15 mai 2013

Le français qui s'écrit à l'Université

 

 

           

 

En 2004, la revue Le Débat a publié des écrits d’élèves de classe de 6e. Ce ne sont que phrases inintelligibles, mots déformés, réponses aberrantes, comme si, pour ces élèves, le français était fait d’hiéroglyphes. Les autorités s’évertuent à nier ces faits. Il est vrai qu’ils sont si effrayants qu’on comprend que la connaissance en soit réservée à quelques happy few. Pour mesurer la profondeur du gouffre dans lequel s’abîment l’école de France et la langue que l’on y parle ou que l’on y enseigne, il faut aller aux causes premières, id est à ceux qui forment les maîtres ou qui ont conçu leur formation. Ils sont professeurs des Universités ou directeurs de recherche au CNRS. Certains d’entre eux exercent des fonctions officielles, telles la présidence de la commission nationale des programmes ou l’évaluation des recherches faites à l’Université ou le jury de l’agrégation des lettres modernes. Soit quatre documents, que la nécessité ou le hasard a obligé l’auteur de ces lignes à lire. Ce sont : a) un « avis » de la Direction de la recherche du Ministère de l’Education nationale, daté de 2003; b) la « tribune libre » rédigée par un professeur de littérature de la Sorbonne qui a présidé la CNP (commission nationale des programmes) et publiée dans le quotidien Le Monde en 2001 (elle est intitulée « le français, discipline cruciale »); c) la profession de foi d’un professeur des Universités qui a été candidat en 1999 à un conseil national du CNRS; d) un texte publié sur le site « éducation » du gouvernement français, émanant du jury de l’agrégation de lettres modernes et exposant les aménagements de l’épreuve de « français moderne » de l’agrégation. Leurs auteurs traitent de questions relatives aux savoirs. Ils ne font pas avancer la connaissance, mais ils l’évoquent ou ils définissent les conditions propres à la faire éclore. Ils s’adressent à des chercheurs (avis a) ou à des professeurs (profession de foi c) ou au public cultivé que forment les lecteurs du Monde (tribune libre b) ou à de futurs agrégés de lettres. Le contenu est anodin, les formes verbales, en revanche, ne le sont pas : ce sont des tissus d’erreurs de langue qui attestent clairement le désastre. Il faut les analyser comme on le ferait de n’importe quel objet d’étude. Pour que la démonstration soit convaincante, on ne tiendra pas compte des lapsus, fautes d’orthographe ou autres broutilles, tel le fait d’écrire en chiffres les déterminants du nom nommés aussi adjectifs numéraux cardinaux.

 

1. Et moi, et moi, et moi

L’enfant que les sciences de l’éducation ont placé au centre du système scolaire tient du client roi du commerce de proximité et du roi soleil de la monarchie absolue. Nouveau roi de l’école, tout gravite autour de lui, aussi bien les programmes que les évaluations, l’institution que les maîtres mués en courtisans, mal gré qu’ils en aient. De l’école où il trône, l’enfant a pénétré dans l’université. Après l’avoir investie, il a fini par l’envahir. Ce fait n’est jamais évoqué dans les discours, ce sont les formes qui le révèlent. De ce point de vue, les formes sont plus éloquentes que les discours. Elles montrent que des professeurs des universités, titulaires de chaires prestigieuses, qui président des commissions nationales, sont candidats à un conseil du CNRS, évaluent les activités de centres de recherche, écrivent enfantin. Les sujets qu’ils abordent sont savants, puisqu’ils traitent de questions inaccessibles aux enfants, mais les formes qu’ils donnent à leur langue sont puériles.

L’enfant ramène le monde à ce qu’il est ou croit être. Il répète « et moi, et moi, et moi », comme si le seul fait de dire « moi » épuisait ce qui peut en être dit. Ainsi la profession de foi (document c), est centrée, comme les discours infantiles, sur le « moi ». Citons-en un extrait :  « J’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, j’ai étudié l’allemand pendant huit ans, un peu de néerlandais et d’hébreu à l’université et plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues. Les recherches (...) que je mène avec mes chercheurs doctorants portent sur des langues éloignées ou non (japonais, chinois, coréen, arabe, polonais, allemand, anglais, espagnol, etc.) en comparaison avec le français entre autres pour des applications dans le domaine du Traitement Automatique des Langues ». Les phrases commencent par « je » ou contiennent un « je » : « j’ai », « j’ai étudié », « je ne regrette pas », « je mène », « mes chercheurs ». Le professeur se place au centre du système universitaire, comme s’il était l’enfant roi du système scolaire. Il s’approprie aussi les étudiants. Dans « mes chercheurs », « mes » est abusif. Il est mis pour les « étudiants dont je dirige les recherches ».

Voici un autre extrait : « Je dirai en quelques lignes qui je suis et comment je vois la linguistique en général et plus particulièrement le Traitement Automatique des Langues qui est l’axe dans lequel je fais mes recherches actuellement ». 

Cette phrase, où les incorrections de forme fourmillent, comprend cinq occurrences de « je », dont une se cache dans le possessif « mes ».

 

2. S’exprimer sans entrave 

Ce qui caractérise le parler enfantin, c’est la libre expression. L’enfant s’exprime pour s’exprimer, id est pour sortir de lui-même, sans tenir compte des formes instituées par lesquelles les adultes, du moins ceux qui ont appris à maîtriser l’expression et qui, de ce fait, ne sont plus des enfants, s’expriment. Il tient pour nuls l’autre, les règles, les contraintes, les formes. De ce point de vue, la profession de foi c) est une caricature involontaire de parler enfantin. Ainsi dans « j’ai également une licence d’anglais, une licence et une maîtrise de français, « avoir » est employé de façon abusive à la place de « je suis titulaire » ou « j’ai obtenu ». Dans « j’ai étudié (...) plus ou moins d’autres langues, chose que je ne regrette nullement même si cela prend un peu de temps car cela permet en tant que linguiste d’avoir des points de comparaison sur le fonctionnement des langues », « plus ou moins », pour ce qui est de la connaissance du français, ce n’est pas « plus », c’est « moins ». Que reprend « chose » dans « chose que je ne regrette pas » ? « J’ai étudié » ? « Etudier » réfère à un phénomène, pas à une chose. La phrase « même si cela... car cela » a une syntaxe bizarre. Que reprend « cela » ? « Chose », « étudier », n’importe quoi ? La phrase « cela permet en tant que linguiste » viole les normes. « Permettre » se construit avec deux compléments indirects : permettre à quelqu’un de faire quelque chose. L’enseignant chercheur qui est aussi linguiste aurait dû écrire « cela permet aux linguistes de comparer des langues ». Quoi qu’il en soit de la syntaxe du verbe, il n’aurait pas dû employer permettre qui signifie « autoriser ».

Les puérilités se lisent à livre ouvert dans cette profession de foi : « De formation linguistique depuis la licence jusqu’au doctorat d’état en passant par une maîtrise, un DEA et une thèse de troisième cycle, mon opinion est qu’il ne peut y avoir d’application sérieuse sans études théoriques l’accompagnant ». La phrase « de formation linguistique... mon opinion » est incorrecte. C’est « je », et non pas l’opinion, comme cela est écrit, qui a reçu une formation. Formée de la préposition de suivie d’un nom et d’un adjectif dit « de relation » (comme dans « de religion chrétienne » ou « d’origine étrangère »), la construction prédique une qualité constante à un individu, pas un accident (ce qu’est une formation). Il aurait fallu écrire : « ayant suivi (ou reçu) une formation en linguistique ». S’il n’avait pas été un enfant, cet enseignant chercheur aurait dû écrire : « ayant reçu une formation en linguistique,... je suis convaincue (ou j’ai acquis le conviction que) que ... ». Application sérieuse signifie « appliquer son esprit de façon sérieuse à quelque chose », alors qu’il est fait allusion à l’application de théories à un champ d’étude. Le pluriel dans « sans études théoriques » ne s’imposait pas. De toute façon, ce n’est pas étude qu’il aurait fallu dire, mais réflexion. Dans « l’accompagnant », le pronom l représente-t-il « opinion » ou « application » ? Au choix ? Plus bas, l’auteur conclut : « c’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue ». Ainsi ne porte pas sur « je pense que » mais sur « défendre » le français. Il aurait dû écrire : je pense qu’il faudrait défendre ainsi notre langue. En réalité, chacun a compris que cet éminent linguiste ne défend pas notre langue, mais qu’il la saborde, comme si les formes qui y donnent une charpente ou un corps étaient mortes.

