04 janvier 2010

Acclimater

 

Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c'est l'abbé Raynal (1713-96), abbé philosophe et des Lumières, qui, le premier, aurait employé » acclimater, que « l'Académie n'a reconnu que dans son édition de 1798 », et qui se substitue au vieux verbe empayser, encore en usage au XVIe siècle et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, comme dans cet extrait : « le laurier se laisse aussi empayser en toutes régions ». En fait, ce verbe, dérivé du nom climat, a été formé par Buffon en 1775, dans son Histoire naturelle, à propos des oiseaux exotiques, tels les bengalis : « ces oiseaux se transportent assez difficilement et ne s'accoutument qu'avec peine à un autre climat ; mais une fois acclimatés, ils vivent jusqu'à six ou sept ans ». Dans ce contexte, acclimater a pour sens « accoutumer à un nouveau climat », le climat n'étant pas défini par la température, mais par la position du lieu sur le globe terrestre (cf. la note consacrée à climat, décembre 2009). Le sens de climat évoluant, le verbe acclimater prend le sens « d'accoutumer à la température d'un nouveau climat » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798, cinquième édition, laquelle a été plus prompte (à peine plus de vingt ans) que ne le pense Littré à reconnaître ce verbe, dont le sens est illustré par il faut du temps pour acclimater une plante étrangère.

Dans cette même édition, comme dans la suivante (1832-35), les académiciens relèvent l'emploi au verbe à la forme pronominale et à propos des êtres humains : « on dit aussi, avec le pronom personnel, s'acclimater pour dire se faire à un nouveau climat ». L'exemple les habitants de l'Europe s'acclimatent difficilement dans les Antilles réfère à une réalité qui paraît aujourd'hui totalement fantasmée. D'ailleurs, Littré (op. Cit.) remplace Antilles par Indes pour illustrer les difficultés des Européens à s'acclimater sous les tropiques : « les Européens s'acclimatent difficilement dans les Indes », même s'il conserve l'exemple des Antilles pour illustrer le verbe acclimater, au sens « d'habituer à un nouveau climat, tellement qu'on n'en ressente plus aucune mauvaise influence » (« la mortalité est grande aux Antilles parmi les Européens qui ne sont pas encore acclimatés »). Il fallait que la vie dans ces Antilles (aujourd'hui, destination touristique célèbre pour ses plages, ses cocotiers, son farniente) fût pénible ou dure au XIXe siècle pour que ces îles servent à illustrer les difficultés d'acclimatation, dont étaient exempts les créoles, c'est-à-dire les Européens nés aux Antilles et qui, pour cela, étaient dits acclimatés de naissance.

L'acclimatation (nom relevé pour la première fois par Littré, op. Cit.), qui touche les hommes, les animaux (oiseaux, chevaux, chiens, etc.) et les plantes, se fait dans les deux sens, des pays exotiques vers l'Europe ou de l'Europe vers les pays exotiques, comme l'attestent ces exemples : de Littré, « société d'acclimatation, société qui a pour objet d'acclimater en France des animaux et des plantes exotiques » ; du Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-53) : jardin d'acclimatation ; société d'acclimatation ; cette plante a peine à s'acclimater dans nos régions ; de ce même dictionnaire, neuvième édition (en cours de publication) : on a acclimaté le vison en France ; le tabac, la pomme de terre et la tomate se sont bien acclimatés en Europe. Elle se fait même à l'intérieur de l'Europe, du sud vers le nord, comme dans cet exemple de la septième édition (1878-79) du DAF : « ce n'est qu'à force de soins qu'on acclimate dans le nord de l'Europe les races de brebis espagnoles ».

Le phénomène désigné par ces deux mots est lié à la mondialisation des échanges, qui n'est pas récente, mais date du XVIe siècle, et à l'expansion commerciale et militaire de l'Europe dans le monde. Il a, de toute évidence, frappé les esprits, au point de s'étendre, par analogie (métaphore), à des réalités « abstraites », idées, mœurs, coutumes, etc., comme l'atteste, avec retard, le Dictionnaire de l'Académie française en 1932-35 : « figuré, en parlant des choses morales » (au XVIIIe siècle, beaucoup d'idées venues de l'étranger se sont acclimatées en France).

 

Ces deux mots sont modernes aussi bien par l'époque à laquelle ils ont été formés que par l'idéologie qui les sous-tend, comme en témoigne l'article qui est consacré à acclimater dans le Trésor de la langue française (1971-94). C'est un terme de biologie (« accoutumer un organisme vivant, animal ou végétal, à un nouveau milieu biologique ») qui, de la science, s'étend à la société : « accoutumer des hommes à de nouvelles conditions de vie, d'activité, de pensée » ou « adapter des activités, une fonction, des œuvres à une situation nouvelle », comme dans cet exemple de Durkheim (1893) : « il faut s'ingénier pour trouver des moyens de soutenir la lutte, pour créer des spécialités nouvelles, pour les acclimater, etc. D'une manière générale, plus le milieu est sujet au changement, plus la part de l'intelligence dans la vie devient grande ; car elle seule peut retrouver les conditions nouvelles d'un équilibre qui se rompt sans cesse, et le restaurer ».

Pourtant, il ne semble pas que le phénomène d'acclimatation (des hommes, des plantes, des animaux, des idées, etc.) suscite aujourd'hui les difficultés de jadis. La mondialisation a effacé les différences et aboli les climats, au point que l'acclimatation n'a plus de raison d'être. N'importe quelle espèce animale ou végétale s'acclimate n'importe où. Il n'y a plus de société d'acclimatation, l'ancienne société d'acclimatation s'étant transformée en Société de Protection de la Nature, tandis que le jardin d'acclimatation, du Bois de Boulogne, a perdu ce qui faisait sa raison d'être. N'importe qui s'acclimate n'importe où ou à n'importe quoi ou acclimate n'importe quoi n'importe où. Il n'est pas nécessaire à un Malien (ou un Algérien, un Turc, un Chinois, etc.) de s'acclimater en France, où il est chez lui, alors que la réciprocité serait tenue pour du colonialisme. Le processus décrit à la fin du XVIIIe siècle par des hommes des Lumières semble être, comme les Lumières elles-mêmes, à bout de souffle.

