efface. Il est toujours exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94), mais ce n'est qu'un des quatre sens que prend le mot, les trois autres étant profanes : « Don de prédire l'avenir ; prophétie » (synonyme divination) ; « intuition » (Pour moi, l'homme n'est complet que s'il réunit ces trois conditions, science, prescience, conscience, Hugo, 1876) ; « faculté de deviner de façon intuitive ce qui est encore inconnu ; connaissance intuitive d'une chose inconnue ou à venir » (avoir la prescience d'un danger ; la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, Balzac, 1836 ; Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'est-ce que notre finesse d'observation à côté de cela ? Daudet, 1895. Cette évolution confirme, s'il en était besoin, ce qu'a montré l'évolution de dizaines d'autres mots, à savoir le lent effacement de Dieu depuis le XIXe siècle et l'appropriation par l'homme occidental des attributs de ce qui fut jadis son Dieu.

 

 

 

 

 

16 avril 2010

Pygmée

 

 

 

 

Ce mot est emprunté au latin, lequel l'a emprunté au grec. En grec, il signifie au sens propre « grand d'une coudée », la coudée ou en grec « poing » étant égale à 18 doigts et valant 33 centimètres, précise Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), du coude à la naissance des doigts. Dans l'antiquité, l'existence des pygmaei tient du mythe : ces peuples étaient censés vivre dans diverses régions du monde. Dans L'Encyclopédie (1751-64), Jaucourt démystifie ces croyances : « peuples fabuleux à qui les anciens ne donnaient qu'une coudée de hauteur ; ils ont mis de tels peuples dans l'Inde, dans l'Ethiopie et à l'extrémité de la Scythie. Des voyageurs modernes mettent à leur tour des Pygmées dans les parties les plus septentrionales de l'univers. Il est vrai que quelques nations qui habitent les terres arctiques, comme les Lapons et les Samoyèdes, sont d'une petite taille ; mais quelque petite que soit leur taille, ils ont plus de deux coudées ; les Pygmées d'une coudée n'existent que dans les fables des poètes, dont les anciens écrivains s'amusaient, sans en croire un mot. Strabon regarde absolument les Pygmées comme un peuple imaginaire, car il ajoute qu'aucune personne digne de foi ne soutenait en avoir vu... » Le seul géographe ou naturaliste de l'antiquité qui ait évalué à peu près correctement (à plusieurs centaines de kilomètres près) le lieu où vivent des pygmées est Pline, qui « dit simplement que quelques-uns avaient rapporté que les nations des Pygmées habitaient dans les marais où le Nil prenait sa source ».

En français, le nom pygmée est attesté à partir du milieu du XIIIe siècle sous la forme pigmain ou pigman ou pigmeon ou sous celle du diminutif pigmeau : « Ces gens ont pour nom pigmains /Et sont tout petits comme nains » ; « Et en maint lieu, la où nous fûmes / Géants horribles de grandeur /Pimains et gens de grande laideur / Vîmes » ; « Pour ce sont li pigmeons petits parce qu'ils sont engendrés de petites mères ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), mais la connaissance sur laquelle repose la définition (« petit homme qui n'a qu'une coudée de hauteur ») tient encore des mythes antiques et même, dans l'exemple « les Anciens ont dit que les Pygmées combattaient avec les grues », des mythes bibliques : « il est souvent fait mention des Pygmées dans l'Ecriture... Il semble... que les Pygmées obligés de céder à la guerre continuelle que leur faisaient les grues s'étaient retirés sur les côtes de Phénicie pour se mettre au service des habitants de Tyr, qui les placèrent sur leurs tours, comme si de pareils soldats avaient pu faire l'ornement d'une ville, qui, selon le prophète Ezéchiel, avait dans ses troupes des soldats de presque toutes les nations ». Jaucourt, dans L'Encyclopédie, ne croit pas à ces fables ; les académiciens, à compter de la quatrième édition (1762), non plus : « petit homme que l'Antiquité a feint n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1762, 1798) ; « nom que l'antiquité donnait à de petits hommes qu'elle supposait n'avoir qu'une coudée de hauteur » (1832-35) ; « nom que l'antiquité donnait à un peuple légendaire d'Afrique ou d'Asie, que l'on disait composé d'hommes d'une coudée de haut », non plus que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, et selon la Fable, petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut »), Littré (op. cit. : « nom d'une nation fabuleuse dont le peuple n'avait, suivant les poètes, que la hauteur d'une coudée, et qui guerroyait contre les grues ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « (antiquité) individu appartenant à une population légendaire de très petite taille localisée aux sources du Nil ou en Éthiopie »).

Ce que notent les lexicographes, c'est l'extension de ce nom aux nains : « on appelle aussi pygmée un nain ou un fort petit homme » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35), Féraud (op. cit.) précisant que, employé dans ce sens, le terme est plaisant : « parmi nous, on donne ce nom, en style plaisant ou critique, à un nain, à un fort petit homme ». De là, le nom s'étend à des personnes qui sont « petites » par l'absence de talent : « pygmée se dit aussi, figurément et par mépris, de tout homme sans talent, sans mérite ou sans crédit, qui s'efforce vainement de nuire à quelqu'un d'illustre ou de puissant ; il méprisa les attaques de ces pygmées littéraires » (DAF, 1832-35, 1879, 1932-35) ; « figuré, homme sans mérite ou sans crédit qui attaque, comme les Pygmées attaquent les grues, quelqu'un d'illustre ou de puissant » (Littré, op. cit.) ; « par analogie, individu insignifiant, sans talent ou sans crédit ; les pygmées de la littérature » (TLF, op. cit.).

En fait, il faut attendre le XXe siècle pour que, la connaissance des peuples du monde progressant, la définition de ce nom sorte de la fable poétique ou des mythes. Littré, qui faisait de la science et était un positiviste convaincu, répand encore ces mythes : « par extension, nom donné à quelques races d'hommes très petits », illustrant ce sens d'un extrait de l'Essai sur les mœurs, dans lequel Voltaire reprend à son compte des supputations de Strabon : « ce vaste pays (id est la Laponie, voisin du pôle, avait été désigné par Strabon sous le nom de la contrée des Troglodytes et des Pygmées septentrionaux ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), une  connaissance à peu près rigoureuse commence à se mettre en place : « par extension, nom donné par les explorateurs modernes à quelques tribus d'hommes de très petite taille, qui sont presque des nains ; les pygmées du Congo, de la Patagonie ». Les rédacteurs du TLF (1971-94, op. cit.) se fondent sur les connaissances établies, non plus par les explorateurs, mais par les ethnographes, pour définir à peu près correctement le nom, c'est-à-dire pour établir les peuples ainsi désignés, sans préjugés, parmi les peuples du monde : « individu appartenant à certaines populations naines d'Afrique centrale et méridionale ou d'Insulinde ». Ils ajoutent certes, ce qui affaiblit leur science,  que pygmée, entendu dans ce sens, a pour synonyme négrille, sans préciser que ce dernier terme a été forgé à la fin du XIXe siècle par les spécialistes d'anthropologie physique, dont AC Haddon, Les Races humaines et leur répartition géographique, ou Hamy.

