08 novembre 2009
Algèbre
Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.
Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».
Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.
Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).
Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone, vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.
Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.
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07 novembre 2009
Hygiène
Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.
C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.
Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.
Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).
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01 novembre 2009
Retour sur identité
Arouet le Jeune a publié il y a trois ans une note sur "identité". Puisqu'il en est question à nouveau dans les gazettes, la voici à nouveau.
Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant. D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs. Dans la quatrième édition (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ». Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens distinguent quatre acceptions. Quant au moteur de recherche « Google », il réunit plus de trente millions de pages sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages, voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante de la France et aussi du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que dans la bouche des « jeunes » de banlieue.
Ce nom est attesté au début du XIVe siècle au sens de « ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles » et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est emprunté et qui signifie « qualité de ce qui est le même », identitas étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de « même » ou de « le même ». C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de « caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose » ; en 1756, chez Voltaire, au sens de « caractère de ce qui est permanent » et de « conscience de la persistance du moi ». De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le « fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être ». En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.
Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) de Littré. C’est la « qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une » et la « conscience qu’une personne a d’elle-même ». Les deux sens, à savoir « l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours de publication) et le « caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité » (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : « ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté ». Dans le second sens, qui apparaît justement dans l’œuvre de Voltaire en 1756, à savoir « conscience de la persistance du moi », ce n’est pas le concept de « mêmeté » qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner par le terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie « en personne », « lui-même », « elle-même ». De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce concept : « John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi » ou encore : « c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ? ».
Il est un emploi récent que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune : identité culturelle, identités collectives ou identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : « par analogie, l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances » et « identité nationale, conscience d’appartenir à une nation en tant que telle ». Selon eux, le sens collectif est un développement « par analogie » du sens de « conscience de soi ». L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle, c’est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.
Il reste à espérer que, dans l'esprit embrumé de ceux qui nous gouvernent et des journalistes qui disent le vrai, l'identité ne se confond pas avec la mêmeté, comme tous les discours entendus à ce jour le laissent entendre.
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26 octobre 2009
Connecter, déconnecter
Voilà deux verbes modernes, le second, déconnecter, attesté à compter de 1957, l’étant encore plus que le premier, qui est employé pour la première fois dans une lettre que le souverain de Prusse, Frédéric II, grand écrivain français, a adressée à Voltaire : « Je vous enverrai la traduction du Traité de Dieu, de l’âme et du monde par Wolf, dès qu’elle sera achevée ; et je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes les propositions qui se suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne », dans laquelle ce verbe, emprunté du latin conectere, « lier ensemble », « relier », se rapporte, non pas comme dans la langue actuelle, à des réalités matérielles, machines, lignes électriques, tuyaux, ordinateurs, serveurs, etc., mais à des réalités conçues par les hommes : idées, propositions, thèses, hypothèses…
Le mot est rare. Sébastien Mercier, dans sa Néologie (1801), le tient pour un néologisme. Barré est le premier lexicographe à l’enregistrer comme un « terme didactique » en 1842 dans son Complément au Dictionnaire de l’Académie française, le définissant en termes vagues : « être en connexion » et l’illustrant d’un fragment de l’extrait de Frédéric II : « Toutes les propositions connectent les unes avec les autres, a dit le grand Frédéric ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le recense aussi, se contentant de répéter la définition de Barré : « terme didactique, mettre en connexion ; se connecter, verbe réfléchi, avoir de la connexité », qu’il illustre de la citation de Frédéric II. Mais les académiciens l’ignorent dans les sixième (1832-35), septième (1879), huitième (1932-35) éditions de leur dictionnaire. C’est à partir de 1929 que le verbe s’emploie dans le vocabulaire de l’électricité. Après avoir eu pendant près de deux siècles un sens figuré (les propositions connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne), il prend un sens propre, qui est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « électricité, établir une ou plusieurs liaisons entre différents organes ou machines grâce à des conducteurs électriques ». Le premier exemple se rapporte à l’électricité, le second aux ordinateurs : le conjoncteur-disjoncteur connecte automatiquement la batterie aux bornes de la dynamo (1951) ; si par exemple une question est achevée au milieu de la nuit, la machine se connecte automatiquement à un autre problème (1957), mais aucun des deux n’illustre les emplois actuels, ceux d’un ordinateur relié à un autre ordinateur, à un serveur et à un réseau, ou au réseau des réseaux, que tous les « connectés » de la toile connaissent. Même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, le sens actuel, celui de l’informatique et du net, est à peine esquissé : « établir une connexion, un raccordement. Connecter deux lignes électriques, deux conducteurs. Un tuyau connecté à un réservoir ». Un moteur de recherche comme Google recense plus de 45 millions de pages consacrées à connecter, se connecter, connecter à, etc. Les grands dictionnaires du XXe siècle, le TLF et le DAF, ont été publiés il y a trop longtemps, moins de trente ans !, pour enregistrer les emplois modernes ou dernier cri de connecter. C’est dire si la langue évolue vite. Il en va de même pour le verbe déconnecter. Pour les rédacteurs du TLF, la définition en est : « enlever le raccord reliant deux appareils » ; « rompre la liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » ; « séparer, désunir, soustraire d’un ensemble environnant, d’un circuit », tandis que les académiciens se contentent de « rompre une connexion » (déconnecter un circuit, un appareil). En moins d’une décennie, internet a favorisé la formation de milliers de mots nouveaux ou celle d’emplois nouveaux de mots anciens : connecter et déconnecter sont de ceux-là.
