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30 avril 2014

Adaptation

 

 

 

Emprunté au latin médiéval, adaptation est attesté au début du XVIe siècle dans le sens « d’ajustement », et cela en parlant de choses. Les académiciens le définissent par le nom application, synonyme au sens incertain, et l’illustrent d’un exemple au sens obscur : « l’adaptation de ce passage est juste » (1694). Dans les éditions suivantes de 1740 à 1835, la définition est fruste : « action d’adapter », c’est-à-dire « d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre » (adapter un récipient au chapiteau d’une cornue). Quoi qu’il en soit, pour les académiciens, ce mot « n’est guère en usage » (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ce mot est peu usité ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est au XXe siècle que se mettent en place les emplois modernes. Le sens « action d’adapter » est illustré dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) par ces emplois : « adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère » et par cet exemple tiré de la science, qui explique le succès d’adaptation au XXe siècle : « en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent sur les académiciens. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : « appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données ». Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages de biologistes, comme Jean Rostand, ou de philosophes professionnels ou du dimanche (Renouvier, Ménard).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et, de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s’indigner contre la sociobiologie si l’on applique sans examen à la société le vocabulaire de la biologie ? Le résultat est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le « processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence ». Pour le géographe Vidal de la Blache, l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : « l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions » (1921).

Les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est « la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu ». En 1946, Mounier écrit ceci : « L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré ».

            L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la « rendre plus conforme à une situation ». Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social. A qui voudrait expliquer les lois de la « modernité » à des enfants, il suffirait d’exposer les sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui.

            Les académiciens sont moins « idéologisés » que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : « propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux » ou les emplois dans les différents arts : « action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma ». Ce qu’ils montrent, c’est qu’il est possible de libérer en partie la langue de la gangue sociale dans laquelle elle s’étiole.

10 juin 2011

Saint : orthographe

 

à Amédée ou @@, lecteur assidu de la Nouvelle langue Française

 

 

Les académiciens se prononcent sur cette difficulté à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1835). En fait, ils n’émettent pas de règle ; ils constatent des usages :

« En général, écrivent-ils, le mot Saint prend une majuscule et se joint par un trait d’union au substantif qu’il modifie, lorsqu’il forme avec ce dernier un nom qui ne s’applique point à un saint, ou qui ne s’y rapporte plus que d’une manière indirecte : La ville de Saint-Germain en Laye; le village de Saint-Cloud ou absolument Saint-Germain en Laye, Saint-Cloud ; la rue Saint-Honoré ; le faubourg Saint-Jacques ; la porte Saint-Antoine ; l’hôpital Saint-Louis ; la prison de Sainte-Pélagie ou absolument Sainte-Pélagie ; l’ordre de Saint-Lazare ; une croix de Saint-André ; le poème des Saisons par Saint-Lambert ».

 

Les remarques de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) sont plus précises :

« Saint se joint par un trait d’union avec les noms de saint et signifie le jour où l’on célèbre la fête du saint ; il est féminin. La Saint-Jean, la Saint-Pierre, etc. L’église Saint-Germain, l’église Saint-Gervais, et, absolument, au masculin, Saint-Germain, Saint-Gervais, l’église qui est sous l’invocation de saint Germain, de saint Gervais. On remarquera qu’alors on écrit Saint avec une majuscule, la Saint-Jean, tandis que, quand on nomme le saint, on ne met ni majuscule ni trait d’union, saint Jean. Quand ces noms deviennent noms de localité ou autres, on les écrit comme pour la fête, c’est-à-dire avec un trait d’union et une majuscule à Saint : la ville de Saint-Germain, la prison de Sainte-Pélagie, la croix de Saint-André, l’ordre de Saint-Lazare, la rue Saint-Honoré, le faubourg Saint-Jacques, la porte Saint-Antoine ».

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les remarques sont plus complètes qu’en 1835 :

« En règle générale, le mot Saint placé devant un nom propre s’écrit avec une s minuscule quand il s’agit d'une personne mise au rang des bienheureux. Le roi saint Louis. Au contraire, il prend une majuscule et se joint par un trait d’union au nom qu’il modifie, dans tous les autres cas, où il forme avec ce dernier un nom nouveau qui ne se rapporte plus que d’une manière indirecte à un saint personnage. La ville de Saint-Germain-en-Laye ou absolument Saint-Germain-en-Laye. La rue Saint-Honoré. La porte Saint-Antoine. L'hôpital Saint-Louis. L'ordre de Saint-Lazare. Une croix de Saint- André. C'est aujourd'hui la Saint-Louis ».

 

Ce sont ces « règles » ou ces « usages » qui sont rappelés dans le Trésor de la langue française (1971-94) :

« Avec une minuscule et sans trait d’union devant le nom du personnage qu’il qualifie : saint Paul, saint Jacques; à cela, une seule exception: saint Louis ou Saint Louis (voir Larousse de la Langue française : « on écrit cependant Saint Louis avec une majuscule pour désigner Louis IX »).

Avec une majuscule et le trait d’union pour nommer la fête mise sous l’invocation du saint, une ville, une rue, une église, un ordre, etc. consacrés au saint : l’église Saint-Pierre, l'ordre de Saint-Louis, boulevard Saint-Germain ».

 

 

Selon les auteurs du Code typographique (édition de 1989), les mots saint, sainte, saints, saintes s’abrègent en St, Ste, Sts, Stes, avec t, te, ts, tes en exposant, « sur la demande de l’auteur  et seulement lorsque ces mots se rapportent à un monument, à un lieu-dit, à une rue… Lorsqu’ils désignent un nom de personne, ces mots doivent toujours se mettre au long ».

Pour ce qui est de l’usage ou non de la capitale à Saint, ces auteurs reprennent la règle énoncée dans le DAF en 1935 et dans le TLF.

  

19 décembre 2010

Chromosome

 

Le mot a à peine plus d’un siècle. Il n’est pas « grec » à proprement parler, bien que les deux éléments qui le composent le soient, mais allemand, du fait de la nationalité de son inventeur, qui était professeur d’Université à la fin du XIXe siècle, à une époque où l’Université allemande était tenue pour un modèle dans de nombreux pays, dont les Etats-Unis, mais aussi, en dépit de la nécessité de la revanche, en France. Il a été fabriqué, à partir du terme grec chromo (« couleur ») et du suffixe some (« corpuscule », de soma « corps ») en 1888 par un anatomiste allemand, Waldeyer, qui a aussi fabriqué le terme de neurone. Il est attesté en français trois ans plus tard, comme cela est établi dans un article de l’Année biologique de 1897, et il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994). La définition se présente ainsi : « (biologie) élément présent dans le noyau des cellules, formé d’acide désoxyribonucléique », ce qui n’est guère explicite. Heureusement, les exemples éclairent la définition et expliquent sans doute l’immense succès de ce terme si neuf : les chromosomes renferment les gènes, support essentiel de l’hérédité ; l’être humain a vingt-trois paires de chromosomes.

La définition du Trésor de la langue française (1971-94) est un peu plus ample : « (biologie) élément du noyau cellulaire, de forme caractéristique et en nombre constant pour une espèce donnée, et considéré comme le support des facteurs héréditaires ». Témoignent du succès de ce terme les emplois variés qui en sont faits et qui l’ont fait sortir du domaine de la biologie : chromosome géant, surnuméraire ; la réduction du nombre des chromosomes ; des mutations de chromosomes ; chromosome sexuel (x, y) ; etc., ainsi que les nombreux adjectifs qui en sont dérivés : chromosomial, chromosomien, chromosomique, chromoclasique, extrachromosomique.

14 novembre 2010

Vitriol

 

 

Il est emprunté dès la fin du XIe siècle, comme pétrole de petroleum (cf. la note « pétrole ») au latin vitriolum en usage dans les sciences du Moyen Age, vitriolum signifiant « huile de verre ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), en donne une définition assez claire : « Nom vulgaire de divers sels métalliques, qui ont aujourd'hui le nom chimique de sulfates », « particulièrement, le vitriol, le sulfate de cuivre, le vitriol ammoniacal, le sulfate d’ammoniaque, le vitriol blanc ou vitriol de Goulard ou vitriol de zinc, le sulfate de zinc, le vitriol bleu ou vitriol de Chypre ou vitriol de Vénus, le sulfate de cuivre, le vitriol calcaire, le sulfate de chaux, le vitriol de fer, de plomb, etc. sulfate de fer, de plomb, etc., le vitriol vert, vitriol martial, les sulfates de fer » et « l’huile de vitriol, l’acide sulfurique concentré », alors que les académiciens semblent n’avoir aucune idée de ce qu’étaient l’alchimie et la chimie, comme en témoignent les définitions de vitriol : « Espèce de minéral qui est acide » (1694) ou « sel austère et astringent, formé par l’union d’un métal et d'un acide qu’on nomme vitriolique » (1762, Féraud 1788, 1798 : le vitriol blanc est celui qui est fait avec du zinc ; le vitriol bleu est fait avec le cuivre et Le vitriol vert est celui où il entre du fer et que l’on nomme aussi vitriol martial, ou couperose »).

C’est le développement de la chimie, sous l’impulsion de Guyton de Morveau et de Lavoisier, cet homme des Lumières qui a été coupé en deux par les terroristes, qui a rendu caduques ces anciennes dénominations, comme le notent les académiciens (DAF, 1835) : « Nom donné, dans l’ancienne chimie (comprendre l’alchimie), aux sulfates ou sels composés d’oxydes métalliques et d’acide sulfurique ou vitriolique » (« On appelait vitriol blanc celui qui est fait avec du zinc (sulfate de zinc) ; vitriol bleu celui qui est fait avec du cuivre (sulfate de cuivre) ; vitriol vert, vitriol martial celui où il entre du fer et qu’on nomme aussi couperose (sulfate de fer) ; etc. ; huile de vitriol l’acide sulfurique concentré »). Les alchimistes usaient du syntagme « faire le vitriol » pour désigner le processus qui consiste ou consisterait « à séparer le pur et l’impur de la matière philosophale » (in Littré, op. cit.). La quasi-totalité de ces emplois pour désigner des sulfates sont tenus pour vieillis dans la langue française actuelle (cf. Trésor de la langue française, 1971-94, dictionnaire dans lequel sont établis, comme chez Littré, des équivalences entre les termes de l’ancienne chimie et ceux qui sont en usage aujourd’hui dans les sciences).

            Littré est le premier lexicographe qui ait noté l’emploi figuré de vitriol, commun dans la langue des critiques, que Littré ne glose pas mais qu’il illustre d’un extrait de Voltaire (in Candide) : « C’est du vitriol, c’est du feu qui coulent dans leurs veines », les académiciens l’ignorant ou ne jugeant pas opportun de le relever dans leur dictionnaire. En revanche, les auteurs du TLF (1971-94) l’enregistrent : « Par métaphore : « la calomnie est un acide qui défigure, c’est un vitriol de l’âme » (La Varende, 1955) et « Locution figurée au vitriol : « en parlant d’un écrit, d’un propos, d’un dessin, etc., caustique, virulent » (synonymes corrosif, mordant). Cette locution a sans doute perdu de sa force en même temps que s’effaçait l’ancienne chimie et que plus personne ne sait ce qu’est le vitriol. En revanche, si, dans « au vitriol », le nom était remplacé par acide sulfurique, peut-être la locution retrouverait de sa vigueur perdue, chacun connaissant par expérience la force du principe corrosif que renferme cet acide.

 

 

05 juillet 2010

Munition

 

Emprunté au latin munitio, lequel signifie « travail de terrassement, fortification, rempart » et, dans le latin du Moyen Age, « provisions de bouche », munition est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fortification, ouvrage de défense », comme dans ces exemples : « Chastel si est munition / Pour ce qu’on ait deffension » (il y a des fortifications au château pour qu’il soit défendu) ; « Ils dressent de grandes munitions, qui circuissent (entourent) et contiennent grand espace de lieu » ; « La cause pourquoi ceste ville apparaît si grande, c’est qu’elle n’est point limitée par aucune forte muraille, fossé, rempart ou autre espèce de munition ».

Au XVIe siècle, de nouveaux sens apparaissent, qui, peu à peu, éliminent le premier sens emprunté au latin : c’est « provisions de bouche » (munition de gueule, de pain, de jambon de Bayonne, vin de munition, pain de munition) et « projectiles, poudre, cartouches » (« un chevalier gascon résolu et déterminé.... prit un tison de feu, et soudain descend en bas dans la chambre de la munition, et mit le feu dans les poudres, si bien qu’en se perdant, il perdit, et la galère, et tout ce qui était dedans »). Ces deux sens sont exposés par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « On appelle munitions en terme de guerre la poudre, le plomb, les boulets, les fourrages, le bois, le blé, le vin, le pain et la chair »), alors que Furetière (1690, Dictionnaire universel) ne relève que le sens de « provisions de bouche » qu’il place dans un contexte de guerre : « Provisions qu’on met dans une place, pour se défendre, ou dans des vaisseaux pour courir les mers ; ou qui suivent un camp pour le faire subsister ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35) éludent la difficulté en usant de termes généraux qui peuvent désigner les provisions et les munitions, au sens moderne de ce terme : « Provision des choses nécessaires dans une armée, ou dans une place de guerre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux emplois : « Au pluriel, chose dont on munit ; munitions de guerre et de bouche ; munitions de gueule, provisions pour faire bonne chère » et « spécialement, poudres et projectiles » ou « au singulier, pain de munition, pain que l’on distribue aux soldats pour leur nourriture ».

Au XXe siècle, le sens de « provisions de bouche » sort de l’usage. Entendu ainsi, munitions est remplacé par provisions, ce qu’établit le Trésor de la langue française (1971-94) : « vieilli, approvisionnement en vivres et en armes d’une place forte, d’une armée » et « provisions ». Le sens usuel est celui qui est apparu le dernier dans l’histoire de la langue : « explosifs et projectiles, en particulier ceux qui sont nécessaires au chargement des armes à feu », alors que, à ce sens, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ajoutent un emploi « figuré et plaisant », dans ces deux exemples : « cet orateur est à court de munitions, d’arguments, d’idées ; ce journaliste n’a pas tout dit, il conserve des munitions, il garde en réserve d’autres révélations ». Il est vrai que l’éventualité d’une guerre ayant disparu de l’horizon français, les anciens termes de guerre, et munition en est un, devenus sans emploi, ou d’emploi rare, s’étendent à la politique et au journalisme, qui sont, dans la France pacifiste actuelle, un ersatz de guerre ou une guerre continuée par d’autres moyens : les mots et les phrases.

01 juillet 2010

Nomenclature

Nomenclature

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin (de nomen, « nom », et calare, « appeler ») est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 (quatrième édition), où il est défini comme un terme « d’histoire naturelle ». En fait, pour en exposer le sens, les anciens lexicographes hésitent entre deux partis : ou bien s’attacher à décrire le ou les sens latin(s), ou bien saisir le sens que prend ce mot dans les sciences naturelles du XVIIIe siècle, à compter de 1758, date à laquelle Linné impose le système de la nomenclature binominale pour nommer, de façon précise, sans confusion possible, les réalités de la nature : « art d’établir et de classer les objets d’une science et de leur attribuer méthodiquement des noms ». C’est le parti que prennent, avec beaucoup d’audace et en avance sur leur temps, les académiciens en 1762 : « Terme d’histoire naturelle (qui) se dit des différentes méthodes suivant lesquelles on distribue en classes, ordres, genres et espèces, tout ce qui appartient à l’histoire naturelle, comme animaux, plantes, minéraux, pierres, coquilles, etc. La nomenclature assigne à chacune de ces choses les noms qui peuvent servir à les différencier » (définition illustrée de cet exemple : une des plus grandes difficultés de la botanique consiste dans la nomenclature). Il est vrai que c’est aussi dans ce sens que Pline, le naturaliste latin, emploie nomenclatura. Quant aux encyclopédistes, qui sont réputés plus éclairés que les académiciens, ils ignorent nomenclature, mais ils relèvent nomenclateur, dont ils décrivent ainsi les deux sens : « (Histoire naturelle) les nomenclateurs (…) sont les savants qui ont employé leurs veilles à établir les vrais noms des plantes, des poissons, des oiseaux, des quadrupèdes, des fossiles, leurs synonymes et leurs étymologies. C’est un travail sec et pénible, mais qui est très utile pour servir de concordance dans la lecture des naturalistes anciens et modernes » (L’Encyclopédie, 1751-64) ; et : « (Usages des Romains) en latin nomenclator, « diseur de noms ». Le nomenclateur était celui qui disait le nom de chaque citoyen au candidat, lorsqu’il venait solliciter les suffrages du peuple pour la charge qu’il désirait d’obtenir. Il faut savoir que dès que le magistrat avait permis à un candidat de se mettre sur les rangs pour quelque emploi, alors le candidat se rendait sur la place en robe blanche lustrée, pour se faire voir et flatter le peuple (…). Le jour des comices arrivé, il faisait sa demande dans les formes ; et conduit par ses amis, il se plaçait sur un monticule, vis-à-vis le champ de Mars, afin d’être vu de toute l'assemblée. Comme c’était une marque d’estime de nommer chacun par son nom en le saluant et que les candidats ne pouvaient pas eux-mêmes savoir le nom de tous les Romains qui donnaient leurs suffrages, ils menaient avec eux des esclaves, qui, n’ayant eu d’autre occupation toute leur vie que d’apprendre les noms des citoyens, les savaient parfaitement et les disaient à voix basse aux candidats. Ces esclaves étaient appelés nomenclateurs ». Ce dernier sens, propre à la civilisation romaine, est ainsi glosé par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « Parmi les anciens Romains, celui qui faisait profession de connaître tous les citoyens afin qu’on les pût appeler par leur nom en les saluant », tandis que le nom nomenclature, avant que Linné ne compose son œuvre, était « une liste ou un dénombrement de plusieurs noms », sens attesté en 1559 : « Et si j’eusse en chaque article voulu alléguer mon témoin, la nomenclature seule des auteurs eût plus monté que la narration entière ».

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève ce même sens de liste de mots, qu’il borne au seul apprentissage des langues : « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue, pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne. On a fait plusieurs nomenclatures italiennes, espagnoles, ou des abrégés de dictionnaires ». Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) reprend cette définition : « Liste ou catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux qui l’apprennent », ainsi que les académiciens (DAF, 6e édition, 1832-35 : « Il se dit aussi de l’ensemble des mots qui composent un dictionnaire ; la nomenclature de ce dictionnaire n’est pas exacte, n’est pas complète »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Ensemble des mots d’un dictionnaire » ; « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne »). Ces nomenclatures n’ont pas totalement disparu dans l’enseignement des langues : elles survivent dans les « petits vocabulaires » ou les « vocabulaires » qu’utilisaient jadis les potaches. C’est sur ce seul sens scolaire ou didactique de nomenclature que se fonde Saussure dans son Cours de linguistique générale (1916) pour critiquer les méthodes d’enseignement des langues et nier que la langue soit une nomenclature (la langue n’en est pas une, mais un dictionnaire en est une), en dépit de l’usage qu’en font les savants, quelle que soit leur discipline, convaincus qu’on ne peut pas avoir d’activité scientifique digne de ce nom sans se fonder sur une nomenclature. Atteste la place prépondérante des nomenclatures dans les sciences le long article consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans une science, une technique, un art, ensemble de termes classés méthodiquement » ; « nomenclature (binaire, binominale, système consistant à désigner les êtres vivants ou fossiles par un nom latin ou latinisé formé de deux mots, désignant respectivement le genre et l’espèce » ; « nomenclature (botanique), ensemble systématique des noms scientifiques donnés aux plantes » ; « nomenclature (zoologique), système des noms scientifiques appliqué aux unités taxonomiques des animaux ou ayant existé dans la nature » ; (en chimie) « ensemble des règles, des symboles, des vocables, destinés à représenter et à prononcer les noms des corps étudiés » ; (en géographie et en toponymie) « ensemble des noms de lieux d’un pays, d’une région, d’une agglomération » ; (en linguistique) « art de dénommer méthodiquement, adéquation d’un nom donné à une chose » et « ensemble des adresses figurant dans un dictionnaire et constituant la liste des unités de signification définies dans ce dictionnaire » ; (en documentologie) « liste énumérative dressée par une administration, une société, un syndicat, etc., présentant un caractère qualificatif et permettant soit un classement, soit une recherche, soit une référence » ; « nomenclature des douanes, nomenclature douanière, liste des produits et marchandises soumis aux droits de douane » ; « nomenclature budgétaire, liste détaillée des recettes et dépenses figurant dans le budget » ; « nomenclature des actes de biologie, des actes professionnels, document sur lequel chaque acte professionnel du praticien (médecin, chirurgien dentiste, auxiliaire médical) est désigné par une lettre stipulant la nature de l’acte et comportant un coefficient indiquant la valeur de chaque acte professionnel ».

Comparée à ces emplois, la condescendance exprimée par Saussure à l’encontre des nomenclatures semble incongrue. Il est vrai que la mauvaise réputation de ce terme et de ce qu’il désigne vient surtout de l’usage qui en a été fait en Union soviétique et dans ses satellites et organisations qui en dépendaient : la nomenklatura ou système hiérarchisé de bureaucrates du Parti qui a transformé ces Etats en resucées des Etats archaïques (ou satrapies) de l’Antiquité asiatique.

 

 

27 novembre 2009

Lumière des livres 21

 



Philip Roth, La Tache, Gallimard 2002 ; en anglais The Human Stain, 2000



page 403


"Je suis la fille de mon père, le fille d'un père très pointilleux sur l'usage des mots; or, au fil des jours, les mots que j'entends employer me paraissent de moins en moins décrire la réalité. D'après ce que vous me dîtes, tout est possible, aujourd'hui, dans une université".


 

 

15 septembre 2009

Incontinent

L’adverbe incontinent, attesté en 1332, est emprunté au groupe prépositionnel latin à valeur adverbial in continenti, signifiant « tout de suite, sans délai » et, au sens propre « dans ce qui est attenant ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), il est défini ainsi : « aussitôt, au même instant, tout à l’heure » (tout à l’heure signifiant « tout de suite ») et illustré par les exemples suivants : dès qu’il eut appris cela, il partit incontinent, tout incontinent ; je m’en vais incontinent parler à vous ; trois heures sonneront incontinent.

La définition de la sixième édition du Dictionnaire de L'Académie française (1832-35), à savoir « adverbe de temps, aussitôt, au même instant, sur-le-champ », est suivie de la mention « il commence à vieillir », mention qui n’apparait pas dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et qui devient dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il est vieux », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication), n’y font pas référence, à la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « vieux ou littéraire, sans aucun délai, sans le moindre retard ; synonymes aussitôt, illico (familier), immédiatement, incessamment, à l’instant, sur le champ, sur l’heure (vieilli), tout de suite ».

04 septembre 2009

Proliférer

 

 

Voilà un verbe moderne. Il est récent, étant attesté dans la seconde moitié du XIXe siècle, ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35. Ce qui fait sa modernité, c’est son origine. C’est un mot de sciences naturelles, employé par Claude Bernard dans ses Principes de médecine expérimentale (1878). Le sens en est « se multiplier en se reproduisant » (en parlant d’un organisme vivant). Cet extrait de Rostand (1939) l’illustre clairement : « l’œuf d’oursin ne produit pas directement un petit oursin, mais une larve (...) ; à un certain moment, près de la bouche, une masse de cellules se met à proliférer, et donne naissance à l’oursin parfait, qu’on peut considérer comme un second animal bourgeonné sur le premier ». Le verbe est dérivé de l’adjectif prolifère (composé de l’élément issu du latin proles, « lignée, enfants, fruits »), terme de botanique et de biologie, synonyme de prolifique et dont le sens est « qui se multiplie rapidement » (« il se dit de certaines fleurs du centre desquelles naissent d’autres fleurs ; rose prolifère », DAF, sixième édition, 1832-35).

En 1932-35, les académiciens n’exposent du verbe proliférer que l’emploi scientifique : « Terme de physiologie, se reproduire par prolifération », alors que, dix ans auparavant, Proust, qui éprouvait une vive dilection pour la métaphore, avait employé, dans le dernier volume de la Recherche, proliférer dans le sens figuré de « foisonner, augmenter fortement en nombre » : "On voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et revenaient maintenant à tout moment (par exemple: l’enchaînement des circonstances)". En quelques décennies, la métaphore vive a fini par s’user et s’est lexicalisée. A force d’emplois, sclérosée, elle est devenue un des sens du verbe proliférer, défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (le sujet (du verbe) désigne l’humanité), se multiplier, croître en nombre », comme dans cette question que se posait un économiste en 1966 au sujet de l’accroissement délirant de la population humaine : « comment nourrir et occuper ces masses d’hommes, une bonne moitié de l’humanité proliférant dans la misère ? ». Il est rare qu’une métaphore exprime avec autant de justesse un phénomène réel. Proliférer est parfaitement adéquat pour désigner la croissance sans limites des hommes. La métaphore, plus élégante que celle de la métastase, est si juste qu’elle a été étendue à d’autres réalités que les tics de langage ou les masses humaines, comme dans ces exemples : « faux passeports, faux chèques, fausses quittances ont proliféré à l’époque moderne » (1961), ou : « dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme (L’Homme révolté, 1951).

