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12 février 2014

Historiens des ténèbres

 

 

 

A propos de Maurice Agulhon, De Gaulle, Histoire, symbole, mythe, Plon, 2000 et La République de 1880 à nos jours, tome V de l’Histoire de France en cinq volumes, Hachette, 1990

 

 

Maurice Agulhon, né en 1926, est un historien à qui ont été prodigués honneurs et récompenses, dont une élection en 1986 au Collège de France à la chaire d’Histoire de la France contemporaine. Ses recherches, travaux, études ont porté sur la République, non pas seulement le régime politique nommé république, mais l’idéologie républicaine qui a marqué la France au cours des deux derniers siècles d’une empreinte indélébile et que M. Agulhon a étudiée sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, politiques, morales, symboliques, imaginaires, iconiques ou sémiologiques, dont les statues et les bustes de Marianne. De tous les historiens français qui se disent attachés à la « République », à ses œuvres, à ses institutions et à ses pompes, il est apparemment l’un des moins sectaires ou l’un des plus ouverts. 

Pourtant, dans le chapitre I, qui s’étend de la page 9 à la page 20, de son avant-dernier ouvrage intitulé De Gaulle et qu’il consacre, non pas à la carrière ou à la vie ou à l’œuvre de cet homme politique, n’étant ni gaulliste, ni gaullâtre, ni gaullophile (en bref, il n’a jamais adhéré à ce qu’a fait De Gaulle, étant un « opposant », ce qui est parfaitement son droit), il se croit obligé, alors qu’il est âgé de plus de soixante-dix ans et que, parvenu au sommet de la carrière, il n’a de compte à rendre à personne, d’exposer en détail les raisons pour lesquelles il a pris pour objet d’étude De Gaulle, comme si cela n’allait pas de soi pour un historien. Ce chapitre est intitulé « Rencontres ». L’objectif de Maurice Agulhon est de montrer que son intérêt pour De Gaulle est conjoncturel, qu’il est dû au « hasard » et non à l’histoire. Cet objet d’étude est contingent, sans nécessité aucune, consécutif à un petit détour par Colombey-les-deux Eglises, alors que M. Agulhon était à la recherche des ateliers de Haute-Marne où les statues de la République avaient été fondues, et à un livre de commande : le tome V de l’Histoire de France qui a été conçue par François Furet comme une histoire politique, rompant avec plusieurs décennies d’histoire économique et sociale. Il se croit obligé en outre de s’exonérer, comme si cela n’allait pas de soi, quand on connaît les pratiques de l’édition, de toute responsabilité dans le choix de la couverture de ce Tome V, sur laquelle figurent son nom « Agulhon », le titre « République » (« La République de 1880 à nos jours ») et un portrait de De Gaulle, trois « faits » qui, selon ses « amis » historiens, sont aussi détonants que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Cette couverture ne serait pas de son fait, mais de l’éditeur, ce qui l’innocente de ce crime. On est dans les années 1990. De Gaulle, né en 1890, est mort en 1970 : il est entré dans l’histoire, qu’il a faite ou contribué à faire, en 1940, puis entre 1944 et 1946 et enfin entre 1958 et 1969. Il n’y a donc rien d’inconvenant à ce qu’un historien reconnu fasse de De Gaulle un objet d’étude partiel et abordé d’un point de vue singulier : l’imaginaire, le mythe ou la symbolique. Le choix de M. Agulhon n’a rien d’anormal, ni de déshonorant : il fait son métier d’historien, d’autant plus qu’il le fait avec rigueur, s’en tenant aux faits et en proposant une interprétation.

Or, en 1990, selon M. Agulhon lui-même, il s’est trouvé des « historiens », reconnus eux aussi, qui ont jugé ces choix déshonorants. Faire son métier, fût-ce à la suite d’une série de hasards, c’est-à-dire involontairement ou contre son penchant naturel, est tenu par des historiens pour un crime. Ce ne sont pas les gardiens du cimetière communal de Nevers ou de Montreuil, qui ont hérité du plaçou qu’ils occupent du chef de la bannière socialiste ou communiste dont ils sont les clients et qui, pour complaire à leurs maîtres, sont tenus à l’obéissance servile, mais des professeurs d’université, qui délivrent des diplômes et des grades, recrutent leurs semblables, décident de sujets de recherche, c’est-à-dire des individus prétendument autonomes, censés être libres et souverains, supposés n’avoir d’autre objectif que la connaissance et la progression du savoir. Or, ces gens-là, en 1990 encore, tiennent De Gaulle pour un objet d’étude indigne des universitaires qu’ils se targuent d’être. Qu’ils détestent De Gaulle, qu’ils n’adhèrent pas aux principes de la Ve République, qu’ils aient en horreur la France libre et y préfèrent Vichy ou ses disciples de l’ombre, tout cela se conçoit. Ces opinions leur appartiennent et ils ont le droit de les exprimer publiquement. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans cette affaire : ce qu’ils refusent, c’est que De Gaulle soit un objet d’étude, parce que tout historien qui en ferait un objet d’étude serait immédiatement suspecté de partis pris hostiles à la république et serait tenu pour un avorton de la Bête immonde, ce qui suppose, selon eux et dans leur système « déontologique », qu’un historien choisit comme objet d’étude une période, une idéologie, des faits en accord avec ses propres engagements personnels. De fait, les objets d’étude n’ont pour raison d’être que de valider les passions, haines, ressentiments d’un individu.

Il n’y a pas contre les historiens de France d’acte d’accusation plus implacable que les quelques pages de ce livre. Evidemment, Maurice Agulhon, tout historien reconnu qu’il soit, ne sort pas grandi de cette affaire : il s’est abaissé à justifier ces choix d’étude par le prétexte du hasard, ce qui est indigne d’un historien ou d’un savant. De fait, il rend suspects ses propres choix, ses préférences, ses objets d’étude et la république dont il s’est fait le héraut. Soit l’exemple du Panthéon. Selon Agulhon, c’est un bâtiment dans lequel se cristalliserait le meilleur de la ferveur républicaine. De fait, il ne se passe pas de mois sans que des historiens, idéologues, publicistes, journalistes « culturels » proposent de « panthéoniser » Mme X… ou M. Y… aux « mérites » immenses, ce qui présenterait l’avantage, à leurs yeux, de raviver des braises presque froides. Or, il suffit de consulter la liste des « grands hommes » (ou prétendus « grands hommes ») à qui la patrie exprime sa reconnaissance pour dissuader tout grand homme ou futur grand homme, même le plus fervent républicain, de se faire ou laisser inhumer aux côtés d’individus qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les droits de l’homme, la liberté des peuples, l’émancipation des femmes (et des hommes), pour la connaissance et le savoir et même pour la France… Bernanos a écrit les Grands Cimetières sous la lune, le Panthéon est le petit cimetière de l’obscurantisme. C’est dire à quel point la vénération du Panthéon relève chez Agulhon et les républicains de la superstition religieuse la plus obtuse qui soit.

Maurice Agulhon a une conception mystique de la république, ce qui l’autorise à gommer, parmi les réalités les plus gênantes, celles-ci : le peu de goût de la république pour la démocratie ; le génocide dont elle s’est rendue coupable en 1793 et 1794 contre les femmes, les enfants, les vieillards de l’Ouest de la France ; les massacres de civils à Paris, An III ; la répression sanglante des manifestations ouvrières de juin 1848 ; les vingt ou trente mille morts de la Commune ; la répression par l’armée des mineurs en colère ; les guerres coloniales ; la volonté d’arracher les « races inférieures » à leur prétendue sauvagerie, etc. Tout ce qui pourrait être mis au débit de la république est édulcoré ou tu. A aucun moment, Maurice Agulhon ne remet en question la « rupture » ou la prétendue rupture que les régimes républicains auraient constituée dans la continuité historique de la France. Et si tout avait changé pour que, justement, rien ne changeât jamais, comme aurait pu dire le prince Salina ? La division de la société en trois ordres, clergé, noblesse, tiers état, a sans doute disparu dans le vocabulaire, mais la langue est la pire et la meilleure des choses, puisqu’elle trompe, abuse, ment autant qu’elle dévoile, révèle, éclaire. Une classe politique composée d’élus quasiment professionnels et qui ne se renouvelle jamais, sinon par recrutement endogène, n’est rien d’autre qu’une nouvelle noblesse à privilèges exorbitants ; des clercs ou des instruits (de faux instruits évidemment) qui sont rémunérés pour encadrer, « formater », bourrer le crâne des enfants, des adolescents, des « citoyens », etc. et cela du berceau au tombeau, ne sont rien d’autre qu’un clergé, plus avide, plus nombreux, plus cynique que celui de l’Ancien Régime. Le tiers-état est le seul des trois anciens ordres à n’avoir pas changé : il paie impôts sur impôts pour que la noblesse et le clergé s’ébattent dans la soie ou sous les ors. En faisant de la république un Absolu, une nouvelle Sainte Vierge, le Sacré par excellence, une Statue parfaite, etc., le professeur Agulhon écarte tout examen, fût-il un peu critique, de ce que sont ou ont été les cinq républiques qui se sont succédé depuis 1792.    

La biographie de Maurice Agulhon, qui, de tous les historiens, est le moins indigne, est un véritable papier de tournesol. Il a été pendant de longues années membre du Parti communiste, quand le PC était stalinien, et faisait l’apologie des crimes contre l’humanité dont se rendaient coupables l’URSS et ses satellites ; il a soutenu d’un cœur léger Mitterrand, qui fut pétainiste, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, partisan des guerres coloniales à outrance, etc. Tout cela jette une ombre sur ses travaux. Dans ces conditions, il est dans l’ordre des choses, des choses d’Agulhon évidemment, que De Gaulle soit tenu, même vingt ans après sa mort, pour un objet d’étude indigne des petits messieurs qui ont trempé dans toutes les saloperies du siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle. Il est sans doute préférable qu’il en soit ainsi : c’est tout à l’honneur de De Gaulle que d’avoir de pareils ennemis.  

 

 

14 janvier 2014

Humoriste

 

 

 

Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du Dictionnaire de l’Académie française, ce n’est pas la définition du nom humoriste (« personne qui a le don de l’humour et qui l’exerce dans différents domaines ») qui attire l’attention, même si l’extension de cette dénomination à des individus comme Bedos, Aram ou Dieudonné, qui n’ont aucun don en matière d’humour, est sans doute un solécisme, ni même l’exemple qui l’illustre (« Alphonse Allais, Tristan Bernard sont de célèbres humoristes »), mais le fait que, dans ce dictionnaire, l’entrée humoriste soit précédée d’un astérisque, lequel signale que le mot est enregistré pour la première fois dans cette édition-là du dictionnaire. Or, humoriste figure dans des éditions antérieures : la quatrième (1762), la cinquième (1798), la sixième (1835), alors qu’il disparaît de la septième et de la huitième éditions (1878 et 1932-35). Ce que signale l’astérisque en réalité, c’est que le sens dans lequel humoriste est enregistré dans la neuvième édition est tout nouveau ou tout récent et qu’il est emprunté de l’anglais. Il est donc, dans l’esprit des académiciens, un néologisme sémantique, mais un néologisme illusoire, puisque le mot est attesté dans le sens d’amuseur public dans la seconde moitié du XIXe siècle, période de l’histoire qui est marquée, avec les pétomanes et autres comiques troupiers, par le triomphe du rire, non pas le rire qui libère, mais le rire des certitudes grasses qui enferme les rieurs dans leurs préjugés morbides. Le rire n’est pas le propre de l’homme, mais ce qu’il y a de sale en lui.

L’histoire des anciens sens du mot humoriste, nom ou adjectif, révèle tout cela. Attesté à la fin du XVIe siècle comme adjectif, il se dit « dans le style familier », précisent les académiciens, « d’un homme qui a de l’humeur, avec lequel il est difficile de vivre » (DAF, 1762, 1798, 1835). Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872-77), ce sens-là (« difficile à vivre ») tend à sortir de l’usage. Des humoristes des siècles classiques, on peut légitimement affirmer, sans verser dans l’anachronisme, qu’ils étaient contre le « vivre-ensemble » et qu’au lieu de cimenter la société autour d’une (belle) idée ou d’une (grande) valeur, ils excellaient à la diviser. C’était des adeptes de la dénégation, comme l’indique cet exemple du poète Delille qui écrit : « Cet humoriste / Dont la hargneuse déraison / Dans la société vient verser son poison ». Selon Delille, l’humoriste est « fou », il est « hargneux » et il empoisonne la société. Il n’est pas de définition d’humoriste mieux ajustée à la situation actuelle.   

Dans les siècles classiques, le nom humoriste désignait aussi des « médecins » appartenant, selon les auteurs de l’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72) à « la secte galénique » : « leur doctrine consistait principalement à attribuer la plupart des maladies aux seuls vices des humeurs, qu’ils faisaient consister dans leur intempérie ou leurs qualités viciées, lorsqu’elles ne se tempèrent pas les unes les autres et qu’il y en a de dominantes ». Les académiciens en 1798 écrivent : « humoriste se prend aussi substantivement pour signifier les médecins galénistes qui attribuent la plupart des maladies au seul vice des humeurs ». Ces humoristes-là croyaient donc, en dépit de toute expérience, dans la justesse de théories fumeuses, manifestement erronées et sans autre fondement que l’autorité d’un médecin de l’Antiquité.

Rien n’a changé de ce point de vue. Les humoristes Dieudonné, Bedos, Aram, Ruquier, Moustapha, Semoun, etc. continuent les médecins de Molière. Ils n’ont aucun don pour l’humour et n’amusent personne, mais, comme les galénistes, ils propagent sur toute chose des thèses fausses ou mensongères et, comme les mauvais coucheurs des siècles passés, ils sont des adeptes de la négation.

 

06 janvier 2014

Vandalisme, musée, patrimoine

 

 

 

Le vol d’œuvres d’art, qu’elles soient publiques ou appartiennent à des personnes privées, et le vol d’objets qui n’ont peut-être pas de grande valeur marchande, mais qui peuvent être tenus pour des fragments du patrimoine national, les objets de culte par exemple, prennent en France et cela depuis des décennies des proportions inquiétantes, au point que l’on peut se demander si, dans l’avenir, hors des musées bien protégés, la notion de « patrimoine » aura encore une réalité pour nos compatriotes. Et si, à ces vols, on ajoute l’exportation autorisée d’œuvres d’art acquises légalement par des étrangers, les chiffres estimés qui sont parfois rendus publics – 250000 œuvres d’art ou du patrimoine quitteraient légalement ou illégalement le territoire national -, c’est un pillage qui se produit, ainsi qu’un transfert du butin vers des pays moins bien lotis peut-être en matière de patrimoine et d’histoire, ou plus prospères et moins affectés par la crise, ou dont le patrimoine est mieux protégé.

Or, ces faits avérés ne suscitent guère d’inquiétude ou de protestations parmi les élus, dans l’élite sociale, dans les médias, chez les intellectuels, pourtant si prompts à réprouver, s’indigner, dénoncer, condamner, etc. à tout propos et à longueur de journée, le pillage d’œuvres d’art dont les nations d’Occident se seraient rendues coupables à l’encontre des pays du tiers-monde. Il est une coïncidence troublante, qui peut expliquer cette indifférence. Le pays où le nom patrimoine a pris son sens figuré moderne, à savoir « ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun » (Dictionnaire de l’Académie française), et où a été établi en 1797 le premier musée public du monde occidental (le Musée central des Arts au Louvre, devenu « musée royal » en 1815), est aussi celui où a été formé pour la première fois en 1794 le terme de vandalisme pour désigner ce qui nous semble inconcevable aujourd’hui ou digne des seuls talibans afghans ou des gardes rouges surexcités de la prétendue « révolution » « culturelle » chinoise, à savoir la destruction systématique et volontaire d’œuvres d’art, d’églises, de tableaux, d’objets du culte, d’armoiries, etc. Y a-t-il un lien, de quelque nature qu’il soit, entre ces phénomènes ? Ou encore ces phénomènes qui ont été concomitants dans l’histoire de notre pays sont-ils comme l’avers et le revers d’une même médaille ?

 

Vandalisme, patrimoine, musée forment une triade qui semble quasiment éternelle, comme si elle était consubstantielle de notre pays, le vandalisme qui a bouleversé la France de 1792 à 1795 s’étant poursuivi jusqu’à aujourd’hui, et cela en dépit des musées et des incitations à protéger le patrimoine. En 1796, les armées françaises ont fait main basse en Italie sur des tableaux, sculptures, œuvres d’art, qu’elles ont transportés en France, et cela pour enrichir le musée du Louvre, à peine fondé. Ainsi, les individus qui, à Paris, ont saccagé des statues de cathédrales ou des châteaux historiques ou des archives vieilles de plusieurs siècles ont-ils pu, à peine deux ou trois ans plus tard, s’ils étaient soldats dans l’armée d’Italie, s’emparer des biens culturels d’un autre peuple pour enrichir les collections du musée de leur propre nation. Moins d’un siècle après la Terreur, le vandalisme a repris lors de la Commune : incendie du Palais des Tuileries et de sa bibliothèque qui contenait des milliers de livres rares et de manuscrits de très grand prix, destruction de la colonne Vendôme, etc. Le même phénomène a failli se produire lors des « événements » de mai 1968, quand des enragés maoïstes, qui avaient pour mot d’ordre « brûler les livres », ont voulu mettre le feu à la bibliothèque de l’Ecole Normale Supérieure.

Et si le vandalisme était un mal français ? Dans deux lettres qu’il a adressées du lazaret de Toulon le 26 décembre 1829, où il était retenu en quarantaine, au Baron de la Bouillerie, Intendant général de la Maison du Roi Charles X, et au Vicomte de La Rochefoucauld, directeur du département des Beaux Arts de la Maison du Roi, Champollion  rend compte des résultats de la mission scientifique et archéologique en Egypte de juillet 1828 à décembre 1829 : « Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l’objet principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées : la richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer (…) ». Champollion, alors que son bateau avait fait escale à Thèbes, où il est resté six mois, s’est livré à ce que l’on qualifierait aujourd’hui de vandalisme ou de pillage : « C’était un devoir pour moi d’enrichir la division égyptienne du Musée Royal de divers genres de monuments qui lui manquent et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu’il renferme déjà (…). J’ai fait scier à grand peine et tirer, du fond d’une des catacombes royales de Thèbes, un très grand bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce superbe morceau (...) pourra seul donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des sépultures pharaoniques ». Quatre jours plus tard, dans une lettre à son ami Dubois, il parle de cet acte en des termes qui prouvent qu’il avait conscience de profaner un patrimoine : « J’ai osé, dans l’intérêt de l’art, porter une scie profane dans le plus frais de tous les tombeaux royaux de Thèbes. J’ai détaché de la muraille, avec assez de bonheur, ce fameux bas-relief... ». Or, dans le même temps, Champollion a soumis au maître de l’Egypte d’alors, Mehemet Ali, un programme de protection du patrimoine (« note remise au vice-roi pour la conservation des monuments de l’Egypte », datée de novembre 1829). Dans cette note, il propose des mesures : « Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner ...  1° Qu’on n’enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et monuments antiques existant encore dans les lieux suivants » (suit une énumération de quarante trois lieux visités par Champollion) ; 2° Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en pierres tirées de ces mêmes montagnes ». Bien que Champollion soit conservateur des salles égyptiennes du Musée Royal de Paris (le Louvre), il ne suggère pas à Mehemet Ali de créer une administration qui aurait pour but de conserver ces monuments ou de créer un musée. Il faudra attendre plusieurs décennies, 1857 exactement, pour que l’égyptologue Mariette fonde au Caire le Musée des Antiquités égyptiennes. La logique patrimoniale n’apparaît pas non plus dans la note. Certes, il y est question de conserver, mais pour qui et pourquoi faut-il conserver ces monuments ? La réponse de Champollion est sans ambiguïté. Il faut les conserver pour la science et pour les Européens : « le séjour prolongé (des voyageurs visitant ces monuments) tourne à la fois au profit de la science qu’ils enrichissent de leurs observations et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses personnelles, soit pour les travaux qu’ils font exécuter, soit pour satisfaire leur active curiosité, soit même pour l’acquisition de divers produits de l’art antique ». Champollion a le désir naturel de faire avancer la science qu’il a fondée en déchiffrant les hiéroglyphes. Or cette science a besoin de documents, de faits, de réalités : « L’intérêt bien entendu de la science exige non que les fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées, mais qu’on soumette les fouilles à un règlement tel que la conservation des monuments découverts aujourd’hui et à l’avenir soit pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l’ignorance et d’une aveugle cupidité ». A son ami Mimaut, nommé en 1829 consul à Alexandrie, il conseille, bien que cet ami ne soit qu’un amateur, de demander au Pacha un permis de fouiller et de s’adonner moins à une activité scientifique qu’au plaisir de constituer une collection d’objets rares et précieux à moindre coût. Les objectifs de Champollion apparaissent quand il évoque le bénéfice politique que Mehemet Ali retirera de l’adoption de ces mesures : « L’Europe entière sera reconnaissante des mesures actives que Sa Majesté voudra bien prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des tombeaux ».

 

Les relations entre le vandalisme, le patrimoine et les musées ne sont pas aussi simples qu’il ne semble. Le musée du Louvre aurait été fondé, a-t-on prétendu, pour « exorciser le vandalisme » dans le peuple français. Or, non seulement les musées n’empêchent pas le vandalisme, mais encore ils sont la cible d’une forme insidieuse de vandalisme. Dans la Grèce antique, le musée était le nom de la petite colline d’Athènes où était érigé le temple des Muses ; à Alexandrie, sous les Ptolémée, un lieu consacré aux arts qu’inspiraient les Muses, à la fois une académie, une bibliothèque, un musée. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877), après avoir rappelé le sens historique de musée (« anciennement et proprement, temple des Muses » et « par extension, édifice où l’on se livre à l’art, à la poésie, à l’érudition, etc. » et « particulièrement, le grand établissement fondé par les Ptolémées à Alexandrie pour la culture des lettres et des sciences »), énonce le sens moderne : « aujourd'hui, lieu destiné soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc. » (musée du Louvre, musée britannique, musée du Vatican). Or, aujourd’hui, le concept de musée s’étend quasiment à l’infini à toute sorte de réalités. Tout est musée : les objets de la vie courante, la vie d’autrefois, des meubles, des maisons, une ville, un quartier, une usine désaffectée, une mine, un pont tournant, un vieux navire, les herbes, les simples, les plantes, les fruits et légumes anciens, les costumes, les horreurs, etc. Il y a des rues musées, des églises musées, des palais musées, des villes musées, des écomusées, etc. censés attirer les touristes oisifs et avides de pittoresque. Quand un pays ne produit plus rien, il n’a plus qu’à vendre ses paysages, ses plages, ses villages, ses rues, son patrimoine et à se transformer en Disneyland ou en parc d’attractions pour élites mondialisées. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent la conception que les académiciens se font du musée : « établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d’intérêt artistique, scientifique ou technique ». Aux finalités de savoir, sciences, arts, ils ajoutent, comme il fallait s’y attendre, un but social. Ce n’est plus seulement pour approfondir la connaissance des arts et des sciences que l’on établit un musée, c’est aussi, et de plus en plus souvent, pour divertir les oisifs, combler les flux touristiques, offrir à tous des loisirs, satisfaire les RTT obligatoires : « dans un but socioculturel, scientifique et pédagogique », est-il écrit dans le Trésor de la Langue française.

Dans ce contexte, le concept de « musée » comme lieu d’étude et de connaissance ne peut pas résister au règne de la marchandise et du tourisme. Les musées, qui étaient consacrés à la connaissance, tels les musées de l’Homme, des Arts et Traditions populaires, des Arts d’Asie et d’Océanie, sont devenus, en vingt-cinq années d’agit-prop post-moderne, ringards, démodés, sans intérêt. Même le Louvre est touché. Pour faire, comme Lang, dans l’agit-prop, ses conservateurs montrent les collections et le savoir-faire français dans une vaste zone commerciale de luxe, et toute climatisée, établie en plein désert. Les chameliers repus et drogués au kat qui y habitent n’ont que faire des Noces de Cana, mais ils ont du fric à ne savoir qu’en faire. Le musée n’a plus d’autre raison d’être que de le leur prendre. Il est vrai que fric mal acquis ne profite jamais.

 

 

Le nom vandalisme, dérivé de vandale, a été formé en 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que les églises, les monastères, les cathédrales, les palais, les châteaux, etc. étaient pillés ou détruits ou brûlés ou transformés en grange, en caserne, en prison ou en poudrière, des livres et manuscrits anciens dérobés ou déchirés, des tableaux volés ou saccagés, etc. et que toutes les traces de l'histoire de France risquaient de disparaître, par un révolutionnaire éclairé, l’abbé Grégoire, celui-là même qui avait exprimé l’intention dans un proposition de loi, présenté à la Convention, « d’anéantir les patois de France », sans même avoir conscience que, s’il avait réalisé cet objectif, il aurait fait œuvre de vandale. Dans ses Mémoires (édition posthume de 1837), l’abbé Grégoire, qui était devenu évêque, affirme qu’il « a créé le mot vandalisme pour tuer la chose ». Bien entendu, le nom n’a rien tué, même pas le vandalisme, qui prospère depuis deux siècles, le journal Le Figaro informant ses lecteurs en 1952 que « des actes de vandalisme ont été commis l’autre nuit dans la basilique de Saint-Denis et dans l’église Saint-Denis de l’Estrées ».

En 1798, dans le Dictionnaire de l’Académie française, le vandalisme est défini comme un système : « système, régime destructif des sciences et des arts, par allusion aux Vandales ». Ce que les académiciens ont compris, c’est que ces destructions « des sciences et des arts » (et pas seulement des œuvres ou des monuments) ne sont pas un phénomène anodin : c’est quelque chose de pensé et de voulu, les destructions appelant d’autres destructions. Celles-ci ne sont pas arbitraires, ni dues au hasard, ni l’effet de la seule cupidité. Formant un « système », elles émanent d’une volonté de faire table rase, à savoir détruire tout ce qui a été légué par les générations antérieures, afin de préparer l’avènement d’un monde meilleur, politique que résume assez bien ce vers de l’Internationale : « Du passé faisons table rase ». Le Pays d’Aigues, qui s’étend au sud de la chaîne du Luberon, semble être béni des Dieux. Il jouit en abondance d’eau, de soleil, de terres fertiles, de beaux vergers, de vignes. Là pourtant le vandalisme a été féroce. Peu de choses ont échappé à la fureur des vandales. A Pertuis, l’église qui seule subsiste du couvent des Grands Carmes, datant de 1521, a été vendue comme bien national en 1793, transformée en théâtre et, à la fin du XIXe siècle, en magasin de quincaillerie ; la Chapelle Saint-Eloi, datant de la seconde moitié du XVIIe siècle, a été vendue en 1793 pour être détruite et sur le terrain ainsi libéré, a été construite une maison. A La Tour d’Aigues, un splendide château, avec un donjon de la fin du XIIIe siècle, et d’apparence Renaissance, a été incendié en 1792. Depuis la fin du XIXe siècle, il appartient au Conseil général du Vaucluse. Il n’a plus de toiture, plus de planchers, plus d’huisseries. Il ne reste que des murs nus de belles pierres encore blanches qui se dressent vers le ciel comme des fantômes du passé, au milieu du bourg. Les chapelles aussi ont souffert : la chapelle Notre-Dame de Piété, a été vendue en 1794, puis transformée en maison ; la chapelle de Pénitents blancs, désaffectée en 1795, a été détruite ; la chapelle Saint-Christophe a été privatisée à la Révolution et la façade dénaturée dans les années 1970 ; l’église paroissiale Notre-Dame de Romegas (XIIIe siècle) a été acquise par la commune en 1791 et transformée en mairie ; etc. 

L’abbé Grégoire a été ou aurait été le premier à isoler le beau concept de patrimoine national, mais dans la réalité des faits, il semble bien que les changements de régimes politiques que la France a connus au cours des deux derniers siècles, changements avérés par le nombre de constitutions (près de 20), aient été l’occasion pour les tenants des nouveaux régimes d’effacer ce que le régime précédent a accumulé et légué, œuvres d’art, manuscrits, monuments, statues, cénotaphes, etc. Laissons de côté le vandalisme dû à la cupidité. Aujourd’hui, les édifices religieux sont vandalisés dans l’indifférence générale, mais le patrimoine issu de la Révolution ou tenu pour révolutionnaire ou républicain est sacré. Ce serait un crime que de le profaner. Voilà sans doute pourquoi l’intelligentsia incroyante se lave les mains du vol d’objets du culte ou d’œuvres religieuses.

13 décembre 2013

Vox clamantis in deserto (la voix de celui qui crie dans le désert)

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et souvent miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage compte parmi ceux qui vont marquer la littérature de notre pays.

 

 

 

 

 

27 octobre 2013

L'Identité malheureuse : discours des malheurs de ce temps

 

 

 

Le livre d'Alain Finkielkraut (L'Identité malheureuse, Stock, 2013) se lit facilement et aussi rapidement qu'un long article de bon journal (mais il n'y a plus de bon journal) ou qu'une brillante dissertation de classes préparatoires. Pourtant, il est un peu décevant, bien que chacun des sujets abordé (la laïcité, l’école qui instruit, la dignité de la femme, le respect des formes et de la politesse, la profondeur historique de l’expérience française, la République) soit exposé dans une belle langue claire. C'est le livre de professeur, et même d’un grand professeur (pas d'un docteur de l'université, et heureusement, car si tel avait été le cas, il aurait été illisible comme tous les pensums pondus par les docteurs incultes) qui s'inscrit dans la grande tradition des Lumières, telle qu’elle a été revue par les idéologues du type Destutt, qui a inventé une « science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomènes de l’esprit humain » (Littré, DLF, 1863-79). Cette science a pour but l’analyse des idées, sur le modèle de la chimie de Lavoisier : l’objectif est d’isoler les divers éléments dont elles sont composées.

Voilà pourquoi l’exposé d’Alain Finkielkraut est assez impartial. Il analyse les idées qui lui sont étrangères ou auxquelles il est hostile (rabaissement des femmes, multiculturalisme, obscurantisme, islam...) avec le même soin ou la même bienveillance que les idées auxquelles il adhère, celles des Républicains de progrès, qui formaient naguère encore le cœur de la gauche politique. Ce livre de professeur talentueux n'est pas un livre d'écrivain, en tout cas pas celui d’un grand écrivain. De belles formules sont ciselées dans lesquelles sont condensées ou résumées les analyses, mais la principale utilité de ces formules est d’être transformables en slogans, qui pourront être ânonnés par les disciples...

La principale faiblesse du livre tient à la conception que son auteur se fait de l'identité de la France. Il réduit la France à la République issue de 1792, une république une et indivisible (ce que n’était pas la France avant 1792), mais aussi impériale et impérialiste (le contraire de ce qu’est dans son essence la France), qui, de 1792 à 1962, a fait la guerre au monde entier ou à quasiment tous les peuples du monde et qui, pis encore, n'a pas hésité à retourner ses armes contre son peuple : génocide de Vendée, massacres de Vendémiaire An III, massacres de juin 1948, Semaine sanglante en 1871, répression par l'armée des grèves ouvrières, massacre de la rue d'Isly. C'est à cette demi France ou à cette France réduite ou lacunaire ou hémiplégique qu’il est attaché, celle de l'école qu'il a fréquentée et où il a enseigné, des maîtres qui lui ont appris les rudiments, etc. et c'est cette France-là qui est malheureuse, puisque, peu à peu, elle rejoint les poubelles de l'Histoire où elle est jetée par ceux-là mêmes qu'elle a formés et à qui elle a prodigué avantages et privilèges... Elle est en train de connaître le destin de la France royaliste et catholique.

 

L’Identité malheureuse commence par un rappel des années gauchistes qui ont fait le bonheur d’Alain Finkielkraut, jusqu’à ce qu’il découvre les horreurs du bloc de l’Est. Là est le problème. Pendant dix ans, la France a été gouvernée, de 1959 à 1969, par des hommes et des femmes qui exprimaient régulièrement une vive gratitude à la France libre et qui appliquaient, non pas à la lettre, mais dans son esprit, les objectifs fixés par De Gaulle à Londres de 1940 à 1944. Or, c'est contre ce régime, qui réconciliait les deux France par l'institution d'une France forte et qui a redonné à l'Etat une dignité et son efficacité, que Finkielkraut s'est révolté, manipulé par on ne sait qui, prenant avec ses camarades de manifs pour cible celui qui le 17 juin 1940 avait dit non à la défaite, à l'armistice et à la collaboration avec la puissance occupante. En 1968, quelques semaines avant que ne commencent les événements de mai, Christian Bourgois a publié de François Augiéras (1925-1971), écrivain gidien talentueux, un livre de souvenirs : Une adolescence au temps du Maréchal. Tous les thèmes de mai 68 s’y retrouvent : esprit de communauté, soif de convivialité, chaleur de la génération (la jeunesse, les jeunes des sociologues soixante-huitards), retour à la terre, autocélébration ou auto-contentement, soi-mêmisme, dynamisation culturelle des campagnes par le théâtre ambulant ou par des spectacles « engagés ». La France de 1941-44 que décrit Augiéras, celle des organisations de jeunesse de la Révolution nationale, des camps dans la nature et des chantiers, est étrangement semblable à celle de 1968. Mai 68 a eu lieu une première fois de mai et juin 41 à mai 44 : voilà ce que montre Augiéras, avant même que ne commencent les événements de mai 68.

Une des fables que l'on nous assène sur les années d'occupation est qu'elles furent des années de puritanisme imposé par le pouvoir pétainiste. C'est sur cette thèse que Miller s'est acquis une petite célébrité. Or, les documents dans les deux volumes de 1940-1944 Années érotiques infirment cela. La libération des mœurs s'est faite entre 1940 et 1944 - plus de vingt ans avant 1968. Ce sont les résistants qui, par réaction contre cette liberté sexuelle, étaient, eux, puritains. C'est eux qui étaient pour le travail (retrousser ses manches), pour la famille (très forte remontée de la natalité), pour la patrie. De Gaulle résumait cela en trois mots cruels à l'encontre de Pétain : il n'a jamais travaillé de sa vie, il a toujours baisé la femme des autres et la patrie, il l'a trahie. Ce qui révèle la vérité des événements (confus, bavards, une révolution introuvable) de mai 68, ce ne sont pas les discours contradictoires ou sans contenu que l'on a entendus, c’est le réel : ce qu'ont fait réellement les soixante-huitards, tous étudiants alors (et fils de bourgeois ou de petit-bourgeois nantis), qui méprisaient les ouvriers, les paysans et le peuple de France. Ils ont porté au pouvoir Mitterrand (dont la carrière – antisémitisme, pétainisme, esprit collabo, soutien aux guerres coloniales - est éloquente) ; en 1983 ils ont renié un siècle de lutte en faveur de l'émancipation du peuple, préférant au peuple délaissé et maudit le tiers-monde et ses représentants en France ; ils ont contribué activement au changement de peuple. Ce fut à la fois une farce et une tragédie pour la France. Si Alain Finkielkraut, dès son enfance, avait été attaché au Non du 17 juin 1940 (au lieu de faire le gauchiste en 1968 et dans la décennie qui a suivi avec les pétainistes ou les fils de pétainistes et à leur seul profit), il aurait eu sans doute une autre conception de la France et de son identité - et son livre aurait été très différent.

 

Le véritable sujet (une identité en faillite ou en voie de disparition) n'est pas dans le contenu de ce livre, mais dans la façon dont il a été reçu. Ce qui illustre à merveille les analyses d’Alain Finkielkraut, ce sont les réactions qu’il a suscitées, celles de MM. du Poirier, Lévy et des autres abrutis haineux qui l'ont agressé lors d'une émission de télévision ou de ceux qui éructent dès que son nom est prononcé... Il serait sans doute trop simple de coller l'étiquette "post-littéraire" (post-historique, postcolonial, etc.) sur ce qui se passe. Le fait est que la France a été pendant huit siècles ou plus une nation que l'on peut qualifier de littéraire, dans le sens ancien (érudit, savant, attaché aux lettres : cf. l'Histoire littéraire de la France, oeuvre des mauristes du XVIIIe siècle) et dans le sens moderne de ce terme : une nation qui existe dans et par les "lettres" et dans laquelle la littérature a toujours joué un rôle déterminant. Cela avait un mérite : les écrivains étaient lus avec bienveillance ou, comme l'écrit Finkielkraut lui-même, avec « un cœur intelligent ». Même si l'on était hostile à ce qu'ils écrivaient, on s’efforçait de restituer leur pensée impartialement ou d’analyser leur art sans que le crachat tienne lieu de critique. Ces temps-là sont clos, une ère est terminée : cette France se meurt. Les points de vue de MM Birnbaum, Lévy, Darfi, etc. sonnent le triomphe des Lénine, Hitler, Béria, Goebbels, Staline, etc., ou de la rhétorique qu'ils ont inventée, et cela dans un pays, dit « démocratique » et, plus d'un demi-siècle après leur mort, alors que leurs disciples sont tous discrédités. Tous ceux qui ne partagent pas le point de vue de Birnbaum (ou du Monde, de Libé, du NO, de France-Cul, de Canal, etc.) sont des fascistes. Mme Le Pen est une fasciste, Renaud Camus qui a voté pour elle en est un aussi, Alain Finkielkraut, qui cite Renaud Camus parmi des dizaines d’autres auteurs, dont Hume, dans sa longue dissertation, en est un aussi. C'est une vraie chasse aux sorcières, dont ont été victimes dans un passé récent Renaud Camus, Sylvain Gouguenheim, Maurice Dantec, Richard Millet et maintenant Alain Finkielkraut. Dantec s'est exilé ; Millet songe à l'exil ; Renaud Camus est un exilé de l'intérieur ; Gouguenheim aussi... Sans parler de tous ceux qui se taisent ou qui sont condamnés au silence. Or, ce sont là les écrivains, les penseurs, les professeurs les plus brillants du siècle. Maudit soit un pays qui condamne (au nom de l'arasement ?) au silence, à l'exil, au pilori, à la honte les plus brillants de ses écrivains, penseurs, professeurs ! Il n’a plus d’identité. Il n’est plus rien. Combien d'années pourra-t-il survivre à ces infamies ?               

 

 

05 octobre 2013

La nouvelle langue française selon Nodier

 

 

 

 

Les néologismes recensés à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle coïncident avec les événements révolutionnaires, de 1789 à 1815, puis avec les transformations économiques et sociales qui affectent la France à compter de 1820, au point que des historiens, dont François Furet, tenant compte des régimes opposés et contraires, monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république, consulat, empire, monarchie absolue atténuée, monarchie constitutionnelle, république, république autoritaire, empire, république…, qui se sont succédé entre 1787 et 1876, élargissent la Révolution à ces deux dates et à tout un siècle. Ces néologismes sont attestés par les lexicographes et par les écrivains, dont Balzac et même Hugo, qui a mis « un bonnet rouge » au « vieux dictionnaire », et par un écrivain et philologue talentueux, Charles Nodier (1780-1844), qui les a interprétés en avançant une thèse qu’il désigne par les termes de « nouvelle langue française », langue apparue, selon Nodier, à la toute fin du XVIIIe siècle et qui, dans l’histoire de la langue française, formerait le troisième état de cette langue, après la vieille langue française, qui dure jusqu’au XVIe siècle, et la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles. 

