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08 avril 2007

Moratoire

 

 

 

 

Cet mot, emprunté au latin juridique moratorius, au sens de "qui retarde" (du verbe morari, "retarder"), a en français deux emplois : adjectif et nom. L’emploi le plus ancien est celui d’adjectif, attesté dans L’Encyclopédie (1751-65), comme épithète de lettres ("c’est ainsi qu’on nomme en Allemagne des lettres que l’on obtient de l’empereur et des états de l’Empire, en vertu desquelles les créanciers doivent accorder à leurs débiteurs un certain temps marqué par ces lettres, pendant lequel ils ne peuvent point les inquiéter ) et comme épithète d’intérêts ("intérêts moratoires, dus à cause de la demeure – id est du retard - du débiteur"). Dans la langue du droit, une sentence moratoire accorde un délai (Dictionnaire de l’Académie française, huitième et neuvième éditions et Trésor de la Langue française).

Cet emploi, décrit dans tous les dictionnaires, restreint et limité, n’appelle pas de commentaires. Il en va tout autrement de l’emploi de moratoire comme nom, qui est attesté pour la première fois en 1922 chez Léon Daudet dans le sens de "délai" ou de "retard" : "le désir était impétueux et ne souffrait nul moratoire". Dans cet emploi, il est jugé littéraire par les auteurs du Trésor de la Langue française. Il résulte de la francisation du mot latin moratorium, latinisme "inutile" et faussement savant selon Dupré (1972), qui y préfère moratoire.

Au XXe siècle, ce nom connaît un vrai succès dans la langue du droit, où il se charge de trois sens. C’est d’abord une "disposition légale, nécessitée par des raisons impérieuses d’intérêt public, suspendant d’une manière générale l’exigibilité des créances et les actions en justice" et par métonymie "cette suspension" ; c’est ensuite la décision d’un créancier de "reporter la date d’échéance d’une créance" ; c’est enfin, dans un contexte politique, le "fait de suspendre une action ou un processus", comme dans les exemples "moratoire des essais nucléaires" et "moratoire contre la guerre". Le mot connaît un succès si vif que l’historien de la Révolution française, Lefèvre, l’emploie par anachronisme pour décrire une situation antérieure de près de deux siècles à l’introduction de ce nom dans la langue : "il fallut suspendre la vente des biens nationaux et, par un moratoire, sauver les créanciers de la ruine".

Du droit et de la politique internationale, le mot s’est étendu aux faits de société (on exige des moratoires contre les expulsions de locataires indélicats) ou à l’application de telle ou telle loi ou à la construction de nouvelles centrales ou au paiement de la dette des pays pauvres ou dits pauvres. Le moratoire est magique : c’est le biais auquel recourent ceux qui fuient leurs engagements ou leurs responsabilités. Un pays où les moratoires sont exigés à tout bout de champ est un pays où la responsabilité disparaît. Récemment, un élu, M. Besson, excédé par l’abus des moratoires, a même demandé ironiquement un moratoire aux moratoires. Cet élu, pourtant, est socialiste, mais, à la différence de ses camarades, il croit encore dans la responsabilité. Ainsi, il arrive parfois que des hommes politiques osent regarder le monde en face. Le fait est si rare qu’il mérite d’être noté comme un miracle.

 

 

 

06 avril 2007

Efficacité

 

 

 

 

Ce nom est un emprunt au latin efficacitas qui signifie "force, vertu". Il apparaît en français en 1495 au sens de "caractère de ce qui est efficace" et s’applique d’abord aux sacrements chrétiens (baptême, mariage, communion, etc.). C’est dans ce sens que le relèvent les Académiciens dans les quatre premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1762) : encore l’emploi est-il restreint à la seule "grâce". Dans les autres cas, nos lointains ancêtres employaient le nom efficace. "Il signifie la même chose qu’efficace, substantif, mais il est moins en usage, et il se dit principalement de la grâce" (exemple : l’efficacité de la grâce) (1694, 1762). Dans la cinquième édition, en 1798, le mot garde le sens d’efficace. Ce qui change, c’est l’usage : entre deux éditions que séparent trente-six années, ces mots ont échangé leur fréquence d’emploi : "il signifie la même chose qu’efficace, substantif ; mais il est beaucoup plus en usage". Il s’étend aussi à d’autres réalités que la grâce, qu’elles soient religieuses ou non, prières ou remède, comme l’attestent les exemples cités (l'efficacité d’un remède, l’efficacité des prières, l’efficacité de la grâce). Dans une remarque de l’article efficacité, Littré cite des grammairiens du XVIIe siècle : "il y a des prédicateurs et des écrivains qui usent de ce mot ; il n’est point français ; il faut dire efficace" (le père Bouhours). Un des contemporains de Bouhours, d’Aisy, in Le Génie de la langue française, 1685, "rejette aussi efficacité". Littré conclut ainsi : "maintenant ce mot est pleinement reçu, et efficace a vieilli".

D’ailleurs, les Académiciens cessent, dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, de définir efficacité comme un équivalent plus ou moins fréquent du nom efficace. C’est la "force, la vertu de quelque cause, pour produire son effet", les causes pouvant être un remède, des prières, la grâce. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), réduit l’efficacité à la "qualité de ce qui est efficace" et ne l’applique qu’à deux réalités : un remède et la grâce.

 

Ce mot ne se dit de personnes que dans la langue moderne. Il est employé dans le sens de "qualité d’une personne efficace" en 1861 par le philosophe Cousin, encore que la "personne" efficace soit la transcendance ou Dieu : "toute efficacité n’appartient qu’à un seul être, à l’être infini, devant lequel la nature et l’homme sont si peu de chose". Cousin, en 1861, continue à rapporter ce mot à la théologie – et ce, conformément à l’histoire de ses sens : 1495, il se dit des sacrements, longtemps il ne s’est dit que de la grâce. Il ne se dit de remèdes que depuis la fin du XVIIIe siècle. Cette évolution confirme le phénomène déjà noté à propos d’une dizaine d’autres mots, tels militant, création, propagande, manifestation, etc., à savoir le lent effacement de la théologie et l’utilisation d’une partie de son vocabulaire pour désigner des faits sociaux.

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens continuent de faire de l’efficacité une qualité de choses matérielles ou d’une cause quelconque : "force, vertu de quelque cause pour produire son effet" (un remède, une loi, la grâce). Ils ne relèvent pas l’emploi d’efficacité à propos d’une personne. Ces deux emplois sont nettement distingués dans le Trésor de la Langue française : "caractère de ce qui est efficace" : la prière, les sacrements, l’armée, la violence ouvrière dans les grèves, les masques, un texte, le théâtre, et "qualité d’une personne dont l’action est efficace" (synonymes : efficience, rendement), définition qui est exprimée avec plus de justesse par les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "aptitude d’une personne à accomplir sa tâche avec succès, à réussir dans ses entreprises". A la différence des auteurs du Trésor de la Langue française et de leurs prédécesseurs qui n’en pipent mot depuis 1832-35, les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ont le mérite, notant l’emploi d’efficacité en théologie, de rappeler, sans le dire directement certes, qu’efficacité a longtemps eu un sens théologique. Certes, ils se contentent de le gloser par un synonyme, à savoir le nom efficace, et de l’illustrer du vieil exemple : l’efficacité de la grâce. Ainsi, un pan de la vieille langue française n’a pas totalement disparu.


