23 décembre 2009
Inertie
Emprunté au latin inertia, qui signifie « inaction, indolence », et proprement, si l'on se fonde sur la formation du mot, « ignorance de tout art, incapacité », inertie est attesté chez le grand penseur Nicole Oresme (seconde moitié du XIVe siècle) dans le sens « d'absence de mouvement », pour traduire le mot grec atonie. A peine fabriqué, il tombe en désuétude ou, pour dire les choses avec plus d'exactitude, il n'entre jamais dans l'usage, puisqu'on ne dénombre qu'une occurrence en 1648 dans une lettre de Descartes. De fait, il n'est pas dans les dictionnaires du XVIIe siècle, ceux de Nicot, Richelet, Furetière, Thomas Corneille, de l'Académie française, et il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de la quatrième édition (1762) : « (le T se prononce comme S), terme didactique (qui) n'a guère d'usage que dans cette phrase (ce syntagme) force d'inertie, pour signifier la propriété qu'ont les corps de rester d'eux-mêmes dans leur état de repos ou de mouvement, jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire ».
La résurrection d'inertie et son transfert du domaine de la morale ou de la psychologie (« indolence », « inaction ») à celui de la physique sont dus, comme de nombreux autres termes scientifiques du XVIIIe siècle, à Newton ou, plus exactement, aux traductions en français des œuvres que M. Newton écrivait en latin ou en anglais. C'est en 1720 qu'est attesté le mot force d'inertie dans la traduction du Traité d'optique. D'Alembert y consacre un très long article dans L'Encyclopédie (1751-64) : « propriété qui est commune à tous les corps de rester dans leur état, soit de repos ou de mouvement, à moins que quelque cause étrangère ne les en fasse changer. Les corps ne manifestent cette force que lorsqu'on veut changer leur état ; et on lui donne alors le nom de résistance ou d'action, suivant l'aspect sous lequel on la considère ». Les preuves de cette force sont énumérées : « un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même... De là il s'ensuit que si un corps reçoit du mouvement par quelque cause que ce puisse être, il ne pourra de lui-même accélérer ni retarder ce mouvement. On appelle en général puissance ou cause motrice tout ce qui oblige un corps à se mouvoir » ; « un corps mis en mouvement par une cause quelconque, doit y persister toujours uniformément et en ligne droite, tant qu'une nouvelle cause différente de celle qui l'a mis en mouvement n'agira pas sur lui » ; « nous nous sommes un peu étendus sur la preuve de cette seconde loi, parce qu'il y a eu et qu'il y a peut-être encore quelques philosophes qui prétendent que le mouvement d'un corps doit de lui-même se ralentir peu à peu, comme il semble que l'expérience le prouve » ; « nous sommes fort enclins à croire qu'il y a dans un corps en mouvement un effort ou énergie, qui n'est point dans un corps en repos. La raison pour laquelle nous avons tant de peine à nous détacher de cette idée, c'est que nous sommes toujours portés à transférer aux corps inanimés les choses que nous observons dans notre propre corps » ; « le principe de la force d'inertie peut se prouver aussi par l'expérience. Nous voyons que les corps en repos y demeurent tant que rien ne les en tire ; et si quelquefois il arrive qu'un corps soit mû sans que nous connaissions la cause qui le meut, nous sommes en droit de juger (...) que cette cause, quoique non apparente, n'en est pas moins réelle. Quoiqu'il n'y ait point de corps qui conserve éternellement son mouvement, parce qu'il y a toujours des causes qui le ralentissent, comme le frottement et la résistance de l'air ; cependant nous voyons qu'un corps en mouvement y persiste d'autant plus longtemps que les causes qui retardent ce mouvement sont moindres : d'où nous pouvons conclure que le mouvement ne finirait point, si les forces retardatrices étaient nulles ».
Conséquence ou non du succès des thèses de Newton, le mot inertie retrouve au XVIIIe siècle son sens premier, comme l'atteste Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « indolence, inaction ; ce mot a passé de la physique dans le langage commun », alors qu'en réalité, c'est l'inverse qui s'est produit : d'abord le « langage commun », chez Oresme, mais vite oublié) ; ensuite un nouvel emprunt de ce mot au latin par M. Newton pour désigner la propriété qu'ont les corps de rester dans leur état de repos ou de mouvement. Les académiciens (cinquième, sixième, septième, huitième éditions, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) sont victimes de la même illusion que Féraud : « on dit moralement et figurément vivre dans un état d'indifférence et d'inertie ; tomber, languir dans l'inertie » ; « inertie se dit figurément, au sens moral, du manque absolu d'activité ou d'énergie ; rester dans une complète inertie ; être plongé dans une profonde inertie », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), même s'il expose d'abord le sens physique de ce terme (« terme scientifique ; état de ce qui est inerte ; défaut d'aptitude à changer spontanément d'état ; terme de physique, propriété qu'ont les corps de ne pouvoir modifier d'eux-mêmes l'état de mouvement ou de repos dans lequel ils sont »), qu'il illustre de cette citation de Voltaire : « tout corps, étant indifférent de lui-même au repos et au mouvement, et ayant cette inertie qui est un attribut de la matière, suit nécessairement la ligne dans laquelle il est mû », ne fait pas du sens moral historiquement premier (« manque d'activité intellectuelle ou morale ») une métaphore du sens physique.