L’étude de Nodier, qui s’étend sur une vingtaine de pages, est intitulée sobrement « langue française ». Elle figure dans le tome XXVIII, publié en 1836, du Dictionnaire de la conversation et de la lecture (1832-1855), édité par le libraire Belin-Mandar et dont les rédacteurs ont voulu diffuser auprès d’un large public des connaissances encyclopédiques qui n’auraient pas été déformées par des partis pris idéologiques ou polémiques et qui sont exposées dans les formes aimables de la « conversation », peut-être en hommage au XVIIIe siècle qui a su porter à son plus haut degré l’art de la conversation cultivée.

Nodier est romantique. Il partage, avec les linguistes ou grammairiens romantiques, quelques a priori ou présupposés, en particulier sur les langues. Celles-ci sont, pour ceux qui les étudient, intimement liées aux peuples qui les parlent ; elles sont le miroir où se reflètent les mentalités, les sensibilités, l’esprit d’un peuple, son imaginaire, ses croyances ; elles sont étroitement liées aux sociétés où elles sont en usage : « la langue naît, elle vit, elle vieillit, elle meurt comme les hommes, comme les sociétés, comme les mondes. Sa durée, sa vitalité, ses modifications, sont en raison de celles de la société particulière dont elle est l’expression (…) La destinée d’une nation est tracée dans son langage. Tant vaut la parole, tant vaut le pays ». Nodier est romantique encore en ceci qu’il est convaincu de la nécessité de connaître l’origine des langues et des peuples et, comme l’indique le titre de la troisième partie de cette étude (après « son origine » et « ses progrès et ses vicissitudes », « sa décadence »), du destin tragique des langues, lesquelles sont appelées à mourir, épuisées ou rendues caduques par l’histoire. Voilà pourquoi le premier état de la langue française, du Moyen Age au XVIe siècle, qui est celui des commencements, est suivi d’un deuxième état, celui de la grande langue classique et que le troisième état, la nouvelle langue française, celui de la décadence, à peine commencé, ne saurait durer très longtemps : « Nous sommes bien jeunes encore dans la troisième langue française pour hasarder sa grammaire et sa syntaxe, mais on ne saurait s’y prendre trop tôt pour constater l’existence de ce qui ne durera pas longtemps », puisque, à peine commencée, « cette troisième langue française (…) se meurt, sans espoir de résurrection », prédiction qui ne s’est pas avérée, puisque cette nouvelle langue française est plus vivace et plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été.

Ce qui caractérise cette langue nouvelle, ce sont les solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), les barbarismes (mots mal formés), les emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et l’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. De ces mots nouveaux et en partie artificiels, comme ceux de la « nomenclature » scientifique (chimie et botanique, par exemple) qui étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle, Nodier aurait pu, ou même dû, conclure à l’enrichissement de la langue. Objectivement, Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant le vieux lexique, sans doute pittoresque ou poétique, mais imprécis et inexact, de l’alchimie, a enrichi la langue française et toutes les langues qui ont emprunté ce vocabulaire nouveau. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature sans perturber vraiment la langue. L’hypothèse d’une « nouvelle langue française », qui serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles, relève d’une intuition juste, mais les concepts, solécismes, barbarismes, emprunts, nomenclature, auxquels il est recouru pour en rendre compte, ne sont guère opératoires et les quelques exemples analysés, pour amusants qu’ils sont, ne sont pas probants. Nodier se gausse de cette nouvelle langue française, se contentant d’épingler quelques exemples pittoresques.

 

 

Solécisme

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec au sens de « faute contre les règles du langage », du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie, en Asie mineure, qui étaient célèbres pour parler un grec de mauvaise qualité, solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini comme une « faute contre les règles de la grammaire » (1694), une « faute grossière contre la syntaxe » (1762, 1798), une « faute contre la syntaxe » (1832-35), « une faute contre les règles de la syntaxe » (1932-35). Si, dans ces définitions, le nom faute soit suivi de la préposition contre, c’est que, dans l’esprit des académiciens, il existe un code de règles, connu de tous ou de la plupart des sujets parlants, qui fixe ce qu’il faut dire et la façon de le dire et qui tient pour des infractions les constructions ou les emplois ou les façons de parler qui s’écartent de la règle énoncée. Dans les dictionnaires, des exemples illustrent l’emploi du nom solécisme, mais aucun exemple de solécisme n’est cité, bien qu’un exemple eût été plus éloquent qu’une définition. Même les éminents linguistes du Trésor de la Langue française (1971-94) ne citent pas d’exemple de solécisme. Il est quelques lexicographes qui citent des solécismes. Ainsi Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à compter de 1749) écrit au sujet de l’élision de la voyelle du déterminant possessif ma : « C’est dans le courant du XIVe siècle qu’on a cessé d’élider a dans ma, comme nous l’élidons dans la ; Froissart donne « ma imagination » (II, 13), et même « men esperance » (II, 305). C’est cette forme picarde men qui nous a conduits au solécisme mon ». Dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) figure cet exemple, qui n’est tiré ni de l’ancien français, ni du latin, mais du français moderne : « c’est nous qui vont » (pour c’est nous qui allons) ». Le verbe n’est pas accordé avec le sujet qui, pronom relatif, mis pour nous, pronom de la première personne du pluriel, et, au lieu d’être à la première personne du pluriel, il est à la troisième personne du pluriel.

Les linguistes contemporains définissent le solécisme avec plus de rigueur : « on appelle solécisme une construction de phrase qui n’est pas générée par les règles de la grammaire d’une langue à une époque donnée ou bien qui n’est pas acceptée dans une norme ou un usage jugé correct » (article solécisme du Dictionnaire de linguistique, sous la direction de Jean Dubois, Larousse, 1973). Si l’on émonde cette définition de son jargon, on obtient à peu près la définition canonique de « faute contre la syntaxe ». Les auteurs de ce dictionnaire font suivre la définition de deux exemples éloquents. « Ainsi, un groupe nominal comme *tous plusieurs personnes est un solécisme (agrammaticalité) du point de vue des règles de la grammaire ; des cravates pour 20 francs chaque est jugé un solécisme par les grammairiens puristes au regard de la norme qu’ils définissent ».

Les exemples relevés ci-dessus montrent que les solécismes sont de tout temps, de tout lieu et de toute langue. Ils ne peuvent en aucun cas produire une nouvelle langue française ou un nouvel état de la langue française.

 

Barbarisme

            Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dès la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Alors qu’ils n’ont illustré la définition de solécisme d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire ») : 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). César Chesneau du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), en quoi consiste le barbarisme : « Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers ; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français ». Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Le la est donné. Le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

 

Emprunts

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le phénomène linguistique, dit emprunt, est défini ainsi : « fait pour une langue d’incorporer une unité linguistique, en particulier un mot, d’une autre langue ; par métonymie, l’unité de langue incorporée ». On le sait sans doute, le français est une langue romane, dite parfois latine ou néo latine, au sens où de nombreux mots français sont empruntés directement au latin, comme le rappelle Rémy de Gourmont (Esthétique de la langue française, 1899, p. 22) : « les mots les plus servilement latins sont les moins illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a des mots savants dans la chanson de Roland ».

C’est pour cette raison que les linguistes prennent le soin de distinguer l’emprunt de l’héritage : « par exemple (...) le mot table est issu du latin tabula : on ne peut pas dire qu’il y ait emprunt au latin ; il s’agit d’une évolution normale de la langue, le terme employé est un héritage. Par contre, à des époques diverses, certains mots, surtout des mots savants, ont été empruntés au latin et refaits sur le modèle morphologique français (...) : nullité = emprunt du latin médiéval nullitas (1973) ».

Pour ce qui est de la définition de l’emprunt, Nodier semble hésiter, dans un premier temps du moins, entre « une manière de renouveler une langue » ou « plutôt (une manière) de composer une langue nouvelle qui n’aura presque aucun rapport avec l’autre ». L’emprunt se résume en « la naturalisation des mots exotiques, et surtout de ceux qui n’ont point d’analogues nationaux ». Pour illustrer ce phénomène, il cite l’exemple de petit-maître (« franc et naïf gallicisme dont on se servait pour désigner un homme soumis à l’empire de la mode, avantageux auprès des femmes, et un peu trop prévenu en faveur de son mérite ») qui est tombé en désuétude pendant la Révolution et qui a été remplacé par des mots anglais : fashionable (« en revanche, nous avons gagné le fashionable, c’est-à-dire l’homme qui suit la fashion, néologisme-énigme dont le moindre inconvénient est de reposer sur une articulation inarticulable d’ici à Douvres ou à Brighton ») et dandy, lequel s’est rapidement acclimaté en français, puisque, de ce mot, ont été dérivés, en suivant les règles de la morphologie du français, de nouveaux mots, bien français : « nous avons le dandy, qui vient de nous donner le dandysme, lequel nous donnera dandyser quand on voudra, comme fanatisme, fanatiser, dans la langue révolutionnaire. Je crois, Dieu me pardonne, que nous avons déjà de la littérature dandyque ou dandystique, et des poètes, d’ailleurs pleins de grâce et d’esprit, qui composent dandyquement ou dandystiquement, je ne saurais dire lequel, parce que je suis peu versé dans ces mystères. Nous sommes tout au plus en mesure pour protester à temps contre dandyfier, dandyfication et dandystification, qui seraient moins bons, à mon avis, mais qui viendront nécessairement leur tour ».

Le phénomène touche le vocabulaire, dans des proportions très importantes, et le vocabulaire de la quasi-totalité des langues du monde. Seules les langues, dites « mortes », n’empruntent plus rien. L’emprunt peut être jugé en termes positifs et être tenu, comme chez de nombreux linguistes, grammairiens, essayistes, pour un « enrichissement », non pas de la langue, mais du seul lexique. Dans sa réflexion, Nodier saute toute une série d’étapes pour en conclure à la formation de nouvelles langues : « cet exemple, pris entre cent, n’est ici que pour faire voir la manière dont les langues nouvelles se forment, en pliant le mot étranger ou barbare aux modes et aux flexions de la vieille langue qui s’en va ». Il est vrai que le pessimisme historique qui l’anime et qui est une idéologie parmi d’autres, pas plus, ni moins, honorable que d’autres le pousse à sauter directement du fait observé, rapidement interprété, à la conclusion conforme à ses propres présupposés historiques : « Cette horrible révolution (l’emprunt) ne s’était jamais accomplie jusqu’ici qu’à des époques de décadence où tout menace de finir à la fois. Nous sommes heureux de pouvoir la saisir sur le fait dans nos jours de progrès et de perfectionnement ».

 

Nomenclature

En fait, l’ire de Nodier s’accroît à mesure qu’il avance dans l’analyse des quatre faits de langue, solécisme, barbarisme, emprunt, nomenclature, qu’il classe dans un ordre tératologique croissant, du plus anodin (solécisme) à celui qui suscite en lui la plus forte indignation : la nomenclature. « Mais toutes ces parodies insensées de la langue humaine (id est solécisme, barbarisme, emprunt) ne sont rien, encore une fois, auprès de la langue babélique des sciences, qui a tout subverti, tout changé ; qui a pris l’exact contre-pied du procédé d’Adam, pour imposer aux êtres des noms qui ne sont pas leurs noms véritables, et qui a si parfaitement réussi dans ce dessein que l’être est devenu méconnaissable, du moment où elle l’a baptisé. Nous en sommes à ce point qu’il ne reste pas une existence sensible, pas un phénomène du ciel et de la terre qui ne soit à jamais déguisé sous un sobriquet impénétrable pour quiconque répugne à ramasser dans la poussière de l’école la clé de ce mystérieux argot. Ce qui nous avait été donné, c’était la puissance d’attacher aux choses des noms propres expressifs, que tout le monde adoptait sans résistance et retenait sans effort. C’était la faculté d’étendre ces dénominations à des sens abstraits ou moraux, en figurant le mot sous l’inspiration de quelque ingénieux rapprochement qui se formait dans la pensée, et c’est ainsi qu’il parvenait intelligible à tous, parce que tous l’auraient conçu de la même manière […]. Aujourd’hui, ce n’est plus tout cela ; c’est ce que Boileau n’entendrait pas, et ce que nous, nous n’entendons guère ; le fluide électrique, le gaz hydrogène, qui se combine avec l’oxygène par la combustion ; un immense amas d’eau saturée d’hydrochlorate de soude, et peut-être d’autre chose, si la nomenclature a changé ; un air vibrant qui se heurte et se réfléchit. Que parliez-vous des dieux ? Les dieux sont partis du langage comme de la Rome de Constance et de Galère, mais les savants ne partiront pas, ils n’ont garde ».

De cela, il conclut à l’existence parallèle souhaitable de deux langues (en fait, de deux vocabulaires) : « Les savants conserveront (…) les mots qu’ils ont faits sans nécessité, qu’ils modifient sans règles, qu’ils renouvellent sans motif, et leur Dictionnaire sera dix fois plus volumineux que le nôtre, mais nous ne leur envierons point ses richesses (…) ; qu’ils ne mêlent plus leurs langues aux langues que Dieu nous a données. Hors de cette limite, la science est la plus vaine et la plus absurde des aristocraties ».

Or, c’est bien à cette coexistence des vocabulaires que l’on assiste, sans que cela soulève de vraies difficultés et altère en quoi que ce soit la langue française.

 

 

Une hypothèse heuristique

De toutes les hypothèses avancées par Nodier, il n’en est aucune qui puisse rendre compte ou aider à rendre compte des séismes verbaux de la Nouvelle langue française. Il est cependant chez Nodier une intuition juste exprimée dans l’extrait que voici et dans lequel est employé le terme éloquent de cataclysme :

« Une des premières règles de la nouvelle langue française, c’est le solécisme, c’est-à-dire l’emploi d’un mot des deux langues antérieures dans une acception inusitée de genre, de nombre ou de cas ; d’un terme enlevé à son étymologie, d’une conjugaison brutalement déplacée de son temps, par je ne sais quel cataclysme logique, qui a subverti, de force ou de gré, l’opération naturelle de la pensée ; et je ne dis pas, Dieu m’en garde, solécisme d’ignorant et d’écolier, mais solécisme oratoire, solécisme poétique, voire solécisme de pédant, solécisme intentionnel et prémédité, sans circonstances atténuantes. Le solécisme pur et simple est celui dont on dit : voilà qui est beau ! Mais quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

De fait, Nodier, dans ce paragraphe au style fleuri, imagé ou figuré, extrait le solécisme de la syntaxe ou de la grammaire, qui est son domaine propre, et il l’étend au sens ou il le tient pour un fait de sens : « quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

Il y a solécisme quand un mot « dit autre chose que ce qu’il signifie », c’est-à-dire quand le sens est forcé ou quand un mot désigne des réalités que, par convention, il ne désigne pas, ou quand les sujets parlants se livrent, pour une raison ou une autre, à des manipulations sémantiques.

 

Ces phénomènes sont attestés au XXe siècle, ce dont quelques linguistes ont témoigné, les plus connus étant Klemperer, qui a analysé la langue du Troisième Reich, ou Jacques Rossi, la novlangue de l’Union soviétique. Ces brutaux changements de sens, volontaires ou conscients, que Nodier nomme solécismes, peuvent, à la différence des erreurs de syntaxe, donner naissance à une langue nouvelle, ce que Klemperer et Rossi ont exprimé en donnant un nom propre à cette langue, signalant son caractère artificiel par le sigle qui la désigne : LTI ou Lingua Tertii Imperii (« langue du Troisième Reich ») et TFT (initiales des mots russe Travail Physique Pénible), sigle prononcé « toufta ». Ce concept-là, singulier et inédit, de solécisme peut servir à rendre compte de la NLF ou nouvelle langue française.

 

01 octobre 2013

Balzac et une Nouvelle Langue Française

 

 

 

 

Au début des Illusions perdues, roman publié entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui a fait de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant éphémère. A Angoulême, où elle est établie, elle est dans les salons l’impératrice des modes, de la distinction et du bon goût : « elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent ». La charge se poursuit ainsi : « Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ». A la liste de ces néologismes, Balzac ajoute en guise d’explication, comme pour s’excuser d’avoir employé des mots nouveaux qui lui paraissent ridicules ou inutiles : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

 

Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, qui n’en peut mais, puisqu’elle n’a d’existence que dans la fiction, mais Balzac. La première partie de la phrase (« elle commençait à tout typiser…. ») est faite de mots supposés avoir été énoncés par Mme de Bargeton ; la seconde (« car il faut violer… ») est une remarque de Balzac qui porte non pas sur le réel, mais sur la langue. Dans la même phrase, celui qui énonce change : c’est d’abord le personnage, puis l’écrivain, qui justifie ces néologismes par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon de s’exonérer de toute responsabilité dans leur emploi.

Il ne faut pas croire, comme le laisse entendre Balzac, dans un premier temps du moins, que ces néologismes sont des effets de mode qui n’exprimeraient que la volonté de se démarquer, en employant, par souci de distinction ou par snobisme, des mots que les autres ignorent ou ne comprennent pas. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne, ou que Balzac attribue à ce personnage de roman, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie,  et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, deux suffixes qui ont pour sens « faire changer d’état », « entamer un processus », « transformer », « faire devenir ». Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle a le sentiment que rien ne change, n’a changé, ni ne changera. Elle aimerait, elle, être prise dans le grand mouvement de l’histoire. Elle rêve de Paris et de toutes les belles choses nouvelles qui s’y voient. Ces désirs sont clairement exprimés par les néologismes inouïs qui représentent des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus, des changements d’état, du « devenir ». Une homologie est établie entre le personnage et la langue qu’il parle, la seconde étant le miroir ou le reflet du premier.

La langue de Mme de Bargeton est aussi caractérisée par la syntaxe et le vocabulaire (les « immenses phrases bardées de mots emphatiques »), la grammaire (les « superlatifs » qu’elle « prodigue démesurément »), sa façon de converser (sa « conversation » « chargée »). Ces faits de langue sont liés à la façon dont elle conçoit le monde. Les « proportions gigantesques » qu’elle donne à toutes choses sont exprimées dans les mots qu’elle emploie ou dans les phrases qu’elle dit. Le portrait de ce personnage est sous-tendu par une hypothèse, que bien des écrivains actuels ou « modernes » pourraient faire leur, à savoir qu’un personnage, comme Mme de Bargeton ou Françoise, la bonne de la tante du narrateur d’A la recherche du temps perdu, ou Matamore, le personnage de L’Illusion comique de Corneille, etc. et, si l’on sort de la fiction, qu’une personne, quelle qu’elle soit, vous ou moi, se révèle ou révèle ce qu’elle est, son origine géographique, la classe sociale dans laquelle elle s’inclut, son rapport au monde, sa Weltanschauung ou, dit plus prosaïquement, sa « vision » des choses, dans les mots dont elle use, dans la syntaxe des phrases qu’elle dit, dans la langue qu’elle s’est forgée ; ou encore que la langue, prononciation, grammaire, vocabulaire, fautes et cuirs, etc. est un révélateur de la personne, dans sa totalité pourrait-on dire.

Cette langue aussi un révélateur de la « société » où elle est en usage ou de l’époque où elle a émergé. Balzac décrit un phénomène qui ne tient pas de la fiction, bien qu’il apparaisse dans un roman, mais qui est avéré dans la réalité. En effet, dans les dernières années du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, la langue française, et pas seulement celle de Mme de Bargeton ou celle de Balzac, la langue française dans sa totalité a été bouleversée par la formation incessante de mots nouveaux, qui, à peine fabriqués, sont employés dans les conversations et dans les écrits, et se diffusent sinon dans toute la société, du moins dans certaines des classes qui la composent. Ces néologismes ont été, pour une partie d’entre eux, quand ils ont été formés pendant la Révolution, recensés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Ils ne forment que la partie visible du phénomène, à propos duquel il n’est pas faux de recourir, ne serait que pour en donner la mesure, à la métaphore du séisme. La langue a subi dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et pendant le XIXe siècle une série d’ébranlements, de secousses, de perturbations, dont les néologismes, mais aussi les changements de sens ou les extensions de mots à de nouveaux domaines ou la formation de langues des sciences, dures ou molles, humaines, sociales ou exactes, qui ont produit une langue nouvelle ou inédite ou inouïe, celle-là même qui fait l’objet de ce livre. L’extrait des Illusions perdues cité ci-dessus contient des hypothèses d’ordre explicatif. C’est là son intérêt. Pour Balzac, en effet, les néologismes prêtés à Mme de Bargeton, tout arbitraires qu’ils sont ou paraissent, sont justifiés par le caractère ou la nature du personnage, mais aussi par des raisons « sociales » ou historiques. De la connaissance de son époque, à savoir les années romantiques, de 1830 à 1850, Balzac tire la certitude que les écrivains et les jeunes gens sont impatients de voir leur vie et leur pays évoluer, changer, se transformer – en bref qu’ils aspirent à vivre de grands événements historiques ou à faire l’histoire, et ces grandes aspirations sont exprimées indirectement dans la nouvelle langue française. Les séismes verbaux, néologismes, façons de parler, syntaxe boursouflée, etc. sont en relation avec des séismes sociaux ou politiques de grande ampleur. La relation en question n’est pas de cause à effet ; c’est plutôt un miroir ou mieux un papier de tournesol. Les séismes qui ébranlent la langue, sans la détruire, mais en produisant une langue nouvelle, révèlent l’ampleur des changements qui les ont sans doute causés et qui n’affectent pas seulement les réalités tangibles du droit, des institutions politiques, de la science, de l’urbanisation croissante, de la technicisation du réel, puisque ce qui est touché, c’est l’impensé ou l’inconscient d’une époque, d’un temps, des temps modernes, de ce que l’on va nommer, dans les pages qui suivent, la modernité.

 

 

 

30 mai 2013

Lectures

 

 

Aux Editions Transhumances, Val-des-Prés, Hautes-Alpes

 

 

 

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12 mars 2013

Omerta sur un livre

 

Enyo, Anatomie d'un désastre. L'Occident, l'islam et la guerre au XXIe siècle, Denoël Impacts, 2009.

 

La collection chez Denoël dans laquelle est publié ce livre a pour titre "Impacts". D'impact, ce livre n'en a guère eu, peut-être parce que le pseudonyme de l'auteur est trop opaque, Enyo étant le nom de la déesse grecque des batailles, mais aussi parce que les journalistes culturels ou politiques et autres hérauts des médias, qui auraient dû ou pu en rendre compte, sont incapables d’entendre ce que Mme Enyo écrit, de sorte qu’ils ont préféré le silence ou l’omerta à tout commentaire, même critique. Un impact, il mériterait d’en avoir un, ne serait-ce que pour les quatre derniers chapitres - les six premiers reprenant dans des développements de seconde main des savoirs généraux sur l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation) qui ne sont même pas nécessaires pour asseoir la ou les thèses du livre.

Quelles sont ces thèses ? Pour Mme Enyo, l’Occident et plus particulièrement les élites de cette aire de civilisation ne comprennent rien à l’islam et rien aux projets dont les musulmans sont les porteurs, se contentant de faire de l’islam un miroir de l’Occident, mais en retard de deux ou trois siècles, et se forgeant des musulmans des représentations à leur image. Les néo-fondamentalistes, comme les islamistes, sont instruits : ils sont ingénieurs, techniciens supérieurs, médecins, informaticiens, etc. Ils ne sont ni pauvres, ni désespérés, ni laissés pour compte, ni exploités. Ils sont porteurs de projets politiques. Ils maîtrisent la technique, l’informatique, la science, qu’ils ont dépouillée de ses fondements moraux, éthiques, épistémiques – en bref ce que l’on nomme la « modernité », qu’ils peuvent s’approprier ou accaparer pour l’islamiser.

Les Occidentaux sont sourds ou aveugles et ils n’entendent pas ou ne veulent pas entendre ce que disent les musulmans qui font le djihad. La guerre peut être faite les armes à la main, mais aussi symboliquement, en s’attaquant aux principes, aux valeurs, aux idées, aux symboles, aux fondements moraux, à la culture, pour les saper et les faire se désagréger... Elle est donc totale et elle sera longue, et d’autant plus facile à mener que les Occidentaux refusent de concevoir jusqu’à la possibilité d’une notion de guerre.

Ce que ces militants de l’islam ont compris, c’est que l’affaissement des Etats et des Etats-nations consécutif à la mondialisation, au libre échange, au discrédit de la politique, etc. leur ouvre d’immenses possibilités de conquête, l’islam se passant d'Etat et pouvant organiser les hommes sans libre débat, sans politique, sans démocratie, sans même leur demander leur avis. Pour cela, ils  bénéficient aussi du soutien des idiots utiles, tenants du relativisme, sectateurs du multiculturalisme, Occidentaux minés par la repentance et la haine de soi. Sur les quatre cents pages de ce livre, il y en a moins deux cents qui sont lumineuses et instructives, mais qui sont écrites hélas dans un français Sciences po poussif qui est celui des amis du Désastre et des habitués de l’Aveuglement volontaire.

11 janvier 2013

Utopie

 

 

En 1516, a été publié un ouvrage dans lequel est décrite une île imaginaire régie par des règles qui alors ont paru idéales ou proches de l’idéal. L’auteur en est Thomas More et le titre Utopia, du nom éloquent que More a fabriqué pour désigner cette île et le système qui la caractérisait. Dans le Complément au DAF (1842), le terme est mentionné comme relevant de la philosophie et il lui est donné une origine inexacte : « Pays supposé par Rabelais ; c’était le royaume de Gargantua. Selon les commentateurs, Rabelais aurait eu en vue le royaume de Navarre, alors presque entièrement envahi par le roi d’Espagne ». En fait, Rabelais, en 1532, emprunte ce mot et la chose à Thomas More : il n’en est pas l’inventeur. Pour de bons humanistes du XVIe siècle connaissant le grec, ce nom était transparent. Ils y ont reconnu le nom grec topos, qui signifie « région » ou « lieu », et le mot de sens négatif « ou ». Autrement dit, ce que dit ce nom du pays qu’il désigne, c’est que ce pays n’existe pas : c’est un non lieu, un lieu de nulle part, une pure fiction. Pourtant, il est des philologues qui ont pensé que la première syllabe « u » n’était pas de sens négatif, mais qu’elle représentait l’adjectif « eu », que l’on trouve dans « euphorie », « Eugène » ou « euphonie » et qui signifie « agréable ». L’utopie, étymologiquement, ne serait pas un non lieu, mais un lieu agréable. Cette double étymologie annonce à la fois l’intérêt et les débats qu’a suscités l’utopie.  

Quoi qu’il en soit, le mot et la chose ont connu un immense succès et une vraie ferveur pendant tout le XVIe siècle. Les occurrences du mot sont innombrables. Huguet (Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle) en cite près d’une centaine dans la littérature de cette époque. Celle-ci par exemple illustre parfaitement le besoin d’utopie qui a nourri les hommes au XVIe siècle : « La république d’Utopie, œuvre grandement utile, démontrant le parfait état d’une bien ordonnée police, traduite du latin de Thomas More, chancelier d’Angleterre, lequel sous une feinte narration d’une nouvelle île d'Utopie, a voulu figurer une morale république et très parfaite police ». « République morale » et « très parfaite police » (c’est-à-dire « politique »), on croirait entendre parler M. de Hollande et son acolyte de la Bannière socialiste, M. Ayrault de Saint-Herblain.  

Les académiciens enregistrent le mot à compter de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762), distinguant le nom propre ou « titre d’un ouvrage » (celui de Thomas More) de l’emploi figuré qui désigne le « plan d’un gouvernement imaginaire, à l'exemple de la République de Platon ». La définition de l’édition de 1798 est beaucoup plus positive. Il est vrai que la France est en pleine révolution et que, partout, fleurissent des plans de gouvernement idéal : « plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue deux sens, correspondant à deux emplois, l’un comme nom propre (« pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre »), illustré par l’exemple « chaque rêveur imagine son Utopie (avec majuscule) », et l’autre, comme nom commun de sens figuré : « plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu'on espérait (avec une minuscule) ». C’est aussi chez Littré que le nom utopie est cité, déterminé par des adjectifs de sens négatif, comme dans l’exemple « de vaines utopies », ce qui incite les académiciens en 1879 à rappeler l’étymologie (« il signifie ce qui n'est en aucun lieu, nulle part ») et en 1932-35 à distinguer deux sens figurés, l’un neutre : « conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale », l’autre étendu et défavorable : « par extension, il se dit d’une chimère, de la conception d’un idéal irréalisable ». C’est aussi, dans ses grandes lignes, la définition que l’on peut lire dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun » ; « système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification » (« le système travaille à (sa) modification » - celle de la réalité présente : on croirait lire de la propagande PC ou Front de Gauche) ; « idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités ».

Dans les dictionnaires, il n’est cité aucun exemple faisant référence aux utopies réelles et effectivement réalisées dans des sociétés données : l’URSS, la Chine, la Corée (du Nord), le Cambodge (de Pol Pot), Cuba, etc. Pourtant, le XXe siècle a été le siècle des utopies, non pas les utopies livresques, mais les utopies devenues réalités, et toutes ces utopies ont produit comme mêmes effets des meurtres de masse, des malheurs innombrables, l’esclavage. Si l’humanité a été heureuse dans les utopies, mais personne ne peut le prouver, c’est dans l’au-delà. Les utopies font de la vie un enfer et de la mort un paradis.

 

24 novembre 2012

Le Grand Remplacement

 

 

A porpos de Renaud Camus, Le Grand Remplacement, David Reinharc, 117 pages, 13 €.

 

            Il est quelques ouvrages qui ont façonné la pensée morale ou politique de la France et que l’on peut lire ou relire avec profit même un siècle après qu’ils ont été publiés pour la première fois. Ce sont De la démocratie en Amérique, Les Conséquences politiques de la paix, L’Opium des intellectuels, Race et culture, Histoire de la folie à l’âge classique, Le Bouc émissaire, Cours familier de philosophie politique, La Raison des nations. Espérons que Le Grand Remplacement prendra dans les décennies qui viennent autant d’importance dans la pensée morale et politique que chacun des ouvrages cités ci-dessus. L’ouvrage le mérite. Non seulement dans ces quelque cent vingt pages, Renaud Camus s’exprime dans une langue lumineuse d’élégance et de netteté, mais encore il a le courage de dire sans tabou les bouleversements qui affectent la France et l’Europe et, plus que ces entités juridiques et administratives, les populations qui y sont établies et s’y succèdent depuis la nuit des temps.

La nature de ces bouleversements est condensée dans le vocable « Grand Remplacement », dont la signification est expliquée pages 15, 16, 79, 80, 82, 112. Ainsi, page 112 : « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples (…) Le Grand Remplacement, le changement de peuple, (….), est le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles, et probablement depuis toujours ». Par ces deux mots, Renaud Camus reprend une boutade de Berthold Brecht, lequel, constatant qu’un gouvernement était mécontent de son propre peuple, s’exclamait : « Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? » Ce que Brecht prêtait ironiquement à des gouvernants bornés, autoritaires, despotiques, c’était du cynisme et l’absence de tout scrupule. L’ironie de l’histoire est que ce sont les lointains disciples et admirateurs de ce même Brecht qui mettent en œuvre la politique que celui-ci suggérait d’appliquer. Ceux qui, dans les années 1960 et 1970, tenaient la « distanciation » brechtienne pour le nec plus ultra de l’esthétique du théâtre, ont appliqué sans distanciation aucune, cyniquement, brutalement, la politique contre laquelle s’insurgeait leur maître.

Ce phénomène est plus « considérable », pour reprendre le jugement de Renaud Camus, que l’Occupation, la guerre de 1914, la Révolution ou les révolutions de 1789 à 1876, le règne de Louis XIV, et pourtant, de ce grand phénomène historique, il n’est question nulle part dans les médias, essais et discours des hommes politiques. Il est même interdit de le voir, bien qu’il saute aux yeux, et pas seulement dans le 9–3. Chacun le constate et des millions de citoyens en font une expérience ou dramatique ou tragique. Et pourtant, ce phénomène est censé ne pas avoir lieu et il a été décidé une bonne fois pour toutes qu’il ne s’est jamais produit. Le constater serait une illusion des sens… Ce qui se joue en France, c’est, près de quatre siècles après la première représentation, la tragédie de Calderon La vie est un songe, dans laquelle il est montré que le monde n’est qu’illusion, étant tout autre chose que ce que les yeux voient. La différence pourtant est grande. Les spectateurs savent que ce qu’ils voient sur une scène, ce n’est pas « pour de vrai » ; c’est du théâtre ou de l’illusion, ce n’est pas la réalité. Il en va tout autrement du Grand Remplacement. Aux citoyens de ce début de millénaire, ce qui est exigé, c’est de se croire au théâtre et de tenir les réalités qu’ils voient pour les ombres fugitives et éphémères d’une scène, de théâtre public et subventionné, évidemment.

            Pourquoi, comment, par quel biais, à la suite de quels bouleversements il est fait interdiction aux citoyens de voir ce qui leur crève les yeux ? La principale cause tient à l’idéologie. Le Grand Remplacement va à l’encontre de l’idéologie dominante, laquelle, bien qu’elle soit fausse, totalitaire et source de malheurs innombrables, s’est guindée au rang élevé de la morale, de la seule morale qui vaille et donc de la seule morale qui soit. L’idéologie est devenue la seule morale dans cet Empire du Bien qu’est la France fantasmée des médias, des politiciens, des inquisiteurs, des commissaires politiques, des contrôleurs de discours, des chausseurs de lunettes roses et des négateurs du réel. La moraline idéologique justifie la nocence, les nuisances, les crimes, les malheurs : elle approuve donc le remplacement sur le territoire de la France par d’autres peuples, comme elle a célébré naguère les purifications ethniques de l’Algérie et des pays arabes, de l’Allemagne nazie, de la Russie soviétique…  

L’occultation de la réalité est la grande spécialité des « chercheurs » en sciences sociales et autres, lesquels, à force de « chercher », ont fini par trouver un écran qui masque le Grand Remplacement : c’est l’adjectif « français ». Tous ceux qui viennent en France pour se substituer au peuple français sont immédiatement français. N’importe qui peut l’être : il suffit d’un coup de tampon sur un morceau de papier, et une fois l’étranger grimé en naturel, il s’affirme plus français encore que les Français dont les ancêtres sont présents en France depuis des centaines de générations. Si un Français disait en Algérie qu’il est algérien et plus algérien que les indigènes, il se ferait traiter de « raciste » et serait expulsé sur le champ. Donc puisque tous les remplaçants sont français, il n’y a pas de lieu de voir de Remplacement, Grand ou Petit, là où il y a seulement des papiers en règle ou en voie d’être réglés. Cette manipulation s’accompagne d’innombrables mots mensongers : incivilités, quartiers populaires, cités, quartiers sensibles… Tout est pipé : les statistiques, qui servent à cacher dans les chiffres ce que l’on pourrait voir dans la réalité si l’on ouvrait les yeux ; l’histoire de France entièrement réécrite (il n’y a pas de peuple français, c’est l’immigration qui a fait la France, nous sommes tous des immigrés ou des enfants d’immigrés, etc.) afin que soit justifié et accepté le Grand Remplacement, le vocabulaire, qui sert à ne pas dire ce qu’il est interdit de voir.

Pour Renaud Camus, qui se fonde sur des injonctions de Boumediene appelant ses coreligionnaires à conquérir la France et l’Europe, le Grand Remplacement est de la contre colonisation et même de la colonisation au sens propre de ce terme, c’est-à-dire un transfert de populations importantes dans un pays donné. Certes, il reste un abîme entre la colonisation, qui a été, dans l’histoire récente, une mise en valeur de terres incultes, et la contre colonisation, qui est une razzia : on s’empare par cupidité de richesses que leurs détenteurs historiques croient naïvement défendues par le droit ou la morale. La « nocence », la délinquance, les incivilités, la criminalité et les innombrables infractions à la loi, celle de la France, pas celle d’Allah, etc. sont le carburant du Grand Remplacement. Combien d’indigènes, exaspérés par la délinquance les visant, ont-ils été contraints de quitter leur immeuble HLM, leur quartier, leur ville, leur département, pour s’établir ailleurs, laissant le champ libre aux délinquants et à leurs potes ? Des millions ? De cette purification ethnique, qui n’existe pas, il est évidemment interdit de parler. Le changement de peuple n’est pas le fait du hasard. Le phénomène a des causes, lesquelles ne tiennent pas au passé colonial de la France. La Suisse, le Danemark, les pays scandinaves, Norvège, Suède, Finlande, n’ont jamais eu de colonies ; et pourtant, ces pays sont exposés, autant que la France, au Grand Remplacement. La collaboration non plus n’est pas en cause. La Grande-Bretagne qui a résisté dès juin 1940 est touchée elle aussi, plus que les autres pays d’Europe, plus que l’Allemagne. Pour Renaud Camus, ce qui rend possible le Grand Remplacement, c’est la reductio ad Hitlerum : Hitler a commencé dès 1945 une seconde carrière qui dure encore. Il est invoqué à tout bout de champ, en particulier contre ceux qui voient le Grand Remplacement là où il se produit et qui sont assez téméraires ou inconscients pour dire ce qu’ils voient. En un instant, les voilà nazifiés, tandis que les remplaçants, eux, qui vomissent les Juifs, sont assimilés aux Juifs persécutés par Hitler et ses séides.  On comprend que, pour Renaud Camus, il n’y ait de pensée libre en France aujourd’hui que dans l’absence, dans l’ailleurs ou dans l’a-topie ou dans le non-lieu, dans les blancs des cartes, puisque la classe dominante et englobante, à savoir la petite bourgeoisie qui régit la France se conçoit sans extérieur : il n’y a rien d’autre qu’elle et ceux qui n’en sont pas sont condamnés au silence, à ne rien voir, à vivre dans les marges, à rester dans la nuit.  

 

 

             

01 septembre 2012

Cet éloge de Richard Millet n'est pas littéraire

 

Il y a plus de deux siècles, à toute menace de procès ou d'interdiction de publier ou d'emprisonnement ou de limitation de la liberté d'expression, les philosophes des Lumières rétorquaient : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je ferai tout pour que vous puissiez le dire, l'écrire, le publier". Depuis 1750, la liberté d'expression n'a cessé de régresser en France. Désormais, la règle est la suivante : "Ce que moi, journaleux, ou moi, plumitif, ou moi, commissaire politique, ou moi, flic de l'opinion, dis, pense, écris, publie, est ce qu'il faut dire, penser, écrire, publier et tous les écrivains qui y contreviennent doivent être interdits, réprimés, sanctionnés, brûlés vifs". C'est ainsi qu'en usent les crétins, dont de vrais racistes, comme le censeur du NO, les plumitifs du Monde, dame Ernaux de la Bourdivinité, Ben Jelloun, les journaleux de France Cul, les flics de Libération, etc. quand ils exigent du patron de Gallimard qu'il licencie son employé Millet ou que les livres de celui-ci soient brûlés devant l'Arche des Droits de l'Homme, comme les nazis brûlaient les livres écrits par des juifs ou les musulmans détruisent tous les livres autres que le Coran. 

 

Richard Millet aurait, aux dires de ces sbires, commis deux crimes : fait un éloge de Breivik et décrit l'antiracisme comme la forme moderne de la Terreur. 