 

3. Au hasard des mots

Ces puérilités formelles font apparaître une réalité qui, plus que les phrases mal coupées des élèves de 6e, devrait effrayer les clercs qui tiennent à ce qu’il y ait une vie intellectuelle en France et à ce que le savoir et l’étude y fleurissent encore : Alma Mater s’est muée en Al Maternité. Elle est une pouponnière où des adultes infantilisés continuent à être allaités à on ne sait quel sein. Ce qui, en théorie, distingue les adultes des enfants, c’est que, pour les adultes, le réel existe et que la langue est un ordre symbolique grâce auquel le réel peut être nommé, puis analysé et compris. Elle ne se ramène pas à une libre expression. Elle a une réalité faite de règles, de codes, de normes, de contraintes, de rituel. Un enfant peut s’en affranchir, pas un adulte et encore moins un clerc. 

Dans l’avis a) de la direction de la recherche, est exprimé, à propos des activités d’un centre de recherche, ce jugement : elles sont « en qualité et en quantité très notables ». La formation de l’adjectif « notable » (verbe + suffixe able) et son sens « qui peut être noté » interdisent qu’il varie en degré et qu’il soit modifié par l’adverbe « très ». « En qualité et en quantité notables » est correct du point de vue grammatical ; « très notables » ne l’est pas. Le plus inquiétant est que l’avis a) est laudatif. Que signifie l’éloge, quand il s’exprime dans des formes aussi puériles ? Rien.

Soit la tribune libre b) du professeur de littérature de Paris. Il faut ne jamais avoir consulté les dictionnaires pour affirmer, comme il le fait, qu’ils « perpétuent une norme de la langue calquée sur un modèle écrit littéraire » et il faut n’avoir lu aucun livre publié de nos jours pour y lire ce qui ne s’y trouve pas, à savoir un « modèle écrit littéraire ». Si ce professeur de littérature de la Sorbonne nouvelle consultait un dictionnaire, il apprendrait que « vingt ans », ce n’est pas le « rythme » (comme il l’écrit), mais la « durée » d’une kermesse, que la croissance n’est pas « à proportion de l’échec scolaire », mais « proportionnelle à l’échec scolaire ». Au lieu de disserter sur la « discipline cruciale » qu’est le français, le président des programmes ferait mieux d’inscrire au programme des classes de 6e de la grammaire. Il ne crucifierait pas le français. Dans « leur conséquence est claire », le possessif leur est abusif. Il aurait fallu écrire « la conséquence en est claire » (il s’agit de la conséquence de faits).

 

4. L’impropriété reine

Les impropriétés consistent à employer, par ignorance ou inattention, un mot dit impropre à la place du mot propre. Elles sont courantes dans le parler enfantin ou dans la conversation ordinaire, où il arrive qu’allocation soit confondu avec allocution, éruption avec irruption, éminent avec imminent, ou inversement. Les grammairiens épinglent volontiers les termes impropres. Ce n’est pas ce point de vue qui prévaut ici. L’histoire de la langue nous apprend à relativiser la gravité des impropriétés, lesquelles, au fil de siècles, ont contribué au bon usage actuel. Ainsi, De Gaulle a donné à quarteron (de généraux en retraite) un nouveau sens, celui de « quatuor ». Chez les clercs, surtout à l’écrit, elles sont inquiétantes. Un des fondements de l’activité intellectuelle, sans lequel il est impossible d’élaborer la moindre connaissance, est, comme Platon le fait dire à Socrate dans le dialogue intitulé Cratyle, « la justesse des dénominations ». Il ne peut y avoir de science digne de ce nom si n’importe quel mot remplace n’importe quel autre mot, si un concept est désigné au hasard par tel terme ou par tel autre, si tout se vaut en matière de formes.

Soit l’avis a) émanant la Direction de la recherche, sise rue Descartes, Paris Ve. L’auteur énumère les domaines de recherche d’une équipe d’accueil (ou EA) habilitée dans une université de province. Il est « crucial » que les différents domaines du savoir soient désignés par des termes justes, précis, reçus ou propres. Si un spécialiste de physique quantique apprenait que, dans un rapport officiel, il était biologiste, il émettrait des doutes sur les connaissances de celui qui le désigne ainsi. Or, l’auteur de l’avis a) ne respecte même pas ce principe élémentaire. Ainsi l’EA « évaluée » serait composée « d’antiquisants », « de spécialistes de la Renaissance et du classicisme », de « modernistes ». Un antiquisant est un artiste qui s’inspire de modèles antiques. L’EA dont il est question ne comprend ni peintre, ni sculpteur ; seulement des spécialistes des littératures latine et grecque de l’Antiquité. Faut-il rappeler que les modernistes sont partisans d’une Eglise ou d’une foi modernes et que cette EA n’en comprend aucun, du moins ès qualités, mais des spécialistes de littérature moderne ? Comment qualifier un expert qui confond l’Eglise et la littérature ? La langue française n’a pas de mot pour cela, parce qu’il n’est jamais venu à l’idée de nos ancêtres ou prédécesseurs que de tels experts, même à l’époque  où Rabelais et Molière se moquaient des faux maîtres et autres Diafoirus, pussent exercer dans l’Université. Dans la même phrase, les compléments du nom spécialistes, à savoir « de la Renaissance » et « du classicisme » n’appartiennent pas au même ordre d’entités. La Renaissance, avec un R majuscule, est une époque, alors que le classicisme est la « doctrine classique ». L’EA ne compte pas de spécialiste de la doctrine classique, mais des spécialistes de la littérature classique ou de l’époque classique, ce qui n’est pas la même chose. L’auteur de l’avis constate que l’EA a noué des liens avec des « scientifiques » espagnols. Ces liens existent, mais ils n’unissent pas des Français à des physiciens espagnols, mais à des spécialistes espagnols de langue et littérature françaises.

L’auteur de l’avis a) a pris soin de dénombrer les colloques que cette EA a organisés en huit ans, ainsi que les ouvrages qu’elle a publiés durant la même période. « On dénote, écrit-il, 17 colloques et 34 publications ». Il a écrit « dénote » et non pas « dénombre ». Or, ces deux verbes réfèrent à des opérations qui n’ont rien en commun. La dénotation consiste à nommer une réalité du monde, le dénombrement à compter les choses (colloques, navets, carottes, etc.), quelles que soient ces choses, incluses dans un ensemble, limité ou non. Qu’un éboueur les confonde ne porte guère à conséquence. Si la confusion est le fait d’un clerc chargé d’évaluer les activités d’autres clercs, elle est d’un tout autre ordre. Ce n’est plus une erreur de langue, c’est une forme qui jette le discrédit sur le système, d’autant plus que l’évaluateur officiel a sans doute atteint le sommet de la carrière. Qu’est-ce qu’une Direction de la Recherche où l’on tient les philologues pour des peintres et les spécialistes de Genet pour des mangeurs d’hostie, et qui fait du dénombrement une dénotation ?

