10 mai 2008

Sanctuaire

 

 

 

En latin, sanctuarium désigne à la fois un "lieu sacré" et le "cabinet d’un roi" (cf. Dictionnaire latin français, Hachette, 1934). Dans le latin d’église, le mot se réduit à un seul sens : "lieu sacré, sanctuaire". Sanctuaire, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle dans ce sens religieux, "lieu le plus saint d’un temple, d’une église". Ce n’est que dans le seconde moitié du XVIIe siècle qu’il s’étend à d’autres réalités que religieuses : un "lieu secret", la justice (1677).

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "on appelait ainsi chez les Juifs le lieu le plus saint du Temple où reposait l’arche ; parmi les chrétiens on appelle communément sanctuaire l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement enfermé d'une balustrade" (même définition en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788). Le vieux sens, "cabinet d’un roi", du latin sanctuarium n’a pas disparu : "on appelle figurément sanctuaire le conseil secret des rois, des souverains" (exemple : "il ne faut pas vouloir pénétrer témérairement dans le sanctuaire"). Il est relevé par les académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798. Il disparaît en partie dans la sixième édition (1832-35), un peu après l'Ancien Régime, remplacé par cette seule référence : "proverbialement et figurément, il ne faut pas vouloir pénétrer dans le sanctuaire, il est dangereux de vouloir pénétrer les secrets des gens puissants".

C’est aussi à partir de cette sixième édition que le nom sanctuaire désigne d’autres réalités, qui ne sont pas sacrées, mais humaines, profanes et sociales (la justice, le foyer, la maison, etc.), et qui, à partir du moment où elles sont désignées comme un sanctuaire, sont sacralisées ou traitées comme des réalités sacrées. Autrement dit, la grande religion immanente, sociale et occultiste, de la modernité, une fois qu’elle a pris le dessus sur le christianisme, s’approprie l’ancien sacré pour en désigner ses propres réalités. Certes, dans cette sixième édition, l’archéologie ayant progressé, il est signalé que le nom sanctuaire "se dit, dans un sens analogue (le sens religieux), en parlant des temples consacrés aux divinités du paganisme, aux idoles" (exemples : "la pythie rendait ses oracles du fond du sanctuaire ; le sanctuaire d’un temple chinois"). Mais l’extension à des réalités sociales et profanes est nette : "au figuré, le sanctuaire des lois, de la justice se dit d’un tribunal, d’un lieu où l’on rend la justice" ; ou encore : "cette maison est le sanctuaire de l’honneur, des vertus" signifie que "l’honneur l’habite, les vertus y sont pratiquées" ; ou encore : "on dit de même le cœur de cet homme est le sanctuaire de toutes les vertus".

 

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est anticlérical, sanctuaire subit un double abaissement. D’abord, le sens chrétien, qui est pourtant le sens historique le plus ancien dans la langue, n’est cité qu’en quatrième position : "chez les chrétiens, l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement entouré d’une balustrade", celui-ci étant l’expression particulière d’un sens premier et général : "en général, lieu fermé et consacré par la religion" et étant précédé dans l’article, en tant que sens particulier, par le sens en usage chez les Juifs ("le lieu le plus saint du temple, où reposait l’arche et qui se nommait autrement le saint des saints") et chez les païens : "il s’est dit, dans un sens analogue, du lieu le plus saint du temple". Littré cite aussi de nombreux exemples d’emplois profanes de sanctuaire : le cœur d’un homme sage, le palais des arts qu’est le Louvre, le lieu où l’on rend la justice, et, figurément, la profession de magistrat, les lois, une maison, la paix, et même une "compagnie comparée à un sanctuaire et dans laquelle les profanes ne pénètrent pas".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’extension de sanctuaire à des réalités sociales ou humaines autres que la justice et le foyer s’amplifie. Ce peut être un "lieu fermé et secret" (la chambre conjugale), le parlement (sanctuaire des lois), une "partie secrète, difficilement pénétrable" (la vie intime, la pensée) et, dans la stratégie militaire, le "territoire qui doit être défendu à tout prix et qui est protégé par une force de dissuasion atomique". Le mot désigne aussi, par néologisme sémantique (en anglais, sanctuary signifie aussi "place of refuge" et "area where by law it is forbidden to kill birds, rob their nests, etc to shoot animals, etc") et dans le vocabulaire des écologistes, lequel est en train de devenir celui de tout le monde, une "lieu protégé", "un refuge", comme dans ces deux exemples (1974) : "les grandes réserves d’animaux sont celles qui remplissent le mieux leur rôle de sanctuaire de la faune sauvage (...)" et "la valeur écologique d’un "sanctuaire" naturel tient à son inviolabilité".

Ainsi en un peu plus d’un siècle, un sacré nouveau a remplacé l’ancien sacré chrétien : le sacré social ou ce que la religion sociale sacralise et la nature, non pas la nature, telle que l’entendaient les philosophes classiques, mais la nature naturelle, celle que l’homme protège de lui-même en s’en retirant.

 

 

24 avril 2008

Laïcité

 

 

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé "la proposition de laïcité" qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : "caractère laïque", écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’a pas écrit laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civique.

Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution", employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience, assure le libre exercice des cultes et interdit que soit financé par l’argent public quelque culte ou que soient rémunérés les ministres du culte par les impôts.

Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité est ce qui caractérise les écoles, les hôpitaux, les lois, les institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un caractère et un principe. Elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est l'un ou l'autre. En faire un principe, c’est l’étendre (ou tenter de le faire) à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi.