07 août 2009

Calamité

Emprunté du latin calamitas, le nom calamité est attesté au début du XIVe siècle au sens de « dommage » et, à la fin du XVe siècle, il est employé dans le sens de « désastre, malheur public ». C’est un « grand malheur qui frappe à la fois un certain nombre de personnes », est-il affirmé dans le Complément au Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, alors que, de toute évidence, les auteurs, du XIVe au XVIe siècle, désignent aussi par ce mot un malheur qui frappe une seule personne : « Qui ses biens présents garde sans superfluité, // De léger ne peut pas avoir calamité » ; (Oresme) « Et après en sa vieillesse il chut en très grandes misères et en très grandes calamités » ; (Amyot, XVIe siècle) « en la calamité de l’exil où il se trouvait ». L’humaniste Robert Estienne (Dictionariolum, 1554) fait suivre l’entrée latine calamitas de cette définition, qui est l’esquisse de l’emploi spécialisé actuel dans l’agriculture : « grêle qui rompt le tuyau du blé » (exemple : « calamité et misère »). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) explique par l’étymologie l’emploi décrit par Estienne un siècle et demi plus tôt : « ce mot vient du latin calamitas, qui vient de calamus, le tuyau du blé. On appelait du nom de calamité la grêle qui brisait et coupait les blés », explication que critique Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « calamitas, lequel, signifiant proprement perte des récoltes, aurait été tiré de calamus, « chaume » ; mais le suffixe itas n’a pas ce sens, ne signifiant que la possession d’un attribut : bonitas, « bonté », qualitas, « qualité » ; et calamité ne pourrait signifier que la qualité d’être chaume, à moins que, forçant le sens de ce suffixe, les Latins n’y aient vu la qualité d’être bon ou mauvais, et finalement, par une exclusion qui n’est pas rare dans les langues, la qualité d'être mauvais chaume, mauvaise récolte, calamité. Toutefois, d’autres étymologistes regardent l’origine du mot calamitas comme inexpliquée et croient à un radical cal signifiant « mal » et qui se trouverait dans cal-umnia et dans incol-umis ».  

Au XVIIe siècle, ce n’est pas l’étymologie, mais l’emploi de ce mot qui divise les lexicographes. Les uns le restreignent aux seuls malheurs publics ; les autres l’élargissent à tout malheur, public ou privé. Calamité désigne les seuls malheurs publics chez Furetière (1690, « misère, trouble, infortune ; il ne se dit plus guère en français que des malheurs généraux » ; exemple : « on a beaucoup à souffrir dans les calamités publiques »), alors que les académiciens (DAF, première, deuxième, troisième, quatrième éditions, 1694, 1718, 1740, 1762), même s’ils ne relèvent qu’un sens, semblent, si l’on se fonde sur les exemples cités, ne pas trancher entre malheurs publics et malheur privé ou personnel : « malheur, misère » (exemples : la calamité publique, les calamités de la guerre ; tomber dans une calamité ; un temps plein de calamités). C’est ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « le substantif ne se dit guère que des malheurs communs à beaucoup de personnes ; calamité publique, les calamités de la guerre, temps de calamités »), qui critique l’exemple cité par les académiciens (« tomber dans une calamité ») : « pour une affliction particulière, malheur, misère, sont plus propres ». Les autres lexicographes rejettent cette restriction de sens. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ne tranche pas entre malheurs publics et malheur privé. Il se contente de la définition « malheur », qu’il illustre de deux exemples : « une grande calamité » et « il est tombé dans une affreuse calamité », le second désignant, de toute évidence, un malheur privé. Dans les cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1798 à l’édition actuellement en cours, les deux emplois sont exposés : (DAF, 1798) « grand malheur, malheur public qui se répand sur une contrée, sur une ville » (la guerre, la peste, sont des calamités) et « il se dit aussi d’un assemblage de malheurs qui tombent sur un individu » (la perte de ses enfants et de sa fortune a accablé sa vieillesse de calamités). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Richelet, les deux sens : « tout grand malheur public », qu’il illustre de cet exemple « la famine, la guerre, la peste sont des calamités » et d’extraits d’écrivains : Massillon (« un astre qui n’annonce que des calamités à la terre ») ; Voltaire (« après ces jours de sang et de calamités ») ; Bossuet (« Job déplore lés diverses calamités qui affligent la vie humaine ») et « infortune », qu’il tient sans doute pour un malheur privé ou personnel, comme l’attestent deux extraits de Corneille : « Et qu’une femme enfin dans la calamité » et « Ici, près des remparts de l’auguste cité, // Il a marqué la fin de ma calamité ».

Les lexicographes actuels rejettent la restriction de sens aux seuls malheurs publics. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l’emploi courant (« le plus souvent au pluriel ») de « malheur qui afflige un grand nombre de personnes, qui affecte une grande étendue de pays » (« les calamités de la guerre civile et de l’anarchie » ; calamité(s) agricole(s) : « dommages matériels non assurés et d’importance exceptionnelle dus à des variations anormales d’intensité d’un agent naturel » ; calamité(s) publique(s) : « événement dommageable, d’une exceptionnelle gravité, survenant de façon imprévisible et provoqué par des forces naturelles ») de l’emploi hyperbolique, donc dû à une figure « de style » : « infortune personnelle grave » (exemples, « C’est parfois une calamité qu’une grande fortune », Mérimée, 1870 ; « la mauvaise gestion des finances, qui n’avait été longtemps qu’un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée », Tocqueville, 1856). Quant aux académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), ils s’en tiennent à la distinction établie dès la cinquième édition (1798) : « malheur public qui répand la ruine, la désolation sur une contrée, une ville » (ce pays a été frappé d’une effroyable calamité, d’une série de calamités ; calamité agricole : « sinistre d’une gravité exceptionnelle, provoqué par un phénomène naturel d’intensité anormale, tel que le gel, la sècheresse ») et « grand malheur frappant un particulier » (toutes les calamités se sont abattues sur lui).

L’article calamité de cette dernière édition est marqué par l’apparition d’un tout nouveau sens. La calamité n’est plus le malheur qui frappe un individu, mais un individu qui gêne, embarrasse, trouble, perturbe la tranquillité d’autrui. Ce n’est plus une chose, mais une personne ou une personne faite chose et source de malheur pour ses voisins. « Par métonymie et par exagération, écrivent les académiciens, ce nouveau locataire est une calamité pour l’immeuble ». Ce qui est dans cet emploi nouveau, c’est un des traits du monde, dit moderne, à savoir la nuisance à autrui ou la multiplication d’individus bruyants, discourtois ou grossiers, qui limitent l’univers à leur petite personne et qui sont eux-mêmes, « nature », en toute circonstance (c’est la maladie du « soi-mêmisme »), n’hésitant pas, pour exister ou se donner le sentiment qu’ils existent et pour nuire à tous, à se transformer en nuisances publiques.

 


17 juillet 2009

Remaniement

Dérivé du verbe remanier et écrit remaniement ou remanîment jusqu’en 1878 (« on prononce et plusieurs écrivent remanîment, DAF, 1832-35), ce nom est attesté en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme un « terme d’imprimerie, qui se dit lorsqu’on réduit les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la quatrième édition (1762), où il a deux sens, un sens général (« action de remanier ou l’effet de cette action », remaniement d’un toit, d’un pavé) et un sens technique ou plutôt deux sens techniques en imprimerie : « lorsqu’on change des pages composées, de petit en grand, de grand en petit » et « travail que fait le compositeur, quand les changements et les corrections qu’un auteur a faits sur une épreuve, obligent de remanier toutes les lignes d’une page, d’une forme, etc. ». Dans L’Encyclopédie (1751-65, d’Alembert et Diderot éditeurs), le mot a trois sens ou emploi : c’est « l’action de manier une seconde fois » ; « terme de couvreur », c’est « l’ouvrage qu’on fait sur une couverture, lorsqu’on la découvre entièrement, qu’on la latte de neuf, et qu’on la recouvre de la même tuile, et au défaut de l’ancienne, de nouvelle » (ainsi, on apprend qu’au milieu du XVIIIe siècle, le remaniement se paye ordinairement à la toise carrée de 36 pieds de superficie par toise ») ; ce sont les emplois en imprimerie : « remaniement de la composition ou remaniement du papier » (Remanier le papier : « fonction des ouvriers de la presse, c’est, dix ou douze heures après qu’il a été trempé, le remuer, de huit en huit feuilles, en le renversant en tout sens, et passer la main par dessus pour l’étendre et ôter les plis qui se font quelquefois en trempant »). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’éventail des emplois du nom est moins large que celui du verbe : « on dit le remaniement d’un pavé, d’un toit, d’une feuille d’impression ; on pourrait dire en plaisantant : ne maniez pas tant cette étoffe, tous ces maniements et remaniements ne font que la gâter. On pourrait, dans le même style, le dire avec autant de vérité d’un ouvrage d’esprit ». Les lexicographes du XIXe siècle ne relèvent pas de sens nouveau par rapport à ceux de l’édition de 1762 ou de 1798 du DAF, sauf Littré qui ajoute aux deux ou trois sens relevés un sens nouveau, que Féraud tenait pour du style plaisant : « figuré, action de composer de nouveau, de modifier un ouvrage d’esprit » (« le remaniement d’une pièce de théâtre »).

Le premier à étendre l’emploi de ce nom (et du verbe dont il dérive) à la politique est Vallès, qui, en 1865, évoque les « remaniements de cabinet » (comprendre : de « cabinet ministériel » - de fait, en 1864 et 1865, dans les dernières années du Second Empire, le gouvernement de Napoléon III a été remanié à plusieurs reprises), mais il faut attendre 1932-35 pour que les académiciens (DAF, huitième édition) enregistrent ce nouveau sens, dont on voit bien qu’il est dû à l’analogie avec le travail des typographes qui reportent sur les matrices les corrections que les auteurs ont faites sur les épreuves : « action de remanier ou résultat de cette action, remaniement d’un pavage ; figuré, le remaniement du ministère ».

En 1932-35, bien que les remaniements ministériels fussent alors extrêmement fréquents, le sens, qui désigne ces processus familiers aux académiciens comme à tous les citoyens, n’est même pas expliqué. C’est à peine s’il est noté, comme une excroissance métaphorique du remaniement d’un pavage (ou d’un toit) – en réalité, d’un ouvrage à imprimer. Fallait-il que ces faits fussent banals pour que les académiciens les tinssent pour insignifiants ? Ou bien cette prudence est-elle le signe d’une sorte de répulsion que les académiciens éprouvent pour la politique, qui ne sentait pas très bon alors, et de la langue, souvent frelatée, de la politique ? Le fait est que, dans la NLF, ces timidités de vierges effarouchées s’évanouissent. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), remaniement est défini avec tous ses sens, plus nombreux que dans la langue des siècles antérieurs : « action de remanier ; résultat de cette action » (changement, modification, réaménagement ; remaniement d’un jardin, de la Conciergerie) ; « à propos d’un ouvrage de l’esprit, d’une œuvre d’art », remaniement d’un dictionnaire, d’un texte, d’un projet de loi, d’une pièce de théâtre, d’un poème ; « à propos d’un ensemble de personnes, d’un corps constitué », remaniement ministériel ; « construction, action de remanier », remaniement d’un pavage ; « typographie, remaniement d'une page » ; et au figuré, « changement apporté à quelque chose, modification » (remaniement d’un horaire, d’un programme, de la société, des institutions, du caractère français).

M. Fillon, Premier Ministre, a procédé, sans doute sous l’impulsion du Président de la République, en un peu plus de deux ans à plusieurs remaniements de son ou de ses gouvernement(s). Journalistes et commentateurs, enthousiastes (quelques-uns) ou féroces (la plupart), ont cru que les (ou des ?) choses changeaient ou allaient changer ou changeraient. Les naïfs ! Un remaniement ministériel, ce sont des noms écrits sur une feuille, noms de personnes dont certaines changent d’affectation, d’autres disparaissent, d’autres en fin apparaissent au grand jour, mais ce n’est qu’une liste provisoire, qui peut être modifiée à n’importe quel moment, suivant les humeurs de l’auteur de la liste. Naguère, la feuille était imprimée ; il fallait sans cesse la corriger avant de la rendre publique ; aujourd’hui, l’informatique a transformé en jeu d’enfant les remaniements que l’on y apporte.

06 juillet 2009

Caïd

 

 

 

La langue arabe et de l’islam a transmis au français des joyaux sans prix qui, de toute évidence, attestent une très haute et très brillante civilisation, tels matraque, séide, ramdam, brêle, djihad, niqab, hidjab, charia, burqa, dhimmi, raïs, etc., mots qui expriment tous la force brutale, des pulsions de mort, la servilité des femmes, l’exaltation virile de petits chefaillons. Caïd est de ceux-là. En arabe, c’est qa’id, qui a pour sens (évidemment) « chef ». Il est attesté au XIIIe siècle sous les formes auquaïse et caïte, « chef militaire, haut fonctionnaire musulman », emprunté de l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alcaide, « commandant d’une forteresse ».

Le mot est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où il est tenu pour spécifique de réalités propres aux pays arabes : « titre, dans les États barbaresques, des gouverneurs de provinces ou de villes, des chefs militaires ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il entre à compter de la septième édition (1878-79), il désigne une réalité propre aux arabes, qui n’a pas d’existence en France ou en Europe : « il se dit chez les Arabes d’un gouverneur de province ou de ville, d’un chef militaire » (1879) ; « gouverneur de province ou de ville chez les Arabes » (1932-35). Dans les dictionnaires plus récents, la définition s’affine : la fonction ou le titre de caïd est ou serait limité(e) à l’Afrique du Nord. Il n’y aurait pas de caïd au Levant ou, pour en employer les mots bien pensants, au Machrek ! Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est « en Afrique du Nord, un notable qui cumule des fonctions administratives, judiciaires, financières » et / ou un « chef de tribu(s) » et, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est, « dans les pays d’Afrique du Nord, un chef de tribu ayant des attributions militaires, fiscales et judiciaires ». Le caïd ne se contente pas d’être chef, il faut qu’il soit chef en tout et que rien, pas même un kopeck ou un hidjab de femme, ne puisse lui échapper.

Une réalité qui atteste de si hautes valeurs morales, humaines ou politiques a fasciné les Français, surtout les mauvais esprits et les mal pensants, qui ont importé ce mot, en même temps que les ressortissants d’Afrique du Nord établissaient en France des colonies, pour désigner un personnage important, mauvais garçon ou chef de bande. Les rédacteurs du Trésor de la langue française le mentionnent, au sens de chef et de personnage important de la société (synonymes ponte, huile), comme argotique (ainsi dans les emplois les caïds du milieu, les caïds du marché noir, un gros caïd de la S.N.C.F.). Les académiciens (neuvième édition) distinguent l’emploi populaire (« personne jouissant d’une grande autorité, figure remarquable dans un milieu déterminé », un caïd de l'industrie) de l’emploi argotique (« chef de bande » ; un caïd de la drogue, de la prostitution ; se prendre pour un caïd, jouer les caïds), lequel est mentionné comme populaire ou familier dans le TLF : « homme qui s’impose avec dureté » : faire son caïd.

Voilà comment ce monument de la culture arabo-islamique a colonisé la nouvelle langue française, et surtout dans la langue des « banlieues », où prospèrent les caïds de toute taille, petits et grands. Cela ne serait rien si, à ce nom arabe qa’id, « chef », n’était pas lié cet autre nom, qui en est dérivé, al qa’ida, le quartier général, le QG, la base où règne(nt) un ou des caïds, petits et grands et mêmes très grands, caïds de caïds, divers et barbus, djellabaïsés et enturbannés, dont la très haute culture, importée de là-bas, fait la « diversité » de la France nouvelle.

 

 

 

04 juillet 2009

Pointille

De ce nom, emprunté de l’italien puntiglio (« point de détail auquel s’attache celui qui est obsédé par son honneur ; obstination »), attesté au milieu du XVIe siècle sous les formes punctile, poinctille, pontille, et dont sont dérivés le verbe pointiller (« chicaner », aujourd’hui tenu pour vieilli par les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94) et l’adjectif pointilleux (le seul de ces trois mots qui soit d’un usage courant de nos jours), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) regrette que « l’Académie l’a rayé, à tort, de son dictionnaire » (en fait, il figure dans les éditions de 1694, 1718, 1740 et 1879, ressuscité sans doute par Littré, et il disparait de celles de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) et il juge que « l’on peut très bien (en) user », puisqu’il « a été employé par de bons auteurs » et qu’on « l’entend encore dans la conversation ».

Dans la langue des XVIe et XVIIe siècles, il a pour seul sens « chose vaine et légère qui n’a point de solidité » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) et « vaine subtilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est dans ce sens qu’il est employé par Montaigne (« il faut, à la mode d’une information judiciaire, confronter les témoins et recevoir les objets sur la preuve des pointilles de chaque accident »), Etienne Pasquier (« je ne vous ramenteray en ce lieu la noblesse de notre France, qui sur une pointille d’honneur fait état de perdre la vie »), Brantôme (« c’était le capitaine du monde qui entendait mieux les querelles et leurs pointilles, et qui savait les mieux vider et démêler »), Du Vair (« cela était bon au premier âge de la jurisprudence romaine, pleine de pointilles et de finesses, de formules scrupuleuses, de paroles mystérieuses »)… Cotgrave (Dictionarie of French and English Tongues, 1611) glose pointille par ces mots anglais : a prickle, or prickle; a little nice point; the smallest, or slightest matter that may be.

Un des deux exemples cités par Furetière pour illustrer les emplois de pointille, à savoir « la chicane consiste en pointilles », laisse entrevoir le développement par métonymie d’un second sens, le seul que les académiciens relèvent en 1694 (« contestation, dispute sur un sujet fort léger, de rien, etc. L’affaire ne roule que sur une pointille ; ce sont des pointilles perpétuelles ») et qui, dans les deux éditions suivantes (1718, 1740), complète le premier sens : « sujet très léger, chose de néant » et « contestation, dispute sur un sujet fort léger, sur un sujet de rien, etc. » Cette évolution sémantique n’a rien d’étonnant : les pointilles ne se réglant plus par des duels, elles ont été portées devant les tribunaux. La mort pouvait en résulter ; la ruine a été la nouvelle issue. Pourtant, le mot disparait du Dictionnaire de l’Académie française pendant plus d’un siècle. Barré le réintroduit dans le Complément de 1842, où il n’a que le premier sens, celui qu’y donne Furetière, l’emploi du passé composé dans la définition laissant entendre qu’il serait sorti de l’usage : « il s’est dit d’une vaine subtilité, d’un motif futile ». A la différence de Barré, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève que le second sens : « contestation, dispute sur un sujet fort léger », qu’il illustre d’extraits d’écrivains du XVIIe siècle, dans lesquels pointille a, semble-t-il, plutôt le sens de « chose légère et vaine » que de « contestation » ou de « chicane » ; ainsi Retz (« il y a autant de faiblesse que d’imprudence à sacrifier les grands et solides intérêts à des pointilles de gloire »), Colbert (« à l’égard de la signature que vous voulez donner à vos commis par la raison que vous ne pouvez signer avec un commissaire particulier, je ne suis pas de votre avis, parce que ces pointilles d’honneur ne me semblent pas convenir au bien du service »), Bossuet (c’est une pointille indigne de théologiens de contester la réserve de la communion pour les malades, puisqu’on demeure d’accord de celle qu’on en faisait durant la santé »), Saint-Simon (« les vétilles, les pointilles de toute espèce d’exactitude et de précision faisaient moins aimer Maupertuis »). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est précédé de la mention vieux, mais il est suivi des deux sens qu’il a eus dans l’ancienne langue française : « chose, sujet léger ou de peu d’importance » et « dispute, chicane sur des bagatelles » ; les exemples étant tirés de la septième édition (1878-79) du Dictionnaire de l’Académie française.

03 juillet 2009

Ergoter



Ce verbe, dérivé du mot latin ergo, est attesté dès le XIIIe siècle, qui a été, en France, le grand siècle de l’Université de Paris. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en explique l’étymologie, en se référant aux hypothèses de l’érudit du XVIIe siècle, Gilles Ménage, rendu célèbre par Molière (il serait le Vadius des Femmes savantes) : « d’après Ménage, approuvé par Diez, (ergoter a pour étymologie) ergo, « donc », à cause que ce mot revenait sans cesse dans les disputes scolastiques ».

Dans tous les emplois, le sens en est défavorable : « péjoratif », précisent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), et cela dès la première attestation. En fait, les anciens usagers de la langue ont tenté, en dérivant ergoter du mot latin ergo, de saisir l’essence, sinon de l’université, du moins de la dispute ou du débat universitaire. C’est « quereller » (XIIIe siècle) et « chicaner par des raisonnements captieux » ou « trouver à redire » (XVIe siècle : « on eut de la peine à faire taire deux simples femmes qui ergotaient l’une contre l’autre ». Nicot (Le Thresor de la langue francoyse, 1606) exprime clairement dans la définition qu’il en donne le mépris attaché, non pas à ce verbe, mais au procès que ce verbe désigne : « aucuns le tirent de cette diction illative ergo, qui est usitée au sceller d’un argument, et ne lui donnent signification propre aucune, ains (mais) métaphorique sans plus, pour débattre et escrimer ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) va dans le même sens : « pointiller (id est chicaner), contester mal à propos et avec importunité, chicaner dans la dispute » (exemple : « il est importun, il ne fait qu’ergoter ») et « il signifie figurément trouver à redire à tout » (il ergote sur toutes choses). Le verbe, est-il précisé dans plusieurs éditions, « est familier ». Celle de la neuvième édition (en cours de publication) exprime plus explicitement encore le mépris dans lequel est tenu le fait d’ergoter : « discuter longuement sur des futilités, des vétilles ; contester, chicaner sans cesse au cours d’une discussion ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française : « contredire quelqu’un avec une obstination lassante sur des minuties en lui opposant des arguments excessivement subtils et captieux ».

Les dérivés de ce verbe, que ce soit le verbe, plus péjoratif encore, ergotiller ou les noms ergotage, ergoterie, ergotement, ergotisation, ergotisme, ergoterie, attestent, s’il en était besoin, le peu de cas que fait la langue des réalités que l’on appelait jadis dans l’Université dispute et que l’on nomme aujourd’hui débat, lesquelles sont trop souvent les seules à illustrer la vie de l’esprit dans les universités de France.  

24 juin 2009

Statistique

C’est l’économiste allemand du XVIIIe siècle, Achenwall (1719-1772), qui a fabriqué Statistik, à partir du nom italien statista, désignant un homme d’État. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) évoque le fait en ces termes : « Achenwall, qui vivait vers la fin du milieu du XVIIIe siècle ( ?), est généralement considéré comme le premier écrivain systématique sur la statistique, et on dit que c’est lui qui lui a donné son nom actuel ». La formation à partir « d’homme d’Etat » en italien indique que, pour Achenwall, statistique a un sens singulier, qu’il a perdu de nos jours : c’est l’ensemble des connaissances que doit posséder un homme d’État pour gouverner ou, comme le note Malte-Brun (Précis de géographie universelle) « la branche de la géographie politique » (« que, d’après les Allemands, nous nommons statistique »).

En français, ce mot emprunté de l’allemand est attesté en 1785. Le XIXe siècle étant le siècle de la science et du social, la statistique ne pouvait pas demeurer cet ensemble de connaissances propres à un chef d’Etat ; elle est donc devenue une science, une science de l’Etat d’abord, avant de devenir une science du social ou une science sociale, peu importe ; en tout cas, une science moderne, parfaitement en accord avec son temps. C’est ce qu’exprime Letronne (1787-1848), membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : « la statistique, qui expose l’état des productions, des consommations, des ressources d’un État, à une époque donnée, est une science toute nouvelle ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35) : « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » (la statistique est une science nouvelle ; la statistique fournit des matériaux à l'économie politique). Le mot désigne aussi la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » (la statistique de la France ; la statistique du département de la Seine). Les académiciens ajoutent qu’il « s’emploie aussi adjectivement » (description statistique du département du Rhône ; mémoires statistiques ; connaissances statistiques). Ce dernier exemple condense l’évolution sémantique du mot en un peu plus d’un demi-siècle : la statistique était un ensemble de connaissances ; elle est désormais l’objet de la connaissance (« connaissances statistiques »).