A cela, on peut répondre ceci : Millet n'approuve en rien Breivik, il en fait un éloge ironique ou distancié ou à contre-courant. Cet éloge s'inscrit dans son oeuvre, laquelle est, depuis plus de trente ans, une exploration du Mal et du Mal moderne. Breivik étant une figure du Mal, Millet s'y est intéressé. Son analyse,  littéraire ou métaphysique, fait trop grand cas de Breivik.

Je me réjouis qu'elle soit publiée, mais je ne la partage pas. Pour deux raisons. Ce que prouve le coup que Breivik a réussi, ce n'est pas son génie, génie du Mal en l'occurrence, mais la nullité crasse des services de police et de renseignements norvégiens. N'importe quel service de police, faisant correctement son travail, aurait empêché Breivik de passer à l'acte ou, s'il était passé à l'acte, l'aurait arrêté : il y aurait eu dix morts, pas 77.

Les crimes de Breivik ne sont pas politiques. Le père de Breivik est un militant social-démocrate; il a fait une belle carrière dans la diplomatie grâce à son parti; sa mère est une militante social-démocrate, son beau-père aussi. Breivik a fait exploser le siège du gouvernement social-démocrate et il a assassiné 70 jeunes militants de ce parti. Il n'a pas assassiné des étrangers, mais les siens. Il n'y a ni racisme, ni haine de l'Autre dans ces tueries, mais haine de soi : c'est à lui-même, à ce qui lui a été enseigné pendant des années, à sa famille qu'il s'est attaqué. Il aurait pu comme Pierre Rivière tuer père, mère et beau-père ; il s'en est pris à ce que l'on a voulu faire de lui. Voilà qui tient d'une tragédie à l'antique et qui est à mille années lumière de la politique. C'est ce en quoi Millet s'abuse. 

 

 

Quant aux thèses que Millet développe sur l'antiracisme, comment ne pas les approuver ? Il n'y a pas de racisme en France, et pas de raciste non plus, du moins chez les Français de souche. Si les lois et les moeurs de France comportaient 1% du racisme en vigueur en Arabie, en Iran, au Mali, en Algérie, au Maroc, en Indonésie, etc. on pourrait dire que la France est un peu raciste, pas beaucoup, un tout petit peu seulement. Or, il n'en est rien : pas de trace, pas de vestige, pas le début de la moindre esquisse de racisme. La seule réalité, c'est l'accusation de racisme. Si la France et les Français sont stigmatisés comme racistes, c'est que les mots racisme et raciste ont changé de sens : ils ne signifient plus "qui est persuadé de la supériorité de sa religion, race, nation, peuple, civilisation, etc. et qui, au nom de cette supériorité fantasmée, s'arroge le droit d'estourbir ou d'égorger tous ceux qui ne sont pas de cette religion, race, nation, etc.", mais "qui est d'une sale race, d'une race inférieure, d'une race à exterminer". C'est cette accusation de racisme qui, elle, non seulement est inspirée par un racisme primaire, viscéral, pulsionnel, mais aussi diffuse et répand partout en France ce racisme.

 

19 avril 2012

Encore un effort, camarade Grass,

 

 

pour réaliser enfin les promesses de tes dix-huit ans !

 

 

            Dans un poème en allemand de cuisine et en vers de mirlitons, M. Grass, Günther de son prénom, écrivain, a accusé Israël de vouloir mettre à feu et à sang le Proche Orient. En Syrie, des dizaines de milliers de malheureux ont été assassinés ou exécutés en une année ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, menace le monde. A Bahreïn, des manifestants pacifistes ont été écrasés par des chars saoudiens ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, viole les lois internationales. En Iran, un régime tyrannique se dote de l’arme nucléaire ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, ambitionnerait de vitrifier Téhéran ; etc. La population d’Israël ne dépasse pas huit millions d’habitants ; les pays alentour et les pays musulmans dont l’objectif affiché ou dissimulé est de détruire Israël comptent près d’un milliard et demi d’habitants. Les forces en présence sont totalement déséquilibrées : de l’ordre de 5 pour 1000. Pour 5 ou 6 Israéliens qui ne demandent qu’à vivre, il y a 1000 fous furieux qui rêvent de leur trouer la peau ou de les jeter à la mer. Et ce sont les Israéliens qui seraient belliciste !

Depuis plus d’un demi-siècle, Grass est, disent les journaleux, la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, toujours près d’imputer à crime, de soupçonner, de suspecter, d’accuser ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser feu le régime de l’ancienne RDA et feu l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route, moral, progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, social et démocrate. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, surtout par ceux qui ne l’ont pas lu, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement sur la morale, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, « pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire ». « Dépeint le visage oublié de l’histoire » : ces Académiciens font de l’ironie, involontaire bien sûr. Grâce à eux, on apprend que l’histoire avait un visage et que ce visage était tombé dans l’oubli. Pour Grass, en tout cas, pendant un demi-siècle, l’histoire a toujours eu le même visage – celui de sa propre bonne conscience replète, grasse, bouffie, exhibée en sautoir comme les décorations d’un maréchal soviétique. Car Grass vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de l’année 1944, dans les Waffen SS. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, depuis qu’elle lui a attribué le prix Nobel de littérature, il est écrit ceci : « après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946 », etc. Il y a un abîme entre les Waffen SS et un service militaire. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : « Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait ». Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans la Wehrmacht.

Personne ne reprocherait à Grass cette erreur, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, s’il n’avait pas été, dès qu’il a écrit ses premiers livres, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur d’Etat de première classe, un Commissaire politique acharné, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes leçons de Droiture, de Courage, d’Engagement, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme, de Morale, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes tout en s’exonérant pieusement de toute repentance publique, exprimant à toute occasion sa complaisance vis-à-vis de la RDA et son mépris vis-à-vis de « l’impérialisme américain ». La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le seul crime a été de rester passifs entre 1933 et 1945 et, après 1945, de s’être accrochés, pour ne pas mourir de honte, à la RFA démocratique.

Chez les intellos, on ne moufte pas mot, on se tait, on se coud les lèvres, les doigts sur la couture des pantalons, on ne voit plus une seule tête, même pas celle qui dépasse d’habitude. Les organes restent cois. Ils ont perdu la voix d’avoir porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés et qui tient Israël pour responsable de tout le Mal du monde. En 2006, les journalistes d’Europe 1 ont annoncé que Grass avait fricoté chez les Waffen SS avec des trémolos dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Comment un écrivain si clean, comme on dit en anglais, a-t-il pu leur cacher ses saletés ? C’est que le progressisme, communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes, est, depuis la fin de la guerre (et ce fut sa seule utilité) la lessiveuse des malpropres. Le blanchiment du passé a pour paradis l’engagement dans l’Armée du Bien. C’est le combat de la Vertu contre le Mal (jamais de gauche, évidemment). Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés de l’antisémitisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous se sont lavés dans la lessiveuse progressiste. 

Pourtant, il ne faut pas trop accabler Grass. Il est plus prudent que les Waffen SS chez qui il combattait au temps de sa jeunesse folle. Il n’accuse pas encore les Israéliens d’être des « semeurs de désordre » ou des « fauteurs de trouble », comme les Juifs sont accusés de l’être dans le Coran. Patience, cela ne devrait pas tarder.    

10 mars 2012

Musique

 

 

 

Emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, musique est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est nommé alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante. La musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire). Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les Muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des mœurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions de la poésie ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Selon Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis), il est possible de « juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ».

Dans les autres dictionnaires, musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française,1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1835) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique », mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, ce qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

03 mars 2012

Terroirs

 

 

A propos de Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, Verdier, 2001

 

 

Que dit Pierre Bergounioux dans Un peu de bleu dans le paysage ? Rien d’autre que la fin des terroirs de France. La France a cessé d’être un pays de paysans et ne sera plus jamais un pays de paysans. On ne ressuscitera pas les labours à la charrue, les bœufs que l’on lie au joug, les charrettes de foin, les tombereaux de pommes de terre, les bergères, les femmes menant les vaches au pré, la traite à la main, etc. toutes choses que le Corrézien Pierre Bergounioux a vues dans sa jeunesse, avant 1960, avant que tout cela ait disparu. Les campagnes se transforment en déserts, on peut parcourir des kilomètres sans rencontrer âme qui vive, les bûcherons que l’on croise dans les forêts ne parlent plus patois, mais des langues étranges que personne ne comprend, le turc ou le kurde, les étables des fermes sont vides, les volets sont clos, les terres ne sont plus labourées, les friches gagnent sur les champs, la forêt gagne sur les friches. Dans la forêt, les vieilles essences (chênes, hêtres, châtaigniers) sont remplacées par des sapins américains à croissance rapide que recherchent  les industriels du bois. Richard Millet décrit le même phénomène dans Lauve le pur (POL, 2000). En bref, dit Pierre Bergounioux, en Corrèze, en Limousin et dans tous les terroirs profonds de France (il cite la Vendée, la Creuse, le Berry), vingt-cinq siècles d’histoire des hommes se closent, en même temps que les étables des dernières fermes. Les Corréziens des hautes terres se sont longtemps nourris de châtaignes. Ils ne le feront plus jamais, les sapins ayant remplacé les châtaigniers. Limousin vient du nom d’une vieille peuplade gauloise, les Lemovices, ou  « guerriers de l’orme ». L’orme, comme le châtaignier, a disparu des forêts. La rupture sur laquelle Bergounioux médite dans Un peu de bleu dans le paysage est intervenue dans les années 1960. Il ne reste de cette Corrèze sans paysans, de ce terroir sans champs, ni terres cultivées et tout de friches fait, que la nostalgie d’un passé enfui qui ne reviendra jamais. Témoigne de ce passé un survivant. C’est un vieux paysan célibataire qui parcourt le pays désert à mobylette (d’où le titre : « un peu de bleu dans le paysage »), le dernier d’une lignée de Bordas ou de Coste ou de Monteil, noms corréziens, en voie d’effacement, et à propos de qui Bergounioux écrit : « je le tiens, lui, solitaire, vivant dans la Corrèze haute, pour le sel de la terre et le meilleur de ses enfants »

Dans les années 1960, le sociologue Henri Mendras avait analysé dans La fin des paysans, un admirable ouvrage qui fait date et toujours autorité, à la fois la lente disparition, à la suite des vagues successives d’exode rural, de ceux qui, par leur travail acharné depuis des millénaires, ont fait la France et lui ont donné le visage que nous aimons, et la métamorphose des survivants en agriculteurs ou en industriels de la terre. Non seulement les paysans sont de moins en moins nombreux, mais encore ceux qui restent au pays ont changé de métier. Pierre Bergounioux et d’autres écrivains, tel Richard Millet, autre Corrézien, complètent et achèvent à leur manière, littéraire ou poétique, La fin des paysans. Ils montrent les conséquences de la fuite des hommes et de la métamorphose de leurs activités. Plus de pays sans paysans. Quand les champs deviennent des friches et les friches des forêts, quand les paysages sont ainsi transformés, la terre perd son sens. Qu’est-ce qu’une terre que les hommes ne labourent plus, ni n’ensemencent plus ? Une surface seulement. Pour nous, la France est un agrégat de petits pays, ayant chacun leurs spécificités, et de terroirs divers, variés, changeants. La fin des paysans abolit les terroirs : voilà ce dont nous convainc l’auteur des huit textes recueillis dans Un peu de bleu dans le paysage.

Attardons-nous sur ce sujet.   

Etrange destin que celui de la Corrèze. Ce département est dépourvu de vraie tradition littéraire. Il nous est impossible de citer le nom d’un seul Corrézien qui, avant 1950, aurait composé une œuvre littéraire digne de ce nom. Ce n’est pas le cas du Périgord proche, qui compte, parmi les grands hommes qu’il revendique comme périgourdins, des écrivains universalistes, tels Brantôme, Montaigne, Fénelon, Joubert, ou bien des écrivains du terroir, comme Eugène Le Roy, auteur de romans du terroir, dont le très célèbre Jacquou le Croquant, et encore des écrivains patoisants et des félibres. La Corrèze n’a pas d’identité forte à la différence de la Dordogne, de l’Indre ou du Puy de Dôme proches. Ce département est un entre-deux. Il s’étend entre deux régions géographiques, le Massif central et l’Aquitaine, entre deux provinces, l’Auvergne et la Guyenne. Il ne correspond à aucune province ancienne à forte identité, comme le Quercy voisin par exemple, pays de causse. 

Pourtant, en Corrèze, depuis près de trente ans au moins, fleurissent deux littératures, que l’on peut situer à l’opposé l’une de l’autre : une littérature de terroir, qui raconte les histoires vécues par des femmes et des hommes enracinés dans leur pays, et une littérature, moins particularisante, qui refuse de chanter les beautés éternelles du terroir. De ce point de vue, c’est un département paradoxal. Mais le paradoxe ne s’arrête pas là. Ainsi, les écrivains réunis sous l’étiquette commerciale « école de Brive » tentent de renouer avec l’ancienne littérature française de terroir, au moment où les paysans ont disparu et où les terroirs s’effacent. Ce sont par exemple Claude Michelet, Christian Signol et Michel Peyramaure. Or, cette littérature paradoxale, parce qu’elle peut nous sembler artificielle, n’est pas la seule littérature corrézienne. A côté d’elle, tout contre elle (contre exprimant à la fois la proximité et l’opposition), se développe une littérature qui évoque, mais secondairement, le même terroir, dans des termes différents et  pour en signaler la disparition. Ce sont ou des écrivains qui interviennent dans les débats publics de France, tel Tilliniac, ou des écrivains savants, qui ont choisi une « écriture » moderne, soucieux non seulement de dire ou de raconter le monde (et pas seulement la Corrèze), mais aussi de bien écrire et de raconter poétiquement des destins humains qui peuvent émouvoir n’importe quel homme, où qu’il vive, quelle que soit sa culture, et dont les livres publiés sont de belles oeuvres exigeantes et ambitieuses, visant « à la littérature ». Pierre Bergounioux, auteur de très nombreux romans depuis le milieu des années 1980, dont 12 ont été publiés chez Gallimard, est de ceux-là. De même Richard Millet et Pierre Michon, le voisin creusois.

Entendons-nous sur le terme de terroir. Dans le Trésor de la langue française, terroir est défini, entre autres acceptions, ainsi : « région, province, pays considéré(e) dans ses particularités rurales, ses traditions, sa culture, ses productions et du point de vue du caractère des personnes qui y vivent ou en sont originaires ». Le Berry, le Périgord, la Bourgogne, l’Auvergne, etc. sont des terroirs. Au cours des siècles, ces terroirs ont été chantés en français par des écrivains du cru, sensibles à la beauté et à la variété des paysages, au rude travail des hommes, à leurs moeurs sombres et âpres, à l’accord harmonieux entre ces hommes et leur terre, car le terroir, c’est aussi la terre, un sol, des techniques agricoles et des produits spécifiques. Pendant deux siècles au moins, la France a vu fleurir une belle et foisonnante littérature de terroir. Chaque province, chaque petit pays, chaque canton avaient son ou ses écrivain(s). Nous avons retenu quelques noms : George Sand, Eugène Le Roy, Henri Vincenot, Henri Pourrat, Louis Pergault, Jean Anglade, Paul Arène, Henri Queffélec, Henri Bosco. Que devient la littérature de terroir, quand les terroirs, où elle trouve son origine et sa raison d’être, se meurent ? En bonne logique, elle n’a plus de raison d’être. C’est ce que disent aussi les deux Corréziens, Pierre Bergounioux et Richard Millet, contre leurs amis corréziens de « l’école de Brive ».

 

 

26 février 2012

Décivilisation

 

 

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, 214 pages, 17 €.

 

 

Alors que Le Grand Remplacement, ouvrage de moins de 120 pages, réunit quatre études ou discours intitulés « Le Grand Remplacement », « La Nocence, instrument du Grand Remplacement », « Qu’est-ce qu’une pensée libre aujourd’hui ? », « Le changement de peuple », ce Décivilisation est un texte continu, sans divisions, ni parties, de plus de 200 pages, un texte d’un « seul jet », pourrait-on dire, dans lequel la pensée de Renaud Camus se développe dans un style lumineux et merveilleux de fluidité. Il est vrai que beaucoup d’idées ou d’analyses exprimées là sont reprises d’ouvrages publiés antérieurement et recombinées, reformulées et intégrées à la thèse qui apparaît dès le titre et sur lequel il faut s’attarder un instant. Décivilisation, formé du nom civilisation et du préfixe – qui indique un processus inverse à celui que désigne le nom ou le verbe auquel ce préfixe est ajouté, est un néologisme dont le sens est clair et dont la création se justifie. La civilisation étant un lent et long processus qui s’étale sur des dizaines de générations, comme le dit la formation même du mot avec deux suffixes – iser et –ation, qui désignent l’un et l’autre un processus, une action, des transformations, car il faut du temps pour faire un homme disaient naguère les moralistes, il est juste de nommer décivilisation le processus inverse qui consiste à défaire ce qui a été lentement fait.

La force de Renaud Camus tient à ce qu’il reste fidèle à la vieille conception, morale et liée au savoir vivre, que les Français se sont faite et se font encore de la civilisation, différente de la conception anglaise, plus matérialiste et axée sur la production de biens, les machines, le progrès technique. C’est la conception qu’expose Mirabeau, celui-là même qui a fabriqué au milieu du XVIIIe siècle le nom civilisation, qu’il définit ainsi dans un manuscrit au titre éloquent, L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation : « Si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ». Le grand penseur allemand Norbert Elias (1897-1990) conçoit lui aussi la civilisation comme un processus qui adoucit les mœurs et rend les hommes, d’une génération à l’autre, plus humains, comme s’il fallait les faire se rapprocher d’un peu plus près de l’idéal d’humanité, et cela dans un livre admirable, écrit en 1939, mais traduit et publié en français en 1973 et en 1977 dans deux volumes éblouissants : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l'occident (1977).

De ce point de vue, Renaud Camus continue, même s’il étudie un processus négatif ou régressif, plus Mirabeau et Elias que les libéraux pragmatiques anglais. Pour lui, le processus de civilisation suppose une éducation, qui peut contenir de l’instruction certes, mais qui est antérieure à l’école ou comme en amont de celle-ci, de sorte qu’éduquer, quand ce processus continue à l’école, va parfois à l’encontre de ce qui a été acquis dans la famille ou dans le milieu social et qu’il peut consister en une amputation ou en un ou des retranchement(s), non pas en un plus, mais en un moins ou en un beaucoup moins : chacun doit s’imposer du moins pour que tous jouissent d’un plus. Le Grand Remplacement accentue la décivilisation : comment un maître peut-il apprendre le processus de la civilisation des mœurs, qui a fondé une civilisation millénaire, à une classe dont les élèves viennent tous d’ailleurs et ont acquis dans leur famille des règles de civilité ou d’incivilité toutes différentes ? Dans ces classes « multiculturelles », ce sont les élèves « de souche » qui renoncent à ce que leur famille a tenté de leur enseigner pour se « déculturer » et adhérer aux rapports de force et à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui sont en usage dans la « civilité » importée. Le processus de décivilisation se lit comme à livre ouvert dans les manières de table de moins en moins souvent suivies (coudes sur la table, couteaux et fourchettes brandies, discours tenus la bouche pleine, mastication voyante, etc.). Ce ne sont pas ces manières, toutes convenues qui importent, mais le fait qu’elles imposent à tout individu une forme, qu’elles l’obligent à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi ; en bref, à se départir un peu de soi-même. Ce processus est manifeste dans l’affaissement de la langue elle-même, dans le triomphe du cestvraiquisme et du soimêmisme et dans le rejet de la syntaxe, celle-ci étant un « détour » faisant une place à l’autre. Asserter, c’est poser comme vrai ce que l’on dit. Si chaque individu ressent le besoin de faire précéder toute assertion d’un « c’est vrai que » qui la redouble ou la renforce, c’est que le rapport de la parole à la vérité s’est affaibli. La parole a perdu de son crédit, elle se démonétise, on ne tient plus aucun engagement, la confiance s’effrite, le lien social se distend, peu à peu l’ancienne société de la confiance se mue en société de la défiance généralisée, le processus de civilisation s’enraye. Le décivilisation se lit aussi dans le refus de toute transmission et de tout héritage. Sinon toute la culture, du moins une très grande partie de celle-ci s’hérite. Et pour rétablir une « égalité » fantasmée, on nie l’héritage ou le patrimoine, dans les deux sens, privé et public, de ce terme, on brise la transmission qui, pendant deux ou trois millénaires, a nourri le processus de civilisation.

Cet ouvrage est admirable par son contenu, mais aussi par sa méthode ou par le « discours de la méthode » qui y donne sens, même si cette méthode n’est pas exposée dans un « discours » qui prendrait cette méthode pour objet. Ce qui importe à Renaud Camus, c’est la connaissance de la réalité et du monde. Or, les « sciences » qui ont pour objectif de nous faire connaître le réel, à savoir la sociologie et autres sciences sociales, y échouent triomphalement et remplacent la connaissance par des slogans ressassés par tous ou par des chiffres biaisés  ou par des statistiques trafiquées – c’est-à-dire par de la pure idéologie. M. Mucchieli est libre d’avoir une idéologie à laquelle il croit dur comme fer. Le problème n’est pas là, mais dans le fait qu’il présente cette idéologie pour de la connaissance et la tératologie qu’elle engendre pour la réalité, et cela grâce à d’importants moyens financiers que lui prodigue un Etat aveugle, digne en cela de l’Etat français. A cette prétendue « science sociale », Renaud Camus oppose les arts, le regard, les paysages, l’architecture, la langue, la littérature qui en disent beaucoup plus que les « sciences sociales », subventionnées jusqu’à plus soif, sur la réalité des choses. Ce qu’il nous apprend, c’est à regarder le monde, à être sensible aux formes, à écouter le bruissement des choses, à entendre l’autre ou les autres… C’est sur l’attention aux formes visibles, aux réalités tangibles, à tous les phénomènes, à tout ce qui se produit et arrive, à tout ce qui est sensible que l’on parvient à une connaissance solide du réel, et non sur le prêt à discourir sociologique.

   

 

14 février 2012

Lumière des livres : Richard Millet

 

 

 

Richard Millet, Fatigue du sens, essai, Pierre Guillaume de Roux, 2011, 155 pages, 16 €.

 

Dans cet essai, Richard Millet reste fidèle à l’esthétique « moderne » du fragment qu’il a illustrée dans quelques-uns de ses ouvrages, essentiellement des « essais », publiés depuis plus de vingt ans, Le Sentiment de la langue, L’Opprobre ou L’Enfer du roman, pour ne citer que les plus connus. Cette esthétique est « moderne » parce que, fondée sur le discontinu, le provisoire, le non définitif, le non architecturé, elle offre aux lecteurs d’innombrables ouvertures et qu’elle se défie de l’idéologie, du ce qui va sans dire et des discours lourdement convaincants assénés comme des coups de massue. Fatigue du sens est fait de plusieurs centaines de fragments d’une dizaine de lignes, parfois moins, lesquels, à la différence de ceux de l’Enfer du roman (Gallimard, 2010), ne sont pas numérotés. Ce dont il est question dans ces cent cinquante-cinq pages, c’est un sujet que Richard Millet a abordé à plusieurs reprises aussi bien dans ses romans que dans ses essais, à savoir, comme il l’écrit lui-même dans le chapitre intitulé « Liminaire » (p 9), le « post-démocratique », lequel est le pendant, dans l’ordre de la cité, de la « post-littérature » analysée dans l’Enfer du roman, ou de ce « postmoderne », dont les gazettes raffolent depuis deux ou trois décennies : « Nous sommes entrés dans un monde post-démocratique, que j’appelle aussi monde horizontal, lequel se caractérise par le renoncement à toutes les valeurs de la verticalité », transcendance, idéal, culture, littérature, art. Et ce que Richard Millet nomme fatigue du sens « est un des attributs de l’horizontalité », c’est-à-dire de l’immanence généralisée, du relativisme absolu (« tout se vaut »), du triomphe des valeurs marchandes sur la vie de l’esprit, du dégoût de soi…    

Pourtant, même si la question est éminemment idéologique, au sens où elle est la proie facile de tous les vautours et requins des médias, des partis politiques, des professionnels de l’indignation, des autorisés de la parole, des puissants et des notoires, etc., Richard Millet ne l’aborde pas par l’idéologie, dont il a horreur, quelque forme qu’elle prenne (« à la différence de la plupart des Français, je ne fais pas de politique, ne croyant pas que la situation actuelle puisse être changée par les urnes ni par les hommes », écrit-il, page 44), mais par l’art, les sens, le regard, la prise en compte des choses telles qu’elles sont, exposant la douleur que cette horizontalité triomphante suscite en lui : « Je ne cherche même pas une morale à opposer à l’éthique du Bien ; je cultive le sain désespoir de ceux qui savent que tout est perdu » (p 44).

La fatigue du sens, c’est certes la lassitude causée en nous par le sens qui a trop servi ou auquel on a eu trop souvent recours. C’est encore l’épuisement de ce même sens, qui, à force d’être ressassé, se ramène à des slogans creux. Mais la « fatigue » est aussi une réalité que connaissent les peintres, du moins les peintres de jadis, lorsqu’ils disaient d’un tableau qu’il était « fatigué », pour dire qu’à force d’être nettoyé, « il avait perdu quelque chose de ses demi-teintes » ou des couleurs qu’elles étaient « fatiguées », lorsqu’à force d’être retouchées, elles avaient « perdu leur fraîcheur ». Richard Millet traite de cela à partir de « l’exil intérieur » dans lequel il se réfugie ou de « l’apartheid volontaire » auquel il a été condamné ou il s’est condamné, n’ayant plus aucun goût pour les réalités de la France horizontale ou « couchée », dont le relief a été aplani et les beautés ou les spécificités niées et en conséquence arasées, vandalisées ou nivelées : « Ainsi me sentant français par le sang, le sol, l’histoire, la culture, la religion, je ne pourrais désormais en jouir que dans la dérision, la mauvaise conscience, le reniement, l’amnésie volontaire » (page 66). Etre français allait naguère encore de soi ; désormais cette qualité-là semble impossible sinon à revendiquer, du moins à vivre : « Il y a donc, ou il y avait, une évidence française : elle relève autant d’une identité culturelle donnée par naissance que d’un consensus sur un ensemble de qualités définissant cette culture, cette civilisation » (p 66). Alors que l’évidence française s’efface lentement ou pour disparaître dans les oubliettes de l’histoire, ou pour survivre dans les marges, les franges, les forêts épaisses, les nuits profondes et sans lune, la clandestinité, les autres évidences ou les évidences de l’Autre, de l’immigré, du musulman, de l’étranger, du néo-Français, des racines exotiques, des nations lointaines ou périphériques, etc. ont seules droit à la fierté glorieuse, à l’exhibition obscène, aux éloges assourdissants. La nuit glaciale pour l’une dans son propre pays ; les lumières de la rampe, même en plein soleil, pour toutes les autres, à condition qu’elles soient anti-françaises ou qu’elles écrasent de leur morgue la malédiction d’être autochtone, c’est-à-dire rien : « (…) l’autre (l’étranger aux valeurs d’origine préservées, à l’altérité souveraine, à la religion conquérante) me main(tient) soit dans le secret de mon identité, soit dans l’opprobre du refus que j’oppose à ce mouvement qui tend à me nier » (p 66). Etre français, c’est « être coupable d’être » ce que l’on est ; c’est devenu une malédiction, LA malédiction. Il y avait les poètes maudits, les artistes maudits, les Juifs maudits. Toutes ces malédictions ont disparu pour faire place à la seule qui compte et qui pèse : non pas « ces maudits Français » de la légende noire britannique ou nord-américaine, mais les Français maudits, et d’abord par les derniers arrivés et leur Allah.

La situation de la France est désespérante, mais il n’est pas possible de tomber plus bas, sauf à disparaître complètement. C’est pourquoi le chant que fait entendre Richard Millet est l’un des plus beaux et des plus purs qui soient : « Il est possible que je n’aie fait que dire une douleur : celle de voir que tout ce qui m’a fait ce que je suis est aujourd’hui la chose du monde la mieux méprisée » (p 11). 

 

 

20 janvier 2012

Plagiaire

 

 

Se faire traiter de plagiaire, c’est pour un écrivain, bon ou mauvais peu importe, une infamie. Il en va différemment dans ce que l’on appelle la « culture » arabe, du moins si l’on en croit Abdelfattah Kilito, qui, dans L’Auteur et ses doubles : essai sur la culture arabe classique (Le Seuil, 2005), montre qu’il suffit de déclamer des vers, eussent-ils avoir été dits ou écrits par un autre, pour en être l’auteur présumé et reconnu. Il n’y a donc pas de plagiaire parmi les Arabes : bienheureux ces peuples qui jugent naturel de s’approprier des biens d’autrui et d’étendre la razzia aux œuvres de l’esprit.

En français, plagiaire, emprunté au latin, langue dans laquelle plagiarius désigne celui qui s’empare des esclaves d’autrui, est attesté au milieu du XVIe siècle, où il a le sens moderne et un sens qui s’est éteint au XVIIe siècle, celui de « voleur d’enfants », comme dans cet extrait de Du Bartas (« Ivrogne, plagiaire, infâme et parricide / Tu veux m’ôter mon fils, mais tu ne l’auras pas ») ou dans cet autre extrait d’un historien (« les plagiaires ou ceux qui dérobaient les enfants de libre condition leur présentaient de la fouace, de la dragée ou quelque autre friandise »). Il est vrai qu’un poème, roman, tragédie, oeuvre littéraire quelconque, est souvent assimilé par métaphore à un enfant : la femme enfante, l’homme crée, dit la doxa. Ce sens est encore exposé par quelques lexicographes du XVIIe siècle, mais il est rapporté à une période révolue de l’histoire, que ce soit Furetière (1690, Dictionnaire universel : ce mot chez les Romains signifiait celui qui achetait, vendait ou retenait un homme libre pour un esclave. On le nommait ainsi parce que, par la loi Flavia, ceux qui étaient convaincus de ce crime étaient condamnés au fouet ad plagas ») ou Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) qui reprend textuellement cette remarque de Furetière et, en conséquence, fait le « plagiaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle aussi ce sens historique : « au sens propre, celui qui détourne les enfants d’autrui, qui débauche et vole les esclaves d’autrui », de même que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Histoire, à Rome, celui qui était accusé de détourner pour les vendre des esclaves appartenant à autrui, ou de vendre comme esclaves des personnes libres ».

Dans la langue classique, le mot et la personne que désigne le mot font l’objet de jugements hostiles, aussi bien de la part de Richelet (1680, « auteur qui s’attribue les ouvrages d’autrui », Dictionnaire français des mots et des choses) que de Furetière (1690, « épithète qu’on donne aux auteurs qui prennent effrontément les ouvrages d’autrui pour se les appliquer et s’en attribuer la gloire »). Dans son Dictionnaire universel, Furetière illustre les activités du plagiaire par quelques exemples : « Martial s’est servi du mot de plagiarius en latin et Molière de plagiaire en français, en parlant de ces larrons de pensées et de livres. Thomasius a fait un livre De Plagio litterario, dont il est parlé dans le Journal de Hollande (le pays, pas le candidat « à la magistrature suprême » évidemment) du mois de Juin 1684, où on voit la licence de s’emparer du bien d’autrui en fait d’ouvrages d’esprit ».

Le même mépris voué aux plagiaires imprègne la définition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1879 : « qui s’approprie ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui » ; en 1694 : « qui fait un ouvrage de ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui ». Autrement dit, un plagiaire ne se contente pas de piller les ouvrages d’autrui, mais il se déclare l'auteur ou le propriétaire de ce qu’il a pillé. Dans les pays arabes, il fait la même chose, mais, à la différence de ce qui se passe partout ailleurs dans le monde, où les plagiaires sont condamnés ou couverts de honte, dans le monde arabe, les plagiaires paradent. C’est que la razzia est consubstantielle à cette aire de civilisation – comme son essence. Les Arabes qui sont essentialistes par essence étaient donc destinés à produire du pétrole.

 

05 janvier 2012

Lumières des livres : Vincent Courtillot

 

Vincent Courtillot, Nouveau Voyage au centre de la terre, Odile Jacob, « sciences », décembre 2009, 350 p.

 

 

            Il est rare que d’éminents savants publient des livres clairs, précis, bien écrits, qui ne soient pas des thèses ou des articles ardus, des livres à contenu scientifique riche qui ont des répercussions sur la pensée ou la culture d’un pays ou sur celle de l’humanité. Un des derniers grands livres de science publié en France est peut-être celui de François Jacob, La Logique du vivant, une histoire de l’hérédité (Gallimard, 1970). On peut parier que ce livre de Vincent Courtillot aura le même impact, d’abord parce que son auteur ne cherche pas seulement à faire comprendre, mais aussi qu’il est animé d’ambitions littéraires, qui sont manifestes dans le titre même du livre. En 1864, Jules Verne a publié un roman d’anticipation qu’il a intitulé Voyage au centre de la terre et dans lequel il raconte justement ce qu’annonce le titre : le voyage de savants au centre de la terre, à partir du cratère d’un volcan islandais. En 2009, près d’un siècle et demi plus tard, Vincent Courtillot réécrit ce voyage, ce qu’il souligne dans son livre même, puisque chacun des vingt chapitres dont il est formé commence par un extrait, placé en exergue, du roman de Jules Verne, extrait en relation avec le sujet traité dans le chapitre. C’est donc à un exercice éminemment littéraire de reprise ou de réécriture qu’il s’adonne, exercice illustré par les innombrables reprises ou réécritures de l’Iliade (dont La Guerre de Trois n’aura pas lieu), de l’Odyssée (dont L’Enéide et Ulysse), de L’Avare, de Don Juan, etc. A la différence de ces reprises, celle de Vincent Courtillot opère un changement de domaine ou de niveau : à Jules Verne, le roman, la fiction, la littérature ; à Vincent Courtillot, la science, la connaissance, le savoir accumulé par l’humanité depuis plus de vingt siècles (Archimède, Eratosthène, Galilée, Humboldt, Montredon, etc.) ; au premier, l’imaginaire ; au second, des images du réel, parfois aussi belles que celles de l’espace, reconstituées grâce aux techniques de la tomographie par conversion des ondes sismiques en signaux colorés. Outre le patronage de Jules Verne, Vincent Courtillot place son livre sous le patronage de Tocqueville, pour demander à ses lecteurs une bienveillance libérale, et sous celui Fontenelle, auteur de l’Histoire des oracles (1686), dont le chapitre IV commence ainsi : « Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point », avertissement adressé à tous les prophètes du climat, qui vaticinent sur les causes et les conséquences dramatiques d’un phénomène dont la réalité n’est pas établie.

Les connaissances de Jules Verne en matière de géologie, de volcanisme, de tectonique des plaques, d’histoire de la Terre, de géochimie, de magnétisme, etc. étaient faibles, au mieux flottantes. Il en va tout différemment de Vincent Courtillot. Il expose non seulement les connaissances qu’il maîtrise, lui et les équipes qu’il a dirigées, et celles qui sont accumulées depuis un siècle par la « communauté » internationale des géologues, géophysiciens, sismologues, volcanologues, géochimistes, etc., mais aussi la genèse de ces connaissances : à la suite de quelles observations sur le terrain et de quels raisonnements elles ont été établies, en quoi elles ont été critiquées, comment elles ont contribué à éclairer l’histoire géologique de la Terre. Ainsi, la découverte du magnétisme a une histoire passionnante, qu’il résume par cette phrase latine magnus magnes ipse est globus terrestris : « le grand aimant est le globe terrestre  lui-même », et non le ciel, comme on le croyait dans l’Antiquité. Cette découverte s’est faite par étapes : d’abord les variations incessantes du champ magnétique ; puis les inversions de ce même champ, inversions complètes, au point qu’à des époques lointaines, le pôle nord magnétique s’est retrouvé sous l’équateur ; enfin l’origine de ce champ, qui se trouve au centre de la Terre, dans la graine solide et le noyau liquide faits de fer en fusion, porté à de très hautes températures et subissant des pressions quatre millions de fois plus élevées que la pression terrestre, une des fonctions de ce champ magnétique étant d’écarter les rayons cosmiques qui rendraient la vie sur terre impossible. Ou encore, Vincent Courtillot nous expose l’histoire de sciences telles la géophysique (la physique de la terre) ou la géochimie ou le magnétisme, et les grandes étapes à la fois conceptuelles et factuelles de la constitution de ces sciences, mais aussi la structure de la terre (le noyau, le manteau, la croûte), les matériaux dont elle est composée (beaucoup de fer en fusion dans le noyau liquide), mais surtout les grands épisodes qui ont façonné la Terre pendant 4,5 milliards d’années, et plus particulièrement les 500 derniers millions d’années de son histoire. La terre est une planète vivante : c’est une grosse machine thermique, dont le noyau atteint près de 6000° et qui se refroidit par convection, c’est-à-dire par la mise en mouvement d’énormes quantités de matières, les plaques de la croûte terrestre (tectonique des plaques et dérive des continents) et le magma (points chauds, éruptions volcaniques, traps, panache).

            Ce livre aborde aussi deux questions cruciales, le climat et l’extinction d’espèces vivantes. Vincent Courtillot montre que trois facteurs influent sur le climat : le Soleil, dont la chaleur varie dans des proportions importantes, ce qui explique les variations de température dans l’atmosphère depuis 4 milliards d’années, le quaternaire dans lequel nous vivons étant plutôt froid ; les changements légers de l’orbite de la Terre (elle peut se trouver plus ou moins loin du Soleil) ; enfin le refroidissement par convection de cette machine thermique qu’est notre planète. On a compris, au vu de cet exposé, que M. Courtillot compte parmi les « climato-sceptiques » qui sont interdits de participer au débat sur les causes du réchauffement : phénomène qui, selon lui, n’est pas avéré et qui, s’il était avéré, serait bien moindre que ce que la Terre a connu dans le passé ou la ramènerait au niveau de « l’optimum climatique du Moyen Age » autour de l’an mil, et dont les causes peuvent être innombrables, l’industrie et les transports n’intervenant que pour une petite part dans ces phénomènes. Quant à l’extinction avérée et datée d’espèces vivantes, dont celle des dinosaures il y a 65 millions d’années, Vincent Courtillot observe qu’elle est concomitante de gigantesques éruptions ayant donné naissance aux « traps » du Deccan, dans l’Inde du Nord-Ouest (des millions de Km² de basaltes volcaniques sur plusieurs centaines de mètres), ces éruptions ayant projeté dans l’atmosphère des milliers de gigatonnes de soufre et de CO² qui ont rendu impossible la survie des énormes sauriens de l’époque, les extinctions d’espèces plus anciennes (ordovicien : - 440 millions d’années ; dévonien, - 360 millions d’années ; permien, - 250 millions d’années) ayant toutes coïncidé avec de gigantesques éruptions, qui ont tué d’innombrables espèces.

Depuis deux siècles seulement, le concept de climat est lié à l’atmosphère, aux nuages, aux températures, etc. Auparavant, il se rapportait à l’inclinaison de la terre, c’est-à-dire à de grandes questions de physique et de géologie. Le grand mérite de Vincent Courtillot est de nous le rappeler par une démonstration rigoureuse qui est aussi un enchantement de l’intelligence.