La définition comme "principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La "société civile" et la "société religieuse" (si tant est que la "société religieuse" ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas "dans l’Etat", elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : "la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français". Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Quand un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’instruction est obligatoire, elle n’est jamais gratuite : au contraire, elle coûte très cher, sinon aux usagers, du moins aux citoyens contribuables. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les "stigmatiser", elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du "caractère laïque" fait l’objet de déformations : "caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises" et "impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse". Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : "caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions") à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution") pour prendre conscience que la laïcité, qui était un caractère défini par la loi et qui est d’application restreinte, s’est chargée de significations idéologiques militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de "l’indépendance" proclamée des "institutions publiques", auxquelles sont ajoutées les "institutions privées", ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard "du clergé et des Eglises" ou de "toutes confessions". On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des "sciences de l’éducation" ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Quoi qu’il en soit, Arouet le Jeune prend conscience, au moment où il dissèque la laïcité, qu’il tombe dans les travers déplaisants de l’époque moderne : Littré définit la laïcité en deux mots ("caractère laïque"), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

07 avril 2008

Séquence

 

 

 

 

Emprunté du latin sequentia, séquence est attesté en 1170 comme terme de liturgie, puis en 1534, dans Gargantua de Rabelais, comme terme de jeu de cartes. Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière expose les deux sens (voici le premier : "en vieux termes de bréviaire, signifie aussi la prose qu’on dit à la messe, après l’épître, en quelques fêtes solennelles"), alors que les académiciens, dans les éditions publiées de le Dictionnaire de 1694 à 1878 (de la première à la septième), n’exposent que l’emploi de séquence comme terme jeu de cartes : "suite de plusieurs cartes de même couleur, et du moins au nombre de trois, dans le rang que le jeu leur donne" (1694) et "on appelle aussi séquence l’arrangement particulier que chaque cartier a coutume de donner à ses jeux de cartes" (1762).

Dans L’Encyclopédie (1751-65), plusieurs brefs articles sont consacrés aux séquences dont la valeur varie : au jeu de "l’ambigu" ("suite de trois cartes de la même couleur" ; "la séquence emporte le point et ses primes, et fait gagner trois jetons de chaque joueur"); à "ma commère, accommodez-moi" ("trois cartes qui sont dans leur ordre naturel, ne laissant aucun intervalle à remplir entre une carte et celle qui lui est inférieure en valeur" ; "la séquence de ce jeu ne diffère de la tierce du piquet, qu’en ce qu’il faut que celle-ci soit en même couleur, et en même espèce, et que la séquence peut être de trois couleurs et de trois espèces différentes, pourvu qu’elle aille de suite") ; au "hoc" ("trois cartes d’une même couleur qui se suivent" ; "la séquence de quatre vaut mieux que celle de trois, celle de cinq, que celle de quatre et ainsi des autres ; et quand les cartes sont égales en nombre, la plus haute gagne"); au "commerce" ("assemblage suivi de trois cartes de même couleur, que l'on appelle tierce au jeu de piquet, comme as, roi, dame, roi, dame, valet, dame, valet et dix, etc., la plus haute ayant toujours la préférence"). Il y a trois siècles, les Français jouaient à l’ambigu, au hoc, au commerce, à ma commère accommodez-moi, et nous ne le savions pas. Il faut croire aussi que ces jeux de cartes n’étaient pas des divertissements insignifiants ou anodins pour que les graves auteurs de L’Encyclopédie, dont le savant d’Alembert et le philosophe Diderot, décident d’y consacrer des articles ou n’aient pas le sentiment de déroger en s’y intéressant. Ce n’est pas Sartre et sa grande sartreuse qui auraient traité savamment des séquences au tarot, à la belote, au bridge, au rami, à la bataille, au barbu, etc. : ils avaient pour seuls divertissements la lutte des classes, le marxisme, l’URSS, Cuba, Guevara, la Chine. Ils se seraient moins déshonorés s’ils s’étaient contentés de jouer au hoc ou à ma commère accommodez-moi.

 

C’est Littré qui, un peu moins d’un siècle après Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), a rétabli dans la définition de séquence le sens que ce nom avait dans la liturgie ("en vieux termes de bréviaire", disait Furetière) : "pièce de plain-chant en vers mesurés et rimés, qu’on appelle aussi prose ; ainsi dite parce qu’elle se chante aux messes solennelles, après le graduel et l’alléluia" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Littré ajoute : "le Stabat mater, le Victimae paschali laudes, le Dies irae, le Lauda Sion et le Veni, sancte Spiritus sont les séquences les plus célèbres", avant d’illustrer ce sens d’un extrait de Bossuet : "Sainte Rotecarde.... mourut à la grand messe, comme elle l’avait prédit, pendant la séquence ; c’est ce qu’on appelle la prose". Dès lors, les académiciens suivent la leçon de Littré et réintègrent ce "vieux terme de bréviaire" dans la définition de séquence : "il se dit aussi, en termes de liturgie, d’une pièce en vers mesurés et rimés, que l’on chante aux messes solennelles après le graduel et l’alléluia ; le Stabat mater, le Dies irae sont des séquences ; on dit aussi prose" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35).

 

 

Dans la langue actuelle, le mot abandonne le domaine étroit des jeux de cartes ou de l’ancienne liturgie de la sainte Eglise apostolique et romaine (bien mal en point) pour s’étendre à d’innombrables réalités nouvelles, sociales ou intellectuelles, comme l’atteste l’article, relativement long, qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Séquence ou "suite ordonnée d’éléments, d’opérations, de phases" (comme ces mots sentent fort la logorrhée moderne !) devient même un terme de sciences : sciences humaines et sociales évidemment, mais aussi sciences exactes. En astronomie, la séquence polaire internationale est "l’ensemble d’environ cent cinquante étoiles voisines du pôle Nord, de magnitude apparente comprise entre 2,1 et 20, servant, par convention internationale, d’étalon photométrique". Au cinéma, c’est une "suite de plans constituant un épisode distinct, correspondant à une suite d’actions présentées dans leur continuité logique et chronologique, et dans leur diversité spatiale", tandis que le plan-séquence est une "séquence réalisée en un seul plan". En linguistique, c’est une "suite d’unités linguistiques ordonnée de gauche à droite sur l’axe syntagmatique et formant une unité textuelle" ; et en sémiotique narrative, c’est une "succession réglée de fonctions". Les spécialistes comprennent sans doute ces notions ; que les autres fassent comme s’ils avaient compris. En musique, hors la liturgie, c’est un "motif mélodique et rythmique destiné à se reproduire sur différents degrés de la gamme", comme dans cet extrait de Schaeffer : "la mélodie (...) était constituée par des collages : coups frappés, cris, ovations, séquences de piano préparé". En photographie et dans les arts plastiques, c’est "une succession d’images constituant une narration à caractère abstrait ou intemporel". Dans les techniques spatiales, c’est une "suite d’opérations ou d’événements organisée selon un ordre préétabli et formant un tout" (une séquence de vol). En informatique, une séquence est une "suite bloquée d’instructions qui sont exécutées dans l’ordre où elles sont écrites, dans toutes les circonstances du traitement" et une séquence d’appel est un "ensemble d’instructions utilisé pour appeler un programme, un sous-programme ou une routine".