 

01 janvier 2010

Voeux

 

Arouet Le Jeune présente ses voeux aux lecteurs des notes de la NLF.

 

 

En 2007, ces notes ont eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues;

en 2008, 63788 lecteurs et 126 418 pages lues;

en 2009, 91444 lecteurs et 235 194 pages lues.

 

 

Bonne année à tous.

 

 

 

31 décembre 2009

Etrenne

 

En latin, strena qui a pour sens « pronostic, présage, signe », désigne les présents faits un jour de fête en manière de bon présage. C'est dans ce dernier sens (« cadeau ») que le mot étrenne, qui continue le latin strena, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle. Un peu plus tard, le mot s'enrichit d'un nouveau sens : « premier usage qu'on fait d'une chose » et, quand il est employé au pluriel, il désigne les présents faits le premier jour de l'année. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680) : « ce mot se dit plus au pluriel qu'au singulier ; présent que se font les amis le jour de l'an ; présent qu'on fait aux personnes de qui on espère quelque grâce ou à celles à qui on est obligé » et « terme de marchand, qui ne se dit qu'au singulier : la première chose qu'un marchand vend dès que sa boutique est ouverte », ainsi que dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « présent qu'on a accoutumé de faire le premier jour de l'année » (« en ce sens il est plus ordinaire au pluriel ») et « les marchands appellent figurément étrenne le premier argent qu'ils reçoivent dans la journée », le mot signifiant aussi « le premier usage qu'on fait d'une chose » (même définition en 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35 et neuvième édition, en cours de publication : « cadeau ou gratification que l'on donne à l'occasion du nouvel an » (« dans ce sens, il ne s'emploie plus guère qu'au pluriel ») ; « par métonymie, période où l'on achète, où l'on donne les étrennes » ; « (vieilli) pour un marchand, la première vente de la journée » et (expression, vieillie aussi) avoir l'étrenne d'une chose, s'en servir le premier ».

Autrement dit, les trois sens mis en place aux XIIe et XIIIe siècles le sont encore au début du XXIe siècle : c'est, pour un mot, une manière de record. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) les recense : « présent à l'occasion du premier jour de l'an » ; « première vente que fait un marchand dans sa journée » ; « le premier usage qu'on fait d'une chose » ; ils figurent aussi dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux derniers que cite Littré étant précédés de la mention vieux, même cet emploi jugé « familier » : avoir l'étrenne d'une femme, « lui faire perdre sa virginité ». Alors que le mot paraît stable et comme immuable, ce qui semble peu à peu s'effacer et devenir comme obsolète, ce sont les cadeaux et gratifications de la nouvelle année, lesquels, il est vrai, sont souvent avancés d'une semaine, à Noël.

 

 

 

 

30 décembre 2009

Retoquer

 

 

Dérivé du verbe toquer (« toucher », « frapper », « offenser », comme dans le proverbe « qui toque l'un, toque l'autre »), le verbe retoquer est attesté en 1807 comme un terme du français régional, parlé en Lorraine et ayant le sens, quand il est employé au passif, « d'être refusé ». Dans le français parlé en Normandie, il a pour sens, quand il est transitif (« retoquer quelqu'un »), « accueillir quelqu'un en l'accablant de reproches ».

Il n'est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de la langue française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l'enregistre comme un « terme familier » qui est employé dans le contexte scolaire, où il signifie « refuser à un examen », sens qu'il illustre de cette phrase « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». L'auteur d'un dictionnaire d'argot moderne le tient lui pour « argotique » ; ainsi dans ces exemples « être retoqué au baccalauréat » ou « le retoqué des dernières élections ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui le mentionnent comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe), y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Ce dernier dictionnaire est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n'enregistre pas l'emploi moderne de retoquer dans le vocabulaire de la politique, en parlant non pas d'une personne, mais d'un projet de loi, et plus particulièrement d'un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (mais c'était fort rare il y a vingt ans) ou d'un projet de loi repoussé par l'Assemblée nationale ou le Sénat. Quoi qu'il en soit, les journalistes semblent jubiler quand ils annoncent qu'un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf individus que personne n'a élus, comme s'ils jouissaient de voir les gouvernants de la France et les élus du peuple humiliés comme des potaches qui échouent à un examen auquel personne n'échoue plus. C'est, sans doute pour eux, une façon de signaler que le vrai pouvoir, le pouvoir symbolique, le pouvoir de séparer le bien du mal, etc. n'est pas à Matignon, ni au Palais Bourbon, mais dans les rédactions.

 

 

 

 

 

 

27 décembre 2009

Emission


 

Il suffit de comparer l'article émission de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) à celui de la neuvième édition (en cours de publication) pour prendre conscience que le scientisme, lequel est consécutif à l'importance de plus en plus grande prise par les sciences et les techniques, définit, mieux que tout autre trait spécifique, la NLF. Les modernes sont scientistes : c'est ce à quoi ils se reconnaissent et c'est la marque qu'ils impriment dans leur langue.

En 1694, émission est un « terme dogmatique » (comprendre : un terme savant) emprunté au latin emissio (« action de lancer ») et qui n'a qu'un seul sens : « action par laquelle on pousse quelque chose au dehors », les académiciens précisant qu'il « se dit principalement des rayons de lumière » (exemples : L'émission des rayons du soleil ; quelques-uns ont cru que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels). Aujourd'hui, les académiciens distinguent les cinq sens que voici : « action d'émettre, de projeter, de répandre un liquide » (émission d'urine, sanguine, d'un liquide) ; « action de produire un son » (émission de voix, d'un son, des vœux) ; « (en physique) le fait d'émettre une substance, des particules, des radiations » (émission de particules radioactives) ; « (finances) création et mise en circulation d'un titre de paiement, d'une monnaie » (émission de chèques, d'effets, d'actions, d'obligations, de billets de banque, de timbres poste) ; « télécommunications) production et diffusion, au moyen d'ondes électromagnétiques, de signaux, de sons, d'images » (antenne d'émission radiophonique, station d'émission de télévision) et « par métonymie, programme radiodiffusé ou télévisé » (émission littéraire, en direct, en différé, enregistrée en studio).