 

5. La pensée interdite

Quand le réel ne peut plus être nommé, il n’existe plus. Dans l’Al Maternité, la pensée a déserté. Il ne reste que les puérilités. L’enfant répète ce qui se dit partout ailleurs. Il égrène la doxa, l’adulte l’évite ou tente de l’éviter.

L’auteur de la profession de foi c) est un petit Poucet qui sème la doxa sur le papier. Voici un autre extrait : « L’ouverture vers les autres pays et les autres langues : Si l’on regarde la discipline linguistique dans le contexte actuel de mondialisation, il faudrait essayer de profiter des apports des autres pays. Le TAL fait partie des disciplines qui doivent plus particulièrement ne pas hésiter à s’ouvrir vers l’extérieur. L’ouverture mondiale est-elle un bien ou un mal ? Peu importe, les langues doivent rester vivantes et ne pas disparaître. Il est important que chaque pays se soucie d’analyser sa langue (ses langues) en fonction des autres langues pour ne pas la voir disparaître (...) Il serait probablement intéressant d’exporter le plus d’informations possibles sur la langue française pour qu’elles soient utilisables non pas uniquement en France mais également dans les autres pays afin que ces derniers, en cas de besoin (pour raisons économiques, culturelles, pour la recherche ou autres), n’hésitent pas à puiser dans nos analyses, nos formations pour toutes sortes de recherches ou applications. C’est ainsi que je pense qu’il faudrait défendre notre langue. Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue mais en exportant nos modèles d’analyses pour d’éventuels emplois pour ou avec d’autres langues ».

On imagine mal un professeur préconiser la « fermeture » de son université aux autres universités du monde. « Il faudrait essayer de profiter ». Entre le conditionnel (éventuel) et la nécessité (falloir), entre l’injonction (il faudrait) et l’atténuation timide exprimée par « essayer », les modalités sont divergentes. Profiter de et tirer profit de n’ont pas le même sens. On profite d’une occasion, d’une situation, d’un rapport de forces ; on tire profit de quelque chose que l’on vous donne ou vous apporte, d’une leçon, de résultats publiés, d’un enseignement. L’adjectif mondial à la place de « du monde » est impropre. « L’ouverture mondiale » (ce qui est dit) n’est pas « l’ouverture au monde » (ce qui est signifié, semble-t-il). « Les langues doivent rester vivantes » : il n’y a aucune relation de quelque nature qu’elle soit, de finalité, comme c’est dit dans ce texte, ou autre, entre l’analyse que l’on peut faire d’une langue et sa disparition ou sa non disparition. Pendant des siècles, on n’a pas cessé d’analyser une langue morte ou à demi morte (le latin). « Pour ne pas » est incorrect : il aurait fallu écrire « de peur de ». Quel est le sens d’intéressant dans « il serait intéressant d’exporter des informations » ? Profitable, utile, d’un grand intérêt ? « Exporter des informations » est impropre. Le verbe propre est « diffuser ». Les informations dont il est question ne sont pas des nouvelles mais des résultats de recherches. « Exporter » suppose que ces résultats soient diffusés hors de France. La phrase contient des finalités en cascade (pour qu’elles soient utilisables..., afin que ces pays ..., pour des raisons.., pour la recherche..., pour toutes sortes de recherches...) qui finissent par obscurcir le sens (si tant est qu’il y en ait un).

La pensée évaporée ou rendue impossible, seule surnage l’idéologie. « Ce n’est pas en refusant les autres langues que l’on impose une langue ». Cette assertion puérile atteste surtout une ignorance totale de la politique linguistique de la France (ou de tout autre pays), laquelle ne consiste pas à « imposer une langue » (même dans les colonies, cela ne s’est pas fait), ni, bien entendu, à « refuser » les autres langues.

L’auteur du document b) « français discipline cruciale » exhibe titres (professeur de littérature) et fonctions (président d’une commission des programmes). Un lecteur naïf, les lisant, en conclut qu’il pense. Il n’en est rien. Contrairement à ce qui est affirmé, Jules Ferry n’a pas « mis en place l’école », pour la seule raison que l’école existe depuis plus de deux millénaires. Il a seulement institué, en faisant voter une loi qui porte son nom, l’instruction publique, qu’il a rendue obligatoire aux garçons et aux filles âgés de six à treize ans. De plus, cette loi est caduque. En 1934, à l’instar de ce que les fascistes italiens avaient décidé en 1923, des politiciens qui se sont couverts de gloire à Vichy, ont remplacé « instruction publique » par « éducation nationale », toujours en vigueur. La loi Haby votée en 1975 a mis fin à la loi Jules Ferry et Jospin en faisant voter en 1989 la loi qui porte son nom a rendu impossible tout essai de ressusciter l’instruction publique, telle qu’elle a été conçue en 1882. Malgré cela, Jules Ferry est rendu responsable des malheurs des collégiens et des lycéens d’aujourd’hui. Lui intenter un procès est aussi vain que d’accuser Satan, les juifs, les noirs, etc. quand les choses vont mal. La loi qu’il a fait voter ne porte ni sur les collèges, ni sur les lycées, ni sur le latin, ni sur les études classiques, et encore moins sur l’université. La réforme de l’université a été imposée sans vote, ni délibération, par l’empereur  Napoléon Premier dans deux « décrets » qu’il a édictés en 1806 et 1808.

Le président des programmes veut mettre en place une « formation citoyenne », objectif qui aurait fait hurler de rire les écrivains des siècles passés. La citoyenneté a fait l’objet d’une formation en URSS, en Chine, dans le Cambodge des Khmers rouges, à Cuba, dans l’Allemagne du socialisme national, dans Afghanistan des talibans, etc. où des présidents de commission ont dressé des millions de malheureux à obéir à la « rhétorique générale » des tyrans marxistes, nazis, musulmans. En revanche, il faut tout ignorer de ce qu’a été la rhétorique pendant vingt-cinq siècles, à savoir persuader autrui même de l’erreur, embellir, orner, abuser, tromper, aveugler, pour croire qu’elle peut former quiconque à la citoyenneté. Ou alors, l’objectif est de dresser les citoyens à bêler les slogans du régime en place.

On peut s’étonner aussi qu’un président des programmes  ignore les rudiments de l’histoire de l’école. Le collège « pour tous » ou collège unique a été institué après la loi (et non avant cette loi) qui a porté de quatorze à seize ans la scolarisation (et non pas « l’instruction »). « Une école de la réussite pour tous, écrit-il, exige des crédits massifs ». En douze ans, les crédits ont quasiment doublé, alors que les élèves sont de moins en moins nombreux. Les dépenses d’éducation (budget de l’Etat, budget des collectivités locales, dépenses des familles, etc.) dépassent 600 milliards de francs, plus d’un tiers des recettes fiscales de l’Etat. S’il avait été un esprit libre, le président des programmes aurait écrit que « l’école de l’échec pour tous est un tonneau des Danaïdes ».

Dans sa conclusion, il révèle involontairement ce qu’est pour lui Alma Mater :  « La difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée (au lieu de « de la pensée ») et quelques fantasmes ». Une pensée routinière est tout ce que l’on veut, routière, tourière, rouée, niaise, etc. sauf de la pensée. Il aurait fallu écrire les « scléroses du discours ». Pour cela, une condition est nécessaire : penser. Hélas, dans le système, ce n’est plus dans les cordes du très bourdivin président des programmes.

Dernière tératologie. L’auteur du document c) conclut ainsi sa profession de foi : « Je terminerai avec ma définition d’un bon chercheur : c’est est une personne de bonne culture générale dans la discipline au moins et capable de mener une recherche de pointe. Il serait peut-être intéressant en tant que CNRS de partir à la recherche de ceux qui travaillent sans faire de bruit ». Cette hénaurmité de pouponnière ne mérite pas d’autre commentaire qu’un hénaurme éclat de rire.