Le comble est atteint dans cet extrait qui apparaît comme un condensé de la modernité séquentielle : "les réactions circulaires (...) nous font comprendre comment l’activité primitive, faute d’un nombre suffisant de structures motrices assimilées, a tendance à recommencer interminablement la même séquence gestuelle : ainsi l’ours en cage". Vivent donc les "structures motrices assimilées" qui font de l’homme un ours en liberté.

 

 

 

30 janvier 2008

Prévision

 

 

 

 

Emprunté du bas latin praevisio (pour lequel il n’existe pas d’entrée dans le Dictionnaire latin français de Gaffiot), le nom prévision est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française comme un terme de "dogmatique"  (comprendre : la théologie) et avec le seul sens de "vue des choses futures" : "il n’a d’usage que dans le dogmatique ; on demande si la prédestination suit la prévision des mérites", 1694, 1762, 1798. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est plus clair encore : "vue des choses futures, il ne se dit que de Dieu" ("la prévision des mérites, etc."). A Dieu la prévision, aux hommes la prévoyance. Seul Dieu est en mesure de voir les choses futures. Il incombe aux hommes "de prendre des précautions" pour éviter le pire.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent que le sens théologique ("vue des choses futures ; la prévision de Dieu ; on a cru que certaines personnes avaient le don de la prévision") s’est déplacé, comme d’autres termes de théologie, propagande, militant, création, créateur, animation, etc., au social : "il se dit quelquefois, au pluriel, pour conjectures" ("l’événement a justifié toutes mes prévisions").

Les croyances de Littré se lisent comme à livre ouvert dans son Dictionnaire de la langue française : positivisme, anti-cléricalisme, scientisme. Sa définition de prévision est à l’image de ses partis pris. Le sens théologique, "terme dogmatique, vue des choses futures", qui n’est illustré d’aucun exemple, sinon celui des académiciens ("la prévision de Dieu"), est réduit à une annexe particulière et presque insignifiante du sens principal, tout social ou laïque, "action de prévoir", que Littré illustre d’un extrait de Mme de Sévigné : "on ne peut rien dire de plus plaisant que ce que vous dites sur le maréchal de Vivonne, et la prévision qui lui a fait avoir cette dignité" (vice-roi de Sicile, avant la victoire navale qui lui ouvrit la Sicile) et d’un extrait, dans lequel Buffon prête aux animaux la faculté de prévoir, naguère réservée à Dieu : "accordons (…) les pressentiments, la prévision, la connaissance même de l’avenir aux animaux ; en résultera-t-il que ce soit un effet de leur intelligence ?".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens marchent sur les brisées de Littré. Ils glosent d’abord le sens humain et social : "action de prévoir, pressentiment, conjecture ; l’événement a justifié toutes mes prévisions ; certaines de mes prévisions se sont vérifiées" ; en second, le sens théologique : "en termes de théologie, il signifie vue des choses futures". Le même exemple "la prévision de Dieu" illustre ce sens qui sort de l’usage dans la langue moderne et qui n’est plus défini dans le Trésor de la langue française (1971-94). C’est un "discernement de l’esprit grâce auxquels on annonce des événements futurs". Ce sens n’est illustré d’aucun exemple théologique, même pas "la prévision de Dieu". En revanche, la prévision qui était propre à Dieu dans les dictionnaires des siècles classiques est attribuée aux animaux dans cet extrait de Béguin : "que l’on songe au pouvoir de prévision et de vision à distance, qui commande aux migrations des oiseaux comme aux précautions prises, avant la mauvaise saison, par les bêtes hivernantes" (in L’âme romantique et le rêve, 1939).

En revanche, prévision s’étend à tout ce qui est social. Ce qui était encore un "discernement de l’esprit" - c’est-à-dire une faculté – devient une façon de faire, une méthode, un comportement de l’homme en société. C’est "l’observation d’un ensemble de données qui permet d’envisager une situation future et d’entreprendre des actions pour y parer concrètement". Le "défaut de prévision" n’est pas une erreur, mais une faute, puisque gouverner, dit-on, quand on pense bien, c’est prévoir, comme si le gouvernement avait pris la place de Dieu évanoui. La politique, la stratégie, le développement économique, la finance, l’urbanisme, etc. tout fait dans les prévisions. La prévision est "astronomique, militaire, politique". Quand elle est économique, c’est une "démarche rationnelle pour connaître la situation économique à une échéance plus ou moins lointaine" (1975). Elle s’applique aux prix, aux débouchés, au marché : "la prévision peut s’appliquer au court, au moyen et au long terme : on parle de projection pour le court terme, de programmation pour le moyen terme et de prospective pour le long terme". Quand elle est budgétaire, c’est le "processus d’évaluation des recettes et dépenses du budget de l’État pour l’année à venir". Quand elle est météorologique, c’est la "déduction, par raisonnement, de l’évolution d’une situation donnée".

En moins d’un siècle, la "vue des choses futures" a échappé à Dieu, lequel, comme chacun sait, est mort ou a été tué, pour devenir le fonds de commerce des experts, des spécialistes, des instruits, des connaisseurs, des gouvernants. Jamais l’évolution du monde ne s’est lue aussi clairement dans un seul mot.

 

 

 

03 janvier 2008

Initier

 

 

 

En latin, initiare a pour sens "initier (quelqu’un) aux mystères (d’un culte, d’une religion)". Le verbe initier, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIVe siècle au sens "d’admettre (quelqu’un) à la connaissance et à la participation des mystères de l'Antiquité".

L’article qui y est consacré dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) est relativement long. Il est précisé d’abord qu’au sens propre, initier "ne se dit qu’en parlant de la religion des anciens païens" et "qu’il signifie recevoir au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation des cérémonies secrètes d’une religion". Les exemples réfèrent à la religion : "en parlant de quelqu’un d’entre les anciens Grecs ou Romains, on dira : il se fit initier aux mystères de Cérès" ; "ceux qui n’étaient pas initiés aux mystères de Cérès ne pouvaient assister à ses sacrifices" ; "il y avait de certaines cérémonies à observer pour se faire initier aux mystères". Initier s’emploie aussi "par extension", précisent les académiciens, à propos "de quelque religion que ce soit, et même de la vraie" (la chrétienne), comme dans l’exemple : "les Pères ont parlé à ceux qui n’étaient pas encore initiés aux mystères de la religion".