Le premier emploi de ce nom se rapporte à la physiologie : c'est l'émission de semence, comme dans cet exemple du XIVe siècle : « Ainsi (Vulcain) épandit son germe en terre ; un enfant que l'on clame (appelle) Erichtonios naquit de cette émission », ce qui explique sans doute l'exemple cité par Furetière (1690, Dictionnaire universel : « l'émission involontaire de la semence n'est point criminelle »), lequel fait aussi allusion à la vieille croyance dans une analogie entre l'œil humain et le soleil pour expliquer la vue : « les anciens croyaient que l'action de la vue se faisait par l'émission des rayons visuels », thèse de physiologie pittoresque qui est clairement exposée, pour être infirmée évidemment, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) : « les platoniciens se servent de ce terme pour exprimer l'action par laquelle ils prétendaient qu'il sort de l'objet et de l'œil certains écoulements, qui se rencontrent et s'embrassent les uns les autres à mi chemin, d'où ils retournent ensuite dans l'œil, et portent par là dans notre âme l'idée des objets ». A la différence des académiciens, Furetière relève aussi l'emploi d'émission dans le domaine de la religion, emploi jugé vieilli par les lexicographes actuels, ce qui, vu l'état de la religion, n'est guère étonnant : « émission se dit figurément en choses spirituelles : ce novice n'a pas fait encore l'émission de ses vœux », emploi qui est défini avec rigueur dans L'Encyclopédie : « (jurisprudence) profession que fait le novice et engagement qu'il contracte solennellement d'observer la règle de l'ordre régulier dans lequel il entre » (« la mort civile du religieux profès se compte du jour de l'émission de ses vœux »). L'emploi d'émission dans le domaine des finances publiques est attesté pour la première fois en 1789 : c'est l'action de « mettre en circulation du papier monnaie », que les académiciens définissent ainsi en 1832-35 (sixième édition) : « action d'émettre de la monnaie, etc. » (émission de nouvelles pièces de monnaie, de papier-monnaie, de billets de banque).

Celui qui a fait d'émission un terme de science, c'est encore Newton (on ne célèbrera jamais assez Newton pour avoir été l'un de ceux qui ont forgé la langue française des sciences) ou, pour dire les choses plus exactement, celui qui, en 1720, nommé Coste, a traduit le Traité d'optique de Newton. C'est le fait, pour des corps, de projeter au dehors des particules, des radiations. Bien entendu, dans L'Encyclopédie, un très long article est consacré à émission : « on appelle ainsi, en physique, l'action par laquelle un corps lance ou fait sortir hors de lui des corpuscules. C'est une grande question que de savoir si la lumière se fait par pression ou par émission, c'est-à-dire si elle se communique à nos yeux par l'action du corps lumineux sur un fluide environnant, ou par des corpuscules qui s'élancent du corps lumineux jusqu'à l'organe ». Peu à peu, les lexicographes intègrent les connaissances apportées par Newton non pas dans les définitions, mais dans les exemples qui illustrent ces définitions : ainsi l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés des corps odorants (DAF, 1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait état de « débats » sur la lumière qui agitent les milieux scientifiques de son temps, mais il se garde bien de prendre parti : « (l'émission) est un « système dans lequel on suppose que le soleil lance des corpuscules lumineux, par opposition au système de l'ondulation qui attribue la lumière à des ondes dans un milieu nommé éther ». Quant à l'emploi d'émission dans le domaine de la radio, il est attesté en 1928 chez Malraux (Les Conquérants).

En dépit de cela, les académiciens, dans la huitième édition de leur dictionnaire (1932-35), ne se montrent pas très empressés à enregistrer l'extension du nom émission aux nouvelles réalités établies par la science : c'est un « terme didactique » qui signifie « action d'émettre ou résultat de cette action ». Dans les exemples, prudents et limités, se lisent à livre ouvert les réserves que les académiciens éprouvent vis-à-vis de la modernité, si bien que les suspicions dont ils sont l'objet (« ringards », « dépassés », « traditionnalistes », conservateurs », etc.) peuvent sembler légitimes. Ce sont les mêmes exemples qui illustrent la définition d'émission depuis au moins un siècle et demi, comme si, pour les académiciens, rien n'avait changé dans le monde en ce laps de temps : l'odeur est l'impression que fait sur nous l'émission des corpuscules émanés de certains corps ; émission de voix ; émission de nouvelles pièces de monnaie, d'un emprunt, de billets de banque, de timbres poste, d'obligations, de valeurs. A l'opposé, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) recensent tous les emplois, scientifiques ou techniques d'émission : en phonétique et en musique (émission de la voix, d'un son (par un instrument, etc.) ; en médecine (« fait d'émettre (une humeur) » ; émission séminale, de sang) ; en physique (« fait d'émettre (une radiation, une substance, un rayonnement) » ; émission de neutrons, d'énergie, électronique, lumineuse, photoélectrique, de gaz et de vapeurs, de photons) ; en anatomie et en botanique (la greffe Richter (...) sert à fendre l'écorce des porte-greffes au moyen des dentures de façon à faciliter l'émission des racines) ; dans les télécommunications (« action de transmettre au moyen d'ondes électromagnétiques » ; antenne, poste, station d'émission) ; « production d'un message selon un code spécifique » ; « partie d'un programme radiodiffusé ou télévisé » ; dans les finances et la philatélie (émission d'actions, de billets, de chèques, de timbres poste). Dans ce dictionnaire se lit à livre ouvert la modernité triomphante.