Dans ces documents, la puérilité des formes, l’impropriété reine, l’inanité de l’expression révèlent qu’Almaternité s’abîme dans un gouffre. Que, dans le classement des universités effectué en Chine, on ne compte que cinq universités françaises dans les cinq cents universités évaluées et, dans les cent premières, deux ou trois seulement, est dans l’ordre des choses. Les auteurs de ces documents occupent des postes en vue, ils sont introduits dans le sérail, ils côtoient le pouvoir, ils prescrivent le Bien, le Juste, l’Exact, le Correct. Les choses étant ce qu’elles sont au sommet du système, on ne s’étonnera plus que, pour des élèves de 6e, le français soit une langue étrangère. Leurs connaissances réelles sont l’ombre portée de la pyramide.     

 

6. Le sommet

Mais de ces documents, c’est le d) qui mérite le pompon. Il suffit de lire attentivement ce texte de « grammairien » pour y relever de très nombreuses erreurs de langue et de style.

Dans « (la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le « sujet » du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui « conserve », mais elle ne « propose » rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre « conserver » et « proposer ». Que peut signifier « conserver en proposant » ? Il aurait fallu écrire : « la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) » et « on proposera aux candidats quatre mots à étudier ».

            Dans « étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires », l’auteur ministériel semble avoir oublié les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif « laquelle » reprend « une séquence » (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire « suite de mots » ou, plus simplement, « phrase ») alors que, en bonne logique, il représente « étude ». Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de « précédemment ».  « Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées ». Ces « consignes » n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire « citées ci-dessus ».

Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans « l’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 », le futur « sera » est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : « L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005 ». De même, dans « ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions », le futur n’est pas approprié : il aurait fallu « ils (les aménagements) concernent »…

« Orientation » signifie, entre autres acceptions, « direction prise par une activité, une action » : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les « questions » ne sont pas une « activité », ni une « enquête policière ». En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire « les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions ». A moins que, hypothèse possible, « orientation » ne soit entendu dans le sens de « tendance politique ou idéologique ». Auquel cas, on aimerait savoir quelles tendances idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement de l’épreuve ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions. En fait, le changement porte sur le barème, c’est-à-dire la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10.

Dans « le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points », le pluriel « études » est impropre. « Etude », quand il est employé au singulier, signifie « examen approfondi » ou « analyse ». Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, « études » désigne un cursus, comme dans « suivre des études de lettres ». Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire « étude de lexicologie » ou « étude (et non « études ») de morphosyntaxe ». Dans le titre, le nom « aménagement » est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce qu’annonce ce texte, c’est un aménagement de l’épreuve.

 « Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes ». La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur de ce texte.

L’adverbe « précisément » est employé trois fois dans le texte. Dans « étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie », « précisément » a le sens de « avec précision » : la « notion » est définie « de façon précise » (du moins, c’est ce que les candidats sont en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de « précisément » en français. Mais dans « elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) », « précisément » est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe « conserver », mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire « pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle » (en fait, sa formulation habituelle). « Avec » dans « avec un barème d’un point par mot » ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : « Le barème sera d’un point par mot ».

Les emplois approximatifs sont presque aussi nombreux que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales « concerner », « se rapporter à », « avoir trait à », « être relatif à »… Ils jugent pertinent de réserver « concerner » aux humains : « en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes » ou « les aménagements concernent les étudiants de lettres » et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : « ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition ».

« Perspective » est employé trois ou quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans « (la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ». Affirmer d’une question qu’elle « adopte une perspective » n’a pas de sens. La « perspective » (c’est-à-dire de « l’aspect sous lequel on envisage une question ») relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans le texte par plusieurs occurrences. Dans « les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées », il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore « ampleur restreinte », « portée plus restreinte » : mais peut-on concilier ce qui est antinomique, « synthétique » et « restreinte » ? Dans « elle pourra aussi porter, selon (suivant) les spécificités du texte proposé (les particularités du texte), sur deux notions mises en perspective », l’invocation de la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire « deux notions étudiées conjointement ». On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dépourvus, d’autant plus que les « notions » dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des « notions ». L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit « poétique, comique et pathétique » n’en est pas une.

Flaubert a bien amusé ses lecteurs avec « le char de l’Etat qui navigue sur un volcan ». Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de « soumettre » dans « soumettre une épreuve à des aménagements », au sens de « aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve » est indigne de quelqu’un dont l’activité est de commenter les grandes œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien ou un scribe en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est « instruction formelle » donnée aux militaires. Faire d’une « question de vocabulaire », du type « étudiez tel ou tel mot », une « consigne » est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’EducNat que les grammairiens doivent accréditer leurs usages. « Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie ». Que veut dire « le texte livre des données » ? Seul Monsieur Homais s’exprime ainsi. « Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue » : les haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit.

« Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne ». « Conduire une étude », qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un « code » pour cela ? « La consigne identifie précisément le phénomène » est la phrase qui résume le mieux la façon haïssable dont on écrit désormais à l’Université. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas « l’épreuve épuise l’approche » ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. « Dans tous les cas (il fallait écrire « en tout cas » ou « quelle que soit la question »), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour « démarche ») stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets. « Prendre en compte » n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. « Tenir compte de » est attesté au sens de « prendre en considération », « se rendre compte de » et « rendre compte de » au sens de « s’apercevoir » et « expliquer ». Sont attestés encore « prendre à son compte quelque chose » au sens de « s’attribuer la responsabilité de » et même « prendre compte de » au sens de « tenir compte de ». Le sens de « prendre en compte les deux pôles de l’approche » est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les « deux pôles » d’une « approche » et si une « approche » est pourvue ou non d’un pôle, de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.     

 

Pendant un siècle ou plus, les agrégés de grammaire, lettres, lettres modernes, les professeurs de classes préparatoires « littéraires », etc. ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme dirait Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le « haut langage » est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes sont dites dans une belle langue, ou elles ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression orale et écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine de l’humanité. Pour eux, c’est aussi une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Un commentaire qui consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia n’a plus de validité. Il vaudrait mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour peut-être, des générations les ressusciteront.  

Pendant des siècles, le latin a été la langue de la culture en France et en Europe, jusqu’à ce que, au XVe et au XVIe siècles, les maîtres prennent conscience que leurs étudiants ne savaient plus cette langue ou qu’ils ne l’apprenaient plus et que, plutôt que de continuer à la martyriser, il valait mieux l’abandonner. C’est aussi ce qui arrive au français : les étudiants le martyrisent, les maîtres aussi, et même les formateurs de maîtres. Quant aux élites, elles préfèrent baragouiner l’anglais plutôt que le français. Est-ce là le signe annonciateur d’une inéluctable disparition de notre langue ?

 

 

11 mai 2013

Les ministres et la langue française

 

Le vent de l’Histoire souffle sur la langue française

 

 

            Le 25 avril 2013, M. le Premier Ministre a signé la circulaire n° 5652/SG. Cette circulaire de trois pages porte « sur l’emploi de la langue française ». Deux grandes lois y sont citées qui ancrent la circulaire dans l’histoire : l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et l’article deuxième de la Constitution, révisée en 1992, de la République, aux termes duquel, pour la première fois dans l’histoire, est donnée au français une place dans un texte fondamental.