En 1611, ce verbe s’étend hors de la religion et prend le sens de "donner à quelqu’un les premiers éléments de quelque chose", à propos d’une science, d’un savoir, d’un métier. Les académiciens relèvent ce sens : "il se dit figurément en parlant de science" (1694), comme dans l’exemple : "on dit il n’est pas encore initié à la philosophie pour dire il n’en a pas encore les premières connaissances, les premières teintures". Dans le courant du XVIIe siècle, initier quelqu’un, c’est aussi l’admettre dans une société : "on dit aussi figurément être initié dans une société, dans une compagnie, pour dire y être admis, être reçu au nombre de ceux qui la composent".

Ces quatre sens sont exposés à nouveau dans la quatrième (1762), dans la cinquième (1798), dans la sixième (1832-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La migration du sens religieux vers la société a eu lieu dans le courant du XVIIe siècle, deux siècles avant que triomphe la nouvelle religion immanente, sociale (et même socialiste) et solidaire, qui tient lieu de religion officielle de l’Etat en France. Contrairement à d’autres mots qui s’étendent à d’innombrables domaines ou champs pendant les XIXe et XXe siècles, initier, lui, rétrécit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), deux sens seulement sont relevés : "recevoir (quelqu’un) au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation de certaines cérémonies secrètes qui regardaient le culte particulier de quelque divinité" et "donner la connaissance d’une chose, mettre au fait d’une science, d’un art, d’une profession, etc.". Le sens païen et chrétien sont traités ensemble et l’action de recevoir quelqu’un dans une société ou compagnie ne se dit plus initier. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent les sens qui ont été relevés par les académiciens en 1694, sans apporter d’éclairage neuf.

Le seul emploi nouveau de ce verbe est noté dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Initier est propre aux sciences, où il a le sens "d’amorcer, engager, mettre en œuvre la phase initiale d’un processus". Dans ce sens, il est transitif direct et son complément désigne des choses. On initie quelqu’un aux mystères de Cérès ; dans les sciences, on initie un processus, une expérience, une réaction chimique. Cet emploi est un calque de l’anglais : to initiate something (a plan, a scheme, par exemple), c’est to set it working (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). Les académiciens ne condamnent pas cet emploi, sous le prétexte qu’ils le rencontrent chez Chateaubriand ("Pierre, évêque de Rome, initia la papauté") et qu’il "se retrouve dans toutes les langues latines". "Il n’est pas en soi condamnable", concluent-ils un peu rapidement, tout en le déconseillant, pour les raisons suivantes : "il se répand abusivement dans les textes politiques, administratifs, journalistiques, alors que le français dispose de verbes ou de locutions tels que commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l’origine de, mieux adaptés à traduire les diverses nuances de la même idée".

On comprend que les académiciens veuillent éviter l’accusation routinière de ringardise ou de purisme dont ils sont injustement accablés par les très bien pensants et autres censeurs sourcilleux ; mais à force de se concilier à tout prix les Rey, les Bataille, les petits laroussiens et tous ceux qui veulent en finir avec la langue française, ne plus rien avoir à faire avec elle et la jeter aux oubliettes, on finit par entrer dans leur jeu. La syntaxe d’initier est "initier quelqu’un à quelque chose" ; "initier quelque chose" est un anglicisme. A une époque où il est tenu pour naturel que la langue française courbe l’échine, s’incline servilement et se prosterne sans jamais regimber devant les langues d’empire, telles que l’anglo-américain, l’arabe, le sabir européen, etc. il n’est pas mauvais que des citoyens indisciplinés refusent de parler ou d’écrire comme des serfs.

 

 

02 janvier 2008

Sicaire

 

 

 

 

Emprunté du latin sicarius "assassin", dérivé de sica "poignard", le nom sicaire est attesté au XIV siècle dans le même sens que l’étymon latin. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), au sens "d’assassin" (1798), "d’assassin gagé" (1832-35, 1932-35 et Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et de "tueur à gages" (Trésor de la langue française, 1971-94). Les exemples cités par les académiciens sont "il fut tué par des sicaires que son ennemi avait envoyés à sa poursuite" (1832-35) ; par Littré, des extraits d’écrivains, dont Voltaire (in Rome sauvée, III 4 : "Armez tout, affranchis, esclaves et sicaires") ; par les auteurs du Trésor de la langue française : "vieux ou littéraire, soudoyer des sicaires" ; "je suis proscrit, traqué par les sicaires de la réaction ; me refuserez-vous un asile ?"  (Sandeau, le fils de George, 1851).

 

Les auteurs de dictionnaires, pour la plupart d’entre eux, occultent la désignation historique de sicaire ou son rapport à une religion et à une civilisation anciennes, sauf les académiciens, dans la seule cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers, en 1798, précisent, après avoir défini un sicaire comme un assassin, que ce mot "se dit surtout de ces Juifs qui durant le siége de Jérusalem, tuaient ceux qui n’étaient pas de leur parti". La référence historique n’est pas très précise. Elle est plus complète dans le Trésor de la langue française : "histoire, dans l’antiquité hébraïque, nationaliste zélote qui pratiquait le terrorisme" ; ce sens est illustré par un extrait de la Vie de Jésus (Renan, 1863) : "les " zélotes" ou "sicaires", assassins pieux, qui s’imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, commençaient à paraître". Ces zélotes formaient un des courants du judaïsme il y a vingt siècles, les trois autres étant les pharisiens, les saducéens et les esséniens ; ils étaient partisans de lutter jusqu’à la mort contre les occupants romains, qui les ont exterminés lors de la prise de la citadelle de Massada.