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24 octobre 2009
Décentralisation
Décentraliser, décentralisation
Voilà deux mots de la politique moderne, enregistrés pour la première fois en 1842 dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe au sens « d’opérer la décentralisation », le nom, « action de détruire la centralisation ». Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le nom, dérivé du verbe, serait attesté avant 1829, tandis que le verbe, dérivé du verbe centraliser, serait attesté postérieurement, en 1834. Cette aberration a sans doute pour cause les lacunes de la documentation lexicographique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le verbe et le nom, près de quatre décennies après qu’ils ont été formés, pour des « néologismes » : « opérer la décentralisation » (exemple : « décentraliser l’administration » et « se décentraliser, verbe réfléchi, cesser d’être centralisé » ; « action de détruire la centralisation » (exemple : « la décentralisation des pouvoirs, des affaires ») et « état de choses opposé à la centralisation », les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) et en 1932-35 (DAF, huitième édition) reproduisant presque telle quelle la définition de Littré, lequel reprend celle de Barré.
Les lois sur la décentralisation des pouvoirs datent de 1969 (création des « régions ») et de 1982 (lois de décentralisation). Elles ont été votées près d’un siècle et demi après la formation de ces deux mots. Autrement dit, la prise de conscience de la centralisation excessive de la France est ancienne et l’idée ou la thèse ou la volonté de décentraliser sont sinon concomitantes de la centralisation révolutionnaire (1798-1815), du moins à peine postérieures d’une décennie, du moins si l’on se fonde sur les premières attestations du nom et du verbe. Mais la réalisation de l’idée a pris du temps : au moins six générations. Sur certaines questions, les hommes politiques sont d’une prudence qui peut paraître excessive, mais qui est aussi expression d’une vraie sagesse. La France n’existant, depuis dix ou quinze siècles, qu’unie autour d’un centre (c’est ainsi qu’elle s’est formée), les lois de décentralisation ont très vite produit leurs effets : « la nation se fissure », a récemment déclaré un homme politique ambitieux. Certains, plus nombreux qu’on ne croit, s’en réjouissent ouvertement. Ils voulaient défaire la France, ils sont arrivés à leurs fins. Les pauvres, les faibles, les sans patrimoine, quant à eux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.
Pendant plus d’un siècle et demi, les définitions de ces deux mots sont restées relativement frustes : « action de faire cesser la centralisation » (DAF) et « opérer la décentralisation », comme s’ils ne désignaient que des idées et que la chose semblât difficile à concevoir. Même les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dont les premiers volumes ont été rédigés avant les lois de 1982, se font de ces phénomènes une idée sommaire : « dissociation d’éléments réunis en un même centre » et « en particulier, le complément du nom, explicite ou non, désignant un pouvoir général, administratif ou politique : Décentralisation du pouvoir, décentralisation administrative » ; et « dissocier des éléments réunis en un même centre » (« la grosse industrie ne pourrait-elle pas aussi être décentralisée ?, Carrel, 1935) et suivi d’un « complément d’objet désignant un pouvoir » : « les mesures d’exécution devaient être décentralisées » (De Gaulle, 1954), les auteurs de ce dictionnaire ajoutant cette remarque sibylline ou byzantine : « le complément d’objet de décentraliser désigne le plus souvent une décision alors que le complément d’objet de son concurrent déconcentrer désigne le plus souvent l’exécution d’une décision », qui atteste, s’il en était besoin, la difficulté des lexicographes à se représenter la décentralisation.
C’est dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, que les deux mots ont une définition pertinente et à peu près conforme à l’état réel de la France actuelle : « (droit administratif), régime administratif et politique dans lequel les collectivités territoriales, régionales ou locales assurent directement tout ou partie de leur gestion, sans l’intervention du pouvoir central » et « (économie), action de décentraliser ; résultat de cette action » ; le verbe ayant deux acceptions : « (droit administratif, économie) appliquer à la gestion d’un État, d’une entreprise, les principes de la décentralisation » (décentraliser le pouvoir économique ; une administration très décentralisée) et « répartir des services, des bureaux sur l’ensemble du territoire ; les éloigner de la capitale ou du lieu où ils étaient concentrés » (cette entreprise a su décentraliser ses usines ; ce groupe a décidé de décentraliser).