 

            De cette circulaire, dont le premier ministre croit qu’elle sera historique, il suffit de lire l’en-tête pour se convaincre que si empreinte historique il y a, l’empreinte est imperceptible, car le premier ministre ne s’adresse pas aux Français, ni aux associations politiques, ni aux fonctionnaires, mais aux seuls ministres et ministres délégués. On dénombre soixante six millions de Français, mais la circulaire n’est destinée qu’à trente-sept d’entre eux. Les pédagos ont inventé la « centration sur l’enfant » ; le pédago premier ministre la centration sur le ministre. De nombreux verbes ont pour sujet ou complément « nous » : « l’histoire nous a légué », « nous disposons », « il importe que nous fassions un outil » (à mettre dans la boîte idoine ?), etc. La chose étant nouvelle, il est dans l’ordre de cette chose que l’on dénombre dans ces trois pages trente occurrences des possessifs « notre » ou « nos ». Il n’y a quasiment pas de nom qui ne soit pas précédé de « notre » ou de « nos ». Notre langue est répété sept ou huit fois. Outre langue, ce sont pays, tissu social, démocratie, pacte social, expertise, constitution, culture, savoir-faire, représentants, frontières, points de vue, intérêts, administrateurs, interlocuteurs, etc. Jadis, le Roi usait du nous de majesté ; le ministre Ayrault use du nous de communauté. Ces trente-huit ministres, dont personne ne se souviendra dans dix ans, ne font ni un peuple, même pas une avant-garde, encore moins l’Histoire. On dénombre quatre occurrences de notre pays, ce qui est beaucoup, surtout si on y ajoute des désignations telles notre démocratie, notre tissu social, notre pacte social, qui désignent une partie de ce tout qu’est le pays. Le pays n’est jamais explicitement nommé, sinon une fois, dans un emploi secondaire de complément circonstanciel, à propos de « réunions et de conférences organisées en France à l’initiative de l’Etat ou d’un de ses établissements » (p 3). C’est une manière assez inélégante d’exprimer le mépris que l’on voue à la France que de ne pas la nommer ou bien une manière élégante de laisser aux ministres la latitude de mettre sous le nom pays la patrie de leur cœur, quelle qu’elle soit, Maroc, Guyane, Bretagne, Saint-Herblain, Tulle chef-lieu de département, Algérie, Corée, Antilles, etc.

           

La circulaire porte sur « l’emploi de la langue », mais elle révèle d’abord le mauvais emploi qui y est fait de la langue. M. le Premier Ministre ne se satisfait pas des nos et notre de communauté, il abuse aussi des ses et sa ambigus. Quand il écrit « placer la langue française au cœur de la politique de modernisation de l’Etat, en développant et valorisant ses ressources », à quelles ressources réfère-t-il ? Celles de l’Etat ou celles de la langue, d’autant plus que la suite ne lève pas l’ambiguïté : « en lui donnant les meilleures chances de prospérer dans l’univers numérique » ? Dans l’univers numérique prospère aussi bien la langue que l’Etat. Il en est de même de cette assertion : « organiser la dimension linguistique de l’action publique contribue à sa modernisation ». Quand on connaît la propagande dont se gargarisent M. Hollande et ses ministres, il semble que la modernisation soit celle de l’action publique. Mais rien n’empêche de penser que sa renvoie à « dimension linguistique ». Soit cette autre phrase : « mieux mettre en évidence la dimension par nature interministérielle de la politique du français ». La « nature », quelque sens que l’on donne à ce mot, n’a rien à faire, ni à voir dans ces choses, qui sont toutes de culture. Ce n’est pas le seul mot de la phrase qui soulève des difficultés. M. le Premier Ministre rappelle sans cesse dans la circulaire qu’il incombe à chaque ministre d’appliquer les lois et règlements qui régissent l’emploi du français en France. Cette politique ne résulte pas de concertations ni de tractations entre les trente-huit ministres et leurs cabinets : elle n’est donc pas « interministérielle ». Comme elle concerne tous les ministres, elle est, hasardons un néologisme, pan-ministérielle. Au sujet de chacun, les lexicographes indiquent que ce pronom désigne « des hommes ou des femmes » : c’est « toute personne, qui que ce soit, tout le monde, on » (Littré, 1872). Il est inutile d’écrire « chacune ou chacun d’entre vous », sauf à soumettre la langue aux oukases de l’idéologie féministe. D’ailleurs, M. le Premier Ministre semble hésiter sur ce point, comme sur bien d’autres, puisqu’il écrit p 3, s’adressant à ses trente-sept ministres dont dix-neuf sont des femmes, « chacun d’entre vous », préférant se plier aux règles de la langue plutôt que de plier la langue à l’idéologie du jour. Dans certaines phrases, aux impropriétés se mêlent des propositions absurdes. Ainsi dans « en privilégiant systématiquement l’emploi de la langue française dans les différents outils de communication dont elles disposent (site internet, signalétique, nom de marque, campagnes publicitaires…), vos administrations contribuent à l’épanouissement de la relation de confiance entre la langue et le citoyen », est impropre l’emploi du verbe privilégier. On ne privilégie pas l’emploi de la langue française, on le favorise ou mieux, si l’on est ministre, on rappelle les lois et règlements qui, depuis l’An II de la République, rendent obligatoire l’usage exclusif de la langue française dans les administrations et on exige que soient sanctionnés les auteurs des infractions constatées. Pourtant, le pire est dans la fin de la phrase. Une relation de confiance est, par définition, réciproque quand elle s’établit « entre » deux entités. Dire que le citoyen a confiance dans la langue de son pays a un sens. Mais qu’est-ce que la confiance de la langue dans le citoyen ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la confiance du citoyen que nourrit l’emploi du français dans l’administration, mais la confiance des citoyens dans les administrations.

 

Ceux qui écrivent l’anglais des media, des administrations, des institutions de pouvoir, etc. préfèrent, est-il souvent remarqué, les noms dérivés de verbes aux verbes eux-mêmes. L’essence du français est d’utiliser les verbes pour exprimer des actes ou des processus. Le rédacteur de cette circulaire, lui, préfère les noms aux verbes : épanouissement à épanouir ou faire épanouir, valorisation à valoriser, organisation à organiser, interprétation à interpréter, traduction à traduire, application à appliquer, promotion à promouvoir, modernisation à moderniser, engagement à s’engager, etc., comme s’il « essentialisait » les actes ou les processus. Un Premier Ministre rompu à l’emploi de la langue française n’aurait pas écrit « dans un souci de valorisation de la diversité linguistique », souci étant impropre et le nom d’action valorisation inutile. Il aurait écrit « pour valoriser la diversité linguistique ». De plus, « s’exprimer dans la langue maternelle d’un interlocuteur » chez qui l’on est reçu n’a rien à voir avec la « diversité linguistique », à valoriser ou non : c’est une affaire de courtoisie ou de savoir-vivre ; et la France est réputée pour être ou avoir été le pays de la courtoisie, ce que M. le Premier Ministre semble ignorer. Il est un emploi étrange, c’est celui d’interprétation : « dès lors qu’une interprétation dans notre langue est disponible » (pour « dès qu’un interprète est disponible »), « lorsque le statut de notre langue le permet (comprendre : lorsque l’usage du français est prévu par des conventions internationales), exiger cette interprétation, afin d’avoir l’assurance d’être compris » (pour « exiger les services d’un interprète »). Certes, ce mot a pour sens « traduction » depuis le XIVe siècle, mais ce n’est qu’une signification secondaire, que les lexicographes actuels tiennent pour « ancienne » ou désuète. Si toute la circulaire avait été écrite dans une belle et haute langue, cet emploi subtil ou littéraire d’interprétation n’aurait pas déparé, mais il détonne dans un texte aussi mal écrit.