 

Le nom sicaire s’emploie aussi dans un autre contexte religieux, celui de la secte chiite des ismaéliens ou ismaélites, ces musulmans qui usaient du meurtre en Asie mineure pour imposer leur foi et qui étaient nommés assassins ou "gardiens de la Loi". La désignation de sicaire, propre aux zélotes, est parfois étendue pour désigner ces assassins, comme cela est attesté aussi bien en ancien français que dans la langue moderne. Dans une chronique du XIVe siècle, il est écrit : "(il) fut occis à deux couteaux de deux sicaires que l’on appelle harquassis", c’est-à-dire les assassins. Silvestre de Sacy, qui a imposé l’étymologie fantaisiste d’assassin comme "fumeur de haschich", y fait allusion : "les sicaires ou assassins du chef des Ismaélites" ; autrement dit, les tueurs qui sont au service du Vieux de la Montagne. Un historien des Croisades, René Grousset, assimile aussi les sicaires aux assassins (1939) : "le 28 avril 1192 (...), dans les ruelles étroites du vieux Tyr, il fut rejoint par deux sicaires (...). Ils lui tendirent un placet qu’il accueillit sans méfiance. Tandis qu’il le lisait, l’un d’eux lui plongea un poignard dans le flanc".

 

Ce mot et ses emplois auraient dû faire l’objet, même dans les dictionnaires de langue, d’une rapide et nécessaire mise au point historique, ne serait-ce que pour montrer qu’il plonge ses racines dans le passé religieux de la Méditerranée (les zélotes, les assassins), qui n’est pas tout à fait mort, puisqu’il survit, parfois sous des formes atroces, dans le présent, et pour ne pas le réduire à quelques emplois, au sens "d’assassin gagé", vaguement archaïques (tueur à gages est plus clair) et sans doute emphatiques, de la mauvaise littérature (cf. plus haut M. Sandeau). 

 

 

 

 

26 décembre 2007

Hostie

 

 

 

 

En latin, le nom hostia a deux sens. A l’époque dite classique, il signifie "victime, victime expiatoire" ; à l’époque chrétienne, "offrande de son corps (martyre) ; victime eucharistique, hostie". Ces deux sens apparaissent en ancien français : au XIIIe siècle, hostie est attesté au sens chrétien que ce mot a dans la liturgie ; au XIVe siècle, au sens païen ou archaïque de "victime offerte aux dieux".

C’est ainsi qu’hostie est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "victime que l’on offrait, immolait à Dieu" (exemples : "hostie de paix, des pacifiques, vivante, immaculée, immoler des hosties à Dieu"). Il est précisé qu’en "ce sens, il n’est usité que pour les sacrifices du vieux Testament". Le sens chrétien est présenté comme le seul sens en usage dans la langue du XVIIe siècle : "aujourd’hui, il signifie ce pain fort mince, cuit entre deux fers dont on se sert à dire la Messe, soit qu’il soit consacré ou qu’il ne le soit pas encore". Les exemples ("le prêtre prit autant d’hosties qu’il y avait de communiants et les consacra ; on le communia avec une hostie ; notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie, quand le Prêtre a prononcé les paroles sacramentales ; la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ"), surtout les deux derniers, attestent que les académiciens étaient soucieux de rappeler le sens théologique de l’hostie (par elle se fait la transsubstantiation) dans le sacrifice qu’est devenue la messe après les conciles de Trente (1545-1563).

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718, deuxième édition, à 1935, huitième édition, ces deux sens sont exposés, et dans l’ordre historique en quelque sorte : d’abord l’hostie ("toute victime que les anciens Hébreux offraient ou immolaient à Dieu", 1762), puis l’hostie dans la liturgie ("sorte de pain très mince et sans levain, que le prêtre offre et consacre à la messe", 1762). Même Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suivent cet ordre. Littré est plus complet et plus précis que les académiciens. Il distingue, pour ce qui est du sens antique, l’hostie hébraïque ("toute victime que les anciens Hébreux offraient et immolaient à Dieu") de l’hostie romaine ou païenne ("terme d’antiquité romaine, victime en général", victime ayant le sens d’animal que l’on sacrifie : cf. note du 17 décembre). Il note aussi que ce mot s’emploie dans le sens figuré de "victime", mais seulement "dans la poésie et le style élevé", comme dans ces vers de Corneille : "En est-ce fait, Julie, et que m’apportez-vous ? Est-ce la mort d’un frère ou celle d’un époux ? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties ?" (Horace, III 2) ; "Père barbare, achève, achève ton ouvrage : Cette seconde hostie est digne de ta rage ; Joins ta fille à ton gendre" (Polyeucte, V 5). Voltaire, dont on sait qu’il admirait Corneille, regrette que le mot hostie ne se dise plus au sens de "victime" : "c’est dommage ; il ne reste plus que le mot de victime". Il ajoute : "plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus la poésie est variée". Voltaire n’était pas (et c’est un euphémisme) un grand poète : sa remarque est digne du mauvais poète qu’il était. Littré note aussi que, dans ce sens figuré, hostie est en usage dans la langue de la "dévotion" pour désigner une "personne qui consacre à Dieu tout ce qu’elle est", comme chez les orateurs sacrés des XVIIe et XVIIIe siècles : Bossuet ("convertissez-vous de bonne heure ; que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la force et de la contrainte ; si votre corps est une hostie, consacrez à Dieu une hostie vivante") ; Fléchier ("Hostie vivante de Jésus-Christ, elle avait dressé de ses propres mains le bûcher où elle devait consommer son sacrifice") ; Bourdaloue ("c’est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d’hostie et de victime" ; "les vrais fidèles qui, dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes, pour alléger tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout") ; Massillon ("acceptez, ô mon Dieu, le sacrifice que je vous fais aujourd’hui de moi-même ; ne regardez pas les imperfections de l’hostie qui s’offre"). Enfin, Littré, bien qu’il fût incroyant et sourdement hostile au catholicisme, expose objectivement le sens chrétien ou liturgique d’hostie : "le pain sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe, et dans lequel Jésus-Christ s’offre comme victime", faisant même référence au sacrifice et à la transsubstantiation ("la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ").