En 1785, le mot est employé en français pour la première fois par Bachaumont (Mémoires secrets) dans un sens différent de celui qu’y donnait Achenwall. Elle n’est pas l’ensemble des connaissances nécessaires au (bon) gouvernement d’un pays, mais « l’étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques », comme l’atteste cet extrait : « les économistes ont créé un mot pour désigner la science de cette partie de l’économie politique (à savoir les dénombrements), et l’appellent statistique ».Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à intégrer à la définition de la statistique cette nouvelle conception. C’est une science de l’Etat (« science qui a pour but de faire connaître l’étendue, la population, les ressources agricoles et industrielles d’un État ») et la description d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc., comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais c’est aussi comme chez Bachaumont une science des dénombrements : « plus généralement, science des dénombrements et de leurs conséquences ». Aussi s’applique-t-elle à d’autres réalités que l’Etat ; par exemple à l’épidémiologie : « statistique médicale, dénombrement de faits se rapportant aux morts, naissances, maladies, épidémies », ou à la métallurgie : « des recherches statistiques sur l’état actuel du travail de tous les métaux dans les ateliers français ». Ce dernier sens est intégré à l’article statistique de la septième édition du DAF (1879) : « il se dit aussi de la partie de cette science qui consiste à dénombrer les faits et à en tirer des conséquences » et illustré de l’exemple cité par Littré : « statistique  médicale, dénombrement de faits relatifs aux morts, naissances, maladies, épidémies ».

La dimension sociale de la statistique est exprimée explicitement dans les dictionnaires du XXe siècle. Le premier sens relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est celui de la science du social : « terme didactique, science qui a pour objet de recueillir et de dénombrer les divers faits de la vie sociale » (statistique des naissances, des mariages, des divorces ; médicale ; de la criminalité). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce même sens (« ensemble de données numériques, généralement analysées et interprétées, concernant une catégorie de faits » ; statistique annuelle, périodique ; criminelle, démographique, économique, électorale, financière, officielle ; de production ; de l'état-civil) n’est plus glosé par le terme science. Ces données numériques se rapportent à des faits, sociaux pour la quasi-totalité d’entre eux, mais elles ne forment plus une science à proprement parler. Cela ne signifie pas que la statistique ne soit plus une science – bien au contraire. Les rédacteurs du TLF en distinguent deux. La première (« étude méthodique des faits économiques et sociaux par des classements, des inventaires chiffrés, des recensements, etc. ») est délaissée et ce sens-là est tenu pour vieilli. La seconde est en pleine expansion. C’est la « branche des mathématiques ayant pour objet l’analyse (généralement non exhaustive) et l’interprétation de données quantifiables » (statistique descriptive, statistique mathématique, statistique quantique ou « mode de distribution d’un ensemble de particules en fonction de leur énergie » ; statistique de Bose-Einstein ; statistique de Fermi-Dirac ou « ensemble de lois selon (...) lesquelles il ne peut y avoir plusieurs particules dans le même état quantique »). 

A la fin du XVIIIe siècle, quand le mot a été formé, la modernité s’esquissait. La statistique était une technique de gouvernement et une science des dénombrements. A la fin du XXe siècle, cette ambivalence maintenue s’exprime dans des termes nouveaux : ce n’est plus un ensemble de connaissances nécessaires pour bien gouverner, mais des données et des techniques pour contrôler la vie sociale ; ce n’est plus la science qui établit les dénombrements, mais celle qui analyse les données exprimées en quantités. Quoi qu’il en soit de l’objet de cette science, l’objectif est le même : il est de contrôler les hommes et de faire en sorte que les individus ne puissent pas passer à travers les mailles du vaste filet social qui les enserre tous.

22 juin 2009

Portioncule

 

 

 

Ce mot étrange est écrit parfois portiuncule : ainsi, gravée en lettres dorées sur une plaque de marbre apposée dans une chapelle désaffectée, cette inscription « indulgence plénière de la portiuncule, etc. », suivie du nom d’un pape et d’une date (dans les années 1840). Il est attesté à compter du XIIIe siècle, d’abord au sens de « (petite) part de nourriture », puis de « portion », comme dans cet exemple « cette petite portioncule de l’humanité », enfin dans le sens religieux : « indulgence accordée en 1221 à la prière de saint François d’Assise, par le pape Honorius III, à une église qui existait sur le champ dit portioncule appartenant aux bénédictins du Mont-Sublac près d’Assise et étendue depuis à d’autres églises » (parmi lesquelles la chapelle mentionnée ci-dessus), comme dans cet exemple de 1693 : « Quant au petit héritage de la portiuncule que lesdits religieux nous ont demandé... » ou dans le Dictionarie of French and English Tongues de Cotgrave (1611) : « an indulgence obtained by S. Francis, of the Virgin Mary, for the remission of all the sinnes ». L’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie (1751-65) est plus précis : « (nom de lieu et Histoire ecclésiastique) la première maison de l’ordre de St. François fondée par lui-même, près d’Assise, dans le duché de Spolete en Italie. N’ayant pas de quoi loger ceux qui désiraient se joindre à lui et à ses douze premiers disciples, il demanda aux Bénédictins l’église de la Portioncule, la plus pauvre de ces quartiers, et qu’il avait autrefois réparée. Elle lui fut accordée. Il s’y établit, et cette maison devint la pépinière de toute la nombreuse race des frères Mineurs. On dit que l’indulgence de la Portioncule a été accordée à St. François par Jésus-Christ même », ce qui amène le rédacteur (agnostique ?) de cet article à conclure par cette chute ironique : « et on écrit tant d’autres fables qu’on aurait tort de douter de celle-ci ».

Dans les sixième et septième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1879), portioncule n’est suivi que du sens profane « petite portion » et de la remarque « il est peu usité ». Le sens religieux oublié est exposé dans le Complément de Barré (1842) : « (hist. ecclésiastique) nom de la première maison de l’ordre de Saint-François, fondée par ce saint lui-même, près d’Assise, dans le duché de Spolète ; indulgence de la portioncule s’est dit d’une indulgence accordée à saint François, selon une légende, par Jésus-Christ qui apparut à ce saint ». Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il se contente d’ajouter au sens profane « petite portion » le nom propre du lieu où Saint-François établit son ordre : « nom de la première maison de l’ordre de Saint-François, fondée par lui-même près d’Assise ». L’article de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) suit assez fidèlement Littré : « Petite portion. Il n’est guère usité que pour désigner la première maison de saint François et de ses compagnons aux environs d’Assise, sur laquelle s'élève aujourd’hui un sanctuaire » (exemple : l’église de la Portioncule ; l’indulgence de la Portioncule), la référence à l’indulgence apparaissant dans les exemples.

La modernité, on le sait, n’a que faire de l’histoire de l’Eglise, de théologie, de religion (sauf quand la religion est islamique), de Saint François d’Assise qui parlait aux oiseaux, des indulgences, dont elle ignore tout, y préférant la déesse tolérance. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il n’y a pas d’entrée portioncule. Le  mot, défini dans l’article portion, est amputé des sens religieux. La portioncule est une petite portion ou une très petite pièce, comme dans cet extrait de Gide : « La bibliothèque (...) est composée de deux pièces (...) : une, très exiguë (...) où travaille M. Floche (...). La seconde pièce est vaste (...). Sans m’écarter de la table devant laquelle j’étais assis, je pouvais distinguer M. Floche dans sa portioncule » (Isabelle, 1911). Il est évident que Gide, quoiqu’il fût protestant, connait la vie de Saint-François ; il n’ignore rien de ces indulgences papales qui l’amusaient ; il sait ce que désigne portioncule. Il n’emploie pas ce mot au hasard, mais par allusion ironique à Saint-François. Or, les rédacteurs du TLF, en n’exposant pas le sens religieux, n’aident pas leurs lecteurs à comprendre le sens de l’extrait que, pourtant, ils citent.

Pour comprendre ce qu’est cette indulgence, il faut consulter les dictionnaires de théologie ou les ouvrages qui traitent d’histoire de l’Eglise. Ainsi, cet extrait : « L’indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ou encore du saint Pardon est cette indulgence plénière, que l’on peut gagner, toties quoties, moyennant les conditions requises, par la visite faite du 1er août à midi au 2 août à minuit de tout oratoire public à qui cette faveur a été accordée par privilège apostolique (…) Toute personne désireuse de gagner cette indulgence doit observer les conditions suivantes : la confession, la communion, les prières aux intentions du Saint Pontife qui doivent être six Pater, Ave et Gloria, renouvelées à chaque visite pour gagner chaque fois l’indulgence, la visite à une église ou chapelle dotée du privilège »…

Ou encore cet autre extrait sur l’origine de l’indulgence de la portioncule : « En ce temps-là, le saint Patriarche (Saint François) habitait une pauvre cellule contiguë à la chapelle qu’il avait restaurée lui-même et qui lui fut toujours si chère. Cette chapelle portait le nom de Sainte Marie des Anges et aussi de La Portioncule. Une nuit de l'été de 1216, le Saint, à genoux dans sa cellule, un crucifix dans les mains, priait de toute son âme pour la conversion des pécheurs. Tout-à-coup, il entendit une voix intérieure qui lui disait : « François, lève-toi sans retard, et rends-toi à la chapelle ! » Le Saint obéit aussitôt. Ô merveille ! Jésus et Marie étaient là, environnés d’une multitude d’Anges. Et tandis qu’il restait prosterné dans l’adoration la plus affectueuse, « François, lui dit Jésus, je sais avec quelle ardeur tu t’emploies, avec tes frères, au salut des âmes. Demande donc pour elles et pour ma gloire une grâce de choix ; je te l’accorderai en récompense de ton zèle ». Alors le Saint se leva, en proie à une vive émotion : « Ô Dieu trois fois saint, s »écria-t-il, je ne suis que cendre, poussière et péché. Mais puisque j'ai trouvé grâce devant vous, écoutez l’humble requête que je vous adresse, par l’entremise de Marie votre Mère ; que tous ceux qui, contrits et confessés, viendront dans cette église, obtiennent la rémission totale de leurs péchés et de la peine due à ces péchés ». Tandis que Marie souriait, Jésus répondit : « François, la faveur que tu me demandes est extraordinaire. Je te l’accorde cependant, mais qu’elle soit approuvée par le Chef de mon Église, à qui j’ai confié le pouvoir de lier et de délier sur la terre ». François se mit en route pour Pérouse où se trouvait le Souverain Pontifie Honorius III nouvellement élu (18 juillet 1216). A cette époque, une indulgence plénière était une faveur si rare que le Pape hésita d’abord, essayant le limiter la concession à une indulgence partielle. « Cher fils, dit-il à François, combien d’années demandes-tu ? - Mais Très Saint Père, ce ne sont pas des années que je demande, mais des âmes ! - Que veux-tu dire ? » reprit Honorius III. Et le Séraphique Apôtre de s'écrier avec chaleur : « Ce que j'implore, Très Saint Père, c'est la rémission totale des péchés et de la peine qui leur est due ». Comment résister à une si ardente supplication ? Reprenant donc les mêmes paroles de Notre-Seigneur à son serviteur : « François, répondit le Pape avec émotion, ce que tu me demandes est bien grand, mais je te l’accorde ». Quelques temps après, Honorius III décidait que cette indulgence serait perpétuelle, et fixée chaque année au 1er et 2 août, depuis les deuxièmes Vêpres de Saint-Pierre-aux-Liens jusqu’au coucher du soleil du jour suivant. C’est ce qu’on appelle l’Indulgence de la Portioncule ou du Pardon d’Assise ».

N’est-elle pas belle cette fable ? Elle vaut largement celles qu’ont gobées et que gobent encore, en dépit de la Modernité, du Progrès, de la Science, du lave-vaisselle 5 programmes et des Spoutniks, etc. des centaines de millions de gogos sur le communisme, le socialisme national, le socialisme tout court, l’islam.

 

 

21 juin 2009

Citateur

Ce nom, dérivé du verbe citer et en concurrence avec citeur, moins fréquent encore, est attesté en 1696 chez Bayle et en 1708, dans une réédition sauvage du Dictionnaire universel de Furetière (1690), au sens de « compilateur ». Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais dans deux éditions seulement, la sixième (1832-35) et la septième (1879), et défini ainsi : « celui qui cite habituellement, dans sa conversation ou dans ses écrits », les académiciens notant « qu’il est peu usité ». Dans le Complément (1842) du DAF, le mot est cité dans la définition du nom fragment : « fragment pur (philologie) se dit, chez les jurisconsultes, d’un fragment tiré de l’ouvrage même d’un auteur, par opposition aux fragments empruntés à un citateur ou à un commentateur ».

A la définition du DAF (« celui qui habituellement fait des citations dans sa conversation ou dans ses écrits »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute la remarque suivante : « titre de livres contenant des recueils de citations ». Au XIXe siècle, ont été publiés au moins trois livres portant ce titre : Le Citateur de Pigault-Lebrun (1803), Le Citateur dramatique de Gallois Léonard (1829) et Le Petit Citateur de Jules Choux (1869, « notes érotiques et pornographiques »). Dans ces ouvrages, il est fait un usage singulier de la citation, les auteurs citant de grands écrivains de l’Antiquité ou du passé, Lucrèce ou Voltaire par exemple, pour attaquer par ce biais-là la religion, les tyrans, les prêtres, la censure, la morale, à l’abri derrière ces autorités incontestables. Pigault-Lebrun met en exergue de son ouvrage cette phrase insolente : « Notre crédulité fait toute leur science ».  

L’usage de la citation ne s’est pas perdu. Les grands auteurs sont toujours cités à foison, et il se publie encore des ouvrages composés entièrement de fragments écrits par d’autres, l’auteur se contentant de recueillir les citations des autres. Ces façons de faire ont pour nom centons ou patchworks. Roland Barthes en a écrit un dans les années 1970 : Fragments d’un discours amoureux, mais il n’en pas été baptisé pour autant de citateur, mot qui, peu à peu, tombe en désuétude. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il n’y est pas consacré d’entrée. Le mot est défini dans l’article citer : « citateur, trice, citeur, euse, substantif, personne qui cite toujours, qui fait de nombreuses et fréquentes citations dans ses paroles ou dans ses écrits ». Le mythe de l’originalité a sans doute accéléré l’oubli du mot, les citateurs étant souvent méprisés, comme dans cet extrait de Léautaud (1943) : « Je ne lis pas un livre pour y trouver un citateur perpétuel, un arrangeur de textes ».

 


19 juin 2009

Indo-européen

 

Cet adjectif et nom, composé de l’élément indo et de l’adjectif européen, sans doute d’après l’anglais indo-european (1813), est attesté en 1836 dans une lettre adressée à Schlegel sur l’affinité des langues celtiques avec le sanscrit. On le retrouve en allemand sous la forme indoeuropäisch et plus fréquemment sous la forme indogermanisch, ce qu’il y a d’européen dans ces langues se ramenant au germanique. Il est vrai que la catégorie d’indo-européen a été, pour les linguistes germaniques, une façon d’afficher leur fierté ethnique ou nationale, et souvent même le sentiment qui leur faisait tenir leur langue pour supérieure à toutes les autres, prenant ainsi leur revanche sur plusieurs siècles d’abaissement ou de mépris.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le seul adjectif comme un terme de géographie en relation avec deux continents ou parties de continents : « qui commence à l’Inde et finit à l’Europe inclusivement ». L’exemple qui illustre ce sens se rapporte aux langues : « langues indo-européennes, langues qui, se ressemblant par une foule de radicaux et par la grammaire, comprennent, en allant de l’orient à l’occident, le sanscrit, avec ses dérivés pracrit, pâli, etc. l’arménien, les langues slaves, les langues germaniques, le grec, le latin et le celtique ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent d’abord le nom, puis l’adjectif. Du nom, ils exposent le sens technique – c’est-à-dire celui qui est en usage chez les meilleurs linguistes : « substantif masculin singulier, idiome restitué qui est à l’origine de la plupart des langues d’Europe et d’Asie » (exemple : l’unité linguistique qu’on appelle indo-européen et qui atteste une certaine unité de civilisation a dû de tout temps comporter des divisions dialectales, 1952 : ce n’est pas l’idiome restitué qui est à l’origine des langues d’Europe et d’Asie, mais un idiome dont on suppose qu’il a été à l’origine de ces langues et qui, pour cela, a été restitué), alors que l’adjectif a pour sens « relatif à cet idiome » (la famille indo-européenne ; les langues indo-européennes présentent dans leur développement certaines tendances communes aboutissant à des transformations analogues). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) exposent ces deux sens, à peu près dans les mêmes termes que les rédacteurs du TLF : « adjectif, qui concerne une famille de langues répandues en Europe et en Asie » (le grec, le latin, le sanscrit, les langues romanes, germaniques, slaves, iraniennes sont des langues indo-européennes) et « nom commun, l’indo-européen, la langue mère dont ces langues seraient issues ».

Les rédacteurs de ces deux dictionnaires signalent aussi l’emploi de ce nom et adjectif pour désigner des personnes. Dans le TLF, cet emploi serait propre à l’ethnographie : « adjectif et substantif (parfois avec une majuscule), le plus souvent masculin pluriel, (celui ou ceux) qui a (ont) parlé cette langue » (la langue des Indo-Européens se scinda donc, elle aussi, et il en résulta divers idiomes qui allèrent se différenciant peu à peu), alors que les académiciens ne le restreignent à aucun domaine : « les Indo-Européens, nom donné aux peuples inconnus qu’on suppose avoir parlé cette langue mère, et qui auraient légué aux peuples de l’Antiquité parlant ces langues certains traits de civilisation ». La définition est minimale (« celui qui a parlé l’indo-européen », « idiome restitué », est-il précisé), ou elle est exprimée avec des termes qui trahissent une prudence extrême : « peuples inconnus », « on suppose » (qu’ils ont parlé cette langue) et le conditionnel « auraient légué ». Le terrain, on l’a compris, est miné. Les lexicographes font donc l’autruche. Ils taisent le problème plutôt que de le dire. Le non-dit est préféré à l’expression franche et directe. Pourtant, les rédacteurs du TLF y font référence, mais prudemment, par un détour, se contentant de citer, après avoir exposé la définition ethnographique d’indo-européen, la remarque faite par un lexicographe en 1968 : « au lieu du terme indo-européen, on rencontre fréquemment au XIXe siècle celui d’aryen ». Le tabou est lâché : c’est aryen qu'il ne faut pas dire. En effet, la découverte des langues indo-européennes a suscité les théories raciales sur les aryens, ancêtres supposés des Européens et surtout des peuples germaniques, et elle a alimenté les délires sur la race aryenne, qui serait, d’après ceux qui en étaient, les allemands surtout, évidemment supérieure à toutes les autres. La théorie elle-même est sans doute fausse et l’utilisation qui en a été faite est criminelle, mais cela ne justifie pas que cet aspect-là de la linguistique, à savoir les liens qu’elle a établis entre les races et les langues, soit gommé ou tu.

Quoi qu’il en soit, avant la seconde guerre mondiale (et non, comme il est dit dans la remarque ci-dessus, au XIXe siècle), la chose était dite sans ambages. Le mot indo-européen entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, dans la huitième édition, la seule édition publiée au XXe siècle. La voici : « il se dit d’une famille de peuples de race aryenne qui se sont répandus entre l’Inde et l’extrémité de l’Europe » (la race indo-européenne) et « il se dit aussi des langues parlées par cette famille des peuples » (langues indo-européennes). Ce n’est pas parce que la race aryenne, dont il est question dans cette définition, est imaginaire qu’il faut effacer dans les dictionnaires et dans la langue toute trace des imaginations de nos ancêtres, d’autant plus que les Français n’ont pas participé, sauf quelques individus, à la fureur criminelle des socialistes nationaux allemands, ni à celle des socialistes internationaux.

10 juin 2009

Rémission

En latin, remissio a plusieurs sens : « action de renvoyer ; action de détendre (remissio animi, remissio laboris), de relâcher, affaiblissement d’un mal ; abandon, remise d’une peine, d’un impôt (poenae remissio, remissio tributi) » et, chez Ambroise, dans le latin d’église, remissio peccatorum, « pardon, rémission des péchés ».

Le premier sens attesté en français, dès le début du XIIe siècle, est le sens chrétien : « action de remettre (les péchés) » (remissiun des pecchiez). Les auteurs de dictionnaires relèvent tous, sauf Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680), en premier le sens chrétien ; Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Pardon d’une offense » (« on obtient à confesse la rémission de ses péchés ») ; les académiciens (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 : « Pardon ; la rémission des péchés ; obtenir de Dieu la rémission de ses péchés »). Dans la sixième, la septième, la huitième éditions (1832-35, 1878-79, 1932-35), il semble que ce premier sens perde de sa force et qu’il ne s’étende pas au-delà des contextes religieux : « il n’est usité, dans le sens de « pardon », qu’en termes de théologie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) place cette définition restreinte, « en termes de théologie, pardon », en troisième position après « indulgence, miséricorde d’une personne envers une autre » et « grâce faite à un coupable de la peine qui a été prononcée contre lui », définition qu’il illustre de ces extraits : « Jean était dans le désert, baptisant et prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés » (Saci) ; « Personne ne niera le fait public, que les pélagiens trouvèrent toute l’Église en possession de baptiser les petits enfants en la rémission des péchés » (Bossuet) ; « La pénitence obtient la rémission des péchés » (Massillon).

Il est une autre façon d’affaiblir ce sens religieux : c’est de le relativiser, en l’incluant dans une série de sens profanes, tous présents dans la Bible, comme le font les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), où rémission (critique sacrée) a, « dans l’Ecriture », les sens de « remise, relâchement, cession de dettes, de droits, d’impôts, élargissement, pardon » : « on sait que les Israélites à l’année du jubilé étaient par la loi affranchis de la servitude de leurs dettes et rentraient tous dans la possession de leurs biens » (Lévitique) ; « rémission se prend pour vacation des affaires, temps où l’on ne plaide point ; tels étaient les premiers du mois, les jours de fêtes et de sabbat » ; « ce terme est employé pour exemption de charges, d’impôts er de contributions » (Macchabées) et « pour élargissement, liberté de servitude » ; « rémission désigne encore, dans l’ancienne loi, l’abolition de la faute, ou de l’impureté cérémonielle, qui s’obtenait par des purifications, des offrandes, des sacrifices » ; « enfin rémission dans l’Evangile se prend pour celle du péché qui s’acquiert par un changement de vie ».

Il est vrai qu’au XIIIe siècle, est attesté le sens juridique (poenae remissio en latin), à savoir « remise de peine accordée à un coupable », tandis que le sens de « relâche » et le sens médical apparaissent au XVIe siècle. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ces sens : « rémission se dit aussi des lettres de grâce (…) que le Roi accorde à ceux qui ont fait quelque meurtre ou autre crime (…) ; elles sont scellées en cire verte en lacs de soie et sont adressées à tous présents et advenir » ; « il signifie aussi relâche, modération » (« ce médecin trouve quelque rémission à sa fièvre »), comme les académiciens en 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) ou les auteurs de L’Encyclopédie, qui relèvent, outre le sens médical et le sens juridique, un sens proprement scientifique : « en physique, il signifie la diminution de la puissance ou de l’efficacité de quelque qualité, par opposition à son augmentation, qu’on nomme intension », que Littré relève aussi : « terme de physique, affaiblissement, diminution d’intensité », tandis que les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) notent que, dans le sens juridique, rémission « est moins usité que grâce ». Le roi accordait une rémission de peines, comme Dieu ; le président de la République, une grâce, comme Dieu aussi. Les mots ont changé, mais la référence ultime, même si elle n’est jamais dite, reste la même.

Dans la NLF, ce que l’on constate, c’est le lent affaiblissement du sens chrétien, limité à la seule théologie catholique, et du sens juridique, lequel appartient, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), au « droit ancien » : « grâce faite à un coupable de la peine à laquelle il a été condamné », bien que le phénomène désigné, à savoir la dispense ou la réduction de peine, soit bien plus répandu dans le Modernistan qu’il ne l’était dans l’ancienne France. De fait, les sens de rémission qui survivent sont le sens médical (« atténuation temporaire des symptômes d’une maladie ou d’une manifestation pathologique », TLF) et le sens physique (« interruption temporaire, d’une durée variable, d’un phénomène quelconque », TLF). Tout se passe comme si M. Homais avait fait triompher, non seulement ses idées reçues, mais aussi sa propre langue.