Ce qui caractérise inertie dans la langue moderne, c'est son extension à d'innombrables sciences et techniques : mécanique et physique évidemment, d'où il est parti, mais aussi chimie, électricité, papeterie, physiologie, aéronautique et jusqu'aux sciences humaines et sociales : la psychopathologie (dans une époque moderne et d'activité obligatoire, l'indolence naturelle ou de tempérament est quasiment tenue pour un état morbide) et la politique, domaine dans lequel il signifie « absence de réaction et d'initiative, état d'immobilisme » (inertie de la démocratie, de la République, du gouvernement). Alors que la force d'inertie a été pour les physiciens une découverte majeure, en particulier pour comprendre le mouvement des planètes, l'inertie moderne, au sens de manque d'activité, est un vice ou une calamité, surtout quand elle est prédiquée à un gouvernement, la politique étant le domaine de l'agitation permanente, de l'ébullition constante, de l'activité incessante, même vaine ou inutile. On existe parce qu'on n'est jamais en repos et qu'il faut laisser accroire que l'on est mû par quelque force cachée.
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14 décembre 2009
Climat
Emprunté au latin clima, au sens « d'inclinaison du ciel » et de « partie du ciel », puis, par extension, de « région, contrée », lui-même emprunté du grec klima, « inclinaison du ciel », le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle, d'abord au sens de « zone terrestre déterminée par sa situation par rapport aux corps célestes », puis de « région en général » et de « pays », enfin de « zone comprise entre deux parallèles ». Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35), il est présenté comme un « terme de géographie », désignant des réalités de la terre, et non des réalités de l'atmosphère : « une étendue du globe de la terre comprise entre deux parallèles » ; « la ligne qui marque sur le globe la division des climats » ; « on le prend quelquefois indéterminément pour une région » (climat chaud, tempéré, doux, agréable, heureux ; changer de climat ; passer dans un autre climat).
C'est comme terme de géographie qu'il est défini dans L'Encyclopédie dont d'Alembert et Diderot ont été les maîtres d'œuvre (1751-64) : « portion ou zone de la surface de la terre, terminée par deux cercles parallèles à l'équateur, et d'une largeur telle que le plus long jour dans le parallèle le plus proche du pôle, surpasse d'une certaine quantité, par exemple d'une demi heure, le plus long jour dans le parallèle le plus proche de l'équateur. Les climats se prennent donc depuis l'équateur jusqu'aux pôles, et sont comme autant de bandes ou de zones parallèles à l'équateur ». D'où la célèbre « théorie des climats » de Montesquieu, qui a été utilisée pour saper le catholicisme ou croyance dans l'universalité chrétienne et que les encyclopédistes exposent ainsi : « l'auteur de L'Esprit des lois examine dans le XIVe livre de son excellent ouvrage l'influence du climat sur les mœurs, le caractère et les lois des peuples (...) La chaleur, dit-il, donne d'un côté un corps faible et de l'autre une imagination vive : voilà pourquoi les Indiens ont, à certains égards, tant de courage et à d'autres tant de faiblesse (...). C'est à la dévotion spéculative des pays chauds qu'on doit la naissance du dervichisme. L'ivrognerie est un vice des pays froids. La loi de Mahomet en défendant aux Arabes de boire du vin était en cela conforme à leurs coutumes. Les lois contre les maladies qui ne sont pas particulières à un climat, mais qui y sont transplantées, comme la peste, la lèpre, la vérole etc. ne sauraient être trop sévères (...). Nos pères les anciens Germains qui habitaient un climat froid, avoient des lois très peu sévères sur la pudeur des femmes. Ce fut autre chose quand ils se virent transportés dans le climat chaud d'Espagne. Chez un peuple féroce comme les Japonais, les lois ne sauraient être trop dures, et le sont en effet : il en est et il en doit être autrement chez des peuples d'un caractère doux comme les Indiens (...) ». Montesquieu et les encyclopédistes sont tenus pour des maîtres de lumière. A lire ce compte rendu, on doute que ces lumières aient éclairé quoi que ce soit.
D'après les rédacteurs de L'Encyclopédie, le sens moderne de climat, celui du réchauffement, changement, bouleversement (and so on) climatique dont nous sommes abreuvés de Copenhague et du GIEC, se développe dans le contexte de la médecine : « (médecine) les médecins ne considèrent les climats que par la température ou le degré de chaleur qui leur est propre : climat, dans ce sens, est même exactement synonyme à température. Ce mot est pris par conséquent dans un sens beaucoup moins vaste que celui de région, pays, ou contrée, par lequel les médecins expriment la somme de toutes les causes physiques générales ou communes, qui peuvent agir sur la santé des habitants de chaque pays, à savoir la nature de l'air, celle de l'eau, du sol, des aliments, etc. » En réalité, ce qui passionne les philosophes progressistes d'alors, ce ne sont pas les températures moyennes, ni les écarts de température, mais les effets du climat sur la santé, comme dans cet extrait : « quant aux liqueurs fortes que les peuples des pays du nord boivent habituellement, il faudrait que la dose journalière moyenne d'un manœuvre ou d'un paysan de ces pays fût bien forte pour être équivalente à quatre ou cinq pintes de vin très violent que tout paysan languedocien ou provençal boit au moins par jour, surtout en été (...) Il n'en est pas moins vrai que les excès de liqueurs fortes sont plus pernicieux dans les climats chauds que dans les climats froids ; c'est encore un fait. Les crapuleux ne font que s'abrutir dans les pays du nord, au lieu que dans nos colonies de la zone torride, l'abus des liqueurs fortes est une des causes qui fait le plus de ravage parmi les colons nouvellement transplantés ». La différence entre les Lumières et l'obscurantisme est si mince qu'il est facile, sans même avoir abusé de la dive bouteille, de basculer de l'un dans l'autre.
Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798), le sens moderne commence à poindre timidement : « on prend (ce mot) d'ordinaire pour région, pays, principalement eu égard à la température de l'air ». Il est vrai que c'est en 1789 dans une lettre que Mme de Staël emploie pour la première fois climat au sens « d'ensemble des conditions atmosphériques ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens géographique (le climat est « l'espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre ») avant d'exposer un embryon de sens moderne : « par extension, une étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ». Il faut attendre 1932-35 (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française) pour que le sens moderne soit relevé le premier et seul, les sens géographiques étant jugés secondaires (le climat est « l'ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays et, par extension, ce pays lui-même »), les académiciens renversant même l'ordre des sens et tenant pour « étendu » le sens géographique. Terme savant (il est grec, relatif à la géographie, à la médecine, à la météorologie), climat s'étend, au XIXe siècle, siècle scientiste par excellence, à toutes sortes de réalités qui ne sont pas matérielles ou concrètes, à la morale (le climat d'une époque est « l'ambiance morale » de l'époque) et à la politique (le climat politique de 2010 est à l'écologie), extensions qui sont relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « au figuré, conditions ambiantes (conditions d'existence, de fonctionnement, etc. cadre), en tant qu'elles confèrent une unité, un ton (mode d'être, de penser, etc.) », comme dans les syntagmes : climat d'affirmation, de concorde, de confiance, d'erreurs, d'exaltation, de guerre, de liberté, historique, intellectuel, politique, psychique, social, spirituel, sens que les académiciens glosent ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « atmosphère morale, ambiance psychologique » (un climat d'affection, vivre dans un climat d'insécurité).
Il est des savants qui doutent de la réalité du bouleversement du climat et surtout des causes qui le produiraient. Il est un fait établi dans la langue et que personne ne peut contester : c'est le bouleversement non de la chose, mais du mot et des divers sens que ce mot a eus en trois siècles.
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12 décembre 2009
Drogue
L'origine de ce mot n'est pas établie. Les grammairiens du XVIIe siècle le tenaient pour persan : « Ménage après Saumaise dérive ce mot de droga, qui a été fait du persan droa, signifiant odeur, parce que les drogues aromatiques ont beaucoup d'odeur » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690). Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), « les étymologistes anglais tirent drug de l'anglo-saxon dryge, « sec » ; Frisch et Diez tirent le mot roman du hollandais trook, « sec » (dryge et trook sont le même mot) ; de sorte que la drogue serait la chose séchée, la plante séchée, etc. pour les usages de la pharmacie. On a, dans le celtique, kimry drwg, bas-breton droug, drouk, irlandais droch, qui expriment en général tout ce qui est mauvais, mais qui, rendant compte du sens de chose mauvaise, ne rendent pas compte du sens d'ingrédient. La série des significations paraît être ingrédient, et, comme les ingrédients pharmaceutiques sont souvent fort désagréables, chose mauvaise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) évoquent d'autres pistes : « parmi de nombreuses hypothèses, les plus vraisemblables le font remonter soit au moyen néerlandais droge vate, « tonneaux secs », d'où, par substantivation, droge étant pris pour la désignation du contenu, « produits séchés ; drogues » ; soit à l'arabe durawa, « balle de blé », cette dernière proposition faisant problème du point de vue phonétique et sémantique ». On ne saurait mieux dire. Laissons les étymologistes à leurs étymologies et venons-en aux faits.