 

Il semble qu’au XXe siècle, peu à peu, les divers sens d’hostie s’étiolent, comme si la chose que le mot désigne perdait de son importance ou devenait un signe vide de sens. Ce lent affaiblissement se lit dans les articles de dictionnaire. C’est d’abord le sens antique qui est touché. Dans la huitième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens ne l’exposent qu’en seconde position et dans une courte phrase à l’imparfait : "il se disait, chez les anciens Hébreux, des victimes offertes et immolées à Dieu" (exemple : "hostie vivante"), alors que le sens liturgique est défini d’abord. L’ordre des sens est renversé, ce qui cache en partie le sens théologique de l’hostie, ainsi que la lecture symbolique ou "allégorique" que le christianisme fait du judaïsme dans l’exégèse,. L’hostie n’est plus qu’un "pain très mince et sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe". Certes, les exemples restituent le sens véritable de l’hostie : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales" et "la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’ordre historique des sens est rétabli certes, mais les définitions sont expédiées en quelques groupes de mots et exprimées sommairement, comme si, pour les auteurs de ce Trésor, le sens religieux véritable était secondaire et insignifiant. Ainsi le sens antique sur lequel s’attardent longtemps les académiciens du XVIIe au XIXe siècle et même Littré est résumé ainsi : "dans l’Antiquité, victime immolée" et illustré de "hostie vivante (Académie)". Que les rites d’immolation soient propres au monothéisme juif ou qu’ils soient ceux du paganisme romain, auquel cas les hosties n’ont pas le même sens, ils sont confondus dans un même fragment : "dans l’Antiquité, victime immolée". Même le sens chrétien, qui est borné dans le domaine étroit de la "liturgie catholique", est expédié en quelques mots techniques : "petite rondelle mince de pain azyme que le prêtre consacre pendant la messe". Le sens théologique est à peine évoqué, sinon indirectement par une référence au Dictionnaire de l’Académie française : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales (Académie)". Deux extraits illustrent ce sens : l’un, descriptif et presque insignifiant de Chateaubriand : "le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige" (Génie du christianisme, 1803) ; l’autre, de Martin du Gard, détaché, froid, sourdement hostile au catholicisme : "à huit ans, on le mène à la grand-messe, au salut, parmi les grandes personnes qui se prosternent ; on lui montre, au milieu des fleurs et des lumières, dans un nuage d’encens et de musique, un bel ostensoir doré : c’est toujours le même bon Dieu, qui est là, dans cette hostie blanche" (Les Thibault, 1929). Il a été montré dans des notes antérieures et à plusieurs reprises que les lexicographes du Trésor de la langue française se montraient intarissables ou complaisants ou enthousiastes, quand ils exposaient le sens de concepts marxistes, tels aliénation ou nationalisme. Les concepts de la théologie, qui nourrissent depuis des siècles la langue française, n’ont droit qu’à des reliefs de commentaires, comme s’ils n’avaient plus de sens, non pas dans la langue, mais dans l’esprit de ceux qui la décrivent.

Même le sens dit littéraire d’hostie est expédié en un fragment de phrase, à savoir "victime expiatoire", et illustré de deux extraits antithétiques d’écrivains ; Barrès : "je vois à travers les siècles toutes les hosties de l’humanité, toutes les nobles Iphigénie, toutes celles, tous ceux qui se dévouent, toutes les victimes immolées" (La grande pitié des églises de France, 1914) et Proudhon, adepte de la posture pacifiste : "à peine la Révolution s’est nommée que la guerre reprend son essor. Jamais le monde n’avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d’hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants" (La guerre et la paix, 1861).

 

Les mentalités sont peut-être en train de changer. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre historique des sens, bouleversé dans la huitième édition, est rétabli : le sens antique est exposé d’abord ; ensuite le sens propre à la liturgie catholique. A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens s’efforcent de distinguer, fût-ce très brièvement, l’hostie des Hébreux et l’hostie païenne : "victime offerte en sacrifice aux dieux ou, chez les Hébreux, à l’Éternel". Le sens figuré et littéraire ("classique", est-il écrit) est exposé : "victime expiatoire, s’offrir en hostie" ; de même que, bien que ce soit entre les lignes, suggéré plutôt qu’explicite, le sens théologique du sacrifice du Christ : "la divine hostie, l’hostie du salut, Jésus-Christ". Pour définir le sens d’hostie dans la liturgie, les académiciens renoncent au mot technique et très terre à terre de rondelle (de pain), dont il est fait usage dans le Trésor de la langue française : "pain très mince et sans levain que le prêtre consacre dans la célébration de l’eucharistie pour être distribué aux fidèles". Certes, il n’est pas fait référence à la transsubstantiation, qui donne son sens véritable à l’hostie, même pas dans les exemples ("l’élévation de l’hostie, recevoir la sainte hostie"), mais les mots célébration de l’eucharistie sont censés en tenir lieu.

 

 

24 décembre 2007

Bouc émissaire

 

 

 

 

Le premier auteur de dictionnaire à avoir enregistré bouc émissaire est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "en terme de l’Ecriture, on appelle bouc émissaire un bouc qui était envoyé dans le désert. On présentait deux boucs devant l’autel, sur lesquels on jetait le sort ; l’un était destiné au sacrifice : l’autre était abandonné dans la solitude". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions 1694 et 1762), la définition est moins longue, moins circonstanciée, mais plus éclairante, pour ce qui est du sens symbolique : "en terme de l’Ecriture, c’était le bouc tiré au sort et que l’on envoyait au désert comme reprouvé" (1694) et "parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" (1762). La réalité désignée par ces mots appartient ou appartiendrait au passé archaïque de l’humanité, comme l’atteste l’emploi de l’imparfait dans les deux dictionnaires. Il est assez étonnant de constater que les écrivains chrétiens des XVIIe et XVIIIe siècles jugeaient suranné ce qui est au fondement de leur religion, alors que nos contemporains, qui ne croient ni à Dieu ni à diable, emploient à tout va bouc émissaire, dont ils font une réalité de leur temps.

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, bouc émissaire n’est plus relégué dans le seul monde juif ancien : il commence à intégrer le présent de la France, du moins dans les dictionnaires. Les académiciens distinguent deux sens ; le premier est archaïque, le second figuré : "Parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" et "cette expression s’emploie figurément et familièrement, en parlant d’un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ("ils l’ont pris pour leur bouc émissaire"). Dans la huitième édition (1932-35), le sens moderne est à nouveau défini ainsi : "un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "dans le Lévitique, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé des malédictions que l’on voulait détourner de dessus le peuple" ; "figurément, homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ; "terme de l’Écriture, réprouvé". Ce dernier sens se rapporte au seul nom bouc, mais les extraits qui l’illustrent sont éloquents, de Massillon : "pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis" ; de Bossuet : "voilà l’agneau devenu tout à coup ce bouc d’abomination". Ce dernier a compris que Jésus de Nazareth a été désigné comme un bouc émissaire, et non seulement chassé de sa communauté, mais aussi sacrifié comme victime expiatoire.