 

Venons-en aux questions de fond. L’emploi de la langue française, à l’exclusion de toute autre langue, est obligatoire dans l’Etat et dans les établissements qui dépendent de l’Etat, dans les administrations, locales, départementales, régionales, dans les services publics. Des lois et règlements régissent cela depuis 1794 : lois Bas-Lauriol, loi Toubon, article 2 de la Constitution. Ces lois s’appliquent, comme un impératif catégorique, aux ministres. Or en prenant connaissance du contenu de cette circulaire (dont le but est « de favoriser l’usage » du français en France même), les Français apprennent, ébahis, que les ministres contreviennent à ces lois ou qu’ils ferment les yeux sur les innombrables infractions de leurs administrations. Les extraits suivants le disent éloquemment : « on ne saurait défendre et promouvoir le français hors de nos frontières sans en favoriser l’usage dans notre pays lui-même, à commencer par l’ensemble des représentants de l’Etat » (comme si les représentants de l’Etat étaient « hors de nos frontières » et inclinaient à employer en France même une autre langue que le français) ; « veiller au respect des textes qui encadrent l’emploi de notre langue dans la société » (il ne s’agit pas de « respecter » ces textes, mais de les appliquer) ; « privilégier systématiquement l’emploi (de la langue française) dans les différents outils de communication dont disposent les administrations » (ce qu’elle ne faisaient donc pas) ; « mise en place d’une interprétation dans les réunions et conférences organisées en France à l’initiative de l’Etat ou d’un de ses établissements » (ce qui signifie que la langue en usage dans ces réunions et conférences n’est pas le français).

Il est humiliant que l’Etat soit incapable d’appliquer ou de faire appliquer les lois. Pour convaincre les ministres « de favoriser l’usage du français » en France, que reste-t-il au Premier Ministre, qui, hélas, n’est pas le meilleur expert qui soit en matière d’emploi du français, comme l’atteste la circulaire qu’il a signée ? L’idéologie, la propagande, le rappel de quelques dogmes de la nouvelle religion ! On n’utilise plus la langue pour dire les réalités, mais pour montrer que l’on pense comme il faut penser. D’où un grand nombre de propositions absurdes, telle la référence à un nouveau « droit à », le « droit au français », dont les citoyens ne jouissent pas, mais dont ils « tirent parti dans leur vie quotidienne » : ce droit « participe de notre démocratie » (apparemment, pas de celle des ministres) ; « il garantit un égal accès à l’information et au savoir », etc. La circulaire est toute tissue de propositions bizarres, incongrues, maladroites ou encore plus évidentes que les portes grandes ouvertes. Citons « notre pays s’est construit dans un rapport étroit à la langue française » ; l’usage du français par l’administration « contribue à la cohésion de notre pays autour d’une langue partagée » ; faire du français « un outil de l’ouverture au monde » (ce n’est pas une boîte qu’il faut à M. Hollande, mais un conteneur, tant il a d’outils à sa disposition) ; « c’est notre tissu social qui est fragilisé si ces textes (sur l’usage du français en France) ne sont pas strictement observés » ; « l’interprétation et la traduction favorisent la circulation des idées et des savoirs » ; ou encore la confiance relative accordée à l’encontre de la « traduction automatique » des textes.

 

            A sept ou huit reprises, M. le Premier Ministre désigne la langue française d’un autre nom que le sien. Notre langue, répète-t-il. Oui, effectivement, c’est leur langue – non pas la langue des Français, mais la langue des ministres. Comme ce notre langue est apparié à République ou à républicain (à deux reprises sont invoqués de mystérieux principes républicains pour justifier que le français soit employé en France), cette langue est le républicain, et non le français. C’est une langue que l’on pourrait nommer le ministrin ou le ministrais, la langue des ministres ; ou comme, au lu de cette circulaire, ces ministres ne sont pas grand-chose, le minustrin ou minustrais.      

 

04 mai 2013

Boîte à outils

 

 

 

            M. de Hollande a une boîte à outils, laquelle, depuis quelques semaines, est célèbre et même encore plus célèbre que son auguste possesseur. Il entend s’en servir. « Incessamment sous peu », diront des humoristes. Pourtant on ignore ce qu’elle contient et si elle est vide ou pleine ou si elle contient quoi que ce soit, conformément à la nature d’une boîte qui est de faire fonction de contenant.

            Est outil, écrivent les académiciens, « tout instrument dont les artisans, les laboureurs, les jardiniers, etc. se servent pour leur travail » (DAF, 1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35). Pour Littré (DLF, 1863-77), c’est « tout instrument de travail dont se servent les artisans ». En quatre ou cinq siècles, rien n’a changé pour ce qui est de la chose désignée. Le seul changement, c’est la pompe dont les modernes enrobent la définition du mot. Sans doute n’ont-ils jamais utilisé d’outils. C’est « tout objet dont on se sert pour effectuer un travail manuel ou mécanique, accomplir une tâche déterminée ou en faciliter l’exécution » (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ou « tout objet fabriqué, utilisé manuellement, doté d'une forme et de propriétés physiques adaptées à un procès de production déterminé et permettant de transformer l'objet de travail selon un but fixé » (TLF, 1971-94).

            M. de Hollande n’est ni artisan, ni laboureur, ni jardinier, mais il a des outils. On n’aura pas l’insolence de lui opposer la sagesse populaire, car quelques proverbes s’appliquent assez bien à sa situation. « Un méchant ouvrier ne saurait trouver de bons outils » : on espère pour la France et les Français, mais sans se faire d’illusion, que M. de Hollande n’est pas un « méchant ouvrier ». « Un bon ouvrier se sert de toute sorte d’outils » : M. de Hollande prouverait qu’il est un « bon ouvrier » s’il ouvrait enfin sa boîte pour que les Français voient ce qu’elle contient, rien, un ou plusieurs outils, mais personne ne lui demande de montrer son outil, laissant ce soin-là à sa maîtresse, Mme de Maintenant : le changement, c’est elle.

 

            Oublions ces plaisanteries. Pendant plusieurs siècles, outil n’a eu qu’un seul et même sens, un sens propre ou « matériel ». La modernité a changé tout cela : les outils des artisans sont devenus des concepts d’hommes politiques. Chacun a compris que la boîte présidentielle ne contenait pas de marteau, ni de tenailles, ni de limes, ni de scie à métaux, mais tout autre chose, car outils est entendu par M. de Hollande et par tous ceux qui répètent ses bons mots dans ce sens figuré moderne. C’est « ce qui permet d’obtenir un résultat » ou ce qui permet « d’agir sur quelque chose » (TLF, 1971-94). Est outil « tout moyen d’action, de ce dont on se sert pour parvenir à un résultat, pour tirer parti de quelque chose » (DAF, neuvième édition). Si les outils de M. de Hollande sont des « moyens d’action » (des lois, des mesures, des règlements, de la bureaucratie, etc.), il n’a pas besoin de « boîte » pour les ranger ; et la boîte à outils dont il se targue n’a rien de tangible. Elle n’a aucune réalité. Ce n’est pas une boîte, ni une caisse ; elle ne contient rien, d’ailleurs M. de Hollande n’a pas de contenu qu’il puisse y ranger ; sa boîte est un leurre ou un ersatz ; de la mauvaise rhétorique, qui n’abuse que les pigeons qui trouvent du plaisir à se laisser abuser… En grammaire, un outil grammatical ou un mot outil est un « signe linguistique plus ou moins vide de sens » (TLF, op. cit.). C’est exactement ce que sont les outils et la boîte à outils présidentiels. Ils sont vides et même vides de sens. Parce que le sort de la France est en jeu, on ne va pas s’exclamer ironiquement à propos de M. de Hollande ce que l’on dit, par plaisanterie, dans les milieux populaires, à propos « d’une personne ou d’une chose qui n’est bonne à rien » : « Voilà un bel outil ! » ou « Quel outil ! » (DAF, neuvième édition), mais c’est à coup sûr ce que s’exclameront, quand la représentation du Dîner de cons sera terminée et quand ils se gausseront du président des années 2012-2017, les Français malicieux.