 

 

 

 

27 mars 2007

Contribuer

 

 

 

 

 

 

Ce qui caractérise l’emploi de ce verbe dans l’histoire de la langue, c’est une double réduction.

Les constructions syntaxiques ont été réduites à une seule. Au XVIIe siècle, contribuer était transitif direct : "ce village contribue une telle somme pour la réparation des grands chemins ; ce pays contribue une somme considérable à une telle place forte" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) et pouvait être suivi de la préposition à, comme aujourd’hui : "il n’a rien contribué à la fortune, à l’avancement d’un tel, tout ce qu’il y a contribué, c’est etc., on lui a rendu ce qu’il y avait contribué" (idem). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), en fait la remarque : "les auteurs du siècle de Louis XIV emploient contribuer activement ; c’est la forme latine, et, comme on peut voir à l’historique, la forme ancienne". De nombreux extraits d’écrivains illustrent cette syntaxe : "il faut que les souverains aient le pouvoir d’obliger les citoyens de contribuer ce qui est nécessaire pour satisfaire aux besoins de la patrie" (Fénelon). Même la construction à deux compléments, l’un direct, l’autre indirect, "contribuer quelque chose à quelque chose", était courante alors : "trois arts qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein" (Descartes) ; "si j’ai contribué quelque chose à l’agrément de votre style" (Madame de Sévigné) ; "si je pouvais contribuer quelque chose à soulager" (Bossuet) ; "et ce qu’il contribue à votre renommée" (Corneille) ; "je souhaiterais néanmoins d’y contribuer quelque chose" (Pascal). Littré ajoute : "cette construction est aujourd’hui peu usitée, sans être aucunement incorrecte". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les constructions citées sont toutes indirectes : "contribuer à quelque chose" et "contribuer à faire quelque chose". Dans une remarque, les auteurs de ce dictionnaire relèvent une seule attestation du participe passé, employé comme adjectif, contribué, lequel est un vestige de l’ancienne construction directe, au sens de "qui est payé par les contribuables" : "cet excédent de valeurs contribuées est d’autant plus considérable que le pays est plus mal administré" (J-B Say, Économie politique, 1832).

Le sens de ce verbe aussi s’est restreint en trois siècles. Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), distingue cinq sens ou emplois. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne distinguent plus que deux sens ou emplois : "aider, participer (avec d’autres) à la réalisation d’un projet, d’une entreprise ; avoir une part, plus ou moins importante, dans la production d’un résultat, d’un état" et "payer sa part d’une dépense, d’une charge commune". Dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition), les Académiciens ne distinguent que deux emplois : "avec pour sujet un nom de personne, participer, collaborer à une œuvre commune" ; "avec pour sujet un nom de chose, concourir, avoir sa part à un certain résultat".

 

Ce verbe est emprunté au latin contribuere, "apporter sa part en commun" (in Dictionnaire latin français). Il est attesté en français à partir du XIVe siècle ; ainsi, chez Oresme : "si aucuns ont contribué pécuniairement pour mettre en marchandises, quant vient au distribuer, l’on en distribue à chacun selon la proportion des peccunes (de l'argent) qui furent contribuées". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève cinq sens : "fournir sa part d’une imposition ou dépense commune" ; "aider de sa part, et autant qu’on peut, à l’action d’un autre, à la perfection d’un ouvrage", "se dit aussi pour des créanciers qui doivent porter une partie de la perte qu’il y a à souffrir dans une banqueroute", "se dit figurément en choses morales" ("ce ministre a beaucoup contribué à la fortune de ce prélat "), et enfin : "en termes de guerre, signifie payer à un prince ou à gouverneur ennemi des sommes auxquelles il lui plaît de taxer les villages voisins qui sont sous sa couleuvrine, pour les exempter d’être pillés ou brûlés". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition ; sixième édition, 1832-35), ces cinq emplois ou sens sont réduits à trois : "aider en quelque façon que ce soit à l’exécution, au succès de quelque dessein, de quelque entreprise, y avoir part", "se dit encore pour payer extraordinairement quelque somme pour les nécessités publiques" et "se dit aussi, en parlant des sommes qu’on paye aux ennemis pour se garantir du pillage, et des autres exécutions militaires". Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) relève ces mêmes sens : "payer sa part d’une dépense ou d’une charge commune" ; "avoir part à un certain résultat" ; "absolument, payer à l’ennemi une somme d’argent pour se garantir des exécutions militaires" et "faire contribuer, se dit par abus, des voleurs de grand chemin qui dévalisent les passants".

Dans les dictionnaires du XXe siècle, le sens militaire ou criminel de ce verbe, à savoir "payer à l’ennemi une somme d’argent pour se garantir des exécutions militaires" et "faire payer les voyageurs", n’est plus relevé. C'est dommage. Ce que montre ce verbe, c'est que l'action de contribuer peut être faite aussi bien par l'Etat que par une puissance étrangère armée ou des bandits de grand chemin. Cela ne signifie pas que ces trois "agents" se ressemblent ou soient identiques : l'Etat, même s'il est le seul détenteur de la violence légale, n'est pas une bande armée, ce n'est pas non plus une force étrangère. Mais il est troublant de constater une homologie entre ces préleveurs de contributions, légales ou non. Il semble cependant que ces violences aient disparu ou qu’elles aient pris d’autres formes, soit que le droit ait supprimé la force pure dans les relations entre les Etats ou entre l'Etat et les citoyens ou que la guerre se fasse avec d'autres armes, soit que les bandits de grand chemin aient été empêchés de nuire. Mais il n’est pas dit que ces emplois ne doivent pas un jour être exhumés pour décrire les réalités nouvelles de la France.

 

15 mars 2007

Attentat

 

 

 

 

 

Chacun sait ce qu’est, dans la réalité des choses, un attentat, soit qu’il en ait été la victime, soit qu’il en ait été le témoin, soit qu’il en ait vu des images ou en ait lu des récits. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le mot est défini ainsi : "entreprise criminelle perpétrée contre une personne ou contre une communauté, et particulièrement dans un contexte politique" ; et dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française : "action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions", ce qu’illustrent les exemples "un lâche attentat, préparer, commettre un attentat, être victime d’un attentat, un attentat à la bombe". Tuer aveuglément des enfants, des femmes, des vieillards, dont le seul crime est d’être nés, est un crime inouï et moderne. Dans le Trésor de la langue française, qui a commencé à être rédigé dans les années 1960, et dont les premiers volumes ont été publiés en 1972, les exemples qui illustrent cet emploi datent de deux siècles, comme si ces lexicographes, il y a quarante ans, étaient persuadés que le monde moderne serait à jamais préservé de toute barbarie. Ce sont, de Mme de Staël, "vers ce temps, un homme, auquel il faut épargner son nom, proposa de brûler vifs ceux qui seraient convaincus d’un attentat contre la vie du premier consul" (Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817) et, de Robespierre, "quelle paix peut exister entre l’oppresseur et l’opprimé ? Quelle concorde peut régner où la liberté des suffrages n’est pas même respectée ? Toute manière de la violer est un attentat contre la nation" (Discours, Sur la guerre, 1792). Il est assez plaisant qu’un tyran, qui a fait couper en deux des milliers d’innocents, s’indigne que l’on puisse organiser un attentat, non pas contre les personnes, ce dont ce même Robespierre a fait sa marque de fabrique pendant la Terreur, mais contre la nation.