L’intérêt du Trésor de la langue française (1971-94) est souvent dans les extraits d’écrivains. Ainsi Claudel cité (en 1938) explique pourquoi le bouc est devenu un animal sacré : "le bouc dans la Bible, pour des raisons nombreuses et manifestes, puanteur, lubricité, surabondance et rudesse de ses poils qui sont le caractère de la bestialité, cornes qui s’élèvent au-dessus de la tête et se recourbent sur elles-mêmes, violence, fantaisie, instinct sauvage et indomptable, est le symbole de la nature pécheresse". Le sens de la "locution figurée" bouc émissaire est clairement défini : "par référence au rite par lequel, selon la Bible (Lévitique, XVI), chaque année la Communauté d’Israël faisait disparaître toutes les impuretés en les transférant symboliquement sur un bouc, ensuite lâché dans le désert" (émissaire, du latin emittere "envoyer"), c’est la "personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres", comme dans cet exemple de Clemenceau (1899) : "Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés". Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article des sixième et huitième éditions est repris. Il est indiqué que bouc émissaire vient de "l’Ecriture sainte". "Dans l’Ancien Testament, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé de tous les péchés d’Israël" ; "figuré et familièrement, personne que l’on tient indûment pour responsable de toutes les fautes, de tous les maux".

C’est dans l’œuvre de René Girard (cf. Les origines de la culture, Grasset, 2004) que l’on peut lire les commentaires les plus réalistes (et les plus justes) sur le sens de bouc émissaire et sur ce que signifie d’un point de vue anthropologique et religieux le fait de faire porter sur une personne innocente la responsabilité des conflits violents qui déchirent un groupe humain.

 

 

 

23 décembre 2007

Influence

 

 

 

 

Dans le latin en usage dans les universités et chez les savants du Moyen Age, influentia, dérivé du verbe influere, "couler dans", signifie "action attribuée aux astres sur la destinée des hommes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) décrit ainsi cette action : "sorte d’écoulement matériel que l’ancienne physique supposait provenir du ciel et des astres et agir sur les hommes et sur les choses". C’est donc sinon un terme de science, de science médiévale sans aucun doute, du moins un terme savant. C’est dans ce sens qu’influence, emprunté de ce mot latin, est attesté en français pour la première fois : "sorte d’écoulement, de flux censé provenir des astres et agir sur les hommes et les choses" (1240 : "la divine influence" ; XIIIe siècle : "mais les comètes plus ne guettent, ni plus expressément ne jettent leurs influences ni leurs rais (rayons)…, ni sur rois que sur pauvres hommes"). Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est ce seul sens qui est exposé : "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires" (exemples : "bonne, maligne influence, les diverses influences des astres font la variété du temps"). A la fin du XIIIe siècle, dans un manuscrit de Lulle, influence est étendu, par analogie avec les astres, aux personnes : c’est "l’action lente et continue exercée par une personne, une chose sur une autre personne ou chose" ("l’influence de dévotion"). Cet emploi est relevé, sans être défini, après le sens propre aux astres, dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762) : "influence se dit aussi au figuré". Exemples : "les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie ; il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire".

Peu à peu, le sens propre tombe en désuétude, entraîné dans l’oubli peut-être par le discrédit qui frappe les croyances astrologiques. Le très long article qui est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) à influence et aux divers influences possibles le confirme. Trois domaines sont distingués : la métaphysique (l’influence du corps sur l’âme et réciproquement), l’influence des astres (la lune en particulier) sur les phénomènes terrestres (les marées par exemple), l’influence des astres sur l’avenir des hommes, croyance qui est propre aux astrologues et qui ne trouve pas grâce chez les encyclopédistes : "on appelle influence l’effet (…) prétendu que les astres produisent sur la terre et sur les corps qu’elles renferment, ou qui la couvrent. Nous disons prétendu; car il ne parait pas que les étoiles et les planètes fort éloignées puissent produire sur nos corps et sur notre tête aucun effet sensible, eu égard à leur petitesse (…) L’influence des astres était un dogme fameux dans l’antiquité la plus reculée, dont on était persuadé même avant qu’on pensât à en connaître ou à en déterminer le cours. L’application de l’astrologie à la médecine est aussi très ancienne ; elle eut lieu dans ces temps d’ignorance, où cette science encore dans son berceau, exercée par des dieux, n’était qu’un mélange indigeste et bizarre d’un aveugle empirisme et d’une obscure superstition".

Les auteurs de dictionnaires notent la désuétude du sens astrologique d’influence sans expliquer le phénomène. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) définit influence ainsi : le mot "se disait autrefois des vertus prétendues, qui découlent des astres". La désuétude (autrefois, l’imparfait de se disait) est mise en relation avec les erreurs de l’astrologie (vertus prétendues). Féraud ajoute qu’on "ne le dit plus qu’au figuré", comme dans ces exemples de son cru : "il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire" et "les premières démarches influent ou ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie". Dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la première définition de 1694 et de 1762, en la modifiant légèrement. Ce n’est plus "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires", mais "qualité, puissance, vertu qu’on prétend qui découle des astres sur les corps sublunaires". C’est dans le on prétend que se glisse le doute. Les hommes de la seconde moitié du XVIIIe siècle tiennent pour seule vérité ce qu’établissent les sciences positives. La fin de cette grande science millénaire qu’a été l’astrologie (et qui était de l'astronomie) est annoncée. En revanche, l’emploi figuré qui n’était que mentionné dans la quatrième édition fait l’objet d’une tentative de définition, à dire vrai sommaire et peu éclairante : "influence se dit aussi au figuré pour signifier l’action d’une cause qui aide à produire quelque effet".

Dans les éditions ultérieures, un seul sens est exposé : "action d’une chose qui influe sur une autre" ; ce à quoi les académiciens ajoutent, pour éluder toute difficulté : "il se dit tant au propre qu’au figuré". Les exemples cités se rapportent aux astres ("l’influence de la lune sur les marées"). A l’astrologie, il est fait allusion comme à une science morte : "on croyait autrefois que les astres avaient de l’influence sur la destinée des hommes". Ce à quoi on pourrait rétorquer : "on le croit toujours, et sans doute autant que jadis", mais cette influence n’est en rien avérée par les savants. Il reste dans les exemples cités quelques vestiges des emplois scientifiques de ce mot ("l’influence de la chaleur sur les corps ; l’influence du climat sur le tempérament, sur les mœurs"), lequel est borné au XXe siècle au seul social, comme l’attestent les exemples : "l’influence de l'opinion publique, l’influence du langage sur les idées, les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie, l’influence des lois nouvelles commençait à se faire sentir".