Alors que le dérivé droguerie est attesté au XIVe siècle, le nom drogue ne l'est que dans la seconde moitié du XVe siècle, en 1462 exactement, et au sens « d'ingrédient qui sert à la teinture, aux préparations chimiques et pharmaceutiques ». C'est ce sens qui est relevé par Furetière (op. Cit., 1690) : « terme général de marchandise, d'épiceries de toute sorte de nature, et surtout des pays éloignés, lesquelles servent à la médecine, aux teintures et aux artisans, comme séné, casse, mastic, borax, alun, brésil, sandaraque, etc. », ce à quoi il ajoute : « les apothicaires doivent avoir dans leur boutique toute sorte de drogues ». Au XVIe siècle (1568), le mot prend le sens, souvent péjoratif, de « remède, produit pharmaceutique » - sens qui relève Richelet, dans le Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « tout ce qui sert à purger », droguer signifiant « purger avec des drogues » (exemples : « elle drogue ses enfants ; c'est un homme qui se drogue continuellement »). En 1668, dans L'Avare de Molière, est attesté ce sens-ci : « personne, chose dont on fait peu de cas », que Furetière (1690) glose ainsi : « drogue se dit aussi des choses de peu de valeur qu'on veut mettre en commerce » (« le fonds dont ce marchand se veut défaire n'est que du rebut, ce n'est que de la drogue ; on dit proverbialement qu'un homme sait bien faire valoir sa drogue, pour dire qu'il est charlatan, qu'il sait vendre cher de mauvaise marchandise »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition (1694) à la huitième édition (1935), ces deux sens sont exposés : « sorte de marchandises que vendent les épiciers et qui sert principalement à la médecine » (le séné est une drogue qui entre dans la composition de la plupart des remèdes) ; « drogue se dit encore figurément de ce qui est mauvais en son espèce » (j'ai donné de bon argent, et il ne m'a donné que de méchantes drogues), de même que les encyclopédistes (1751-64 : « terme de commerce qui se dit généralement des épices, et autres marchandises qui viennent des pays éloignés, et qui servent à la médecine, à la teinture, et aux arts »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « nom commun à toute sorte d'épiceries ; sorte de marchandise que vendent les épiciers, et dont le plus grande partie sert à la médecine »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « nom générique des ingrédients propres à la teinture et à la chimie » ; « nom générique des matières premières avec lesquelles les pharmaciens préparent les médicaments » ; « ce qui est mauvais en son genre »).
Ces sens-là, « ingrédient naturel (organique ou inorganique) employé en chimie, en pharmacie, en teinturerie, en épicerie, dans l'économie domestique », ont disparu. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ils sont tenus, à l'exception de « remède », pour vieux. Le sens moderne, à savoir « stupéfiant », est attesté pour la première fois en 1913 chez Colette. Il est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « produit stupéfiant ou hallucinogène, comme la marijuana, la mescaline, le L.S.D., le haschisch, l'héroïne, l'opium, la cocaïne, dont l'usage peut conduire à l'intoxication, l'accoutumance et la toxicomanie », de même que dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « généralement au singulier : la drogue, nom donné à l'ensemble des substances naturelles ou synthétiques, comme la cocaïne, la morphine, l'héroïne, les dérivés du chanvre indien, les amphétamines, dont certaines sont utilisées en thérapeutique, mais dont l'usage illégal et répété, à la recherche d'une évasion du réel, crée la dépendance et conduit à la toxicomanie ». Exemples : les drogues peuvent avoir des effets hallucinogènes ou stupéfiants ; drogue dure, drogue douce, dont les effets immédiats sont plus ou moins graves ; l'accoutumance aux drogues douces peut conduire à l'usage de drogues dures ; la vente de la drogue est strictement règlementée dans la plupart des pays ; les fabricants, les trafiquants de drogue ; la douane a saisi une cargaison de drogue.
La drogue était un ingrédient d'épicier ou de teinturier ; c'est devenu un poison vendu, et cher, par des trafiquants pour abêtir ou asservir un peuple. C'est du moins ce qu'en pense le grand cinéaste afro-américain, Spike Lee.
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07 décembre 2009
Monstre
En latin, monstrum, dérivé du verbe monere, « avertir, éclairer, inspirer », appartient au vocabulaire religieux et désigne un prodige qui « avertit de la volonté des dieux » et des « êtres de caractère surnaturel », lesquels sont des démons dans la religion chrétienne. Le nom monstre, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle. Il désigne un être fantastique de la mythologie ou des légendes. Il s'applique parfois aux êtres humains qui ont un aspect physique et des mœurs étranges ou qui sont extrêmement laids.
Dans le Dictionnaire de l'Académie française, à compter de la première édition (1694), il est relevé avec au moins deux sens : « animal qui a une conformation contraire à l'ordre de la nature » (monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible, à deux têtes, l'Afrique engendre beaucoup de monstres) et au figuré : « personne cruelle et dénaturée » ou « noircie de quelque vice, comme d'ingratitude, d'avarice, d'impureté » ou « ce qui est extrêmement laid » (1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est à peine modifiée : « un animal qui a une conformation contre nature ».
Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré élargit aux végétaux la notion de monstre : « corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d'entre elles » (« les fleurs doubles sont des monstres »), définition illustrée de cet extrait de Buffon : « on peut réduire en trois classes tous les monstres possibles : la première est celle des monstres par excès ; la seconde, des monstres par défaut ; et la troisième, de ceux qui le sont par le renversement ou la fausse position des parties ». De fait, l'article monstre s'enrichit de nouveaux sens. Les « êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. » sont distingués des « êtres allégoriques auxquels on donne soit des formes étranges, soit des inclinations malfaisantes » ou « des animaux d'une grandeur extraordinaire ». Quand le monstre est un être humain, c'est toujours « par analogie et par transition du physique au moral, une personne cruelle, dénaturée, ou remarquable par quelque vice poussé à l'excès » ; ou encore, le mot « s'est dit, par esprit d'intolérance, des hérétiques, des infidèles et des athées ».