 

 

02 novembre 2011

Le massacre des Saints résistants

 

Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, roman, Robert Laffont, 2011. Quatrième édition chez cet éditeur après celles de 1973, 1978, 1985. Douze éditions en langues étrangères ; quatre éditions dans des collections de poche

 

 

 

Depuis près de quarante ans, ce roman, comme l’attestent les nombreuses éditions en langues étrangères et les nombreuses rééditions en français, a des lecteurs dans des générations successives, parfois très différentes les unes des autres et cela, bien que son auteur aborde un sujet difficile et miné. C’est un « roman » sur la France actuelle, celle de 1973 et aussi celle d’aujourd’hui, mais un roman d’anticipation dans la mesure où ce qui est raconté dans quatre cents pages, à savoir l’invasion de la France par des millions de miséreux cupides et désireux de s’approprier des richesses de notre pays, ne s’est pas encore produit, en tout cas ne s’est pas produit sous les formes annoncées, sinon à deux reprises lors de l’échouage sur la Côte d’Azur et en Corse de navires en très mauvais état qui transportaient dans leur cale de milliers de clandestins syriens ou kurdes, lesquels, la justice ou les lois étant ce qu’elles sont, se sont aussitôt égaillés dans notre pays et fondus dans les masses croissantes d’étrangers attirés par les innombrables allocations, revenus de solidarité, aides, subsides, etc. qui sont prodiguées aveuglément et sans contrepartie d’aucune sorte à tout individu qui réussit à poser un pied sur le territoire de la France.

Ce roman anticipe ce que sera, selon le narrateur de cette histoire, l’état de la France dans x années, c’est-à-dire un pays envahi par des millions de migrants partis du delta du Gange, puis par d’autres millions venus d’Afrique et d’Asie, bref du monde entier, migrants en apparence « pacifiques », mais qui tuent, pillent, détruisent en quelques semaines le pays où ils ont réussi à aborder. Cette invasion est dite de la misère, par euphémisme bien entendu, pour atténuer ce que le mot invasion aurait de trop brutal, mot souvent remplacé par envahissement. Cela n’empêche pas que le phénomène décrit a toutes les caractéristiques d’une invasion qui substitue au peuple français des peuples à la peau plus ou moins foncée et qui ont choisi de s’approprier un paradis, avec (ce sur quoi insiste le narrateur) la complicité de la quasi-totalité des élites et même, osons le mot, la collaboration des populations immigrées déjà installées légalement ou illégalement en France et qui remercient le pays qui les a accueillis en participant allègrement à sa destruction. 

Il est quelques Français qui résistent, c’est-à-dire qui tentent d’utiliser les armes pour repousser les envahisseurs, à la manière de ces Français libres qui, à partir de juillet 1940, ont décidé de continuer la guerre aux côtés des Anglais pour libérer leur pays. En juillet 1940, ces Français libres étaient quelques milliers. Trente ans plus tard, mais dans le roman, ils ne sont plus que vingt – vingt individus sur une population de cinquante millions de personnes – qui se replient dans un village perché sur les hauteurs de la Côte d’Azur, « Camp des Saints » que le gouvernement légal, ayant renoncé à défendre la France, fait bombarder et détruire par l’aviation : en quelques instants, ces chasseurs bombardiers tuent ces Saints qui sont les seuls à résister, tandis que l’armée, les anciennes élites, les fonctionnaires se mettent au service des nouveaux maîtres du pays. 

En 1973, ce « scénario » semblait relever d’un prophétisme archaïque, celui-là même qu’exprime le XXe chant de l’Apocalypse, dont un extrait est reproduit en épigraphe sur la page qui suit immédiatement la page de titre du livre : « Les temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée ». Il pouvait donc apparaître alors comme hautement improbable ; aujourd’hui, il est de plus en plus fréquemment envisagé comme une hypothèse plausible. Certes, dans cette hypothèse, les envahisseurs ne viennent pas du Gange, comme dans le roman, mais du monde entier et d’abord des rives proches du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce qui fait la force de cette hypothèse, en dépit d’une narration qui, à force d’être explicitement démonstrative, risque de ne rien démontrer, c’est, outre que le narrateur est sûr de son fait, la thèse selon laquelle il n’y a de richesses que d’hommes, comme disaient jadis les penseurs politiques, et la réalité lancinante de l’asymétrie démographique : d’un côté, en Europe, un grand manque d’hommes, de femmes, d’enfants ; de l’autre, au Sud, une prolifération foisonnante et sans cesse en croissance géométrique et non pas arithmétique d’hommes et de jeunes mâles désireux de s’accoupler, d’enfants qui deviendront rapidement des hommes, asymétrie doublée d’une asymétrie dans les richesses matérielles, ce qui produit ainsi un gigantesque appel d’air dans lequel s’engouffrent des millions de migrants.

De toute évidence, le narrateur est un « affreux » réactionnaire, comme deux ou trois de ses « héros » du camp des Saints, Calguès, Ragasès et Notaras, dont les mots à consonance grecque rappellent l’événement historique matriciel auquel se plie la France, à savoir la chute de Constantinople en 1453. Le roman se clôt sur une citation du « Prince Bibesco » : « la chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière », phrase qui risque de devenir, si le scénario s’avère, celle des Français qui ne se remettront jamais de la fin de leur pays.

Le meilleur de ce roman tient sans doute à l’importance que le narrateur accorde à la mémoire, au souvenir, à l’histoire tragique des peuples, mais il est le seul dans son pays à vouloir se rappeler les grands faits du passé ; et surtout à l’analyse des facteurs qui ont conduit, non pas à l’invasion de la France, mais à la paralysie du peuple français incapable de réagir, parce que, depuis des décennies, ce peuple est anesthésié ou lobotomisé par des idéologies culpabilisantes, celles des médias et de la presse, des tiers-mondistes, des marxistes léninistes, des cathos de gauche, des protestants, des évangélistes, des marchands, des financiers, des syndicalistes, des enseignants, etc. et qui, à force d’être agoni d’insultes ou d’accusations, finit par ne plus vouloir qu’un destin : cesser d’être, disparaître ou dispar’être, se fondre dans une nouvelle humanité messianique, celle du tiers-monde, etc. On peut regretter une insistance désagréable sur la race et la couleur de la peau, faisant de cette invasion une guerre des races, dans la grande tradition ouverte par l’essayiste du XVIIIe siècle, Henri de Boulainvilliers, opposant les noirs et les basanés aux blancs, vision du monde qui pourrait empêcher de nombreux lecteurs d’adhérer au scénario probable du Camp des Saints. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage va marquer les décennies qui viennent.

 

 

 

 

 

30 octobre 2011

Post-littérature

 

 

De la post-littérature

 

 

George Steiner, Réelles présences, « les arts du sens », Gallimard, 1991 et Errata, récit d’une pensée, Gallimard, 1998 ; Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000 ; Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Ellipses, 2007 ; Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008 ; François Taillandier, La langue française au défi, Flammarion, 2009 ; Richard Millet, L’enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, nrf, Gallimard, 2010.

 

             Il est un sujet qui, depuis plus de vingt ans, est traité sous diverses dénominations, entre autres, « défaite de la pensée », « épilogue », « ère post-épistolaire » ou « post-littéraire » ou « post-humaniste », « grande déculturation » », « postmodernité », « post-littérature », par divers écrivains, Steiner, Sloterdijk, Renaud Camus, Finkielkraut, Taillandier, Millet, avec des modulations de l’un à l’autre. Ce sujet récurrent est celui de la post-littérature. Pour Steiner, l’épilogue, c’est ce qui vient « à la fin » (épi en grec) du « logos », c’est-à-dire la fin du langage et de ce Verbe qui était au commencement, et ce qui se caractérise par le langage devenu fou, qui est à lui-même sa propre fin et prolifère dans d’innombrables commentaires, ainsi que par la destruction de la culture et sa réduction au silence, commencée par les nationaux socialistes et les communistes et continuée en Occident par d’autres moyens, sous couvert de déconstruction, dans un cataclysme de commentaires et de délires verbaux. C’est aussi ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk nomme la « fin de la civilisation littéraire et postale » (Règles pour le parc humain, 2000). Les sociétés humanistes, celles qui placent l’homme au centre de leurs préoccupations et où les hommes sont éduqués par leurs semblables, tiennent la lettre, que l’on écrit, que l’on envoie et que l’on publie, comme l’ont fait Cicéron, Sénèque, Saint Paul, Mme de Sévigné, Montesquieu, Voltaire, etc., afin de communiquer avec leurs semblables, comme le modèle d’une société dont le centre est l’homme ; et il n’est pas insignifiant que cette ère nouvelle commence en même temps que la lente dégradation des services postaux et de l’abandon de la lettre, au profit du téléphone, du SMS, de la télévision, etc. comme mode de communication. Dans l’Enfer du roman, Richard Millet expose les raisons de fond pour lesquelles il se détourne de ce genre universel qu’est le roman, amplifiant les idées qu’il a exprimées dans Le dernier Ecrivain, dans le Désenchantement de la littérature et dans L’Opprobre. Une épigraphe résume ces idées : « La littérature, de tous les arts, apparue la dernière. Et un jour, sans doute, la première à s’éclipser » (Gracq). Le titre est expliqué dans le fragment 34, dans lequel Richard Millet rappelle que Borges, en 1957, tenait l’histoire du roman pour « achevée » et que celui-ci se perpétue dans un « mauvais infini » qui est « son enfer », à savoir « la production contemporaine elle-même, dans son nombre comme dans sa médiocrité mimétique ». Le roman, la narration, leur triomphe absolu, c’est ce en quoi s’absorbe la littérature et disparaît la langue littéraire. « La littérature, écrit Richard Millet, se retire du monde civilisé, comme la nature s’est définitivement éloignée de nous, ne nous laissant que des terres dévastées et des gens appliqués à jouer leur rôle d’humains », et si elle s’éteint, c’est « pour avoir noué avec le seul roman un pacte servile… la littérature ne pouvant plus rendre compte de sa propre disparition autrement que par l’inflation romanesque où s’achève l’immense songe qu’elle fut (et sinon le songe même, du moins une manière de s’y abandonner) ».

            Le triomphe du roman ouvre une nouvelle ère que Richard Millet désigne, dans le sous-titre de son livre, par post-littérature. Le préfixe post – est devenu d’un usage courant dans l’univers des idées, comme l’attestent postmoderne, post-épistolaire, post-humaniste, etc. Dans ces termes, il signifie certes « ce qui vient après » (le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature), mais aussi « ce qui nie » et renvoie au néant le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature : « Que nous soyons entrés dans l’ère post-littéraire se vérifie non seulement par l’inflation d’un genre hégémonique, le roman, mais aussi par la mort quasi clinique des autres genres, le théâtre, la poésie (eux-mêmes hantés par le roman comme celui-ci l’est pas le cinéma) et surtout ces textes dits inclassables dans lesquels réside souvent le meilleur de la littérature » (fragment 6) ; ou encore cette autre réflexion, plus insolente encore (fragment 211) :  « La disparition de la guerre en Europe (…) est concomitante de celle de la culture, donc de la littérature. La post-littérature est à l’expérience intérieure ce que l’humanitaire est à la guerre : un édulcorant éthique ». C’est aussi un édulcorant verbal ou langagier, la langue française, dans la post-littérature, perdant tout sacré et se transformant en mauvaises traductions de l’anglo-américain, langue dans laquelle triomphe la narration post-littéraire. « Ni Kafka ni Gracq ne pouvaient prévoir l’extraordinaire entreprise de désaffection des principes mêmes de la langue à l’œuvre dans la post-littérature et qui l’éloigne du sacré autant que de l’imaginaire » (fragment 257). A l’opposé de la narration mondialisée qui se développe à partir d’une matrice anglo-américaine, « le national », « contrairement aux idées reçues » (fragment 262), « garde ceci d’intéressant qu’il permet de s’interroger sur le sol, le sang, le natal, l’identité, autrement que selon la gnose antiraciste. Que la nation soit ruinée en tant qu’idée, ou idéalité politico-économique, ce n’est là qu’une suggestion du capitalisme mondialisé. En vérité, le national, dans la mesure où il n’épouse pas forcément la nation ou la patrie, suscite une rêverie des marges, des zones frontalières, des marches, des provinces oubliées, des confins plus ou moins perdus ou sensibles, et cette respiration entre le centre et la périphérie, le singulier et l’universel, par quoi la littérature trouve à se délocaliser, suffit à invalider la doxa éthique ». La nation évanouie, la langue rabaissée, la littérature reléguée dans les marges, il n’y a plus rien à opposer au triomphe du roman. 

L’Europe est entrée dans une ère nouvelle d’hyper-démocratie qui se caractérise par la lente disparition de la littérature ou par l’interminable discrédit dans lequel elle s’abîme. Notre univers mental n’est plus nourri de littérature. Quelle importance, objecterez-vous ? Sans doute.  Le problème ou le « hic », c’est que la France forme une nation façonnée par la littérature, où les lettres et la lettre, l’humanisme, les livres, le « commerce » entre semblables, c’est-à-dire le plaisir de la conversation, que cette conversation soit orale ou écrite, ont contribué à l’éducation de millions de Français depuis près de dix siècles. De fait, la France perd un de ses piliers. Dans la France libre, De Gaulle mettait sur le même plan l’épée et la plume : pour rendre aux Français leur liberté, il fallait une force armée (l’épée) et une pensée (la plume). La plume disparaît, l’épée est émoussée depuis longtemps. Il n’est pas étonnant que l’ère post-littéraire soit concomitante du lent effacement de notre pays de la scène internationale et du concert des nations, mais aussi du mépris dont il est accablé aussi bien à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur.

 

 

22 septembre 2011

Subalterne

 

 

Emprunté au latin, cet adjectif et nom est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Le sens en est clair et les lexicographes n’ont aucune difficulté à le gloser, que ce soit l’adjectif : « subordonné, qui est sous un autre », en parlant de choses ou de personnes (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : il y a des arts et des sciences subalternes aux autres ; officiers subalternes dans la milice ou dans la justice), ou le nom : « on dit quelquefois absolument les subalternes, et alors on sous-entend le mot de juges ou d’officiers ». D’une édition à l’autre, la définition ne change guère. En 1762 et en 1798), c’est « qui est subordonné à quelqu’un, qui est sous quelqu’un, et c’est dans cette acception qu’on dit dans l’ordre de la justice juge subalterne, juridiction subalterne pour dire un juge, une juridiction qui est au-dessous d’une autre » ; « il se dit aussi en parlant des arts, des sciences et des professions qui dépendent de quelque autre art et de quelque autre science ». Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « qui est dans un rang inférieur, dans une position subordonnée ; qui appartient à celui qui est dans un rang subordonné ; substantivement, personne placée en un rang subordonné ».

Certes, le mot est parfois employé avec des valeurs péjoratives ou condescendantes, ce que notent les académiciens de 1832 à 1935 (« figuré, c’est un esprit subalterne, se dit d’un homme dont l’esprit est médiocre, borné, incapable de grandes choses »), Littré (op. cit.) : « figuré, un esprit, un homme subalterne, un homme d’une capacité médiocre », ou les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Péjoratif, qui est médiocre, inférieur ; esprit subalterne ». Ces derniers insistent dans la définition de l’adjectif ou du nom sur la position « inférieure » occupée dans une hiérarchie par celui ou celle qui est dit subalterne : « (en parlant d’une personne) de rang inférieur dans la hiérarchie ; qui se trouve dans une position subordonnée » ou « (en parlant d’une chose) : qui appartient à un rang inférieur ».

Autrement dit, ce mot est anodin. Il n’y a rien en lui qui soit une tache, une honte, une souillure, comme aiment à dire les chiens de garde de l’Empire du Bien. Or, c’est ce mot qui, employé comme nom, est devenu l’oriflamme des « penseurs » postcoloniaux (ou post-colonialistes : des colonialistes qui ont survécu à la fin des colonies), en particulier de l’inénarrable Gayatri Chakravorty Spivak, professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, traductrice de Derrida, dont elle répète les thèses, se contentant de les appliquer aux colonies disparues, ou plus exactement les utilisant pour faire, en Occident même, elle qui n’est pas occidentale, le procès de l’Occident. Imagine-t-on un Anglais, établi aux Indes et grassement rémunéré, faire le procès de l’Orient ou des Indes ou de la religion hindouiste ? Oui, peut-être il y a un siècle, mais cet Anglais, si jamais il a existé, serait tenu aujourd’hui pour raciste, impérialiste, négationniste. Mme Spivak, l’homologue de cet Anglais, elle, est tenue pour quelqu’un d’honorable ou de respectable et qui pense (faut-il écrire panse ou pense ?). Son livre manifeste, à dire vrai insipide, illisible, bavard, confus, a pour titre Les subalternes peuvent-elles parler ?, subalternes y étant entendu dans le sens péjoratif qui est parfois le sien. De fait, elle s’inclut, elle qui dirige the Institute for Comparative Literature and Society, dans le troupeau de ceux qui, tenus pour inférieurs, seraient condamnés au silence !!!!! Ce n’est pas du Foucault ou du Derrida au curry, mais du Delly à faire pleurer les chaumières. En français, Foucault et Derrida sont de la mode des années 1960, une mode morte, bréhaigne, archaïque. Imaginez ce que peut donner en français langue étrangère le mélange de féminisme et d’hindouisme, de relativisme et de haine absolue visant les gens parmi lesquels vivent les (post-)colonialistes. Non seulement Mme Spivak peut parler, mais elle parle d’abondance, non comme une subalterne qu’elle n’a jamais été, mais comme une supérieure qui se place tout au sommet de la hiérarchie des races.

   

18 septembre 2011

Spirite et spiritisme

 

 

Ces deux mots sont empruntés à l’anglais ou à l’anglo-américain, langues de pays dont les habitants lassés des ingénieurs, des rationalistes, des techniciens, des ratiocineurs de toute sorte, etc. se sont enivrés, au XIXe siècle, en « pleine révolution industrielle », de communications avec les esprits frappeurs ou hurleurs ou dérangés, en faisant tourner les tables, annonçant en même temps Hugo et Breton. Ils sont attestés en 1857 dans Le Livre des esprits contenant les principes de la doctrine spirite de Kardec, espèce de druide et de barde mi prophète, mi poète voyant. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient un spirite pour une « personne qui prétend communiquer avec les esprits des morts par l'intermédiaire d’un médium » et le spiritisme pour la « superstition des spirites », laissant entendre par le mot superstition qu’il ne croyait guère que les vivants communiquent avec les morts ou avec les esprits. Il est l’un des rares lexicographes de la modernité qui exprime des réserves sur le spiritisme.     

            Les autres lexicographes modernes sont moins insolents ou moins audacieux, ou bien parce qu’ils entendent rester objectifs et ne pas prendre parti pour ou contre ces doctrines, ou bien parce qu’ils sont relativistes et que, pour eux, tout se vaut. Pour les académiciens (DAF, 1932-35), un ou une spirite est un « partisan (e) du spiritisme » qui « en admet les principes et en pratique les méthodes et les procédés », le spiritisme étant une « doctrine dont les partisans prétendent communiquer avec les esprits des morts, par le moyen d’un intermédiaire appelé médium ». Il en va de même des auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Adjectif, relatif au spiritisme et à ses adeptes » ; « substantif, adepte du spiritisme ; personne qui a la faculté d’entrer en communication avec les esprits », le spiritisme étant une « science occulte qui a pour objet de provoquer la manifestation des esprits par l’intermédiaire d’un médium » et « l’ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts ; l’évocation des esprits ».

            Cette relative complaisance envers les spirites et leurs croyances s’explique aisément par le fait que le XIXe et le XXe siècles sont façonnés par l’idéologie ou par les croyances socialistes et occultistes, le socialisme, science des sciences, subsumant toutes les sciences, allant de pair avec le spiritiste, la nécromancie, l’occultisme, les tables tournantes, la descente dans l’Enfer du Panthéon, c’est-à-dire son exact contraire ou son véritable jumeau. Pourtant, ce qu’il y a de plus éloquent dans cette affaire, ce n’est pas l’alliage entre le socialisme et l’occultisme, mais le fait que le spiritisme ait émergé dans des pays marqués par la révolution industrielle, comme si la communication avec les esprits était censée compenser l’arraisonnement du monde naturel et des êtres vivants par la technique et que les modernes préféraient parler aux esprits plutôt qu’aux machines.

 

 

03 septembre 2011

Hommage à Mme de Romilly

 

 

            Si nous étions des contemporains de Démosthène ou de Quintilien et que nous dussions prononcer un discours en hommage à Mme Jacqueline de Romilly, nous proposerions sans aucun doute aux générations futures sa carrière, son œuvre, ses engagements publics, les « valeurs » qu’elle défendait comme des modèles à suivre et à imiter et nous tiendrions ce qu’elle a été dans sa singularité individuelle pour un exemple universalisable d’honnête homme ou de savant. En effet, tout est « exemplaire » chez Mme Jacqueline de Romilly : sa familiarité avec l’œuvre de ce grand historien et homme d’action qu’a été Thucydide (environ 460-395 avant notre ère), sa passion pour un savoir raisonné et systématique, son attachement vibrant et quelque peu intempestif à la Grèce ancienne, son goût de la vulgarisation, son engagement en faveur des humanités. De tous ces points de vue, les honneurs dont elle a été couverte, Collège de France, Académie française, innombrables décorations, ont couronné ses vertus et ses talents, conformément à ce qui fait l’essence de la France.

            Pourtant, on ne saurait commencer l’hommage qui doit lui être rendu sans évoquer au préalable le destin tragique de son père, Maxime David, ancien élève de l’ENS Ulm (promotion 1904, lettres), mort au champ d’honneur en 1914, et qui fait partie de cette génération de jeunes chercheurs, professeurs, écrivains très prometteurs qui se sont sacrifiés, en même temps que des centaines de milliers de paysans, pour sauver la patrie envahie. Mme de Romilly, née Jacqueline David, avait un an en 1914 ; elle n’a pas connu son père, mais, d’un certain point de vue, elle est restée fidèle toute sa vie à sa mémoire, faisant les mêmes études que lui (ENS Ulm, puis agrégation et doctorat), reprenant le flambeau abandonné et réalisant de fait le destin qu’une mort précoce a refusé à son père. On ne peut pas non plus oublier sa mère Jeanne, née Malvoisin, qui a commencé, veuve, une carrière d’écrivain qu’elle a menée, pour rendre hommage à son mari, sous le nom de Jeanne Maxime-David, carrière qu’elle a interrompue après 1945 pour  vivre dans l’ombre de sa fille. La connaissance et la littérature, voilà autour de quoi s’est ordonnée l’œuvre de Mme de Romilly, œuvre savante et œuvre littéraire, comme en témoigne Jeanne, le récit posthume dans lequel elle évoque les combats de sa mère.     

            On l’a compris sans doute, Mme de Romilly était trop attachée à l’Antiquité, au savoir désintéressé, à la compréhension du monde pour être « moderne » ou chercher dans les modernes des leçons de vie. Elle n’était pas spécialiste de la déconstruction, ni de la langue de bois, ni des grandes théories fumeuses auxquelles on fait référence pour cacher l’indigence de sa pensée, ni des dernières idées à la mode, ni de la science spectacle. C’est parce qu’elle vient d’une autre époque que la nôtre que son exemple a tant de valeur – une époque close où les élèves les plus intelligents d’une génération tenaient pour dignes d’eux de faire des études de lettres, lesquelles, il est vrai, étaient alors de véritables études, exigeantes, ardues, formatrices, conformes à l’idéal social de l’honnête homme cultivé, alors qu’aujourd’hui, dans notre époque de post-littérature et de post-culture ou même de post-savoir, les jeunes gens brillants se ruent sur le marketing pour vendre de la lessive ou sur les mathématiques financières pour fourguer aux  épargnants des « produits dérivés » - destin dérisoire.

            S’il est parmi les familiers de la NLF un lecteur qui n’a jamais ouvert un livre de Mme de Romilly, qu’il se précipite chez son libraire pour se procurer Pourquoi la Grèce ? (Editions de Fallois, 1992). Si le livre est épuisé ou qu’il ne soit pas réédité, il le trouvera dans une bibliothèque. C’est là que se trouve condensée sa pensée et qu’elle explique sa passion pour la littérature, la politique et l’invention de la démocratie, l’histoire, la tragédie, la philosophie de la Grèce antique, celle d’Athènes au Ve siècle, c’est-à-dire ce qui est tenu, à juste titre, pour les racines du monde occidental et pour une civilisation, à laquelle la nôtre, fort mal en point, doit tant. D’Homère à Thucydide et à Socrate ou à Euripide, ce que les Grecs ont essayé d’exprimer et de faire partager à tous les hommes, de quelque pays qu’ils viennent, à quelque culture qu’ils s’agrègent, quelque foi qu’ils professent, ce sont des vérités intemporelles, valables de leur temps et dans les lieux où ils vivaient, Athènes et la Grèce, mais ayant une valeur aussi pour nous, hommes d’aujourd’hui, et pour nous Français, qui ignorons presque tout de la Grèce antique. Pour exprimer des vérités intemporelles et accéder ainsi à l’universel, ils ont appris à se déprendre de soi ou à ne pas tout ramener à soi, à son ego, à son clan, à son groupe, à son identité comme on dit aujourd’hui, et préférer l’homme qui est dans chaque homme aux particularités qui font de lui un Français, un croyant, un athée, un blanc ou un noir, etc., c’est-à-dire, pour citer Mme de Romilly, « dépouiller (l’homme) de tout (le) poids des particularités sociales ou nationales, héréditaires ou culturelles » afin qu’il n’apparaisse que « comme le type même de ce qu’implique son destin ». C’est pour recueillir des « trésors pour toujours » que Thucydide raconte l’histoire des guerres du Péloponnèse : « A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira ; ils constituent un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment ». Il en va ainsi dans la tragédie. Andromaque n’est plus seulement la princesse troyenne qui fut l’épouse d’Hector et, butin de guerre, est devenue la captive de Pyrrhus ; elle est, chez Euripide, le type même de la mère angoissée qui redoute que le malheur qui la frappe, elle et les siens, ne s’abatte sur son fils innocent. On comprend ainsi pourquoi, au premier siècle de notre ère, le grec est devenu la langue de l’Evangile et que c’est par le grec que la religion du Christ est devenue catholique – c’est-à-dire en grec « universelle ».

            Enfin, cet hommage ne serait pas complet si rien n’était dit des engagements publics de Mme de Romilly, qui a mis son énergie et son prestige pour la « sauvegarde des enseignements littéraires », association qu’elle a fondée dans les années 1980, au moment où le pouvoir en place alors et le ministre Jospin, par la loi du 14 juillet 1989, ont décidé de liquider, non pas au nom de la démocratie, mais de la démocratisation, c’est-à-dire d’une vaste entreprise de déculturation des enfants de France, ces enseignements littéraires. Il faut reconnaître que, sur ce point comme sur bien d’autres, le « pouvoir » a gagné une première bataille, les enseignements littéraires étant à l’agonie ; mais Mme de Romilly n’a pas milité pour son temps ou, pour dire les choses plus exactement, contre son temps, mais pour les temps à venir, consciente qu’elle était de rappeler des vérités intemporelles, lesquelles, un jour ou l’autre, redessineront l’horizon intellectuel de la France.

 

 

29 août 2011

Hommage à Céline

 

 

 

 

Tout ou presque tout a été dit sur Louis-Ferdinand Céline, dont l’œuvre est étudiée dans les universités depuis des décennies par des spécialistes reconnus et qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathie avec - ou de complaisance envers - l’antisémitisme. Combattant courageux de la première guerre mondiale, son courage lui ayant même valu de figurer sur la couverture d’un numéro de L’Illustration en 1914, Céline serait sans doute aujourd’hui un grand homme, s’il n’y avait pas eu, dans les années 1930, une montée des périls, des menaces de nouvelle guerre et enfin l’explosion d’un second conflit entre 1939 et 1945, périls, menaces, conflit auxquels il s’est opposé de toute sa rage d’écrivain libertaire ou, sinon anarchiste, du moins anarchisant et anticonformiste, à jamais marqué par les horreurs de la première guerre, faisant porter la responsabilité du second conflit sur les juifs, c’est-à-dire non pas sur les bourreaux, mais sur les victimes, en fonction de la règle suivante laquelle il n’y a pas de bourreaux sans victimes. Pour lui, qui était pacifiste à tout crin et à tout prix, la guerre était le mal absolu. L’histoire lui a donné tort, comme elle a donné tort à tous les pacifistes des années 1920-30 qui ânonnaient dans les rues « plutôt la servitude que la guerre ». Ils ont eu la guerre, la servitude et le déshonneur. Ces pacifistes ont été absous, même ceux qui ont rallié Vichy, Tasca père, Védrine père, Jospin père, etc., même ceux qui depuis des décennies portent haut l’oriflamme du pacifisme : les Verts, les cocos, les socialistes, les plutôt rouges que morts, les opposants à la force de dissuasion, etc. Or, pour Céline, le déshonneur se poursuit et l’absolution ne sera jamais prononcée. Il est vrai qu’en 1945, il n’a pas fait repentance ou ne s’est pas vêtu des oripeaux du progressisme, comme tant d’autres, Cioran, Blanchot, Mitterrand, Grass, Mme Donnadieu, etc. qui sont célébrés, nonobstant leurs engagements « nauséabonds » du passé. Pourtant avant qu’il ne décharge sa rage sur les juifs, la « gauche » le reconnaissait comme un des siens. Il est vrai que ce qui fait l’essence de la « gauche », c’est qu’elle brûle très vite les idoles qu’elle a adorées, et inversement. Céline était médecin des pauvres, à une époque où aucun des pauvres qu’il soignait n’était assuré social, ce qui signifiait qu’ils consultaient le médecin à la dernière extrémité et que celui-ci n’était pas toujours payé. Il a soutenu sa thèse de doctorat en médecine sur Semmelweiss, ce médecin progressiste qui, le premier avant Pasteur, a montré que la fièvre puerpérale qui, dans les hôpitaux, tuait les femmes en couches leur était communiquée par les chirurgiens eux-mêmes qui allaient d’une autopsie à un accouchement sans même se laver les mains…

Enfin, Céline est un grand écrivain « de gauche », au sens où il s’inscrit dans la volonté des avant-gardes de trouver du nouveau, d’être modernes, de révolutionner les formes littéraires et ainsi de modifier notre perception du monde. Vu par Céline, le monde réel ne ressemble plus à celui des écrivains de son temps. Comment procède-t-il ? D’abord en adoptant à l’écrit une langue qui tient, par quelques traits, du français parlé, mais qui, contrairement à la langue de l’oral, est d’une extrême rigueur. Ainsi l’adverbe de négation ne … pas ou ne … point est souvent réduit à pas, point, guère, ne étant omis, comme c’est le cas dans la quasi-totalité des phrases orales, le procédé n’étant pas systématique : ainsi, dans ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit : « j’aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu’on m’entende pas du tout rentrer chez moi », mais « il n’y avait vraiment personne à rencontrer » ; ou encore, l’impersonnel il est souvent supprimé devant les verbes impersonnels : « faut faire tout le tour pour y arriver » ou « y a qu’à suivre », mais « tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière » ; ou encore les alliances hardies de mots (« marcher de temps et des pas »), l’emploi fréquent de ça à la place de cela ou l’omission, en plus du il impersonnel, du verbe impersonnel : « rien qu’en moi que ça se passait ». Ce n’est pas une langue fautive ou relâchée, mais une langue pensée, réfléchie, travaillée, dans laquelle, à ces faits qui miment l’oralité, se mêlent des constructions de la langue des siècles classiques, comme cet emploi des deux formes négatives placées de part et d’autre de l’infinitif, par exemple dans « fatigué de ne trouver rien », alors que la syntaxe du français moderne impose « de ne rien trouver ». L’intention de Céline, quand il forge cette langue littéraire inouïe, faite de reprises, de ruptures de construction, d’emphase, de clivages (« il en sortait encore quelques-uns des visiteurs, de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu’hier, les visiteurs »), est de faire art, en imitant, non pas la nature, comme le demandaient les écrivains classiques, ni des hommes en train d’agir, comme chez Aristote, ni le réel, comme dans le roman du XIXe siècle, mais le phrasé de la voix, le flux de l’oral, la parole vive. Cette intention est aussi celle des romanciers réalistes du XIXe siècle, mais uniquement quand ils rapportent au style direct les paroles d’un personnage - Balzac, l’accent alsacien ou germanique du cousin Pons ou du baron de Nucingen ou Maupassant, le patois des paysans normands. Chez Céline, ce ne sont pas les personnages dont les paroles sont rapportées dans une langue pittoresque, mais l’énonciation du narrateur, c’est-à-dire la source même du texte « littéraire », comme dans les premières lignes du Voyage au bout de la nuit : « Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade »…

On comprend que, lisant ces lignes, de nombreux écrivains et de nombreux romanciers, en particulier ceux de l’école populiste (« école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires »), aient été fascinés par Céline, d’autant plus que, chez lui, la condition humaine des années 1910-1930 est exprimée dans les plus anciens mythes littéraires. Ainsi, le retour de Bardamu dans la banlieue où il loge, Rancy, est décrit comme une descente aux enfers, avec tous les éléments qui caractérisent une descente aux enfers, la nuit, le cimetière, les morts, le lac à traverser, le nocher des Enfers, l’obole à donner, les cerbères qui aboient : « Quand on arrive, vers ces heures-là, en haut du Pont Caulaincourt, on aperçoit, au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière, les premières lueurs de Rancy. C’est sur l'autre bord, Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications… Et puis, ayant atteint la porte, à l’octroi, on passe encore devant le bureau moisi, où végète le petit employé vert. C'est tout près alors. Les chiens de la zone sont à leur poste d'aboi. Sous un bec de gaz, il y a des fleurs quand même, celles de la marchande qui attend toujours là les morts qui passent d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Le cimetière, un autre encore, à côté, et puis le boulevard de la Révolte ». Mais à la différence des descentes aux enfers de la littérature, qui sont source chez Homère, Virgile ou Dante, de lumières ou de dévoilement, il n’y a chez Céline que le désespoir ou la mort d’un enfant : « j’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien ». Pour toutes ces bonnes raisons, et d’autres encore, Céline figure dans le panthéon imaginaire des lettres, que ce soit celles de la France ou même du monde entier.  

 

            Il reste que, en cette année du cinquantième anniversaire de la mort de Céline, la République a décidé de ne pas inscrire, comme cela était, semble-t-il, envisagé ou même recommandé, le nom de Céline dans la liste des écrivains à « célébrer » en 2011 – plus exactement d’ôter de cette liste le nom de Céline, ce qui est une autre façon de ressusciter la damnatio memoriae de l’Antiquité. Non seulement le mort est mort, mais encore il est effacé de la mémoire des hommes. La question des commémorations n’est pas simple, d’autant plus que, de toute évidence, la République hésite entre deux mots (et maux ?) : célébration, qui est le terme officiel, puisqu’il existe une Direction des célébrations nationales aux Archives de France, et commémoration, mot utilisé par le Ministre de la Culture. Certes, les deux termes ont un sens assez proche, ne serait-ce que parce que l’un et l’autre appartiennent aussi (et surtout) à la langue de la religion catholique et à la liturgie : « la commémoration de tous les fidèles défunts est la fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et la « mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que la célébration est une « action liturgique » : la célébration (par un prêtre) de la messe, de l’office divin, d’un mariage (édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française). La République, en dépit de la laïcité qui la définit, a emprunté à la religion catholique des pompes, des cérémonies, des rituels, attestant que, même dans un ordre politique « sans transcendance », le sacré n’a pas été totalement disparu, non plus que toute vie de l’esprit. Commémorer, c’est se rappeler, ramener à la mémoire, ne pas oublier ; célébrer, c’est fêter. La commémoration n’implique pas une communion entre ceux qui commémorent et ce ou celui ou celle qui est commémoré ; la célébration, si. Pour ce qui est de Céline, ses lecteurs ou ses admirateurs ne demandaient pas une célébration, mais une commémoration – ne serait que pour rappeler qu’un très grand écrivain et un excellent homme peut devenir, dans des circonstances singulières, un affreux salaud – du moins dans ses délires. De ce point de vue, Céline n’est pas, pour ce qui est de sa paranoïa antisémite, un modèle à suivre, mais sa lente descente aux enfers, un peu comme celle du narrateur du Voyage au bout de la nuit (« dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien »), est pleine d’enseignements qui pourraient être opposés, sans trop se faire d’illusions sur leur efficacité, à tous ceux qui, dans quelque pays que ce soit, éructent leur haine des juifs, des sionistes, des chrétiens, des mécréants, avant de mettre leurs menaces à exécution. Mme Klarsfeld s’est rendue célèbre en giflant un chancelier de son pays, qui avait été nazi dans sa jeunesse. On ne sache pas que son époux l’ait imitée : et pourtant plusieurs hommes politiques français, et non des moindres (suivez mon regard), qui se sont illustrés dans la collaboration, auraient mérité un semblable déshonneur public, qui aurait sans doute mis un terme à leur carrière. La damnatio memoriae infligée à Céline est une purification : ainsi certains aimeraient que De Gaulle fût ôté du programme littéraire des classes terminales. Dans ces conditions, qui ou qu’est-ce qui pourra être célébré ou commémoré par la République ? Austerlitz ? C’est fini. Corneille ? Cela se fait en douce. Combien d’écrivains vont-ils passer à la trappe ? Qui va-t-on pouvoir célébrer ? BHL, parce qu’il pense bien en toute occasion ? L’Opinion est changeante ; chez elle, la Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole et aux idoles renversées peuvent succéder les maudits célébrés.

 

 

 

31 juillet 2011

Voyage en Indignistan

 

 

 

Orimont Bolacre, J’y crois pas ! Une réponse à Stéphane Hessel à la demande de Renaud Camus, David Reinharc et Parti de l’In-nocence, 2011, 32 pages, 3 € 90.

 

 

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et des indignés socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

 

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

24 juillet 2011

Réhabiliter la peinture "pompier"

 

 

 

            Rien n’est définitif en histoire, même quand l’histoire traite de l’art, matière dans laquelle ce qui nous est et a été enseigné n’est pas écrit pour l’éternité, de sorte qu’il est probable que d’éminentes célébrités actuelles seront oubliées dans quelques décennies comme des inconnus d’aujourd’hui seront tenus après-demain pour des maîtres. Pendant trois siècles, les Italiens et les Français ont rejeté l’art gothique ou dit gothique par mépris et polémiquement, parce que cet art était supposé être propre aux Goths, autrement dit aux barbares, alors qu’il est une des formes les plus réussies de l’art français, y préférant l’art antique ou l’art classique inspiré de l’Antiquité. C’est Chateaubriand et les romantiques qui ont heureusement réhabilité cet art. Pendant près de trois siècles, un des plus grands peintres français (en réalité il était lorrain), Georges de La Tour, a été totalement oublié et ses tableaux attribués à d’autres, avant qu’il ne soit redécouvert dans la première moitié du XXe siècle.

