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20 avril 2009

Décence

George Orwell ou, plus exactement, les traducteurs et les commentateurs de son œuvre, dont J-Cl Michéa, ont furieusement contribué au succès actuel de la notion (ou du terme) de « décence » ou de « décence ordinaire » ou de « décence commune », tous mots qui traduisent l’expression, chère à Orxell, de common decency. S’il est un mot français qui a toujours eu, depuis six siècles (il est attesté au XIVe siècle), un sens clair – et généralement un seul sens -, c’est le nom décence, emprunté du latin decentia, traduit dans le Dictionnaire latin français par « convenance » et dérivé de decens, « convenable, séant, décent, bienséant ». Autrement dit, pendant vingt-siècles, du latin classique au français actuel, que ce soit sous la forme decentia, descence ou décence, le mot a conservé le même sens et a désigné, dans la morale humaine, une même « valeur » - ce à quoi les hommes, quelque religion qu’ils aient professée, accordent ou ont accordé du prix.

De la première édition (1694) à la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il est ainsi défini : « Bienséance, honnêteté extérieure » (exemples : Il n’est pas de la décence de faire telle chose ; cela n'est pas dans la décence). En 1798 (cinquième édition), la définition est un peu plus ample (« bienséance, honnêteté extérieure, convenance avec les lieux, les temps et les personnes »), mais les exemples sont identiques. Ce qui est nouveau, c’est l’idée que les formes de la décence s’adaptent « aux lieux, aux temps, aux personnes » ; elles ne sont pas éternellement les mêmes, mais elles changent suivant les climats, les siècles et même en fonction des personnes ; autrement dit, elles sont relatives. Les académiciens reprennent cette idée dans la sixième édition (1832-35) : « honnêteté extérieure ; bienséance qu'on doit observer quant aux lieux, aux temps et aux personnes » (mêmes exemples que dans les éditions antérieures), et ils distinguent le principe de l’application qui en est fait dans la société : « il se dit, particulièrement, de la bienséance en ce qui concerne la pudeur » (exemples : avoir un maintien plein de décence ; mettre de la décence dans ses expressions ; cette femme est toujours vêtue avec beaucoup de décence ; garder la décence).

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), la relativité de la décence est amplifiée, signe que Littré a conscience que tous les hommes n’accordent pas le même prix à la décence ou aux mêmes formes de décence et que cette valeur peut ne pas être uniforme à une époque donnée : « honnêteté qu’on doit garder dans les actions, les discours, les habits, la contenance, etc. et dont la règle est prise non seulement des préceptes de la morale, mais encore de l’âge, de la condition, du caractère dont on est, du temps et du lieu où l’on se trouve, des personnes avec lesquelles on vit ». Est cité un extrait du Siècle de Louis XIV, dans lequel Voltaire tient les femmes pour les principaux promoteurs de cette valeur : « la décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides ». La décence s’observe aussi, selon Littré, dans les façons de parler et les manières de faire : « honnêteté dans le langage, les manières, en ce qui concerne la pudeur » (exemple : « il a une grande décence dans ses expressions et dans son extérieur »). Enfin, le mot aurait un sens affaibli et signifierait aussi « façon convenable », comme chez Voltaire : « il voulait que tous les curés eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence ».

Comme il le fait parfois pour distinguer des synonymes ou des mots de sens proche, Littré distingue la décence de la bienséance et de la convenance : « La décence désigne ce qui est honorable ; la bienséance, ce qui sied bien ; la convenance, ce qui convient. Quand on pèche contre la décence, on commet une action qui mérite un blâme moral ; quand on pèche contre la bienséance ou la convenance, on commet une action qui mérite un blâme moins grave et qui ne porte pas sur la moralité. La distinction entre la bienséance et la convenance est plus subtile ; pourtant elle est indiquée par l’étymologie. Bienséance dit plus que convenance ; s’il est bienséant de faire une chose, cela implique qu’il est convenable de la faire ; mais s’il est convenable de faire une chose, cela n’implique pas qu’elle soit bienséante ; il y a dans bienséant le mot bien qui n’est pas dans convenable. Les convenances n’exigent pas tout ce qu’exigent les bienséances. Une femme est habillée avec décence quand elle l’est sans immodestie ; avec bienséance, lorsqu’elle l’est comme l’exige la circonstance où elle doit figurer ; avec convenance, lorsqu’il n’y a rien qui choque dans son habillement ». Que retenir de cela ? Pas grand-chose, sinon que Littré, quand il abandonne le terrain de la langue, est un professeur de vertu hors pair : un vrai positiviste en somme.