En effet, ce mot, pendant des siècles, n’a pas désigné ce qu’il désigne aujourd’hui, à savoir une entreprise criminelle contre une personne ou contre des groupes de personnes, tuées au hasard, parce que leur crime est d’être nées, mais une action, qui n’est pas nécessairement criminelle, contre des personnes ou des choses sacrées : la vérité, la pudeur, les lois, la liberté. Emprunté au latin attemptatum ou attentatum, participe passé du verbe attemptare "attaquer quelqu’un" et "entreprendre quelque chose contre quelqu’un", attentat est attesté au début du XIVe siècle au sens de "action portant préjudice à quelqu’un" dans "plusieurs attentats qu’ils ont faits ou fait faire en préjudice desdits doyen et chapitre" et dans "ledit Jehan avait fait faire certain pas ou degré (des marches) devant son dit hôtel en ladite voirie (ou rue), de laquelle œuvre lesdits complaignants s’étaient doulus (ou plaints) en cas de nouveauté de cet attentat" (en 1384, faire construire des marches dans la rue pour mieux accéder chez soi, c’était un "attentat"). Au XVIIe siècle, le nom attentat est attesté suivi de la préposition contre (quelque chose, dans Les Provinciales de Pascal ("vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Eglise empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité"), de la préposition à au sens de "acte qui va à l’encontre de l’autorité d’une personne ou d’un principe" ou de la préposition sur, comme chez Corneille (Le Cid : "S’attaquer à mon choix c’est s’en prendre à moi-même, / Et faire un attentat sur le pouvoir suprême" ; Nicomède : "Ce serait (…) / Sur votre autorité commettre un attentat" et "Tout ce peuple a des yeux pour voir quel attentat / Font sur le bien public les maximes d’État").

Dans les dictionnaires anciens, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, le sens moderne d’attentat est ignoré, ou il est à peine évoqué, comme si les crimes horribles qui font le monde moderne étaient impensables et qu’ils fussent jugés contraires à la civilisation, qu’elle soit de la France ou de l’Europe. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1798 (de la première à la cinquième), attentat est défini ainsi : "entreprise contre les lois". Il est illustré des exemples suivants : "énorme attentat, horrible attentat, commettre un attentat, un attentat contre la liberté publique, empêcher l’exécution d’un arrêt, c’est un attentat, le Parlement a cassé toute la procédure et tout ce qui s’en est suivi comme un attentat". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le seul sens en est : "en terme de Palais, se dit de toute procédure qui donne atteinte aux droits ou privilèges d’une juridiction supérieure ou à l’autorité du prince ou à celle des lois". Il en va de même chez Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, Marseille, 1788) : un attentat est une "entreprise contre les lois dans une occasion importante". Il illustre ce sens de cet extrait de Linguet : "n’est-ce pas un attentat assez révoltant à la liberté des mers et à la propriété des nations, que la violence, qui ôte à des navigateurs libres, le droit de disposer de leurs biens". Certes, Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit le mot ainsi : "outrage ou violence qu’on tâche de faire à quelqu’un" (exemple "on punit de mort cruelle les attentats contre les personnes sacrées"), mais il s’étend surtout sur le sens large et figuré de ce mot : "en termes de palais, se dit figurément de ce qui est fait contre l’autorité des supérieurs et de leur juridiction", comme dans l’exemple "cette entreprise est un attentat à l’autorité royale, à l’autorité des lois".

Ce n’est que dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) que les Académiciens envisagent que des attentats puissent viser des personnes : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses". Dans les exemples qu’ils citent, les Académiciens expriment l’horreur que ces crimes leur inspirent : "affreux, horrible, noir, lâche attentat". Il est vrai que la Révolution a montré, pendant la Terreur, que des hommes pouvaient commettre des crimes épouvantables contre leurs semblables. Il est un exemple qui nomme les auteurs d’attentats : non pas des citoyens en colère, mais les puissants du jour : "ce tyran fut puni de tous ses attentats". Il est probable que ce soit une allusion à Robespierre. Littré (Dictionnaire de la Langue française 1863-77) prend acte de l’évolution du monde. Un attentat est une "entreprise criminelle" et une "entreprise contre les lois". Il en est ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses".

Dans la langue moderne ou NLF, le nom attentat, outre qu’il désigne les crimes contre les personnes ou leurs biens matériels, s’emploie à propos de l’art, la morale, la raison ou la nature, toute tradition respectable (attentat contre le bon goût, attentat littéraire, attentats contre la nature) et des grands principes du droit : attentat à (ou contre) la sûreté de l'État, attentat à (ou contre) la liberté, attentat à la pudeur, attentat aux mœurs. Il s’étend au social. Après avoir été jugé horrible et contraire à toute civilisation, l’attentat s’inscrit dans l’ordre nouveau, non seulement quand c’est un crime contre l’humanité commis par les fanatiques de l’islam ou, accessoirement, par les fous furieux de la lutte des classes, tels Action directe ou les bandes à Bader ou à Negri, mais même quand il porte atteinte à ce qu’il reste d’humain chez les hommes.

 

 

 

03 mars 2007

Prévention

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire latin français, M. Gaffiot donne au verbe praevenire le sens de "prendre les devants, devancer, prévenir", mais il ne relève pas le nom praeventio (qui apparaît en latin tardif), auquel est emprunté prévention, attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de "action d’arriver le premier". Le mot est dans le Dictionnaire de l’Académie française dès 1694, mais dans les quatre premières éditions (de 1694 à 1762), la définition est obscure : "action par laquelle on prévient" et "préoccupation" (en français classique, préoccupation signifie "prévention d’esprit", comme dans la phrase "quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses"). Les exemples illustrant le premier sens sont encore plus obscurs que la définition : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire ; les juges royaux sur les subalternes". Qu’est-ce que ce droit ? Prévention signifie-t-il prérogative ? Les exemples qui illustrent le second sens de "préoccupation" sont à peu près clairs, parce que ce sens-là n’est pas désuet aujourd’hui : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention" et "juger des choses sans prévention". En fait, ce sens s’éclaire, si on le situe dans le contexte intellectuel où il est apparu. Il est attesté pour la première fois chez Descartes au sens de "opinion préconçue, antérieure à tout examen ou raisonnement" (Discours de la Méthode, 1637). Une prévention est un présupposé ou un préjugé intellectuel. De fait, les exemples cités par les Académiciens "il faut se défaire de toute prévention" (id est de tout présupposé) sont clairs.