De même, les peintres du XIXe siècle qui n’étaient pas impressionnistes ou qui ne tablaient pas sur la seule couleur pour faire surgir sur une toile des formes, restant fidèles au dessin, à la composition, au sujet, et qui maîtrisaient parfaitement leur métier appris à l’Académie, dans des Ecoles des Beaux Arts ou dans des ateliers de peintres expérimentés, ont connu le même sort que La Tour. A la fin du XIXe siècle, ils ont été nommés pompiers, à la fois pompeux, admirateurs de l’art antique, d’archéologie et de Pompéi, et soucieux de représenter tous les détails des casques et des costumes des soldats de l’Antiquité ou des siècles classiques, casques ressemblant à ceux des sapeurs pompiers de la seconde moitié du XIXe siècle : « L’artiste pompier n’est pas seulement celui qui coiffe ses héros de casques éclatants, c’est l’artiste prétentieux et vain qui use d’un style ampoulé, d’un style pompeux », écrit en 1984, dans Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, Jacques Thuillier qui a été l’un des premiers en France à protester contre l’injustice faite à ces peintres dits aussi académiques. De fait, leurs tableaux n’ont plus été exposés nulle part, sauf aux Etats-Unis d’Amérique, et ils ont été relégués dans les caves des musées, n’étant même pas mentionnés dans les ouvrages d’histoire de l’art écrits dans les années 1920-1970, toute la peinture du XIXe siècle se ramenant aux impressionnistes et à ceux des peintres antérieurs, comme Delacroix ou Turner ou Corot, qui pouvaient être tenus pour des précurseurs de l’impressionnisme. Les auteurs de dictionnaires valident cette ignorance méprisante quand ils définissent le sens de l’adjectif pompier : « Beaux Arts, adjectif et substantif, peintre et, plus généralement, artiste ou écrivain qui traite de sujets conventionnels et grandiloquents dans un style académique et prétentieux » ; et par extension « adjectif, qui est à la fois démodé, banal et ridiculement emphatique ».

Il faut rendre ici hommage au grand historien de l’art, Jacques Thuillier, né en 1928, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de la peinture française, de Georges de La Tour, de Nicolas Poussin, qui a réhabilité en 1984, quelque vingt ans après les Américains, l’art, dit pompier, dans un ouvrage admirable, assez bref, publié en 1984 aux P.U.F. sous le titre Peut-on parler d’une peinture « pompier » ?, ainsi qu’aux concepteurs du Musée d’Orsay qui ont eu le courage d’aller à contre-courant et l’audace, ou l’insolence, de sortir des caves des musées quelques-uns des tableaux de Thomas Couture, William Bouguereau, Alexandre Cabanel et Jean-Léon Gérôme, pour les exposer dans les salles du rez-de-chaussée, à droite, en face de ceux qui sont tenus pour faire ou avoir fait l’histoire de la peinture, Courbet, Corot, Cézanne, Manet, etc. Ces faits montrent que l’histoire de l’art, telle qu’elle est établie depuis un siècle environ, est hémiplégique, partiale et assez scandaleusement injuste à l’encontre des peintres taxés d’académisme, mais qui s’inscrivent dans l’histoire de l’art français ou de l’art le plus spécifique de notre pays, l’Académie ayant été fondée en 1648 sous le titre d’Académie royale de peinture et de sculpture, entre autres raisons, pour libérer les peintres de chaînes des métiers du Moyen Age et de l’Ancien Régime, corporations, jurandes et maîtrises, un des premiers directeurs de cette Académie ayant été le peintre Charles Lebrun. 

 

Les amateurs d’art qui ont visité le Musée d’Orsay entre le 19 octobre 2010 et le 23 janvier 2011 ont eu l’occasion et la chance, mais quarante ans après les Américains (exposition de Dayton, Minneapolis et Baltimore en 1972 et 1973), de voir enfin réunies dans un même lieu et admirablement bien présentées les principales œuvres de Jean-Léon Gerôme (1824-1904), le peintre, dit pompier, le plus haï, le plus méprisé, le plus méconnu de France, mais l’un des grands maîtres avec David et Ingres de la peinture dite académique, c’est-à-dire de la peinture la plus spécifiquement française qui soit ; et ils ont pu éprouver, devant des tableaux époustouflants de métier, de savoir faire technique, de maîtrise du langage de l’image, de culture, de sens du théâtre, une des émotions esthétiques les plus vives de leur existence, émotion exacerbée par le fait que les sources de cette émotion leur ont été longtemps cachées. Il n’est pas dans notre intention de rabaisser les impressionnistes, mais quand on voit les grandes compositions de Gérôme, on comprend que d’innombrables amateurs leur aient préféré des tableaux de Gauguin ou Cézanne ou Sisley ou Signac, qui leur ont paru moins difficiles à réaliser, plus à leur portée, plus simples, leur donnant le sentiment, sans doute faux, qu’eux, les amateurs, pourraient en faire autant, alors que la perfection du dessin chez Gérôme et son sens des volumes leur étaient inaccessibles, et surtout qu’il n’était nécessaire d’avoir suivi une longue formation en atelier pour étaler des taches de couleur vive sur une toile ; en bref, qu’avec Gérôme, l’art serait toujours une affaire de travail, de maîtrise, de long apprentissage, alors qu’avec les modernes, tout le monde pourrait être artiste, même l’homme de la rue.

Les principales qualités de sa peinture sont, comme chez tous les peintres de l’Académie et les professeurs à l’Ecole des Beaux Arts d’alors, la sûreté et la souplesse du trait, qui n’est jamais dur, le sens des volumes, le réalisme dans la représentation des corps (mains, pieds, bras, visage, coiffure, regard, etc.) toujours idéalisés, la volonté de traiter un sujet historique, mythologique, religieux ou social, comme le faisaient les écrivains ou les musiciens de leur époque, et surtout la précision archéologique avec laquelle sont restitués les costumes, les coutumes, les monuments, les décors de l’Antiquité ou ceux de l’Orient – toutes qualités qui sont déconsidérées chez les modernes.

 

 

 

 

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Jeunes grecs faisant battre des coqs, 1847

 

 

Ce pour quoi Gérôme mérite d’être réintégré dans le panthéon des peintres français, c’est son sens de l’image, c’est-à-dire son talent à mettre dans une toile de quelques mètres carrés un condensé de vérité et d’humanité, loin de la pompe qui lui est injustement reprochée, et de reproduire par la lithographie les images, afin qu’elles soient achetées par un large public, lequel, grâce à ces reproductions, a eu accès à quelques-unes des toiles les plus connues de Gérôme. De ce point de vue, il est un précurseur d’Andy Warhol, mais à la différence de Warhol, Gérôme ne se définit pas comme un « artiste financier ». Il n’a pas un goût du lucre ; il a seulement voulu réconcilier, grâce à son beau-père Goupil qui a diffusé ses lithographies, l’image et l’art : l’image qui a été pendant de longs siècles, en particulier sous l’espèce de l’icône ou de l’image pieuse, le seul contact que des millions de Français ont eu avec la peinture ou les arts plastiques et l’art proprement dit, traitant dans des compositions réfléchies des sujets à forte signification historique ou humaine, l’image et l’art ayant été longtemps pensés comme antinomiques.

 

Comme de nombreux peintres, écrivains, musiciens de son temps, Gérôme a effectué plusieurs voyages en Orient (Egypte, Syrie, Jordanie, Jérusalem, Liban, Turquie actuelle), d’où il a rapporté d’innombrables vues et tableaux, ce qui lui a valu a posteriori et lui vaut aujourd’hui encore l’accusation non fondée et purement fantasmatique de complicité avec l’impérialisme et le colonialisme. Rappelons qu’entre 1862 et 1881, et jusqu’en 1920, l’Orient qu’il visite est placé, l’Egypte en particulier, sous la coupe d’une grande puissance impériale et coloniale et soumis à l’ordre le plus injuste qui soit, mais que cette puissance impériale n’est ni la France, laquelle fait même figure de puissance libératrice potentielle, ni la Grande-Bretagne, mais l’Empire ottoman, et que Gérôme n’a jamais fait allégeance à cet Empire, à la différence de quelques autres écrivains orientalistes, lesquels, eux, échappent à la vindicte anticolonialiste ou postcoloniale. Les accusateurs de Gérôme reprennent à leur compte les thèses exprimées par l’Américain Edward Saïd (1935-2003), professeur à l’Université de Columbia et auteur en 1978 de De l’orientalisme ou l’Orient créé par l’Occident (traduit en français en 1980). La volonté de Saïd et de ceux qu’il inspire est de discréditer le point de vue et le regard des Occidentaux sur l’Orient, afin d’y ôter toute légitimité ; bref d’imposer un tabou symbolique qui pose que seul un musulman a le droit de parler de l’islam et un Oriental de l’Orient.

 

 

 

 

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Gérôme, Marché aux esclaves du Caire

 

 

Cette thèse totalitaire est source d’interdits ou de censure. On comprend qu’elle soit opposée à Gérôme, car ce dernier a peint dans les années 1860, lors de son premier voyage en Egypte, un chef d’œuvre de peinture, mais aussi de vérité dévoilée et « d’engagement », qu’il a intitulé Le marché aux esclaves. La scène, située au Caire, montre des marchands et des clients tâtant la dentition d’une femme nue à la peau claire, de type européen, serbe ou sans doute circassienne, puisque ces provinces de l’Empire ottoman étaient les lieux où étaient razziés des hommes, des femmes, des enfants qui étaient ensuite vendus sur les marchés d’Istanbul ou du Caire. Ce que montre Gérôme, et dans la vérité nue et horrible des faits, c’est que l’islam a légitimé et encouragé l’esclavage, non seulement la vente d’êtres humains, mais la razzias d’êtres humains, que l’esclavage a longtemps prospéré dans les pays d’islam, qu’il n’y est pas totalement éradiqué, et qu’il a pris des proportions inconcevables partout ailleurs, lesquelles, s’il avait touché la France pendant la même durée et avec la même amplitude, auraient condamné notre pays à l’enfer des nations maudites. Et si la femme en vente est nue, ce n’est pas, comme le prétendent les accusateurs de Gérôme, pour émoustiller le spectateur occidental ou exciter sa libido malade (d’ailleurs ce tableau n’a quasiment jamais été montré avant cette exposition), mais pour exprimer l’avidité pornographique avec laquelle les marchands d’esclaves et leurs clients s’approprient un corps, tenant la femme pour du ventre à mettre bas de la progéniture, comme ils s’approprieraient une chose avec laquelle ils espèrent gagner de l’argent. C’est le tableau le plus insolent, le plus fort, le plus vrai qu’ait peint Gérôme ; et ce n’est pas un islam pittoresque ou de pacotille qui est montré, mais un islam dans sa brutalité à nu. On comprend pourquoi, pendant un siècle, il nous a été interdit de voir les tableaux de Gérôme.

  

 

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14 juillet 2011

Musique

 

 

 

 

 

 

Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Or, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles semblent. Une consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté. Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.

Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique », « autre » que ce qui est donné aujourd’hui pour de la musique.

01 juillet 2011

La langue de l'E.N.A. est-elle le français ?

 

 

 

 

La Constitution de la Ve République porte dans l’article 2, depuis la révision de 1992, que « la langue de la République est le français ». A lire le rapport qu’a rédigé le président du jury du concours 2010 d’entrée à l’Ecole Nationale d’Administration, on peut légitimement en douter. Certes, nulle part dans le texte de la Constitution, le législateur n’a défini ou décrit ou caractérisé ce qu’il nomme le français. Mais cela n’autorise pas pour autant un haut fonctionnaire, chargé de recruter de futurs fonctionnaires, à s’affranchir aussi légèrement de la haute idée que les rédacteurs de la Constitution, écrite dans une langue admirable de rigueur et de précision, se font ou ont pu se faire de la langue de la République.

Les erreurs de langue, syntaxe ou vocabulaire, dont ce rapport fourmille, auraient fait tache, il y a un demi-siècle, sous la plume d’un haut fonctionnaire, au temps où De Gaulle n’hésitait pas à corriger le français incorrect de ses ministres ou à leur donner quelques leçons d’expression écrite. Certaines sont bénignes : les numéraux (trente) écrits en chiffres (« il y a plus de 30 ans ») ; l’emploi étendu et fréquent du verbe permettre, non plus au sens d’autoriser ou de donner la permission, mais de « rendre possible » ; l’emploi de la préposition en à la place de à (« en début d’année 2010 » pour « au début de l’année 2010 ») ; des tics de langage en vogue (« vivre une expérience » pour « faire une expérience » ou même « vivre le service public ») ; des métaphores absurdes (« mesurer la lourdeur d’une tâche ») ; les innombrables antécédents (« le professionnalisme de l’équipe du service du recrutement et des évaluations de l’Ecole qui organise ces épreuves ») qui rendent malaisée ou aléatoire l’identification de qui (qui organise ? L’Ecole ? Le service ? L’équipe ? Le professionnalisme ?) et que les grammairiens au XVIIe siècle recommandaient d’éviter ; le déterminant leur (« leur grande gentillesse ») qui représente un nom singulier (« l’équipe ») ; la construction ambivalente du nom en vogue respect (« un grand respect de chacun des candidats » : est-ce les candidats qui respectent les membres du jury, comme l’indique la construction, ou les membres du jury les candidats, comme semble vouloir le dire l’auteur du rapport ?), etc. Il est des erreurs de langue moins bénignes : l’emploi de surprise à la place d’étonnée (« j’ai été surprise de ne pas trouver de réponse à cette question » : personne n’a surpris la présidente en train de chercher une réponse) ; les tropes aventurés, dont cette synecdoque de mauvaise poésie : « ces compétences rassemblées ont permis de choisir » ; l’emploi fautif du déterminant possessif (« améliorer les conditions du concours et de sa préparation » au lieu de « et de la préparation qui en est faite ») ; des pour de devant un adjectif et un nom (« recruter de futurs fonctionnaires » et non « des futurs… ») ; le pronom démonstratif suivi d’un participe passé (« ceux remis aux candidats » pour « ceux qui sont remis aux candidats ») ; l’emploi étrange de questionnement à la place de question (« à mon questionnement, on me répondait que… ») ; l’absence d’accord du participe passé (« les échanges que j’ai eu sur ce sujet ») ; l’emploi impropre ou aventuré d’au-delà et de formalisés (« au-delà de tous ces critères bien formalisés, nous avons également unanimement considéré que… ») ; l’emploi de nature au pluriel, ce qui atteste que l’auteur du rapport ne comprend pas le sens de ce mot (« regrets majeurs… qui sont de natures très différentes ») ; la confusion entre le verbe voir et l’adverbe voire (« certains ont une origine rurale, voir paysanne ») ; etc.  

 

L’essentiel, pourtant, n’est pas dans ces « broutilles », mais dans la répétition des mêmes faits de langue, dont certains relèvent d’une expression infantile qui détonne plus que les erreurs de langue, qu’elles soient ou non bénignes et tout à fait dans l’air du temps, dans un rapport de haut fonctionnaire destiné à être lu par des milliers de citoyens. Parmi ces faits de langue, il en est un qui semble mettre à nu l’imaginaire ou la sensibilité de l’auteur du rapport : l’emploi répété, systématique, obligé, attendu des adverbes et des constructions de sens intensif. L’auteur n’est pas « heureuse », mais « très heureuse » ; elle n’est pas « surprise », mais « très surprise » ; elle ne remercie pas ses collaborateurs, elle ne les remercie pas « vivement », elle les remercie « très vivement » ; un CV n’est pas « intéressant » (adjectif qui a un sens aléatoire), mais « très intéressant » ; il n’est pas « intéressant » de faire ceci ou cela, mais « très intéressant » ; le travail d’équipe n’est pas « riche », mais « très riche » ; une situation n’est pas « regrettable », mais « très regrettable » ; les critères ne sont pas « sélectifs », mais « très sélectifs » ; l’image que les candidats se font de l’ENA n’est pas « conformiste », mais « très conformiste » ; la marge de manœuvre n’est pas « grande », mais « trop grande » (auquel cas, ce n’est plus une « marge », mais un espace sans limite) ; etc. Ces très et trop répétés sans cesse (comme diraient les « jeunes », ce rapport est « trop ») sont couronnés d’autres formes qui disent à leur manière la force des sentiments, l’intensité de l’engagement et même la grande quantité de qualités. L’auteur du rapport ne se contente pas de constater la « gentillesse » des équipes ou « l’attention » dont elles font preuve à l’égard des candidats, elle se croit tenue de les qualifier de « grande » et d’« extrême ». De la même manière, le travail n’est pas agréable, il est rendu « le plus agréable possible » ; le respect est « grand », la curiosité et l’efficacité ne sont pas mesurées en intensité, mais en quantité (« beaucoup de curiosité », « autant d’efficacité ») ; la conscience n’est pas seulement de la conscience, elle est, comme le respect, « grande » et même plus grande encore (« si grande conscience ») ; etc. Les jugements sur les copies des candidats semblent parodier les appréciations portées par les professeurs de collège sur les bulletins trimestriels. Certes « l’orthographe et la grammaire sont satisfaisantes », mais il n’est pas indiqué le plus important, à savoir ce qui justifie, dans l’orthographe et la grammaire des copies, la satisfaction des correcteurs, dont les jugements, si ces correcteurs écrivent aussi bien que le président du jury, devraient sans doute être revus. De même, « les introductions et les conclusions (sont) souvent insuffisantes », sans qu’il soit précisé ce dont elles manquent. Ou encore, « le niveau des connaissances est globalement « moyen », souvent insuffisamment précis », sans que l’on sache à quoi réfèrent ces adjectifs et l’adverbe insuffisamment.

 

Ces faits de langue, qui semblent propres aux adolescents, valent-ils pour une « signature » de fraîcheur ? Naguère, il était entendu qu’un fonctionnaire a le devoir d’accepter la mission qui lui est confiée, surtout si cette mission est une marque d’honneur, comme présider le jury d’un des plus prestigieux concours de recrutement de la République ou de la Nation. Désormais, il semble qu’une telle mission puisse être refusée ou que, si elle est acceptée, c’est pour de tout autres raisons que le service de l’Etat ou l’intérêt général, par exemple des raisons « militantes », comme attirer dans sa chapelle, à dire vrai minuscule (« « ma spécialité », le développement durable »), quelques hauts fonctionnaires, ou des raisons de curiosité journalistique : « comparer le cursus et les motivations des futurs énarques avec ceux de mes camarades et de moi-même, il y a un peu plus de 30 ans ». La même naïveté sous-tend l’établissement du profil du « haut fonctionnaire idéal ». Celui-ci doit avoir « un grand sens du service public », « une capacité de raisonnement et d’argumentation », de « l’ouverture d’esprit », des « capacités d’adaptation », une « belle « force d’âme » » (« savoir prendre position et exprimer des avis, faire des propositions et vouloir les défendre, être capable de « s’engager » en parole »), « une grande capacité à « entraîner » et donc à être un bon « manager » à la fois par son écoute et son attention aux autres, etc. » ; en outre, il doit « être dépourvu d’arrogance et de fatuité » et faire preuve « d’originalité et de créativité »… Que penser alors de l’incongruité de cette conclusion qui annule cet inventaire de vertus ? « En résumé (…), la définition du candidat idéal pouvait se résumer à une définition simple « celui ou celle que nous serions prêt à prendre dans notre équipe et avec qui nous aurions envie de travailler dans les années à venir » ! » Ce n’est pas d’un point d’exclamation qu’il faudrait clore cette définition, mais d’une dizaine de ces points d’ironie que Voltaire aurait voulu que l’on introduisît dans la ponctuation du français. Une des conclusions, à savoir « comme les jurys précédents, nous avons regretté l’usage de phrases stéréotypées sur les souhaits des candidats… », s’applique au rapport lui-même. Il semble donc que l’Etat ne soit plus ce monstre froid que l’on accuse d’être, mais une Mère universelle ; qu’il ne soit plus le seul détenteur de la violence légitime, mais un copain ou une copine ; qu’il ne soit plus le principal ou seul producteur de normes collectives, mais un médiateur ou un entremetteur ou un accompagnateur de la mondialisation.

 

Ce qui, dans ce rapport, a attiré l’attention des commentateurs, ce n’est pas l’expression écrite, plate, naïve et souvent fautive, mais le conformisme imputé aux candidats. Leurs « tenues » sont ou seraient des « uniformes » (costume cravate, tailleur noir, anthracite ou bleu marine) et elles ne sont même pas à « la taille » des candidats. Seuls quatre candidats ont échappé à l’uniformité en se vêtant « d’un corsage », de « deux vestes et une cravate colorées », d’un « pantalon de velours ». De cette uniformité de couleurs et de formes, l’auteur du rapport en infère chez les candidats une conception conformiste de la fonction publique, qui est ou serait confirmée par leur volonté « de plaire au jury », leur « refus de prendre position », de « donner un avis ou de faire des propositions », etc. Il est impossible de se prononcer sur le conformisme imputé aux candidats : est-il avéré ? Fictif ? Est-ce chez un fonctionnaire, qui a pour mission d’appliquer la loi, une tare ? Et qu’est-ce que le conformisme ? Quand un mot n’est pas défini, il est possible de l’appliquer à tout et à son contraire, de sorte qu’on est toujours le conformiste de quelqu’un, conformiste pouvant être décliné à l’infini en idiot utile, béni oui-oui, larbin, idiot de service, rebelle, etc. En revanche, si l’on définit le conformisme comme la soumission à des mots d’ordre répétés partout et par tout le monde, surtout par les puissants et dans les médias, alors, on peut dire que, si les conformistes étaient aviateurs, le président du jury de ce concours serait chef d’escadrille. Tous les poncifs du jour sont invoqués comme dans une cérémonie rituelle, en particulier la fameuse diversité, urgente et nécessaire, qui, seule, pourrait sortir l’Etat, la République, la Nation, la France des abîmes dans lesquels ils s’enfoncent lentement. La diversité se rapporte au sexe : il n’y a pas ou il n’y aurait pas assez de femmes admises à l’ENA. Pourquoi s’arrêter aux seules femmes et ne pas prendre en compte, conformément à l’infinie diversité des pratiques sexuelles, les homos, les bis et les trans-, les pervers et les perverses, etc. La diversité est géographique (beaucoup de candidats ont obtenu le baccalauréat dans une académie de province) et sociale : « origine rurale, voire paysanne », « milieux modestes », mais la très sainte diversité est gommée par la formations reçue, souvent à l’IEP de Paris. Elle est aussi ethnique, mais insuffisamment ethnique. Parmi les énarques de 2010, il y a « quelques enfants d’immigrés de première ou de deuxième génération » (il manque la troisième génération, comme dans les slogans ânonnés dans les rues) « en provenance de pays méditerranéens mais aussi d’Europe de l’Est », « mais le pourcentage reste faible », regrette le président du jury. Pour établir la diversité dans les faits, la solution est d’ouvrir le concours de l’ENA à tous les hommes, de quelque pays qu’ils soient ressortissants, et de les autoriser à rédiger dans une autre langue que le français. Très rapidement, la haute fonction publique ressemblerait à celle de l’ONU, de l’UNESCO, du FMI, de l’OMC ou de la FAO : 2% de Français, mais 20% d’arabes, 30% de Chinois ou de noirs, etc. Elle serait à l’image du monde : un kaléidoscope de costumes, de langues, de sexes, de croyances, de cultes, etc. Voilà qui devrait ravir Madame le président du jury.  

La République, est-il dit dans la Constitution de la Ve République, « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion ». On ne distingue pas les citoyens suivant leur « origine ». Apparemment, à l’ENA et dans la haute fonction publique, on ne lit pas la Constitution.

 

12 mai 2011

La dernière des langues (suite)

 

 

La langue française selon Voltaire (L’Encyclopédie, article « français »

 

La langue française ne commença à prendre quelque forme que vers le dixième siècle; elle naquit des ruines du latin & du celte, mêlées de quelques mots tudesques. Ce langage était d'abord le romanum rusticum, le romain rustique; & la langue tudesque fut la langue de la cour jusqu'au temps de Charles le Chauve. Le tudesque demeura la seule langue de l'Allemagne, après la grande époque du partage en 843. Le romain rustique, la langue romane prévalut dans la France occidentale. Le peuple du pays de Vaud, du Valais, de la vallée d'Engadina, & quelques autres cantons, conservent encore aujourd'hui des vestiges manifestes de cet idiome.

A la fin du dixième siècle le français se forma. On écrivit en français au commencement du onzième; mais ce français tenait encore plus du romain rustique que du français d'aujourd'hui. Le roman de Philomena écrit au dixième siècle en romain rustique n'est pas dans une langue fort différente des lois normandes. On voit encore les origines celtes, latines, & allemandes. Les mots qui signifient les parties du corps humain, ou des choses d'un usage journalier, & qui n'ont rien de commun avec le latin ou l'allemand, sont de l'ancien gaulois ou celte, comme tête, jambe, sabre, pointe, aller, parler, écouter, regarder, aboyer, crier, coutume, ensemble, & plusieurs autres de cette espèce. La plupart des termes de guerre étaient francs ou allemands, marche, maréchal, halte, bivouac, reitre, lansquenet. Presque tout le reste est latin; & les mots latins furent tous abrégés selon l'usage & le génie des nations du Nord : ainsi de palatium palais, de lupus loup, d'Auguste Août, de Junius Juin, d'unctus oint, de purpura pourpre, de pretium prix, &c.... A peine restait-il quelques vestiges de la langue grecque qu'on avait si longtems parlée à Marseille.

On commença au douzième siècle à introduire dans la langue quelques termes grecs de la philosophie d'Aristote; & vers le seizième on exprima par des termes grecs toutes les parties du corps humain, leurs maladies, leurs remèdes : de là les mots de cardiaque, céphalique, podagre, apoplectique, asthmatique, iltaque, empième, & tant d'autres. Quoique la langue s'enrichît alors du grec, & que depuis Charles VIII elle tirât beaucoup de secours de l'italien déjà perfectionné, cependant elle n'avait pas pris encore une consistance régulière. François premier abolit l'ancien usage de plaider, de juger, de contracter en latin, usage qui attestait la barbarie d'une langue dont on n'osait se servir dans les actes publics, usage pernicieux aux citoyens dont le sort était réglé dans une langue qu'ils n'entendaient pas. On fut alors obligé de cultiver le français; mais la langue n'était ni noble, ni régulière. La syntaxe était abandonnée au caprice. Le génie de la conversation étant tourné à la plaisanterie, la langue devint très féconde en expressions burlesques & naïves, & très stérile en termes nobles & harmonieux : de là vient que dans les dictionnaires de rimes on trouve vingt termes convenables à la poésie comique, pour un d'un usage plus relevé; & c'est encore une raison pour laquelle Marot ne réussit jamais dans le style sérieux, & qu'Amiot ne put rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.

Le français acquit de la vigueur sous la plume de Montaigne; mais il n'eut point encore d'élévation & d'harmonie. Ronsard gâta la langue en transportant dans la poésie française les composés grecs dont se servaient les Philosophes & les Médecins. Malherbe répara un peu le tort de Ronsard. La langue devint plus noble & plus harmonieuse par l'établissement de l'Académie française, & acquit enfin dans le siècle de Louis XIV la perfection où elle pouvait être portée dans tous les genres.

Le génie de cette langue est la clarté & l'ordre, car chaque langue a son génie, & ce génie consiste dans la facilité que donne le langage de s'exprimer plus ou moins heureusement, d'employer ou de rejeter les tours familiers aux autres langues. Le français n'ayant point de déclinaisons, & étant toujours asservi aux articles, ne peut adopter les inversions grecques & latines; il oblige les mots à s'arranger dans l'ordre naturel des idées. On ne peut dire que d'une seule manière, Plancus a pris soin des affaires de césar; voilà le seul arrangement qu'on puisse donner à ces paroles. Exprimez cette phrase en latin, res Coesaris Plancus diligenter curavit; on peut arranger ces mots de cent vingt manières sans faire tort au sens, & sans gêner la langue. Les verbes auxiliaires qui allongent & qui énervent les phrases dans les langues modernes rendent encore la langue française peu propre pour le style lapidaire. Ses verbes auxiliaires, ses pronoms, ses articles, son manque de participes déclinables, & enfin sa marche uniforme, nuisent au grand enthousiasme de la Poésie : elle a moins de ressources en ce genre que l'italien & l'anglais; mais cette gêne & cet esclavage même la rendent plus propre à la tragédie & à la comédie, qu’aucune langue de l'Europe. L'ordre naturel dans lequel on est obligé d'exprimer ses pensées & de construire ses phrases répand dans cette langue une douceur & une facilité qui plaît à tous les peuples; & le génie de la nation se mêlant au génie de la langue a produit plus de livres agréablement écrits, qu'on n'en voit chez aucun autre peuple.

La liberté & la douceur de la société n'ayant été longtemps connues qu'en France, le langage en a reçu une délicatesse d'expression, & une finesse pleine de naturel qui ne se trouve guère ailleurs. On a quelquefois outré cette finesse; mais les gens de goût ont su toujours la réduire dans de justes bornes.

Plusieurs personnes ont cru que la langue française s'était appauvrie depuis le temps d'Amyot & de Montaigne : en effet on trouve dans ces auteurs plusieurs expressions qui ne sont plus recevables; mais ce sont pour la plupart des termes familiers auxquels on a substitué des équivalents. Elle s'est enrichie de quantité de termes nobles & énergiques, & sans parler ici de l'éloquence des choses, elle a acquis l'éloquence des paroles. C'est dans le siècle de Louis XIV, comme on l'a dit, que cette éloquence a eu son plus grand éclat, & que la langue a été fixée.

Quelques changements que le temps & le caprice lui préparent, les bons auteurs du dix-septième & du dix-huitième siècles serviront toujours de modèle. On ne devait pas attendre que le français dût se distinguer dans la Philosophie. Un gouvernement longtemps gothique étouffa toute lumière pendant près de douze cents ans; & des maitres d'erreurs payés pour abrutir la nature humaine épaissirent encore les ténèbres. Cependant aujourd'hui il y a plus de philosophie dans Paris que dans aucune ville de la terre, & peut - être que dans toutes les villes ensemble, excepté Londres. Cet esprit de raison pénètre même dans les provinces. Enfin le génie français est peut-être égal aujourd'hui à celui des Anglais en philosophie, peut-être supérieur à tous les autres peuples depuis 80 ans dans la Littérature, & le premier sans doute pour les douceurs de la société, & pour cette politesse si aisée, si naturelle, qu'on appelle improprement urbanité. 

 

08 mai 2011

La dernière des langues

 

Pour illustrer l'admirable ouvrage de Gilles Philippe, Le français, la dernière des langues, Histoire d'un procès littéraire (P.U.F., 2010), voici un article de Jaucourt, "langue française", extrait de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-72).   

 

Chevalier de Jaucourt (L’Encyclopédie, 1751-72)

« Dans notre prose ce sont les règles de la construction, & non pas les principes de l'harmonie qui décident de l'arrangement des mots : le génie timide de notre langue ose rarement entreprendre de rien faire contre les règles pour atteindre à des beautés où il arriverait, s'il était moins scrupuleux.

L'asservissement des articles auquel la langue française est soumise ne lui pas permet d'adopter les inversions et les transpositions latines qui sont d'un si grand avantage pour l'harmonie. Cependant, comme le remarque M. l'abbé du Bos, les phrases françaises auraient encore plus de besoin de l'inversion pour devenir harmonieuses que les phrases latines n'en avoient besoin ; une moitié des mots de notre langue est terminée par des voyelles; & de ces voyelles, l'e muet est la seule qui s'élide contre la voyelle qui peut commencer le mot suivant: on prononce donc bien sans peine, fille aimable ; mais les autres voyelles qui ne s'élident pas contre la voyelle qui commence le mot suivant, amènent des rencontres de sons désagréables dans la prononciation. Ces rencontres rompent sa continuité, et déconcertent son harmonie ; les expressions suivantes sont ce mauvais effet : l'amitié abandonnée, la fierté opulente, l'ennemi idolâtre, etc.

Nous sentons si bien que la collision du son de ces voyelles qui s'entrechoquent est désagréable dans la prononciation que nous faisons souvent de vains efforts pour l'éviter en prose et que les règles de notre poésie la défendent. Le latin au contraire évite aisément cette collision à l'aide de son inversion, au lieu que le français trouve rarement d'autre ressource que celle d'ôter le mot qui corrompt l'harmonie de sa phrase. Il est souvent obligé de sacrifier l'harmonie à l'énergie du sens, ou l'énergie du sens à l'harmonie; rien n'est plus difficile que de conserver au sens et à l'harmonie leurs droits respectifs, lorsqu'on écrit en français, tant on trouve d'opposition entre leurs intérêts, en composant dans cette langue.

Les Grecs abondent dans leur langue en terminaisons et en inflexions ; la nôtre se borne à tout abréger par ses articles et ses verbes auxiliaires. Qui ne voit que les Grecs avoient plus de génie et de fécondité que nous ?

On a prouvé au mot inscription que la langue française était moins propre au style lapidaire que les langues grecque et latine. J'ajoute qu'elle n'a point en partage l'harmonie imitative, et les exemples en sont rares dans les meilleurs auteurs ; ce n'est pas qu'elle n'ait différents tons pour les divers sentiments ; mais souvent elle ne peint que par des rapports éloignés, et presque toujours la force d'imitation lui manque. Que si en conservant sa clarté, son élégance et sa pureté, on parvenait à lui donner la vérité de l'imitation, elle réunirait sans contredit de très grandes beautés.

Dans les langues des Grecs et des Romains, chaque mot avait une harmonie réglée, et il pouvait s'y rencontrer une grande imitation des sons avec les objets qu'il fallait exprimer ; aussi, dans les bons ouvrages de l'antiquité, l'on trouve des descriptions pathétiques, pleines d'images, tandis que la langue française n'ayant pour toute cadence que la rime, c'est-à-dire la répétition des finales, n'a que peu de force de poésie et de vérité d'imitation. Puisqu'elle est dénuée de mots imitatifs, il n'est pas vrai qu'on puisse exprimer presque tout dans cette langue avec autant de justesse et de vivacité qu'on le conçoit.

Le français manque encore de mots composés, et par conséquent de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a pareillement aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette, tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table. Les seuls diminutifs qui nous restent peuvent être appelés des diminutifs de choses, et non de terminaisons : bleuâtre, jaunátre, rougeátre, sont de ce caractère, et marquent une qualité plus faible dans la chose dont on parle. Ajoutons qu'il y a un très grand nombre de choses essentielles que la langue française n'ose exprimer par une fausse délicatesse. Tandis qu'elle nomme sans s'avilir une chèvre, un mouton, une brebis, elle ne saurait sans se diffamer dans un style un peu noble, nommer un veau, une truie, un cochon.

(…)

Il est honteux qu'on n'ose aujourd'hui confondre le français proprement dit avec les termes des arts et des sciences, et qu'un homme de la cour se défende de connaître ce qui lui serait utile et honorable… On ne peut exprimer une découverte dans un art, dans une science, que par un nouveau mot bien trouvé. On ne peut être ému que par une action ; ainsi tout terme qui porterait avec soi une image serait toujours digne d'être applaudi ; de là quelles richesses ne tirerait-on pas des arts, s'ils étaient plus familier ? Avouons la vérité : la langue des Français polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Disons tout, notre langue n'a point une étendue fort considérable ; elle n'a point une noble hardiesse d'images, ni de pompeuses cadences, ni de ces grands mouvements qui pourraient rendre le merveilleux ; elle n'est point épique ; ses verbes auxiliaires, ses articles, sa marche uniforme, son manque d’inversions nuisent à l'enthousiasme de la poésie ; une certaine douceur, beaucoup d'ordre, d'élégance, de délicatesse et de termes naïfs, voilà ce qui la rend propre aux scènes dramatiques…

18 avril 2011

Déterritorialisation

 

 

Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.

La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.

De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».

C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.

 

 

 .

28 mars 2011

Hommage à Vercors

 

 

Vercors, Le silence de la mer, achevé d’écrire en octobre 1941

 

Werner von Ebrennac, l’officier allemand, s’adresse aux deux personnes qui sont contraintes de le loger, le narrateur et sa nièce.

« Je dois vous adresser des paroles graves… Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu (…), il faut l’oublier ». (…)

« J’ai vu ces hommes victorieux (comprendre : les nazis) (…) Je leur ai parlé (…) Ils ont ri de moi…

- Ils ont dit : « Vous n’avez pas compris que nous les bernons (comprendre : nous bernons les Français) ». Ils ont dit cela. Exactement. Wir prellen sie. Ils ont dit : « Vous ne supposez que nous allons sottement laisser la France se relever à notre frontière ? Non ? » Ils rirent très fort. Ils me frappaient joyeusement le dos en regardant ma figure : « Nous ne sommes pas des musiciens ! » (…) Alors j’ai parlé longtemps, avec beaucoup de véhémence (…) Ils ont dit : « La politique n’est pas un rêve de poète. Pourquoi supposez-vous que nous avons fait la guerre ? Pour leur vieux Maréchal ? » Ils ont encore ri : « Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasions de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons par nos sourires et nos ménagements. Nous en ferons une chienne rampante »

(…)

Ils m’ont blâmé, avec un peu de colère : « Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez (comprendre : combien vous aimez la France) ! Voilà le grand péril ! Mais nous guérirons l’Europe de cette peste (la peste : comprendre « la France »). ! Nous la purgerons de ce poison ! » Ils m’ont tout expliqué, oh ! ils ne m’ont rien laissé ignorer. Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques, manuels de dioptriques ou formulaires de cémentation… Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien ! »

Son regard passa par-dessus ma tête, volant et se cognant aux coins de la pièce comme un oiseau de nuit égaré. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, ceux où s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restèrent accrochés là et sa voix reprit, avec une violence gémissante :

« Rien, rien, personne ! » Et comme si nous n’avions pas compris encore, pas mesuré l’énormité de la menace : « Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! »

Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pénombre, comme une caresse désespérée.

« Ils éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »

Le silence tomba une fois de plus. Une fois de plus, mais, cette fois, combien plus obscur et tendu ! Certes, sous les silences d’antan, comme sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer, je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah ! rien qu’une affreuse oppression… 

 

 

A votre avis, qui ou quelles associations politiques ont réalisé ce programme à partir de 1970 ? Les nazis ou Bourdieu ? Les Editions de Minuit ? Les sciencieux du social ? Le PS ? Les gauchistes ? Les maoïstes ? Le PCF ? Le NPA ?       

     

 

 

Vercors, Désespoir est mort, écrit en 1942, publié « en guise de préface » à l’édition du Silence de la mer et autres récits, Albin Michel, 1951.

 

En juin 1940, Vercors a 39 ans. Il est officier « de réserve ». L’armistice ne lui pas laissé le temps de se battre.

« Nous traînions nos gros souliers oisifs dans l’unique rue de ce village brûlé de soleil (sans doute dans le Sud-est de la France, puisqu’on y lit Le petit Dauphinois), où l’on nous avait cantonnés après l’armistice ». Alors, « il désirait la mort » : « nous étions quelques-uns à la désirer. Nous ne parvenions à voir devant nous rien qu’un abîme fétide. Comment y vivre ? »

Pendant les repas pris au mess des officiers, les discussions sont animées.

« Notre pauvre vieux brigand de commandant, conseiller général du Gard (et radical bon teint, soutien fidèle du Maréchal), présidait ces joutes », auxquelles trois officiers, dont Vercors, refusent de participer, préférant se taire, par décence ou désespoir. « Ce mess était à l’image de ce pays, où seuls les lâches, les malins et les méchants allaient continuer de pérorer ; où les autres n’auraient, pour protester, que leur silence ».