Dès le XVIIIe siècle, le mot a un sens solidement établi ; les auteurs de dictionnaires du XXe siècle ne font que répéter les définitions de leurs prédécesseurs : Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 : « Bienséance en ce qui concerne les lieux, les temps et les personnes » ; « il se dit, particulièrement, de la bienséance en ce qui concerne les bonnes mœurs ») ; Trésor de la langue française (1971-94 : « réserve et mesure dans le comportement » ; « spécialement, respect des normes morales et des convenances, notamment en matière sexuelle, dans la tenue, les actes et les paroles ») ; Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « bienséance, respect des convenances, retenue dans la conduite et le maintien » ; « bienséance dans le domaine des mœurs ; pudeur ». En anglais, decency a le même sens que décence : “the quality of being decent (right and suitable; respectful ; modest, not likely to shock or embarrass others); (regard for the) general opinion as to what is decent” (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974).

De fait, il n’est pas de mot ou de concept plus conservateur que décence, lequel est resté le même, en dépit des bouleversements sociaux, politiques, humains, linguistiques, artistiques, etc. de tout ordre et d’ampleur sans précédent, qui ont affecté Rome, l’empire romain, la Gaule romanisée, le monde franc, la France, l’Ancien Régime, la République, etc. pendant vingt-cinq siècles. Si on devait choisir un emblème de la pérennité a-historique, c’est pour décence qu’il faudrait opter. La common decency, chère à Orwell et à tous ceux qui font connaître son œuvre et sa pensée, n’est en rien différente de la « bienséance » ou de « l’honnêteté extérieure » des académiciens en 1694, de la descence du XIVe siècle ou de la decentia de Cicéron. C’est quelque chose (une valeur, une façon de se tenir à table, des manières de société, des façons de parler, etc.) qui va de soi et que les hommes inculquent à leurs enfants dès leur plus jeune âge. Orwell, on le sait sans doute, et ses commentateurs les plus fervents (Michéa) ont été des marxistes léninistes convaincus, tendance trotskiste, et ils le sont restés jusqu’à leur mort. Orwell assume tout du marxisme léninisme trotskisme, sauf les crimes que Staline a commis contre les communistes : le coup d’Etat d’octobre 1917 le fait tomber en pâmoison ; il admire l’extermination des « insectes nuisibles » (politique de Lénine et de Trotski) ; il approuve le génocide ukrainien (1932-33) ; il a été en Espagne, pendant la guerre civile, dans le « bon » camp, etc. Or, c’est ce « penseur » qui exhume la décence ordinaire ou commune, celle qui est connue de tous depuis la nuit des temps, des placards du vieux bon sens humain, bourgeois et vaguement religieux, où elle était reléguée, pour en faire un « concept moderne » ou pour délimiter le nouvel horizon politique, moral, social. Non, on ne rêve pas. Les marxistes léninistes, après avoir fait la lutte des classes, approuvé la dictature du prolétariat, rêvé de mettre tous les bourgeois, tous les curés, tous les professeurs de morale, tous les soldats, tous les paysans, tous les ouvriers, etc. à la lanterne ou de les enfermer au Goulag, reviennent à la décence – c’est-à-dire à ce dont ils manquent le plus et qui leur a toujours fait défaut. Il faut vraiment que le marxisme léninisme ne soit plus qu’une épave ballottée par les courants pour qu’il s’agrippe à des banches aussi pourries, dans l’espoir illusoire, sans doute, d’éviter la noyade inéluctable. Le plus comique de l’affaire n’est pas le retour à la décence, mais le retour à la décence pure, absolue, éternelle, celle d’avant le relativisme des Lumières, celle d’avant la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui est valable en tout lieu, à tout moment, pour qui que ce soit, sans tenir compte, ni des réalités humaines, ni des contingences sociales, ni de l’histoire. Il faut vraiment être tombé bien bas pour aspirer au retour impossible de ce que l’on a extirpé de l’humanité pendant plus d’un siècle. Il faut être vraiment indécemment vil ou sans que soit fixée la moindre borne à sa propre indécence pour ressusciter avec la bonne conscience de M. Prudhomme ce que l’on a détruit avec la bonne conscience de MM Marx, Lénine et Trotski.