 

 

31 mars 2010

Hommage à Jean Texcier

 

 

Jean Texcier (1888-1957) a été journaliste et, à ses heures perdues, peintre et illustrateur. Membre du Parti ouvrier français, puis de la SFIO, c'est un des rares hommes de gauche qui ne se soit pas résigné, par pacifisme ou par conviction, à la collaboration. Aux alentours du 14 juillet 1940, il rédige ce qu'il nomme un « manuel de dignité », qu'il intitule Conseils à l'Occupé. Ce manuel est imprimé, sous la forme d'une brochure, par quelques-uns de ses amis typographes et il est diffusé en août de cette année-là « sous le manteau », c'est-à-dire clandestinement, hors des circuits commerciaux et sans l'aval de la censure. En septembre 1940, il fait imprimer par ses mêmes amis une nouvelle brochure qu'il intitule Notre combat. En janvier 1941, il publie, toujours sous le manteau, deux séries de Propos de l'Occupé ; en avril les Lettres à François ; puis en mai 1941 La France livrée, préface à la brochure Documents. A partir de 1942, il écrit sous le pseudonyme de Boze de nombreux articles dans Libération.

Ces textes de résistance ont été réunis à la Libération dans un recueil publié en 1945 à La Nouvelle Edition sous le titre Ecrit dans la nuit (239 pages). L'ouvrage est dédié « aux morts, aux martyrs et aux survivants de Libération-Nord ». Il n'a pas été réédité.

 

 

Quelques Conseils à l'Occupé

 

2. Ils sont vainqueurs. Sois correct avec eux. Mais ne va pas pour te faire bien voir au devant de leurs désirs. Pas de précipitation. Ils ne t'en sauraient au surplus aucun gré.

 

3. Si l'un d'eux t'adresse la parole en allemand, fais un signe d'impuissance, et sans remords, poursuis ton chemin.

 

21. Etale une belle indifférence, mais entretiens secrètement ta colère. Elle pourra servir.

 

30. Tu grognes parce qu'ils t'obligent à être rentré chez toi à 23 heures précises. Innocent, tu n'as pas compris que c'est pour te permettre d'écouter la radio anglaise.

 

 

30 mars 2010

En guise d'hommage à Taguieff

 

 

En hommage à P-A Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive, à paraître aux P.U.F., ce texte de 2007

 

 

D'Israël, ils font table rase

 

Tous les Etats du monde sont nés aux forceps. Il n'en est pas un seul qui ne soit pas sorti d'une guerre, d'un conflit meurtrier, de massacres de masse. L'histoire accouche des Etats dans le sang des innocents. Ces monstres n'en sont pas moins légitimes. On peut le regretter et juger que l'Histoire aurait été différente, meilleure, plus morale, « plus bien », si elle avait eu recours à la douceur plutôt qu'à la violence, à la paix plutôt qu'à la guerre, à la transaction plutôt qu'au crime, etc. Ainsi va le monde. Or il est un Etat à qui cette loi commune est reprochée ; il est le seul : c'est Israël. De tous les Etats du monde, le seul dont l'existence soit contestée est Israël. Tous les autres sont légitimes, sauf Israël. Pourtant, de tous les Etats du monde, Israël est le seul dont la création résulte d'un consensus international et qui, en théorie, n'est pas né d'une violence. Certes, en 1948, l'ONU, dont émane la décision, ne regroupait pas tous les pays du monde, mais elle en regroupait suffisamment pour que les décisions qui y étaient prises eussent une validité universelle. Que les voisins d'Israël jugent que cet Etat s'est établi à leurs dépens et qu'ils en souhaitent la destruction peut se comprendre. Mais que des Européens le jugent également et qu'ils souhaitent la fin d'Israël, en termes feutrés ou à demi mots bien sûr, dépasse l'entendement. Il ne viendrait à l'idée de personne de contester la légitimité de la France, sous le prétexte qu'au XVIIe siècle, Louis XIV a annexé l'Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, etc. Qu'un Etat européen, se fondant sur ces réalités, exige de la France qu'elle revienne à ses frontières de 1600, et c'est une guerre  qui se déclare.

Israël n'est pas une exception dans le monde, il est L'EXCEPTION.

De 1894 à 1923, les Turcs ont massacré près de deux millions d'Arméniens, de chrétiens chaldéens, de Grecs. Ni les Français, ni l'Union européenne, ni les autres Etats, ni les organisations internationales, qu'elles soient ONG ou OG, ne demandent aux Turcs de réparer les crimes passés. L'Union européenne est réputée ne pas badiner avec les crimes, les génocides, le racisme, les meurtres de masse, l'épuration ethnique, mais elle est près d'accueillir en son sein la Turquie, nonobstant tout cela. Entre 1920 et 1923, les Turcs ont mené une guerre totale pour empêcher que soit appliqué le traité de Sèvres, qui prévoyait la création d'Etats arménien, kurde, grec dans un territoire dont les Turcs se sont emparés. Il y vivait des Grecs, des chrétiens, des Juifs, des Arméniens, aussi nombreux que les Turcs ; il n'y vit plus que des Turcs, fiers d'eux et de leur histoire. En quelques années, leur pays a été purifié. Il n'est pas exigé d'eux qu'ils appliquent enfin le traité de Sèvres, ni même qu'ils accordent un « droit au retour » aux descendants des populations qu'ils ont chassées. De même il n'est rien exigé des Chinois, ni des Russes, ni de l'Algérie, etc. En 1948, 800000 musulmans ont quitté volontairement ou sous la menace le territoire attribué à Israël. Le seul Etat du monde dont il est exigé qu'il accorde un « droit au retour », universel et général, aux quelque quatre millions de descendants des réfugiés de 1948 est Israël.

Tout faisait ventre chez Rabelais ; tout est à raser chez les gauchistes et autres progressistes. Rien n'échappe à leur ire vengeresse. Après le passé, l'école, la langue française, etc. voilà que la tabula rasa touche Israël. Cette folie nihiliste tient en partie au franco-centrisme, forme que l'ethnocentrisme prend en France et qui consiste à juger une situation, des faits, une histoire, comme si cette situation, ces faits, cette histoire étaient propres à la France ou à l'Europe, et n'avaient pas d'autre source que la France ou l'Europe. Il en va ainsi de l'analyse française des événements, récents ou anciens, du Proche Orient, dans laquelle l'Orient analysé est un Orient imaginaire, fantasmé, de pacotille évidemment, spécifiquement occidental, mais dont le simulacre brandi non seulement empêche de comprendre la situation, mais aussi amène de plus en plus d'essayistes, d'intellectuels, de militants, de commentateurs, à faire d'Israël table rase ou, pour parodier Ionesco, à jouer la pièce absurde « Israël, ou comment s'en débarrasser ».