 


06 juin 2009

Convivial

 

 

 

 

En latin, convivalis ou convivialis, traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par « de repas » ou « relatif aux repas » (fabulae convivales : « propos de table ») est dérivé des noms conviva, « convive », et convivium, « repas, festin », lesquels sont dérivés du verbe convivere, dont la traduction par M. Gaffiot fleure bon la convivialité modernissime actuelle des supporteurs de l’OM et des militants politiques : « vivre ensemble », « manger ensemble ».

L’adjectif français qui en est emprunté est attesté en 1541 dans une traduction de Suétone : « pour magnifier sa pompe conviviale faisait Caesar banquets somptueux et larges par les provinces » ; et en 1586 dans Vie d’Apulée : « entre les livres d’Apulée qui sont péris, l’on désire ceux-ci : Les questions conviviales ». Le sens en est « qui a rapport au banquet » ou « relatif au festin », comme dans cet extrait de 1612 : « bagatelles pythagoriques rapportées par Plutarque en ses questions conviviales » (Histoire de la Nouvelle France).

Aucun des lexicographes des XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles n’enregistre cet adjectif, que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme un « mot de Brillat-Savarin » (« des esclaves étaient spécialement attachés à chaque fonction conviviale, et ces fonctions étaient minutieusement distinguées »). C’est à tort qu’il est tenu pour un « mot » de ce gastronome. En revanche, Littré ne se trompe pas pour ce qui est d’en établir le sens : c’est le sens latin, « qui a rapport aux festins », sens qui est reproduit un siècle plus tard dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui a rapport aux festins, aux repas », comme dans cet extrait de Gobineau : « c’était de l’entretien convivial qu’ils avaient également faim et soif. (...). Ce fut Wilfrid Nore qui le premier mit le pied dans la voie menant aux confidences. Le dîner dans sa partie sérieuse était fini » (1874).

Jusque-là, l’adjectif conserve son sens plurimillénaire latin et ce n’est que dans les deux ou trois dernières décennies que convivial se détache des festins, et surtout des banquets et symposiums à l’antique, pour s’étendre à tout ce qui, dans quelque société que ce soit, se rapporte de près ou de loin, et plutôt de loin que de près, à la modernité ou à tout ce qui s’attache à elle : esprit, ambiance, atmosphère, relations, système, émissions de télé, etc. Jusque-là, les académiciens l’ont ignoré – peut-être pour de bonnes raisons. Le fait que, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, ils y consacrent un article pour en définir, non pas le sens antique, mais le sens moderne. Ce n’est plus « relatif aux festins », mais « qui est empreint de convivialité » (cf. la note consacrée à ce mot), sens illustré d’exemples qui trahissent éloquemment que la modernité consiste en un lent glissement d'une religion à une autre, toute immanente, la religion du vivre ensemble au sourire photogénique : une société conviviale, une atmosphère conviviale, des relations conviviales.

 


29 mai 2009

Ethnographie

 

 

Le mot, composé de deux éléments grecs, entre dans l’édition de 1819 du Dictionnaire universel de la langue française de Pierre Boiste (1765-1824). C’est sa première attestation en français. Dans les sixième et septième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1878-79), il est défini ainsi : « partie de la statistique qui a pour objet l’étude et la description des divers peuples ». La définition paraît étrange, surtout à cause de la référence à la statistique, laquelle, il est vrai, était tenue au début du XIXe siècle, pour la « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » et aussi pour la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » : autrement dit, l’ethnographie est ou serait une statistique qui prend pour objet les divers peuples de la terre. Dans le Complément (1842) à la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, œuvre de M. Barré, l’ethnographie est rangée dans la philosophie et elle est considérée par Ampère comme de « l’ethnologie élémentaire ». Ce n’est plus la science qui a pour objet des peuples, mais la « connaissance des lieux habités par les nations aux différentes époques de leur histoire ». Ces hésitations et fluctuations trahissent le statut mal assuré de l’ethnographie, qui en est encore, en 1850, aux balbutiements et dont l’invention coïncide avec l’émergence de la science comme l’ersatz religieux des modernes et surtout avec l’extension de la civilisation européenne au monde entier. Au fil des décennies, les auteurs de dictionnaires comprennent de mieux en mieux les buts et les objets de cette science ; ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « science qui a pour objet l’étude et la description des divers peuples » ; les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : « science qui traite des différents peuples, de leurs mœurs, coutumes, religions, langage ».

Peu à peu, l’ethnographie perd dans les dictionnaires son statut de science, au profit de l’ethnologie ou de l’anthropologie, comme en témoigne l’article ethnographie du Trésor de la langue française (1971-94) : « étude descriptive et analytique, sur le terrain, des mœurs, des coutumes de populations déterminées, particulièrement des populations primitives » ou le Traité de sociologie : « l’ethnographie » exige le travail « sur le terrain », l’observation directe, voire la participation de l’enquêteur » (1967) – ce dont prennent acte les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du DAF) : « étude et description des usages, coutumes, croyances des divers groupes humains ». Elle n’est plus la science qu’elle fut ; elle est une simple étude et une banale description, comme en font chaque jour les milliers de bureaux d’étude (en x domaines) installés en France. Elle était une affaire de savants, elle est du ressort des techniciens ; elle était arrogante, elle est humble. Le lent et imperceptible abaissement de l’ethnographie dessine une évolution qui réjouit les habiles et tous ceux qui tiennent, à juste titre, les prétendues « sciences humaines et sociales » (psys socs hum) pour de la pure idéologie de bazar et attendent le jour où les auteurs de dictionnaires ne les désigneront plus que comme des techniques de manipulation des faits ou de désinformation. Alors, les desservants de la science sociale, en rabattront peut-être de leur morgue et ne seront plus obligés d’intervenir dans les media à chaque seconde pour dire aux consommateurs d’images et de sons ce qu’il faut penser de ce que tout le monde ignore.

27 mai 2009

Proposant (e)



 

 

Le participe présent du verbe proposer est aussi un adjectif et un nom. Il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de d’Académie française (1762), mais il est absent des huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication). Il est possible que l’usage qu’en a fait récemment Mme Aubry, première secrétaire socialiste qui se définit comme une « force proposante », y donne une nouvelle vigueur et que, plongés dans ce bain de jouvence, proposant et proposante en ressortent tout vigoureux et dignes d’entrer à nouveau dans le panthéon lexicographique.

Il est enregistré comme nom masculin pour la première fois dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680), où il est défini ainsi : « terme qui se dit en parlant de jeunes théologiens de la Religion » (comprendre « de la religion réformée ») et illustré de ces exemples : « c’est un jeune homme qui étudie en théologie, qui propose des difficultés, qui en résout, soutient, argumente et fait tous les autres exercices qu’il faut faire pour se rendre capable d’être pasteur ; c’est un jeune proposant qui a de l’esprit ; à Monsieur un tel, proposant en théologie ». Mme Aubry fait tout ce qu’elle peut pour perdre les élections présidentielles : c’est une proposante en politique. Dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière, proposant a deux sens : « qui fait une offre, qui propose un dessein » (exemples : « on a fait voir au Conseil le dessein de la jonction des mers (le canal du Midi sans doute), le proposant (Riquet ?) demande telles et telles conditions » : « on a écouté les proposants d’un tel parti (mais ce n’était pas Mme Aubry), les enchérisseurs d’une telle ferme ») ; et : « (le nom) se dit aussi de ceux qu’on examine pour être reçus ministres dans la religion prétendue réformée » (exemple : « lorsqu’ils soutiennent des thèses de leur croyance, ils font la même chose que ceux qui soutiennent des thèses pour être reçus docteurs dans la vraie Eglise »). Cette définition et l’exemple qui l’illustre ne sont pas des modèles de neutralité ou d’impartialité. Prétendue (religion prétendue réformée) et vraie religion (le catholicisme) détonnent dans un dictionnaire universel, qui est aussi une encyclopédie. Furetière annonce les Lumières. On voit là de quelles Lumières il est l’avant-courrier – celles des luttes, des combats, des engagements, des partis pris, des illuminés et illuminations, etc. Lénine, Marx, Mao, Pol Pot, Trotski s’en sont réclamés : on comprend pourquoi. Seul de tous les lexicographes anciens ou modernes, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le premier sens, « celui qui propose », qu’il illustre de cet extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon : « ce corps (il s’agit des états généraux) n’est qu’un corps de plaignants, de remontrants, et, quand il plaît au roi de le lui permettre, un corps de proposants ».

Les académiciens, à compter de la quatrième édition, atténuent peu à peu ce que la définition de Furetière a de trop abrupt ou tranché : « jeune théologien de la Religion prétendue Réformée, qui étudie pour être pasteur » (1762, 1798), pour aboutir enfin, dans la sixième et la septième éditions (1832-35, 1878-79)  à une définition à peu près objective et sans passion : « jeune théologien de la religion protestante, qui étudie pour être pasteur ». Il est vrai qu’en 1787, Louis XVI, en signant l’édit de tolérance, a réintégré les protestants dans la nation française et que les passions religieuses se sont déplacées au XIXe siècle sur un autre terrain, celui de la nouvelle religion immanente et sociale, qui est devenue la ROOC, la Religion Officielle de l’Occident Contemporain.

Le nom est aux protestants, l’adjectif aux catholiques, qui ne pouvaient pas être en reste. Eux aussi, comme les protestants, ils ont leurs proposants – en fait des cardinaux proposants : « (l’adjectif) n’est usité que dans cette expression cardinal proposant, cardinal établi à la cour de Rome, pour recevoir la profession de foi de ceux qui sont nommés à des évêchés dans des pays d’obédience et pour les proposer aux autres cardinaux » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et septième éditions, 1832-35, 1878-79 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Cette définition ne se suffit pas à elle-même. Pour la comprendre, il faut consulter les articles obédience ou pays d’obédience et profession de foi d’évêques nommés dans des pays d’obédience. Heureusement, la disparition de proposant dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française interrompt ces consultations en cascade. Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils se contentent de reproduire la définition de cardinal proposant chez Littré et celle d’un dictionnaire des religions : « dans les Églises de la Réforme, candidat au ministère pastoral qui, après les études de théologie, accomplit le stage préparatoire au pastorat ».

Mme Aubry n’est ni candidate au pastorat, ni cardinal ou, en orthographe moderne, cardinale. La dernière définition relevée dans les dictionnaires actuels explique, ironiquement sans doute, ce qu’est un proposant ou une proposante dans la NLF dont font usage les socialistes, hommes et femmes. En médecine, un proposant est un « malade qui consulte le premier pour une affection génétique et qui déclenche une enquête génétique dans sa famille afin de déterminer le mode de transmission de cette affection » (Trésor de la langue française, qui reproduit la définition d’un dictionnaire de médecine publié chez Flammarion en 1975). On ne saurait mieux dire.

 

 

23 mai 2009

Fulgurance

 

 

 

Les modernes emploient volontiers le mot fulgurance dans un sens figuré à propos des artistes (mais les seuls rebelles, ce qui va de soi), des poètes (les seuls subversifs, évidemment), des visionnaires de tout genre et de toute espèce (les seuls qui comptent, bien entendu). Les poèmes de Rimbaud seraient pleins de fulgurances, et aussi ceux de Breton, d’Aragon, de Parménide, de Ronceraille, de Chrétien de Troyes, de Leconte de l’Isle, de Delille, et tous les tableaux de tous les barbouilleurs inconnus ou méconnus, sans parler des compositeurs, des rappeurs, des graphistes, des affichistes, etc.

Ce triomphe mérite bien une note insolente. Fulgurance, on s’en serait douté, est moderne – et même, si tant est que cela soit possible, hypermoderne, aidé en cela, il est vrai, par le vieux suffixe – ance, lequel, après trois siècles d’hibernation, s’est plongé au XXe siècle dans le bain de jouvence de la science. Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), non plus que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, bien qu’il soit attesté en 1866 au sens figuré « d’éclat semblable à celui de la foudre » (« une femme que poétise la fulgurance de sa mise ») et qu’il forme avec fulgurant, fulguration et le verbe fulgurer, attesté en 1854 et dont il est dérivé, un quatuor moderne. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le tiennent pour littéraire : « caractère de ce qui ressemble à l'éclair, particulièrement à son éclat » (« la fulgurance des météores illumine par instants la nuit », Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, 1939) et en relèvent deux emplois métaphoriques, dont celui de 1866 et celui-ci : « Révélation ! Clarté soudaine ! (...) J’étais aveuglé par sa fulgurance » (Richepin, poète, 1893), alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) définissent le mot en le référant à l’étymon latin fulgur « éclair » : « caractère de ce qui est fulgurant, de ce qui a l’éclat, le brillant de l’éclair ».

Pourtant, l’adjectif fulgurant, plus ancien, attesté à la fin du XVe siècle et emprunté du latin fulgurans (« faisant ou lançant des éclairs »), a conservé son sens propre originel « qui produit des éclairs », à côté des sens figurés attestés au XVIe siècle : « qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair et, par extension, intense et rapide » (« fièvres fulgurantes »). Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la septième édition (1879), où la définition est suivie des deux sens, propre (« accompagné, environné d’éclairs », une trombe fulgurante) et figuré (« en médecine, douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides »), les mêmes que ceux que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme didactique, environné d’éclairs » (exemples : « trombe fulgurante » ; « coups de tonnerre (…) accompagnés de décharges fulgurantes » ; et chez Hugo, au figuré : « la tête de Mirabeau avait une laideur grandiose, fulgurante ») et « terme de médecine : douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides, qui dépendent de lésions particulières de la moelle épinière ».

Didactique, science des orages, médecine, poésie : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès de fulgurant dans la langue moderne, comme l’attestent les emplois nouveaux relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « par extension, qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair » (lumière, épée, coloration, châle fulgurant) ; « au figuré, en parlant d’une expression d’un individu, particulièrement du regard » (regards fulgurants, beauté fulgurante) ; « domaine intellectuel ou moral : qui frappe l’imagination, l’esprit » (certitude, idée, passion, réponse, révélation fulgurante) ; « qui a la rapidité de l’éclair » (carrière fulgurante, apparition fulgurante de la peste, qu’y a-t-il de plus bref et de plus fulgurant que l’instant ?), exemples auxquels les académiciens ajoutent (DAF, neuvième édition) ceux-ci : intuition fulgurante, réplique fulgurante.

Jadis, il était entendu que l’éclair était un attribut de Zeus / Jupiter et que, en conséquence, la fulgurance caractérisait cette entité divine. La mythologie antique morte, l’homme moderne a récupéré la fulgurance pour en caractériser quelques objets manufacturés (épée, châle, coloration) ou pour en faire un de ses attributs : regards, beauté, carrière, idée, passion, certitude, réponse, réplique, intuition… Naguère, nos ancêtres croyaient dans le Dieu qui s’est fait homme. Les modernes ont renversé l’édifice : ils sont l’homme qui prend la place de Dieu ou qui s’empare de ce que possédaient en propre les anciens Dieux. Ce fut sans doute un des innombrables éclairs de leur génie : en somme leur fulgurance pour parler comme un commentateur de poèmes.

 

 

 

11 mai 2009

Matérialiser



Voilà un verbe moderne. Dérivé de l’adjectif latin materialis, il est attesté en 1748 dans un ouvrage philosophique de La Mettrie au titre prémonitoire, L’Homme machine : « les leibniziens ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l’âme » et chez Rousseau, dans l’Essai sur l’origine des langues : « dans ce siècle où l’on s’efforce de matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu’à la vertu ». Matérialiser, c’est réduire à de la matière ce qui n’est pas matériel et relève, par exemple, de l’esprit ou tenir l’âme pour de la matière ou (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « considérer comme matériel ».

En 1832-35, il est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « supposer matériel, considérer comme matériel ». Les exemples sont plus clairs que la définition : les idolâtres matérialisaient la divinité ; quelques philosophes matérialisent l’âme, l’esprit. Dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35), cet article est repris tel quel, cependant avec, dans la huitième édition, un second sens : « il signifie aussi rendre matériel ou simplement sensible » (L’artiste a voulu matérialiser cette idée), attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (« représenter sous une forme concrète »), et qui est glosé ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) : « rendre matériel, concret ou simplement sensible » (l’artiste a voulu matérialiser son idée ; matérialiser ses rêves ; emploi pronominal : ce projet a fini par se matérialiser), et « au participe passé, adjectivement, voie routière matérialisée, dont le tracé est signalé par des repères ». Ce sens est même devenu le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (le complément d’objet désigne une abstraction, une création de l’esprit ou quelque chose qui est conçu abstraitement), donner une forme concrètement sensible, représenter concrètement » (ses conceptions, une invocation, sa domination, les éléments de pensée, une abstraction, nos rêves). Le sens qui apparaît chez La Mettrie et Rousseau se maintient dans la langue moderne. Dans le Trésor de la langue française, les deux contextes où s’emploie encore matérialiser, au sens de « donner une nature matérielle » ou de « transformer en matière », sont le spiritisme et la philosophie, deux des piliers de la modernité. Pour un adepte du spiritisme, matérialiser, c’est « rendre visible et tangible l’esprit évoqué » ; pour un philosophe, c’est « mettre » un principe spirituel « au rang de la matière » (« matérialiser l’âme »). Ce verbe parvient au bout de son parcours quand il prend pour sens « rendre matérialistes des populations », c’est-à-dire quand ces populations deviennent des adeptes matérialistes de La Mettrie ou des « hommes machines », comme dans cet extrait, qui résume assez bien tout le programme moderne : « Leurs fins, les Soviétiques ne les cachent pas, et elles sont connues : il s’agit de matérialiser ces populations, de les attacher au système communiste, et pour cela, avant tout, de ruiner en elles le spiritualisme religieux » (1940).

10 mai 2009

Barbarisme et solécisme

Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). A la différence de la définition de solécisme qu’ils n’illustrent d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire), 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). En 1832-35 (sixième édition), la définition se présente comme suit : « Faute de langage qui consiste, soit à se servir de mots forgés ou altérés, comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif; ils réduirent pour ils réduisirent ; soit à donner aux mots un sens différent de celui qu’ils ont reçu de l’usage, comme il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; soit enfin à se servir de locutions choquantes et extraordinaires, comme je m’en ai douté pour je m’en suis douté ».

César Chesneau Du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), plus clairement que ne le font les académiciens, ce qu’est un barbarisme et en quoi il se distingue d’un solécisme : « (terme de grammaire), le barbarisme est un des principaux vices de l’élocution. Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français. Il y a aussi une autre espèce de barbarisme ; c’est lorsqu’à la vérité le mot est bien de la langue, mais qu’il est pris dans un sens qui n’est pas autorisé par l’usage de cette langue, en sorte que les naturels du pays sont étonnés de l’emploi que l’étranger fait de ce mot : par exemple, nous nous servons au figuré du mot d’entrailles pour marquer le sentiment tendre que nous avons pour autrui ; ainsi nous disons il a de bonnes entrailles, c’est-à-dire il est compatissant. Un étranger écrivant à M. de Fénelon, archevêque de Cambrai, lui dit : Mgr, vous avez pour moi des boyaux de père. Boyaux ou intestins, pris en ce sens, sont un barbarisme, parce que selon l’usage de notre langue nous ne prenons jamais ces mots dans le sens figuré que nous donnons à entrailles ».

Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Il conclut l’article en rappelant dans une énumération numérotée les principaux cas de barbarisme et de solécisme : « On fait un barbarisme, 1° en disant un mot qui n’est point du dictionnaire de la langue, 2° en prenant un mot dans un sens différent de celui qu’il a dans l’usage ordinaire, comme quand on se sert d’un adverbe comme d’une préposition (par exemple, il arrive auparavant midi au lieu de dire avant midi), 3° enfin en usant de certaines façons de parler, qui ne sont en usage que dans une autre langue, au lieu que le solécisme regarde les déclinaisons, les conjugaisons et la syntaxe d’une langue : 1° les déclinaisons, par exemple, les émails au lieu de dire les émaux ; 2° les conjugaisons, comme si l’on disait il allit pour il alla ; 3° la syntaxe : par exemple, je n’ai point de l’argent pour je n’ai point d’argent ». Cicéron est cité (ad Herennium) en conclusion : « Il y a deux vices qui empêchent qu’une phrase ne soit latine, le solécisme et le barbarisme ; le solécisme, c’est lorsqu’un mot n’est pas bien construit avec les autres mots de la phrase ; et le barbarisme, c’est quand on trouve dans une phrase un mot qui ne devait pas y paraître selon l’usage reçu ». Ou pour dire les choses encore plus succinctement, le solécisme est une erreur de syntaxe, le barbarisme une erreur de vocabulaire. 

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) suit assez fidèlement ce qu’a établi Du Marsais : « Le barbarisme consiste dans des mots ou des expressions, composées de plusieurs mots, inconnus et inusités dans la langue ; le solécisme, à construire, contre les règles de la grammaire, les mots connus et usités. La fureur du néologisme a produit beaucoup de barbarismes. L’ignorance de la langue produit beaucoup de solécismes ». Le la est donné. Pourtant, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) semble y renoncer quand il distingue les barbarismes de mots des barbarismes de phrases, lesquels recouvrent des solécismes : le barbarisme est une « faute contre la partie de la grammaire qui traite des espèces de mots, et, par extension, toute expression, toute locution qui viole la règle ; barbarisme de mots, celui qui tombe sur le mot lui-même en le dénaturant, comme « vous disez » au lieu de « vous dites » ; barbarisme de phrase, celui qui consiste dans l’emploi d’une construction vicieuse, comme « nous repentons notre conduite », au lieu de « nous nous repentons de notre conduite », alors que les académiciens (huitième édition et neuvième édition, 1932-35 et en cours de publication) s’en tiennent à la conception de Du Marsais : « Façon de parler incorrecte et vicieuse ; plus particulièrement, faute de langage qui consiste à se servir de mots forgés ou altérés » ; « faute de langage qui consiste à forger des mots ou des formes qui ne respectent pas les règles morphologiques d’une langue : « nominer pour nommer, citer est un barbarisme ». Pour leur part, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) étendent le barbarisme au sens : « (grammaire) faute contre le langage soit dans la forme, soit dans le sens du mot (mot créé ou altéré, dévié de son sens, impropre) », alors que le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

Ce parallèle entre le barbarisme et le solécisme est conclu de façon quelque peu tranchée, mais sans doute originale et peut-être en partie juste, du moins pour l’importance accordée à la syntaxe, par Chateaubriand (in Mémoires d’Outre-Tombe, 1848) : « Une langue (...) ne saurait changer sa syntaxe qu’en changeant son génie. Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer ; des solécismes ne s’y établissent jamais sans la détruire ».

 


04 mai 2009

Séquestration

 

 

 

Le mot latin sequestratio est attesté dans le code de lois ou codex que Théodose, empereur d’Orient, a publié au Ve siècle de notre ère. Il a le sens (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) de « dépôt » (de quelque chose) fait « chez une tierce personne ». C’est dans ce sens juridique latin que le nom emprunté séquestration est employé pour la première fois en 1390. Il semble que, pendant plusieurs siècles, ce mot soit resté confiné à quelques emplois très restreints, puisqu’il n’est relevé dans aucun des dictionnaires de l’ancienne langue française (Godefroy, La Curne de Saint-Palaye, Huguet), non plus que dans les dictionnaires de la langue classique (ceux de Ménage, Richelet, Furetière, Féraud, d’Alembert et Diderot, Trévoux, l’Académie française, de 1694 à 1782). Il entre en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française et il a le même sens que dans le Codex theodosianus et dans l’occurrence de 1390 : « action par laquelle on met quelque chose en séquestre », le séquestre étant « l’état d’une chose litigieuse remise en main tierce par ordre de justice ou par convention des parties, jusqu’à ce qu’il soit réglé et jugé à qui elle appartiendra » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). La séquestration consiste donc à déposer (provisoirement ou non) un objet « chez une tierce personne ».