 

 

 

19 mars 2011

Débats sur l'orthographe

 

 

Dans les media, les marronniers fleurissent chaque jour, et même à chaque heure de la journée. Le dernier à fleurir est l’orthographe. A la différence de la rentrée des classes, de l’achat des cadeaux de Noël, des bouchons du vendredi soir, des départs en vacances, des aliments naturels, etc. qui fleurissent tous les ans et parfois plusieurs fois par an, le marronnier de l’orthographe fleurit tous les quatre ou cinq ans. Cette année, le pépiniériste en est François de Closet et la nouvelle variété qu’il met sur le marché se nomme Zéro Faute. Ce n’est pas le fleurissement régulier de ce marronnier qui témoigne de l’effondrement de l’esprit public ou de l’intérêt général, mais la répétition des mêmes arguments éculés, des mêmes idées fausses, des mêmes prises de position de savants fous, du type : le français aurait une orthographe difficile, apprendre l’orthographe serait le nouveau chemin de croix imposé à des millions de messies en herbe, ne pas faire de « faute » serait une gageure, il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. De ce marronnier, on regarde la voie lactée par le petit bout de la lorgnette et, quand le sage montre l’univers, les pépiniéristes sont sidérés par le ciron.  

Il n’est pas de civilisation sans écriture ou, pour dire les choses avec des mots qui ne froissent pas nos amis Bororos, peuples sans écriture qui ne nous liront jamais, la civilisation a besoin de l’écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus belle et la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas l’opinion des pépiniéristes. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Prenons les cartes dressées au XVIIe siècle par Jean de Beins ou au XVIIIe siècle par Cassini. Elles sont émouvantes ; mais quelle connaissance du monde ont-elles transmises à ceux à qui elles étaient destinées ? Pas grand-chose. Des mamelons sont censés valoir pour les montagnes ; des traits de plume imprécis et d’épaisseur constante tiennent lieu indifféremment de torrents, de rivières, de fleuves ; les villes, quelque importance qu’elles aient, sont représentées par les mêmes murailles miniature d’où émerge un clocher. Il suffit de les comparer à des cartes actuelles de l’IGN, même à de simples cartes routières ou touristiques, pour constater que nous avons appris en quatre siècles à exprimer par l’écriture, en faisant varier les couleurs, la hauteur, le dessin, la graisse des caractères, suivant des conventions explicites, en créant des centaines de nouveaux signes, dont certains sont des pictogrammes, des dizaines de notions ou de concepts distincts et à transmettre des milliers d’informations qui auraient demandé de gros ouvrages si elles avaient été exprimées verbalement. Cette écriture est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. Dans l’écriture, l’écriture de la langue que l’on devrait nommer orthographie, et non pas orthographe, est un îlot et les quelques aberrations que l’on y constate depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, un minuscule récif, bénin et sans danger. La typographie et l’écriture de la langue n’ont pas d’autre objet que de faciliter la lecture rapide des œuvres littéraires, affiches, pages de couverture, index, sommaires, notes de service, textes de loi, etc. – de les lire silencieusement, des seuls yeux évidemment, la lecture à haute voix n’étant plus pratiquée, sauf dans l’institution scolaire ou dans les media ; et elles sont parfaitement adéquates à leur objet. Autrement dit, les grandes écritures, celles du chinois, de l’anglais, du français, outre leur aptitude à intégrer ce qu’il y a d’universel dans l’écriture (chiffres, signes et symboles mathématiques, chimiques, logiques, pictogrammes de cartes et de la signalisation, etc.), sont en mesure de donner une existence sensible à des constructions conceptuelles, qui ainsi sont lues, comprises, assimilées, etc.

L’écriture de la langue, quelle que soit la langue – anglais ou chinois, dont les orthographies sont encore plus difficiles que celles du français – n’est pas plus difficile que la numération, le calcul, la pensée, l’économie, l’histoire, la morale, la connaissance du monde, la politesse, les usages sociaux, etc. et elle ne soulève de difficultés que lors de l’apprentissage qui en est fait, à condition, bien entendu, que les fonctionnaires qui sont rémunérés pour cela s’en chargent effectivement – ce qui n’est plus le cas, sinon exceptionnellement. Si l’apprentissage n’est pas fait de façon systématique et régulière, à l’école primaire d’abord, puis au collège, l’écriture n’est pas maîtrisée. De simple, elle devient compliquée, aléatoire, sans ordre, arbitraire, byzantine. La solution exigée par (presque) tous, à savoir émonder, simplifier, couper, châtrer, enlever, supprimer tout ce qui gêne, est du même ordre que d’enlever au tennis le filet et même les lignes pour que les joueurs ne fassent plus de faute. L’orthographie du français est simple, à condition de s’entendre sur le sens de cet adjectif. Si simple est l’antonyme de compliqué, alors elle n’est pas simple. Et les bélîtres de citer les mêmes épiphénomènes, répétés par tout le monde : nénuphar (ou nénufar ?), l’accord du participe passé, le doublement de la consonne l ou de la consonne t dans quelques verbes singuliers, appeler et peler (appelle mais pèle). Si simple a pour sens « parfaitement adapté à son objet » ou « source d’intelligibilité », alors, oui, l’orthographie du français est simple, entre autres raisons de fond, pour les deux raisons que voici. Pour écrire le français, il a semblé naturel, il y a un peu plus de dix siècles, d’utiliser les signes de l’écriture latine, décision sans doute contestable pour ce qui est de l’efficacité linguistique, mais parfaitement fondée si on la rapporte à la nécessité de continuer une civilisation et d’assumer un vaste héritage. Or, ces signes sont au nombre de 23 (i et j, u et v n’ont été distingués qu’à la Renaissance, et w a été introduit à la fin du XVIIIe siècle), dont quatre servent à écrire des mots grecs (k, x, y, z), deux sont redondants (c et q) et un (h) a un référent aléatoire. Il y a donc 17 signes disponibles pour représenter 36 ou 37 sons (ou phonèmes ou unités phoniques). Comme l’apprend l’histoire de l’humanité, la difficulté est source d’invention ou, comme l’écrit La Fontaine : « Nécessité, l’ingénieuse, / Leur fournit une invention » (Fables, Livre X, Discours à Mme de la Sablière). Les Français ont appris au cours des siècles à se forger une écriture qui soit facile à lire et adaptée (objectivement, c’est une réussite) à la lecture rapide, même si elle n’est pas très fidèle aux sons ou à l’oral. S’il y avait eu 36 signes pour 36 unités à représenter, on aurait écrit comme on parle certes, mais personne n’écrit comme il parle, et l’écrit aurait été un miroir, plus ou moins fidèle, de la parole, ce qu’il n’est plus depuis sept ou huit siècles et ce qu’il n’a aucun intérêt à être, sauf à vouloir entraver la lecture silencieuse et visuelle, beaucoup plus rapide et plus efficace pour ce qui est de la saisie du sens que la lecture à haute voix. Essayez de lire les textes transcrits en alphabet phonétique international ; vous achoppez sur presque tous les « mots », même si cet alphabet vous est familier. La simplification, c’est la négation de dix siècles d’ingéniosité, d’inventions, d’efforts. La seule justification de ces « réformes » est de permettre aux jeunes générations de sommeiller sur le mol oreiller de la paresse – objectifs dignes d’un philosophe sceptique et épicurien certes, mais indignes d’une nation, dont la raison d’être est de persister dans son être, à moins que cette raison d’être n’ait été elle aussi abolie.

            L’écriture du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les écritures des langues, seule l’écriture du français fait l’objet de philippiques indignées – jamais celle de l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni celle de l’anglais, ni celle du chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de l’Education nationale étaient les enfants des Lumières – du moins, ils se présentaient ainsi. Jadis, ils étaient convaincus que l’écriture est source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans l’ignorance, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire, de la nation, de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.

 

 

13 février 2011

Lumière des livres 36

 

Christophe Donner, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007 et Jacobo Machover, La face cachée du Che, Buchet/Chastel, 2007.

 

 

 

On ne fera jamais assez l’éloge des transfuges, tels Soljenitsyne, Kravchenko, Rossi. Ils ont coupé les ponts ou brûlé les vaisseaux. Rien ne les retient, ni scrupule, ni solidarité ancienne, ni peur. Ils disent sans fard ce qu’est le camp dont ils sont issus. L’essentiel, c’est la vérité. Christophe Donner n’aime guère la fiction, les histoires forgées, l’invention romanesque, auxquelles il préfère l’autobiographie ou la vérité des faits, comme l’atteste l’essai qu’il a intitulé Contre l’imagination (1998, Fayard). Lui même, et le narrateur de son roman, Henri, sont issus d’une famille communiste, incroyante, jacobine, thuriféraire de toutes les révolutions. Page 21, à propos d’un livre pour enfants, auquel il donné comme titre Je suis le chef de la Révolution (L’Ecole des loisirs, 1998), il résume ainsi sa jeunesse qui est aussi celle de son personnage : « Henri avait adoré la Révolution, comme d’autres la conquête spatiale ou le football. Jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il n’avait ambitionné qu’une chose, devenir le chef de la révolution, la conduire jusqu’au sommet sur les sentiers escarpés du marxisme, du léninisme, du bolchevisme dont il connaissait finalement l’essentiel : les chansons ». Jacobo Machover est un intellectuel cubain qui s’est réfugié en France en 1964 et qui, de 1959 au moment où il a fui le paradis castriste, a été un admirateur zélé de Guevara et de Castro. Devenu essayiste français, il n’écrit plus que pour rétablir la vérité sur Cuba, Castro, Guevara.  

Un roi sans lendemain est un roman, La face cachée du Che un essai, qui tient parfois de la lourde et indigeste littérature grise que l’Université produit à la chaîne ; pourtant, toutes dissemblables que soient ces deux œuvres, elles traitent du même sujet, le martyre, mais de façon inverse ; le faux martyre tapageur de Guevara, le vrai martyre de Louis XVII. Le sujet du roman de Donner est Louis XVII, l’enfant martyr, dont personne ne parle ; l’essai de Machover porte sur la légende bruyante et envahissante de Guevara, le prétendu saint sur lequel ses thuriféraires écrivent d’interminables hagiographies, sous le prétexte que ces énormes mensonges se vendent comme des petits pains. Tout ce qui est opium du peuple, des peuples en l’occurrence, trouve preneur chez les marchands. Ces deux destins, si dissemblables en apparence, sont le produit d’une même idéologie. Le mythe de Guevara a été en partie une invention des intellectuels français, dont Sartre et Beauvoir ; Louis XVII, un grand tabou imposé par ces mêmes intellectuels.

Machover récure un mythe. Au bout de deux cents pages, le mythe n’est plus que l’icône marchandisée d’un psychopathe dissimulateur et assoiffé de sang, d’un aventurier avide de tourisme se faisant passer pour médecin, qui a surtout prouvé, sans la jungle, ses talents d’arracheur de dents, d’un comédien jouant sans cesse le sacrifice, qu’il impose aux gogos qu’il abuse. Les convictions incertaines et fragiles de Guevara adolescent ont trouvé de la consistance, à partir du moment où il les a trempées dans l’eau glacée du stalinisme borné et stupide. De cette icône de foire, il n’y a rien à dire de plus : ce serait lui faire trop d’honneur. Chez Donner, le travail de nettoyage historique est plus subtil, plus profond et plus ambitieux. Henri, écrivain ayant connu quelque succès, est recruté par une fille de famille pour écrire le scénario d’un film sur Louis XVII, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il met en dialogue les contacts qu’il a eus avec la cinéaste et les acteurs pressentis, il résume la documentation qu’il a rassemblée, il campe les personnages du drame : Louis XVI, Marie Antoinette, Hébert l’auteur du Père Duchesne, Louis XVII, Robespierre, la cour. Quand Henri comprend que le film ne se fera jamais, il transforme l’esquisse de scénario en roman et signe un contrat avec son éditeur.

Donner a le courage ou, comme on voudra, l’inconscience des prosélytes, car, au-delà du récit d’un martyre, il instruit le procès des historiens français, à qui il reproche d’avoir injustement noirci l’Ancien Régime pour justifier la Révolution et d’avoir caché des crimes épouvantables pour ne pas ébrécher la sainte relique de la Révolution : « Les historiens (…) n’étudient pas l’Ancien Régime : ils cherchent des indices pour prouver combien la vie était dure et révoltante sous l’Ancien Régime. Et qui dit révoltante dit révolution. La Révolution française est donc arrivée parce que les gens étaient trop pauvres, parce qu’il y avait trop d’injustice, trop d’inégalités (…) Quand on voit le tableau de Vigée-Lebrun représentant Marie-Antoinette avec ses coiffures de cinquante centimètres de haut, toute cette richesse, cette profusion de couleurs comparée à ces gravures, en noir et blanc, représentant le laborieux labourage, le pénible pâturage de nos paysans pas heureux, c’est comme ça qu’on nous montre les choses, à l’école : le noir et blanc contre la couleur, l’arrogance aristocratique face à l’humilité paysanne ». Il examine la thèse des inégalités pour la récuser, en choisissant l’exemple des dentellières : « (la dentelle d’Alençon), c’est le contraire de l’esclavage ou de l’exploitation de l’homme par l’homme… La dentelle, c’est de l’histoire tangible. Elle raconte la douceur de l’espèce humaine, la passion des filles de la campagne pour les robes de dames de la ville, de la cour. La dentelle, c’est la fierté tissée par des petites mains, c’est l’émerveillement des yeux qu’elles s’arrachent pour fabriquer ces merveilles. Il a fallu que je tombe sur Louis XVII pour comprendre : quand tu regardes de la dentelle, tu vois le tissu social de la France, le fil qui relie, religieusement, la paysanne d’Alençon à la reine de Versailles ». Ou encore, il montre que la mobilité sociale avait une réalité forte sous l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution (…). En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime ».

            Le libre examen porte sur la révolution. Donner écarte les interprétations qui en sont données, et en avance deux. La première est proche des thèses de René Girard. « La Révolution n’a pas d’origines, dit-il. Du moins, il ne faut pas les chercher dans la misère de la paysannerie française. La Révolution, c’est de la violence, et la violence n’a pas d’origine, elle est là de tout temps, rien ne la fabrique, et elle ne produit rien ». Bréhaigne, elle n’a rien apporté : « en courant après son horizon radieux, la Révolution a détruit toutes possibilités de progrès pour des décennies à venir. Le discours sur la liberté est devenu la première industrie et la dernière richesse nationale. Au sommet de ce miracle culturel, une nouvelle élite s’instaure, composée de chefs de sections, de députés et de journalistes qui, à tour de rôle, font et racontent une Révolution qui est la trame de leur ascension sociale. Pour certains, les plus ambitieux, la légende de leur accession au pouvoir s’écrit dans les journaux. Parmi ceux-là, Hébert est encore le plus secret ». Ou encore : « cette révolution (…) est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant. D’ailleurs tout se calme, après sa mort. La France rétamée n’a plus de force que pour des révoltes sporadiques, désespérées, les hordes ont remplacé les armées et les derniers chefs rescapés de la guillotine se suicident au fond des bois. Bonaparte peut traverser les ruines, les guerres qu’il engage sont des tentatives de reconstruction, c’est très primitif : il bâtit ses armées avec le dernier matériau encore disponible : les hommes ».

Dans la seconde interprétation, la mort de Louis XVII est un crime d’écrivain, conçu et voulu par Hébert, l’auteur du Père Duchesne, qui, dans son journal, pendant trois ans, a poursuivi la famille royale de sa vindicte haineuse, la rendant responsable des malheurs du peuple, et qui a fait d’un enfant innocent le bouc émissaire dont le sacrifice nécessaire devait rendre à la France sa pureté originelle. « En ne regardant pas l’enfant du Temple, les historiens sérieux n’ont pas vu Hébert… Car s’ils ouvraient les yeux, ils découvriraient quelque chose d’intenable : le meurtre de l’enfant est commis par un écrivain. Quelqu’un comme eux, en somme ». Ce sont les écrivains qui ont voulu ces meurtres ; ce sont eux qui ont imposé le pouvoir des idées ou la tyrannie de l’idée ; la Révolution a été une véritable idéocratie. Les écrivains du XIXe siècle ont cherché à effacer le sacrifice originel qui est la source de leur triomphe : « si Victor Hugo invente Gavroche et Cosette, c’est pour donner une réplique républicaine à Louis XVII. Les deux enfants emblématiques du XIXe siècle français ne sont que les réponds républicains au martyre royal. La cruauté du couple Thénardier réplique à celle du couple Simon. Les Thénardier sont des Simon de droite. Mission accomplie : un siècle après la parution des Misérables, tous les petits Français rêvent de mourir sur les barricades de Paris et ignorent tout de Louis XVII. Les Misérables, pour la République, c’est la gomme qui sert à effacer le meurtre de l’enfant royal. En même temps, ce roman restaure le prestige de la littérature française. Car ce qu’il y a d’intolérable dans le régicide révolutionnaire, c’est l’arme utilisée : les mots. Un écrivain assassin, c’est quelque chose d’impensable pour les progressistes. Ironique destin de ce livre qui érige deux personnages imaginaires, Cosette et Gavroche, en figures historiques réelles, tandis que Louis XVII, pourtant bien réel, lui, est pratiquement rayé des manuels. Comme s’il était impossible d’envisager l’atrocité du sort réservé à l'enfant, Louis XVII ne sera jamais considéré comme une figure historique majeure, et encore moins comme un sacrifice fondateur ».

 

Les années, de 1789 à 1815, ont été une catastrophe pour le prestige de la France en Europe : « L’enfermement de la famille royale hante les esprits, il marque la France, affecte son prestige. Les historiens n’ont pas pris la mesure du dégoût qu’on éprouve maintenant envers les Français ». La question que l’on peut poser est la suivante : comment la France peut-elle ou a-t-elle pu survivre à ces crimes ? Certes, il y a les mensonges, les secrets, l’occultation, la dissimulation, la fuite en avant dans l’aventure militaire : près de vingt constitutions en deux siècles, quatre républiques qui sombrent dans le crime ou dans le déshonneur, une cinquième à l’agonie. La mort d’un enfant âgé de dix ans « est un crime d’Etat commis avec l’assentiment, pour ne pas dire la complicité du peuple français. L’histoire de Louis XVII est celle d’un crime sacrificiel, et les crimes sacrificiels font toujours l’objet de légendes (…) Depuis Œdipe, en passant par Jésus, c’est toujours le même mécanisme de dissimulation du crime par la légende ». La seule réponse possible à ce crime est l’expiation, ce à quoi se résout Henri. « Les manuels d'histoire sont-ils incapables de rendre compte du chagrin dont souffre la France depuis la Révolution ? C'est pourtant à travers le culte de cette victime que les Français pourraient communier, au-delà des classes, des confessions et des genres littéraires ». Henri, en tout cas, expie. Il se marie dans la « chapelle expiatoire », érigée au XIXe siècle à l’endroit où la Révolution a commis ses crimes abominables et le roman s’achève sur le signe de croix que lui qui n’a pas été baptisé esquisse lorsqu’il s’arrête devant le bocal contenant le cœur de Louis XVII, qui, en 2004, a été inhumé dans la crypte des rois de la cathédrale de Saint Denis.

 

La seule réserve que l’on peut exprimer sur ce roman, qui se lit d’un trait, est la langue dans laquelle il est écrit. Son auteur et son personnage font partie de la branchouille : cinéma, media, littérature pour enfants, littérature à succès. Ils ont un style « moderne » de journaliste branché. Certes, de nombreux passages sont des dialogues ou des exposés oraux ; et, comme on sait, la langue de l’oral est moins surveillée que celle de l’écrit. Citons quelques exemples de langue relâchée : « il se sentait malin avec cette idée » ; « il était surpris de la voir » (pour étonné) ; « dépenser l’argent à tombeau ouvert » ; « le titre de « noble dame » qui fait plus de bien qu’un coup de pied au cul » ; « un projet qui allait foirer » ; « nous sommes encore sous le joug du mensonge que les historiens se sont refilé, de génération en génération » ; « j’aime ce mot, expiatoire ; il est vache, presque organique » (un mot vache ?) ; « la dette de l’Etat continue de grossir sans que personne n’y puisse rien faire » (après sans que, le verbe ne se met pas à la forme négative) ; « on se rend compte que personne ici n’est compétent » (ici réfère dans ce passage au roman) ; « Louis XVI a trouvé un livre de géographie à enseigner à son fils » (il n’enseigne pas un livre, mais la géographie). C’est un crève-cœur que la langue de la branchouillardise rabaisse cette admirable et émouvante analyse du martyre d’un roi sans lendemain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 février 2011

Heidegger, penseur français ?

 

A propos de Dominique Janicaud, Heidegger en France, 2 vol., « récit » et « entretiens », Albin Michel, 2001. 

 

Voilà un ouvrage savant. L’auteur a lu tout ce qui est consacré à Heidegger de 1930 à aujourd’hui, tous les écrits de ce philosophe, toutes les traductions qui en ont été faites, pour établir l’histoire de la réception de Heidegger en France. De cet ouvrage, on était en droit d’attendre le pire. On a le meilleur. Pour notre bonheur, Janicaud n’écrit pas comme Heidegger. L’Allemand est obscur, le Français, clair et limpide, met la pensée de Heidegger à la portée des lecteurs non spécialistes.   

La France est le théâtre d’un étrange événement. Dès 1930, Heidegger est devenu un philosophe français. Les Français l’ont annexé et se réfèrent avec admiration à son oeuvre, alors que les Allemands l’ignorent ou essaient de l’oublier, à la fois à cause de son obscurité et des engagements de son auteur, membre du Parti Socialiste National des Travailleurs Allemands de 1933 à 1945 et qui, en 1945, a perdu sa chaire, quand l’Université allemande a été dénazifiée. De ce fait, des intellectuels ressortissants d’un des pays vainqueurs de la guerre de 1939-45 se prosternent devant une pensée ambiguë, inquiétante, confuse (laquelle ne manque pas de fulgurances, en particulier quand Heidegger critique le délire technicien), mais une pensée totalitaire, au sens où, comme celle de Hegel et de Marx, elle prétend refonder toute la philosophie, et venue d’un pays qui a envahi et occupé la France à trois reprises, de 1870 à 1945, pour y causer des destructions majeures. Cette pensée est située à l’opposé exact de tous les principes et valeurs que la France incarne, défend, propage depuis des siècles : la clarté de l’expression, la confiance dans l’homme, la volonté d’assumer le processus de civilisation, la défense du droit, etc. Or, ce ne sont pas des intellectuels de droite négateurs, rescapés de la collaboration ou antisémites, confits dans le ressentiment, qui béent d’admiration devant Heidegger, mais des intellectuels prétendument progressistes, vigilants, sourcilleux, prêts à pétitionner contre tout projet de loi, opinion, discours, etc. que, des hauteurs éthérées où ils trônent, ils jugeraient répressifs, attentatoires au droit, etc. De la même manière, ces mêmes intellectuels vénèrent, à un degré moindre certes, Nietzsche, un Nietzsche gauchi ou gauchiste, dit « de gauche » certes, mais qui fut le théoricien du « surhomme », de l’énergie qui prime sur tout, de la volonté de puissance, de l’homme qui prend la place de Dieu et qui s’autorise des actes que Dieu n’aurait sans doute jamais osé accomplir.

Ce que révèlent cette très étrange réception et la béatitude nigaude avec laquelle elle s’est manifestée et se manifeste toujours, en particulier dans les traductions hilarantes qui ont été faites des œuvres de Heidegger, traductions si obscures qu’il faudrait les retraduire en français, c’est la nature véritable de notre « intelligentsia ». Elle se proclame « éclairée », elle se prétend « progressiste », elle se dit mue par la seule « justice » ou par le « droit », elle déclare qu’elle prend le parti des opprimés. En réalité, elle est surtout hantée par la négation, fascinée par le nihilisme, minée par la haine de soi, obsédée par le néant. Voilà pourquoi elle a trouvé en Heidegger un maître et a fait de cet Allemand si profondément allemand un docteur ès baumes de l’âme. 

08 février 2011

Transparence

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ». L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il a été composé en latin du Moyen Age de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : « état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance », et un emploi figuré : « la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau ». 

            L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est non seulement la « qualité de ce qui est transparent » (exemples : la transparence de l’eau, du verre), c’est aussi un emploi figuré de l’adjectif : « les hommes étaient transparents à ses yeux » et surtout « ce qui doit inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers ». Ces deux exemples annoncent les emplois modernes du nom et de l’adjectif.

            Au XXe siècle, le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste le  Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne. Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la « propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière » et par analogie, le « caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme », mais aussi la « luminosité, la clarté de l’atmosphère » et le sens technique en peinture (« couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n'est pas la technique, c'est la morale : ce sont les emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs  les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Leur « terreur », comme l’écrit ci-dessus Féraud à propos des Anglais, « est de voir leur administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Ils ne se laissent pas abuser par les mots d’ordre qu’ils lancent à l’encontre des élus et se gardent prudemment d’appliquer à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres, exigeant que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence ressemble à l’ample manteau de Dom Juan qui couvre tous les vices.

 

04 janvier 2011

Mythe

 

 

Le mot grec muthos (« discours, fiction ») a été emprunté sous la forme mythos en latin, langue dans laquelle il signifie « fable ». C’est donc un mot très ancien qui s’enracine profondément dans l’Antiquité. Pourtant, en français, il est relativement récent et même « moderne », de la première modernité « postchrétienne », n’étant attesté qu’à compter de 1803, où il remplace peu à peu, pour désigner les récits des religions païennes, le nom fable, lequel a pour sens « chose feinte et inventée pour instruire et pour divertir » et « se prend aussi dans un sens collectif pour signifier toutes les fables de l’Antiquité païenne » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835). Pour les chrétiens, pendant près de deux millénaires, ces récits étaient des fables destinées au divertissement ou à la littérature, mais contraires à l’enseignement de la vérité.

C’est Barré, dans le Complément du DAF de 1842, qui dévoile la signification de cette substitution : « (mythe) s’entend surtout d’un fait, d’une tradition, qui, au premier coup d’œil, ne renferme que des particularités plus ou moins fabuleuses, mais qui, examinée de plus près, laisse voir, sous l’enveloppe de l’allégorie, une grande généralité historique, physique ou philosophique », comme dans les mythes d’Oedipe, des Atrides, de la Tunique de Nessus, de la Caverne, de Prométhée, de Sisyphe, etc. Autrement dit, le mythe, à la différence de la fable, qui n’est que mensonges, est source de vérité ou contient des vérités, qui sont sinon éternelles, du moins inusables et, sans doute, plus fortes que les vérités du christianisme. Barré ajoute, après avoir illustré ce sens de l’exemple la conquête de la Toison d’or est un mythe, que « l’on a beaucoup abusé depuis quelque temps de cette expression et du genre d’interprétation qu’elle exprime », révélant ainsi que dans l’ère postchrétienne qui commence à la fin du XVIIIe siècle et continue jusqu’à ce jour, du moins dans les pays d’Europe, les Européens cherchent des vérités dans ces récits fabuleux que le christianisme, qui peu à peu s’effondre, tenait et tient toujours pour des mensonges.

L’explication de Barré a beau être lumineuse, les autres lexicographes ne la reprennent pas ou, s’ils la reprennent, c’est sur un mode mineur ou atténué, qui consiste à faire coexister le vieux sens de fable (« trait, particularité de la fable, de l’histoire héroïque ou des temps fabuleux ; c’est un mythe commun à toutes les religions de l’Orient ; plusieurs des mythes de l’ancien paganisme se retrouvent dans la religion des Indous », Dictionnaire de l’Académie française, 1835, 1879 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; Pierre Larousse, Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle) avec le sens « moderne » et postchrétien : « particulièrement, récit relatif à des temps ou à des faits que l’histoire n’éclaire pas, et contenant soit un fait réel transformé en notion religieuse, soit l’invention d’un fait à l’aide d’une idée » (Littré, DLF) ou « Tradition qui, sous la figure de l’allégorie, laisse voir une grande généralité historique, physique ou philosophique », selon Pierre Larousse (GDU XIXe siècle), qui cite cet exemple « l’histoire de Prométhée est un mythe », ce que, n’étant plus une fable, elle est devenue, parce que ce récit du héros condamné par les dieux à un sort épouvantable pour avoir enseigné aux hommes l’art du feu, a alimenté toutes les idéologies progressistes des XIXe et XXe siècles. Quant aux lexicographes du XXe siècle, ils tentent de mêler en une seule et même définition les deux sens, « tissu de mensonges » et « fondement d’une vérité », de mythe ; les académiciens en 1932-35 et dans l’édition actuelle du DAF (« récit fabuleux contenant en général un sens allégorique », mélange de fable et de vérité) et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « récit relatant des faits imaginaires non consignés par l’histoire, transmis par la tradition et mettant en scène des êtres représentant symboliquement des forces physiques, des généralités d’ordre philosophique, métaphysique ou social »).

Le succès de mythe s’accroît au fur et à mesure que l’on avance dans l’ère postchrétienne et ce terme, qui, jusqu’à la fin du XIXe siècle, se limitait aux vérités philosophiques ou morales contenues dans les fables de l’Antiquité, conquiert ou colonise cette grande religion immanente sociale et humanitaire, laquelle s’est substituée à la transcendance judéo-chrétienne. Mythe s’applique à (quasiment) toute réalité sociale et politique, à « des faits ou (…) des personnages ayant une réalité historique, mais transformés par la légende » (TLF, mythe napoléonien, de Don Juan, de Pétain), à une « représentation traditionnelle, idéalisée et parfois fausse, concernant un fait, un homme, une idée, et à laquelle des individus isolés ou des groupes conforment leur manière de penser, leur comportement » (mythe du chef, du héros, de l'argent, du confort, de la minceur, de la vitesse, de la galanterie française, de la grève générale), à une « construction de l’esprit, fruit de l’imagination, n’ayant aucun lien avec la réalité, mais qui donne confiance et incite à l’action » (« l’économie sans rareté et (...) la société sans contrainte, mythes qui exaltent la pensée et l’action de l’Occident ») et même à « une aspiration fondamentale de l’homme » ou à « un besoin métaphysique » (mythe du progrès, de la puissance). La « modernité » produit plus de mythes et des mythes de tout type et de toute espèce que n’en produisait l’Antiquité gréco-romaine et des mythes dans lesquels elle se mire comme Narcisse à la surface d’une eau pure.

Revenons à la substitution de mythe à fable. Celle-ci  fait mieux comprendre l’audace de René Girard et le double renversement qu’il opère dans le rapport entre le mythe et la fable et entre le christianisme et les mythologies. Il prend au sérieux les mythes archaïques, en particulier celui du Bouc émissaire, qui est non seulement dans la Bible mais dans tous les mythes, de quelque continent qu’ils viennent, mythes que les chrétiens tiennent ou tenaient pour des fables mensongères dépourvues d’enseignement et seulement propres au divertissement ; et surtout il étudie le christianisme comme un grand mythe chargé de significations éternelles et universelles (cf. entre autres Je vois Satan tomber comme l’éclair, 1999 ; La voix méconnue du réel. Une théorie des mythes archaïques et modernes, Grasset, 2002 ; Les origines de la culture, Desclée de Brouwer, 2004), celui de l’homme qui s’offre lui-même comme bouc émissaire pour arrêter le cycle infernal des rivalités mimétiques.

 

 

 

 

 

 

 

30 décembre 2010

Ne vous indignez jamais, laissez cela aux vertuistes, genre Hessel ou BHL

 

Ou de l'indignation et des indignés

 

            En latin comme en français, dès le XIIe siècle, ce mot (indignatio en latin) a le même sens, lequel n’a guère changé en huit siècles, comme en témoignent les articles du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition en 1694 (« colère que donne une chose injuste et indigne ») à la sixième en 1835 (« sentiment de colère et de mépris, qu’excite un outrage, une injustice criante, une action honteuse, etc. ») et à la neuvième (en cours de publication depuis 1994 : « sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris, qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse, un spectacle ou un propos révoltant ») ; du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « l’ indignation est une colère que donne une chose indigne, injuste, contraire à la raison, à la vertu ») ; du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « sentiment de colère et de mépris qu’excite une personne ou une chose indigne ») ; du Trésor de la langue française (1971-94 : « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme »), dans lequel apparaît une nouvelle notion, « dignité de l’homme », aussi vague qu’indigne ou indignité mais chargée de plus de moraline bonne nuit les petits suintant le progressisme progressiste.

C’est dans les anciens dictionnaires qu’est dévoilée la véritable nature de l’indignation. Qu’est-ce qu’une chose ou une personne indigne, sinon la chose ou la personne que l’indigné juge indigne, c’est-à-dire différente de lui ou de sa caste ou de sa classe sociale ou de sa race ? Pour qu’il y ait de l’indignation, il faut d’abord que soit distinguée une chose ou une personne, qu’elle soit isolée d’un ensemble, parce qu’elle est contraire ou hostile à tout ce que croit l’indigné ; ensuite celui-ci peut dénier à ce qu’il a étiqueté comme indigne le droit d’être ou d’exister ou de continuer à vivre ; en bref, le moteur de l’indignation ou ce qui en est le préalable, c’est, comme disent les consciencieux du social, gros ou petits, la stigmatisation. Le barrage ayant cédé, les flots d’indignation peuvent alors s’écouler.

Ce que fait l’indigné, c’est un départ entre le Mal (la chose ou la personne qu’il étiquette comme indigne) et le Bien, c’est-à-dire lui-même, ses valeurs ou ce qu’il croit être des valeurs, son clan, sa caste, sa race. L’indigné par excellence, c’est Savonarole, Khomeiny, Goebbels, Trotski, Lénine, Souslov, Mao, Pol Pot, Buffet, Besancenot, Royal… Il définit le Bien, il est le Bien, il commande l’armée du Bien. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) dit explicitement que l’indignation est l’affaire des « gens de bien », mot qu’il écrit sans majuscule à l’initiale : « colère qu’ont les gens de bien contre l’injustice et les méchantes actions ». Mais de tous les anciens lexicographes, le plus lucide est Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « déplaisir qu’on ressent lorsqu’il arrive du bonheur à celui qui ne le mérite point ». Autrement dit, la source de l’indignation, c’est l’envie, le désir non satisfait, la jalousie ; en bref, les pires des sentiments humains.

Les spécialistes de rhétorique, qui connaissent les ressorts cachés du cœur humain, comme on disait au XVIIe siècle, et qui étaient spécialistes de la « posture », du masque, des vices cachés, de l’hypocrisie, etc. l’ont compris, qui ont isolé une « figure » du « discours », qu’ils nomment indignation et qu’ils définissent ainsi : « figure de rhétorique, par laquelle un orateur invective et s’écrie contre quelque action ou quelque personne indigne » (Furetière, op. cit.) et surtout : « les rhétoriciens appellent indignation une figure de rhétorique par laquelle l’orateur témoigne la colère qu’il a de quelque chose, exagère l’indignité de quelque chose » (Académie française, 1694), comme un cabotin de théâtre de boulevard, ajouterai-je.

 

 

 

27 décembre 2010

La célébration de la mort

 

 

Récemment, le dénommé Negri, prénommé Toni comme un vulgaire mafieux, ancien maître à "penser" des Brigades rouges italiennes et "réfugié" en France, a lancé un appel aux Barbares, qu'il a exhortés à détruire la civilisation dont la France est le coeur.

Au début de l'année 2002, était organisée, à Beaubourg, sous l'égide du Ministre de la Culture du gouvernement Jospin, une exposition à la gloire de la revue La Révolution surréaliste. ALJ a lu les douze numéros de cette revue, ainsi que ceux de la revue qui l'a continuée : Le Suréalisme au service de la Révolution. 

 

 

L’état de la culture, l’idée que l’on s’en fait, le rôle que l’on entend y faire jouer dans l’Etat, la France elle-même, puisque, d’une certaine façon, la France est une culture, se jugent moins à ce qui y est créé qu’à ce qui y est commémoré. Création et commémoration ne se situent pas sur le même plan. La création relève de la seule responsabilité des individus, pas de l’Etat ni des institutions de la France. Commémorer est de la responsabilité des institutions publiques. Les commémorations, hommages, éloges, expositions nationales, etc. sont décidés par des élus et mis en oeuvre par des fonctionnaires. Chaque année, on pourrait rendre hommage à des dizaines de milliers d’écrivains, de peintres, de penseurs, tant le patrimoine de la France est riche, foisonnant et encore vivant (du moins, nous l’espérons). Il en va des commémorations comme des béatifications ou des canonisations. Des choix sont faits, qui enfoncent des milliers d’écrivains dans un quasi oubli définitif. Seuls quelques bienheureux échappent à la mort. De ce fait, il n’y a pas de commémoration neutre, innocente, blanche : tout choix suppose une prise de position, engage une responsabilité, révèle une vision du monde, implique une certaine idée de la France.

L’idée que nos élites se font de la France est effrayante, surtout si l’on se fonde sur ce qu’elles décident de commémorer. Ainsi, le Centre Pompidou organise une exposition à la gloire de la « Révolution surréaliste ». Les media applaudissent frénétiquement. Télérama y consacre un numéro spécial, tout ça sans examen ni retenue, sur le seul mode du dithyrambe aveugle.

Puisque l’esprit d’examen a déserté les media et que l’esprit critique est devenu le zombie des séances spirites, lisons ce qui est écrit dans La Révolution surréaliste, revue littéraire, dont 12 numéros ont été publiés de 1924 (le n° 1 en décembre 1924) à 1929 (le n° 12 en décembre 1929) et qui s’est transformée dans les années 1930 en Le Surréalisme au service de la révolution (comprendre « au service de la révolution  communiste »). Les n° 1 et 2 ont pour directeurs Pierre Naville et Benjamin Péret. A partir du n° 3, c’est André Breton qui dirige la revue. Elle contient des récits anodins de rêves (dont on se demande en quoi ils sont « révolutionnaires »), des « textes surréalistes » absurdes, sans queue ni tête, des photos floues et mal cadrées, des dessins qui tiennent plus du gribouillis que du dessin, des apologies de la voyance et de toute superstition, dont les « succubes », des faits divers racontant des suicides ou des tentatives de suicide, des « poèmes » dont beaucoup font pouffer de rire les poètes, des « chroniques », dont certaines sont de simples appels au meurtre, des aphorismes dérisoires, du type « l’espace ne conspire plus » ou « la pourpre est à l’aube de l’homme ». Si la Révolution surréaliste n’avait publié que ces textes sans pensée ni style, dignes de rosières, de chaisières ou de grenouilles de bénitier, elle n’aurait pas plus d’importance que le bulletin aléatoire d’un diocèse de France dans les années 1860.

Pourquoi donc des « élus du peuple français » et des fonctionnaires au service de l’Etat ont-ils décidé de rendre hommage à cette revue ? Outre ces textes benêts, la Révolution surréaliste contient des écrits que Naville, Péret, Breton, etc. tenaient pour des « brûlots », parce que les auteurs appellent au meurtre massif de populations innocentes, qu’ils diffusent dans chaque ligne la haine de soi et la détestation universelle du genre humain, qu’ils souhaitent ouvertement la disparition de la France et de « l’Occident », qu’ils incitent à la guerre civile et à la terreur, qu’ils préfèrent la barbarie à la civilisation. Aujourd’hui non seulement les cendres de ces brûlots sont froides, mais encore réfrigérantes, glaciales, glaçantes. Seuls des gauchistes convaincus de l’inutilité de la France peuvent songer à rendre hommage à ce qui a été écrit entre 1924 et 1929 et dont, si nous étions des Allemands convaincus de la supériorité de la démocratie sur la tyrannie, nous aurions éternellement honte.