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12 octobre 2009
Crise
Emprunté du latin crisis, lui-même emprunté du grec (krisis), désignant la phase grave d’une maladie, le nom crise est attesté à la toute fin du XVe siècle, comme terme de médecine ayant le même sens que ses étymons latin et grec. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le juge souvent positif : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». Au XVIIe siècle et dans tout le siècle suivant, en médecine, le mot n’a pas toujours le sens défavorable ou fatal qui y est donné en français moderne. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c’est le « jugement qu’un médecin fait d’une maladie par quelque symptome qui arrive au plus fort du mal, quand la nature tâche à se dégager de ses mauvaises humeurs » et l’exemple suivant atteste clairement les effets opposés, bons ou mauvais, de toute crise : « la crise est un soudain changement de la maladie, qui se tourne à la santé ou à la mort ». Cette ambivalence se retrouve dans les définitions du Dictionnaire de l’Académie française : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptome, et qui donne à juger de l'événement d’une maladie » (1694, 1718, 1740, 1762 : bonne crise ; mauvaise crise ; crise imparfaite) et « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (1798, 1832-35, 1879, 1932-35). On comprend dès lors que Bordeu, célèbre docteur de la faculté de médecine de Montpellier, ait consacré dans L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éd.) de très longs développements (plus de 20 pages format A4) à la crise en médecine, aux divers symptômes par lesquels elle se manifeste, aux effets bénéfiques ou maléfiques qu’elle peut avoir sur les malades et surtout aux diverses interprétations qui en sont faites depuis Hippocrate et Galien. Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), l’ambivalence est surtout exprimée dans les exemples : « changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (« crise heureuse ; crise funeste ; une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises »). Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la crise, en médecine, continue à avoir des effets contradictoires : « ensemble des phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l’évolution d'une maladie », alors que, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), le sens de « moment, dans l’évolution d’une maladie, où se produit un changement subit, généralement décisif » (crise favorable, salutaire, jour de crise) est tenu pour « vieilli », le sens en usage en médecine étant défini comme un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » ou « une aggravation brusque d’un état chronique », dont les effets, quels qu’ils soient, sont ou la mort du patient ou une paralysie générale ou le coma ou une lente agonie. Même en économie, dans la langue moderne, la crise peut être ou un cataclysme ou un bienfait. Les économistes modernes, qui emploient souvent le mot crise dans un sens favorable, n’ont aucun mérite à aller à contre-courant : les médecins leur ont montré la voie. Pour l’opinion, la crise économique serait une malédiction ; pour de nombreux économistes, elle serait une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, tout en élargissant le champ d’action des entreprises viables et bien gérées.
C’est à la fin du XVIIe siècle seulement, dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), que crise est employé par métaphore hors de la médecine et pour désigner des « choses morales ». La définition (« crise se dit figurément en choses morales ») est illustrée de ces exemples : « cette intrigue est dans sa crise, nous en verrons bientôt le dénouement ; le procés est dans sa crise, on est après à le juger ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762) se contentent de gloser l’emploi figuré une affaire est dans sa crise par « elle est sur le point d’être decidée de manière ou d’autre », sans se prononcer sur la décision, bénéfique ou non. C’est à compter de la cinquième édition de ce dictionnaire, l’édition « révolutionnaire » de 1798, que crise, au figuré, prend un sens négatif : « (le mot) se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (exemples de 1832-35 : voilà le moment de la crise ; nous approchons de la crise ; une crise se prépare ; les affaires sont dans un état de crise), ainsi que chez Littré (1863-77 : « moment périlleux et décisif »), qui est le premier lexicographe à illustrer ce sens d’un exemple emprunté à la politique : « une crise politique très dangereuse » (« crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé ») et qui est aussi le premier à noter que le mot s’étend à d’innombrables réalités, dont les réalités économiques : « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie », emplois illustrés de ces exemples : « les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix ; la crise des vins ; la crise des subsistances ».
La modernité commence dans le Littré, où apparaît la crise économique et où le mot, quand il s’applique hors de la médecine, n’a d’effets que catastrophiques. Ces emplois sont exposés par les académiciens à compter de 1879, qui ajoutent en 1932-35 ces emplois figurés (des emplois figurés d’un premier emploi figuré, du figuré au deuxième degré en somme) : « figuré, crise de doute, de désespoir ».