Autrement dit, c'est le Bien ou l'incarnation du Bien ou l'empereur du Bien qui seul s'autorise, sans doute au nom de la très haute idée qu'il se fait de lui-même ou de sa race, à qualifier de monstre un être humain, l'excluant de fait l'humanité et le traitant comme un animal qui ne serait pas conforme à l'ordre de la nature. La consultation des dictionnaires actuels fait apparaître que la prédication de monstre, en dépit des leçons de morale ou de vertu assénées à tout bout de champ, est beaucoup plus commune dans la Modernité qu'elle ne l'était dans l'ancienne France, où l'on se gardait de s'identifier au Bien pour stigmatiser comme Malin ou Démon son voisin, uniquement parce que ce voisin avait une barbe de deux jours. Désormais, tout un chacun est un monstre au regard de la Vigilance, du Bien, de la Vertu, de la Belle Âme, de la Morale dominante, comme l'attestent les sens que donnent à ce mot les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d'un organe, soit par position anormale des membres », « personne qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », « personne qui suscite la crainte par sa cruauté, sa perversion », « personne qui se distingue par un vice porté à son plus haut point » (un monstre d'avarice, de cruauté, d'indifférence, d'ingratitude, d'insensibilité).
Elle est donc moderne à souhait et même modernissime, l'écrivaine qui, récemment, a expliqué qu'elle s'était établie à Berlin, ancienne capitale du Troisième Reich, lequel est éternel dans l'esprit des nostalgiques d'Hitler, par l'argument de la France monstrueuse, accident de la Nature, et de son président, monstre parmi les monstres et célèbre comme animal chez qui se sont déréglées les lois naturelles. Elle mérite d'occuper immédiatement le trône de l'Empire du Bien.
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05 décembre 2009
Gabarit
Le mot est emprunté du provençal, langue dans laquelle il a pour sens « modèle de construction d'un vaisseau ». Le mot est sans doute d'origine alémanique ou néerlandaise. Il est attesté en français dès le milieu du XVIIe siècle. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « terme de marine, modèle de charpente qu'on fait pour montrer la construction du vaisseau et pour en prendre les mesures, qui représente toute la figure du vaisseau en petit. On le nomme autrement calibre ou modèle », définition que reprend Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « terme de marine, modèle d'un vaisseau, qui avec des pièces de bois fort minces représente la manière dont il doit être construit, tant pour la longueur et la largeur, que pour le calibre de ses membres. On dit qu'un vaisseau est d'un bon gabarit pour dire, qu'il est bien coupé et que la construction en est bonne ». Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de marine, modèle de construction sur lequel les charpentiers travaillent, en donnant aux pièces de bois qui doivent entrer dans la composition du vaisseau, la même forme, les mêmes contours et les mêmes proportions en grand, que ces pièces ont en petit dans le modèle » (1762, 1798, 1832-35).
De la marine, le mot s'étend à l'armée de terre. Barré (Complément du DAF, 1842) note cette extension : « (art militaire), mot que l'armée de terre a emprunté à la marine pour l'appliquer à la contenance des caissons de vivres, à leurs dimensions et à leurs formes » ; Littré aussi (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « terme militaire, mot qui, passant de la marine à l'armée de terre, désigne la contenance des caissons de vivres, leurs dimensions, leurs formes ». Littré remarque aussi dans le Supplément (1877) que le mot est d'un usage fréquent dans l'industrie naissante : « ce mot, écrit-il, n'est pas seulement un terme de marine ; il s'applique d'une manière générale à toute pièce mince en bois ou en métal découpée ou façonnée suivant un profil qu'on doit reproduire. Ainsi, il y a des gabarits en tôle qui sont employés dans la fabrication des armes. Il y a des gabarits en bois qui servent à construire les gabions. Il y a même des gabarits en bois mince, en carton ou en papier qui servent de guides aux dessinateurs pour tracer des courbes ». L'extension est notée, mais avec prudence, dans le Dictionnaire de l'Académie française (septième édition, 1879) : « il se dit aussi de patrons de fer qui, dans les ateliers d'artillerie, servent pour la construction de diverses pièces, notamment des affûts », et avec plus de justesse dans la huitième édition (1932-35) : « il se dit également d'une dimension réglementaire, spécialement pour les véhicules » (le chargement de ce wagon est conforme au gabarit ; ce camion, cette voiture sont conformes au gabarit réglementaire) ; « il s'emploie enfin, dans beaucoup de métiers ou d'arts, pour désigner des appareils vérificateurs de formes et de dimensions déterminées » ; « il désigne aussi l'arceau sous lequel on essaie les wagons chargés pour s'assurer qu'ils pourront passer sous les tunnels ». L'article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) est, si on le compare à celui de Littré, antérieur d'un siècle (terme de marine et terme d'art militaire), un de ces papiers de tournesol qui révèle ce qu'est la modernité - essentiellement de la technique. Le gabarit est « dans de nombreux corps de métiers, un modèle en bois, en métal, ... servant à vérifier les dimensions d'un objet » (gabarit du chaudronnier, du forgeron, gants de caoutchouc découpés d'après des patrons ou gabarits de dimensions un peu plus grandes que la main humaine). C'est aussi un « appareil vérificateur de formes ou de dimensions » et dans les chemins de fer, un « arceau sous lequel on fait passer les wagons chargés pour vérifier si leurs dimensions sont réglementaires ». La chose devient si commune que le mot s'étend aux bureaucraties et désigne, par métonymie, la « dimension réglementaire et imposée, notamment d'un véhicule », et qu'il s'applique aux êtres humains, comme si ceux-ci devaient se conformer à un moule industriel : « familier (en parlant d'une personne), dimension physique, corpulence ».