 

 

 

 

26 décembre 2009

Réveillon

 

 

 

 

Dérivé du verbe réveiller, à la base duquel a été ajouté le suffixe -on, réveillon est attesté au début du XVIe siècle, où il désigne un repas pris la nuit avec des amis. En 1611, Cotgrave (A Dictionnarie of French and English Tongues) le définit ainsi : A meale made late in the night, or long after supper, soit « repas pris tard dans la nuit ou longtemps après le souper » (id est le repas du soir). En 1680, Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses) y donne un sens social et moral : c'est « ce qu'on mange deux ou trois heures après le souper lorsqu'on est en débauche », qu'il illustre de ce fragment « faire le réveillon ».

A la différence des réveillons modernes, ceux de Noël et du nouvel an, les réveillons de l'ancienne France ne se faisaient pas à une date fixe, mais à tout moment de l'année, comme l'indiquent les lexicographes, Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « repas qu'on fait au milieu de la nuit, après avoir veillé, dansé, joué ») et les académiciens (1694, 1718, 1740 : « petit repas, petite collation qui se fait quelquefois, quelque temps après le souper » ; 1762 : « petit repas extraordinaire qui se fait entre le souper et le coucher » ; donner, faire un réveillon, faire réveillon). Le mérite de Furetière est de noter la concurrence sociale entre réveillon, terme en usage à la ville, chez les bourgeois, et médianoche, « terme venu depuis peu d'Italie, qui signifie un repas qui se fait au milieu de la nuit » et qui est usage à la cour : « on a fait hier chez le Roy un médianoche après un grand bal ». Outre cet usage social, Furetière indique dans quelles circonstances étaient organisés les médianoches : « particulièrement dans le passage d'un jour maigre à un jour gras, après quelque bal ou réjouissance ». La distinction des jours maigres et des jours gras, qui était décidée par l'Eglise en fonction de considérations religieuses, prépare l'apparition de l'usage collectif du réveillon après la messe de minuit. Dans un Dictionnaire du commerce publié en 1750 à Amsterdam, il est noté que le réveillon est une espèce de divertissement qui se pratique en France après la messe de minuit. Il n'est pas encore question de repas et il n'est pas précisé non plus que cette messe se dit à Noël. C'est dans un exemple de la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1798, puis 1835, 1879) qu'est mentionné pour la première fois dans un dictionnaire ce réveillon-là : faire le réveillon après la messe de minuit ; et c'est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui, le premier, distingue le « repas extraordinaire que l'on fait dans le milieu de la nuit » et « le repas qu'on fait la nuit de Noël », citant M. de Marchangy (Tristan le Voyageur, 1825) : « ces sortes de repas qu'on appelle réveillons ont lieu dans toutes les classes, même les plus pauvres ».

Si l'on en croit les dictionnaires, il semble que la généralisation du réveillon fixé la nuit de Noël date du XIXe siècle. Dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1879 (septième édition), c'est, comme en 1798 et 1835, un « petit repas extraordinaire qui se fait vers le milieu de la nuit » (donner, faire un réveillon ; faire le réveillon après la messe de minuit) ; en 1932-35 (huitième édition), c'est un « repas qui se fait en famille ou entre amis, vers le milieu de la nuit, particulièrement la nuit de Noël ». Le phénomène historique, ici décrit, est clos au XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens « général » de « repas ou collation pris à une heure avancée de la nuit », dont le synonyme est souper, est mentionné comme vieux ou comme un régionalisme, alors que le sens usuel est « repas de fête que l'on fait pendant la nuit de Noël ». Ce que notent aussi les rédacteurs de ce Trésor, c'est l'extension du réveillon à la nuit de la Saint-Sylvestre : « et (depuis la fin du XIXe siècle) pendant la nuit du nouvel an », précisant même, entre parenthèses, la date approximative à partir de laquelle l'habitude de réveillonner s'est étendue au nouvel an.

L'identité du mot cache cependant de grandes différences dans les choses. En 1881, le menu du réveillon auquel Loti, alors pensionnaire, a été convié est frugal (in Journal) : « nous attendons joyeusement minuit, en compagnie de quelques camarades, assis devant des tasses de chocolat et des brioches, - honnête petit réveillon de pensionnaires, - et 1880 se termine ainsi ». En 1923, Pesquidoux (Chez nous) évoque le menu de Noël en Armagnac : « Nadau, en Armagnac Noir, est pour les paysans la fête traditionnelle par excellence. Elle comporte deux réjouissances, l'une religieuse, la messe de minuit, l'autre profane, le réveillon. Et celui-ci se compose exclusivement de la « daube », mets local, longuement apprêté ». Personne, dans la France actuelle, même pas les SDF réveillonnant à l'Armée du Salut, ne se contenterait de brioches ou de daube.

Le réveillon a même pris une place si importante dans les festivités modernes que le mot a fini par désigner à lui seul , par métonymie, la « fête de la nuit de Noël et du nouvel an » (in Trésor de la langue française), Noël et la Saint-Sylvestre n'étant plus, modernité oblige, que des occasions de gueuletons, comme on dit dans la langue française populaire. Ainsi est avérée la définition rigoriste de Richelet (1680, cf. ci-dessus : « ce qu'on mange lorsqu'on est en débauche »).