Furetière, qui était académicien, expose clairement le second sens de prévention (Dictionnaire universel, 1690) : c’est une "préoccupation d’esprit", un "entêtement". Elle est un préjugé, comme l’attestent les exemples cités : "la prévention nous empêche de bien raisonner" et "le premier principe des Cartésiens est de se guérir de toutes préventions, de tous préjugés". Furetière n’expose pas plus clairement que les Académiciens le premier sens de prévention : c’est le "droit qui appartient à celui qui prévient, qui fait une chose le premier". Le domaine dans lequel ce mot s’emploie, précise Furetière, est restreint : "il ne se dit que de la prévention qu’a le Pape sur les collateurs ordinaires, et des juges royaux sur les subalternes". Ces termes de droit obsolètes depuis deux siècles ne peuvent être expliqués clairement que dans une encyclopédie. Ainsi, dans celle de d’Alembert et Diderot (1751-1770) : "prévention (terme de jurisprudence) est le droit qu’un juge a de connaître d’une affaire parce qu’il en a été saisi le premier et qu’il a prévenu un autre juge à qui la connaissance de cette même affaire appartenait naturellement, ou dont il pouvait également prendre connaissance par prévention". C’est "un droit qui est réservé au juge supérieur pour obliger celui qui lui est inférieur de remplir son ministère ; cependant elle est aussi accordée respectivement à certains juges égaux en pouvoir et indépendants les uns des autres, pour les exciter mutuellement à faire leur devoir, dans la crainte d’être dépouillés de l’affaire par un autre juge plus vigilant". Sont cités diverses coutumes et divers arrêts de l’ancien droit, dont celui du 15 novembre 1554 par exemple, "contenant la vérification de la déclaration du roi (Laon le 17 Juin de la même année) (qui) donne aux baillis et prévôts royaux la prévention sur les juges des seigneurs, quand ceux-ci ne revendiquent pas leurs justiciables ; à la charge que dans le cas de prévention, les baillis et juges présidiaux ne connaîtront du différend que comme juges ordinaires, et non comme présidiaux ; ce qui a été confirmé par l'article 2 de la déclaration donnée sur l’édit de Crémieu". Autrement dit, la prévention est relative aux prérogatives et compétences des juridictions variées de l’ancien régime.

La prévention, est-il expliqué dans le même article de l’Encyclopédie, est aussi une prérogative du pape : c’est "le droit dont le pape jouit depuis plusieurs siècles de conférer les bénéfices vacants" et qui "est fondé sur ce que la plupart des canonistes ont établi pour principe que toute juridiction ecclésiastique est émanée du pape". La France étant gallicane, "on (y) a toujours regardé le droit de prévention comme peu favorable". "Le droit de prévention du pape a lieu en France, mais avec des restrictions et modifications notables que l’on a faites en faveur des collateurs ordinaires (id est ceux qui ont le droit de conférer un bénéfice ecclésiastique), pour maintenir autant qu’il est possible la liberté de leurs collations (id est leurs bénéfices)".

 

Ce n’est qu’à partir de la cinquième édition, en 1798, que les Académiciens définissent prévention dans des termes à peu près clairs, "préoccupation d’esprit". Les exemples sont plus nombreux et plus variés qu’en 1762 : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention", "juger des choses sans prévention", "c’est un homme plein de préventions", "il est sujet aux préventions", "on ne saurait le défaire de ses préventions", "inspirer des préventions", "guérir les préventions de quelqu’un", "donner des préventions contre soi" et "prévention, en matière de droit, signifie l’action par laquelle on devance l’exercice du droit d’un autre". Les exemples sont plus nombreux que dans les éditions antérieures  : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire", "les baillis et sénéchaux ont quelquefois le droit de prévention sur les juges subalternes", "on appelle prévention en cour de Rome l’action par laquelle on demande et obtient à Rome un bénéfice avant la nomination du collateur", "le patronage laïc n’est pas sujet à la prévention", "il a obtenu ce bénéfice par prévention".

Dans les éditions ultérieures, la définition de prévention au sens de "préoccupation" s’affine : en 1832-35, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens complètent "préoccupation d’esprit" par la glose "opinion favorable ou contraire avant examen" ; en 1932-35, dans la huitième édition, les mots préoccupation d’esprit sont enfin abandonnés  et la définition est toute cartésienne : "opinion préconçue, favorable ou défavorable, antérieure à tout raisonnement ou examen". Cette notion, relative au doute chez Descartes, est infléchie par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), vers le libre examen des philosophes des Lumières. Elle était une entrave dont il fallait s’affranchir, elle devient une cible dans le combat contre les dogmes ou les prétendus dogmes. C’est, écrit Littré, "ce qui dispose le jugement ou la volonté à se déterminer, indépendamment des motifs de vérité et de justice". Dans les exemples cités par Littré, les erreurs de la prévention païenne sont opposées, au XVIIe siècle, aux vérités de la religion chrétienne : "la prévention induisant en erreur" (Pascal) ; "ce fut une chose rare de voir tour à tour les convulsions de la prévention expirante sous la force de la vérité et de la raison" (Bossuet). Au XVIIIe siècle, l’erreur a pour source les préventions du dogme et de la religion : "la prévention, c’est une espèce de folie qui empêche de raisonner"  (Mairan) ; "la prévention voit les choses comme elle voudrait qu’elles fussent ; mais la raison ne les voit que telles qu’elles sont" (Voltaire) ; "la prévention pour la coutume a été, de tout temps, un obstacle aux progrès des arts" (Condorcet).

C’est aussi dans la huitième édition de leur Dictionnaire que les Académiciens renoncent à exposer le sens juridique "action par laquelle on prévient". C’est que le droit canon et le droit féodal, où prévention avait ce sens, une fois qu’ils sont abolis, sont oubliés et ignorés au fil du temps. En revanche, c’est dans la sixième édition, en 1832-35, qu’est relevé le sens juridique moderne, qui est pourtant attesté en 1590 dans les Essais de Montaigne (être en prévention de, " être accusé de") : "en jurisprudence criminelle, état d’un homme prévenu de délit, de crime". Les exemples : "il est en prévention", "en état de prévention", "la mise en prévention" : d’où, de nos jours, la détention préventive. Ainsi, il arrive aux Académiciens, qui ne sont pas toujours de rigoureux lexicographes, de faire une description de la langue qui retarde de plus de deux siècles sur la langue réelle.

Ce n’est pas la seule anomalie que l’on constate dans les définitions de prévention. En 1580, Montaigne (Essais, livre II) emploie prévention dans le sens moderne de "précaution". Or, ce sens n’est relevé ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, ni par Littré. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est exposé en premier : "ensemble de mesures destinées à éviter un événement qu’on peut prévoir et dont on pense qu’il entraînerait un dommage pour l’individu ou la collectivité" ; par métonymie, "organisme chargé de concevoir et d’appliquer ces mesures". Les emplois et les exemples cités attestent que ce mot, qui a été longtemps spécifique du droit féodal et canon et de la jurisprudence (état d’un homme prévenu d’un crime), est devenu spécifique du social ou du sociétal : prévention de la délinquance, des accidents, des maladies, médicale, sociale, mesures de prévention ; ou encore cet exemple éloquent de 1949, très politiquement correct, mais dont la pertinence est infirmée par la réalité : "la prévention, en matière de politique criminelle, c’est tout ce qui assainit le milieu social, afin d’empêcher que naisse l’idée criminelle" (in Réforme pénitentiaire). En soixante ans, à force "d’assainir le milieu social", le nombre de crimes et délits a été multiplié par huit. L’idée criminelle n’a en rien été empêchée de "naître", elle n’a pas avorté non plus, elle a proliféré.

Tout est social dans les emplois actuels de prévention :prévention des naissances (comme la prévention d’une maladie ou d’un crime ?, in La Prévention des naissances, Sauvy, 1962) ; prévention routière, campagne d’information de la prévention routière, comme dans cet autre exemple : 1978, "pour limiter le nombre d’accidents de la route, la prévention routière intervient par un effort d’éducation et d’information, un renforcement de la réglementation, un contrôle des véhicules, une répression plus rigoureuse des infractions". Tant qu’elle est restée sociale, la prévention n’a pas eu d’effets tangibles. Il a fallu attendre que les chauffards paient très cher les infractions qu’ils commettent pour que diminue le nombre d’accidents. Si la prévention était restée un "effort d’éducation et d’information", rien n’aurait changé.