Ce qu’apprend l’histoire de ce mot, c’est l’extension continue de crise, surtout dans la langue moderne, à des réalités sans cesse nouvelles, au point que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication, depuis 1994), mettent en garde leurs lecteurs éventuels contre les emplois étendus et abusifs de crise : « Le mot crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps ». La mise en garde a beau être imprimée en caractères gras, il semble qu’elle soit lettre morte. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, le nom crise a deux acceptions : médicale et figurée ; trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, il en a sept ; il en aurait sans doute davantage si les académiciens étaient animés de la même volonté d’exhaustivité que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui relèvent les emplois en médecine, dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (crise de nerfs, de larmes, de foie, de colère, etc.), dans la langue familière (« piquer une/sa crise »), dans le vocabulaire de la psychologie et surtout dans celui de la psychologie de l’enfant, chez les sociologues et autres consciencieux du social, journaleux ou autres (crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, crise universitaire), en économie et dans le vocabulaire des financiers (« dans un cycle économique, dysfonctionnement, souvent caractérisé par la surproduction ou la dépression, le chômage et, en économie capitaliste, un effondrement des cours boursiers »), la crise pouvant être agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, et dans ses sens affaiblis (« simple difficulté »), du papier, du tourisme, des autoroutes, du logement, ou dans le domaine politique, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, des monarchies européennes, de régime. Il y a même une psychose de crise. Le nom s’étend même à la culture et aux activités intellectuelles : « crise de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre »… Il n’est rien dans le Modernistan qui ne soit pas, un jour ou l’autre, en crise, comme si l’essence du monde moderne se cristallisait dans la crise ou comme si les modernes prenaient plaisir à se faire peur ou à faire peur à leurs compatriotes les plus démunis ou à jouer aux Saint-Georges luttant contre le dragon (la crise, en un moment) en agitant à tout moment le spectre de la crise.
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01 octobre 2009
Investigation
Emprunté du latin investigatio « recherche attentive, enquête » (nom dérivé du verbe investigare signifiant « suivre à la trace » et « rechercher, scruter attentivement »), le nom investigation est attesté à la fin du XIVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à partir de la cinquième édition (1798), l’édition de la Révolution au cours de laquelle se renforce l’Etat central. Dans l’histoire de la langue, investigation n’est pas un terme propre à la langue de la justice et de la police ; ou s’il semble l’être devenu, c’est depuis quelques décennies seulement, peut-être sous l’influence de l’anglais investigation et des innombrables séries policières de la télévision états-unienne diffusées en France. En 1798, il est défini ainsi : « terme didactique, recherche suivie sur quelque objet » (exemple : « l’investigation de la vérité », la vérité en question n’étant pas nécessairement celle d’une enquête de justice ou de police) et « on dit aussi en grammaire l’investigation du thème pour dire la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » (par exemple messeoir pour messied ou en anglais la recherche de l’infinitif d’un verbe irrégulier dont on connaît le prétérit).
Au XIXe siècle, le principal emploi d’investigation n’est pas dans l’ordre de la justice ou de la police, comme le confirme la définition, plus longue, de ce mot dans la sixième édition du DAF (1832-35 ; même définition en 1878-79 et en 1932-35). Ce n’est plus un « terme didactique », mais c’est toujours une « recherche suivie sur quelque objet ». Les exemples cités sont plus nombreux : « l’investigation de la vérité ; cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigations ». De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens « action de suivre à la trace, de rechercher attentivement » de cette phrase : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi », mais les extraits d’écrivains cités n’ont aucun rapport avec les enquêtes de juges ou de policiers. C’est de Rousseau (Discours sur les sciences et les arts) : « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! » ; de Diderot (L’Encyclopédie) : « investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé » ; de Mollien, ancien ministre de Napoléon : « de là (à savoir les habitudes du commandement militaire), cette investigation que Napoléon portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition », extrait dans lequel les deux sens, scientifique et judiciaire ou policier, se rejoignent.
Dès le XVe siècle, les deux sens « recherche » (portant sur quelque objet que ce soit ; Montaigne : « longue et religieuse investigation ») et « enquête » (de justice, in Ordonnances des rois de France, 1407) régissaient les emplois d’investigation. C’est au XVIIIe siècle, chez les encyclopédistes et les écrivains philosophes, que le mot s’étend à des réalités intellectuelles, dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux, à partir de l’édition de 1721, à la grammaire (investigation du thème), et chez Rousseau, en 1750, aux sciences (l’investigation des sciences). Dans la Lettre sur une nouvelle réfutation, Rousseau écrit : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue », ce dont Littré tire la remarque suivante : « on voit par l’historique combien J. J. Rousseau se trompait en croyant avoir donné investigation à la langue française ». Or, Rousseau n’affirme rien de tel ; c’est Littré qui lui prête cette prétention, parce que Littré n’a pas lu la totalité de la phrase de Rousseau. La voici : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ». Ce que Rousseau déclare avoir accompli, c’est employer le nom investigation suivi du nom sciences, dans un contexte nouveau, pour désigner ce que nous nommons aujourd’hui la recherche scientifique. Les dictionnaires sont censés faire autorité ou avoir force de loi en matière intellectuelle. Rien n’est plus inexact ou trompeur. C’est une idée reçue, laquelle, comme toutes les opinions, doit jamais être reçue, du moins pas avant un examen.