 

 

 

 

 

24 décembre 2009

Costume

 

 

 

Les deux noms, costume et coutume, ont le même étymon latin, consuetudo, « habitude, coutume, usage ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au milieu du XVIIe siècle, costume, qui n'existait pas à proprement parler comme mot de la langue, était l'une des formes du mot coutume, comme l'indique Barré (1842, Complément au Dictionnaire de l'Académie française) : « il se disait autrefois pour coutume ». Costume est emprunté à l'italien costume, attesté d'abord au sens de « coutume » : c'est un terme de peintre, ayant le sens de « manière de marquer les différences d'âge, de condition, d'époque des personnages » (dans un tableau), qu'emploie pour la première fois en français Nicolas Poussin en 1641. Le lexicographe du XIXe siècle, La Curne de Saint-Palaye, le relève comme un « terme de peinture (...) emprunté des Italiens », et il en attribue l'emprunt à l'architecte et critique d'art Félibien (1619-95) qui en a fait usage dans les Entretiens (1666) : « il paraît, écrit La Curne, que Félibien est un des premiers qui en a introduit l'usage, puisqu'il en donne l'explication. (Voyez son Entretien) ». Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650 et 1694), en établit l'origine : « de l'italien costume, dont les Espagnols ont aussi fait costombre. L'italien costume a été fait de consuetudine, ablatif de consuetudo, comme le français enclume, d'incudine ».

Costume entre dans la troisième édition du Dictionnaire de l'Académie française en 1740 sous la forme costumé, conformément à la prononciation italienne de ce mot : « (On prononce costoumé), mot pris de l'italien et qui signifie les usages des différents temps, des différents lieux auxquels le peintre est obligé de se conformer » (exemples : garder, observer, négliger le costumé ; pécher contre le costumé ; l'Ecole romaine a mieux observé le costumé que l'Ecole de Lombardie). On comprend, à ces exemples, pourquoi le nom anachronisme, qui a pour sens premier « erreur de chronologie », a fini par s'étendre au début du XIXe siècle aux beaux arts pour désigner les erreurs de costume et d'usages dans les tableaux et dans les pièces de théâtre. En 1762 (quatrième édition), les académiciens renoncent à l'orthographe costumé et même, semble-t-il, à la prononciation italienne, comme le précise Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « on a dit longtemps costumé, en conservant la prononciation italienne. Aujourd'hui que ce mot est naturalisé en France et qu'il est fort à la mode, on écrit et l'on prononce costume » ; et ils notent que le mot s'étend hors du domaine de la peinture et touche tous les beaux arts : « il se dit aussi en parlant des poèmes, des pièces dramatiques, des fictions, des histoires, etc. » (1762, 1798), comme le précise encore Féraud : « on l'a étendu ensuite aux poètes, aux historiens, romanciers, etc. », qui ajoute que « costume est fort en usage pour l'habillement des acteurs ». Le théâtre romantique, avec son goût pour la « couleur locale », fait, avant le cinéma (film à costumes), un triomphe aux costumes, triomphe qui est préparé, en 1747, par l'emploi, dans un ouvrage sur Le Comédien, de costume au sens de « manière de se vêtir conforme à la condition sociale, à l'époque ». En 1777, Linguet l'emploie au sens « d'habillement spécial », ce dont les académiciens prennent acte en 1798, le notant comme un néologisme sémantique : « habillement, signes distinctifs des différents pouvoirs, que portent les fonctionnaires publics dans l'exercice de leurs fonctions ». L'usage de ce costume se maintient dans la police (« en tenue ») et chez les préfets.

D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, les définitions se font plus amples. En 1835 (sixième édition), cinq acceptions sont distinguées : « les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque, considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement ou de ne rien dire qui n'y soit conforme » (c'est la fidélité au costume qui fait le mérite des compositions de ce romancier, de ce poète) ; « il se dit particulièrement, en termes de peinture, des usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples » (pécher contre le costume ; l'école romaine a mieux observé le costume que l'école lombarde) ; « il signifie aussi la manière de se vêtir » (le costume des femmes de ce pays est assez pittoresque ; le costume romain, grec, français) ; « il se dit souvent de l'habillement même, surtout en parlant des habits dont on se sert au théâtre, ou pour se déguiser dans un bal, une mascarade » (costume de bal, de sénateur romain, de théâtre ; la pièce est montée avec beaucoup de soin, les décorations et les costumes y sont d'une grande magnificence) ; « il se dit encore, dans un sens particulier, de l'habillement et des insignes qui distinguent les personnes constituées en dignité, ou chargées de quelque fonction publique » (le costume de pair de France, de député, de préfet, de maire, de juge, etc.).

En 1835, les sens sont en place et ils n'évoluent guère. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n'y ajoute rien, sinon cette remarque d'ordre historique : « costume n'est dans le Dictionnaire de l'Académie qu'à partir de l'édition de 1740, avec la note qu'il se prononce costumé, c'est-à-dire à l'italienne, note qui a disparu dans l'édition de 1762 » ; et « ce mot, emprunté aux Italiens, ne paraît pas avoir été employé en France avant le règne de Louis XIII ; et c'est au sens italien d'usage, coutume, que Félibien et son ami Poussin s'en sont d'abord servis », ce en quoi Littré s'abuse : Poussin et Félibien l'emploient au sens que les peintres italiens y donnent alors, à savoir la manière de marquer dans un tableau les usages et les coutumes d'une époque et d'un pays par les vêtements des personnages. Il est à noter une petite différence dans l'ordre dans lequel les divers sens sont définis. A partir de la septième édition du DAF (1879), ce n'est plus le sens pictural qui est relevé le premier, mais le sens devenu courant, celui d'habillement ou de « manière de se vêtir » : « il se dit souvent de l'habillement même, surtout en parlant des habits dont on se sert au théâtre, ou pour se déguiser dans un bal, une mascarade ». Le sens premier, pictural et littéraire, à savoir « les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque, considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement, ou de ne rien dire qui n'y soit conforme » et « en termes de peinture, usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples », est cité le dernier, comme si l'usage qui en était fait régressait par rapport au sens social. De fait, c'est ce que l'on observe au XXe siècle dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui cite ce sens de « costume » en premier et le mentionne comme vieux : « ensemble des caractéristiques d'une époque, d'un groupe social, d'un genre, le plus souvent immédiatement perceptibles ou relatives à l'aspect (cf. coutume) » et « par métonymie, dans les arts d'imitation, reproduction de ces caractéristiques, en particulier de celles qui concernent la manière d'être habillé (cf. couleur locale). Le sens usuel est « manière d'être habillé », et « par métonymie, ensemble des vêtements que porte une personne » (costume militaire (cf. uniforme), professionnel, religieux, de paysan ; national ; de bain (cf. maillot de bain), de cérémonie, de chasse, de ville, de voyage, d'Adam). Il est un sens usuel qui est propre au XXe siècle : c'est le « vêtement d'homme formé d'une veste, d'un pantalon, parfois d'un gilet, taillés dans le même tissu (cf. complet) », sens que les académiciens dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) glosent ainsi : « vêtement de ville masculin, comportant veston, pantalon et, souvent, gilet d'un même tissu » (un costume deux pièces, trois pièces, de confection, sur mesure, à la mode) et « vêtement féminin, un costume tailleur (vieilli) ou, elliptiquement, un tailleur, composé d'une veste de ligne généralement sobre et d'une jupe ».