Alors que le sens cartésien de "préjugé" a été biaisé au XVIIIe siècle, il a évolué au XXe siècle, basculant de la connaissance à l’opinion ou de la raison à l’émotion, ainsi que l’attestent la définition du Trésor de la Langue française ("fait de porter sur quelqu’un ou quelque chose un jugement hâtif où interviennent souvent des critères affectifs, et en tout cas préalable à tout examen" et "opinion qui en résulte") et les exemples qui l’illustrent : "mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d’artiste" (1839) ; "d’un seul coup, Jos-Mari sentit ses préventions tomber, ses seuls points d’appui lui manquer, sa timide expérience et ses mots se dérober sous lui" (1939). Chez Descartes, les préventions venaient du savoir sclérosé ; dans la langue actuelle, elles ressortissent à l’émotion. L'évolution du sens est à l'image de l'évolution de la France : on pense de moins en moins, mais on ressent. L'émotion première s'est substituée au doute fondateur.

 

28 février 2007

Perpétuité

 

 

 

 

 

En latin, perpetuitas signifie "continuité" : le mot se rapporte aussi bien à l'espace qu’un temps. En français, perpétuité, qui y est emprunté au milieu du XIIIe siècle, ne se rapporte plus qu’au temps. Ainsi dans cet extrait d’Oresme (XIVe siècle) : "la durée qui est sans commencement et sans fin est proprement dite perpétuité". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), fait de la perpétuité une propriété de la seule durée : "durée éternelle et continue", qu'il illustre de "M. Arnauld a montré la perpétuité de la foi sur la doctrine du St Sacrement" et de "la perpétuité d’un titre empêche la dépossession". Le fait que perpétuité ne se rapporte qu’au temps est confirmé par la locution à perpétuité qui signifie "pour toujours". Elle est illustrée de "les damnés souffriront à perpétuité, éternellement", "on fait des fondations d’objet à perpétuité, qui ne durent pas longtemps". La seule mention qui soit faite de la durée d’une condamnation apparaît dans le dernier exemple : "on condamne au bannissement, aux galères à perpétuité, c’est-à-dire pour toute la vie".

Furetière cite la perpétuité de la foi. L’article qui est consacré à ce nom dans l’Encyclopédie (1751-1770) de d’Alembert et de Diderot traite de questions plus terre à terre : "la perpétuité des bénéfices est établie par les anciens canons ; les prêtres sont inséparablement attachés à leurs églises par un mariage spirituel". Pourtant, cette perpétuité n'a pas duré longtemps. Pour pallier le désordre de l’Eglise, "les évêques furent obligés de se faire aider dans l’administration de leurs diocèses par des moines, à qui ils confiaient le soin des âmes et le gouvernement des paroisses, se réservant le droit de renvoyer ces moines dans leurs monastères quand ils le jugeraient à propos". Ce que précise l’auteur de cet article, c’est que "cette administration vague et incertaine n’a duré que jusqu’au XIIe siècle". Ensuite, le mot a retrouvé son sens et "les bénéfices sont revenus à leur première et ancienne perpétuité".

Dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens reprennent, en la modifiant légèrement, la définition de Furetière : "durée sans interruption, sans discontinuation". Les exemples sont différents, bien qu'ils se rapportent comme ceux de Furetière à la religion et au droit : "il allègue pour sa défense l’ancienneté et la perpétuité de la possession" et "la perpétuité de la foi catholique est prouvée par des démonstrations invincibles". La locution à perpétuité n’est relevée pas dans la première édition. Dans la quatrième et dans la cinquième éditions (1762, 1798), elle est suivie de la glose "pour toujours" : "fonder une messe à perpétuité", "créer une rente rachetable à perpétuité", "des règlements faits pour être observés à perpétuité", mais à la différence de Furetière, les Académiciens ignorent l’emploi de à perpétuité au sens de "pour toute la vie" comme terme (ou absence de terme) d’une condamnation judiciaire : ou bien, ils jugent malséant, à cause des galères, de le signaler, à moins que le silence ne vaille pour une réprobation. Ce n’est qu’en 1835, dans la sixième édition, que, dans un exemple, la possibilité d’une peine "pour toute la vie" est évoquée : "condamné aux galères, aux travaux forcés à perpétuité". Un siècle plus tard, dans la huitième édition, en 1935, le mot perpétuité est enfin défini clairement : "il signifie aussi pour la vie", comme dans "condamné aux travaux forcés à perpétuité".

Littré a le mérite d’établir ce à quoi correspond dans la réalité une condamnation à perpétuité : c’est "autant que durera la vie d’un homme". Il cite aussi un emploi étendu de la locution à perpétuité, au sens de "continuellement" ou de "sans cesse", chez Mme de Staël, qui, hélas, ne savait pas très bien le français, comme l’atteste cet exemple : "sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux, et un regard qui voulait être poétique" (pour "sur ce visage, il y avait sans cesse un sourire...").

L’article qui est consacré à perpétuité dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’est pas très différent de celui de Littré. Le sens de ce mot n’a d'ailleurs pas vraiment évolué depuis le XVIIe siècle. Ce qui est montré, c’est que la perpétuité est aussi une notion philosophique, comme le laissait entendre le grand Oresme au XIVe siècle : c’est "la durée qui est sans commencement et sans fin". Les auteurs du Trésor de la Langue française écrivent "caractère de ce qui est perpétuel". Les synonymes, éternité, pérennité, permanence, et les exemples attestent que la perpétuité a sa matrice dans la philosophie. "L’âme dans le platonisme est encore solidaire du devenir, car sa perpétuité n’est qu’une réfraction dans le temps de l’organisation éternelle", est-il écrit dans un livre sur Plotin (1973) ; ou encore cet extrait du prophète Leroux : "Pythagore est incontestablement le père, pour notre occident, de l’idée de perpétuité de l’être, de persistance et d’éternité de la vie, et en même temps de l’idée de mutabilité de la forme, ou de changement dans les manifestations de la vie" (Humanité, 1840).