Même dans la langue moderne, le nom investigation n’est pas spécifique de la police judiciaire. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication), le sens relevé est celui des éditions précédentes : « recherche minutieuse et suivie » ; c’est dans les exemples qu’apparaît l’emploi policier ou judiciaire, non pas dans les deux premiers : « entreprendre, mener une savante investigation ; poursuivre sans relâche ses investigations », mais dans le troisième : « investigations policières ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens « recherche minutieuse, systématiquement poursuivie, sur quelque chose » ne s’applique à la police ou à la justice que dans quelques emplois : « appareil, mode, objet, procédés d’investigation ; résultat des investigations ; investigation bactériologique, délicate, minutieuse, policière, sexuelle ; investigation par auscultation, par sondage, par toucher ; limiter les investigations ; opérer des investigations ; se soumettre à des investigations » ; et sans doute, quand on examine ces emplois, à la suite du recours de plus en plus fréquent aux méthodes scientifiques (de biologie, de chimie, recherche d’ADN, balistique, etc.) dans les enquêtes de police – sinon dans les enquêtes réelles, du moins dans celles qui font le sel des séries de télévision.
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16 septembre 2009
Vision
Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ce nom a quatre acceptions, qui, quand elles sont exprimées verbalement, sont à peu près toutes de la même longueur, à savoir une phrase ou un fragment de phrase. Ce sont : « terme de physique, action de voir » ; « on appelle en théologie vision béatifique, vision intuitive celle par laquelle les bienheureux voient Dieu » ; « il signifie aussi les choses que Dieu, ou quelque intelligence, par la permission de Dieu, fait voir en esprit ou par les yeux du corps (les visions des prophètes) » ; « il signifie figurément une idée folle, extravagante ». Deux de ces quatre sens sont religieux ou en rapport avec la religion et le premier emploi, celui de la physique, est illustré de cet exemple, difficile à comprendre des modernes que nous sommes, puisqu’il réduit la vision à un sujet de dispute scolastique entre philosophes : Les philosophes disputent de quelle manière et en quelle partie de l’œil se fait la vision. Voilà au moins deux siècles que les philosophes ne se prononcent plus sur des sujets pareils, de physique, médecine ou physiologie, ayant abandonné ce champ du savoir aux savants et aux médecins ou, pour dire les choses avec exactitude, les savants et les médecins les ayant chassés de ce champ-là. Ce sont des faits de cet ordre qui révèlent, par les traces laissées dans la langue, les changements qui ont affecté la France.
Pour en revenir à vision, il suffit de comparer l’article qui y est consacré en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie à celui, postérieur d’un peu plus de deux siècles, du Trésor de la langue française (1971-94), pour prendre conscience de l’ampleur de ces changements. L’article du TLF s’étend sur quatre colonnes ; il est sept à huit fois plus long que celui des académiciens. En 1762, le rapport entre la religion et la physique était à peu près équilibré, et même légèrement à l’avantage pour la religion. En 1971, il en va tout autrement. Le sens physique s’est étendu, poussant les emplois religieux dans les marges, comme s’ils étaient devenus accessoires et insignifiants – traces affaiblies ou à demi effacées d’un passé révolu. Vision est un terme de physiologie et de médecine. C’est, non pas seulement « l’action de voir » comme en 1762, mais la « perception par l’œil de la lumière, des couleurs, des formes » et « l’ensemble des mécanismes physiologiques par lesquels les radiations lumineuses reçues par l’œil déterminent des impressions sensorielles de nature variée » (vision binoculaire, monoculaire, nocturne, diurne ou photopique, éloignée, proche, rapprochée, stéréoscopique, achromatique (ou achromatopsie), dichromatique (ou dichromatisme), dyschromatopsique, chromatique, colorée). C’est aussi « l’action de voir », « ce qui s’offre à la vue », en parapsychologie (vision à distance et, par métonymie, l’objet non présent qui s’offre à la vue) ; c’est aussi au figuré, « le fait de percevoir, de se représenter en esprit une réalité concrète ou abstraite » et par métonymie, « ce qui s’offre ainsi à l’esprit » (image, représentation mentale d’une réalité ; représentation mentale imaginaire, souvent pathologique) ; c’est encore, par extension, la « manière de voir, d’appréhender par l’œil ou par l’esprit, une réalité concrète ou abstraite » (dans les arts, en peinture. Le sens religieux est classé comme un sens « spécial », propre à la philosophie de Malebranche (vision en Dieu, « doctrine d’après laquelle l’homme ne connaît pas directement les choses créées ni les lois qui les régissent, mais seulement l’idée de ces choses ou de ces lois, qui est en Dieu, à qui seul il est immédiatement uni ») ou propre à la théologie : « fait de voir Dieu » (vision mystique, vision béatifique ou intuitive) et « représentation d’ordre surnaturel apparaissant aux yeux ou à l’esprit » (vision des prophètes, de l’apocalypse, céleste).