Il est de bon ton chez les modernes, hypermodernes ou postmodernes, de se gausser du costume et des costumes, au nom du « naturel », de la décontraction, de la volonté d'être soi et uniquement soi, de paraître ce que l'on est (ou croit être) ou d'être ce que l'on paraît, ou d'être contemporain à soi-même sans écart ni détour ni recul ni distance ; en un mot d'être libéré. En fait, ces modernes ne se libèrent d'une mise à distance que pour mieux s'aliéner à leur temps. Ils portent sur eux, sans même en avoir conscience, ce qui fait l'essence de la modernité, à savoir la fin de l'histoire et la fin de l'art (cf. les thèses de Muray, Belting, Danto), ce que, depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, les hommes, et plus particulièrement les artistes, ont voulu éviter, l'histoire et l'art, les coutumes et le costume, étant pour eux le moyen d'assumer le grand processus de civilisation des mœurs, par lequel l'humanité se fait enfin humanité.

 

 

23 décembre 2009

Inertie

 

Emprunté au latin inertia, qui signifie « inaction, indolence », et proprement, si l'on se fonde sur la formation du mot, « ignorance de tout art, incapacité », inertie est attesté chez le grand penseur Nicole Oresme (seconde moitié du XIVe siècle) dans le sens « d'absence de mouvement », pour traduire le mot grec atonie. A peine fabriqué, il tombe en désuétude ou, pour dire les choses avec plus d'exactitude, il n'entre jamais dans l'usage, puisqu'on ne dénombre qu'une occurrence en 1648 dans une lettre de Descartes. De fait, il n'est pas dans les dictionnaires du XVIIe siècle, ceux de Nicot, Richelet, Furetière, Thomas Corneille, de l'Académie française, et il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à partir de la quatrième édition (1762) : « (le T se prononce comme S), terme didactique (qui) n'a guère d'usage que dans cette phrase (ce syntagme) force d'inertie, pour signifier la propriété qu'ont les corps de rester d'eux-mêmes dans leur état de repos ou de mouvement, jusqu'à ce qu'une cause étrangère les en tire ».

La résurrection d'inertie et son transfert du domaine de la morale ou de la psychologie (« indolence », « inaction ») à celui de la physique sont dus, comme de nombreux autres termes scientifiques du XVIIIe siècle, à Newton ou, plus exactement, aux traductions en français des œuvres que M. Newton écrivait en latin ou en anglais. C'est en 1720 qu'est attesté le mot force d'inertie dans la traduction du Traité d'optique. D'Alembert y consacre un très long article dans L'Encyclopédie (1751-64) : « propriété qui est commune à tous les corps de rester dans leur état, soit de repos ou de mouvement, à moins que quelque cause étrangère ne les en fasse changer. Les corps ne manifestent cette force que lorsqu'on veut changer leur état ; et on lui donne alors le nom de résistance ou d'action, suivant l'aspect sous lequel on la considère ». Les preuves de cette force sont énumérées : « un corps ne peut se donner le mouvement à lui-même... De là il s'ensuit que si un corps reçoit du mouvement par quelque cause que ce puisse être, il ne pourra de lui-même accélérer ni retarder ce mouvement. On appelle en général puissance ou cause motrice tout ce qui oblige un corps à se mouvoir » ; « un corps mis en mouvement par une cause quelconque, doit y persister toujours uniformément et en ligne droite, tant qu'une nouvelle cause différente de celle qui l'a mis en mouvement n'agira pas sur lui » ; « nous nous sommes un peu étendus sur la preuve de cette seconde loi, parce qu'il y a eu et qu'il y a peut-être encore quelques philosophes qui prétendent que le mouvement d'un corps doit de lui-même se ralentir peu à peu, comme il semble que l'expérience le prouve » ; « nous sommes fort enclins à croire qu'il y a dans un corps en mouvement un effort ou énergie, qui n'est point dans un corps en repos. La raison pour laquelle nous avons tant de peine à nous détacher de cette idée, c'est que nous sommes toujours portés à transférer aux corps inanimés les choses que nous observons dans notre propre corps » ; « le principe de la force d'inertie peut se prouver aussi par l'expérience. Nous voyons que les corps en repos y demeurent tant que rien ne les en tire ; et si quelquefois il arrive qu'un corps soit mû sans que nous connaissions la cause qui le meut, nous sommes en droit de juger (...) que cette cause, quoique non apparente, n'en est pas moins réelle. Quoiqu'il n'y ait point de corps qui conserve éternellement son mouvement, parce qu'il y a toujours des causes qui le ralentissent, comme le frottement et la résistance de l'air ; cependant nous voyons qu'un corps en mouvement y persiste d'autant plus longtemps que les causes qui retardent ce mouvement sont moindres : d'où nous pouvons conclure que le mouvement ne finirait point, si les forces retardatrices étaient nulles ».