La locution à perpétuité s’emploie aussi, note Littré, à propos des places de cimetière : "concession à perpétuité se dit des terrains vendus à toujours dans les cimetières". On sait que ces concessions peuvent être reprises par le concessionnaire (généralement, la commune) au bout d’un siècle (ou moins), au cas où la tombe est à l’abandon. Auquel cas, les restes jetés à la fosse commune, l’emplacement est concédé à une autre famille. Des "fondations d’objet à perpétuité" (une messe par exemple), Furetière écrit (cf. ci-dessus) qu’elles "ne durent pas longtemps". La remarque est prémonitoire. De fait, la perpétuité en matière de réclusion criminelle n’est jamais "pour toujours". Au bout de quelques années, elle devient caduque, elle aussi, comme les messes pour lesquelles un fidèle a payé pour qu’elles soient célébrées à perpétuité. La prison à perpétuité ne dure pas longtemps. Ce n’est jamais plus de trente ans. La locution à perpétuité prend donc une valeur d’antiphrase, à moins qu’elle ne soit un euphémisme, quand elle est ajoutée à prison, réclusion ou condamnation. Elle ne veut plus rien dire – sinon "durée limitée, qui n’excède pas vingt ans". Jadis, les mots de la justice ne mentaient pas ; aujourd’hui, ils ont un sens flottant, labile, fluctuant au gré des vents (toujours les mêmes). Ils varient suivant le bon plaisir des puissants de l’idéologie. La perte du sens des mots est le symptôme criant d'une crise dans la justice, à la fois la notion et l’administration. L’absurdité s’insinue dans les mots : entre à perpétuité et ce que ces mots désignent dans la réalité, il y a un immense écart. Les mots n’ont plus de rapport avec la réalité. Bidart, condamné à la réclusion à perpétuité à deux reprises pour avoir assassiné de sang-froid trois innocents, a été libéré au bout de dix-huit ans. C’est une manière de record que de réduire la perpète à une décennie et aux quatre cinquièmes d’une autre. A l’opposé, Lajoye qui, dans un moment d’égarement, a posé une bombe artisanale dans un café, sans faire de dégâts matériels, sans blesser ni tuer quiconque, a été condamné, sans autre raison que la haine qui lui était vouée, à la réclusion à perpétuité. Il est emprisonné depuis 21 ans et, en dépit de ses demandes réitérées de libération, il reste dans les fers. Pour les uns, perpétuité signifie "durée n’excédant pas vingt ans" ; pour les autres, les laissés pour compte, les humiliés, les offensés, c’est "pour toute la vie". Non seulement les mots de la justice ne sont plus ajustés aux choses, mais encore ils sont devenus les écrans d’inégalités criantes. La fameuse "égalité en droits" qui est censée fonder la justice s’est muée, depuis longtemps, en une inégalité fondatrice qui sape tout principe et toute valeur, fussent-ils les meilleurs "sur le papier".

 

 

 

12 février 2007

Intégration

 

 

 

 

 

Furetière ne relève pas ce nom dans son Dictionnaire Universel (1690). Il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition). C’est un terme scientifique, dérivé du verbe intégrer au sens de "calculer l’intégrale d’une quantité différentielle". C’est ainsi qu’intégration a été défini pendant deux siècles, de 1700, date où il a été employé dans un Mémoire de Varignon publié par l’Académie des sciences, à la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) ; en 1762 : "terme de mathématique, action d’intégrer" ; chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) : "terme de mathématique, action d’intégrer" (intégrer a pour sens "trouver l’intégrale d’une quantité différentielle") ; en 1935 (Dictionnaire de l’Académie française) : "terme de mathématiques, action d’intégrer". Autrement dit, pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires ont employé les mêmes mots pour définir intégration.

Tout change au XXe siècle. Il suffit de comparer les deux éditions, la huitième, citée ci-dessus, et la neuvième (en cours), du Dictionnaire de l’Académie française pour prendre conscience de l’ampleur des changements qui affectent intégration. En 1935, le sens est expédié en trois mots ; dans l’édition en cours, le mot a trois sens, éloignés les uns des autres. Le sens des mathématiques n’est cité qu’en troisième position, comme un appendice. Ce mot, qui appartient au domaine de la science, a basculé comme de nombreux autres mots dans le social et la sociologie s’en est emparée. De fait, le premier sens cité, celui qui apparaît comme courant, le sens usuel en quelque sorte, est le sens social, tel que le montrent les exemples qui l’illustrent : "action d’intégrer, le fait de s’intégrer. L’intégration d’une personne dans un corps de la fonction publique. Intégration sociale, culturelle. L’intégration des immigrés dans un pays. Une politique d'intégration. Spécialement, en économie, regroupement ou rapprochement d’entreprises dont les activités complémentaires peuvent concourir à un même processus de production ; en politique, réunion de plusieurs États en une entité économique et politique. L’intégration européenne". L’emploi en physiologie ("traitement spécifique des messages reçus par les centres nerveux, qui permet de coordonner l’activité de divers organes et d’élaborer les sensations") et en mathématiques n’est cité qu’en deuxième et troisième position.

Ainsi, l’évolution sémantique d’intégration confirme que la loi qui régit la NLF ou Nouvelle Langue Française est l’accaparement par le social, non seulement du vocabulaire de la théologie ou de la culture ou du droit, mais aussi celui de la science, ce que montre l’article intégration du Trésor de la Langue française. Le premier sens exposé est celui des mathématiques en usage depuis trois siècles : "opération mathématique inverse de la différentiation utilisée en calcul intégral". Le deuxième sens est figuré ("action d’incorporer un ou plusieurs éléments étrangers à un ensemble constitué, d’assembler des éléments divers afin d’en constituer un tout organique", "passage d’un état diffus à un état constant"), comme le montre l’exemple cité : "je ne suis pas dans le détail le processus de dissolution radicale, puis d’intégration progressive, par lequel le monde antique a disparu afin que puisse, de ses ruines, surgir le monde chrétien. Cela s’est fait, comme cela se fera dans l’avenir sans doute, ainsi que la constitution d'un nouveau corps chimique empruntant ses éléments à d’autres corps chimiques en analyse qui se trouvent dans le territoire où son mouvement de synthèse fixe un centre d’attraction" (Faure, L’Esprit des formes, 1927). L'analogie vient de la science : c'est "un nouveau corps chimique qui emprunte ses éléments à d’autres corps chimiques".

De là, le sens "action d’incorporer" s’étend à d’autres domaines : l’administration ("incorporation d’un agent civil ou militaire de l’État dans un corps en dehors des voies de recrutement normal") ; l’économie ("processus par lequel on regroupe plusieurs activités ou plusieurs entreprises en une même unité de production") ; la politique ("processus par lequel des États décident d’abandonner une partie de leurs prérogatives au profit d’une souveraineté commune…") ; la physiologie ("processus par lequel (...) l’action du système nerveux concourt essentiellement à unifier les expressions de l’activité de l’individu") ; la psychologie ("processus par lequel l’individu acquiert son équilibre psychique par l’harmonisation de ses différentes tendances") ; et enfin la sociologie, qui a fait du nom intégration un de ses mots fétiches : "phase où les éléments d’origine étrangère sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social", comme l’indiquent les exemples cités : "ce haut comité est consulté par le gouvernement sur toutes les mesures concernant la protection de la famille (...) l’établissement des étrangers sur le territoire français et leur intégration dans la population française" (De Gaulle, Mémoires de guerre) et "si l’argent définit la valeur, celle-ci est universelle et rationnelle (...) elle est accessible à tous, dès lors le Juif ne saurait être exclu de la Société ; il s’y intègre comme acheteur et comme consommateur anonyme. L’argent est facteur d’intégration" (Sartre, 1946).

L’article intégration figure dans le volume 10 du Trésor de la Langue française publié en 1983. Cet article a été rédigé quelques années auparavant, sans doute à la fin des années 1970, alors que les "éléments d’origine étrangère", comme cela est écrit dans la définition ci-dessus, n’étaient pas encore nombreux en France et que leur "intégration" à la population autochtone ne soulevait pas de difficulté. De fait, les auteurs de ce Trésor établissent une sorte d’équivalence entre l’assimilation et l’intégration : ces étrangers sont intégrés, quand "ils sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social". Trente ans plus tard, cette belle confiance apparaît pour du pur aveuglement. D’abord, ces éléments détestent l’assimilation qu’ils jugent raciste ou tout ce que l’on voudra d’autre. Ensuite, ils ne veulent en aucun cas être considérés comme semblables aux autochtones, parce qu'ils leur sont différents en tout et qu'ils jugent que leurs propres différences sont supérieures à toutes les normes qui forment le "corps social" indigène. Ils ne refusent pas d’intégrer ce corps, ils cherchent à le désintégrer. On ne peut pas le leur reprocher. Ils ne font que mimer ceux qui, depuis des millénaires, font de l’histoire de l’humanité une succession de tragédies; ils ne sont ni meilleurs, ni pires. D'ailleurs, pourquoi se gêneraient-ils, puisqu’ils ont carte blanche ?