C’est à partir de cette sixième édition que les véritables emplois sociaux d’influence, attestés en 1780 ("autorité, prestige") et en 1793 ("autorité politique ou intellectuelle acquise par un pays, une civilisation, à une époque donnée") commencent à s’imposer dans les dictionnaires ; d’abord le fait individuel : "il signifie particulièrement autorité, crédit, ascendant : c’est un homme sans influence dans le gouvernement ; il a beaucoup d’influence à la cour ; il a perdu toute influence ; exercer une grande influence sur les esprits". Bien que les emplois scientifiques d’influence se développent, mais sans rapport avec les astres et les destins humains (Trésor de la langue française, 1971-94 : en astronomie, électricité, en acoustique, dans diverses techniques) et sans que ces emplois éliminent de la langue le vieux sens astrologique d’influence, la langue moderne fait un triomphe aux sens sociaux : en psychopathologie ("délire d’influence, trouble mental affectant un malade convaincu d’être sous l’empire d’une force étrangère qui le régirait à distance, par des moyens occultes"), dans les relations entre les personnes ("action, généralement graduelle et imperceptible, qui s’exerce sur les dispositions psychiques, sur la volonté de telle personne"), en parapsychologie (la "télépathie"), dans la formation des idées ou de l’opinion ("action, généralement progressive et parfois volontairement subie, qui s’exerce sur les opinions morales, intellectuelles, artistiques de telle personne ou sur ses modes d’expression" ; "influence extraordinaire, énorme, grande, moindre, de l’Église, sur les esprits, les mœurs, l’opinion" ; "influence du christianisme, de l’éducation, de l’esprit, des idées, de la musique, de la religion" ; "influence déterminante, prépondérante, souveraine, toute-puissante, du gouvernement, de la révolution, sur les affaires, sur l’État, etc."), entre divers pays, dans les relations internationales ("action qu’un pays exerce sur la politique, l’économie, la culture, le mode de vie d’un autre pays" ; "sphère, zone d’influence"), dans la société elle-même ("pouvoir reconnu ou conféré par tel groupe social à telle personne ou collectivité de régir l’opinion, de jouer un rôle important dans l’organisation des affaires publiques" ; "lutte d’influence(s), trafic d’influence(s)").

 

Il suffit de comparer l’article influence qui occupe trois lignes dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) à l’article consacré au même mot dans la neuvième édition (en cours de publication : près d’une page) pour prendre conscience de l’ampleur de l’extension de ce terme savant à d’innombrables réalités. Cela se comprend aisément. La société étant devenue l’unique horizon de la France et la religion sociale et immanente étant devenue la religion unique de cette société, toute influence est décrétée sociale : sa nature est sociale et les explications que l’on peut en donner le sont aussi. On patauge dans la tautologie, puisque tout fait est à la fois cause et effet, cause de ses effets et effet de ses causes. Mais la nouvelle religion sociale et solidaire en a décidé ainsi.

 

 

19 décembre 2007

Perversion

 

 

 

 

Emprunté au latin perversio, dérivé de pervertere ("mettre sens dessus dessous, renverser de fond en comble") et qui a pris dans la langue des chrétiens le sens de "dépravation" et de "désordre", le nom perversion est attesté en 1444 au sens de "changement de bien en mal" et de "corruption". Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la quatrième édition (1762), dans laquelle, conformément au latin chrétien, le mot a un sens religieux : "changement de bien en mal en matière de religion et de morale" ("le luxe conduit à la perversion des mœurs", 1762, 1798 : l’exemple de l’édition de 1832-35 est "la soif des richesses cause la perversion des mœurs "). Ce que suppose le mot, c’est qu’il a existé ou qu’il existe un état de la morale ou de la religion qui peut être jugé sinon parfait, du moins conforme au bien et que cet état, fragile, se dégrade : c’est la perversion.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) laïcise, pourrait-on dire, le mot. Il ne fait plus référence à la religion, bien qu’il suppose l’existence d’un bien antérieur : la perversion est un "changement de bien en mal" (exemple : "la perversion des mœurs"). Le mot est aussi employé en médecine pour désigner un "trouble" ou un "dérangement" (exemple : "il y a perversion de l’appétit dans le pica, de la vue dans la diplopie").

 

Terme de morale et de religion, le mot bascule dans la science, la médecine, le social. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est notée l’extension de perversion à d’autres réalités que les mœurs : le goût littéraire peut être perverti. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), en distinguant deux sens ("action de faire changer en mal" et "action de détourner quelque chose de sa vraie nature, de la normalité"), insistent sur l’extension du second sens à d’innombrables réalités : la physiologie, le goût, les institutions, l’intelligence, le jugement, les sens, les sensations, la sensibilité, comme cela est attesté chez les écrivains ("la perversion de la charité et de la bonne volonté", Sainte-Beuve ; "la perversion d’une certaine finesse d’interprétation", Proust ; "la perversion des principes démocratiques", Vedel ; "la perversion de la notion même de salaire", Perroux).

Ce terme de morale et de religion se médicalise aussi : le changement de bien en mal devient une pathologie, dont se mêlent médecins, psychiatres, psychologues, psys et socs. C’est la "déviation des instincts conduisant à des comportements immoraux et antisociaux" ; elle est mentale et psychologique ; elle affecte des fonctions affectives, intellectuelles, morales et même le sexe. La perversion sexuelle est un "comportement qui s’écarte de la normalité". Elle "peut porter sur le choix du partenaire sexuel (homosexualité, pédérastie, gérontophilie, zoophilie) (...), sur les conditions extérieures pour arriver à l'orgasme (voyeurisme, exhibitionnisme, sadisme, masochisme)" (1975).

Dans l’ancienne France, la perversion découverte était l’occasion de se repentir ; aujourd’hui, elle fait la fortune des psys et creuse le déficit des comptes sociaux de la nation. Ce changement (de bien en mal ?) est nommé modernité.