Deux exemples illustrent cette vision franco-centrée. Il est incontestable que le génocide dont les Allemands se sont rendus coupables à l'encontre des Juifs, entre 1942 et 1945, aussi bien en Allemagne que dans les territoires qu'ils contrôlaient, a hâté en 1947 la décision de l'ONU, mais elle n'en est pas le facteur essentiel. Sinon, la création d'Israël serait contingente. Israël serait un accident en quelque sorte, visant à réparer des crimes sans nom. Les revendications que l'en entend parfois « donner un Etat aux Juifs en Europe ou en Bavière » sont justifiées par cette thèse. Il est vrai encore que les accords signés en 1917 par deux diplomates, anglais, Sykes, et français, Picot, prévoyaient l'établissement d'un foyer national juif dans une partie de l'empire ottoman, dont la SDN a confié la gestion provisoire à la Grande Bretagne, avec le mandat de l'amener à l'indépendance. Le principe de la création d'un foyer national juif n'a pas été octroyé, comme cela se répète souvent, en échange de la contribution massive des financiers juifs du monde entier à l'effort de guerre des alliés, mais ces accords ont eu pour but d'éviter que ne se renouvelle au Proche Orient la tragédie arménienne, dont les minorités de l'ancien empire ottoman auraient pu être les victimes.

La légitimité d'Israël tient à d'autres raisons, qui sont propres à l'histoire du Proche Orient. A la fin du XIXe siècle, l'empire ottoman était à l'agonie. Sous l'ordre artificiel et objectivement inhumain qu'il imposait, bouillonnaient des peuples soumis, réduits au silence et qui n'aspiraient qu'à revivre. Dans l'Europe du Sud-Est, ces peuples ont retrouvé une existence : Grecs, Croates, Serbes, Roumains, Albanais, Bulgares, Macédoniens. Certains ont disparu : les Thraces du Sud. Au Proche-Orient, d'autres peuples soumis, arabes ou non, chrétiens ou musulmans, juifs aussi, attendaient que cet empire se disloque totalement pour exister, se constituer en nations et disposer enfin, après de longs siècles de silence, d'un Etat, libre, souverain et indépendant. Les Egyptiens l'ont fait en 1914, puis en 1923 ; les Libanais en 1920, puis, en 1943, à la fin du mandat français. Il en est allé de même des Saoudiens, Syriens, Irakiens, Jordaniens. Entre 1920 et 1940, des peuples n'ont pas eu cette chance : les chaldéens d'Irak, les grecs catholiques ou les melkites de Syrie, les kurdes. Ces peuples esclaves, suivant la dénomination de Mme Bat Ye'or, n'ont pas eu d'Etat : ou bien ils ont disparu ou bien ils continuent à vivre sous la férule d'un Etat qui n'est pas le leur. Eux, ils sont deux fois soumis : politiquement en tant que peuples et juridiquement ou religieusement, en tant que chrétiens, à qui la charia est imposée. Le seul peuple qui ait échappé à ce triste sort est le peuple juif.

Les Juifs du Proche-Orient, mais aussi les Kurdes et les minorités chrétiennes, avaient, à la fin du XIXe siècle, autant de légitimité que les Egyptiens, les Syriens, les Irakiens, à revivre enfin en tant que peuple et nation dans un fragment qui aurait pu leur être concédé du territoire de l'empire ottoman. C'est ce à quoi les Juifs aspiraient, plus que les Juifs d'Europe, et c'est ce qu'ils ont obtenu en 1947. Il est un fait généralement passé sous silence : la fondation en 1860 de l'Alliance israélite universelle, qui a ouvert de nombreuses écoles dans les communautés juives du Proche Orient. Le succès de ces écoles atteste qu'elles satisfaisaient un besoin de reconnaissance, une volonté d'existence, une conscience aiguë de l'identité, une aspiration à la connaissance chez les Juifs de cette région du monde : réalités qui ont débouché sur une revendication de souveraineté. Replacé dans le cadre de l'empire ottoman, Israël a autant de légitimité que le Liban, l'Irak, la Syrie, l'Arabie saoudite.

Ce qui est incompréhensible, du point de vue du droit des peuples à se déterminer librement, c'est que, en 1948, des peuples qui avaient joui de ce droit entre 1918 et 1944 l'ont dénié aux Juifs, en même temps qu'ils ont chassé de leur territoire, par la violence ou la menace, comme les Turcs l'ont fait des Arméniens, les Juifs qui y vivaient encore : l'Egypte entre 1948 et 1956, le Maroc à la fin des années 1960, etc. Ces peuples ont refusé aux autres ce qu'ils revendiquaient comme « naturel » pour eux-mêmes. D'une part, il a été refusé aux Juifs de vivre dans les Etats arabes nouvellement constitués ; de l'autre, l'Etat où ils se sont réfugiés ou pouvaient se réfugier a été frappé d'interdit et menacé de destruction. La monstruosité, puisqu'il y en a une, est là. On peut en rendre compte par la haine vouée aux Juifs, qui est un effet de la vieille loi islamique : une terre dite d'islam, parce qu'elle a été conquise par les arabes islamisés au VIIe siècle, doit être éternellement islamique et être régie par des musulmans. Pour cacher cette monstruosité, la rhétorique arabe (qui est aussi devenue celle des gauchistes) a fait d'Israël un Etat colonial sans légitimité au Proche Orient ou une annexe de l'infidélité en terre d'islam ou un surgeon de l'impérialisme occidental dans un territoire arabe. Que des arabes recourent à cette rhétorique spécieuse est de bonne guerre. Le sidérant est que des Français, prétendument progressistes, antiracistes et tout le tintouin, la fassent leur. Que cache ce simulacre ? De la pure imbécillité ou du racisme ? A moins que ce ne soit les deux ?

 

 

 

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29 mars 2010

Quartier

 

Dans la NLF, quartier est au pluriel : ce n'est pas le quartier, mais les quartiers. Ou bien il est employé sans adjectif et désigne une réalité qui n'a d'existence que dans l'idéologie de celui qui, toujours un puissant, parle : pardon qui assène la pravda LCR, LO, PCF, PS des divers et métissés, OCI ou Nouveau Parti d'Allah, du type « ça bouge dans les quartiers », « la colère des quartiers », etc. Ou bien, il est suivi de cinq ou six adjectifs : sensibles, populaires, défavorisés, en difficulté, pauvres, stigmatisés. Ces qualifications sont tout aussi fausses qu'une épithète valorisante comme démocratique prédiquée à nazisme, racisme, fascisme, socialisme. On les dit populaires, ils sont islamiques ; sensibles, ils sont de pierre ; défavorisés, ils sont privilégiés ; en difficulté, ils jouissent de toutes les facilités ; pauvres, ils sont riches à millions de trafics et escroqueries...