Le succès du formatage se lit dans les dictionnaires du XXe siècle. En 1762 (quatrième édition du DAF), gabarit n'était qu'un « terme de marine »; aujourd'hui (neuvième édition du DAF, en cours de publication), il se rapporte aux choses de l'industrie, aux règlements administratifs et aux êtres humains (« modèle en grandeur réelle d'une pièce de charpente, servant de patron pour la construction du bâtiment » ; « modèle, forme permettant de reproduire des pièces, des objets ou de vérifier les dimensions de certaines pièces, de contrôler le profil de certains éléments d'un ouvrage » ; « taille, dimension règlementaire d'un véhicule d'une catégorie donnée » ; « familier, taille, corpulence d'une personne » (il a un gabarit imposant ; c'est un grand, un petit gabarit, une personne de grande, de petite taille).
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30 novembre 2009
Osmose et symbiose
Voilà deux mots que l'on peut tenir pour modernes, parce qu'ils sont récents, osmose étant attesté en 1865 et symbiose en 1888, et qu'ils sont savants et même très savants, comme la Modernité soi-même, étant deux termes de biologie et grecs ou anglais et grecs, empruntés de l'anglais, lequel les a empruntés du grec.
La définition d'osmose dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) est confuse et laborieuse : « nom de l'endosmose et de l'exosmose considérées ensemble », sans doute parce que Littré est obnubilé par le statut d'osmos, élément grec entrant dans la formation de mots composés et ayant le sens de « poussée », laquelle peut être dirigée vers l'intérieur (endosmose) ou vers l'extérieur (exosmose). En revanche, les académiciens, qui enregistrent ce nom à partir de la huitième édition (1932-35), en proposent une définition plus juste : « terme de physique et de biologie (qui) se dit du phénomène concernant les échanges entre deux solutions séparées par une membrane » (les échanges opérés par osmose dépendent de la nature des solutions et de celle des membranes) ; celle de la neuvième édition (en cours de publication) est plus claire encore : « phénomène par lequel l'eau d'une solution peu concentrée passe vers une solution plus concentrée, au travers de la membrane semi-perméable qui les sépare » (les échanges d'eau entre une cellule végétale et son milieu s'opèrent par osmose), aussi claire que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « phénomène caractérisé par le passage de la solution la moins concentrée vers la solution la plus concentrée, lorsque deux liquides de concentration différente sont séparés par une membrane semi-perméable, c'est-à-dire laissant passer le solvant mais non la substance dissoute ».
Symbiose, attesté en 1888, est, comme osmose, emprunté du grec, par le biais de l'anglais, langue dans laquelle il est en usage dès 1622 au sens de « vie en communauté » et comme terme de biologie en 1877, est enregistré pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « terme de biologie, association de deux ou de plusieurs organismes différents qui leur permet de vivre » (un lichen est la symbiose d'une algue et d'un champignon) et il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux ».
Si ces deux mots figurent dans ce dictionnaire critique de la NLF, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont grecs, anglais et modernes, c'est aussi parce qu'ils révèlent un des fondements de la modernité, à savoir une vague religion, sans transcendance, mais toute sociale et scientiste, qui tient la science pour l'alpha et l'oméga et en fait le ciment de la société. En effet, ces deux mots ont suscité chacun une métaphore sociale, et chez deux écrivains, dont on peut dire qu'ils sont l'un et l'autre des romanciers de la société : Aragon et Proust. C'est Aragon, alors communiste bon teint, qui, dans Les Beaux Quartiers, emploie le premier osmose au sens « d'influence réciproque », métaphore fleurant bon l'occultisme social, que les rédacteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi : « influence d'un phénomène matériel ou moral sur une personne, sur un milieu qui s'en trouve pénétré, imprégné » ou « mélange intime, fusion de deux éléments ; interpénétration de deux phénomènes » et les académiciens ainsi : « influence réciproque ; mélange intime de deux choses » (osmose entre deux civilisations ; vivre en osmose avec quelqu'un). Quant au mot symbiose, à peine entré dans la langue française, il devient chez Proust le cœur d'une métaphore : « Françoise vivait avec nous en symbiose » (Du côté de Guermantes, 1920), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes ». La symbiose de tous en un même corps est l'idéal dont ont rêvé tous les utopistes des XIXe et XXe siècles qui ont tenté d'établir ici ou là une société parfaite, à l'image de la relation fusionnelle entre une mère et son enfant qui vient de naître, où chacun serait en osmose avec tous et où tous vivraient en symbiose avec tous.
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25 novembre 2009
Consortium
En latin, le nom consortium, neutre, a pour sens « communauté de biens » et « association, participation, communauté », tandis que les noms consortio et consors se traduisent le premier par « association, communauté, ressemblance » et le second, qui a donné en français prince consort, a, suivant les emplois, le sens de « propriétaire indivis, cohéritier », « frère ou sœur », « associé, compagnon », « qui est en communauté, commun ».