 

 

01 mai 2013

Morale laïque ?

 

 

 

            M. Payons, ministre de la boutique et des boutiquiers, a décidé d’introduire un enseignement hebdomadaire de « morale laïque » dans les écoles de France, de la classe de onzième à la classe terminale : ça commencerait à 6 ans, ça se terminerait à 18 ans. Personne, évidemment, même pas M. Payons, ne se fait d’illusion sur le contenu de cet enseignement : ce sera une heure de propagande par semaine, ni sur son efficacité : ce sera l’occasion de chahuts, de bavardages, d’école buissonnière ou pis d’insultes dont seront la cible les préposé(e)s à cet enseignement, lequel sera fourgué au dernier arrivé dans le bahut ou à la bonne sœur ou au frère ignorantin membres du GODF ou du PS.

La seule question que soulève ce nouvel enseignement qui viendra couronner la fabrication de crétins est la compatibilité entre le nom « morale » et l’adjectif « laïque ». On ne sait pas trop ce qu’est la morale, sinon que c’est en rapport avec les mœurs et que c’est lié à l’existence du mal, la morale apprenant à distinguer le bien du mal. En revanche, on sait ce que signifie « laïque ». Cet adjectif ou nom, qui s’écrit lai, laïc, laïque, a pour étymon l’adjectif latin laicus qui a été d’abord en usage dans l’Eglise et qui est emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos signifiant "peuple". La forme peut varier, mais pas le sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), est laïque ce « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) le définit comme ce « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et ce « qui est propre aux personnes laïques ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1935 et neuvième édition, en cours de publication), les deux sens distingués par Littré sont définis : l’ancien, celui que l’histoire a légué (« qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier »), et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité en 1882 et en 1905 : « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse ».

Selon Chateaubriand, « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé ». C’est le cas des maîtres des écoles publiques : aucun n’est prêtre, rabbin, pasteur, imam, gourou… Comme cet enseignement de morale est destiné à être dispensé dans les écoles publiques, celles qui dépendent de l’Etat, et que ces écoles sont laïques, c’est par pléonasme qu’il est qualifié de laïque : il ne peut pas être autre chose que laïque.

Payons aurait dû annoncer qu’il imposait un enseignement de morale. Il était inutile d’ajouter qu’elle serait laïque. A moins que cet adjectif ne soit un leurre ou une étiquette frauduleuse, les socialos étant experts en affichages mensongers. On répète laïque, laïque, laïque, des milliers de fois, mais on dispense un enseignement imprégné de cette nouvelle religion d’Etat qui a supplanté les anciennes mœurs de la France et des Français. C’est ce que laisse entendre M. Payons, quand il évoque le déjà fameux « vivre-ensemble », le « métissage » obligatoire (métisser, au XIXe siècle, c’était mélanger une race inférieure à une race supérieure afin d’améliorer la race inférieure), le respect des différences à condition que celles-ci ne soient pas indigènes. Ce vivre ensemble et tout ce qu’il charrie sont la morale laïque des banlieues. On vit ensemble après avoir chassé du territoire que l’on occupe ceux qui ne sont pas d’une race pure, on partage les mêmes valeurs (le butin de la nuit), on prie de concert et de conserve, on a les mêmes rituels.

 

27 avril 2013

Alignement

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe aligner, lequel est dérivé de ligne, ne soulève pas de véritables difficultés sémantiques dans les emplois qui en sont faits actuellement. Il s’est dit dès le début du XVe siècle des maisons, bâtiments, rues et de la voierie en général. C’est ainsi que Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit alignement : « action par laquelle on met les choses en ligne droite, soit avec la règle ou le cordeau, soit en se servant de points marqués par des rayons visuels ». Il précise que le mot « se dit aussi du plan que donnent les voyers et architectes pour construire la face (comprendre la « façade ») des maisons qui sont sur la rue, pour en marquer les longueurs, les angles, et autres dispositions suivant lesquelles on est obligé de bâtir à peine de démolition ». Comme l’alignement relève de la loi ou de règlements d’urbanisme, un alignement défectueux ou non conforme peut être sanctionné. C’est pourquoi, ajoute Furetière, « les officiers de Justice assistent les voyers dans les alignements qu’ils donnent pour les maisons des coins des rues ».

Des choses aux hommes, plus particulièrement aux soldats. Alignement s’est employé pour désigner les lignes droites que doivent former les soldats lorsqu’ils défilent ou qu’ils présentent les armes. Signifiant « action d’aligner ou de s’aligner », il « s’emploie surtout en parlant d’une troupe », indiquent les académiciens (DAF, 1835). Littré (DLF, 1863-77) décrit alignement dans des termes semblables : « l’action d'aligner, en parlant de soldats », qu’il illustre de cet exemple « après chaque mouvement, on rectifie l’alignement » et de cet emploi « alignement ! Terme de commandement militaire pour régulariser l’alignement ».

 

Le sens figuré, à savoir « adhésion, volontaire ou forcée, aux idées, à la conduite d’une personne, d’une collectivité, d’un État » (DAF, neuvième édition, en cours de publication ; exemple : l’alignement sur les positions d’un parti politique) est tout récent et tout à fait conforme aux oukases de la modernité. Les académiciens l’ignorent dans la huitième édition (1932-35) du DAF et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) y consacrent une courte entrée. Par analogie avec l’emploi en urbanisme (la ligne droite) et dans les armées (former une seule ligne), alignement prend le sens de « conformité à une règle rigide » dans le domaine de la morale, de l’esthétique, des finances publiques (ah bon ?) et de la politique.

Ce sens figuré est l’oriflamme de la modernité triomphante. Mais qu’est-ce que la modernité ? Question presque aussi vaste que le programme « mort aux cons », remis au goût du jour par Sa Majesté le SM.

Pour ce qui est de l’essence de la modernité, la langue, elle, « ne ment pas ». Le sens originel d’alignement n’est pas celui des voyers (ou « officiers préposés pour avoir soin de raccommoder les chemins à la campagne et faire garder les alignements dans les villes », DAF, 1694), mais celui des généalogistes. C’est La Curne de Sainte-Palaye qui évente la mèche dans le dictionnaire historique de la langue française qu’il a commencé à établir au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Pour lui, alignement signifie non seulement « lignage », mais « par extension, vertu héréditaire, et qui indique le lignage d'un homme, la ligne dont il descend ». Pour cela, il se fonde sur cet emploi : « On disait figurément en parlant de ceux qui n’avoient pas hérité de cette vertu qu'ils étaient lignée délignée, qu'ils n'avoient point d'alignement ». Il illustre ce sens de ce poème du début du XIVe siècle : « Elle est trop en mœurs déparée / Et de ces devanciers sevrée / Qui se menèrent noblement. / Ils sont lignée délignée / Contrefaite et mal alignée / En eux n’a (il n’y a) point d’alignement ».

En somme, l’alignement, entendu dans le sens figuré qu’il a en politique ou dans la morale, c’est la volonté de s’accrocher ou se raccrocher à un lignage ou de se fondre dans une lignée - une « race », aurait-on dit au XIXe siècle, c’est-à-dire de se chercher des ancêtres, non pas ceux dont on a tout hérité et que l’on a reniés, mais de nouveaux ancêtres, tout purs, parfaits, sans tache ni souillure, auxquels on s’empresse de jurer fidélité. La modernité célébrée des partis communistes, écolos, gauchistes ou socialistes ou de la « morale laïque » à Payons ou de son vivre-ensemble ou du pourtoussisme de M. de Hollande a tout des archaïques mœurs féodales, suivant lesquelles chaque vassal devait s’agenouiller pour baiser l’anneau du suzerain.