Dans l'histoire de la langue française, quartier n'a jamais eu le sens qu'il a pris dans l'idéologie LCR, journaleuse ou NPA. Le mot, dérivé de quart, est attesté à la fin du XIe siècle au sens de « quatrième partie d'une chose » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694), la chose en question pouvant être un « écu » (en héraldique), une aune, une année, un territoire, une ville, un animal, une pomme, etc. Pour ce qui est de l'emploi qui nous occupe, il est glosé ainsi par les académiciens : « en parlant d'une ville, on appelle quartier un endroit de la ville dans lequel on comprend une certaine quantité de maisons » (DAF, de 1762 à 1932-35 : on a commandé de faire des feux de joie dans tous les quartiers de la ville). Les sens qui construisent le concept sont ceux de (bon) voisinage et de sociabilité (sens qui ont disparu des quartiers de la NLF) : « il se dit encore d'une certaine étendue de voisinage » (il y a bonne compagnie dans mon quartier, alors que dans les quartiers du NPA, il n'y a que des « grandes compagnies »). « (Il se dit) aussi de tous ceux qui demeurent dans un quartier » (tout le quartier était en rumeur). Dans l'ancienne langue française, « on dit faire les visites du quartier pour dire aller rendre visite à toutes les personnes un peu considérables qui demeurent dans le quartier où l'on vient s'établir » - phrase qui a eu un sens de 1762 à 1962, mais qui n'en a plus guère dans les quartiers. Le sens martial actuel doit beaucoup au « terme de guerre », « lequel a plusieurs significations » (DAF, 1762) : « campement d'un corps de troupes, et le corps de troupes lui-même » ; « dans un siège, campement sur quelqu'une des principales avenues d'une place, pour empêcher les convois et les secours » ; « lieu où des troupes fatiguées vont se remettre et se rétablir pendant que la campagne dure encore ». Pour le NPA et alliés, PCF, Front de Gauche, OCI, LO, PS métissé, etc. les quartiers sont leurs troupes et les lieux où elles cantonnent et où « convois » et « secours » sont empêchés d'entrer.

Pendant de longs siècles, le mot a eu un sens stable, dans lequel se cristallisent quelques-unes des valeurs de la France, telles que la civilité, la politesse, la courtoisie, le plaisir de vivre en bonne société avec des voisins. Ces temps-là sont révolus. Désormais, dans les quartiers, le mot d'ordre est « pas de quartier ». Il faut comprendre (ceux à qui la NLF est familière décryptent tout cela sans mal) : « pas de quartier pour les indigènes ». Ce sens nouveau a été préparé par l'inflexion vers le spécifique qui touche quartier au XXe siècle et dont témoignent les auteurs de dictionnaires : académiciens (DAF, 1932-35, « certaines parties d'une ville qui ne correspondent pas exactement à des divisions administratives, mais qui ont leur vie et leur physionomie propres ») ; rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « partie d'une ville ayant une physionomie propre, une certaine unité », quartier excentrique, extérieur, perdu, animé, désert, paisible, bourgeois, pauvre, populaire, populeux, résidentiel, riche, juif, noir, occidental, indigène, commerçant, des affaires, du centre, de la gare, latin, réservé, de plaisir, des femmes). A partir de là, s'est développé, contaminé sans doute par le terme de guerre, l'emploi NLF, quand quartiers a quitté la ville et renoncé à ses valeurs (urbanité, citoyenneté, civisme, sociabilité) pour désigner des concrétions de béton aux limites des champs et des bois, dans une sorte de no man's land qui définit les quartiers NLF.

 

 

20 mars 2010

Historique

 

 

Cet adjectif, quand il est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, a déjà son sens actuel : « relatif à l'histoire » ou « qui appartient à l'histoire » ou « qui a rapport à l'histoire » (Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). La forme est empruntée au latin historicus, lequel est emprunté au grec istorikos ; le sens aussi. Autrement dit, pendant plus de vingt-cinq siècles, que ce soit en grec, en latin, en français, cet adjectif a conservé le sens de « relatif à l'histoire ». Ce qui a changé, c'est la conception que les hommes se font depuis vingt-cinq siècles de l'histoire et surtout l'importance qu'ils y accordent ou la place qu'ils y donnent. Dans le seconde moitié du XVIIIe siècle, l'adjectif est employé comme un nom commun pour désigner une exposé chronologique de faits : « il se prend aussi substantivement pour dire le détail des faits dans leur ordre et leurs circonstances » (DAF, cinquième édition, 1798).

Longtemps, l'histoire a été incluse dans les Belles Lettres, comme l'attestent les exemples du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « style, narration, recueil historique ; narrer historiquement; ce qui se dit par opposition à oratoirement et à fabuleusement ; dans le dramatique, personnages historiques, qui sont tirés de l'histoire, par opposition à ceux qui ne doivent leur existence qu'à l'imagination du poète ; les personnages de Cinna, Britannicus, sont des personnages historiques ; ceux de Zaïre, d'Alzire ne le sont pas ») et dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798 : style historique ; narration historique ; recueil historique ; mémoires historiques ; dictionnaire historique ; on dit les temps historiques par opposition aux temps fabuleux ; dans le poème dramatique, on appelle personnages historiques des personnages qui sont tirés de l'histoire »).

Il semble que ce temps-là soit révolu et que l'histoire ait abandonné les Belles Lettres pour basculer, dès le XIXe siècle, dans les sciences, humaines et sociales. Il n'est pas sûr qu'elle ait gagné quoi que ce soit à ce déménagement. Certes, elle s'est guindée au sommet de la hiérarchie des humanités et y a acquis un immense prestige, en partie idéologique. L'article historique de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est dix fois plus long et plus ample que le même article de la première édition (1694). Le sens de l'adjectif change alors et porte les stigmates de ce transfert. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré le relève. Est historique, non plus ce qui est relatif à l'histoire, mais ce « qui est digne de l'histoire », ce qui mérite d'entrer dans l'histoire et de s'inscrire dans la mémoire des peuples. Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui est conservé ou digne d'être conservé par l'histoire ; qui est marquant, célèbre dans l'histoire » (erreur, événement, figure, mission, mot, nom, parole, période, rôle historique). L'adjectif devient subjectif. N'importe qui, surtout s'il est journaleux, peut décider de son propre chef qu'un fait, un événement, une œuvre, une pensée, un bon mot, etc. sont historiques. Comme tout est digne de l'histoire, rien ne l'est plus. Cette profusion d'historique a un effet paradoxal : elle discrédite l'histoire, en tant que discipline prétendument « scientifique ».