C’est le Code pénal de 1810 qui y a donné son sens moderne : « action d’arrêter et de détenir illégalement une personne ». Dans le Livre III, Titre second, Chapitre premier, Section V (« arrestations illégales et séquestrations de personnes »), les articles 341 à 344 énumèrent les peines auxquelles sont soumis les auteurs de crimes de séquestration : « Seront punis de la peine des travaux forcés à temps, ceux qui, sans ordre des autorités constituées et hors les cas où la loi ordonne de saisir des prévenus, auront arrêté, détenu ou séquestré des personnes quelconques ; quiconque aura prêté un lieu pour exécuter la détention ou séquestration, subira la même peine. Si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité. La peine sera réduite à l'emprisonnement de deux ans à cinq ans, si les coupables (…) ont rendu la liberté à la personne arrêtée, séquestrée ou détenue, avant le dixième jour accompli depuis celui de l’arrestation, détention ou séquestration. Ils pourront néanmoins être renvoyés sous la surveillance de la haute police, depuis cinq ans jusqu’à dix ans. Dans chacun des trois cas suivants : 1° Si l’arrestation a été exécutée avec le faux costume, sous un faux nom, ou sur un faux ordre de l’autorité publique ; 2° Si l’individu arrêté, détenu ou séquestré, a été menacé de la mort ; 3° S’il a été soumis à des tortures corporelles, les coupables seront punis de mort ». 1810, c’était aussi le temps où l’Etat ne se compromettait pas avec les auteurs de séquestration.

Les auteurs de dictionnaires prennent lentement acte de cette nouvelle réalité juridique, d’abord dans les exemples qu’ils citent pour illustrer le sens de séquestration (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 : « action par laquelle on séquestre ; état de ce qui est séquestré. Séquestration de biens. Séquestration de personnes » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1° action par laquelle on met en séquestre ; état de ce qui est séquestré ; séquestration de biens, séquestration de personnes »), puis dans la définition même : « 2° séquestration de personne, action d’arrêter et de détenir illégalement une personne » (Littré, qui cite l’article 342 du Code pénal de 1810 : « si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité »).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens de séquestration est enfin exposé nettement, de sorte qu’apparaît clairement l’horreur du crime ainsi nommé, surtout quand il est commis dans un pays, la France en l’occurrence, qui se targue d’imposer ou d’avoir imposé ou de vouloir imposer partout dans le monde le principe de liberté qui la fonde : « action de priver une personne de sa liberté en la maintenant enfermée, isolée du monde extérieur » et « dans le droit pénal, action de priver illégalement et arbitrairement quelqu’un de sa liberté, ce qui constitue un délit ou un crime ». Le Code pénal datant de 1810, on aurait pu croire que, près de deux siècles plus tard, la séquestration de personnes aurait disparu dans la patrie des droits de l’homme et des libertés et qu’elle n’aurait survécu que dans quelque pays arriéré, comme l’Afghanistan, ou gangréné par les mafias, comme la Colombie. Que nenni ! Le pays des droits de l’homme est aussi celui des séquestrations de personnes et où ceux qui n’ont à la bouche que les mots liberté et droits de l’homme n’hésitent pas à priver de cette liberté quelques-uns de leurs semblables, niant de fait que ces malheureux aient des droits naturels et imprescriptibles, c’est-à-dire les tenant pour des choses ou des animaux. Tout cela se passe devant des millions de témoins et sans que la moindre conscience morale proteste. La mafia détient-elle une Française en Colombie ou un journaliste au Liban ? C’est indignations sur indignations. Des Français séquestrent-ils leurs semblables ? Silence dans les rangs, les indignateurs se font approbateurs. C’est à cette aune que se mesure en France l’élasticité à l’infini des grands principes politiques.

 

03 mai 2009

Avachissement




Avachissement (NLF) et avachir (VLF)

 

 

Ce nom, dérivé du verbe avachir (attesté à la fin du XIVe siècle) entre dans les dictionnaires à la toute fin du XIXe siècle (Nouveau Larousse illustré, 8 volumes, 1898-1907). Il est employé dans le Journal des Goncourt (1864 : « Taine (...) veut qu’on réagisse contre ces états d’avachissement et de paresse qui lui semblent le signe des siècles qui descendent la pente d'une civilisation ») et dans celui d’Amiel (1866 : « Je ne sais plus rien, je n'ose plus rien. Avachissement, ramollissement, impuissance »). Dans ces deux extraits, il est de toute évidence, quand il a le sens figuré de « perte ou manque d’énergie, relâchement, laisser-aller », péjoratif et sans doute populaire, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), bien qu’il soit en usage chez de grands écrivains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est seulement tenu pour « familier » : « le fait de s’avachir ; état de ce qui est avachi ; l’avachissement d’un tissu, d’une robe ; figuré, il pestait contre l’avachissement des mœurs ».

Contrairement à ce que pourraient laisser supposer les sons de ce mot, le verbe avachir et le nom avachissement n’ont pas pour « radical » le nom vache, comme le pensent à tort Furetière (Dictionnaire universel, 1690, « il vient du latin vacca, vache ») et les académiciens (1694, première édition du Dictionnaire de l’Académie française) qui définissent avachir à l’entrée vache : « devenir lâche, mol, et sans vigueur » (cet homme, cette femme s'avachit) et « il se dit aussi en parlant des choses dont la beauté est de paraître bouffantes et enflées, et qui s’aplatissent en peu de temps » (ces rubans, ces étoffes s’avachiront bien tôt). Avachir ou s’avachir et avachissement ne signifient pas « devenir vache », ni « le fait de ressembler à une vache ». L’étymon est un verbe francique hypothétique (le francique étant la langue parlée par les Francs), qui a ou aurait pour sens « amollir » (cf. l’adjectif allemand weich, « mou »). Le verbe avachir s’est d’abord appliqué aux êtres humains ; en 1395 (au sens de « se déformer »), chez Christine de Pisan : « il exerce son corps à quelque labour et travail dans des jeux, à cette fin qu’il ne s’avachisse trop et devienne pesant » ; Montaigne, Essais : « jamais la coutume n’aurait vaincu la nature, elle est invincible ; mais nous avons empoisonné notre jugement par les délices, la mollesse, l’oisiveté, la paresse, la lâcheté ; nous l’avons encore avachi, l’oignant, l’huilant et flattant de folles opinions, et de mauvaises mœurs » ; Antoine Du Pinet, 1621 : « en ce temps-là les hommes se sentent avachis au jeu d’amour ». Dans ces emplois, il est jugé « bas » (Furetière, 1690 : « ce mot est bas »). Des êtres humains, le verbe s’étend aux choses, en particulier aux tissus et étoffes, comme chez Amyot (1574) : « La coutre (couverture) du lit s’affaissait, par ce qu’étant foulée de l’assiette, elle s’élargit et s’avachit ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), après avoir défini le sens humain (avachir « ne se dit qu’avec le pronom personnel des personnes qui deviennent lâches, fainéantes »), illustrant ce sens de l’exemple : « cet homme s’est avachi depuis quelque temps, est devenu paresseux, n’est plus bon à rien », expose l’emploi relatif aux choses : « on le dit plus ordinairement des étoffes, des garnitures de rubans, lorsqu’elles s’aplatissent, qu’elles ne bouffent plus ». Au XVIIIe siècle, les lexicographes notent qu’avachir ne se dit pas de l’ensemble des êtres humains, mais des seules femmes : « il se dit plus ordinairement des femmes qui deviennent trop grasses » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798 : « il est familier ») ; « il est populaire et se dit surtout des femmes auxquelles un excès d’embonpoint fait perdre la fraîcheur et la vivacité de la jeunesse » (1832-35), alors que Littré ne précise pas lequel des deux sexes est le plus souvent sujet à s’avachir : « populairement, avachir se dit des personnes dont les formes grossissent et ne conservent point de fermeté » (exemple : « cette femme s’est avachie ») et que les académiciens (1932-35) se contentent de mentionner le sens « par extension » qu’ils illustrent de l’exemple sa taille s'avachit. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), comme s’ils refusaient de tenir compte des injonctions féministes, font à nouveau des femmes des personnes sujettes à s’avachir : « par analogie (avec les choses, cuirs et étoffes), péjoratif, en parlant de personnes et notamment de femmes, déformation (par amollissement) du corps, des muscles ».

Dans l’histoire de la langue, le premier sens attesté se rapporte aux êtres humains (cf. Christine de Pisan, 1395) et le second sens se rapporte aux choses (Amyot, 1574). De cette primauté chronologique, on peut affirmer qu’avachir a un sens propre quand il se dit de personnes et un sens figuré quand il se dit de choses. Or, les lexicographes y répugnent et ont tendance, comme les rédacteurs du Trésor de la langue française, à faire du sens relatif aux étoffes le sens propre et le sens relatif au corps humain le sens figuré. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), en s’appuyant sur l’autorité de Richelet (1680), est l’un des premiers à renverser l’ordre historique de l’apparition dans la langue des sens d’avachir, ordre qu’il ignore sans doute : « Suivant Richelet, il se dit du cuir qui devient mou et des branches d’arbres qui ont leur extrémité penchante ; au figuré, ajoute-t-il, (il a pour sens) devenir lâche et fainéant ».

Cet ordre est adopté dans le Trésor de la langue française au sujet du nom avachissement. Le sens propre, qui est défini en premier, est, « en parlant d’un objet, et spécialement, de cuirs, d’étoffes », « usure, déformation », comme chez Giraudoux (1929) : « sur le chapitre vêtements aussi, vous vous trompez : regardez-les. Vous sortez des ronces, et ils n’ont aucune éraflure. Je cherche en vain sur eux l’avachissement qu’ont les tissus des meilleures marques le jour où on les étrenne ». Ce mot s’est étendu, par analogie, à des personnes (cf. ci-dessus : « par analogie (avec les choses, cuirs et étoffes), péjoratif, en parlant de personnes et notamment de femmes, déformation (par amollissement) du corps, des muscles »), et, dans un sens figuré (cf. ci-dessus), il a pour sens « perte ou manque d’énergie et de vigueur, relâchement, laisser-aller ».

 


01 mai 2009

Compétition



 

 

Encore un mot qui fleure bon la modernité. Attesté en 1759, au sens de « rivalité », dans un ouvrage de Targe (Traduction de l’Histoire d’Angleterre de Smolett), il est emprunté de l’anglais competition (1608 : « rivalité, compétition »), en usage dans la langue du commerce et de la politique (il est emprunté du latin competitio, lequel, dans le Dictionnaire latin français de Félix Gaffiot, a trois sens : « accord », « compétition en justice », « candidature rivale »), alors que l’équivalent usuel de competition dans la langue des sports est challenge. Dans la langue française du XVIe siècle, le mot qui exprimait le sens de « compétition » (« rivalité »), est compétence, comme l’attestent ces emplois : « les Romains et les Grecs tenaient pour lors entre eux grandes compétences et altercations » ; « le siège ordinaire de l’Empereur fut transporté dans la ville de Constantinople, à l’occasion de quoi elle commença à venir en compétence de grandeur et puissance terrienne avec celle de Rome » ; « que dirons-nous des capucins, lesquels semblent vouloir entrer en compétence avec les jésuites ?» ; « les canonistes sont en compétence avec nos maîtres de théologie pour la préséance ».

Attesté en 1759, compétition entre en 1842 dans un ouvrage de M. Barré : le Complément du Dictionnaire de d’Académie française, où il est glosé de deux manières distinctes : terme d’ancienne jurisprudence, il a pour sens « compétence » et « connaissance d’une affaire » ; et, comme terme « moderne », c’est un néologisme, qui signifie « brigue commune », « rivalité ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne relève que le second de ces sens qu’il glose ainsi : « prétention rivale », sans l’illustrer d’un exemple et en y donnant, à tort, une étymologie latine : competitio, alors que le mot est un emprunt de l’anglais. Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878), le sens « rivalité, prétentions rivales » est illustré d’un exemple tiré de la politique internationale : L’Europe était troublée par les compétitions de ces deux États, le même que celui de la huitième édition (1932-35 : « action par laquelle on se porte compétiteur (sic) : L’Europe était troublée par les compétitions de ces deux États »).

Emprunté de l’anglais, en usage dans le commerce et la politique, terme de droit, l’assomption de compétition au firmament de la NLF, où il est un précipité de la modernité, se fait par l’école, l’économie et surtout le sport. De fait, dans les dictionnaires du XXe siècle, les articles consacrés à ce mot se font de plus en plus longs. Dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1878-79 et 1932-35), un synonyme suffisait pour en expédier le sens : « rivalité ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, quatre sens sont distingués : « rivalité entre des personnes ou des groupes de personnes en vue d’obtenir une dignité, une charge, une fonction et, par extension, un avantage » ; « par analogie, concurrence » ; « (sports), action de participer à des épreuves sportives » ; « par métonymie, épreuve où est mis en jeu un titre, un trophée ». De ce point de vue, l’article compétition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample que celui de l’Académie française, révèle, avec plus d’éloquence encore, s’il en était besoin, l’essence de la modernité : « lutte, rivalité simultanée de plusieurs personnes ou groupes de personnes dans la poursuite d’un même but » (extraits de Mme de Beauvoir, 1958 : « en latin (...) la compétition avec les élèves de Première me tenait en haleine », et de Van der Meersch, 1935 : « la curée commençait, la course aux décorations, à la puissance, à la gloire, une compétition féroce où les faibles et les dignes étaient impitoyablement piétinés ») ; (en écologie et en biochimie) « interaction concurrente entre deux ou plusieurs corps ou organismes vivants pour l’accaparement des ressources d’un milieu donné » (extrait de Gide, 1949 : « Darwin donne une peinture saisissante de ce champ de bataille qu’est le moindre lopin de terre où tout ce qui vit entre nécessairement en compétition et lutte férocement, désespérément pour la vie, lutte pour la volupté, pour l’amour ; dans le monde végétal, les plus forts et les mieux doués supplantent et étranglent les faibles, leur enlèvent les sucs nourriciers, l’air, la place que leur besoin de joie serait en droit d’espérer ») ; (en économie) « lutte, rivalité commerciale pour conquérir les marchés » (extrait de Martin du Gard, 1936 : « entre les nations, les rivalités se multiplient, la concurrence, la compétition pour les marchés, s'exaspèrent. Question de vie ou de mort : tout leur système est organisé pour des marchés sans cesse plus étendus ! Comme si les marchés pouvaient s’accroître indéfiniment ! ») ; (dans les sports) « épreuve sportive mettant en concurrence plusieurs joueurs ou équipes ».

Les syntagmes les plus fréquents résument assez joliment ce qui alimente le cerveau des modernes : compétition économique, industrielle, internationale, ouverte, politique, sociale, sportive. Plus rien n’échappe à la sphinge, elle dévore tout. Tout faisait ventre, chez Rabelais. Tout fait compétition, lutte, rivalité, concurrence, champ de bataille, épreuve, question de vie ou de mort, etc. chez les modernes.


25 avril 2009

Plaque minéralogique

La minéralogie étant la « science qui étudie les minéraux » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou la « science qui a pour objet l’étude des minéraux » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition) et minéralogique l’adjectif qui en est dérivé (« qui ressortit à la minéralogie », Trésor de la langue française, et « relatif à la minéralogie », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), on ne comprend pas pourquoi les plaques d’immatriculation des véhicules à moteur sont nommées plaques minéralogiques, ces plaques, certes métalliques, n’ayant aucun rapport avec la science qui étudie les minéraux.

L’explication qui est avancée est la suivante. Elles sont dites minéralogiques, parce qu’elles sont ou étaient à l’origine éditées par le service des Mines qui dépendait du Ministère de l’Industrie. C’est ainsi qu’est glosé minéralogique dans le Trésor de la langue française : « qui concerne le service des Mines » (« arrondissement minéralogique : division administrative du service des Mines, chargée notamment de s’occuper des mines, des carrières et des véhicules automobiles » et numéro, plaque minéralogique : « numéro, plaque d'immatriculation d'un véhicule automobile, autrefois délivré(e) par le service des Mines ») ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « relatif au service des Mines », « numéro minéralogique, numéro d’immatriculation des véhicules automobiles qui, à l’origine, était attribué par l’administration des Mines » (exemples : plaque minéralogique ; on dit aussi numéro d'immatriculation, plaque d'immatriculation).

Tout cela est bel et bon. Mais pourquoi ce qui est relatif au service des Mines, c’est-à-dire à une division de l’administration française, certes prestigieuse, et non un département du CNRS ou un laboratoire d’une grande université scientifique, a été dit minéralogique et non pas minier ou de ces néologismes aventurés : minieuse ou miniaire ? La réponse est donnée par l’histoire de la langue, et en particulier par le sens qu’a eu le nom minéralogie au XVIIIe siècle et qu’il a perdu dans la langue moderne. 

Minéralogie est composé de l’adjectif et nom minéral et de l’élément grec – logie, qui signifie « traité ou « science ». Il est attesté en 1649 au sens de « science qui s’occupe des sels minéraux » et en 1753, chez le baron d’Holbach, au sens de « science qui s’occupe des minéraux ». En réalité, c’est la définition de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) qui met sur la voie : « terme didactique ; science, connaissance des minéraux, et de la manière de les tirer du sein de la terre » (1762 et 1798). L’important est la « manière de les tirer du sein de la terre », laquelle relève de la technique et non plus de la science, des ingénieurs et non plus des savants. C’est de ce dernier sens que se sont souvenus les fonctionnaires quand ils ont constitué des services chargés de recenser les mines et d’en surveiller l’exploitation pour dériver un adjectif qui se rapporterait à cette activité : non pas minier, qui aurait fait ouvrier, mais minéralogique, relevé au sens de « qui concerne la minéralogie » (dans le sens classique de ce nom, comme l’atteste l’exemple carte minéralogique) dans la cinquième et dans la sixième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1798 et 1832-35).

Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, la définition de minéralogie est lestée de tout ce qui se rapporte à la « manière de tirer les minéraux du sein de la terre » et elle est centrée sur la seule science : « partie de l’histoire naturelle qui traite des minéraux ; traité, ouvrage de minéralogie » (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35) ; « science qui a pour objet l’étude des minéraux » (neuvième édition, en cours de publication) ; « partie de l’histoire naturelle qui traite des minéraux, c’est-à-dire des combinaisons non organiques des éléments telles qu’elles se trouvent dans la nature » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Géologie, science qui étudie les minéraux » (Trésor de la langue française, 1971-94). Cette réduction ou amputation sémantique explique que minéralogique quand il est épithète de plaque, carte, numéro, service, arrondissement soit devenu opaque.

 


23 avril 2009

Tolérer

Emprunté du latin classique tolerare, « supporter, endurer », tolérer est attesté à la fin du XIVe siècle et aux XVe et XVIe siècles, il a trois sens : « supporter quelque chose de désagréable ou quelqu’un » ; « supporter chez autrui ce qu’on n’approuve pas » (des abus, par exemple) ; « supporter une épreuve physique ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35), seul le deuxième de ces trois sens est relevé : « souffrir, avoir de l’indulgence par quelque considération pour des abus » (exemples : on tolère toute sorte de religions en ce pays-là ; il y a des Etats chrétiens où l’on tolère les Juifs, où l’on tolère l’exercice du judaïsme ; Dieu tolère les impies pour un temps ; il ne faut pas que les princes tolèrent les mauvais juges ; tolérer un petit mal, pour en éviter un plus grand). Le mot qui revient dans les définitions des siècles classiques est bien, employé comme un adjectif attribut et qui, par sa présence, signe en quelque sorte l’appartenance de ce verbe et des actions qu’il représente à l’Empire du Bien, comme dit Muray, même si bien est précédé de l’adverbe négatif et que les choses qui doivent être tolérées soient qualifiées de « pas bien » : « avoir de l’indulgence pour des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1694), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1762, 1798), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien ou que l’on croit n’être pas bien ». Le grand combat du Bien contre le Mal a commencé bien avant l’époque actuelle ou, pour dire les choses plus exactement, aujourd’hui, la modernité ayant aboli le Mal, c’est le Bien qui règne partout nécessairement : il n’y a plus ni lutte, ni combat. Dans les siècles classiques, le Mal n’était pas aboli, il n’était pas nié non plus ; il était seulement toléré, on le souffrait, on était incité à se montrer indulgent à son endroit.

Même le positiviste Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), sépare le bien du mal, défini en l’occurrence par l’absence de bien. Tolérer, c’est « avoir de l’indulgence pour des choses qui ne sont pas bien ou que l’on ne croit pas bien », mais que Littré, à la différence des académiciens, distingue de tolérer, au sens d’exercer la tolérance religieuse. Il relève aussi le sens médical que prend tolérer : « en termes de médecine », c’est « avoir de la tolérance pour un médicament » (exemple : « le tartre stibié ne fut pas toléré ») et il prend soin de distinguer tolérer de souffrir : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas ; on les souffre lorsqu’on ne s’y oppose pas, faisant semblant de les ignorer, ou ne pouvant les empêcher. Dans tolérer il y a un fonds d’indulgence ; dans souffrir il y a un fonds de patience ».

La référence à ce qui est bien ou à ce qui n’est pas bien disparaît dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : tolérer, c’est « supporter » (des médicaments, des crudités) ; « ne pas réprimer certains abus, supporter chez autrui ce que l’on n’approuve pas » (il y a des pays où l’on autorise l’exercice de tous les cultes et d’autres où l’on ne fait que le tolérer) ; « il se dit dans un sens analogue en parlant des personnes » (tolérer quelqu’un), ainsi que dans les dictionnaires actuels, ce qui se conçoit, puisque, le Mal étant aboli, il n’est plus nécessaire de faire référence au Bien – lequel est implicite.   

Un des mérites (souvent involontaires) des auteurs de dictionnaires est de décaper les illusions que suscitent les idéologies. Dans les croyances modernes, tolérer, c’est le nec plus ultra, c’est ce qui se fait de mieux en matière de politique, c’est l’Everest de la morale. Or, la langue dément cela. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), tolérer est récuré. Quand ce verbe a pour sujet un être humain, il a pour sens « ne pas user, souvent avec condescendance, du pouvoir, de l’autorité que l’on détient pour interdire quelque chose, pour empêcher de faire quelque chose ». La source de la tolérance, c’est la condescendance, comme Littré l’écrit à juste titre (cf. ci-dessus) : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas » ou comme dans ce beau spécimen de tolérance : « Tout en proclamant l’égalité des âmes, le christianisme a longtemps toléré l’esclavage comme une forme sociale dont il lui suffirait de corriger l’esprit » (1957). En bref, c’est « faire preuve de mansuétude, d’indulgence », même à l’encontre de ce qui est intolérable.

18 avril 2009

Collectivité




Ce mot est l’un des plus modernes qui soient. Dérivé de collectif, non pas au sens qu’a cet adjectif quand il est un terme de grammaire, mais entendu dans un sens social, donc moderne, collectivité est attesté dans les années 1830. Théophile Gautier désigne avec ce nom en 1849 des individus groupés dans un but commun ; Proudhon, en 1852, l’emploie dans le sens de « caractère de ce qui est collectif » (collectif pris dans un sens social et non pas grammatical) ; en 1871, c’est « l’état social où la propriété en commun est substituée à la propriété individuelle ».
Il entre dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré comme un « néologisme ». Littré relève les trois sens qu’il a pris en moins de quarante ans d’existence, preuve, s’il en était besoin, que la modernité, notre modernité, celle qui est infligée à la langue, a commencé au XIXe siècle. C’est « qualité, caractère de ce qui est collectif » ; « formation collective, union collective » ; et, « dans le langage socialiste, possession en commun ». Ce qu’il y a d’éloquent et de révélateur, ce sont les exemples qui illustrent ces sens, extraits, pour quatre d’entre eux, du Journal officiel et, pour le cinquième, de la Gazette des tribunaux – ce qui signe l’origine juridique et administrative, donc moderne, de ce mot. Pour ce qui est du premier sens, ce sont : « Individus, les pétitionnaires ne peuvent s'approprier les privilèges de la collectivité nationale » et « la commune de Montmorency objectait que la collectivité des habitants n’avait tiré aucun profit de la perte subie par le demandeur » ; du deuxième sens, «beaucoup de bons esprits pensèrent que l’heure était venue d’emprunter aux pays voisins le régime des collectivités, destinées à protéger les ouvriers désormais trop isolés, trop faibles pour défendre eux-mêmes leurs intérêts » ; et du troisième : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes (…)» et « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez, permettez-moi de vous le dire, la collectivité de la terre ». Littré note que « ce mot, qui, à son origine, a été critiqué, est devenu d’un usage fort commun », ce qu’il justifie par sa formation conforme aux règles morphologiques du français : « il est, du reste, formé régulièrement de collectif ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), seul le deuxième sens relevé par Littré, « formation collective, union collective », est exposé : « ensemble d’individus rassemblés ou groupés par une ressemblance naturelle ou une communauté d’intérêts ».