La couverture du n° 2 illustre cela. On voit, planté dans un champ, un épouvantail fait de deux bâtons croisés, un manteau en loques enfilé sur la croix, un vieux chapeau fiché au sommet. Le titre en est « Art français début du XXe siècle ». La couverture du n° 6 a pour titre « La France ». Sur un fond noir, elle représente des draps blancs sous lesquels se cachent ou évoluent des fantômes. C’est une façon de dire que notre pays n’a plus d’existence. Une enquête intitulée « le suicide est-il une solution ? » diffuse une « morale » de désespérés. On se réjouit du suicide des humbles, des anonymes, mais on se garde, bien entendu, de passer à l’acte. Le suicide n’est bon que pour les autres. Dans les prises de position du type « Ouvrez les prisons Licenciez l’armée », on justifie les meurtres : « ne redoutons pas d’avouer que nous attendons, que nous appelons la catastrophe » ; « il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Nous ne serons pas les complices des geôliers » ; « la liberté maintenant se nomme la Révolution perpétuelle » ;  « Il n’y a pas de crimes de droit commun ». Une « Lettre aux médecins chefs des asiles de fous » occulte les souffrances effrayantes de la folie pour ne célébrer que le « caractère parfaitement génial des manifestations de certains fous » et transformer « les fous » en « victimes individuelles de la dictature sociale ». Une « Lettre aux recteurs des universités européennes » en appelle à la mort des savoirs.  « Vous êtes la plaie d’un monde, messieurs, et c’est tant mieux pour ce monde, mais qu’il se pense un peu moins à la tête de l’humanité ». En regard d’une « adresse » injurieuse « au Pape » est disposée une « adresse » élogieuse « au Dalaï-lama ».

De certains textes émanent des remugles nauséabonds. Dans « Un pamphlet contre Jérusalem », Desnos écrit : « Parmi les races d’Orient, la race juive semble avoir reçu mission spéciale. Déléguée chez les ennemis, ne sont-ils pas, consciemment ou non, les serviteurs de l’esprit primitif. Race étrange. C’est un de ses individus que la chrétienté adore, crucifiés par ses compatriotes »... Ou encore : « Il faut que les Israélites restent en exil tant que la cause occidentale ne sera pas perdue, tant que ne sera pas écrasé cet esprit latin, grec, anglo-saxon, allemand, qui est la plus terrible menace contre l’esprit ». Dans un autre texte faisant l’apologie de « la révolution, c’est-à-dire la terreur », le même Desnos rêve de procéder ou de faire procéder à « l’épuration méthodique de la population » par l’élimination de catégories sociales entières (ce qu’ont réalisé tous les tyrans du sinistre XXe siècle, cette « justice » que Lénine nommait « extermination sociale »), après avoir réduit « le matériel des musées et des bibliothèques, mesure accessoire où le plus radical sera le mieux ». On élimine le plus d’hommes possible et, pour qu’il ne reste plus de traces d’eux, on détruit la mémoire de leur pays. Le génocide réalisé en 1975 par Pol Pot est programmé dès 1925. Aragon est sans doute celui qui exprime le plus clairement les objectifs de La Révolution surréaliste quand, s’adressant aux Français, il s’écrie : « Riez bien. Nous sommes ceux-là qui donneront toujours la main à l’ennemi » et qu’il souhaite « affamer le peuple » pour qu’il se révolte ou encore ceci, qui est devenu notre réalité : « Que les trafiquants de drogue se jettent sur nos pays terrifiés. Que l’Amérique croule de ses buildings blancs... ». Une pétition « La révolution d’abord et toujours ! » résume la logique de guerre civile qui sous-tend l’entreprise : « Nous sommes certainement des Barbares puisqu’une certaine forme de civilisation nous écoeure » ; « Nous sommes la révolte de l’esprit ; nous considérons la Révolution sanglante comme la vengeance inéluctable de l’esprit humilié par vos oeuvres ».

Aujourd’hui, alors qu’ont été dénombrés plus de cent millions d’innocents sacrifiés sur l’autel des « révolutions », qu’elles soient socialistes nationales, communistes, islamiques, etc., commémorer ces appels aux massacres, à la guerre civile, à la mort, c’est justifier les bilans effrayants du XXe siècle. L’hommage rendu à la Bête immonde par les autorités en dit plus long que n’importe quelle analyse savante sur ce qui tient lieu de politique culturelle en France.

 

11 décembre 2010

Ecrivain mis à l'index

 

 

 

En un demi siècle, Daniel-Rops (1901-1965) a écrit une oeuvre ample, de qualité, qui lui a valu d’être élu à l’Académie française en 1955. Après avoir connu une célébrité relative grâce à un essai, Notre Inquiétude (Perrin, 1926), il exprime son angoisse dans un roman L’Ame obscure (Plon, 1929) et analyse la crise de la civilisation dans Le Monde sans âme (Plon, 1931). Revenu à la foi catholique, il se fait dans Mort, où est ta victoire ? (Plon) le romancier du mal et dans L’Epée de feu (Plon, 1939), il raconte le désarroi de la grande bourgeoisie républicaine et dreyfusarde qui hésite entre le communisme, le surréalisme et le catholicisme. Après la guerre, Daniel-Rops se consacre à l’histoire religieuse, publiant chez Fayard en 1945 et 1946 une Histoire sainte en deux volumes (Le Peuple de la Bible et Jésus en son Temps), puis, toujours chez Fayard, une Histoire de l’Eglise de France en neuf volumes.

Dans cette œuvre, je retiendrai le roman publié en 1939, L’Epée de feu et le volume V de l’Histoire de l’Eglise de France qui porte comme sous-titre Le Grand siècle des âmes.

 

L’Epée de feu (530 pages, écrit d’avril 1934 à février 1939) porte en exergue ce verset de la Genèse (III, 24) : « Il chassa donc l’homme et, à l’Orient du jardin d’Eden, il mit un chérubin, tenant l’épée de feu, pour garder le chemin qui mène à l’arbre de vie ». Ce roman, ne nous le cachons pas, présente beaucoup de défauts : trop long, les analyses psychologiques y sont trop nombreuses, le narrateur se croyant obligé de représenter la vie intérieure de chaque personnage (il y en a une dizaine) à tout moment de la journée. Il fouille les âmes. Bref, L’Epée de feu a vieilli, comme une partie de la littérature romanesque de la première moitié du XXe siècle. On ne lit guère volontiers ces romans-là. Pourtant, les lecteurs qui iront jusqu’au bout seront récompensés de leur patience, car ils liront, malgré les longueurs, d’admirables choses. En effet, L’Epée de feu est le témoignage le plus juste, le plus précis, le plus complet, le plus intelligent, le plus pertinent que l’on puisse lire sur la crise morale et intellectuelle qui a touché la France dans les années 1930 et qui aurait débouché sur sa disparition programmée, sans les hommes et les femmes qui, entre le 17 juin et le 11 novembre 1940, ont refusé cet inéluctable. A qui lit L’Epée de feu en 2010, il apparaît évident a posteriori que la gangrène minait une France à bout de souffle et préparait l’effondrement de juin 1940 et la politique de collaboration imposée en juillet 1940 par des élites épuisées. En effet, Daniel-Rops montre et analyse la crise morale qui touche les élites de la IIIe République,  banquiers, industriels, grands bourgeois (la famille du héros vit dans un hôtel particulier sis rue Vaneau), républicains ratiocineurs, de gauche donc, dreyfusards, qui continuent l’œuvre de Jules Ferry, froids, efficaces, sans âme. C’est ce défaut que Charles Péguy percevait dans la gauche du début du siècle (cf. Notre jeunesse). La crise se manifeste par une inquiétude sans raison, une angoisse profonde : chacun est désorienté, les besoins spirituels sont niés, etc. L’âme de la France se délite. Les familles éclatent. Les épouses insatisfaites et oisives délaissent leur mari avec qui elles s’ennuient à en mourir et quittent leur confort. Les enfants généreux ou idéalistes fuient la vie dorée et dérogent en se faisant travailleurs ou en adhérant, soit au surréalisme nihiliste, soit au communisme, dont ils connaissent dès 1934 la nature policière et criminelle. Comme chez Péguy, les humbles, les pauvres, les petits, les croyants tiennent debout et ne s’abandonnent pas au courant qui conduit la France à l’abîme. 

 

Dans l’Histoire de l’Eglise de France, Daniel-Rops montre que, pendant des siècles, l’histoire de l’Eglise s’est confondue avec l’histoire de la France. Je laisse de côté la dimension de foi religieuse, bien que je sache - et Daniel Rops le fait comprendre de façon lumineuse - qu’un pays ne se ramène pas aux seuls PIB, PNB, taux d’épargne, budget de l’Etat, démographie, mais qu’il est aussi une « idée » et qu’il a ce qu’on peut appeler, faute d’un terme meilleur, une « âme ». L'intérêt de ce Grand Siècle des âmes, admirablement bien écrit (prose claire, aisée, dans la grande tradition française, de Saint Simon à Chateaubriand) est d’analyser comment la France - son âme - s'est forgée et façonnée, et comment elle est devenue ce qu'elle est encore partiellement (et de moins en moins) aujourd'hui. L’action de quelques Saints a été déterminante, dont celle de Vincent de Paul, fils de paysans pauvres des Landes, qui a lui-même conduit les porcs de son père à la glandée et qui, entré dans l’église, a créé des écoles, des petits séminaires et des grands séminaires, participé à la formation intellectuelle et spirituelle de la petite bourgeoisie urbaine (on dirait aujourd’hui les « classes moyennes »), créé des institutions sociales : les dames de la Charité, les Filles de la Charité, les Enfants trouvés. Autrement dit, Vincent a instruit, formé, secouru (les filles de la Charité se sont engagées dans l'aide humanitaire aux forçats, aux soldats blessés au front, aux mendiants, aux malades, aux galériens...). Pour forger à la France une âme, a aussi été déterminante l’action d’écrivains et d’intellectuels mystiques : Bérulle, Grignon de Montfort, Bossuet, Fénelon entre autres, sans parler des Jansénistes ou des Jésuites. Bien entendu, les apparences de la France contemporaine ont changé, mais pas totalement cette âme-là. De nos jours, d'autres hommes, avec les religieux ou les laïcs croyants, se chargent de ces missions. Au XVIIe s, les catholiques ont assumé avec ferveur le destin de la France et lui ont donné sa force, parce qu’ils éprouvaient une foi patriotique dans leur pays. Ayant compris que la France ne s’appartenait pas totalement, ils ont créé les fameuses Missions, afin de diffuser la langue et la culture françaises à l'étranger. Leur France n’est ni moisie ni rassise. Elle prenait en charge le destin du monde. Elle était généreuse, charitable, secourable aux siens et au monde entier et elle apprenait à ses enfants à répondre à la question : à quoi bon vivre sur cette terre, si on ne fait rien pour les autres ?

Outre ce souci du monde, l’âme de la France éternelle a été forgée par le gallicanisme, c’est-à-dire la volonté de l’Eglise de ne plus être dépendante des décisions d’un pouvoir temporel étranger (celui du Pape). Mais cette volonté marque une étape décisive dans soumission de l’Eglise au pouvoir politique, Louis XIV, après 1680, nommant certains évêques, tranchant dans les conflits de dîmes, s’arrogeant les régales, bref soumettant au pouvoir temporel l’institution qui exerçait encore une réelle influence sur les esprits. L’analyse que Daniel-Rops fait du jansénisme est lumineuse. Le jansénisme ne se réduit pas à la querelle entre les partisans de la grâce efficace et ceux de la grâce suffisante, c’est aussi la lutte contre les Jésuites, liés au pape. Après 1680,  les jansénistes ont milité pour l’autonomie des chrétiens de France et, au XVIIIe siècle, en accroissant leur influence dans les Parlements, ils ont été les principaux contestataires du pouvoir absolu de droit divin. Par leur rationalisme critique, ils ont ouvert la voie à d’autres questions, politiques celles-là, et, de la cause de Dieu, ils ont basculé dans la cause de la nation.  

Enfin, dans cet ouvrage, Daniel-Rops expose en termes clairs l’origine de l’Europe géopolitique moderne, qui naît avec le traité de Westphalie (1648). Ce traité a mis fin à l’ancienne chrétienté et fragmenté l’Europe en divers Etats, avec pour conséquences, le développement du sentiment national dans chacun de ces Etats et l’apparition d’une question qui sera récurrente jusqu’en 1960 et au-delà, celle de l’équilibre entre les grandes puissances et de la nécessité de nouer des alliances.  

 

En dépit de ses limites, de ses faiblesses ou de ses manques, Daniel-Rops nous apprend plus de choses sur la France, son être, son âme, son essence, ce qu’elle s’obstine à être malgré le temps qui passe, que les écrivains chéris et honorés de l’intelligentsia, tels Sollers, le chantre de la France moisie, le formaliste Simon, prix Nobel, le prix Goncourt Duras, laquelle, avant de se mettre au service du communisme en 1945, travailla pour la propagande de l’Allemagne nazie, etc. Or, son œuvre, admirable pour quelques-unes des raisons que j’ai indiquées ci-dessus, a sombré dans un oubli total. Son nom ne figure plus dans les pages noms propres de l’édition récente du Petit Larousse Illustré. Ce n’est pas pour des raisons objectives. Daniel-Rops aime sa langue, qu’il manie avec aisance. Il possède un vrai talent, formé par les modèles fournis par les grands écrivains, Chateaubriand, Bossuet, Mauriac. Il a le sens du portrait et une maîtrise parfaite de la narration, avec une prose à la fois souple et nerveuse. S’il est oublié, ce n’est pas seulement parce que, après avoir été incroyant et proche des Surréalistes, il est revenu au catholicisme romain, c’est à cause de l’amour qu’il voue à la France. En effet, depuis un demi siècle, notre mémoire collective est façonnée par la pensée dominante, marxiste et sociologique, eurolâtre et favorable à la disparition de la France soit par haine de la nation, soit par intérêt. Car, comme il existe de nouveaux philosophes, un nouveau roman, une nouvelle cuisine, il existe aussi pour les livres un nouvel enfer, régenté par de nouveaux inquisiteurs à l’âme moisie à la Sollers,  qui exercent le pouvoir effectif dans les domaines du goût, de la sensibilité, des arts, de l’édition, de la culture et qui ont fait de la haine de la France leur fonds de commerce. Ils haïssent plus que tout leurs propres compatriotes, surtout si ces compatriotes sont pauvres ou qu’ils sont le peuple, et tous ceux qui ont fait la France. Restés fidèles au marxisme et à ses variantes - en dépit des catastrophes avérées produites par ces idéologies de mort -, ces nouveaux inquisiteurs qui font notre mémoire littéraire envoient finir dans les chaudrons de l’oubli tous les écrivains qui, à l’instar de ce malheureux Daniel-Rops, se font de la France « une certaine idée ». L’index est rétabli.

 

07 décembre 2010

Lumière des livres 35

 

 

A propos de Michel de Saint Pierre, Les Nouveaux Prêtres, 1964, La Table ronde.

 

 

            A qui s’interroge sur la France, sur ce qu’elle devient peu à peu, mal gré que nous en ayons, à savoir une simple province rabougrie, sans âme, ni visage, honteuse de son passé, se repentant d’avoir été la lumière des nations, désireuse de se fondre le plus vite possible pour s’y dissoudre dans un vaste territoire sans frontières, marchand, multiculturel, bigarré, qui ne soit plus qu’un espace dépourvu d’histoire et où la culture serait réduite au folklore, à qui veut comprendre pourquoi la France a été ainsi bouleversée au point de ne plus ressembler à rien, qui a voulu qu’elle ne soit plus elle-même après mai 1968, je conseille de lire Les nouveaux prêtres de Michel de Saint Pierre, roman qui a été achevé en mai 1964, et publié à l’automne de la même année aux éditions de la Table ronde, à Paris. Ce n’est pas de la grande littérature au sens où, dans ce roman, la précision du document prime sur l’humanité de la fiction et où les idées que l’auteur prête aux personnages sont plus importantes que les personnages eux-mêmes, réduits au statut de « porte-parole » chargés d’exprimer des thèses ou des idéologies opposées. Mais le document témoigne d’une admirable lucidité de la part de Michel de Saint Pierre, qui annonce au tout début des années 1960, alors que De Gaulle semble avoir rendu la France à elle-même, les quarante années noires que connaît notre pays depuis 1968. Il est vrai que cet auteur, injustement oublié aujourd’hui, dont les romans et les essais ont connu un succès d’estime dans les années 1950-60, né en 1916, a vécu « six années de prolétariat » avant de combattre courageusement dans les rangs de la Résistance. C’est un intellectuel qui a partagé les deux expériences fondatrices du monde ouvrier de l’entre-deux guerres et du combat pour la liberté de la France. Rares sont les intellectuels du XXe s. qui peuvent parler en connaissance de cause du peuple de France et de la liberté de la France. A la différence de Michel de Saint Pierre, ils étaient quasiment tous de bons bourgeois, « de gauche » peut-être, mais « gauche caviar » déjà, qui se sont résignés à la collaboration, comme si collaborer était un tropisme naturel dans leur milieu.     

            Comme le titre l’indique, les personnages du roman sont des « nouveaux » prêtres, dont la plupart  sont « progressistes » (comme ils se qualifiaient eux-mêmes à cette époque), exerçant dans la paroisse Saint Marc d’une ville importante de la banlieue ouvrière et rouge de Paris, nommée ironiquement Villedieu (en fait, elle est la Ville sans Dieu), 80000 habitants, gérée par les communistes et où les chrétiens forment une minorité. Dans ce contexte, les prêtres progressistes, dont quelques PO (prêtres ouvriers), au lieu d’évangéliser leur troupeau et d’annoncer le message d’amour du Christ, se contentent d’abonder dans l’amertume et dans le ressentiment haineux des communistes, répétant le message ouvriériste des syndicats marxistes, message de pure démagogie hostile aux patrons, aux bourgeois, à l’Eglise, à la nation, à la France, au catholicisme, aux malheureux pieds-noirs et favorable à l’URSS, à la « paix » qu’imposait l’URSS dans les pays qu’elle colonisait, aux immigrés, aux « combattants » du tiers monde qui préparaient, selon ces syndicats, un ordre nouveau juste et pur. Bien entendu, les croyants se détournent de cette église et les banlieues ouvrières se muent peu à peu en vaste désert spirituel, où la seule raison d’être des hommes et des femmes est la bouffe, la bagnole, la consommation de sexe, de biens et de pseudo services « publics ».

            Michel de Saint Pierre cite en exergue l’archevêque de Milan, Mgr Montini, le futur Paul VI, qui, en 1956, analysait ainsi la démission des catholiques et leur refus d’assumer l’histoire des différents pays où ils vivent : « Au lieu d’affirmer ses idées en face de celles des autres, on prend celles des autres. On ne convertit pas, on se laisse convertir. Nous avons le phénomène inverse de l’apostolat. On ne conquiert pas, on se rend. La capitulation est voilée par tout un langage, par toute une phraséologie. Les vieux amis qui sont restés sur la voie droite sont regardés comme des réactionnaires, des traîtres. On ne considère comme vrais catholiques que ceux qui sont capables de toutes les faiblesses et de toutes les compromissions ».

            C’est ainsi que la France se vide de sa substance, de ce qu’elle a été pendant des siècles, et que l’histoire qui l’a faite est chassée peu à peu de son territoire. Elle n’est plus qu’un alignement d’HLM ou de sinistres HBM ou « habitations bon marché », de bidonvilles, de caves obscures, d’avenues Karl Marx ou de maisons de la « culture » où la propagande et l’agit-prop tiennent lieu de vie avec la pensée et avec l’esprit. Tout notre sinistre présent est décrit dans ce roman. Après mai 1968, l’inépuisable réservoir de haine de soi qu’étaient les banlieues rouges s’est étendu à presque toute la France, avec l’assentiment et la complicité des nouveaux prêtres.

            Paul Delance, un jeune prêtre, dont le père était ouvrier dans une cimenterie et la mère femme de ménage, qui a été lui-même ouvrier pendant deux ans dans la cimenterie de son père, refuse de collaborer à l’entreprise destructrice que mettent en œuvre les communistes et les nouveaux prêtres. Il résiste. Il s’en tient à la charité, à l’amour du prochain, à la foi, au message de l’Eglise éternelle. Il sait, comme Charles Péguy avant lui, que le message de haine sociale du marxisme n’a pour finalité que de transformer en esclaves les pauvres. Lui, il annonce que le communisme est destiné à périr, que, sous peu, il ne restera rien des croyances mortifères qu’il a répandues en France et que l’Eglise, en se rangeant derrière la bannière de la lutte des classes, risque de sombrer avec ceux qu’elle idolâtre. C’est ce dont nous sommes aujourd’hui les témoins ébahis, pétrifiés, silencieux et stupéfaits.

            La lecture de ce document romancé fait comprendre pourquoi les anciennes banlieues rouges, désertées par les usines, ruinées par les délocalisations, fuies par les ouvriers (ceux qui sont restés sont condamnés au chômage, parce que, dans les usines qui subsistent, les machines ont remplacé les hommes), se sont islamisées au cours des trente dernières années et pourquoi, face à la démission de l’Eglise, l’islam a rempli le vide abyssal creusé par les communistes haineux. De ce point de vue, la littérature française, même quand elle de qualité moyenne, a le pouvoir de dire ce qu’est le monde réel et d’assumer le double rôle, qu’elle a hélas abandonné aujourd’hui, de Cassandre et de vigie – c’est-à-dire d’éveilleur des esprits et d’aiguillon à l’action.  

 

29 novembre 2010

Du syndrome de Stockholm dans les arts et lettres

 

 

A propos de l'Encyclopédie thématique, Les Essentiels, 22 volumes, diffusée par Le Figaro, 2005

 

 

Dans les dix volumes de cette encyclopédie, oeuvre des rédacteurs de l'Universalis, traitant de la culture, des connaissances nouvelles sont exposées. Les arts trouvent enfin une place de choix dans le patrimoine culturel de la France. Le parallèle avec l’Italie, la patrie supposée des arts plastiques, ou avec l’Allemagne, la patrie supposée de la musique, qui jusque-là tournait toujours en faveur de l’Italie ou de l’Allemagne et au détriment de la France, n’a plus de raison d’être. La France est aussi la patrie de la peinture, de la musique, de l’urbanisme, de l’architecture.

En dépit de cela, c’est un savoir d’époque et partial qui est exposé. De nombreux articles sont consacrés aux arts mineurs. Que signifient aujourd’hui Arletty, Lancaster, Dean ? Peu de chose. Ils ont connu le succès, des spectateurs se sont identifiés à eux, ils n’ont pas changé le jeu d’acteurs. Un article est consacré à Bécaud et à d’autres chanteurs, mais aucun à Etienne Dolet. Depuis un demi siècle, il est de bon ton de guinder les « arts mineurs », la bande dessinée, la décoration, la chanson, au même niveau que les plus belles inventions de l’esprit humain. Vingt pages sont consacrées au « jazz ». Que le savoir relatif au jazz soit exposé va de soi. En revanche, rien ne justifie l’ampleur de l’article : vingt pages, soit environ cent mille signes. Seule l’origine ethnique de cette musique explique qu’elle soit ainsi célébrée. Le jazz est la musique des Noirs d’Amérique qui sont ou étaient victimes de discrimination. L’Encyclopédie leur rend hommage, non pas parce que leur musique est inoubliable, mais parce qu’ils sont ou ont été méprisés par l’arrogance yankee. Il suffit de comparer ces vingt pages à la page et demie consacrée à la réforme grégorienne ou à l’articulet sur le plain-chant pour mesurer que la culture dans cette Encyclopédie repose sur des valeurs étrangères à la France universelle.

Pourtant, la surévaluation des « arts mineurs » n’est qu’un minuscule îlot dans l’océan de désinformation, comme en témoigne la complaisance en faveur des intellectuels « engagés ». Ainsi, de Simone de Beauvoir (1908-1986), il est dit qu’elle « a découvert l’engagement politique avec la Résistance des intellectuels ». Résistance est écrit avec un R majuscule, comme Dieu ou Etat ou France. Si résistance intellectuelle il y a eu, elle a été en grande partie imaginaire. C’est de la pure rhétorique hâbleuse. Les intellectuels qui ont résisté se comptent sur les doigts des deux mains : Aron, Jacob, Guéhenno et quelques autres. Surtout pas Madame de Beauvoir qui s’est résignée à l’inéluctable entre 1940 et 1944 et a signé en sa qualité de fonctionnaire l’allégeance à la personne du maréchal Pétain, et qui écrivait qu’elle préférait vivre dans « une France nazifiée » plutôt que dans « une France en guerre ». La suite de l’article est de la même farine. « Son évolution politique est inséparable de celle de Sartre : socialiste ou progressiste jusqu’en 1952, compagne de route des communistes jusqu’en 1956 (et même au-delà), engagée avec passion pour l’indépendance de l’Algérie (en s’alignant sur les positions xénophobes du FLN) et vivement hostile au gaullisme (c’est-à-dire hostile aux résistants de 1940), proche des mouvements gauchistes après 1968 (qui sont plus staliniens que les communistes), elle cautionnera de manière plus spécifique les mouvements féministes à partir de 1970 ». Aucune réserve n’est exprimée. Les faits ne sont soumis à aucun examen critique. C’est tout ce que l’on veut, de l’hagiographie, du mensonge, du mythe, sauf de la connaissance. Trois colonnes et demie (dix mille signes) louent la vie de Paul-Louis Courier (1772-1825), homme peu estimable, dont le seul talent est d’avoir écrit des pamphlets féroces contre tout, dans le style des hurluberlus de Hara-Kiri. A l’opposé, Henri de Lubac qui a été un des premiers résistants de France, en fondant avec les pères jésuites de Lyon Témoignage chrétien, et a écrit une centaine d’ouvrages, dont une analyse lucide du Drame de l’humanisme athée et une somme en cinq volumes traitant de L’Exégèse médiévale, est oublié. A ce géant de la culture, aucun article n’est consacré. En revanche, deux colonnes et demie (à peu près sept mille cinq cents signes) font l’apologie de Deleuze (1925-1995), dont le seul mérite est d’avoir contaminé la philosophie par la déconstruction. Voici un monument de bêtise : « A la figure en arbre de la rationalité (comme si la raison se figurait dans des arbres), Deleuze oppose la figure « en rhizome » des « agencements » d’intensités, travaillant le milieu social et travaillés par lui. Mais, en même temps, les singularités ne valent que dans la mesure de leur extension, de leur action, dans le champ social et la réalité physique tout entière ». La supposée pensée de Deleuze tient peut-être d’une « cosmologie politique » (qui le vérifiera ?), l’article qui lui est consacré tient de l’embaumement narcissique. 

Ce qui est vrai des arts mineurs l’est aussi de la littérature. Cette Encyclopédie manifeste une complaisance aveugle vis-à-vis des écrivains de troisième ordre, dont le seul mérite est d’avoir été sanctifiés par l’intelligentsia, c’est-à-dire par eux-mêmes. Ainsi, l’article consacré à Barthes (1915-1980) s’étend sur dix colonnes. C’est beaucoup pour un professeur qui a hésité entre la grammaire et la littérature, s’est fourvoyé dans la sémiologie, la photographie, le marxisme, le théâtre engagé, la Chine de Mao, le journalisme, la communication, qui n’a été spécialiste de rien, mais qui a touché à tout, qui a commenté de grands auteurs avec une lourde science linguistique, laquelle, les résultats étant nuls, s’est muée en ressentiment. Discret de 1940 à 1944, quand la France gémissait sous la botte fasciste, il a pourfendu le « fascisme français », dans les années 1960, désignant par ces termes les résistants de 1940. Quinze mille signes environ chantent la gloire d’Eluard, 1895-1952, un poète communiste, qui a soutenu l’instauration dans le monde d’un système tyrannique. Comble de l’ironie, le vers le plus célèbre de ce poète est un hymne à la liberté : « (sur mes cahiers d’écolier, etc.), j’écris ton nom, Liberté ». Quel crédit accorderait-on à un nazi qui prétendrait établir partout le respect d’autrui ? Quand cette Encyclopédie a été conçue il y a une vingtaine d’années, le communisme était mort à l’Est, où même ses thuriféraires ne croyaient plus un seul mot des slogans qu’ils étaient contraints d’ânonner, mais il fleurissait à l’Ouest, surtout en France. La faveur dont jouit Eluard n’est que l’effet de la prégnance de cette idéologie dans la France des années 1950-90.

Pourtant, le pire est atteint par la place démesurée accordée à Bourdieu. C’est Bourdieu qui a été chargé de rédiger quatre pages et demie (plus de vingt cinq mille signes) sur l’art et, plus particulièrement, sur « l’économie des biens culturels », pages qui sont un condensé de bouffonnerie sinistre. La thèse est exprimée dès la première phrase. « Parler de consommation culturelle, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…) ». Le seul à parler de « consommation culturelle » est Bourdieu. Jamais ces mots ne sont définis. Je fais le plein d’essence. Au bout de 800 km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. La lecture n’est pas une ingestion. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, reste à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. L’œuvre lue, regardée, écoutée n’est pas détruite. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où il faut du travail et du capital pour payer le papier, les salaires, louer les salles. Mais les œuvres, en tant que réalités culturelles - « Le Misanthrope » ou « Les Leçons de ténèbres » de Couperin ou « La Joconde » – ne sont pas des biens économiques. « Le Misanthrope » - l’œuvre, pas le livre - ne se vend pas, pas plus les « Leçons de ténèbres » ou que « La Joconde ». Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. N’appartenant à personne, ils sont à la libre disposition de tous. Dire d’œuvres d’art qu’elles sont des « biens », c’est parler pour ne rien dire. Certes, l’économie en question a une « logique spécifique ». Autrement dit, elle n’a rien à voir avec l’économie. Si Bourdieu parle d’économie, c’est qu’il se prend pour Marx. Marchant sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son « Capital ». Pour singer Marx jusqu’au bout des ongles, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, tout ça pour disqualifier la « culture » ou l’art, en les rabaissant à la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

            L’article « intellectuels » va dans le même sens : cinq pages, trente mille signes environ, chantent sans retenue la gloire des intellectuels. Ce mot, on le sait, a été forgé à la fin du XIXe pour désigner ceux qui ont pris le parti de Dreyfus. Or, au moment où celui-ci était injustement accusé de trahison, près de deux cent mille Arméniens étaient égorgés dans l’Empire ottoman. Les intellectuels ont défendu Dreyfus, ils n’ont pas protesté contre le massacre des Arméniens, sous le prétexte que ces martyrs étaient « commerçants ». Pendant tout le XXe siècle, les intellectuels se sont aveuglés par mauvaise foi ou lâcheté, mais l’Encyclopédie du Figaro présente leurs erreurs comme des éclairs d’intelligence. Cet article se termine sur une pleine page à la gloire de Bourdieu, écrite dans une telle enflure que la seule réaction digne d’un Français est un éclat de rire. « Un siècle après l’affaire Dreyfus, c’est encore un intellectuel français, Pierre Bourdieu (1930-2002) qui, toujours à contre-courant (en réalité, il est LE courant dominant), propose une nouvelle figure du « grand intellectuel » (lisons à haute voix ce charabia : « Bourdieu propose une nouvelle figure ») et de l’engagement, au moment où toute pensée critique est identifiée au marxisme et discréditée ». Le problème avec Bourdieu est qu’il n’y a pas de critique dans sa pensée, toute confite en dévotion marxiste, et qu’il n’y a même pas de pensée dans son œuvre, étant toute récitation des dogmes de l’ultra-gauche marxiste léniniste.

Pourtant, il faut lire l’article « djihad » pour toucher le fond. L’article « djihad » est court. Il est signé de Gardet, célèbre pour sa vénération de l’islam. D’abord, il refuse de traduire djihad par « guerre sainte », parce que ce mot signifie « effort ». Dans l’expression consacrée, le « djihad fi sabil Allah » est « l’effort sur le chemin d’Allah ». « Le djihad n’est pas une « guerre sainte » d’exécration et d’extermination, tel le herem biblique ». La « guerre sainte » est la spécialité, non pas des musulmans, mais des Juifs ou des judéo-chrétiens, puisque « extermination » est un mot biblique ! Tout l’effort, pardon le « djihad », de Gardet consiste à multiplier les euphémismes dans le but d’atténuer l’horreur absolue du djihad ou de cacher que le djihad révèle la nature vraie de l’islam. Ainsi, le but du « djihad » est « de propager et / ou de défendre l’islam ». Comme l’islam s’est étendu par la guerre, toute résistance à la conquête est une agression. Si l’on transposait cette théorie à la France, on finirait par dire que les Français qui ont lutté pour libérer leur pays ont agressé les nazis ! « L’obligation du djihad, écrit Gardet, est une obligation religieuse qui ne cesse jamais », puisque, « pour la communauté musulmane », « il s’agit d’élargir toujours plus, jusqu’à la dimension du monde, la superficie des terres où seront reconnus les droits d’Allah et les droits des musulmans prescrits par Allah ». Cela se fait par la prédication ou, si les infidèles sont rétifs, par la guerre. Dans les territoires conquis, les non-croyants doivent « ou se convertir ou être réduits en esclavage » ou être tués. Quant aux chrétiens et aux juifs, ils sont soumis à la « dhimma », c’est-à-dire aux pires discriminations qui aient jamais germé dans une cervelle humaine. Tout cela est dit sur le ton de la componction dévote.

Le « syndrome de Stockholm » est la complaisance, voire la complicité, que des otages, martyrs, prisonniers manifestent pour leurs bourreaux. Une nouvelle fois, ce syndrome a frappé dans l’art, la pensée, les formes, les idées, le symbolique. Depuis un demi-siècle, la « gauche » a fait main basse sur la culture, allant jusqu’à dénier à ses « ennemis de classe » le droit de penser, inventer, commenter. Elle s’est approprié les symboles communs et, autour de ce qui désormais lui appartient, elle a érigé une muraille. C’est à cela que « Le Figaro » souscrit en proposant à ses lecteurs, pour un prix qui n’est pas modique, cette Encyclopédie. Les citoyens lucides savent que toute encyclopédie suppose que les connaissances sont un agrégat de faits tangibles, durables, fixés impartialement. Illusions que tout cela ! Ce qui a été proposé en 2005 comme la connaissance en matière de culture n’a jamais été aussi nettement daté et aussi fortement empreint d’idéologie fossilisée. En bref, il n’y a rien de plus faux que cette croyance dans l’éternité dépassionnée de la connaissance. Or, s’il est aisé de faire main basse sur la culture, il est plus difficile d’entretenir les richesses culturelles, de les faire prospérer, de leur donner sens, de les transmettre. A quoi sert-il de mettre sous séquestre Versailles ou Notre Dame, si c’est pour les transformer en étable ou en grenier ? La « culture » de « gauche » ou selon la « gauche » est morte. Les thèses les plus éculées de l’intelligentsia ont beau être sanctifiées par l’Université et le CNRS ou le Collège de France, elles n’en sont pas moins momifiées.

 

 

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21 novembre 2010

Lumière des livres : Michéa

 

 

Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007

 

Jean-Claude Michéa est un admirateur de George Orwell (1903-1950), ce trotskiste qui a milité en vain pour instaurer un socialisme démocratique. C’est tout à son crédit. Il est moins déshonorant d’approfondir la notion de decency chère à Orwell plutôt que de composer des péans à la gloire de Lénine, Staline, Mao, Castro, Boumedienne, etc. comme l’ont fait tant d’intellectuels français. Il semble donc que Michéa se soit éloigné de la grande croyance marxiste léniniste. Ainsi, pour expliquer les origines du libéralisme, il ne met pas en marche la machine déterministe du marxisme, pour lequel l’idéologie, quelle qu’elle soit, et en conséquence le libéralisme, qui en serait une aussi, sont des superstructures produites par les modes et les rapports de production. Le libéralisme est interprété comme une réaction aux horreurs de la guerre civile religieuse qui a déchiré l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles, et comme une volonté d’en empêcher tout retour. Il est donc indépendant des modes et rapports de production et même, ce qui serait une hérésie aux yeux des marxistes, s’il en restait, il est antérieur à ces modes et rapports, puisque l’économie de marché est un de ses enfants.

Pourtant, Jean-Claude Michéa reste fidèle aux dogmes du marxisme léninisme trotskisme, etc. Le constat qu’il fait, dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), du désastre dans lequel a sombré le « système éducatif » français, est conforme à la réalité des choses ; mais l’interprétation qu’il en donne tient encore du délire idéologique. Ce n’est pas le capitalisme libéral mondialisé qui a détruit l’instruction publique et exigé que l’école soit transformée en un temple obscurantiste, mais hélas les camarades ou les anciens camarades, qui se nomment Bourdieu, Jospin, Savary, Meyrieu, etc. tous bons léninistes, et non Gates, Arnaud, Willot, Pinault, etc. On a envie de lui crier « encore un effort, camarade » pour que, les œillères ôtées, il regarde enfin le réel. Hélas, tout porte à croire, si on lit attentivement son dernier essai, L’empire du moindre mal, qu’il lui reste des milliers de kilomètres à faire avant de s’affranchir de ses anciennes croyances. En bref, même s’il est tiède ou refroidi, c’est toujours un croyant.

En apparence, la thèse du « moindre mal » ne nie pas la réalité. Il vaut mieux vivre au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, en Espagne plutôt qu’en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam, en Chine. Les sociétés, dites libérales ou capitalistes, ne sont pas des paradis ; mais au moins, elles ne sont pas l’enfer. Ce suffrage universel qu’est « le vote avec les pieds » l’atteste. S’il était aisé de s’établir en France ou aux Etats-Unis ou au Japon, ces pays seraient littéralement envahis par des masses innombrables de réfugiés économiques. On vit et on respire dans les sociétés actuelles d’Occident ; on mourait et on agonisait sous la coupe des deux socialismes, national (nazisme) et international (communisme) ; on meurt et on agonise encore en Corée du Nord ou à Cuba.

Chassez le naturel, il revient avec le stylo. Le titre L’empire du moindre mal est une parodie de la formule polémique, « l’empire du mal », par laquelle Reagan désignait l’URSS, ce « meilleur des mondes » des grandes fables communistes. Mais alors que l’URSS était effectivement un empire qui écrasait sous ses chars des peuples soumis, les différents pays qui ont opté pour l’économie de marché ne sont pas des empires et l’ensemble hétérogène qu’ils pourraient éventuellement former, mais dans une pure spéculation intellectuelle, n’est pas un empire. A moins que le nom empire ne soit employé pour faire entendre pire, ce qui, dans le discours de l’inconscient, annulerait le sens relativement positif de moindre mal. Le sous-titre porte « essai sur la civilisation libérale ». Alors que le nom essai est juste, civilisation libérale ne l’est pas. Le droit et l’économie de marché ne façonnent pas de civilisation. L’Arabie saoudite est fondée sur le droit (islamique certes, mais c’est du droit) et sur l’économie de marché, mais il serait aberrant de la ranger, comme le Qatar, le Koweït, la Malaisie, l’Indonésie, etc. dans la même aire de civilisation que les Etats-Unis ou la France. D’ailleurs, on peut légitimement douter que la France, l’Allemagne, l’Italie, etc. soient façonnées par des idées libérales. Vu l’importance du secteur public et la lourdeur des prélèvements obligatoires, il n’est pas faux de dire que ces pays tiennent autant du socialisme que du libéralisme.