Conséquence ou non du succès des thèses de Newton, le mot inertie retrouve au XVIIIe siècle son sens premier, comme l'atteste Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « indolence, inaction ; ce mot a passé de la physique dans le langage commun », alors qu'en réalité, c'est l'inverse qui s'est produit : d'abord le « langage commun », chez Oresme, mais vite oublié) ; ensuite un nouvel emprunt de ce mot au latin par M. Newton pour désigner la propriété qu'ont les corps de rester dans leur état de repos ou de mouvement. Les académiciens (cinquième, sixième, septième, huitième éditions, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35) sont victimes de la même illusion que Féraud : « on dit moralement et figurément vivre dans un état d'indifférence et d'inertie ; tomber, languir dans l'inertie » ; « inertie se dit figurément, au sens moral, du manque absolu d'activité ou d'énergie ; rester dans une complète inertie ; être plongé dans une profonde inertie », alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), même s'il expose d'abord le sens physique de ce terme (« terme scientifique ; état de ce qui est inerte ; défaut d'aptitude à changer spontanément d'état ; terme de physique, propriété qu'ont les corps de ne pouvoir modifier d'eux-mêmes l'état de mouvement ou de repos dans lequel ils sont »), qu'il illustre de cette citation de Voltaire : « tout corps, étant indifférent de lui-même au repos et au mouvement, et ayant cette inertie qui est un attribut de la matière, suit nécessairement la ligne dans laquelle il est mû », ne fait pas du sens moral historiquement premier (« manque d'activité intellectuelle ou morale ») une métaphore du sens physique.

Ce qui caractérise inertie dans la langue moderne, c'est son extension à d'innombrables sciences et techniques : mécanique et physique évidemment, d'où il est parti, mais aussi chimie, électricité, papeterie, physiologie, aéronautique et jusqu'aux sciences humaines et sociales : la psychopathologie (dans une époque moderne et d'activité obligatoire, l'indolence naturelle ou de tempérament est quasiment tenue pour un état morbide) et la politique, domaine dans lequel il signifie « absence de réaction et d'initiative, état d'immobilisme » (inertie de la démocratie, de la République, du gouvernement). Alors que la force d'inertie a été pour les physiciens une découverte majeure, en particulier pour comprendre le mouvement des planètes, l'inertie moderne, au sens de manque d'activité, est un vice ou une calamité, surtout quand elle est prédiquée à un gouvernement, la politique étant le domaine de l'agitation permanente, de l'ébullition constante, de l'activité incessante, même vaine ou inutile. On existe parce qu'on n'est jamais en repos et qu'il faut laisser accroire que l'on est mû par quelque force cachée.

 

 

 

 

20 décembre 2009

Apothicaire

 

En latin, ăpŏthēca (emprunté du grec apotheke, « magasin ») est une pièce où sont rangées des provisions, un cellier, une cave et celui qui était chargé de gérer ces provisions, le magasinier, était l'ăpŏthēcārĭus. Au Moyen Age, ce nom latin désigne celui qui prépare les médicaments. Au milieu du XIIIe siècle, apothicaire, qui en est emprunté, est attesté au sens de « celui qui prépare et vend les drogues ». C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694) : « celui dont la profession est de préparer les drogues pour la guérison des malades » (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 ; Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Le mot est employé dans de nombreuses expressions figurées, qui sont toutes sorties de l'usage actuel : « on dit proverbialement un apothicaire sans sucre, pour dire un homme qui n'est pas fourni des choses qui regardent sa profession ; des parties d'apothicaire, pour dire des parties sur lesquelles il y a beaucoup à rabattre ; et faire de son corps une boutique d'apothicaire, pour dire prendre trop de remèdes ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), la définition d'apothicaire est suivie de cette remarque : « le mot de pharmacien est aujourd'hui plus usité ». C'est donc au début du XIXe siècle que les apothicaires ont cessé d'être appelés ainsi et se sont nommés pharmaciens : « pharmacien est présentement plus usité », écrit Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-72), alors que les académiciens (huitième édition, 1932-35) définissent le mot à l'imparfait : « celui qui préparait et vendait des médicaments » et notent qu'il n'est plus employé que péjorativement : « il ne s'emploie plus que par dénigrement et il a été remplacé dans l'usage ordinaire par pharmacien », ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « péjorativement ou ironiquement, préparateur et vendeur de produits pharmaceutiques » (Homais, ce prince de la Bêtise de Madame Bovary, n'est pas pharmacien, mais apothicaire). Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, la péjoration n'est pas mentionnée ; seule la désuétude l'est : « anciennement, celui qui préparait et vendait des médicaments ».

Dans le Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, on peut lire cette explication-ci au lent discrédit de ce mot : « l'apothicaire faisant commerce de substances dont le vulgaire ignore complètement la nature et le prix, le mot apothicaire devint, pour le peuple, synonyme de trompeur ; de là l'emploi de ce mot en mauvaise part, et le plus souvent d'une manière ironique ». Il est sans doute une autre raison, de fond celle-ci. Dans L'Encyclopédie, dont d'Alembert et Diderot ont été les éditeurs (1751-64), un long article est consacré à l'organisation de cette profession dans le système de jurandes, maîtrises et corporations de l'Ancien Régime : « les apothicaires de Paris ne font avec les marchands épiciers, qu'un seul et même corps de communauté, le second des six corps des marchands. On conçoit aisément qu'une bonne police a dû veiller à ce que cette branche de la médecine, qui consiste à composer les remèdes, ne fût confiée qu'à des gens de la capacité et de la probité desquels on s'assurât par des examens, des expériences, des chefs d'œuvre, des visites et les autres moyens que la prudence humaine peut suggérer ». Et d'énumérer les règles qui régissent la profession : quatre ans d'apprentissage, six ans d'expérience auprès d'un maître apothicaire, examen des herbes à passer, préparations et mélanges devant un jury, examen des simples, métaux, minéraux et autres sortes de remèdes qui entrent dans le corps humain, être reçu maître et prononcer le serment, ne jamais utiliser des marchandises éventées, inspection par des « gardes » (apothicaires d'expérience) au moins trois fois par an, défense d'administrer aux malades des médicaments « sans l'ordonnance d'un médecin de la Faculté ou de quelqu'un qui en soit approuvé ». La Modernité commence avec le déterrement des cadavres du cimetière des Innocents et leur enfouissement dans les catacombes, avec l'église dédiée à sainte Géneviève transformée en Panthéon, avec la fin des corporations et surtout avec le triomphe de la Science, avec un grand S. Le XIXe siècle est le siècle de la science en gloire, de la science en majesté, de l'apothéose de la science. La « racine » grecque d'apothicaire a pour sens « magasin » ou « boutique » ; celle de pharmacien, « remède », « médicament ». Le premier mot fait boutiquier, le second fait sinon savant, du moins sérieux, et convient beaucoup mieux à la nouvelle profession, nouvelle parce que la loi Le Chapelier l'a libérée de l'organisation des métiers d'Ancien Régime, et que, désormais, les pharmaciens se forment à la Faculté, comme les médecins, dont ils deviennent les égaux, une fois le baccalauréat obtenu.