Cette réduction des trois sens à un seul n’est pas le signe d’un appauvrissement sémantique, au contraire, mais plutôt de la supposée frilosité, comme on dit dans la branchouille intellote, des académiciens vis-à-vis de l’invention verbale, surtout quand elle relève de la tératologie ou du délire. En effet, dans la langue actuelle, collectivité a les trois sens distingués par Littré, comme l’atteste l’assez long article qui est consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94). Certes, employé au singulier et au sens de « caractère collectif de quelque chose », collectivité est tenu pour vieux, ce qui confirme la loi du vieillissement précoce de tout ce qui est moderne, que ce mot ait le sens de « caractère de ce qui constitue un ensemble indissociable » (comme chez Proudhon en 1852 : « seule, l’Assemblée nationale, prise dans la collectivité et l’indivisibilité de ses votes, est révolutionnaire ») ou le sens de « mise en commun », « appropriation commune » (comme dans le Journal officiel de 1872, cité par Littré : « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez (...) la collectivité de la terre ») ou que, « par métonymie », il désigne la « doctrine prônant l’appropriation collective des moyens de production et des biens de consommation non immédiate » (collectivisme). En revanche, quand une collectivité regroupe des individus, alors le mot est on ne plus moderne, actuel, dans le vent. C’est alors « l’ensemble, généralement assez dense, d’individus groupés naturellement ou rassemblés pour une certaine durée par des sentiments, des intérêts, des droits ou des devoirs communs perçus comme distincts de ceux des individus qui le composent et tendant à s’exprimer dans une organisation commune » (ce n’est plus le mot qui est défini, mais la chose désignée par le mot qui est décrite), comme dans collectivité humaine, nationale, vie en collectivité, membre d'une collectivité, les antonymes étant individu, personne, particulier. Le droit administratif a fait la fortune de collectivité, au sens «d’ensemble organisé d’individus ainsi rassemblés et constituant une personne morale portant parfois un nom collectif » (collectivité publique, privée, locale et, au pluriel, les célèbres collectivités locales, expertes en prélèvements obligatoires incessants et qui tiennent les citoyens pour taillables a merci, collectivités énumérées dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : La commune, le département, la région sont des collectivités territoriales. Il semble que les académiciens aient oublié, dans cet inventaire, les communautés de communes ou « comcoms », dans le jargon bureaucratique, les innombrables syndicats d’économie mixte, l’Etat et l’Union européenne, laquelle, bien qu’elle ne soit pas locale, sauf du point de vue de Sirius, n’en est pas moins territoriale.

 

 

16 avril 2009

Souloir

 

 

Le verbe latin solere se traduit en français par « avoir coutume » ou par « être habitué ». Il aurait dû se traduire par le vieux verbe souloir, attesté dès le Xe siècle pour exprimer une action habituelle ou la permanence et qui en est issu directement, si souloir n’était pas sorti de l’usage et, semble-t-il, dès le XVIe siècle, à partir duquel il n’est plus en usage qu’à l’imparfait de l’indicatif. Dans ses Remarques sur la langue française utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire (1647), Vaugelas ne relève pas souloir, mais seulement la forme de la troisième personne du singulier de l’imparfait : souloit, suivant l’ancienne orthographe, ou soulait, en orthographe modernisée : « Ce mot, écrit-il, est vieux mais il serait fort à souhaiter qu’il fût encore en usage, parce que l’on a souvent besoin d’exprimer ce qu’il signifie, et quoiqu’on le puisse dire en ces trois façons : il avait accoutumé, il avait de coutume, il avait coutume, lesquels il faut placer différemment selon le conseil de l’oreille, si est-ce qu’ils se ressemblent si fort l’un à l’autre que c’est presque la même chose ». La Bruyère note aussi que « l’usage a préféré dans les verbes.... être accoutumé à souloir ». Ce dernier est à l’infinitif dans le Trésor de la langue française (1606) de Nicot, mais les exemples qui en illustrent l’emploi ou le sens sont tous à l’imparfait : Je soulais faire cela ; ce ne semble plus être celui qui soulait, c’est toujours celui qui soulait. Il est aussi dans les sept premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1878. La définition en est sommaire : « avoir de coutume ; les Romains soulaient faire » (1694) ; « avoir coutume ; il soulait dire, il soulait faire » (1762, 1798, 1832-35, 1878). Les académiciens précisent que ce verbe « ne s’est guère dit qu’à l’imparfait », comme l’attestent Vaugelas et l’histoire de la langue, et qu’il « est vieux », si vieux même qu’il disparaît de la huitième édition, celle de 1932-35.

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), reprend la définition (« avoir coutume ») et la remarque (« vieux mot ») des académiciens, qu’il complète de cet extrait de Marot : « Sous ce tombeau git Françoise de Foix, / De qui tout bien un chacun soulait dire ». Mais il limite la portée de la disparition annoncée de ce verbe par ce commentaire : « il ne se dit qu’à l’imparfait ». Le présent (se dit)  implique que soulait n’est complètement pas sorti de l’usage. La preuve, « il peut être encore employé dans le style marotique », lequel style est, à la fin du XVIIIe siècle, quelque peu archaïque, Marot étant un poète du début du XVIe siècle. Comme Féraud, et à la différence des académiciens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne tient pas ce verbe pour disparu, mais simplement pour défectif : « terme vieilli dont il ne reste que l’imparfait, à peine encore usité quelquefois ». Il cite quelques auteurs : Régnier (« Quel soin.... / Fait que je ne suis plus ce que je soulais être ? »), Scarron (« En grande estime il soulait être »), La Fontaine (« Quant à son temps.... / Deux parts en fit, dont il soulait passer / L’une à dormir et l’autre à ne rien faire »), Chateaubriand (« le peuple de saint Louis regrettera toujours la tombe de quelques messieurs de Montmorency, sur laquelle il soulait de se mettre à genoux durant la messe »), exemple que Littré redresse ainsi : « Chateaubriand a dit à tort Il soulait de... ; l’ancien usage ne mettait pas de », ce que confirment les nombreux emplois de ce verbe en ancien français : « ceux qui seulent manger et boire indifféremment ce que est mis devant eux » (Oresme) ; « Ainsi comme en icelle morte saison les gentilshommes se seulent ébattre à chasser aux lièvres.... le bon Bouciquaut, par manière de soulas, s’ébattait à chasser aux ennemis » (XVe siècle) ; « Je soulais jadis boire tout, maintenant je n’y laisse rien » (Rabelais).

Comme Vaugelas, Littré regrette que ce vieux verbe soit presque totalement sorti de l’usage : « c’est une des plus grandes pertes que la langue ait faites ; car combien avoir coutume, dont on est obligé de se servir, est lourd et incommode ! ». Il survit faiblement dans un de ses vestiges : la troisième personne de l’imparfait, « il ou elle soulait » ou « ils ou elles soulaient ». C’est sans doute pour cette mince raison qu’il est dans le Trésor de la langue française (1971-94), où la définition, précédée de la mention vieux, est exprimée ainsi : « avoir coutume, avoir l’habitude de », et illustrée de l’extrait du Génie du christianisme cité par Littré.

Sauvegarder les vieux mots de l’ancienne langue française est un bel objectif, surtout pour endiguer le fleuve en crue de NLF. Mais il semble que le cas de souloir soit désespéré. La raison en est simple. Il est malaisé (euphémisme pour impossible) de le conjuguer à d’autres temps qu’à l’imparfait. Au présent, je seule, tu seules, il seule ??? ; au passé simple : je soulus, tu soulus, il soulut ???? ; futur simple : je soudrai, tu soudras, il soudra ???? ; passé composé : j’ai soulu, tu as soulu, il a soulu ???? Que faire d’un verbe qui n’a plus qu’une forme ?

 


15 avril 2009

Autochtone

 

 

Voilà un mot grec, attesté pour la première fois en 1559 dans la traduction que l’humaniste Amyot a faite de la Vie des hommes illustres de Plutarque : « Des premiers habitants qui tinrent le pays d’Attique, lesquels on a depuis appelés autochtones, qui vaut autant dire comme nés de la terre même, parce que il n’est point de mémoire qu’ils soient onques venus d’ailleurs ». A ce mot grec, qui signifie « issu du sol même » ou, comme l’écrit Amyot, « né de la terre même » et qu’ils auraient pu emprunter, les latins ont préféré indigène. Longtemps, le mot s’est dit des seuls Athéniens : « nom que les Grecs ont donné aux peuples qui se disaient originaires du pays qu’ils habitaient et qui se vantaient de n’être point venus d’ailleurs », est-il écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot. En fait, autochtone ne signifie pas « originaire du pays que l’on habite », mais « né de la terre même », réalité qui n’a de sens que dans la mythologie, ainsi d’ailleurs que le précise l’auteur de cet article : « comme qui dirait natifs de la terre même », et qui ajoute : «Les Athéniens se glorifiaient d’être de ce nombre. Les Romains ont rendu ce mot par celui d’indigène, c’est-à-dire nés sur le lieu».

Une des difficultés soulevées par ce nom, employé comme adjectif aussi à partir du milieu du XIXe siècle, est la fluctuation de l’orthographe : autochtone (Académie, 1762, 1878 et suivantes), autocthone (Académie, 1798), autochthone (Académie 1762, 1832-35).

Le fait est que, à partir du moment où le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, il a pour sens, non pas le sens mythologique grec (de la terre même), mais le sens moderne, encore que l’emploi en soit restreint à l’Antiquité grecque : « Nom que les Anciens donnaient aux premiers habitants d’un pays pour les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1762, « ce terme a le même sens qu’aborigènes ») ; « Terme d’antiquité qui n’est usité qu’en parlant des Grecs, ou d’après eux, pour désigner les premiers habitants d’un pays, et les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1798, 1832-35 : « Il est synonyme d’aborigène ; il est aussi quelquefois adjectif des deux genres ; un peuple autochthone »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) introduit dans la définition d’autochtone la notion moderne d’immigration, qu’il substitue à « peuples venus d’ailleurs » : « celui qui est du pays même, qui n’y est pas venu par immigration » (exemple : « plusieurs historiens pensent que les Américains ne sont pas autochthones et qu’ils sont venus d’Asie en Amérique »). Il distingue les trois mots qui sont souvent tenus pour synonymes : « Autochthone, qui est de la terre même ; indigène, qui est né dans le pays ; aborigène, qui est dès l’origine dans un pays. Indigène indique seulement les gens nés dans un pays ; idée à laquelle autochthone et aborigène ajoutent que le peuple dont il s’agit a été de tout temps dans le pays et n’y est pas venu par immigration. Les créoles sont indigènes des Antilles ; mais ils ne sont ni autochthones ni aborigènes. Entre autochthone et aborigène il n’y a que cette différence-ci, et qui est purement étymologique : autochthone rappelle à l’esprit l’opinion antique que l’homme naquit de la terre, tandis que aborigène n’implique rien sur la question d’origine ».

Les académiciens (huitième édition, 1932-35) reprennent la notion d’immigration, introduite par Littré : « celui qui est censé n’être pas venu par immigration dans le pays qu’il habite », tout en relativisant (« qui est censé n’être pas venu par immigration ») la notion d’autochtone (ou autochtonitude, dirait une Sénégalaise célèbre), comme si tous les autochtones de France y étaient « venus par immigration » et étaient tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, etc. Chacun connaît le slogan, que l’élection de Sarkozy à la présidence de la république en 2007 a rendu d’un coup désuet, puisque l’entonner aurait pu être perçu, ô blasphème, comme un signe d’allégeance au nouveau président, enfant d’immigré, première génération.

Le fait est que, dans la France moderne, telle que la langue la dévoile, c’est par son antonyme « immigration » qu’est défini, comme un manque ou un défaut (l’autochtone n’est pas immigré), le fait d’être autochtone, comme l’atteste la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne définissent pas autochtone par l’antonyme moderne, imposé par Littré, et se contentent de « originaire du lieu où il vit ». Le mot se dit de races, de peuples, de populations, etc. ; d’une personne (« originaire du lieu - pays, contrée, région, par affaiblissement ville, village - où elle habite et que ses ancêtres ont également habité ») ; d’un idiome, d’une langue, d’un dialecte (« parlé depuis très longtemps dans ce pays, cette région, etc. ») ; d’un lieu habité, d’un pays, d’une ville ou de l’une de ses parties (« constitué par les autochtones, habité principalement par les autochtones » : îles restées autochtones ; « propre à ses habitants » : l’esprit autochtone) ; de choses abstraites, acte, pensée, qualité, etc. (« propre à un pays, à une région, à ses habitants »).

Le sens étymologique – id est celui des deux mots grecs, autos « même » et khthon « terre » -, à savoir « qui est issu, sorti de la terre (même), du sol », est mentionné comme rare dans le Trésor de la langue française et l’emploi en est restreint aux seules plantes, en particulier à la vigne. On comprend à la lecture de l’extrait cité en exemple qu’il soit jugé rare. Voici cet extrait (Pesquidoux, 1925) : « je l’ai dit, notre vigne est toujours menacée. On le sait, les vieux plants autochtones, purs de souche, ont péri. Le vignoble français est reconstitué aujourd’hui soit en racinés-greffés, soit en hybrides ». Même le vignoble français est en phase, et cela dès 1920, avec la modernité nomade et sans frontières. Lui qui semble spécifique de la France, issu de son sol même, il a perdu ses autochtones.

 


 

14 avril 2009

Collectif



 

 

Dans le site internet du journal Le Monde, il est écrit dans un titre d’article, le 11 avril 2009, à 14 h 17, ceci : « un collectif inconnu en matière d’aide aux étrangers va intervenir en rétention ». Ce titre est un condensé de NLF : collectif, intervenir, l’emploi étrange de la préposition en. Seuls des initiés peuvent se représenter les choses du monde dénotées par ces mots. Des collectifs fleurissent partout : un collectif contre la vie chère, un collectif pour la vie bon marché, un collectif pour que le Ministère de l’Intérieur se transforme en distributeur de papier pour clandestins, un collectif contre les impôts, etc. etc. etc. La France est devenue le pays des collectifs, qui sont, ne nous leurrons pas, les prodromes du cauchemar de la collectivisation, dont quelques peuples zombies sont sortis récemment, affaiblis à jamais et hébétés.

Le mot collectif n’est pas moderne. Ou, s’il l’est, c’est dans les seules prémices de collectivisation. Il est emprunté du latin collectivus, qui a trois sens : « recueilli » (cf. collectus, de colligere), comme dans collectivus humor (Sénèque, « eau de citerne », eau de pluie que l’on a recueillie) ; « collectif », terme de grammaire (Priscien, collectivus nomen, « nom collectif ») et « qui est fondé sur le raisonnement » (terme de rhétorique, Quintilien). Le français a retenu le deuxième sens. Collectif est attesté au XIIIe siècle comme épithète de nom : c’est le terme de grammaire. A partir de la fin du XVe siècle, il prend un tout nouveau sens, qui est devenu le principal de ses sens modernes : « qui réunit plusieurs personnes » (« l’église collective »). Il commence à être employé comme nom par Louis de Bonald, le penseur contrerévolutionnaire. Voici un exemple éloquent : « il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière » (1802), le général tenant de l’esprit, le collectif de la matière, ce dont on se serait douté, vu la dilection des matérialistes forcenés pour tout ce qui est collectif, collectivité et collectivités ou collectivisation.

Dans les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1798, c’est un terme de grammaire, comme chez Priscien ou comme dans la première attestation du XIIIe siècle : « adjectif, terme de grammaire, qui au singulier désigne une multitude » (1694, exemples : nom collectif ; peuple, armée sont termes collectifs) ; « terme de grammaire, par lequel on désigne plusieurs personnes, ou plusieurs choses, sous un nom singulier » (1762, 1798 : Peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) consacre à ce terme de grammaire un long article, dans lequel il distingue deux sortes de noms collectifs, les collectifs généraux (peuple, armée, multitude), employant de fait collectif comme un nom (« les collectifs généraux ») et les collectifs partitifs, « qui n’expriment qu’une partie de la collection, la plupart, partie, nombre, amas, etc. ».

A compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), la définition de collectif s’étoffe. Outre le terme de grammaire (qui « se dit de tout mot au singulier qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses » ; peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs ; un nom collectif ; et dans cet emploi, « on dit quelquefois substantivement un collectif, les collectifs »), les académiciens relèvent aussi le sens attesté à la fin du XVe siècle : « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses » (un être collectif ; un tout collectif – sic -), alors que « d’une manière collective » signifie « en considérant les objets dont on parle comme ne formant qu’un tout ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) renverse l’ordre dans lequel les deux sens sont cités en 1832-35. Le premier sens cité (qui est le dernier historiquement apparu) est « qui contient un ensemble de personnes ou de choses, qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits » (« un  tout collectif, la puissance collective, d’une manière collective »), alors que, employé substantivement, il est « masculin », comme dans cet extrait de Chateaubriand : « Transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple ». Le second sens est celui du terme de grammaire : « qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection » - « noms collectifs », « sens collectif, valeur collective », et substantivement, « un collectif, les collectifs », le collectif de Littré, est-il besoin de préciser, n’ayant rien en commun avec celui du Monde : c’est un nom collectif, et non un groupuscule d’excités ou d’agitateurs. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens non grammatical s’amplifie. Ce n’est pas seulement « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses », c’est aussi « qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature, ou de même destination, ou d’êtres de même nature ou de mêmes intérêts » (travail collectif ; œuvre collective ; groupe collectif) et cet exemple qui résonne comme une injonction moderne : « être collectif ».

Dans la langue moderne, l’adjectif et le nom s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, ce dont les habiles (comme dirait Pascal), qui savent comment va le monde, ne s’étonnent pas, puisque l’ancienne religion transcendantale a été peu à peu remplacée au cours des deux derniers siècles par une nouvelle religion, obligatoire, toute immanente, qui a pour seul horizon la « société », le social, les liens, la solidarité obligatoire, etc. : en bref, tout ce qui est collectif et dans lequel les hommes se fondent pour mieux disparaître et ne réapparaître que dans des groupes, touts, collectifs, blocs, équipes…, comme le dévoile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) au sujet du dérivé collectivité, attesté en 1836, autre vocable de la NLF : « dans le langage socialiste, possession en commun », illustré par cet extrait du Journal officiel, 1872 : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes ».

Le Trésor de la langue française (1971-94), où sont enregistrés tous les emplois modernes de collectif, témoigne du succès de ce mot dans les sciences humaines et sociales, qui sont à la nouvelle religion ce que la théologie était à l’ancienne. Au sens de « qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels » et dont l’antonyme est individuel, collectif est en usage en linguistique (nom moderne de la grammaire) et en logique ; au sens de « qui concerne une collectivité (sic) de personnes », comme dans lien collectif, il est en usage en psycho-sociologie (inconscient collectif, conscience, représentation collective, psychologie collective) ; au sens de « qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus » (suicide collectif ; essor, exercice, jugement collectif ; activité, participation collective ; idéal, rêve collectif ; efforts, hommages, progrès collectifs ; prières collectives ; plaisirs, sports collectifs), il est en usage en sociologie (art collectif, œuvre collective ; comportement(s) collectif(s) ; entraînement collectif ; crime, enthousiasme collectif ; ivresse, psychose collective), dans les sports, dans le droit (propriété, jouissance collective ; pouvoir collectif ; responsabilité collective ; contrat collectif ; convention collective ; organismes collectifs), dans l’urbanisme moderne (un collectif est un « immeuble collectif d’habitation »), etc.

Quant au nom, il s’emploie en chorégraphie (collectif scénique), dans les finances publiques (collectif budgétaire, collectif de régularisation ou collectif) et dans l’inévitable sociologie (en NLF, on dirait dans « l’incontournable science sociale »), avec ce sens, qui n’est pas celui dans lequel il est employé par les rédacteurs du journal Le Monde : « ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise », et qu’illustre un extrait d’un hebdomadaire du Parti communiste, France nouvelle, heureusement disparu (pas encore le Parti, ni la France, mais l’hebdomadaire), qu’Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer comme un condensé de bêtise moderne : « l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, plus récente de moins de deux décennies, est relevé un sens que les auteurs du Trésor de la langue française ignorent. Dans la langue de la politique, un collectif est un « organe de décision composé de plusieurs personnes » (exemples : le collectif d'un parti politique, d'un syndicat), qui n’est pas tout à fait le sens dans lequel collectif est employé aujourd’hui dans les media et surtout dans l’agit-prop, où il désigne un groupe (« un organe de décision ») de quelques militants, tous plus excités les uns que les autres (ils se battent, ils bougent, ils luttent, ils combattent, ils s’activent, ils se mobilisent, ils montent au front, ils s’engouffrent dans toutes les brèches, ils avancent, ils réclament des avancées, etc.), ou un regroupement de quelques associations subventionnées réunissant chacune quelques militants, encore plus convaincus de la justesse de leur cause qu’une colonne de djihadistes, groupe ou regroupement dont le seul objectif est de faire exister dans l’agitation permanente ses propres militants, afin qu’ils cessent de n’être rien, uniquement en soufflant sur les braises froides de la lutte finale.



11 avril 2009

Aborigène


En latin, le nom, toujours au pluriel, aborigines, désigne les premiers habitants d’Italie ou du seul Latium. Il résulte sans doute de la déformation, à la suite d’une fausse étymologie (ab ou absque origine : « depuis l’origine »), d’un nom ethnique plus ancien. Il est en usage dans plusieurs langues romanes (espagnol, roumain, catalan, italien, français). En français, le mot est attesté à la fin du XVe siècle pour désigner les habitants primitifs de l’Italie, la terminaison en – gène, au lieu de - gine, étant peut-être due au latin indigena (« indigène »), les aborigènes étant les indigènes d’Italie ou du seul Latium. A la fin du XVIe siècle, le nom s’étend hors d’Italie pour désigner les habitants primitifs d’un pays, quel que ce soit ce pays.

L’origine et l’identité de ce peuple primitif de l’Italie ont suscité d’innombrables recherches, interrogations, spéculations parmi les savants de l’Antiquité et de l’Europe classique, comme en témoigne le long article aborigènes de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), dans lequel, après avoir défini le mot (« nom que l’on donne quelquefois aux habitants primitifs d’un pays ou à ceux qui en ont tiré leur origine, par opposition aux colonies ou nouveaux habitants qui y sont venus d’ailleurs », cette définition, qui s’applique à la France actuelle, datant du milieu du XVIIIe siècle), l’auteur expose ceci : « Le mot d’aborigenes est fameux dans l’antiquité. Quoiqu’on le prenne à présent pour un nom appellatif, il a été cependant autrefois le nom propre d’un certain peuple d’Italie ; et l’étymologie de ce nom est extrêmement disputée entre les savants. Ces Aborigenes sont la Nation la plus ancienne que l’on sache qui ait habité le Latium (…). On dispute fort pour savoir d’où vient le mot aborigenes : s’il faut le prendre dans le sens que nous l’avons expliqué au commencement de cet article, ou s’il faut le faire venir par corruption d’aberrigenes, « errants » ; ou de ce qu’ils habitaient les montagnes, ou de quelque autre étymologie. Saint Jérôme dit qu’on les appela ainsi de ce qu’ils étaient absque origine, les premiers habitants du pays après le déluge. Denys d’Halicarnasse dit que ce nom signifie les fondateurs et les premiers pères de tous les habitants du pays. D’autres croient que la raison pour laquelle ils furent ainsi appelés est qu’ils étaient Arcadiens d’origine, lesquels se disaient enfants de la Terre, et non issus d’aucun autre peuple ».

Quoi qu’il en soit, le mot est d’abord au pluriel dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35) et il est défini dans le seul sens étendu attesté à la fin du XVIe siècle : « Il se dit des premiers habitants, des naturels d'un pays, par opposition à ceux qui sont venus s’y établir » (un seul exemple dans l’édition de 1832-35 : au Mexique, les Européens sont presque aussi nombreux que les aborigènes). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue l’emploi d’aborigène comme adjectif (« qui est originaire du sol où il vit ») qui qualifie des choses (« une plante aborigène ») ou des personnes (les peuples, les tribus, les nations aborigènes) et comme nom, au masculin pluriel : « les habitants primitifs d’un pays », qu’il illustre de « quand les Grecs s’établirent en Italie, ils y trouvèrent les aborigènes, qu’ils eurent à combattre » et auquel il attribue une étymologie inexacte : « de ab, « dès », et origo, « origine ». Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens suivent Littré et distinguent deux emplois : adjectif (une plante aborigène, un animal aborigène, un peuple aborigène) et nom, le plus souvent au pluriel (aux États-Unis les Européens ont dépossédé les aborigènes).