 

19 mars 2010

Tontine

 

 

A en croire les journalistes qui pondent des papiers sur la façon singulière dont les membres de « communautés » asiatiques et africaines établies en France (Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens, etc.) financent les commerces qu'ils achètent (le capital est fourni par les familles déjà établies et celui qui en bénéfice le rembourse chaque année sous la forme de dividendes), la tontine (puisque tel est le nom donné à ces formes relativement primaires de financement) serait exotique et propre à un capitalisme asiatique ou africain familial qui émerge des ruines d'anciens systèmes au mieux féodaux, au pis archaïques. Il est vrai que ce mot est en usage dans le français d'Afrique où il désigne une « association de personnes qui versent régulièrement de l'argent à une caisse commune dont le montant est versé à chacun de ses membres à tour de rôle ; par métonymie, ce montant » (Trésor de la langue française, 1971-944) et que cet emploi a pu abuser les journalistes, lesquels n'existent que pour ça.

Bien entendu, il n'en est rien. Rien n'est plus français que la tontine. Tous les lexicographes anciens en conviennent. Ménage est le premier à dévoiler cette origine, dans la seconde édition (1694, posthume) de son Dictionnaire étymologique de la langue française : « on appelle ainsi l'édit du roi, donné à Versailles au mois de Novembre 1689, enregistré au Parlement de Paris le premier Décembre suivant, pour la création de quatorze cents mille livres de rentes viagères sur l'Hôtel de Ville de Paris, qui seront acquises suivant les différents âges des acquéreurs, avec accroissement de l'intérêt des mourants au profit des survivants ». Après avoir tenté d'expliquer la chose en des termes très obscurs, il explique lumineusement - ce qui est, il est vrai, fort simple - l'origine du mot : « on l'appelle de la sorte, à cause que Laurens Tonti, napolitain, en a été l'inventeur; comme il paraît par l'édit du roi pour la création de la Société de la Tontine Royale, donné à Chalons au mois de Novembre 1653 ». En réalité, Tonti se prénommait Léonardo et c'est Mazarin (et non Louis XIV, trop jeune) qui a introduit en France ce moyen simple de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat.

Le mot entre en 1718 dans le Dictionnaire de l'Académie française (deuxième édition). Le sens se rapporte à l'édit de 1653, et non à celui de 1689 : « sorte de bien à vie sur le roi, ainsi appelé de celui qui en avait donné avis, et qui s'appelait Tonti » (exemples : chaque action sur la Tontine est de cent écus ; la Tontine est divisée en quatorze classes ; tout le revenu de chaque classe de la Tontine accroît aux derniers vivants de la même classe ; avoir plusieurs actions à la Tontine). Dans la rubrique « étymologie et histoire » du Trésor de la langue française (1971-94), est cité un extrait de L'Encyclopédie méthodique (1787, tome 3, Finances) qui a le mérite d'expliquer en peu de mots en quoi consiste le principe de ce système de financement : « association mutuelle dans laquelle chaque associé verse une certaine somme pour en constituer une rente viagère ».

L'article de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éditeurs) est signé Jaucourt : « (Finances) le privilège qu'ont les acquéreurs d'hériter de la portion de ceux qui décèdent était très propre à engager les particuliers à y employer quelques sommes, et à procurer très promptement au gouvernement les fonds dont il avait besoin. C'est en effet ce qu'on vit arriver : la tontine dont nous parlons fut d'un million 25 mille livres de rente, et coûta cher à Louis XIV ». Jaucourt qui avait le sens de l'intérêt général et peu d'inclination pour les dépenses inutiles condamne la tontine : « les rentes viagères font un tort irréparable aux familles, dont le prince devient insensiblement l'héritier ; mais de tous les expédients de finance, les tontines sont peut être les plus onéreuses à l'Etat, puisqu'il faut environ un siècle pour éteindre une tontine, dont en même temps les intérêts sont d'ordinaire à un très fort denier ». Il préfère d'autres moyens : « il semble donc qu'un Etat qui n'est pas absolument dépourvu de ressources devrait recourir à de toutes autres voies. Il pourrait, par exemple, se procurer avec promptitude une grande somme d'argent, en établissant des annuités viagères, c'est-à-dire un emprunt dont le capital serait remboursé certainement par égales portions dans un nombre d'années, soit que les prêteurs vécussent ou non ; mais on y attacherait un intérêt qui ne cesserait qu'à la mort du prêteur. Il est évident que le remboursement annuel d'une partie du capital mettrait les familles en état de replacer à intérêt les sommes, à fur et mesure de ce remboursement. Ainsi lorsque le capital entier serait rentré, le prêteur jouirait en sus de son intérêt ordinaire, de la rente viagère sur l'Etat. Si le prêteur venait à mourir dès la première année du prêt, la famille n'aurait jamais perdu que partie des intérêts, et recouvrerait en entier le capital aux termes fixés. Ainsi 1° l'intérêt de cet emprunt devrait être fort bas ; 2° il n'est pas néanmoins de chef de famille qui n'eût à cœur de placer quelque somme de cette manière sur la tête de ses enfants : car s'ils vivent, c'est augmenter leurs revenus ; s'ils ne vivent pas, il n'y a qu'une partie des intérêts de perdue. On croit donc qu'en fixant cet intérêt à deux et demi pour cent, l'Etat trouverait des prêteurs en abondance, en revêtant son emprunt de toutes les sûretés suffisantes pour le rendre solide, et l'accréditer invariablement ».

La Révolution a rendu caduque la tontine royale. Dans les dictionnaires d'Ancien Régime, c'est ce sens qui est relevé : « sorte de rentes viagères sur le roi, avec droit d'accroissement pour les survivants (DAF 1762, 1798, Féraud 1788) ; dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, c'est : « sorte de rentes viagères avec droit d'accroissement pour les survivants » (DAF 1832-35, 1879) ou « réunion d'individus dont chacun convient de jouir viagèrement de l'intérêt de son capital et de l'abandonner ensuite aux survivants qui se partageront les rentes » (Littré 1863-77, DAF 1932-35), Littré notant même que le nom tontine est étendu « à toute opération financière fondée sur la durée de la vie humaine ». Le terme est toujours en usage dans le droit civil : « groupe d'épargnants d'âges différents au sein duquel les parts des associés qui meurent sont réparties entre les survivants, soit qu'ils se partagent le capital accumulé, soit qu'ils bénéficient d'une rente viagère constituée à partir de ce capital » (in Trésor de la langue française, op. cit.). La fin de l'Ancien Régime a sonné le glas des tontines royales et même, comme le suggérait Jaucourt, du recours à la tontine par l'Etat. Deux écrivains en témoignent, Balzac en 1834 : « nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses », et Morand en 1944 : « quant aux républiques, vertueuses par principe, elles condamnèrent volontiers les tontines, peut-être par esprit de concurrence, le suffrage universel étant, comme dit Proudhon, la loterie suprême » et elles y préfèrent les loteries, les lotos, les paris sportifs, les jeux de hasard, les casinos.