Il est attesté en français à la fin du XIXe siècle comme un terme de botanique. C'est une « association de plantes de natures différentes formée dans un intérêt commun », sens qui n'est pas relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième et neuvième éditions) et qui n'est que signalé dans une remarque du Trésor de la langue française (1971-94). Si le mot était resté confiné dans le vocabulaire étroit de la botanique, il n'aurait sans doute pas fait l'objet d'une note dans ce dictionnaire critique de la NLF. Ce qui l'a sorti des zones obscures de la langue, c'est l'économie et la politique, qui sont les deux mamelles de la modernité, domaines dans lesquels il s'établit en 1900 et surtout il prospère après la première guerre mondiale. C'est un emprunt ou bien à l'anglais commercial ou bien à l'allemand Konsortium. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), où il entre pour la première fois, il est défini comme un terme d'économie politique, dont le sens est « accord en vue d'un objet » ou « sociétés ou personnes entre qui a été conclu cet accord » (consortium des puissances, des banques, de capitalistes). Il ne semble pas que la première définition (« accord en vue d'un objet ») soit pertinente, un consortium n'étant pas une convention, même s'il peut être fondé sur une convention ; la seconde, en revanche, l'est, comme l'atteste l'article consortium du Trésor de la langue française (1971-94) : « (droit, économie) groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, réunissant sous une direction unique des moyens financiers ou matériels, en vue d'exécuter en commun des opérations déterminées » ou celui de la neuvième édition du DAF : « groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, constitué en vue d'opérations et d'objectifs économiques communs ». Les synonymes en sont association, pool, comptoir d'achats, un consortium pouvant réunir des banques ou des journaux, être international, franco-allemand, industriel, chimique, textile... Dans cet extrait de La Condition humaine (Malraux, 1933), il réunit des banques : « nous avons créé le consortium parce que les banques françaises d'Asie faisaient une telle politique de garantie qu'elles auraient fini par prêter aux Anglais pour ne pas prêter aux Chinois. Nous avons suivi une politique de risque (...). Il est normal que nous en recueillions les conséquences. L'épargne sera protégée (...) jusqu'à cinquante-huit milliards de perte ».
Il est réjouissant de constater la permanence, malgré les siècles et les changements qui affectent les pays, de l'esprit ou de la volonté d'association qui anime les hommes depuis plus de deux millénaires, que ce soit pour former des associations sans but lucratif ou lucratives sans but ou des syndicats ou, s'ils sont plus riches et qu'ils possèdent des moyens de production et d'échange, des consortiums. L'homme est moins individualiste qu'on ne le dit dans les gazettes. Dès qu'il peut s'agréger à un corps ou s'intégrer à un groupe ou accrocher son entreprise à d'autres entreprises pour se partager les marchés ou en conquérir de nouveaux, il le fait. Grégaire il est depuis la nuit des temps, même quand il se déclare anarchiste ou libertaire.
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21 novembre 2009
Hégémonie
Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.
Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.
On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue... Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.
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16 novembre 2009
Diététique
Empruntés du latin diaeteticus, adjectif, et de diaetetica, nom, eux-mêmes empruntés du grec, l'adjectif est attesté en 1549 (« la partie de médecine diététique, c'est-à-dire qui guérit par une bonne manière de vivre »), le nom en 1575 (« la médecine... est composée de trois parties : la première est dite chirurgie, qui par manuelle opération, guérit les maladies ; la seconde diététique, laquelle donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ; la troisième pharmaceutique, laquelle par médicaments guérit les infirmités », Paré).
L'adjectif entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de médecine, il se dit de certains remèdes sudorifiques et dessiccatifs ». La définition ne se suffit pas à elle-même ; elle est une invitation à consulter le dictionnaire en « tourniquet ». Qu'est-ce qu'un remède sudorifique ? Et un dessicatif ? Dans l'édition suivante, de 1798, la définition est plus précise : « il se dit des choses relatives à la diète ». Le nom entre dans la sixième édition (1832-35) à côté de l'adjectif : « il s'emploie aussi comme substantif féminin, et se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques » (les préceptes de la diététique). Dès lors, tous les lexicographes relèvent l'adjectif et le nom, Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77 : « Adjectif, terme de médecine, qui concerne la diète » et « substantif féminin, branche de la médecine qui s'occupe des règles à suivre dans la diète, c'est-à-dire dans l'usage des choses qui font la matière de l'hygiène privée »), les académiciens, qui emploient les premiers régime à côté de diète (DAF, 1879 : « qui concerne la diète, le régime de vie propre à conserver ou à rétablir la santé » ; « substantif féminin, il se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques »).