Ce que montrent les exemples cités dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, à savoir en arrivant dans le Nouveau Monde, les Européens dépossédèrent les aborigènes, les aborigènes d’Australie, c’est l’éloignement progressif hors de l’Europe des peuples désignés par ce nom, qui désigne pourtant primitivement des Européens, comme si l’on trouvait des aborigènes sur tous les continents, sauf en Europe, et encore moins en France, au point même que aborigènes est devenu le nom propre des premiers habitants d’Australie et une quasi nationalité (en anglais : Aborigenes, abrégé en Abos). Cette extranéité (ou étrangement ?) hors d’Europe est exprimée dans les nombreux extraits cités dans le Trésor de la langue française (1971-94) : au sujet de la Haute Pennsylvanie et de l’Etat de New York : (1801) « il y avait alors un autre peuple, soit aborigène, soit venu de quelque autre partie de l’Amérique méridionale » ; « Loin de partager l’opinion de Crozet touchant l’origine de ces deux races de Nouvelle Zélande, je crois au contraire que la race des individus plus foncés en couleur est celle des véritables aborigènes (ou « autochtones ») du pays, de ceux au moins qui y ont paru les premiers » (1832) ; « c’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race aborigène achèvera peu à peu de s'éteindre. Tout homme blanc, colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de ces réserves » (Jules Verne, 1868) ; « les Anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le meurtre en aide à la colonisation. Leurs cruautés furent atroces. (...) Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent devant une civilisation homicide » (Jules Verne, 1868) ; « maintes fois, avec dom Granger, j’ai étudié cette formidable épopée où l’on voit les aborigènes tenir tête aux conquérants arabes » (Pierre Benoît, 1919).

Cet exemple de Gide, faisant parler Thésée, peut résumer ce qu’est devenue l’Europe moderne, à condition d’effacer la dernière partie (« reportant toute discrimination à plus tard et selon les preuves ») de cette belle phrase : « je promis aux nouveaux venus quels qu’ils soient, les mêmes droits que les aborigènes et que les citoyens précédemment établis dans la ville, reportant toute discrimination à plus tard et selon les preuves » (Thésée, 1946). C’est ainsi le seul continent au monde d’où les aborigènes ont disparu, de sorte qu’il faut s’éloigner de l’Europe pour les découvrir. C’est le seul continent au monde où tout individu ou peuple, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, même s’il déteste les aborigènes, autochtones et indigènes, sauf dans son pays d’origine, est un aborigène de fait et en droit. Ou bien, pour dire les choses plus exactement, c’est le seul continent du monde où il n’y a plus d’aborigène, du moins jusqu’à ce que des individus ou des peuples décrètent que désormais, après avoir soumis ou chassés les habitants primitifs du continent, ils sont les seuls et vrais aborigènes. En bref, l’Europe moderne est un clone de l’Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada, à une différence près : dans ces deux derniers pays, les aborigènes sont certes relégués loin des grandes concentrations humaines, mais il est interdit de dire quelque mal que ce soit d’eux.

 


 

09 avril 2009

Ramdam



Ce mot n’est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et pour cause : il est attesté en 1890 dans l’expression faire du ramdam, au sens de « faire du tapage ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme populaire. C’est, écrivent-ils, une « manifestation bruyante et déplacée », « un grand bruit, un vacarme ». Les synonymes sont barouf, boucan, chambard, potin, raffut. Dans les deux extraits d’écrivains (Le Breton et Queneau), le nom est employé dans l’expression faire du ramdam, qui aurait aussi le sens figuré de « faire du scandale », « rouspéter ». Dans le Grand Dictionnaire des synonymes et des contraires (Larousse, 2004), sont énumérés de ramdam les « synonymes » suivants, distingués par le niveau de langue auquel ils appartiennent ou sont censés appartenir : bruit, charivari, fracas, tapage, tintamarre, tumulte, vacarme (français standard); boucan, chahut, chambard, cirque, foire, raffut, tintouin (familiers); hourvari (littéraire); barouf, bastringue (populaires); bousin, sabbat (vieux).

Le mot est jeune. Dans les années 1970-80, il n’est même pas centenaire. Pourtant, il est relevé dans le Trésor de la langue française deux emplois vieillis : un emploi étendu avec le sens « d’ensemble de faits créant une situation perturbante, désagréable » (synonymes affaire, bazar) et un emploi argotique, aller au ramdam, faire ramdam, au sens de « faire l’amour ».

Ramdam est un de ces assez nombreux mots, désignant des réalités jugées désagréables ou méprisables (séide, matraque, assassin, brêle, etc.), qui sont empruntés de l’arabe. En arabe, le ramadan est le neuvième des douze mois du calendrier lunaire dont usent ou usaient les arabes de la péninsule homonyme, et le seul de ces mois qui soit célèbre, à cause du jeûne diurne qui a été institué par Mahomet lors de ce mois, la nuit étant consacrée à manger, boire, chanter, danser, crier, etc. De fait, pendant le mois de ramadan, dans les pays musulmans et les colonies islamiques établies un peu partout dans le monde, c’est silence le jour et ramdam la nuit. Tout le monde peut constater ce fait, les croyants, parce qu’ils font du ramdam, et les non-croyants à qui ce tapage est infligé.

Voici comment la chose est exposée dans le Trésor de la langue française, temple du progressisme : « emprunt, avec altération de la consonne finale (n devenue m), sans doute par assimilation à distance (la consonne finale s’assimile à la consonne m de la première syllabe), à l’arabe maghrébin, correspondant à l’arabe classique ramadan ». Jusque là, il n’y a rien à redire. Le reste, en revanche, est tout miel : « Le sens du mot en français vient du fait que l’aspect le plus caractéristique du ramadan, aux yeux de nombreux non-musulmans, soit l’intense et bruyante activité nocturne qui suit les journées de jeûne durant ce mois ». Une phrase comme « aux yeux (et aux oreilles) des musulmans, qui, tous, conviennent que les nuits du ramadan sont consacrées aux chants, à la fête, aux promenades dans les rues, aux visites familiales, à la grande bouffe » aurait mieux été plus juste. Il n’y a rien de mal, ni de bien, d’ailleurs, à constater cela que le ramadan est source de tapages nocturnes.


07 avril 2009

Centration

 

 

Voilà encore un mot moderne. Dérivé du verbe centrer, il est attesté pour la première fois en 1876 dans le Traité du microscope : « L’importance du maintien d’une centration parfaite se fait sentir surtout lorsque quelque accident cause le moindre décentrage ». C’est un terme scientifique. Littré l’enregistre immédiatement dans le Supplément, publié en 1877, de son Dictionnaire de la langue française (1863-77) et le définit ainsi : « action d’opérer le centrage dans un instrument d’optique ; état qui en résulte ». Les académiciens l’ignorent, même dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, qui est plus complète pourtant que les autres. Ils n’ignorent pas le mot, ils en connaissent l’existence, mais ils ne jugent pas nécessaire de le faire entrer dans leur Dictionnaire, sans doute (c’est pure hypothèse) parce qu’il est d’un emploi rare ou trop spécialisé – comprendre limité à quelques sciences. C’est, en effet, ce que confirme la consultation du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel centration a trois sens : en optique, il est un synonyme vieilli de centrage ; en psychologie, c’est la « surestimation d’une perception » ; enfin, c’est « l’action de se centrer », sens dit figuré, dont on ne voit pas très bien en quoi il consiste, d’autant plus qu’il est illustré par un court syntagme de Teilhard de Chardin : L’univers en voie de centration (1955).

En fait, le succès moderne de centration vient de la psychologie, où il est défini, dans des glossaires spécialisés, ainsi : « nom donné à une loi selon laquelle certains sujets ont tendance à exagérer l’importance du stimulus auquel ils portent attention au détriment des autres stimuli de la perception » (cf. « surestimation d’une perception », dans le TLF) ; ou : « polarisation sur un stimulus avec mise en sommeil des autres stimuli ou perceptions » ; ou encore, dans le Larousse illustré : « effet de centration, surestimation du stimulus ou de la partie du stimulus sur quoi porte l’attention » et « loi des centrations relatives, énoncée par J. Piaget pour rendre compte de la probabilité des déformations perceptives d’une figure dues à l’effet de centration, en fonction des variations objectives de la figure ». La psychologie, cette science du pauvre, s’est insinuée partout, en particulier dans la pédagogie, non pas celle qui a pour objectif de faire apprendre quelque chose à des élèves, mais celle « de l’échange et de la rencontre » (sic), c’est-à-dire celle qui apprend à des enfants ce qu’ils savent avant même d’entrer à l’école : échanger et se rencontrer. C’est dans ce chaudron qu’est préparée la célèbre centration sur l’enfant ou sur l’élève ou, mieux encore, sur l’apprenant. Elle a deux dimensions : thématique (les apprenants choisissent ou proposent des thèmes dont ils débattent ensuite avec le groupe partenaire afin d’en retenir un) et pratique (la médiation en direction de l’autre groupe est au cœur des travaux et des réflexions de chacun des groupes). Des spécialistes de la centration sur l’apprenant (comprendre : des docteurs en sciences de l’éducation qui sont payés pour apprendre aux futurs maîtres comment apprendre aux apprenants à se centrer sur eux-mêmes, les apprenants) se croient obligés de préciser (sans rire) que ce n’est pas « une méthode ou une approche pédagogique mais un concept régissant des types de procédure d’enseignement » et « de ce fait, il est commun et adaptable à plusieurs pédagogies ». Tout ça, c’est du constructivisme : « l’acquisition de compétences métacognitives (en bon français : apprendre à apprendre) prime sur celle de compétences cognitives (apprendre) ». Dans ce charabia, « l’apprenant devient le pôle principal d’apprentissage ; l’enseignant est à l’écoute de ses besoins pour orienter l’apprentissage autonome, faciliter son appropriation, fixer des objectifs ». Rideau.

Vous savez maintenant, ô lecteurs de la Nouvelle Langue Française, pourquoi vos enfants savent à peine lire, écrire, compter. Il n’y a plus, pour vous, de mystère en ce bas monde, d’autant plus que centration est aussi un terme de mystique. La « prière de centration » est à la centration sur l’apprenant ce que pile est à face : la même chose, mais de l’autre côté. L’une est un concept, l’autre une méthode, comme il appert dans ce qui suit : « La Prière de Centration est une méthode conçue afin de faciliter la prière contemplative (id est l’ouverture de l’esprit et du cœur, notre être tout entier, à Dieu, le Mystère Ultime, au-delà des pensées, des mots et des émotions »), en préparant nos sens à coopérer avec cette bénédiction. Elle n’est pas censée remplacer la prière ; elle permet simplement de donner de nouvelles perspectives aux autres types de prières ».

La différence entre ces deux centrations, une fois qu’elles ont été expliquées, saute aux yeux : la première, celle de l’apprenant, est imposée à tous et participe de la grande déculturation à l’œuvre dans les écoles de France ; la seconde, celle de la prière, ne concerne que les croyants et, même si elle peut sembler dérisoire, elle n’engage pas l’Etat, elle est gratuite, elle a pour but d’élever l’homme au-dessus de lui-même et non pas, comme la première, de le rendre plus bête que les Bêtes.

 


05 avril 2009

Carcan



Le mot, dont l’origine est mal assurée, est attesté dans la première moitié du XIIe siècle. C’est un collier de fer servant à attacher un condamné au pilori. Au XVe siècle, il désigne par analogie un collier de pierres précieuses.

Il est défini dans les dictionnaires anciens avec ces deux sens : « cercle de fer avec lequel on attache un criminel par le cou à un poteau » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ou « cercle de fer avec lequel on attache par le cou à un poteau, celui qui a commis quelque crime, quelque délit » (id. 1762, 1798) ou « anneau de fer, avec lequel on attache un criminel à un poteau » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; et « espèce de chaîne d’orfèvrerie ou de pierreries » (1694), les académiciens ajoutant : « mais il n’est plus guère en usage en ce sens-là », remarque qui disparaît dans les éditions ultérieures : « espèce de chaîne ou de collier de pierreries » (1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788, Littré 1863-77) ou « espèce de chaîne ou de collier d’or, de perles ou de pierreries dont se parent les femmes » (1932-35).

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le premier sens « cercle de fer » est défini à l’imparfait (« avec lequel on attachait par le cou à un poteau celui qui avait été condamné à cette peine »), signe que cette peine a disparu du Code pénal, comme le précisent les académiciens dans cette même édition : « La peine du carcan a été supprimée en 1832 », de même que Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « collier de fer fixé à un poteau pour y attacher un condamné » (« la peine du carcan a été supprimée en 1832 »), sens qu’il illustre de quelques extraits d’écrivains, dont Saint-Simon : « une femme cria fort haut ; les archers la saisirent et la mirent indiscrètement à un carcan voisin ».

Littré relève un nouvel emploi : « sorte de collier de bois qu’on met aux cochons pour les empêcher de se frayer passage à travers les haies » (DAF, 1932-35 : « spécialement, collier de bois que dans certaines régions l’on met aux porcs pour les empêcher de traverser les haies »), attesté au milieu du XIXe siècle, ainsi que l’homonyme carcan, « terme d’écurie, mauvais cheval ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent qu’une pièce du vêtement était nommée col carcan ou col-carcan, « col haut et rigide » ou « col dans lequel on se trouve engoncé et qui gêne les mouvements du cou ». Gide, dans Si le grain ne meurt (1924), se plaint d’avoir dû porter, enfant (« malheureux enfant », évidemment), « tous les jours de l’année, pour le jeu comme pour l’étude, à l’insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s’achevait en carcan ; car la blanchisseuse empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait s’ajuster le faux-col ».

De 1694 à 1935, aucun lexicographe n’enregistre les emplois figurés de carcan qui sont, il est vrai, spécifiques de la « modernité » libérale ou libertaire, les modernes tenant toute contrainte, même la plus anodine, même celle qui n’a rien d’une contrainte, pour un carcan, c’est-à-dire pour un collier de fer qui attache à un poteau un condamné (surtout les « esclaves ou les forçats », le collier de fer « rivé à froid par derrière » « faisant partie de la chaîne générale ») et qui, de fait, transforme tous ceux qui supportent une petite contrainte en victimes de la société, de la morale, de la civilisation. Ainsi, ce sens : « Par métaphore, ce qui entrave la liberté de façon rigoureuse » (Trésor de la langue française), illustré par cet exemple de Guéhenno (1934), qui a été souvent mieux inspiré) : « la civilisation nous passe son carcan au cou ». Ainsi se forge le mythe du civilisé forçat ou condamné au pilori ou attaché à un poteau de torture par le cou. Cet autre exemple étend le mythe à la politique : « Inutile de dire que, aussitôt que le Consulat apparut, il forgea une chaîne de plus, il resserra le carcan dans lequel râlait déjà la liberté du travail ». Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), les académiciens interprètent étrangement, à dire vrai, le sens figuré, « tout ce qui entrave ou gêne la liberté des mouvements » (le carcan de la discipline) comme le développement métaphorique, non pas du collier de fer du condamné ou du forçat, mais du « cercle ou triangle de bois que les éleveurs mettent au cou de certaines bêtes pour les empêcher de traverser les haies ». Le civilisé, après avoir été comparé à une victime de la société mauvaise, serait-il un porc, à qui il serait fait interdiction de « traverser les haies » ?

 


04 avril 2009

Radical et ses dérivés : radicalité, radicaliser, radicalisation


 

 

Ce mot, adjectif et nom, est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Il est emprunté de l’adjectif du latin tardif radicalis, lequel n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1937). En fait, il appartient au latin d’église, étant employé pour la première par Blaise (Saint Blaise, évêque martyr) au sens de « premier, fondamental », cet adjectif étant dérivé du nom radix, -icis, qui a pour sens « racine, origine première ». Depuis le XVe siècle, radical est en usage dans les sciences et, comme cela est écrit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans « le dogmatique » (c’est-à-dire tout ce qui a rapport aux sciences et à la religion : « il n’a guère d’usage que dans le dogmatique ») : 1465, « profond, intense, total, absolu » ; 1516, « qui a rapport au principe d’une chose » ; humide radical, « fluide imaginaire regardé comme le principe de la vie dans le corps humain » ; 1587 humeur radicale ; 1660 en grammaire, lettre radicale ; 1690 mot radical (in Dictionnaire universel de Furetière) ; 1762, en mathématique signe radical, quantité radicale ; 1754, en médecine, cure radicale ; 1773 guérison radicale ; 1765, en chimie, vinaigre radical ). Ces emplois sont enregistrés dans les dictionnaires, parfois longtemps après la première attestation. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694),  le sens du dogmatique est « qui est source, principe de quelque chose, où qui est par sa nature attaché à son sujet ». Sont relevés aussi humide radical (« humeur qui fait le principe de la vie ») ; lumière radicale (« lumière d’un corps qui est lumineux par lui-même ») ; mot radical (« mot primitif qui est comme la racine des autres qui en sont dérivés ») ; dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : lettres radicales (« lettres qui se trouvent dans le mot primitif et qui se conservent dans le mot dérivé » ou, dans l’art de l’écriture, « lettres qui servent à former les autres » ; signe radical, en algèbre (le symbole de la racine) ; vinaigre radical (acide acétique) ; humide radical (en médecine, « matière balsamique, onctueuse, qui, selon eux, donne la flexibilité, la souplesse, à toutes les parties solides des corps animés, et sert à alimenter le feu de la vie, la chaleur naturelle qui y subsiste avec elle, et à empêcher le desséchement des fibres »). Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), radical est supposé n’avoir d’usage « que dans le style didactique, et en parlant de ce qui est regardé comme ayant en soi-même le principe de quelque faculté, de quelque vertu physique » (humide radical, lettres radicales, signe radical, « signe composé d’un trait perpendiculaire et d’un trait oblique, qui se joint au premier par son extrémité inférieure et qui se met devant les quantités dont on veut extraire la racine », quantité radicale). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’emploi de radical est restreint « à la médecine (humide radical) et à l’algèbre (signe radical, quantité radicale) », bien que « quelques-uns l’emploient en grammaire » (lettres radicales) et que radical s’emploie comme un nom en arithmétique. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), aux emplois relevés en 1762, s’en ajoutent de nouveaux, propres à la médecine (vice radical, « vice qui en produit d’autres » ; guérison radicale, « guérison qui a détruit le mal dans sa racine »), ou à la grammaire (terme radical, « mot qui est la racine de plusieurs autres ») ; et dans la sixième édition (1832-35), les sciences déjà citées sont complétées par la botanique (feuilles radicules, pédoncules radicaux, « feuilles, pédoncules, qui naissent du collet de la racine ») et la jurisprudence (nullité radicale, « nullité qui vicie un acte de manière qu’il ne puisse jamais être valide »), tandis que les emplois nominaux de cet adjectif se multiplient en grammaire (un radical, des radicaux ; quel est le radical de cette famille de mots ?), où « le radical d’un mot désigne la partie invariable d’un mot, par opposition aux différentes terminaisons ou désinences que ce mot est susceptible de recevoir » (ainsi chant est le radical du verbe chanter), et en chimie (« corps qui, unis à l’oxygène, forment les oxydes et le plus grand nombre des acides » : le carbone, le soufre et le phosphore sont les radicaux de l'acide carbonique, de l'acide sulfurique et de l'acide phosphorique ; le potassium est le radical de la potasse).

La modernité de radical ne tient pas aux emplois en dogmatique (la théologie) ou dans les sciences, mais à la politique. Dans son sens politique, il est emprunté de l’anglais (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 : « favouring fundamental reforms », « advanced in opinions and policies »), dont la définition contient les mots magiques de réformes (au pluriel), fondamental, opinions progressistes, politiques qui font avancer les choses. En 1786, cet adjectif anglais, emprunté comme l’adjectif français du latin radicalis, qualifie le nom reform et, employé comme un nom, il désigne les partisans de réformes extrêmes. Comme terme politique, il entre dans la langue française au cours de la Révolution en 1792-93 dans le syntagme parti des novateurs radicaux. Il est employé comme un nom pour désigner, en 1820, en Angleterre, les partisans de changements profonds et les extrémistes, et dix ans plus tard, en 1830, en France, les mêmes partisans des mêmes changements et les mêmes extrémistes. En 1831, Lamartine englobe dans le parti radical tous ceux qui veulent faire une nouvelle révolution.

C’est Littré qui, le premier, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, en plus de l’emploi dans les sciences du XIXe siècle (botanique, médecine, jurisprudence, grammaire, algèbre, chimie), définit l’emploi moderne et politique de ce mot : « qui travaille à la réformation complète, absolue, de l’ordre politique dans le sens démocratique » (exemples : « le parti radical » et « substantivement, les radicaux, un radical »), définition dont les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), atténuent la violence (« en termes de politique, le mot se dit de ceux qui préconisent l’application intégrale des principes de la démocratie » ; le parti radical, républicain radical, un radical : autrement dit, les radicaux sont favorables à l’extension à toute la France des principes démocratiques), sans doute pour adapter le sens aux réalités de l’époque : en 1932, les radicaux qui exercent le pouvoir affrontent de plus extrémistes qu’eux, faisant ainsi figure de modérés ou de mous. Ils ne sont plus des radicaux, mais des radis : rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur.

La politique et son appendice la société ont fait le succès de radical, dont les définitions occupent trois colonnes du Trésor de la langue française (1971-94). Celle qui est en usage en philosophie, mixte du vieux sens du dogmatique et du sens moderne de la politique, explique les emplois modernes de radical et de ses dérivés, radicalité, radicaliser, radicalisation, pour désigner l’extrémisme en matière d’idéologie et d’agit-prop. C’est « qui va jusqu’au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial » ; ce à quoi Arouet ajoute ironiquement, même si le choix initial est faux et les conséquences aberrantes ; et « complet, total, absolu ; sans exception ou atténuation ». Cet adjectif qualifie parfaitement les sectaires, les sectateurs, les sectionnaires et les sectionneurs de têtes, que ces têtes soient réelles ou symboliques : coupez, coupez, il en restera toujours quelque chose. Les rédacteurs de ce Trésor, comme les académiciens en 1932-35, se contentent de désigner par cet adjectif et nom les seuls partisans du radicalisme ou du Parti radical, lequel, en 1971, disposait encore d’un petit vivier d’électeurs soumis et pouvait contrôler en partie le Sénat de la République, alors qu’aujourd’hui, il n’est qu’un fantôme. Autrement dit, ce sens plan-plan ou pantouflard (en charentaise, évidemment) n’est que l’ombre de ce qu’il fut dans les années 1820-30, où radical était un équivalent « d’extrémiste » ou « de révolutionnaire ». Il est fort éloigné des emplois modernissimes de radical pour désigner les épaves du maoïsme comme Badiou et ses disciples de Normale Sup ou les poseurs de bombes ici ou là (islamistes radicaux vs islamistes modérés) ou les saboteurs de caténaires : en bref, tous ceux qui ont pour moteur la radicalité (« fait ou caractéristique de ne pas admettre d’exception ou d’atténuation ») et qui ont pour objectif de radicaliser (« rendre intransigeant ») les masses, comme dans Sartre (« les marxistes purs comptent sur les militants, c’est-à-dire sur une action consciente et concertée, pour radicaliser les masses et susciter en elles cette conscience de classe », 1949), ou de les inciter à se porter aux extrêmes, comme si la radicalisation des masses, des étudiants, des immigrés, des jeunes, des musulmans, des homos, etc. allait faire advenir enfin la Vraie Révolution et la Der des Ders, celle qui coupe non pas quelques têtes, mais toutes les têtes, sans exception, ni atténuation, guerre de tous contre tous à laquelle les radicaux aspirent depuis deux siècles.


 

02 avril 2009

Balzac et la Nouvelle langue française


 

Au début des Illusions perdues, roman qu’il publie entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui fera de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant. A Angoulême, où elle est établie, « elle avait, écrit Balzac, le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer : car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

Ce que note Balzac, c’est un phénomène qui affecte la langue française dans les dernières années du XVIIIe siècle et se poursuit au début du XIXe siècle (il continue jusqu’à nos jours) : la néologie ou le néologisme, la fabrication incessante de mots nouveaux, qui, à peine formés, sont employés dans les conversations, échangés, diffusés, mots qui ont été en partie inventoriés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne et qui n’a d’existence que fictive, ou que Balzac attribue à ce personnage, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs, se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie, et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, lesquels désignent un processus, un changement d’état, un devenir. Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle aimerait que les choses changent ; elle aimerait aussi être prise dans le mouvement de l’histoire ; elle rêve de Paris et de choses nouvelles. Ces désirs, qu’elle exprime souvent en termes vagues, sont clairement inscrits dans les mots qu’elle emploie, tous des verbes, nouveaux ou inouïs, qui expriment des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus.