Ce qu'il y a d'admirable dans cette affaire, c'est de constater qu'un moyen royal d'accumuler de l'argent est réintroduit en France, deux siècles après en avoir été banni, par des immigrés venus d'Afrique et d'Asie et dont la seule raison d'être est de tontiner. Mazarin et Tonti ne leur ont-ils pas montré la voie en 1653 ? Tout cela se fait au détriment de l'Etat, tout cet argent venu d'on ne sait quels souterrains échappant à la TVA, à l'impôt de solidarité sur la fortune, à l'impôt sur les bénéfices, etc. C'est sans doute cela l'ironie de l'histoire.

 

17 mars 2010

Otages

 

Otage est dérivé d'hôte. Etait otage dans l'ancienne langue française et dans la langue classique celui qui était accueilli par un hôte dans sa propre demeure : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. Le mot n'avait pas alors le sens sinistre qu'il a pris et devinez depuis quand ? C'est 1793, la Révolution, la Terreur qui en ont fait une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Mais vous vous en doutiez, n'est-ce pas ? C'est le terrorisme qui lui a donné le sens de « personne que l'on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige ». Antérieurement, les otages étaient des hôtes et accueillis par un hôte. C'est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu'on donne pour la sûreté de l'exécution d'un traité, d'une convention » (DAF, première édition, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu'un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d'otage des villes qu'on donne pour gage de l'exécution d'un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu'on met en otage ». D'une édition à l'autre du DAF, la définition se précise. En 1762, 1798, 1835 (quatrième, cinquième, sixième éditions), c'est « la personne qu'un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l'exécution d'un traité, d'une convention » et ce mot « ne se dit proprement qu'en parlant d'affaires d'État » (la ville a capitulé et a donné des otages ; on a donné des otages de part et d'autre ; pour sûreté du paiement de la contribution, on a emmené des otages ; si les ennemis violent le traité, les otages courent risque de la vie ; Les otages ont été renvoyés de part et d'autre). La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu'on remet à un général avec qui l'on traite pour assurer l'exécution d'un traité ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l'image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d'autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C'est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l'exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les deux sens sont exposés dans le même article : « personne qu'une armée ou qu'un parti se fait livrer ou, au contraire, livre en garantie » et « il se dit encore de personnes que l'on arrête et que l'on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l'on exige ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s'efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s'affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d'un accord, d'un traité » et « personne dont on s'est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : François Ier accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage; hold-up avec prise d'otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s'ils avaient été les rebelles qu'ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l'usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d'otages par les régimes totalitaires d'URSS, de Corée, de Bochie, etc. et par les organisations islamiques, où qu'elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française : « personne qu'une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l'exécution d'un traité, d'une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d'ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu'il ne s'est pas éteint avec la Terreur.

 

 

16 mars 2010

Région

 

 

Les électeurs qui, dimanche dernier, ont glissé dans une urne un bulletin de vote et ceux qui répèteront ce geste dans cinq jours savent sans doute que les régions, définies comme des « territoires formant une unité administrative regroupant plusieurs départements », n'ont d'existence en France que depuis 1972 (« établissement public, créé par la loi du 5 juillet 1972, remplaçant la circonscription d'action régionale et la région de programme, et dont la mission est de promouvoir le développement économique et social de la région (on en compte 22) ») et que le renforcement de leurs pouvoirs date des lois de « décentralisation » de juillet 1983.

Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), les régions sont tout autre chose et n'ont rien d'administratif : « certaine étendue sur la terre, dans l'air ou dans le ciel. Sur la terre, c'est la même chose que contrée. Les astronomes divisent le ciel en régions ; l'air a trois régions, la moyenne, la haute et la basse ; les diverses régions de la terre (tempérées, méridionales, septentrionales, d'Afrique, d'Asie, etc. On dit aussi la région du feu pour dire la sphère du feu. Les médecins disent aussi la région du foie, de la rate, du cœur pour dire l'endroit du corps où est le foie et les parties voisines, l'endroit où est le cœur, etc. ». Ces sens, qui peuvent paraître étranges, viennent du latin, où regio a pour sens « direction, ligne droite », « ligne (dans la science des augures), zone (du ciel), horizon, limite », « au pluriel, limites, bornes, frontières », « région (de l'air ou de la terre), division, section », « pays, contrée, parage, endroit, territoire », « région, quartier (une des divisions municipales de Rome) », « au figuré, sphère, domaine, champ, carrière ». Région, attesté au début du XIIe siècle, conserve une partie des sens latins : « pays », « espace du ciel correspondant à chacun des signes du zodiaque », « chacune des différentes parties du ciel », « chacune des couches différentes de l'atmosphère », « champ où s'exerce une autorité », « partie du corps plus ou moins délimitée ».

L'article de la quatrième édition (1762) du DAF est plus précis que celui de la première, en particulier sur l'emploi du mot en philosophie : « à l'égard de l'air, les philosophes le divisent en trois régions, haute, moyenne et basse. La basse région est celle qui touche la terre et qui l'environne immédiatement. La moyenne région est celle qu'on suppose commencer au-dessus des plus hautes montagnes. Et La haute région est celle qu'on prétend qui va jusqu'au ciel de la Lune. A l'égard du ciel, les augures romains le divisaient en quatre régions, lorsqu'ils voulaient tirer des présages. Les anciens philosophes disaient la région du feu, pour dire la partie de l'air la plus élevée ». A ces belles choses, les académiciens ajoutent cette perle (DAF, 1835, sixième édition) : « région se dit figurément en parlant de la philosophie, des sciences, etc., et sert à désigner le degré qu'on y occupe, le point où l'on s'y élève » (il s'élance dans les hautes régions de la philosophie ; il se perd dans la région des hypothèses ; c'est un esprit spéculatif qui ne se plaît que dans les plus hautes régions ; la faiblesse ou la paresse de son esprit le retient dans les moyennes régions de la science, l'empêche de s'élever au-dessus de la moyenne région).

D'un dictionnaire à l'autre, les définitions s'amplifient. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue neuf sens : « grande étendue de pays », « espace que présente le ciel », « terme de physique ancienne, hauteurs, couches différentes de l'atmosphère », « en parlant de la philosophie, des sciences, etc. degré, point où l'on s'élève », « régions élevées, hautes régions, se dit quelquefois, par une autre figure, des hauts rangs, rois, princes, etc. », « au figuré, il se dit de ce que l'on compare à une région », « il se dit des différentes parties de la surface visible de la lune », « terme d'anatomie, nom donné à des étendues circonscrites de la masse du corps ou de la surface des organes », « terme de musique, région du chalumeau se dit de l'octave basse de la clarinette ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nombre des sens relevés est multiplié par 3. Dans la langue moderne, tout fait région, comme chez Rabelais tout faisait ventre.