 


18 avril 2007

Mythologies intellotes 20

La philosophie s'invite dans la campagne 

 

 

Le dialogue entre Michel Onfray et M. Sarkozy publié dans Philosophie magazine a été abondamment commenté, toujours à charge contre Sarkozy, surtout par les journalistes qui ne l’avaient pas lu ou qui, l’ayant parcouru des seuls yeux, n’ont pas voulu lire ce qui avait été effectivement dit et écrit.

 

Voici le dialogue

 

Nicolas Sarkozy : Je me suis rendu récemment à la prison pour femmes de Rennes. J'ai demandé à rencontrer une détenue qui purgeait une lourde peine. Cette femme-là m'a parue tout à fait normale. Si on lui avait dit dans sa jeunesse qu'un jour, elle tuerait son mari, elle aurait protesté : " Mais ça va pas, non ! " Et pourtant, elle l'a fait.

Michel Onfray : Qu'en concluez-vous ?

N. S. : Que l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers.

M. O. : Je ne suis pas rousseauiste et ne soutiendrais pas que l'homme est naturellement bon. À mon sens, on ne naît ni bon ni mauvais. On le devient, car ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme.

N. S. : Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ?

M. O. : Je ne leur donnerais pas une importance exagérée. Il y a beaucoup de choses que nous ne choisissons pas. Vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile. Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons.

N. S. : Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense.

M. O. : Puisque notre entrevue touche à sa fin, je voudrais vous offrir quelques cadeaux utiles avant que nous nous quittions.

 

 

A la lecture de ce dialogue, il apparaît que, de Sarkozy et de Onfray, la Bête immonde n’est pas Sarkozy, mais Onfray. Sarkozy n’est ni philosophe, ni spécialiste de génétique. Onfray est philosophe ; du moins, il fait profession de l’être (ou de le paraître). Sarkozy exprime une opinion ambiguë avec prudence ("j'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie"), qui serait effectivement critiquable, si elle n’était pas une réaction à une première opinion extrémiste exprimée par Onfray ("je ne suis pas d'accord avec vous").

 

Quand Sarkozy déclare : "l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers", il ne fait qu’énoncer une position de bon sens, digne d’un homme politique responsable.

 

En revanche, Onfray défend des positions toutes idéologiques, dignes d’une momie enfermée depuis quarante ans dans la naphtaline d’une cellule crypto-gauchiste et qui, depuis quarante ans, rumine les mêmes positions sclérosées d’un sociologisme indigne d’un élève de certificat de fin d’études primaires et indignes du philosophe qu’il se targue (sans rire) d’être.

 

Quand Onfray déclare "ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme… je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons", c’est toute la corporation des philosophes qu’il déshonore par des positions manifestement fausses et stupides.

 

C’est d’ailleurs Onfray qui amène Sarkozy sur le terrain de la sexualité, de la pédophilie et de la génétique : "vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile".

 

En conclusion,

1. Les journaleux du Monde, de Libé, du Nouvel Obs ont longuement commenté les positions immondes de Sarkozy, sans dire un seul mot de celles d’Onfray. 2. De toute évidence, ils n’ont pas lu ce "dialogue philosophique" qu’ils ont pourtant commenté. 3. Quand ils lisent un texte, c’est avec d’énormes contresens. 4. On attend avec impatience la disparition du Monde, de Libé, du Nouvel Obs : faute de lecteurs, ça ne devrait pas tarder. 5. Il s’est même trouvé une horde de généticiens de "l’université" pour condamner les idées de Sarkozy, mais aucun d’eux n’a lu ce "dialogue". 6. Si la philosophie consiste, comme le fait Onfray, à égrener autant de balourdises et de stupidités dignes d’un bac – 10, alors, oui, on peut être inquiet de l’état réel de la philosophie en France.