 

 

 

10 février 2007

Décryptage

 

 

Décrypter, décryptement, décryptage 

 

 

 

Le verbe décrypter est formé à partir d’un mot grec qui signifie "caché" et auquel ont été ajoutés le préfixe – (qui désigne une action contraire à celle exprimée par le "radical") et la marque verbale – er. Le sens en est "dévoiler ou découvrir ce qui est caché". Décrypter est récent. Il n’est relevé ni dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). Il est relevé pour la première fois dans le Larousse du XXe siècle et il s’emploie à propos des écritures secrètes ou des messages codés pour en désigner le décodage ou le déchiffrement. Le Trésor de la Langue française (1972-1994) y donne le sens de "transcrire en langage clair un message rédigé dans une écriture secrète, chiffrée, dont on ignore le code". Ainsi on décrypte un message. Les synonymes en sont déchiffrer, décoder. Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de décrypter est plus précise et plus complète que celle du Trésor de la Langue française. Le premier sens est le même. C’est "traduire, mettre en clair un texte chiffré dont on ne possède pas la clef ou le code". Il est illustré du même exemple : décrypter un message. Le mérite des Académiciens est de noter que décrypter a des sens étendus ou figurés. "Par analogie", écrivent-ils, il signifie "déchiffrer une écriture inconnue" et aussi "trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible".

De ce verbe ont été dérivés des noms : décrypteur qui désigne la personne qui décrypte un texte et deux noms synonymes ou employés indifféremment l’un pour l’autre : décryptage et décryptement, "action de décrypter", dans le sens propre (comme dans l’exemple "les recherches de Markov ont permis de faire progresser les méthodes de décryptage des messages dont on ne connaît pas le code", 1964) ou dans les sens figurés de ce verbe.

De ces deux noms, il semble que décryptement soit réservé à l’expression du sens propre, comme dans ces exemples : "la section du chiffre a, dans ses attributions, le décryptement des dépêches interceptées" et "le constat que les fréquences des lettres dans un texte écrit sont assez stables avait souvent été utilisé pour aider au décryptement des messages transmis par le truchement d’une écriture secrète" (in Traité de sociologie, 1967 : si la sociologie se met au décryptement, c’est qu’il y a anguille sous roche) et que les sens figurés soient exprimés par décryptage.

Il est un emploi abusif et évidemment comique de décryptage : c’est celui qu’on peut lire dans les media, écrits ou télévisuels. Il n’est pas de journal (Le Monde, par exemple) ou de magazine de télévision de chaînes publiques, Envoyé spécial, Arrêt sur image, etc. (les chaînes privées n’ont pas de temps à perdre, elles ont du fric à gagner) qui ne propose pas de décrypter telle ou telle information, pourtant claire et sans ambiguïté, à l’intention des gogos, ou de procéder à un décryptage d’une situation, d’une affaire, d’un conflit. Ainsi, les journalistes se muent en dames pythonisses du monde païen, comme si l'Antiquité n'était pas terminée. Ces décryptages, toujours faits par les mêmes instruits de tout et exprimés sur le même ton, suffisant et prétentieux, laissent supposer que les téléspectateurs ou les lecteurs (du Monde, mazette) sont incapables de comprendre une information et qu’il faut la leur "délivrer" (comme on dit en franglais) avec un mode d’emploi ou, comme on dit chez les savants, avec une herméneutique. A moins que les journalistes ne veuillent empêcher que les téléspectateurs ou les lecteurs, qui sont pourtant des citoyens, ne donnent aux informations leur vrai sens, "incorrect" ou "insolent". En fait, le décryptage sert à indiquer la ligne ou la voie juste. De ce point de vue, il vaut un communiqué du PCUS dans feue l’URSS et ses satellites croupions.

 

 

 

06 février 2007

Sociocrate

 

 

 

 

 

Il n’existe pas d’article consacré aux noms sociocrate et sociocratie dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), encore moins dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935 ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). En revanche, la formation de ce nom et son sens sont expliqués à l’article socio du Trésor de la Langue française. Ce socio (distinct du raccourcissement par aphérèse de sociologie – courant chez les potaches, comme géo résulte de l’abréviation de géographie ou psycho de psychologie) n’est pas un mot, mais un élément formantid est un "morphème" ou une suite de sons qui a un sens mais qui n’est pas autonome (socio n’est jamais employé seul) et qui sert à former de nouveaux mots. Il est très productif depuis un siècle. Il est vrai que le social a absorbé tout ce qui n’était pas social et qui faisait tache dans un ensemble uniformisé. A socio, il est possible d’ajouter un autre élément, ou encore un suffixe, tel gramme, logie, logue, cratie, ce qui donne sociogramme, sociologie, sociologue, sociolâtre et sociocratie. Ce dernier mot, comme sociocrate, est propre aux sociologues. Il a été fabriqué par Auguste Comte, qui a inventé aussi le nom sociologie. Pour cela, il a ajouté à socio l’élément grec cratie, celui de phallocratie, aristocratie, ploutocratie, autocratie…, qui signifie "pouvoir", afin de désigner une "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière". S’il n’avait pas été illuminé, Comte aurait dû employer le conditionnel et écrire appartiendrait. L’exemple qui illustre le sens de ce mot est éloquent. C’est "délivrer l’Occident d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines" (in Catéchisme positiviste, le si bien nommé, 1852). Comte est hostile à la démocratie et à l’aristocratie, il ne veut ni de l’une, ni de l’autre : il institue donc la tyrannie de tous sur chacun. Il a fabriqué aussi l’adjectif sociocratique, "qui se rapporte à la sociocratie", dont l’emploi est illustré non pas par Comte, mais par un illuminé de l’éducation du peuple par l’avant-garde autoproclamée, le dénommé Cacérès, qui eut dans les années 1960 sa seconde de gloire et qui, depuis, a été rendu à l’obscurité : "une position sociocratique modelée de curieuse manière sur les idées d’Auguste Comte" (1964). Comte a aussi fabriqué le nom sociocrate, auquel il a donné le sens de "partisan de la sociocratie" : "nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu’aristocrates" (1852, toujours dans le sinistre Catéchisme positiviste). On ne saurait mieux le définir.  

Il est aisé de se représenter ce qu’est la sociocratie, à condition de la rapporter aux sociétés façonnées par Hitler ou Mussolini, ou à ce qu’elle est effectivement en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam ou à ce qu’elle était en Chine sous Mao ou au Cambodge sous Pol Pot. Auguste Comte n’était pas seulement un forgeron de mots, il était aussi visionnaire. Pour notre malheur, les sociocrates sont influents en France. Ils contrôlent les media, ils manipulent les partis, ils pullulent chez les extrémistes et les gauchistes. La France a le culte de la société, du social, du sociétal. Elle est atteinte de sociolâtrie : son Dieu unique est le social. On ne lit plus Auguste Comte. Pourtant, la lecture du Catéchisme positiviste et du Cours de philosophie positiviste ferait comprendre pourquoi et comment les sciences sociales et humaines prospèrent sur les ruines de la démocratie, de la pensée, de l’art, des lettres, des humanités. Incroyant, Comte admire l’Eglise catholique qui a convaincu les hommes d’adhérer au message chrétien sans les menacer du sabre. Prenant acte du désastre dans lequel elle disparaît lentement, il a l’idée de remplacer le clergé par un ordre nouveau : celui des sociocrates, savants connaissant les ressorts de l’âme humaine, formés au positivisme, chargés de diffuser le nouveau catéchisme, d’y faire adhérer les esprits et, une fois le système établi, de le maintenir. Ce clergé nouveau a fait de l’université son église. Instruit du catéchisme, ayant ses entrées dans la presse et les media de masse, dont il a formé les prêtres, petits et grands, il pénètre dans les consciences, comme si la juridiction de for intérieur était lettre vive, et, après avoir tué les lettres et proscrit de l’université les humanités, il façonne les âmes à son image : il en fait des bêtes.