En réalité, l’affaiblissement des sens religieux s’est fait dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, l’équilibre entre la science et la religion a été maintenu, les définitions de 1762 étant répétées presque telles quelles en 1935. Même Littré, qui était positiviste, sceptique et anticlérical, continue à donner dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) une place de choix aux sens religieux : « Terme de physiologie, fonction sensoriale par laquelle les yeux mettent l’homme et les animaux en rapport avec le monde extérieur, par l’intermédiaire de la lumière » ; « vision en Dieu se dit de la théorie idéaliste de Malebranche, pour expliquer la perception des corps par l’esprit, vu que la perception, suivant lui, ne peut s’appliquer directement aux choses créées, et qu’il faut que Dieu en soit l’intermédiaire » ; « terme de théologie ; vision béatifique, dite aussi vision intuitive et faciale : vue de Dieu face à face par les justes aussitôt après la mort » ; « chose surnaturelle que Dieu fait voir en esprit ou par les yeux du corps » ; « chose naturelle que l’on voit en esprit » ; « figuré, action de viser à, de se représenter en imagination » ; « figuré, idée folle, extravagante ».
Or, ces sens religieux, qui ont été jetés dans les poubelles de l’histoire, sont anciens et, historiquement pour ce qui est de vision, ils sont les premiers. Emprunté du latin visio, vision est attesté au début du XIIe siècle dans le sens religieux de « perception d’une réalité surnaturelle » (in Psautier d’Oxford), alors que le sens profane « action de voir » apparaît un siècle et demi plus tard, à la fin du XIIIe siècle. Dans la vision, la primauté était donnée il y a quatre siècles ou plus à la théologie ; l’important était ce que l’on pouvait voir ou ce que l’on voyait et qui n’avait pas de substance ; aujourd’hui, le point de vue qui prédomine et qui a quasiment éliminé tous les autres est celui de la physiologie, c’est-à-dire celui du mécanisme de la perception, et aussi le sens figuré en politique. C’est moins le changement de sens qui importe que le bouleversement de la perception des réalités, le premier étant le simple effet du second.
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11 septembre 2009
Cacique
Le nom cacique est emprunté de l’arawak, langue parlée par les indigènes des Antilles, par le biais de l’italien en 1515, puis par le biais de l’espagnol, langue dans laquelle il est attesté dès 1492. Il désigne un « chef » ou un « roi » chez certains indigènes d’Amérique. Les voyageurs français du XVIe siècle, Thevet et Léry, l’emploient : « Comme le reste du Pérou fut gouverné par Incas, qui sont les Rois, ou Caciques, qui sont les seigneurs moindres, en ce côté, le peuple était sans seigneur ou cacique quelconque » (Thevet) ; « Sur le premier arbre, un cacique pour sa sûreté avait bâti sa logette » (Léry). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), « c’est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs et petits rois de toutes les terres de l’Amérique », définition que reprend Thomas Corneille dans son Dictionnaire des Arts et des Sciences (1694) : « Nom général que donnent les Espagnols à tous les princes et seigneurs de toutes les terres de l’Amérique ». Furetière doute pourtant que tous les chefs de toutes les terres de l’Amérique soient des caciques, et ce pour une raison de bon sens. Dans ce vaste continent, sont parlées des centaines de langues différentes : « Quoi que sa grande étendue ne permette pas de croire qu’ils (les chefs) eussent tous ce nom à cause de leurs diverses langues, néanmoins dans le Pérou, ils (les Espagnols) appellent curaca ce qu’ils appellent cacique dans les îles et dans le Mexique ». Il ajoute : « Les Portugais ont fait la même chose, en nommant tous les temples des Indes des pagodes ».