D'un dictionnaire à l'autre, la chose est décrite de façon de plus en plus détaillée. En 1932-35 (huitième édition), les académiciens amplifient la définition : « (diététique) s'emploie aussi comme nom féminin pour désigner l'étude de l'hygiène et de la thérapeutique alimentaire ». Un demi-siècle plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) prend un vernis scientifique. Elle semble copiée d'un manuel de diététique ou de l'introduction d'un cours d'université : « ensemble des règles d'hygiène alimentaire fondées sur l'étude du pouvoir calorifique et de la valeur nutritive des aliments, permettant d'établir le régime alimentaire approprié à chacun ». En 1762, les académiciens ne connaissaient que l'adjectif ; de 1832 à 1935, ils ont classé sous l'entrée diététique en première position l'adjectif et en seconde position le nom. Dans la neuvième édition, en cours de publication, l'ordre est renversé. C'est désormais le nom qui prime sur l'adjectif. La diététique est la « partie de l'hygiène et de la thérapeutique définissant les règles d'une saine alimentation ou proposant aux malades des régimes adaptés à leur état », tandis que l'adjectif est défini comme un adjectif de relation, se rapportant, non plus à la diète ou au régime, mais à la diététique : « qui se rapporte à la diététique ». C'en est fini des remèdes dessicatifs ou de la diète ordonnée par les médecins de Molière. La diététique est enfin une science ; elle a des règles ; elle est fondée sur la chimie et la physiologie. Ce n'est plus une « bonne manière de vivre », comme le disait Paré, liée au sens commun ou à l'expérience. Elle s'est muée peu à peu, dans le courant du XIXe siècle, siècle scientiste s'il en fut, et pendant tout le XXe siècle, siècle de la technique, en une science, non pas spéculative, mais pragmatique, qui ne se contente pas d'énoncer des vérités, mais qui apprend à les appliquer dans la vie courante.
L'évolution sémantique de ce nom reflète, comme un miroir, les transformations que la modernité fait subir aux choses et aux hommes.
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14 novembre 2009
Conniver
Ce verbe, attesté au XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (première édition) à 1879 (septième édition), est absent des éditions du XXe siècle de ce même dictionnaire. Les académiciens pensent qu'il est sorti de l'usage, sans que, dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1879), ils aient cru bon de noter que ce verbe « vieillissait » et « devenait vieux ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, faisant précéder la définition de la mention vieux. Il est vrai que ce Trésor est un dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles et qu'au XIXe siècle, conniver était encore en usage.
Emprunté du latin classique conivere (« cligner ensemble », « fermer les yeux » et, figurément, « laisser faire par indulgence »), il est attesté au XVIe siècle chez les meilleurs écrivains ; Amyot (« conniver en telles fautes et ne faire pas semblant de les apercevoir »), Montluc (« plût a Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main n'eussent non plus connivé que moi »), le juriste Du Vair (« où il va des immunités et privilèges des peuples de ce pays, ils sont prompts à s'émouvoir, et ceux qui pour l'obligation de leurs charges les devraient réprimer, y connivent aisément », où il a deux sens : « prêter en fermant les yeux, en gardant le silence, une sorte de complicité morale à la faute de quelqu'un » et « se faire le complice d'un délit ou d'un crime en ne le révélant pas ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « négliger de punir les fautes de ceux sur qui nous avons l'autorité ; ou les souffrir, et ne faire pas semblant de les voir » (il voulait sans doute dire « faire semblant de ne pas les voir » : « ceux qui connivent aux exactions en sont responsables en leur propre nom devant Dieu et devant les hommes »). La définition du Dictionnaire de l'Académie française est à peu de chose près identique : « dissimuler, faire semblant de ne pas voir un mal qu'on a le pouvoir et le droit d'empêcher » (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1879 : Le magistrat connivait aux concussions de son greffier, des procureurs etc. ; il ne voulut pas se déclarer ouvertement, il connivait avec lui ; ce trésorier et son contrôleur connivaient ensemble ; un père qui connive aux débauches de ses enfants). Au vu de ces exemples, il semble que ce verbe était d'un emploi relativement étendu dans la langue classique, comme l'attestent les nombreux extraits d'écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) pour illustrer le cens de conniver (« fermer les yeux sur ce qu'on n'ose pas ou ne veut pas apercevoir et, par suite, dissimuler en justice les faits à la charge d'un accusé, et prendre ainsi part à une mauvaise action ») : Corneille (« Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand un père à mes yeux au lieu de moi l'immole ») ; Bossuet (« on l'accuse d'y avoir du moins connivé » ; « puisqu'ils connivaient à de tels crimes »), Saint-Simon (« je ne pouvais trahir ma dignité en connivant à un abus si préjudiciable »), Diderot (« peut-être alors serai-je forcé moi-même d'écarter le soupçon d'avoir connivé à cet indigne procédé »), d'Alembert (« nous craignons qu'on ne nous soupçonne de conniver à ses blasphèmes »), Montaigne (« il sut dextrement conniver à cette mienne débauche et autres pareilles »)...
Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française, s'ils rappellent que le sujet de ce verbe jugé vieux est toujours une personne ou un groupe de personnes, le verbe est suivi soit de la préposition avec (conniver avec quelqu'un), soit de à (conniver à quelque chose). Un tel verbe mérite de revenir dans l'usage. Il serait d'une grande utilité. Ce que la justice reproche à M. de Villepin, c'est d'avoir connivé avec Lahoud et Gergorin à des faux en écriture ou, alors qu'il en avait connaissance, de ne pas les avoir empêchés. Dits ainsi, les soupçons pesant sur M. de Villepin semblent insignifiants. Fallait-il ce tintamarre médiatique et un mois de procès pour régler si peu de choses ?
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