 

 

 

 

05 février 2007

Charte

 

 

 

 

 

Pendant deux siècles, de 1694 à 1878, de la première à la septième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ont relevé ce mot sous deux formes : chartre et charte. Dans le Petit Larousse (première édition, 1906), la forme chartre est encore acceptée, bien que les Académiciens aient mentionné en 1878 qu’elle était vieillie et que Littré, dans son Dictionnaire (1863-1872), ait noté que "chartre est aujourd’hui tout à fait tombé en désuétude", alors qu’elle était la seule qui soit citée dans le Dictionnaire de Richelet (1680). Chartre (de chartula "petit écrit"; en latin médiéval "acte, document", dérivé de charta "feuille de papyrus", d’où "écrit" et "lettre") est l’ancienne forme, usitée dans la langue classique et désuète au XXe siècle.

La première attestation, au milieu du XIe siècle, est justement chartre, au sens de "lettre, écrit, acte", alors que charte date du XIVe siècle. Dans son Dictionnaire, Nicot (1606) note que ce mot "proprement doit être écrit chartre" et "prononcé charte". C’est en 1822 qu’a été fondée l’École nationale des chartes, où sont formés les chartistes, ou savants capables de lire les chartes anciennes. C’est au XVIIIe siècle que le mot est transporté dans un contexte politique pour désigner la Grande Charte d’Angleterre (1215) ; en 1814, à la Restauration, c’est aussi le nom qui est donné à la chartre constitutionnelle octroyée par Louis XVIII. A partir du XIXe siècle, il prend un sens social : "règle fondamentale", comme dans la charte du travail octroyée aux Français sous l’Occupation (1941).

Ce que montre l’histoire de charte et de ses sens, c’est que ce mot a perdu au XXe siècle son sens commercial et que, de la politique, il a basculé dans le social. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, sont relevés deux sens : "anciens titres, anciennes lettres patentes des rois, princes, etc." et "en termes de marine, acte conventionnel que fait le propriétaire d’un vaisseau avec un marchand qui charge dessus des marchandises pour un pays étranger". Autrement dit, une charte suppose un accord entre deux parties, une transaction, un arrangement, comme l’expose clairement Littré : "terme de commerce : charte partie, acte qui constate le louage de tout ou partie d’un navire". Il explique ce sens ainsi : "au lieu de faire le double de l’acte, on le coupait en deux parties, dont les deux contractants gardaient chacun une. Partie est ici le participe passé du verbe partir, partager". Il l’illustre d’une phrase des Mémoires de Retz : "nous ne fûmes pas plutôt arrivés qu’on nous demanda notre charte partie, qui est si nécessaire à la mer, que tout homme qui navigue sans l'avoir est pendable". Cet emploi commercial est relevé, sans être défini, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) : "en termes de commerce maritime, charte-partie", mais il ne figure plus dans la neuvième édition (en cours), non plus que dans le Trésor de la Langue française, sinon dans la remarque "la documentation atteste un exemple où le mot est synonyme de contrat : chartes d'assurance" (Balzac, L’Illustre Gaudissart, 1834).

Ce sens commercial supposant une transaction dévoile ce qu’étaient les anciennes chartes féodales, dites parfois de libertés ou de franchises. Littré les définit ainsi : "acte concédant des franchises, des privilèges". Ces chartes, dites de commune ou d’affranchissement, étaient des concessions, c’est-à-dire des actes de nature commerciale : les franchises étaient accordées contre des dédommagements. Il n’y avait rien de gratuit dans ces droits octroyés. Il y a loin d’une charte des droits à une déclaration des droits. Dans la première, des droits sont concédés, c’est-à-dire vendus ; dans la seconde, ils sont révélés aux hommes comme l’est ou a pu l’être une entité transcendante, et ils sont déclarés naturels et inaliénables. Une charte est un acte par lequel un pouvoir concède à ses sujets des franchises ou des libertés ou des privilèges, principalement sous la forme d’exemptions de taxes ou de statuts prestigieux. Il en est allé ainsi pendant de longs siècles, quand les pouvoirs féodaux ont vendu aux paysans gallo-romains qu’ils étaient censés protéger quelques libertés et avantages matériels. Ils avaient besoin d’argent, ils ont contraint leurs protégés à racheter les droits dont ils les avaient spoliés. De fait, la charte suppose une inégalité entre celui qui concède des droits et ceux à qui ces droits sont concédés. Elle n’est pas gratuite, ce qui explique que le terme soit employé dans le commerce pour désigner le "louage de tout ou partie d’un navire". Les chartes ont donc mauvaise presse, à juste titre, en France, depuis que Louis XVIII a octroyé en 1814 une charte constitutionnelle et que le pouvoir de Vichy a imposé en 1941 une charte du travail.

Une déclaration est tout autre chose. Déclarer ne signifie pas "dire", mais "faire connaître" (Dictionnaire de l’Académie, 1694). En latin, declarare a le sens de "rendre entièrement clair" - d’où le sens très fort de "proclamer hautement", comme le définit Littré : "faire connaître par des paroles expresses ou par quelque chose de significatif". Une charte concède, une déclaration apprend aux hommes ce qui leur est caché. Une charte vend ce qui, par définition, est inaliénable. Une déclaration fait connaître aux hommes les droits qu’ils ignorent ou dont ils ont été spoliés, en particulier leurs droits naturels – qu’ils tiennent de la nature, avant même l’institution de toute société – et que le pouvoir élu a pour obligation, non pas d’établir, puisqu’ils sont naturels, mais de conserver ou de garantir, puisqu’ils sont imprescriptibles.

C’est pourquoi il est inquiétant de constater la multiplication des chartes en France et en Europe : charte de l’école, charte de l’environnement, charte de la qualité de l’eau, charte des Parcs Naturels régionaux, charte des droits de l’Union européenne, comme si la démocratie affaiblie se réduisait à une série de transactions commerciales. Les auteurs du Trésor de la Langue française notent ce sens nouveau "par extension", écrivent-ils : "règle fondamentale d’une institution officielle". En fait, même les réalités qui ne sont pas des institutions (environnement, qualité, etc.) sont régies par une charte. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que les auteurs de dictionnaires ne se souviennent plus ou ont oublié qu’une charte, même de droits, est une transaction. Littré définit charte par le verbe concéder ; à l’opposé, les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire se contentent du verbe accorder qui n’implique pas de transaction ("acte de l’ancien droit qui accordait un titre ou un privilège"). De même, les auteurs du Trésor de la Langue française : "acte authentique consignant des droits, des privilèges, généralement accordés par un suzerain".