Ce qui change dans les dictionnaires et encyclopédies du XVIIIe siècle, c’est le temps des verbes de la définition. Furetière et Corneille mettent le verbe donner (un nom) au présent de l’indicatif, ce dont on peut supposer qu’il y avait encore des caciques de leur temps. Les encyclopédistes (1751-65) et les académiciens (1762) le mettent à l’imparfait : « Nom qu’on donnait aux princes dans le Mexique et dans quelques régions de l’Amérique » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35 et, dans la neuvième édition : « Anciennement, chef de tribu en Amérique centrale ») ; « Nom que les peuples d’Amérique donnaient aux gouverneurs des provinces et aux généraux des troupes sous les anciens Incas ou empereurs du Pérou. Les princes de l’ile de Cuba, dans l’Amérique septentrionale, portaient le nom de caciques quand les Espagnols s’en rendirent maîtres » (L’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), l’auteur de l’article cacique ajoutant : « Depuis leurs conquêtes (des Espagnols) dans le nouveau monde, ce titre est éteint quant à l’autorité parmi les peuples qui leur obéissent ; mais les sauvages le donnent toujours par honneur au plus nobles d’entre eux, et les chefs des Indiens qui ne sont pas encore soumis aux Européens ont retenu ce nom de caciques ». Il est un autre changement, à peine perceptible, qui touche au « point de vue » ou à l’identité des auteurs de ces dénominations. Pour Furetière et Corneille, ce sont les Espagnols – donc les vainqueurs – qui ont appelé caciques les chefs des peuples qu’ils ont vaincus ; pour les encyclopédistes, ce sont les peuples eux-mêmes qui appelaient ainsi leurs chefs. Pour ce qui est de l’exactitude des faits, Furetière et Corneille ont raison, mais, pour rester dans la ligne du politiquement correct, les encyclopédistes rectifient le réel. Ils ne sont pas des intellos pour rien.
Barré (Complément au DAF, 1842) relève caciquat ou « dignité de cacique ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des encyclopédistes et des académiciens, ne se prononce pas sur l’extinction de ce titre, dont il laisse supposer qu’il est encore en usage à son époque : « Chef, prince des Indigènes de Haïti, de Cuba et de contrées appartenant au continent d’Amérique », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font précéder la définition « chez certaines peuplades d’Indiens d’Amérique du Sud, chef de tribu » de la mention histoire, renvoyant la dignité ou la fonction au passé révolu de ces Indiens. Ce qui change aussi dans les dictionnaires actuels, c’est le terme générique pour désigner les indigènes : au XVIIIe siècle, ils formaient des peuples ; aujourd’hui des tribus (cf. ci-dessus TLF et DAF, neuvième édition). Il semble que tribu soit moins inexact ou moins entaché d’ethnocentrisme ou moins à l’image des peuples d’Europe que peuple, à condition d’oublier que c’est un terme d’histoire romaine et d’histoire juive, si bien que, de ce point de vue, il est tout aussi profondément ancré dans l’histoire de l’Europe et même de l’Occident judéo-chrétien que peuple. Il est vrai aussi qu’à force de n’utiliser que des dénominations pures ou exemptes de toute connotation, péjorative ou dépréciative, ou parfaitement ajustées à leur objet, surtout quand cet objet est l’Autre et que l’Inquisition veille 24 h sur 24, on s’expose au risque de ne plus pouvoir rien dire.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Français n’étaient pas paralysés par ces scrupules. Ils disaient des cons qu’ils étaient cons, et non personnes à envergure intellectuelle limitée : cacique est devenu, par plaisanterie, un mot de potache, désignant le premier d’une section à l’Ecole normale supérieure, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes, cité par Littré (Supplément, 1877) : « (Il rêvait qu’à) sa sortie de l’École normale, dans un restaurant du Palais-Royal, ses camarades de promotion fêtaient leur ancien cacique, reçu le premier à l’agrégation ; et ce cacique triomphant, c’était lui ». Cet emploi n’est pas relevé dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1879, 1935) ; les rédacteurs du Trésor de la langue française le tiennent pour argotique, alors que les académiciens le mentionnent comme une extension familière et figurée du sens de « chef de tribu » : « Personne classée première au concours d’entrée à l’École normale supérieure et, par extension, personne classée première au concours d’entrée à une grande école, à l’agrégation, etc. »
Il est un autre emploi, assez incorrect pour ce qui est de la rectitude idéologique, c’est celui qui est emprunté en 1928 de l’espagnol, langue où il est attesté dès le XIXe siècle : « personne qui, dans un village ou une région, exerce une influence excessive sur les affaires politiques », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent ainsi (les académiciens l’ignorant) : « Personnalité (politique, etc.) qui, en raison de ses fonctions, exerce un pouvoir ou une influence sur un groupe ». Un extrait de Cruelle Espagne des frères Tharaud (1937) illustre cet emploi de cacique dans les langues européennes actuelles : « Les électeurs votent en troupeau conduits aux urnes par leurs caciques, chefs des organisations politiques. Suivant que le cacique a plus ou moins d’influence, dispose de plus ou moins d’argent, ou vote blanc ou vote rouge, etc. » Si les ethnologues, comme Clastres, qui tenait les caciques pour des chefs sans pouvoir, ou comme Jaulin, pour qui l’Autre est plus sacré que l’Allah des musulmans, ou leurs disciples et épigones, s’ils en ont, lisaient les Tharaud, ils s’indigneraient du mépris que ces deux frères vouent aux caciques, ils remueraient ciel et terre pour faire taire ces deux insolents ou pour empêcher que leurs livres soient réédités.