Pour ce qui est du sens politique de région, il tient beaucoup de l'emploi du mot dans les bureaucraties militaires : région militaire, région maritime, région aérienne et dans les bureaucraties commerciales et d'affaires : région économique. Il est digne de ses ascendants.

 

 

11 mars 2010

Nuisible

 

 

Il n'y a pas de meilleur ouvrage que Le Manuel du Goulag (Jacques Rossi, Cherche-Midi, 1997) pour comprendre les langues qui émanent de la « modernité » ou qui l'expriment, dont la LNF : « jusqu'au milieu des années 1920, écrit Rossi, le terme « nuisible » désigne exclusivement les insectes et autres animaux portant préjudice à l'agriculture. Puis la propagande soviétique accole cet adjectif aux individus que le Parti (communiste, évidemment) rend responsables de la misère causée par sa propre incompétence économique ». Le nuisible est un saboteur et les activités nuisibles du sabotage. A partir de 1928, ce terme de propagande est en usage dans l'Etat soviétique et devient la dénomination de crimes sanctionnés par une exécution ou par 20 ans de travaux forcés dans les glaces de Sibérie. Rossi aurait pu préciser que le premier à avoir ainsi dénommé des êtres humains est Lénine, dans ce fameux manifeste « De l'émulation », publié par la Pravda en janvier 1918, Lénine encourageant tous les membres du Parti, tous les militaires, tous les policiers, tous les fonctionnaires « à nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles » qui la polluent.

La France n'est pas l'Union soviétique, sinon dans quelques abcès où le Parti communiste et ses dépendances, syndicales et gauchistes, se sont incrustés. Dans la langue des siècles classiques et jusqu'au XXe siècle, nuisible n'est jamais un nom et, comme adjectif, il est employé pour qualifier des choses - ou éventuellement des animaux, jamais des êtres humains. Nuisible, dérivé de nuire, est défini ainsi au XVIIe siècle : « qui peut nuire » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), l'exemple qui illustre ce sens limitant l'emploi de cet adjectif à des choses : « il n'y a point de vent qui ne soit nuisible ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 : « adjectif de tout genre, dommageable, qui nuit » (exemples : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé ; nuisible à la vue). Le seul lexicographe classique qui cite un exemple où nuisible se rapporte à des animaux est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « incommode, dommageable » (exemples : « tous excès sont nuisibles à la santé ; l'élévation de ce mur est fort nuisible à ma maison, me bouche mes vues ; il est permis de tuer tous les animaux nuisibles au genre humain), ce dernier exemple étant repris par les académiciens en 1835 : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé, à la vue ; tout excès est nuisible ; détruire les animaux nuisibles, ainsi que par Buffon (« En général, on trouve les animaux nuisibles des continents dans toutes les îles qui en sont fort voisines, et jamais dans celles qui en sont fort éloignées ») cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C'est dans la langue moderne que nuisible s'emploie comme nom : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « en particulier, le plus souvent au pluriel,  animal nuisible, animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d'ouverture, en vue de la régulation des populations » et « par ellipse, les nuisibles, substantif masculin pluriel ». Dans cet extrait (1976) d'un journal écologiste, la mise de nuisibles entre guillemets prouve que la notion, même quand elle se rapporte aux animaux, est source de doutes justifiés : « si vous possédez ces vastes propriétés, vous devrez en outre obligatoirement y assurer la destruction des « nuisibles », vous offrir un ou plusieurs gardes-chasses et payer diverses taxes (Le Sauvage, 1976). Cet emploi est signalé dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « spécialement, les animaux nuisibles, qui attaquent les animaux utiles à l'homme et le gibier, causent des dégâts aux récoltes, et que la loi autorise à détruire à tout moment. Le renard, le blaireau, la belette, le ragondin sont déclarés animaux nuisibles. Substantivement, faire la chasse aux nuisibles.

Aucun de ces lexicographes ne signale l'emploi de nuisibles pour désigner des êtres humains, emploi qui est pourtant attesté, ne serait-ce que dans cette maxime de Gorki (le cher camarade de Lénine) : « il n'y a pas de gens inutiles, il n'y a que des gens nuisibles » ou, ironiquement, chez Desproges : « le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme ». Pourtant, c'est ce sens-là qui sous-tend le titre de la célèbre et sartrienne et maoïste Cause du Peuple en 1972, au sujet du crime de Bruay-en-Artois : « seul un bourgeois a pu commettre ce crime » (le bourgeois est un nuisible) ou encore cet extrait du Lys rouge (Anatole France, 1894) : « toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité » et même de vrais crimes, de masse ou contre l'humanité, comme le prouve le bilan de « l'utopie communiste ».

 

 

 

 

06 mars 2010

Septembriseur

 

 

Septembriseur / septembrisades / septembriser

 

 

Les massacres qui ont eu lieu en septembre 1792, du 2 au 7 à Paris, un peu plus tard en province, sont une de ces innombrables taches de sang dont la Révolution a souillé la France. Des fous furieux armés ont pénétré dans les prisons et là, ils ont égorgé des hommes sans défense, mais aussi des vieillards, des femmes, des enfants : ce fut un sommet de la barbarie volontaire, que seuls les nazis ont dépassé (de peu), encore que ceux-ci ne soient pas entrés dans les prisons pour y égorger des innocents.

Ces massacres ont laissé quelques traces dans la langue sous la forme du verbe septembriser, du nom masculin septembriseur, du nom féminin pluriel septembrisades, qu'enregistrent quelques dictionnaires. Ces massacres ont dû horrifier les académiciens, pourtant vaccinés par le terrorisme, le nationalisme, le vandalisme, etc. puisqu'ils enregistrent ces trois mots dans la cinquième édition de leur Dictionnaire en 1798 : septembriser, « massacrer » (exemples : un tel septembrisait aux Carmes ; et passivement, une telle fut septembrisée à la Force) ; septembriseur, « nom donné à ceux qui firent ces massacres, et par extension, à ceux qui furent soupçonnés de les avoir approuvés » (on nommait proprement ces derniers septembristes) ; septembrisade, « nom donné à un massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

De ces trois mots, septembriser disparaît et seul septembriseur est dans les dictionnaires du XIXe siècle : pas dans la sixième (1832-35), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l'Académie française, mais dans la seule septième et à un temps, le passé composé, qui exprime un processus révolu (1879 : « il s'est dit des auteurs des massacres de septembre 1792 » ; dans le Complément de Barré (1842) au Dictionnaire de l'Académie française : « il se dit de ceux qui assassinèrent les prisonniers à l'Abbaye, à la Force, aux Carmes, etc., le 2 et le 3 septembre I792 » (et même dans la définition d'égorgeur de ce même Complément : « il se dit des assassins qui massacrent, publiquement, un grand nombre de victimes : ce terme s'emploie particulièrement quand il s'agit de crimes qui ont pour cause des animosités politiques » : Les égorgeurs de la Saint-Barthélemy, de Nîmes et d'Avignon ; les égorgeurs du deux septembre. Voyez septembriseur) ; dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « s'est dit des auteurs des massacres de septembre »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, en faisant précéder la définition (« auteur des massacres de septembre, participant à ces massacres ») de la mention histoire, afin de signaler que ce terme appartient à l'histoire (de France) et qu'il a disparu de la langue moderne, dont il était pourtant un des fleurons.