 

 

 

 

16 décembre 2009

Zéro

 

Le mot est emprunté à l'italien zero (« zéro » et « rien »), altération de zefiro, lequel continue le latin médiéval zephirum (attesté en 1202, dans un ouvrage de Fibonacci : « cum hoc signo O, quod arabice zephirum appellatur »), lequel est emprunté à l'arabe sifr qui signifie « vide » et « zéro » et qui a donné aussi le nom chiffre. Zéro est attesté en français à la fin du XVe siècle pour désigner un « signe numérique représentant une valeur nulle » (« la dixième figure ne vaut rien, mais elle fait valoir les autres figures et se nomme zéro ou chiffre »). Au tout début du XVIe siècle, il désigne aussi une « personne nulle, sans valeur » ; et, à compter de XVIIe siècle, le mot est employé dans un grand nombre d'expressions courantes : compter quelqu'un pour un zéro, compter pour zéro, se réduire au zéro (« être ruiné »), être réduit à zéro, partir de zéro, repartir à zéro, repartir de zéro, avoir le moral à zéro, le trouillomètre à zéro, être à zéro, raser la boule à zéro, être tondu à zéro, au-dessous de zéro, zéro de conduite, température zéro, point zéro, année zéro, croissance zéro, degré zéro, signe zéro, désinence zéro, suffixe zéro, état zéro, morphème zéro, tonalité zéro.

Le mot est dans les plus anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « terme d'arithmétique, qui veut dire une O et qui ne signifie rien à la place où il est mis ; l'addition d'un zéro à quelque autre chiffre le fait valoir dix fois autant ; si on en ajoute deux il vaudra cent fois autant, etc.), de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « caractère d'arithmétique formé comme un o, qui ne vaut rien tout seul, mais qui augmente du décuple la valeur de celui qui le précède du côté gauche »), de Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « terme d'arithmétique (qui) veut dire un o, et cet o ne vaut rien étant mis tout seul, mais lorsqu'on le met après un autre chiffre, il le fait valoir dix fois autant, comme 10 (...) ; et s'il y a trois o après ce même chiffre, comme 2000, ils le font valoir mille fois autant, et ainsi toujours en augmentant... »), de Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650 : «  en matière de chiffre, c'est un O qui ne signifie rien de soi, mais qui ajouté à un autre chiffre, le fait valoir autant de dizaines que ce chiffre vaut d'unités »), de l'Académie (1694 : « on appelle ainsi en arithmétique un o, qui de lui-même ne fait aucun nombre, mais qui étant ajouté aux autres nombres sert à les multiplier par dix »), de d'Alembert et Diderot (L'Encyclopédie, 1751-64 : « l'un des caractères ou figures numériques, dont la forme est o. Il marque par lui-même la nullité de valeur, mais quand il est joint dans l'arithmétique ordinaire à d'autres caractères placés à sa gauche, il sert alors à en augmenter la valeur de dix en dix, suivant la progression décuple ; et lorsque dans l'arithmétique décimale il a d'autres caractères à sa droite, il sert alors à en diminuer la valeur dans la même proportion »)... Il faut attendre le Trésor de la langue française (1971-94) pour lire une définition qui ne soit pas trop empruntée ou flottante et dans laquelle la valeur, à savoir le nombre, est distinguée du signe (le 0) : « nombre correspondant à une valeur nulle, à un ensemble vide » et « symbole numérique représentant ce nombre (soit 0) ».

La question de l'origine du mot est posée par les anciens lexicographes. Ménage (op. Cit.) cite un « professeur et ministre » (comprendre un huguenot exilé) de Leyden, M. Moine, qui « croit que ce mot est d'origine arabe », alors que Furetière (op. Cit.) écrit : « quelques-uns dérivent ce mot par transposition de l'hébreu ezor, qui signifie cingulum, parce que l'0 en représente la figure ». Comme les arabes sont censés avoir tout inventé, tout découvert, tout appris à l'humanité, il leur est attribué parfois l'invention du zéro, parce que le mot latin zephirum est emprunté à leur langue. Mais, à la différence de ce qui est observé pour l'algèbre et les autres sciences, les thuriféraires de l'islam et des arabes ne font pas de la paternité du zéro une cause de guerre idéologique. Ils craignent peut-être que l'extension du zéro à des personnes nulles et sans valeur ne soit opposée aux inventeurs supposés de ce même signe et nombre. Quoi qu'il en soit, même pour les thuriféraires et autres porteurs d'encens, il est difficile d'aller contre les faits, qui attestent que l'invention du zéro, comme nombre, est à mettre au crédit des savants de l'Inde, lesquels les ont transmis aux arabes, de qui les Européens ont emprunté à la fois le concept de valeur nulle (le « nombre ») et le signe qui représente cette valeur.

 

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