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05 septembre 2009
Propension
En latin, propensio (dérivé de propendere, « être penché en avant », « être favorable à ») désigne un penchant. C’est dans ce sens que propension, qui en est emprunté, est attesté en 1528, chez le cardinal du Bellay, oncle du poète et qu’il est employé par des écrivains du XVIe siècle ; Montaigne : « il n’est passetemps si léger, ou je n’apporte du dedans et d’une propension naturelle et sans étude, une extrême contradiction à tromper » ; Pasquier : « L’homme... bien souvent semble être enclin à quelques propensions naturelles » ; Amyot : « Combien qu’ils remuassent et essayassent toutes choses, l’instinct ou l’appétition ne leur obéissait point pour faire un consentement, ni ne recevait point le sentiment pour origine et principe de la propension ».
Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ajoute à ce sens premier (« notre nature corrompue a toujours quelque propension au mal » ; « on a plus de propension à croire ce que disent les amis que ce que disent les autres »), qu’il juge sans doute « figuré », alors que, pour dire les choses exactement, c’est le verbe latin dont il dérive qui a un sens propre (« être penché en avant ») et un sens figuré (« être favorable à »), un premier sens, qu’il tient sans doute pour propre, alors qu’il s’agit de l’emploi de propension, au sens de « tendance » et comme esquisse de « gravitation », dans les sciences physiques de l’époque classique : « inclination d’un chose, les corps pesants ont une propension naturelle à tendre en bas ». A peu près à la même date, en 1694, ce sens n’est pas relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les académiciens se contentant de définir propension comme au XVIe siècle : « inclination, disposition de l’âme à quelque chose » (Il a une grande propension à l'étude ; propension naturelle), ajoutant « il est vieux », remarque étonnante, qui est démentie par l’histoire de la langue et qui est contredite, dans ce même article, par la seconde acception exposée : « penchant inclination de l’âme » (On le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune propension). Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35), la mention vieux disparait et les académiciens rangent les acceptions dans l’ordre que choisit Furetière : d’abord l’emploi scientifique, dans lequel propension a le sens newtonien de gravitation (« pente naturelle des corps pesants vers le centre de la terre » ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre), et qui semble être le sens propre ; ensuite le sens moral ou tenu pour figuré : « penchant, inclination de l’âme » - on le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune propension ; il a de la propension à la vertu, au vice (DAF, huitième édition, 1932-35 : « pente, tendance naturelle d’un corps vers un autre corps, vers un point » ; « il signifie surtout figurément penchant, inclination »), les académiciens précisant, en 1762 et en 1798, qu’on « se sert plus communément des mots pente et penchant »), remarque que la langue dément. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88) reprend cet ordre, tout en distinguant explicitement le propre du figuré : « Au propre, pente naturelle : les corps pesants ont une propension à descendre ; au figuré, penchant, inclination ; propension au bien, au mal : ces troubles augmentaient la propension naturelle à la tyrannie » et aussi en reversant sur le sens propre la remarque que les académiciens faisaient sur le sens figuré : « Ce mot est peu usité au propre ; il l’est au figuré moins que penchant et inclination ». Littré aussi, en dépit de ce qu’enseigne l’histoire de la langue, distingue dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) un sens propre (« tendance naturelle d’un corps vers un autre ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre »), qui est pourtant second, d’un sens figuré, qui est premier : « Penchant, inclination ; propension au bien, au mal ».
La greffe scientifique, pour une fois, n'a pas pris - sinon dans les seules sciences de l'homme. Le sens « propre », celui des sciences physiques, disparaît de la NLF (Nouvelle Langue Française). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), propension, au sens « tendance naturelle » et « en parlant d’une chose », est mentionné comme rare, les exemples cités ne relevant plus de la physique : « à propos d’un câble rond, une propension au tournoiement » ; « quant aux cordes, leur propension à vibrer partiellement est presque aussi manifeste » (D’Indy, 1897-1900). Le mot n’est plus employé que dans des contextes moraux ou psychologiques, ceux qui étaient les siens au XVIe siècle, mais il est désormais mâtiné de sciences humaines : « en parlant d’une personne ou par analogie d’un animal : force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un agir, un comportement » (synonymes : disposition, inclination, penchant, pente). Le nom peut être suivi de la préposition à (propension à la dissipation et au luxe, propension aux liqueurs fortes, propension à la libéralité ; avoir propension à (rare) ; propension innée à peigner le détail outre mesure ; propension à grossir ; propension à voir des conspirateurs et des traîtres partout ; propension à consommer ; propension à la consommation et à l’épargne), pour (propension pour les voyages ; propension pour ce genre d'être), vers (propension vers le compromis et l’oubli ; propension vers quelqu’un). En un siècle, propension a renoncé à ce qu’il y a d’exact ou de précis ou de vérifié dans les sciences physiques pour prospérer dans le vague, le mou, l’incertain, etc. dans ce qui est propre aux « sciences » dites « humaines ».
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