Septembrisades a un destin à peu près semblable à celui du verbe. Il disparaît des dictionnaires du XIXe et d'une partie de ceux du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (op. cit.), il est suivi, comme septembriseur, de la mention histoire et défini dans des termes si vagues et volontairement si ambigus que l'on pourrait croire que c'est le mois de septembre qui a été la victime de ces massacres : « massacres de septembre », laissant sans réponse les questions : Qui a massacré ? Qui a été massacré ? En septembre de quelle année ? En l'an 1 ? Pourquoi ces massacres ? Qui les a ordonnés ? Où ont-ils eu lieu ? La définition du DAF de 1798 citée ci-dessus est moins lâchement élusive : « massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

 

01 mars 2010

Récit

 

 

 

Ce récit, aux éditions Transhumances, 05 Val-des-Prés, 12 €

www.transhumances.com

 

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28 février 2010

Proximité, mot magique

 

 

C'est un des mots magiques de la modernité bien-pensante, mais aussi la panacée, celle qui soigne tous les maux et résout tous les problèmes, réels ou imaginaires. On est donc (presque) tous pour les services publics de proximité (peu importe qu'ils rendent ou non un service), les hôpitaux et maternité de proximité (peu importe que l'on y meure plus souvent qu'ailleurs), les commerces de proximité, les élus de proximité, la police de proximité (peu importe qu'elle passe son temps à jouer au foute avec les délinquants), la gestion de proximité, les transports de proximité, etc.

Le mot, attesté à la fin du XVe siècle, est emprunté du latin proximitas, signifiant « voisinage » au sens propre et « affinité » ou « ressemblance » au sens figuré et qui dérive de proximus (« le plus proche », « très proche »), la forme superlative de l'adjectif propis (propior au comparatif) et de l'adverbe prope. Le fait que ce nom latin dérive d'un superlatif explique peut-être qu'il ait pris le sens figuré de « ressemblance » et « d'affinité ». En français, il est employé d'abord dans le sens de « proche parenté », puis dans celui d'affinité spirituelle (1495, spirituelle proximité), ensuite au milieu du XVIe siècle dans le sens propre ou locatif de « caractère de ce qui est proche de quelque chose (dans l'espace) », enfin, au début du XVIIe siècle, dans le sens figuré de « ressemblance ».

Dans les dictionnaires de l'époque classique, deux sens sont relevés : le sens propre, indiquant la position d'une chose ou d'un être dans l'espace (ou même dans le temps) par rapport à une autre chose ou un autre être et le sens figuré de « parenté ». Il en est ainsi dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) : « lieu proche, voisinage » (« la proximité du lieu favorisait leur dessein ») et « degré de parenté fort proche », sens illustré par un exemple étrange : « cela marque sa révérence que les hommes doivent à la proximité que le sang établit entre eux » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « voisinage, petite distance » (exemples : « il a acheté cette terre qui est à sa bienséance, attendu la  proximité du lieu » ; « ce conseiller ne peut pas être juge, attendu la proximité de l'alliance, de la parenté qu'il a avec ma partie » ; « on n'a pu avoir dispense pour ce mariage, attendu la proximité du degré ») ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « consanguinité qui est entre deux personnes » (c'est la proximité du sang plutôt que l'amitié qui les a unis dans un même intérêt ; il y a quelque proximité de sang entre eux).

Ces deux sens sont les seuls à être relevés dans les dictionnaires des XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « 1. Voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « 2. Parenté », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « parenté qui est entre deux personnes ». Pour les Français de la première moitié du XXe siècle, nos grands ou arrière-grands-parents, des notions telles que « police de proximité » ou « services publics de proximité » auraient été, s'ils avaient eu alors une réalité, du chinois, à moins de les tenir pour une police de même sang que les citoyens ou des services dispensés par des fonctionnaires ou des employés de même sang que leurs clients.

Le sens moderne, glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de rapprochement, d'affinité entre deux choses abstraites, deux entités » ; synonymes contact, contiguïté, rapprochement), apparaît pourtant dans la première moitié du XXe siècle. Victor Klemperer, auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, a été le témoin du premier usage politique de la proximité, au sens « d'affinité », comme il le raconte dans le chapitre 8 « dix ans de fascisme », les dix années, de 1922 à 1932, pendant lesquelles le fascisme italien a inventé des formes ou des manières d'être ou des actions qu'ont reprises les nazis - et parmi ces formes, dans la propagande, la proximité : montrer dans les images de cinéma, à la radio, dans les grands meetings, le Duce et le Führer proches du peuple, faire d'eux des leaders ou des élus de proximité, marteler leur affinité avec le peuple... Dix ans de fascisme est aussi le titre d'un film de propagande à la projection duquel Klemperer a été invité à Dresde, la ville où il était professeur,  en 1932 : « film d'une grande qualité artistique », précise-t-il (à vérifier, bien entendu ; nous ne sommes pas obligés de croire Klemperer sur parole), dans lequel alternent les plans de masse et les gros plans sur le visage de Mussolini. Cette technique, qui consiste à rapprocher le plus possible le Chef de ses sujets, a été reprise à satiété par la propagande du Führer, mais aussi par la propagande soviétique et par celle de Vichy, qui a sans cesse célébré, dans les images et à la radio, la proximité, de sang et spirituelle, du Maréchal avec les Français, cette propagande étant conçue par Paul Marion, qui a dirigé la propagande du Parti communiste de 1920 à 1935, puis celle du PPF de Doriot, le communiste admirateur d'Hitler, enfin celle de Vichy.

Cette revendication répétée, insatiable, inextinguible de proximité, toujours plus de proximité, de la proximité de plus en plus proche, jusqu'à se confondre avec soi, qui est devenue l'horizon indépassable des bien-pensants gauchistes et écolos, donne la nausée, et pas seulement à cause de sa proximité avec les totalitarismes imbéciles. Ce à quoi on aspire, c'est à « loin », « le plus loin possible (des élus) », « de la séparation », « des services publics de distance », « une police d'éloignement » (et qui ne se contente pas d'éloigner les délinquants et les criminels) : en bref, vade retro proximitas.