A la liste de ces mots, Balzac ajoute, comme pour s’excuser d’avoir introduit des mots nouveaux, certes imprimés en italiques : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ». Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, mais celui qui a créé ce personnage, à savoir Balzac. Autrement dit, la première partie de la phrase est faite des mots énoncés (ou supposés l’avoir été) par Mme de Bargeton, et la seconde d’une remarque, de type métalinguistique, de Balzac. De l’une à l’autre, l’énonciateur change : d’abord le personnage, puis le romancier, qui s’applique à justifier l’introduction de ces néologismes, dont la plupart sont ridicules, dans une œuvre littéraire par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon rhétorique et spécieuse de s’exonérer de toute responsabilité dans ces néologismes, dont la répétition et le très grand nombre ont convaincu Nodier, en 1836, qu’avait commencé, à la fin du XVIIIe siècle, une troisième époque dans l’histoire de la langue française, qu’il nomme « la nouvelle langue française ».

 

01 avril 2009

Album

 

 

Le mot est attesté en 1662. C’est Saint-Evremond, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui en apprend l’usage aux Français : « les gens de lettres allemands se munissent ... d’un livre blanc bien relié, qu’on nomme album amicorum, et ne manquent pas d’aller visiter tous les savants des lieux où ils passent, et de le leur présenter, afin qu’ils y mettent leur nom ». C’est donc le livre blanc des amis, des connaissances ou des rencontres ou encore le « petit cahier blanc des voyageurs destiné à recevoir des autographes ou des sentences ». Le mot n’est pas emprunté du latin ; certes il est latin (en latin, c’est le neutre de l’adjectif qui signifie « blanc »), mais il est emprunté de l’allemand ou, pour dire plus exactement, de l’usage singulier que les Allemands ont fait de ce mot latin. Il est enregistré à partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française et défini ainsi (1762, 1798, 1832-35) : « cahier que les étrangers portent en voyage, sur lequel ils engagent les personnes illustres à écrire leur nom, et ordinairement avec une sentence ». A compter de l’édition de 1798, ce sens est illustré de l’exemple ce jeune Allemand vous prie de vous inscrire sur son album qui révèle l’origine de cette manière de faire, qui perdure dans les cahiers ou carnets d’autographes ou dans les livres d’or, que l’on peut signer dans certains lieux publics ou privés (musées, châteaux, restaurants, etc.).

Au XIXe siècle, l’usage de l’album se répand en France et il s’élargit. Au tout début du XIXe siècle, c’est un « ensemble de feuillets reliés, destiné à recevoir des collections de toutes sortes, où l’on consigne des souvenirs », comme Bescherelle le note en 1845 dans son Dictionnaire : « Album se dit aussi d’un portefeuille composé de feuilles détachées, relié avec élégance, sur lesquelles les personnes dont on veut conserver le souvenir écrivent leurs noms, leurs pensées, des airs notés, peignent des portraits, des fleurs ou des paysages, etc. Dans les années de la vieillesse, un coup d’œil jeté sur un album fait repasser en quelques instants les principales époques de la vie, et peut fournir matière à de douces ou tristes réflexions ». Ou encore, c’est un recueil de dessins : « l’artiste qui ne se borne pas à peindre des arabesques doit meubler son album de figures prises dans toutes les conditions (1813) ; c’est aussi un recueil de différents morceaux choisis de peinture ou de dessin, réunis en un livret ».

Le fait est que les lexicographes commencent au XIXe siècle à noter l’extension de ce mot à de nouvelles réalités, les académiciens dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) : « Il se dit aussi des cahiers sur lesquels certaines personnes invitent des gens de lettres et des artistes à écrire de la prose ou des vers, à faire quelque dessin, ou à noter quelque air de musique » (sens relevé par Littré) ; Littré : « Terme d’antiquité romaine, tablettes recouvertes d’un enduit de plâtre sur lesquelles étaient inscrits les actes du préteur » (dans ce sens, il est effectivement emprunté directement au latin, « tableau blanc pour écrire » et attesté en 1823 : « espace enduit de plâtre où l’on inscrivait ce que l’on voulait porter à la connaissance du public ». Littré scinde en deux emplois distincts le sens du mot album : c’est un « livre sur lequel les voyageurs consignent leurs observations », comme celui que, au début de L’Education sentimentale, le jeune Frédéric Moreau, de retour d’un voyage à Rouen, tient sous le bras ; et c’est aussi un « cahier sur lequel on prie d’inscrire quelques lignes de prose, quelques vers, un dessin ». Littré semble ne pas avoir bien compris l’usage de ces albums, puisqu’il illustre le premier sens d’un extrait de Jean-Jacques Rousseau « un Allemand porte son album chez tous les savants », qui, de toute évidence, correspond au second sens ou à l’usage que l’on faisait en Allemagne aux XVIIe et XVIIIe siècle de cet album amicorum.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les différentes variétés d’album sont, pour la plupart d’entre elles, répertoriées : « cahier ou registre destiné à recevoir des dessins, des autographes, des photographies, etc. » (le etc. pouvant inclure les timbres et les cartes postales par exemple) et « recueil de compositions reproduites par la gravure » (toute une époque revit dans les albums de Gavarni) et, « en termes d’antiquités romaines, tablettes de bois ou pan de mur blanchi sur lesquels l’autorité faisait inscrire ce qu’elle voulait faire savoir au public ». Ces mêmes usages sont enregistrés dans les dictionnaires actuels. Alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent que l’usage du mot album pour désigner un « registre personnel servant à consigner les faits marquants, les rencontres importantes, etc., au cours d’un voyage » est vieilli, ayant été supplanté par carnet ou récit de voyage, ils enregistrent le sens spécialisé de « livre d’images pour les enfants », illustré par cet extrait de Mme de Beauvoir : « je lisais Madame de Ségur (…), les albums de Topffer, Bécassine, les Aventures de la Famille Fenouillard, celles du Sapeur Camember (…) » (1958), mais ils ignorent l’usage, essentiellement marchand ou commercial, dont les chanteurs de variétés, dits artistes, font aujourd’hui de l’album, mot et chose, alors que, dans les années 1960, ils vendaient des disques, usage qui est décrit ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « Musique, pochette simple ou double contenant un disque ou des disques » et « par métonymie, enregistrement, disque » (ce chanteur vient d’enregistrer un nouvel album), tout cela incitant les jeunes consommateurs à constituer des collections : après les albums de timbres ou de cartes postales, les albums d’albums, tout cela alimentant le business des pochettes et des CD.

 


31 mars 2009

Adhésion, adhérence

 

 

Ces deux mots sont l’un et l’autre empruntés du latin, l’un et l’autre attestés dans la seconde moitié du XIVe siècle, l’un et l’autre d’un sens proche : adhésion, terme de médecine, signifie « action de rattacher, de joindre quelque chose » (« bonne adhésion du nourrissement au membre ») ; adhérence, terne d’anatomie, signifie « union de certains tissus de caractère pathologique ». L’un et l’autre, ils ont pris un sens figuré au XVe siècle, adhésion celui de « soutien à un parti », adhérence « le fait d’être attaché à quelqu’un, allié avec lui ».

L’histoire de ces mots peut se ramener, résumée de façon cavalière, à une lente séparation de leurs emplois respectifs, séparation qui n’est effective que dans la langue actuelle. De ces deux mots, seul adhérence figure dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière et dans les trois premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740), chez Furetière au seul sens figuré « d’attachement à un parti, à un sentiment » (« l’adhérence à l’hérésie emporte excommunication ») ; chez les académiciens dans les deux sens, propre (« attachement d’une chose à une autre », son poumon est adhérent aux côtes, et cette adhérence sera peut-être cause de sa mort) et figuré, « attachement d’esprit, de cœur, de volonté », emploi dans lequel « il ne se prend guère qu’en mauvaise part » (le père a gâté son fils par l’adhérence qu’il a eue à toutes ses volontés ; l’adhérence à l’hérésie est condamnée comme l’hérésie même). Tous les auteurs de dictionnaires définissent adhérence dans ces deux sens, comme Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « Au propre, union étroite de deux corps, l’adhérence du poumon aux côtes, de la pierre à la vessie ; au figuré, attachement à un mauvais parti, adhérence au parti des rebelles, des hérétiques), sauf les académiciens dans la huitième édition (1932-35 : « union d’une chose qui tient à une autre » et « en termes de médecine, union accidentelle ou morbide de deux parties qui sont séparées à l’état normal ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « liaison étroite entre deux corps solides » (l’adhérence d'un coquillage au rocher ; les pneus usés ne présentent plus qu'une faible adhérence au sol) et « accolement congénital, pathologique ou accidentel, de deux organes ou de deux tissus contigus normalement indépendants » (adhérence entre plèvre et diaphragme ; adhérences postopératoires). De fait, les académiciens, contrairement aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui relèvent encore chez les écrivains modernes des emplois figurés d’adhérence, tiennent pour désuet au XXe siècle le sens figuré d’adhérence. Il est vrai que ce mot s’est étendu, au sens propre, à de nombreux domaines techniques : automobile, chemins de fer, géophysique, médecine, métallurgie, et que le sens figuré est exprimé par adhésion, mot qui, justement, dans la toute dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française a perdu son sens médical ou propre et n’a plus qu’un sens « figuré ».

Quant à adhésion, il n’entre dans les dictionnaires qu’en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : « union, jonction » (ces deux corps ont ensemble une adhésion qui les rend difficiles à séparer) et « action d’adhérer et, principalement, acte par lequel une puissance adhère à un traité qui lui est proposé ». Ces deux sens sont relevés par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 ; « au physique : adhésion de deux corps, eau figuré : adhésion à un traité, à une décision, à une protestation, etc. ») et les autres lexicographes des XVIIIe et XIXe siècles : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; « union, accolement, l’adhésion de l’écorce avec le bois » et « figuré, action d'adhérer, de donner son assentiment ; donner son adhésion à quelqu’un, à un projet ») et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « action de s’attacher physiquement et très étroitement (à une chose) » (vieilli ; synonyme : adhérence) ; alors que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, donnent à adhésion deux sens figurés : en droit international, « acte par lequel un État non partie à un traité se place sous l’empire de ses dispositions » et « fait d’adhérer à un groupe, à une organisation ; par extension, approbation ».

La confusion entre les deux mots est ancienne. Ainsi, dans L’Encyclopédie (1751-64), l’auteur de l’article traitant de l’union ou de la jonction physique des corps ou des matériaux emploie indifféremment adhérence ou adhésion. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux mots, dont il estime qu’ils ont, pour même sens, « union, jonction d’une chose qui tient à une autre » : « l’adhérence est l’état d’une chose qui adhère ; l’adhésion est l’action même d’adhérer. De là découle, quand il y a lieu de distinguer, la différence dans l’emploi des deux mots. L’adhérence, étant un état, est involontaire ; l’adhésion, étant une action, est volontaire ». Il semble que cette distinction s’est faite dans la langue du XXe siècle de façon plus tranchée : les sens propres ou techniques à adhérence, les sens figurés à adhésion. La distinction faite par Littré est reprise dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « il y a lieu de noter certaines distinctions entre adhérence et adhésion, deux termes souvent employés l’un pour l’autre. Adhérence indique davantage un état et adhésion la force qui produit cet état (…) D’autre part l’adhésion est un acte volontaire. L’adhésion évoque donc l’idée de force et d’acte volontaire, l’adhérence, celle d’un état et d’une certaine passivité ». Tout cela a déjà été dit par Littré. Ce qui est noté de neuf, c’est que « dans la langue contemporaine, adhérence est surtout un terme technique ». A cela, il n’y a rien à redire, la remarque est juste. Celle qui suit, en revanche, est assez peu convaincante : au « sens figuré, adhérence sert de substitut noble à l’emploi figuré et quelque peu familier du verbe coller à (la réalité, au passé, etc.) ». Le fait est qu’il a fallu près de six siècles pour que les sujets parlants conviennent d’un partage provisoire, assez net et à peu près cohérent entre ces deux mots, sans que quoi que ce soit de définitif soit acquis.

 


29 mars 2009

Prégnant

 

 

Cet adjectif est dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où il est défini ainsi : « violent, pressant », les académiciens précisant qu’il « n’a guère d’usage que dans ces phrases » (id est dans ces syntagmes) : « Douleurs prégnantes ; maux aigus, prégnants ». Mais il disparaît des éditions ultérieures, de la quatrième (1762) à la huitième (1932-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) l’ignore, de même qu’il n’apparaît pas dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64).

Littré le fait entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) avec deux sens distincts. « Terme didactique », il signifie « qui porte en soi un germe de reproduction, en parlant d’une femelle » (exemple : « j’ai six brebis, dont trois prégnantes », ce doit être un berger savant que fait parler Littré); et « par extension », il a pour sens « violent, pressant » (c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française), Littré ajoutant, sans doute parce qu’il pense que ces deux sens ont un rapport l’un avec l’autre : violent ou pressant « comme le besoin d’accoucher », qu’il illustre d’un extrait des Mémoires de Saint-Simon (« la forte considération de raisons si prégnantes ») et d’un auteur de la fin du XVIe siècle : « Tous deux commencèrent à donner ordre aux affaires, desquelles les plus prégnantes d’alors étaient celles d’Angleterre ».

Prégnant est dans la langue française depuis au moins sept siècles. Il est attesté au XIIIe siècle au sens de « pleine » à propos d’une chienne qui porte des petits ; et il se dit aussi d’une femme enceinte. Dans cet emploi, il est emprunté du latin praegnans (de (g)nascor « naître ») qui a les mêmes sens que l’adjectif français, « pleine » et « enceinte ». Prégnant est aussi attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle au sens de « pressant » (« prégnante et vive instance ») et au XVIIe siècle au sens de « violent » (à propos d’un sentiment), ces deux sens étant exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694, cf. ci-dessus). Dans cet emploi, il est dérivé de l’ancien verbe priembre, « presser », qui continue le verbe latin premere, «presser, comprimer». Ces deux étymons distincts (« pleine » de nascor et « pressant » de premere) déterminent des sens différents et deux histoires parallèles. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décrivent cet adjectif dans deux entrées distinctes : « Vieux, qui est en état de gestation » (synonymes enceinte, pleine) » et « qui s’impose avec une grande force » (synonyme : pressant ; douleurs prégnantes ; se libérer d’une société technique de plus en plus prégnante) et « en particulier, qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte » (narration singulièrement prégnante du texte actuel ; splendeur prégnante de vérité ; modalité la plus prégnante de la culture). C’est employé dans ce dernier sens (« qui s’impose à l’esprit d’une manière très forte ») que prégnant est moderne et que, de la VLF (ou vieille langue française), il a basculé dans la NLF. Bénéficiant du halo de mystère qui entoure les vieux mots désuets, il est devenu un des mots fétiches des psys de tout type et des consciencieux du social, qui ont besoin de magie pour prospérer. Il est le joyau de leur jargon : « qui s’impose à la perception sans contrôle possible » (la configuration orthoscopique est « prégnante », ce dont on est fort aise, et la forme prégnante de l'effort), le succès de cet adjectif étant en quelque sorte validé par la formation, en 1945, du nom dérivé prégnance, au sens de « capacité plus ou moins grande qu’ont les formes à s’imposer dans la perception d’un système de stimulations » (reconnaître…, avant la subsomption du contenu sous la forme, la prégnance symbolique de la forme dans le contenu ; que signifient cette prégnance significative et cet apprentissage de l'articulation ?). Pour connaître la réponse à cette question sublime, prière de consulter psys et socs.

 


25 mars 2009

Nationaliser, nationalisation

 

 

Voilà deux mots dont il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils sont modernes et même de la dernière modernité. Ils sont attestés à la toute fin du XVIIIe siècle, pendant les événements dits révolutionnaires, le verbe en 1792, le nom en 1796. Ils n’entrent dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, celle qui est en cours de publication ; ils ne sont enregistrés ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième (1832-35), ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35). Certes, les académiciens sont supposés « frileux », « réactionnaires » ou « nostalgiques de l’ordre ancien », mais cela n’est sans doute pas suffisant pour expliquer leur refus de définir nationaliser ou nationalisation, puisqu’ils définissent habituellement les mots désignant des réalités désagréables ou qui leur répugnent, à condition qu’ils soient entrés dans l’usage. Si nationaliser et nationalisation ne sont pas dans le Dictionnaire de l’Académie française avant l’édition actuelle, c’est sans doute parce que l’usage qui était fait de ces deux mots était, jusqu’en 1937 ou 1944, restreint et qu’ils ne sont devenus d’actualité qu’avec le Front populaire et le programme économique du CNR ou Conseil National de la Résistance (nationalisations de Renault, de banques, d’EDF), comme si nos lointains ancêtres tenaient, en dépit des réalités avérées dans les années 1789-1815, le fait de « déclarer propriété d’Etat » (sens attesté en 1793) un bien privé pour une monstruosité improbable (en bref, pour un vol pur et simple) dont se rendrait coupable l’Etat ou la nation. Ainsi, Littré, qui est le premier grand lexicographe à insérer ces deux mots dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), éprouve beaucoup d’embarras à en définir le sens, chassant de France la réalité nommée nationalisation (le mot « se dit, en Angleterre, de la proposition de mettre dans le domaine public certaines terres qui n’y sont pas ») et donnant au verbe nationaliser des significations vagues et ambiguës : « Néologisme ; rendre national », ou dont on se demande chez quel écrivain ou dans quels écrits Littré les a lues : « se nationaliser, verbe réfléchi, prendre les moeurs d’une nation » (on dira aujourd’hui s’intégrer ou s’assimiler) et « en parlant des choses, passer dans les usages d’un peuple » (s’acclimater).

Selon les académiciens (édition en cours de publication de leur Dictionnaire), les deux mots n’ont d’usage que dans le domaine de l’économie et, surtout, celui de l’économie politique : «Transférer à la collectivité nationale la propriété d’un bien, d’un moyen de production, d’un service ; procéder à sa nationalisation » et « action de transférer à la collectivité nationale la propriété totale ou partielle de certains biens, moyens de production et services ; résultat de cette action », illustrant ces définitions d’exemples qui attestent que les actions désignées par ces mots sont plus anciennes que leur entrée dans les dictionnaires : Nationaliser les biens du clergé ; nationaliser une entreprise. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tout en décrivant les emplois modernes, dont les imbéciles diraient qu’ils, id est les emplois modernes, pas les imbéciles, sont incontournables (« transférer à l’État la propriété d’un bien », comme si l’Etat n’avait pas suffisamment de biens ; « action de transférer du privé au public la propriété de certains biens ou moyens de production; résultat de cette action »), continuent à relever des sens incongrus ou qui semblent désuets : « Etendre, rendre commun à toute une nation » ; « donner à un pays, à un groupe humain une structure qui le caractérise comme étant une nation » ; « donner à quelque chose des traits caractéristiques propres à une nation, qui différencient une nation d’une autre » (Quand elle traduit, la Comedia espagnole nationalise aussitôt ses emprunts, et des histoires italiennes ou françaises fait des drames ou des tableaux de moeurs espagnols, Brasillach, 1938) ; « rendre représentatif d’une nation » (Cette proposition est conforme aux principes de Juillet, c'était incarner le pays dans l’électorat, et conséquemment nationaliser les assemblées futures, Balzac, 1831) et « état de ce qui est propre à une nation, la caractérise » (Une des marques de la complète nationalisation d'un dieu est l'introduction de son nom dans les noms propres d'hommes, Renan, 1887). En un siècle, la modernité a peu à peu effacé les significations morales et spirituelles du verbe nationaliser et du nom nationalisation pour ne conserver que le sens économique et surtout celui qui est en usage en politique, l’économie et la politique étant les deux mamelles de la France moderne, ce avec quoi, justement, elle s’affiche comme moderne.

 


19 mars 2009

Civière

 

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la civière est décrite ainsi : « appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts », les rédacteurs de ce Trésor ayant sans doute voulu écrire « dont l’état nécessite qu’ils soient allongés ». C’est de cette manière que chacun de nous se représente une civière. Or, la fonction attribuée à la civière, à savoir transporter des blessés, des morts ou des malades, est relativement nouvelle. Dans les dictionnaires anciens, la civière était tout autre chose, non pas pour ce qui est de la forme, mais pour ce qui est de la fonction : « Espèce de brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788, qui ajoute : « Le peuple, en certaines provinces, dit une écivière au lieu de dire une civière ») ou « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans les mêmes dictionnaires, un brancard est une « sorte de voiture dans laquelle on transporte un malade tout couché et qui est portée par deux chevaux ou mulets, l’un devant, l’autre derrière » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, de Féraud). Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le brancard cesse d’être décrit comme une voiture portée par des chevaux ou des mulets : « Espèce de civière à bras et à pieds sur laquelle on transporte un malade couché, ou des meubles, des objets fragiles, etc. » ; et, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Litière à bras sur laquelle on transporte un malade ou des objets fragiles ».

Quant à la civière, c’est dans le Trésor de la langue française (cf. ci-dessus) que la fonction qu’elle remplit aujourd’hui est incluse dans la définition même. Certes, Littré, pour illustrer le sens « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes », cite un extrait du cardinal de Retz, auteur du XVIIe siècle, qui atteste que l’on pouvait utiliser la civière, et même la civière à fumier, pour transporter, quand le besoin pressait et que l’on ne disposait de brancard, un blessé, et même un noble de haut lignage comme Retz : « Brissac me mit sur une civière à fumier et il me fit porter par deux paysans ». Certes, les académiciens, dès 1694, illustre le sens de civière (« brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux ») par cet homme était fort blessé, on le remporta sur une civière, qui atteste que la fonction de la civière, sans doute faite de planches, et non de toile, n’était pas aussi clairement définie que ne l’indiquent les définitions. Le fait est que les deux sens ou les deux fonctions de la civière (transporter des pierres ou du fumier et transporter des blessés) sont toujours décrites par les lexicographes actuels : « Cadre de bois muni de brancards, sur lequel on transporte des fardeaux » et « dispositif analogue pour évacuer un blessé, un malade » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; « appareil couvert de toile et muni de quatre brancards, servant à transporter à bras d’hommes de grosses charges (fumier, grosses pierres, etc.) » et « en particulier, appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts » (Trésor de la langue française).

Quant à Diderot, dont on sait qu’il éprouvait un vif intérêt pour les techniques et même pour ce qu’il nomme économie rustique, il décrit, dans L’Encyclopédie (1751-64) la civière ainsi : « machine à porter des fardeaux. Imaginez deux forts morceaux de bois larges, droits, et équarris dans le milieu, recourbés un peu en S vers les extrémités, arrondis par les bouts, et assemblés par quatre, cinq, six, ou même davantage, bâtons ronds ou carrés, et reçus d’un bout dans des trous percés à égale distance à la partie équarrie et large d’un des forts morceaux de bois qu’on appelle un des bras, et de l’autre bout dans d’autres trous percés de la même manière à l’autre bras, en sorte que ces bâtons et les bras soient parallèles entre eux, et que les bras soient éloignés de manière qu’un homme puisse se placer entre eux, soit à un des bouts, soit à l’autre. On pose sur les bâtons 12, 34, 56 (voyez nos planches d’agriculture et de jardinage), les poids qu’on a à porter ; un ouvrier se met avec les bras a, A, sur la ligne a A ; un autre se met entre les bras b, B, sur la ligne b B ; ils prennent entre leurs mains les bras, l’un en a, A, et l’autre en b, B ; ils élèvent la civière, et ils portent le poids ; ou ils ont des bricoles ou bretelles, qu’ils passent sur leurs épaules ; ces bretelles ont des boucles en étriers à leurs extrémités ; ils passent les bras de la civière dans ces boucles et l’enlèvent avec leurs épaules, ce qui les soulage, quand les poids sont lourds. La civière est à l’usage des maçons, des jardiniers, etc. ». La description laborieuse et quelque peu poussive, incompréhensible sans les schémas qu’elle est censée expliquer, n’est pas digne du grand écrivain qu’est Diderot, mais elle témoigne de cette bonne volonté touchante (Diderot est un homme bon et éminemment moral, à n’en pas douter) qui le pousse à guinder la civière au niveau d’une œuvre rare.

Cette fonction explique aussi le proverbe, aujourd’hui désuet, cent ans bannière et cent ans civière, lequel marque, selon les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35), « les révolutions et les changements de fortune qui arrivent dans les maisons ». Littré l’explique plus clairement que les académiciens : « il se dit pour exprimer que les plus illustres familles rentrent, à la longue, dans la foule vulgaire, en un mot que toutes les fortunes changent » ; en bref, après avoir eu leur bannière, les membres de cette famille transportent, comme leurs serfs l’ont fait jadis, leur fumier dans une civière.

 


17 mars 2009

Perfusion