Les analyses de Michéa sont assises sur de nombreuses inexactitudes. Adam Smith, ce philosophe des Lumières qui a isolé les « causes de la richesse des nations » (Smith écrit nations, et non sociétés ou civilisations), possédait une manufacture d’épingles où il employait dix ouvriers. Selon Michéa, si Adam Smith voyait ce qu’est devenue l’économie de marché, il n’y retrouverait pas le libéralisme dont il a posé les fondements. Rien n’est plus arbitraire que cette affirmation. Le tissu industriel de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Europe de l’ouest (du moins ce qui en reste) est fait de centaines de milliers de petites et moyennes entreprises, qui emploient de cinq à cinquante salariés, et dont les propriétaires ont exactement les mêmes préoccupations ou les mêmes ambitions que l’industriel Adam Smith deux siècles et demi plus tôt. Soit cette autre affirmation : « le monde sans âme du capitalisme contemporain ». Il est plaisant qu’un athée reproche aux capitalistes de ne pas avoir ce dont il nie l’existence. Le système socialiste avait-il une âme ? Le capitalisme, contrairement au socialisme, multiplie les suppléments d’âme. Il y a des besoins à satisfaire ; un marché existe ; les entrepreneurs s’y engouffrent et vendent du tourisme, des voyages dans le tiers monde, du trekking au Népal, des CD à foison, des milliers de films chaque année, des adhésions à des sectes, etc. Le marché étant colossal, le capitalisme est capable de produire de l’âme pour tous les goûts.

 

Il est indéniable que Michéa a rompu avec la logorrhée marxiste, mais la rupture porte sur des points obsolètes, tel le déterminisme mécaniciste, qu’un philosophe ne peut pas ressusciter sans se ridiculiser. En fait, Michéa n’a pas quitté la maison du Seigneur. Ainsi, il traite du libéralisme comme s’il s’agissait du léninisme ou d’une quelconque idéocratie : des thèses premières appliquées à la société, la société façonnée par ces thèses, une longue chaîne de fabrication, et les sociétés actuelles d’Occident sont le produit logique de ces thèses. Michéa expose les fondements du libéralisme (ou de ce qu’il croit être ses fondements), qu’il tient pour une idéologie ayant une forte cohérence (le droit et l’économie, pas de morale ; l’administration des choses, et non le gouvernement des hommes) et qui, comme le marxisme, a façonné des sociétés nouvelles et inédites – en bref, une civilisation -, comme le marxisme, à partir du moment où l’URSS, la Chine, les pays de l’Est, etc. sont passés sous sa coupe, a toujours produit les mêmes effets : des modes et des rapports de production qui n’étaient pas aussi singuliers qu’on l’a cru (en fait, une resucée de l’esclavage), la surveillance de tous par quelques-uns, homo sovieticus, la fin de toutes les libertés, la dignité humaine bafouée. Autrement dit, Michéa transfère à l’étude des sociétés libérales la bonne vieille méthode marxiste avec laquelle les experts ont rendu compte pendant un demi-siècle des sociétés régies par le marxisme. Or, le « libéralisme » n’est pas le pendant du marxisme, il n’est pas non plus l’avers du communisme. Les mettre en parallèle est une ruse rhétorique, spécieuse certes, mais éculée. Comme le disait sans cesse Revel, le libéralisme n’est pas idéologie. C’est un mot apparu au XIXe siècle, près d’un siècle après que les penseurs des Lumières aient énoncé quelques-unes de leurs propositions, qui n’étaient pas dogmatiques, mais pragmatiques, et qui n’étaient pas éternelles ou universelles, mais provisoires et variables. Il existe le communisme et des communistes ; le fascisme et des fascistes ; le socialisme et des socialistes ; le national-socialisme et des nationaux-socialistes. Il n’y a pas de libéralistes ; des libéraux tout simplement. Les libéraux n’ont pas de système. Ils constatent les réalités, ils isolent des faits. Rien ne leur est plus étranger que l’esprit de système. Les marxistes croient au tout, à la totalité, aux grandes organisations suscitées par la pensée. Les libéraux tiennent tout cela pour des billevesées. En fait, Michéa est un intellectuel français typique des années 1950. Il fait tourner la grosse machine à produire des discours, que l’on croit être de la « philosophie », parce que c’est ainsi qu’elle se baptise, et qui n’est fondée que sur des idées réunies artificiellement en un système pour cacher le réel.

 

16 novembre 2010

Lumière des livres 34 : Zola

 

 

 

Oublions ce que nous savons ou ce que nous croyons savoir de Zola. Oublions le disciple zélé de Taine qui créait des personnages, uniques par définition, en analysant dans le détail la « race » à laquelle il les assignait, en décrivant exhaustivement le milieu où il les faisait naître et travailler, en racontant par le menu le moment où il les faisait vivre. Oublions le scientiste qui a introduit en littérature les croyances du positivisme, prenant naïvement des préventions pour des propositions scientifiques. Oublions l’admirateur des thèses que le Dr Lucas a exprimées sur « l’hérédité naturelle ». Oublions que, pour cet homme dit de gauche, les hommes sont déterminés par leurs gènes, leur sang ou leurs ancêtres, donc qu’ils ne sont ni libres ni maîtres de leur destin, et que les tares, transmises naturellement de père en fils ou de mère en fille, les emprisonnent. Oublions que les biens pensants n’invoquent le journaliste engagé que pour l’enterrer et qu’ils ne le citent que pour se garder de l’imiter. Oublions le théoricien borné du naturalisme qui réduit l’homme à ses pulsions, à sa physiologie, à sa nature animale ou biologique, etc.

Le vrai Zola, le Zola le plus intéressant, le Zola admirable, n’est pas dans ces images d’Epinal sottes et jaunies ni dans ces vieilleries ni dans ces naïvetés qui prêtent à sourire. Les grands écrivains ont des faiblesses, des marottes, des manies, des obsessions. On ne peut pas réduire l’œuvre de Voltaire aux écrasons l’infâme qui terminaient certaines de ses lettres. Lisons les romans, articles, essais de Zola, sans préjugé, sans prévention, sans oeillères, en toute liberté, 

Ce dont parle Zola, ce qui est au centre de son oeuvre, ce qu’il décrit, raconte, fait exister, c’est la France du Second Empire et celle des commencements de la République, troisième du nom, à savoir les années 1850-1880. On a glosé des Trente glorieuses (1945-1975) au cours desquelles la France a effacé les effets des années noires, 1920-1940, qui ont suivi la Victoire de 1918 et débouché sur la défaite et l’Occupation. On oublie que la France a connu un siècle plus tôt ses Trente glorieuses de 1850 à 1880, que l’on peut muer en Cinquante ou même en Quatre-vingts glorieuses, de 1840 à 1920. Comme entre 1945 et 1975, pendant plus longtemps, plus profondément aussi, la France de la seconde moitié du XIXe siècle s’est transformée. Une croissance forte, un exode rural incessant, un enrichissement rapide, des investissements colossaux, un développement culturel sans précédent l’ont fait passer de la féodalité agonisante à une modernité triomphante. L’instruction publique a été mise en place, la peinture recréée, le moteur à explosion, l’automobile, l’aviation inventés. L’expansion a produit une projection de la France hors de ses frontières. Les trois quarts des missionnaires qui partaient dans le monde instruire, éduquer, former, étaient français.

La littérature des Trente glorieuses de Sauvy, 1945-1975, est triste, dépressive, sombre, désespérée. Elle se complaît dans l’expérimentation et la recherche formelle (Nouveau Roman et théâtre de l’Absurde) ou elle perd son âme dans les récits engagés (id est après avoir collaboré, on continue, toujours plus à l’Est), ou bien, comme dans les récits de Beckett, elle célèbre la prosternation, les borborygmes, la communication impossible : les personnages ne savent pas parler, ne se parlent plus ou, quand ils parlent, ils éructent. Aucun des écrivains de la seconde  moitié du XXe siècle n’a saisi dans son œuvre l’histoire qui se faisait et les transformations qui affectaient en profondeur la France. Pendant les Cinquante glorieuses du XIXe siècle, il en est allé autrement, grâce à Zola. Alors que la France de Flaubert et de Maupassant est rurale ou bourgeoise, stable, fixe, en partie immobile, que celle de Huysmans et des décadents est pâle, blême, blafarde, éthérée, fatiguée, malade, tuberculeuse, la France de Zola est travaillée en profondeur par les forces de l’histoire et du progrès économique, culturel, social. Elle se modernise sous l’effet des industries minières - du charbon surtout (Germinal). Son territoire se rétrécit avec la multiplication des chemins de fer (La Bête humaine) et des machines à vapeur. L’agriculture aussi change, surtout dans les grandes plaines du Bassin parisien (La Terre), de sorte que, chaque nuit, des tonnes de produits de la terre sont apportées dans la capitale pour nourrir une population croissante qui a grand faim (Le Ventre de Paris). Le commerce est touché. L’offre croît pour satisfaire une demande vive et toujours plus forte (Au Bonheur des dames). On construit, on fait du neuf, on aménage, on consomme, on creuse, on perce, on accumule du capital, on veut toujours plus d’énergie, on épargne. Une énergie qui semble inépuisable alimente ces transformations. Zola est l’écrivain de cette énergie, celle que brûlent les machines à vapeur certes, mais aussi celle qui fait vivre les Français. La force qui est en eux et les pousse au bonheur ne se ramène pas aux seules pulsions sexuelles ou physiologiques. Elle est mentale. Grâce à elle, les déshérités et les laissés pour compte, malgré la pauvreté, survivent. Dans tous ses romans, une énergie débordante et foisonnante s’empare des hommes et des femmes (Nana), les a fait aller de l’avant dans le bien comme dans le mal, les pousse à agir pour préserver leur vie ou pour se détruire (L’Assommoir). En bref, le peuple avance, il prend des initiatives, il entreprend, il investit, il travaille. Quand il n’a pas d’argent, il emprunte. Toute la famille se met à la tâche pour produire des biens. Ce peuple travailleur fait l’histoire et comme il se forge un destin, il fait des enfants, de nombreux enfants, qu’il aime.

Surtout, ce en quoi Zola est un grand écrivain, il met toute son énergie créatrice, son énergie d’artiste ou d’écrivain ou de poète, pour représenter l’énergie qui agite la France des Cinquante glorieuses. Aucun romancier ne montre une maîtrise aussi parfaite de la narration. Jamais l’art du récit n’avait atteint ces sommets. Zola mêle la description et la narration. Plus exactement, il fait fusionner narration et description. Il décrit en racontant ou il raconte en décrivant. Il invente une « machine narrative » alimentée par une énergie analogue à celle qui transforme le pays ou qui fait avancer les locomotives. Les rails posés, la machine fait progresser le récit, donne une existence aux personnages, fait surgir l’espace, montre l’histoire en train de se faire. Relisons le début de La Terre : en quelques pages, montrant Jean le paysan parcourant une pièce de terre située dans un paysage d’open field et décrivant le geste auguste du semeur, Zola met en place tous les thèmes qui sont développés dans les quelque quatre cents pages qui suivent.

Ce qui fait la grandeur et la réussite du cycle des Rougon-Macquart n’est pas l’histoire d’une famille dégénérée, mais, sur un mode qui atteint au lyrisme (celui de la chair, de la matière, de l’énergie), et dans le cadre historique de la révolution industrielle, l’épopée de la France qui se fait. Le peuple français, qui sait lire, et les autres peuples du monde ne s’y sont pas trompés : depuis un siècle, ils font un triomphe continu aux romans de Zola. Lire Zola sans prévention permet de comprendre la fascination qu’il a exercée sur les romanciers du XXe siècle, aussi bien en France que dans le monde, où il a été, entre autres écrivains, pour le Brésilien Jorge Amado ou l’Egyptien Naguib Mahfouz, un modèle.

 

 

02 novembre 2010

Le silence de la mer

 

 

Un processus est engagé depuis une trentaine d’années, dont l’objectif est de faire sortir la France de l’histoire – c’est-à-dire de faire en sorte que la France ne dise plus rien de neuf ou de vrai au monde et que les valeurs dont elle est porteuse depuis des siècles s’abîment dans le silence. Participent à ce processus des citoyens cyniques qui savent ce qu’ils font, ou des naïfs qui ignorent ce à quoi ils s’engagent, et qui, ou cyniques ou naïfs, composent l’élite. Ce processus trouve dans l’Union européenne, telle qu’elle se construit, et dans le monde sans frontières, un cadre idéal, parfaitement adapté à son développement. Il se lit, comme à livre ouvert, dans la culture ou dans la littérature, dans les arts, dans la pensée, transformés en champs de bataille.

Ce processus n’est pas inédit. Il s’est déjà produit entre 1940 et 1944. Dans le premier récit de résistance, imprimé et diffusé clandestinement en 1942, Le silence de la mer, Vercors fait exposer par l’officier allemand, Von Ebrennac, le projet que le Troisième Reich nourrit pour la France : la démanteler et, pour cela, en détruire l’âme, parce que, pour que l’Allemagne soit, il faut que la France ne soit plus. L’officier, qui se trouve dans la bibliothèque de ses logeurs, explique comment procède le nouveau pouvoir : amadouer les écrivains, leur offrir des hochets pour qu’ils se taisent, ne plus diffuser leurs œuvres, non seulement les écrivains modernes, Proust ou Bergson, mais aussi les classiques, Ronsard, Corneille, Racine, Voltaire, Hugo, etc. Nevermore : « plus jamais ça ». C’est alors que le narrateur prend conscience que la France risque de sombrer dans le silence des abysses marins. Parce qu’ils avaient compris que la littérature française est liée à une nation consciente d’elle-même, les premiers combattants de la France libre ont voulu, dès juillet 1940, allier la plume à l’épée, la réflexion à l’action, la pensée à la politique, afin que le lien entre la littérature et la nation ne se dénoue pas ; et parce qu’ils savaient qu’il est vain de risquer sa vie pour rendre à un peuple ses libertés publiques et nationales, si ce peuple n’a plus d’existence. C’est pourquoi aussi la France libre a été une école de pensée et qu’un auteur comme Raymond Aron y a donné sa pleine puissance. Dans L’homme contre les tyrans, recueil d’articles et de textes publiés dans la revue de la France libre, les analyses d’Aron sur la menace que représente le Reich, autrement dit l’Empire, pour les vieilles nations européennes et pour les libertés de leurs peuples, sont plus bien lumineuses, bien plus justes, plus d’actualité aussi que les ratiocinations que l’on nous assène depuis une trentaine d’années sur le nationalisme allemand ou sur l’idéologie nazie qui menacerait à nouveau l’Europe et la France.

 

Pour comprendre la situation réelle de la culture en France et en Europe, il convient de regarder en arrière. Il y a deux  siècles et demi, au milieu de ce XVIIIe siècle, dont on dit souvent qu’il est la matrice de notre modernité, parce que, pendant ce siècle, ont été élaborés les principes de la politique actuelle (droits de l’homme, démocratie, séparation des pouvoirs, laïcité, etc.), deux encyclopédies, opposées l’une à l’autre, ont défini l’Europe : le Dictionnaire universel, dit dictionnaire de Trévoux, œuvre des jésuites (plusieurs éditions publiées entre 1704 et 1771) et L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, le monument des Lumières, publiée entre 1751 et 1765. L’Europe, pour eux, est un continent, nettement délimité, et dont les limites, de l’Atlantique à l’Oural, du Bosphore aux terres glacées du Nord, sont reconnues par tous. Ce continent se caractérise par la grande diversité de langues qui y sont parlées (langues latines, anglo-germaniques, slaves), par la grande variété des peuples qui y cohabitent à peu près paisiblement, par des coutumes innombrables, des façons de faire qui varient d’une région à une autre. Les auteurs qui décrivent cela s’en réjouissent : pour eux, cette diversité culturelle et linguistique fait le « génie » de l’Europe. Il existe pourtant trois caractères communs à tous les peuples, nations, pays, hommes : l’Europe est « blanche » (c’est le sens même du nom propre Europe, fille d’Agénor, enlevée par Zeus, princesse d’Asie mineure : en araméen, le mot signifie « blanche de visage »), elle est chrétienne, elle a fondé la civilisation la plus avancée qui soit. Il n’y a pas de place pour une identité européenne, sinon une identité minimale, renfermée dans ces trois caractères communs. Au XVIIIe siècle, les choses étaient ce qu’elles étaient et non pas ce que les hommes voulaient qu’elles soient.

En deux siècles et demi, les réalités n’ont guère changé : l’Europe ne s’est pas déplacée ; ses limites sont toujours les mêmes ; elle se caractérise par la même diversité de peuples, de langues, de nations, de coutumes, de mœurs ; elle est blanche, en dépit de quelques changements dans la population ; encore chrétienne, non plus à 95%, mais à 60 ou 70%, puisque la pratique religieuse n’est plus ce qu’elle a été  ; et encore à la tête d’une grande civilisation. Pourtant, il est impossible aujourd’hui d’énoncer ces réalités ou de vouloir les préserver. Ce serait devenir la cible des inquisiteurs. L’Europe n’existe plus comme réalité ; elle n’existe plus que comme « idée ». C’est une réalité idéelle, une réalité repeinte aux couleurs de l’idéal, une entité forgée par l’intellect. Elle tient de « l’idéologie » et produit une « idéocratie », malgré la volonté des peuples ou sans que les peuples en aient une claire conscience, avec un Etat nouveau, supranational et fédéral, qui absorbe et affaiblit les Etats existants, une constitution, des normes, des règles, des directives, des finances inépuisables, et dont l’objectif est de fabriquer un homme nouveau, homo europaeus ou homo europensis. De ce point de vue, elle est partiellement analogue à feue l’Union soviétique, une union et des conseils, commissions, organes, normes, directives, cherchant à effacer les nations, les arts, les pensées, les littératures. Dans cet ordre nouveau, ce qui est menacé, c’est la liberté de l’esprit, la vie intellectuelle, les arts, la culture, qui se sont épanouis jusque-là en France dans le cadre d’une vieille nation. 

Ce qui fait la littérature, ce sont les liens qu’elle entretient avec une nation ou un peuple. Il en va de même de la peinture et des autres arts. Soyons très attentifs au vocabulaire. Il existe une peinture hollandaise des XVIe et XVIIe siècles, comme il existe une peinture anglaise du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, comme une peinture italienne du Quattrocento, toutes différentes les unes des autres et différentes de la peinture française du XVIe siècle (les portraits de Clouet, par exemple) ou de celle du XVIIe siècle (Poussin, Le Lorrain, La Tour, les frères Le Nain) ou du XIXe siècle : même si celle-ci est d’une grande diversité (néoclassique, pompier, réaliste, impressionniste, etc.), elle tient de la France ou de son âme ; elle est liée à une histoire ; elle véhicule une vision du monde propre aux Français. Or, aujourd’hui, il est impossible de parler de « peinture française » de la fin du XXe siècle, comme si l’adjectif était désormais proscrit et que la peinture n’eût plus de frontières, ni de lien avec la France. Il en va de même de la musique. Il a existé une grande musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, illustrée par Sainte-Colombe, Marais, Couperin, Charpentier, Rameau, ou de la fin du XIXe siècle (Fauré, Ravel) ; il n’est plus possible de qualifier de « française » la musique que l’on entend aujourd’hui en France : world music, oui ; la qualifier de française, ce qu’elle ne veut plus être, serait tout aussi incongru que de qualifier de blanche, chrétienne et civilisatrice l’Europe. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, littérature signifiait « érudition » ou « doctrine ». Ce que l’on nomme littérature était alors belles lettres, lettres ou poésie. C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française que littérature prend son sens moderne : « l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays », sens qui tombe peu à peu en désuétude. L’heure est à la littérature-monde ou à la littérature européenne, sans frontières, métissée ou multiculturelle. Les idéologues ont réussi à convaincre des générations de potaches qu’il n’y avait de pensée digne de ce nom qu’allemande ou grecque. Or, il a suffi que l’éditeur Fayard publie les œuvres des philosophes de langue française, pour que l’on prenne conscience que penser n’était pas réservé aux seuls Allemands ou Grecs.

La littérature, l’art, la pensée ne sortent pas du néant, ils ne descendent pas du Ciel non plus.  L’homme pense dans un héritage ; la langue dans laquelle il écrit lui est transmise. Il a besoin de lecteurs qui partagent ses références pour être compris, lu, écouté. C’est un « animal politique » : sans cadre, il s’étiole. Les nazis qui ambitionnaient de détruire l’âme de la France en détruisant sa culture l’avaient compris. Les œuvres de l’esprit, tout ce par quoi nous les hommes, nous exprimons ce que nous sommes, ce que nous pensons, nous voulons, ce à quoi nous aspirons, etc. dépendent d’un cadre politique, dans lequel chacun de nous trouve à la fois sa liberté et des semblables ou des interlocuteurs.

Or, ce cadre politique est en train de changer ou, plus exactement le cadre millénaire est remplacé par un ordre nouveau, ou ordine nuovo, disent les Italiens, celui de l’Union européenne, qui exige de nouveaux arts, de nouvelles formes, de nouvelles idées, qui soient en harmonie avec cet ordre nouveau. Il est attendu des Français qu’ils se conforment à une identité européenne, qu’ils écrivent une littérature européenne, qu’ils parlent une langue européenne, qu’ils élaborent un art européen, etc., et que, pour cela, ils renoncent à ce qu’ils sont : français. C’est cela sortir de l’histoire. Pour que l’Union européenne soit ou qu’elle ait une existence, il faut que la France ne soit plus ou que son âme soit détruite. Cela prend des formes variées. Ou bien, tout est fait pour que la France n’ait plus conscience d’elle-même, que les élites ne prononcent plus son nom, que plus personne ne dise France, mais ce pays ou la République. C’est ce que l’écrivain Richard Millet nomme dans L’Opprobre (Gallimard, 2008) « apartheid mental », quand il est interdit aux écrivains de saisir l’essence d’un pays qui n’existe plus ou qui est menacé de disparaître. Ou bien, ce qui est publié comme de la littérature, c’est l’insignifiance. Ainsi les Editions de Minuit, fondées en 1942 par Vercors pour imprimer Le Silence de la mer, se sont spécialisées dans la publication de romans minimalistes. La peinture minimaliste aux Etats-Unis, c’est un carré jaune : le tableau est de forme carrée et il est couvert d’une couche de peinture jaune. La littérature minimaliste, c’est une phrase faite d’un mot ou de deux mots, suivie d’une autre phrase tout aussi sommaire, puis d’une troisième, d’une quatrième, etc. toutes traitant de choses banales, de salle de bain ou de travaux ménagers. Ou bien, les romans publiés n’ont pas d’autre objet qu’eux-mêmes : ce qui est raconté ou représenté, c’est l’écriture du roman. La littérature se borne à sa propre fabrique. Ou bien, c’est de « l’autofiction » : la seule réalité du monde dont elle parle, à la première personne évidemment, c’est le je qui écrit. Il n’y a pas d’autre réalité que « et moi, et moi, et moi ». Ou bien, la littérature se soumet aux oukases du multiculturalisme, que les idéologues d’Amérique du Nord ont inventé pour faire oublier que leur pays est fondé sur une injustice faite aux peuples premiers et qui perdure. Eux, les Français doivent se sentir coupables de ne pas être des immigrés dans leur propre pays. Ces idéologues auraient tort de se gêner, puisque, en France, d’autres idéologues leur prêtent main forte et vont plus loin dans la haine de soi. Plus la littérature est insignifiante ou anodine, meilleure elle est ; portée aux nues, elle est le modèle que les jeunes gens sont incités à suivre, même si elle conduit au néant ou parce qu’elle est le grand silence de la mer. Il n’est plus question de critique du réel, encore moins question de la France, cette vieille chose qui est près d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. La France s’est construite autour de ses écrivains, de ses légistes, de ses érudits, de ses historiens, dans la littérature, par la littérature. Les écrivains qui regimbent contre cet ordre sont « stigmatisés ». Les chiens de garde des media instruisent leur « cas » pour les obliger à se taire. Nevermore. C’est la fin de l’espace littéraire français. Les maîtres d’école sommés de participer à ce processus n’enseignent plus rien aux élèves. Il faut faire table rase du passé, rabaisser la langue française en persuadant les élèves ou leurs parents qu’elle n’a plus d’avenir ou que son avenir est d’être un patois ethnique ou racial, parlé dans des fragments de territoire en concurrence avec d’autres patois ethniques et raciaux, l’avenir étant à l’anglo-américain ou à l’arabe ou au chinois.

Pendant des siècles, il allait de soi qu’un pays, quel qu’il soit, ait une littérature, des arts, une pensée qui lui soient propres. C’était une marque de la diversité de l’humanité : l’humanité est une, mais elle n’est pas uniforme ; elle se réalise de différentes façons sous divers modes suivant les climats. Il semble que ce droit soit concédé aux Français de plus en plus chichement, à contre cœur, comme une tolérance des maîtres de l’ordre nouveau, et provisoirement, en attendant que ce droit s’éteigne un jour, faute d’ayants droit. Alors que, dans l’ordre nouveau européen, la seule revendication qui soit légitime est celle du « droit à » ou des « droits à » (droits à tout, droits devant, tous droits dehors, des droits pour tout le monde, droit au logement, etc.), il est une réalité qui échappe à cette légitimité absolue : c’est la France. Le grand silence de la mer est le terme du processus qui l’affecte et où elle sombre peu à peu, sans même penser à se défendre.

 

03 octobre 2010

Lumière des livres 32

 

 

Attention, chef d’oeuvre

 

A propos de Jean Clair, Malaise dans les musées, Café Voltaire, Flammarion, 2007.



 

Disons-le tout net : ce petit livre est un chef d’œuvre de lucidité, d’intelligence critique, de savoir maîtrisé, même d’érudition en matière d’art et d’histoire de l’art, et enfin, ce qui ne gâte rien, de bonheur d’écriture. Qui veut comprendre quelque chose a) à la crise de l’art en Occident, b) aux inquiétudes que l’on peut avoir pour ce qui est de la préservation du patrimoine de la France, c) aux dérives qui affectent les musées dans leur raison d’être et leurs missions, doit lire, relire et méditer ce livre de 140 pages, quitte à en faire un livre de chevet. 

La première des trois parties, dont il est composé, a pour titre la simonie. Jean Clair cite en note la définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « convention illicite par laquelle on reçoit une récompense temporelle, une rétribution pécuniaire pour quelque chose de saint ou de spirituel ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694 : « vente ou achat des choses saintes et sacrées, comme, sacrements, bénéfices, etc. » et œuvres d’art appartenant à la Nation, a-t-on envie d’ajouter) aurait été plus éclairante et elle convient mieux à ce qui fait l’objet de Malaise dans les musées que la définition, quelque peu alambiquée, de Littré. Cette première partie est une admirable réflexion sur l’art et sur les liens étroits que l’art entretient avec le christianisme, le sacré, le culte. Les Européens ont eu longtemps « le culte des images », ce qui ne signifie pas qu’ils aient idolâtré les images, comme les en accusent les iconoclastes ou les musulmans,  mais qu’ils ont célébré le culte à l’aide d’images ou qu’ils ont intégré l’art au culte, comme l’atteste le fait que, pendant de longs siècles, l’Eglise, non seulement ses princes, mais aussi ses plus humbles fidèles, a été le grand (et parfois le seul) commanditaire de ces œuvres d’art qui ornent encore les lieux de culte et qui sont conservées dans les musées. Le culte s’est longtemps confondu avec la culture, mais peu à peu, dans le monde moderne, cette culture ancienne est effacée par et sous le culturel et même le socioculturel, d’autant plus facilement que le « culte des images » est quasiment mort, que n’importe qui peut faire n’importe quoi en matière d’art, que la signification des images anciennes s’est dissipée et que les visiteurs de musée ne voient plus dans ces chefs d’œuvre qu’un réservoir à émotions immédiates et faciles. 

Cet effondrement nourrit la simonie : la transformation des musées où s’exposent les collections qui appartiennent à la Nation en zone touristique génératrice de recettes sans fin ; la gestion à l’intérieur des musées des flux de visiteurs qui sont d’abord des consommateurs ; la multiplication des musées (presque un par semaine) ; et surtout le projet puéril, et tout à fait dans l’air de nos temps post-modernes, qui consiste à vendre (à louer l’exploitation marchande) pendant trente ans et pour quelques centaines de millions d’euros (une bouchée de pain pour les émirs pétrolifères du lieu) à un émirat musulman, désert humain immensément riche certes, mais marqué par le wahhabisme, le nom Louvre, devenu pour les besoins de la cause un logo de marque commerciale, et cela afin que les programmes immobiliers des émirs pétrolifères (de luxueuses marinas en plein Golfe persique) soient fourgués plus facilement aux nantis du show-biz, de la jet-set, de la spéculation sur les marchés financiers et aux trafiquants à l’affût d’une lessiveuse qui blanchisse leur argent sale. Le modèle que le gouvernement français a copié, dans cette affaire, est le système Guggenheim, un système qui fait de l’art une marchandise à vendre et qui est à l’agonie dans le monde, sauf dans deux villes, où il prospère. Ce choix a été fait au détriment du modèle français, envié, admiré partout, des Musées nationaux et de la formation reçue, dans un pays où l’histoire de l’art n’est pas enseignée véritablement, par les conservateurs de ces mêmes musées.

Pour Jean Clair, la débâcle de l’art et de la conservation de l’art, la fin de tout culte, la mort du sacré, l’effondrement de la fonction muséale sont des symptômes de cette acédie (ou affaiblissement ou trouble qui conduit les malades qui en sont atteints à ne plus prendre soin d’eux-mêmes et à s’abandonner à la mort) ou de cette torpeur dans laquelle la France, la Nation, la culture, l’Europe, l’Eglise sombrent peu à peu avant, peut-être, de disparaître complètement.

 

 

 

24 septembre 2010

Les sociétés multiculturelles et pluriethniques caractérisent-elles les colonies ou les empires coloniaux ?

 

 

En 1845, Théophile Gautier part en voyage en Algérie dans ce qu’il appelle « l’Afrique française ». Il décrit ce qu'il a vu dans le Voyage pittoresque en Algérie, publié dans la Revue de Paris en 1853.

 

« Quand nous arrivâmes dans Alger la Guerrière (c’est ainsi que les musulmans la surnomment), il était environ cinq heures (…), la place du Gouvernement fourmillait de monde. C’est le point de réunion de toute la ville, c’est là que se donnent tous les rendez-vous ; on est toujours sûr d’y rencontrer la personne qu’on cherche ; c’est comme un foyer des Italiens ou de l’Opéra en plein air. Tout Alger passe forcément par là trois ou quatre fois par jour. Pour les Français, c’est Tortoni, le boulevard des Italienns, l’allée des Tuileries ; pour les Marseillais, la Canebière ; pour les Espagnols, la Puerta del Sol et le Prado ; pour les Italiens, le Corso ; pour les indigènes, le fondouck et le caravansérail. Il y a là des gens de tous les états et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d’Espagne, des Iles Baléares, de Malte, d’Italie ? de Grèce, d’Allemagne, d’Angleterre ; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des juifs ; un mélange incroyable d’uniformes, d’habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes. Un tohu-bohu ! un capharnaüm ! Le mantelet noir de la Parisienne effleure en passant le voile blanc de la Moresque ; la manche chamarrée de l’officier égratigne le bras nu du nègre frotté d’huile ; les haillons du Bédouin coudoient le frac de l’élégant français. Le bruit qui surnage sur cette foule est tout aussi varié : c’est une confusion d’idiomes à dérouter le plus habile polyglotte ; on se croirait au pied de la tour de Babel le jour de la dispersion des travailleurs. L’accent n’est pas moins divers : les Français nasillent, les Italiens chantent, les Anglais sifflent, les Maltais glapissent, les Allemands croassent, les nègres gazouillent, les Espagnols et les Arabes râlent. Les Européens affairés circulent activent à travers des îlots flegmatiques de naturels du pays qui ne semblent jamais pressés. Le long des murailles, de pauvres diables en guenilles dorment roulés dans un morceau de couverture, ou tiennent en laisse les chevaux des promeneurs venus des environs d’Alger ; d’autres traversent les groupes d’oisifs portant des paquets sur la tête ou des fardeaux suspendus à un bâton qui fait palanquin ; rien n’est plus gai, plus varié, plus vivant que ce spectacle. Les endroits les plus fréquentés de Paris sont loin d’avoir cette animation ».

 

 

10 septembre 2010

Lumière des livres 31

 

 

Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, Plon, 2002, traduit de l’italien.

 

            Dans La Rage et l’Orgueil, Oriana Fallaci amplifie un article assez long qu’elle a écrit dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 et que le grand quotidien italien Corriere della Sera a eu le courage de publier. En France, les thèses d’Oriana Fallaci, journaliste et romancière, effraient les bien pensants. « Cachez ce livre que nous ne saurions voir », s’indignent-ils, « ne le lisez surtout pas ». Il a de quoi, à dire vrai, apeurer ceux que le courage et la vérité ont désertés. La forme est enragée. Oriana Fallaci a choisi d’écrire ce qu’elle nomme un « sermon », qui aurait été soporifique sans son exceptionnel talent d’écrivain grâce auquel elle rend vivante et agréable à lire sa « rage », qu’elle laisse exploser après l’avoir rentrée pendant près de trente ans, depuis que ses activités de journalistes l’ont amenée à côtoyer et à connaître les principaux « acteurs » du monde arabe et islamique : Arafat, Khedafi, Khomeiny, mollahs, imams, militants palestiniens, membres libanais du Hezbollah, etc. Le livre est une adresse aux Italiens, aux Européens et à tous les Occidentaux (désignés par un « tu » singulier), qu’elle juge, non sans raison, menacés dans leur vie, leur être, leur culture, leur identité, leurs valeurs démocratiques. Il tient de la harangue désespérée ou des prédictions catastrophiques de Cassandre que les Grecs refusaient d’écouter. Bien entendu, les cris de vierges effarouchées poussés par les tartufes doivent inciter chacun de nous à lire La Rage et l’Orgueil, à examiner les thèses qui y sont soutenues, éventuellement à en débattre, à comprendre ce qui y donne sens.

            Oriana Fallaci, qui, en 1944, âgée de 14 ans, s’est engagée dans l’armée italienne de Libération, est par sa famille (Florentins et Toscans, authentiques résistants) l’héritière de la résistance libérale au fascisme et au nazisme, qui trouve son inspiration idéologique dans le Risorgimento et les luttes menées par les Carbonieri de Garibaldi pour faire l’unité de l’Italie et en chasser les armées étrangères, dont les Autrichiens, qui occupaient le nord et le sud de la péninsule. Ses héros sont Cavour, Garibaldi, les opposants au fascisme, Churchill, De Gaulle et tous les Italiens qui se sont réfugiés aux Etats-Unis pour ne pas vivre sous la férule de Mussolini. C’est au nom de cette résistance passée qu’elle appelle les Italiens, les Européens, les Occidentaux à résister comme le fait avec courage le peuple américain à la menace que les musulmans font peser sur eux. Son « sermon » repose sur une triple prise de conscience et certitude. 1. L’islam est une religion de haine et de mort. 2. L’islam a déclaré la guerre à la civilisation occidentale. 3. Les musulmans, en émigrant massivement, en Europe mettent en œuvre ce programme.

Oriana Fallaci a été le témoin des principaux événements qui, depuis trente ans, ensanglantent le Proche Orient : guerre du Liban, main mise des mollahs sur l’Iran, délires terroristes des Libyens, des Syriens, des Palestiniens, guerre d’Afghanistan, arrivée massive d’imams en Italie, constitution de « bases » militaires en Italie (al qaida, en arabe, signifie « base » ou « QG »), etc. Elle analyse les discours, elle parle d’expérience des humiliations que subissent les femmes (parfois de leur plein gré) dans les pays arabes et musulmans, elle a connu la haine sans fin de l’islam pour la culture, la liberté, la dignité de l’homme et tient pour une blague le « dialogue » des cultures ou même l’éminente dignité ou égalité des cultures. Dans la culture islamique, dont elle connaît les réalités (les Mille et une nuits, la haine des femmes, l’algèbre et le zéro, que les Arabes se sont appropriés, en les « volant » aux mathématiciens de l’Inde ancienne), elle ne retient quasiment rien de positif qui puisse avoir une valeur universelle ou être admiré par l’humanité.

            En bref, ce livre n’est pas un brûlot haineux. C’est un appel au courage, à la lucidité, à la résistance – la vraie, la seule qui vaille – contre la barbarie.

 

20 août 2010

Stupéfiant

 

 

L’histoire de ce mot se résume à l’accroissement subit ou soudain de ses emplois dans la langue moderne.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), comme dans les éditions suivantes, jusqu’en 1879 et même en 1932-35, il est défini sommairement : « terme dogmatique (comprendre : « terme de science »), qui stupéfie », comme dans remède stupéfiant et eau stupéfiante. L’emploi qui en est fait alors se limite à la médecine, domaine dans lequel il est employé pour la première fois en 1588 (c’est le participe présent du verbe stupéfier, adjectif et même nom). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition occupe près d’une page de grand format, et comprend plusieurs acceptions : « Adjectif, qui provoque l’engourdissement, l’hébétude » ; « Adjectif et substantif masculin, en pharmacie : substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l’usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » ; « Substantif masculin, général au pluriel, domaine administratif et juridique : produit naturel ou synthétique dont l’usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d’interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ; synonymes drogue (courant), stup (argotique, familier » ; « En particulier, service administratif ou judiciaire chargé de la répression ou de la prévention de l’usage et du trafic des stupéfiants » ; « Adjectif, qui provoque un étonnement extrême, une grande surprise ; extraordinaire, incroyable » ; « En parlant d’une chose abstraite ou concrète, de grandes proportions, qui atteint une grandeur inimaginable » ; « Par exagération, familier, en parlant d’une personne ou d’une chose : qui est hors du commun, extravagant, époustouflant ».

C’est dans le courant du XIXe siècle que ce terme de médecine a été étendu à d’autres domaines, pour désigner des drogues, comme dans cet exemple du DAF (sixième édition, 1835) : « Il s’emploie aussi substantivement, tous les narcotiques sont des stupéfiants » et de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Substantivement, les narcotiques sont des stupéfiants, l’abus des stupéfiants ») et au figuré : « c’est stupéfiant » (« dans le langage courant, qui cause une grande surprise, une nouvelle stupéfiante, DAF, 1932-35).

La modernité est tout entière dans cet élargissement des emplois de stupéfiant : la drogue, le goût de drogue, le besoin de se droguer ; la médecine à la portée de tous et de chacun ; l’établissement d’une administration chargée de lutter contre les trafics et les abus ; l’ajout au Code pénal de délits et de crimes qui visent la détention, la vente, la consommation de ces drogues ; et, bien entendu, l’emploi de stupéfiant dans des situations, telles que les prodiges, miracles, événements exceptionnels, grandes surprises, lesquelles exprimaient jadis, avant la fin du XVIIIe siècle, la manifestation de Dieu ou de la Vérité parmi les hommes. L’homme moderne se drogue, il a besoin de s’abrutir, il fait un usage incessant de médicaments, il est hanté par l’envie du pénal, il se pense comme un rouage de la machine administrative et judiciaire et, en dépit de sa rationalité affirmée, il est sujet à des transes qui rendent l’anodin hors du commun.