 

 

 

24 avril 2013

Pour tous !

 

 

Personne n’est dupe. Jamais le « mariage », dit « pour tous », ne sera réellement « pour tous ». Il n’est pas pour les polygames, encore moins pour les polyandres, ni pour les vieillards qui voudraient épouser des fillettes âgées de six ans ou des bébés, ni pour les mineur(e)s, ni pour des frères et des sœurs, ni pour les amateurs de parties carrées ou de partouzes, ni pour les zoophiles, ni pour les choses (une femme mariée à son lit ou inversement), ni pour les animaux de compagnies (la mémère à son petit chien), ni pour plusieurs : six hommes ou six femmes ensemble, etc. Du moins pas encore. Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite.

En attendant qu’il devienne réellement « pour tous », examinons ce que le sens de ce tous, qui est la véritable oriflamme de la loi, dévoile de l’imaginaire ou du paradigme dogmatique de M. de Hollande, de la baronne Bitaura, de MM et Mmes Ayrault de Saint-Herblain, Delanoë de Carthage, Valse de Catalogne, de la femme-lige de Sa Majesté M6, etc. Ce que dit « tout(e,s) » ou « tous », qu’ils soient adjectifs ou pronoms, c’est un résumé du système idéologique du Pouvoir. La définition du XVIIe siècle (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) condense ce que pensent, font, décident, imaginent les socialos, écolos, gauchos, cocos : « qui comprend entièrement, universellement et sans exception, les différentes parties, les différentes qualités de la chose dont on parle, les différents individus d’une espèce, les différentes espèces d'un genre, les différentes unités d’une multitude, d’un nombre, etc. ». En somme, tout et tous sont contre l’exclusion, comme la loi homonyme qu’a fait voter Dame Aubry en 1998 ou 1999, Jospin étant le premier des ministres. Le mariage, dit « pour tous », est une extension au code civil de la loi contre l’exclusion.

Pour illustrer ce sens, admirablement « moderne », à moins que les socialos ne soient de simples blocs chus de la Monarchie absolue de droit divin, les académiciens citent les exemples suivants : « tout l’univers », « tout le monde », « toute la terre », « tous les hommes », « tous les animaux », « toutes les plantes », « tous les êtres créés », « tout le peuple », « toutes les nations de la terre », etc. Rien n’échappe à tous ; tous englobe tout, ce qui ne signifie pas nécessairement que tout est dans tout et réciproquement, mais que, pour le pouvoir en place, il n’y a pas de limite, pas de mesure, pas de barrière, pas de borne, pas de différence : c’est le règle de l’indifférenciation généralisée. Comme les enfants de six ans qui veulent posséder tout ce qu’ils voient, le désir qu’expriment les hommes de pouvoir est de tout promettre à tous.

Féraud (1788) résume le sens de tout ainsi : « il se dit de l’universalité d’une chose considérée en son entier » et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de cette manière : « qui comprend la totalité, l’intégrité, qui ne laisse rien en dehors ». Il n’y a pas d’égalité là-dedans, mais un grand pastis. Ces définitions révèlent à la fois l’idéologie du pouvoir et l’imposture de cette idéologie du « pourtoussisme », car le mariage, dit pour tous, ne sera jamais pour tous, mais pour les seuls millionnaires qui ont assez d’argent et d’entregent pour faire les lois ou les acheter : ce qu’ils veulent, c’est préserver leur fortune. Ce n’est pas le mariage pour tous, mais pour quelques happy few. De même, il n’y aura pas de croissance pour tous, ni de prospérité pour tous, ni de travail pour tous (seulement du chômage pour tous), ni de changement pour tous, ni de vacances pour tous, ni de culture pour tous, ni de bonheur pour tous, ni d’école (digne de ce nom) pour tous, mais tout cela sera réservé aux seuls mêmes nantis et privilégiés du socialisme…

 

 

19 avril 2013

Part d'ombre

 

 

"Nous avons tous notre part d’ombre", dixit M. le comte de Cahuzac, ex futur premier ministre et ex futur président de la République, tombé dans la fange médiatique pour avoir voulu échapper à l’enfer fiscal en lequel lui-même et ses camarades ont transformé la malheureuse France. « Nous avons tous notre part d’ombre, première, deuxième, troisième génération… », voilà un beau slogan pour manifestants écervelés.  

M. de Cahuzac, au demeurant le meilleur homme qui fût au gouvernement, a répété six fois en vingt-cinq minutes part d’ombre, faisant de ces mots à la fois l’explication de ses malheurs et l’absolution de sa « folle bêtise ». Il n’est pas le seul à parler d’abondance de part d’ombre. Une journaleuse du Monde a marché sur les brisées de Cahuzac, lequel avait marché sur les brisées du Robespierre de Médiapart (ce part final – et pas très finaud - n’est pas celui de part d’ombre, mais celui de partisan, M. Plenel étant un partisan et un tireur assez peu franc) et antérieurement du Monde (qui se ressemble s’assemble), quand il avait écrit sur les parts d’ombre de la carrière de Mitterrand, carrière publique qui fut totalement claire et limpide, du moins pour ceux qui avaient fait l’effort de la connaître. La ou les part(s) d’ombre semble(nt) être la spécialité des hommes « de gauche », surtout quand ceux-ci doivent se justifier de leurs vilenies.

Pourtant, cette profusion de parts d’ombre « à gauche » n’explique en rien d’où viennent toutes ces parts d’ombre. Les mots évidemment, pas la chose. S’ils viennent de quelque part, ce n’est pas de la langue française, car ils ne sont relevés dans aucun des grands dictionnaires (DAF, Féraud, Littré, TLF), et cela bien que les emplois figurés du nom ombre soient innombrables et occupent plusieurs colonnes : ombres du tombeau, la vie des hommes passe comme l'ombre, les grandeurs du monde ne sont qu’ombre et que fumée, suivre quelqu’un comme l’ombre fait le corps, être l’ombre de quelqu’un, avoir peur de son ombre, faire ombre, porter ombre à quelqu’un, l’ombre d’un puissant maître le met à couvert, attraper bien des gens sous ombre de dévotion, sous ombre de piété, il n’y a pas ombre de doute, ombre de douter, prendre l’ombre pour le corps, les ombres des mystères et des vérités, l'ombre d’Alexandre, de César, du grand Pompée, le royaume des ombres, etc.

Part d’ombre est de l’allemand. Ces mots viennent de Carl, pas Karl Marx, mais Carl Jung, celui de la psychologie des profondeurs (la psycho qui a dépassé les profondeurs de la bêtise : en allemand, ce n’est pas difficile, un des principaux junguiens ayant été Göring, c’est tout dire) et celui de l’archétype. La part d’ombre, selon Jung, est tout ce que la conscience a écarté, parce que cette part d’ombre serait incompatible avec le beau moi, le moi idéal, le moi parfait qui rend si fiers d’eux les hommes « de gauche », et pas seulement Plenel, Chemin, Cahuzac, Mitterrand. Evidemment, quand on est « de gauche », on a le droit de revendiquer, pour quelque sujet que ce soit, ce charabia sorti des latrines des sciences sociales… D’ailleurs, quand on est « de gauche », on a tous les droits ! C’est ce qui définit la gauche.  

La langue française, elle, pue moins que l’allemande. La consultation de l’article ombre du Dictionnaire de l’Académie française (1762) est un plaisir pour l’intelligence. L’ombre, c’est « l’obscurité causée par un corps opposé à la lumière » ; poétiquement (« les ombres de la nuit », « les ombres de la mort »), « les ténèbres » et la « mort ». C’est sans doute cela, du moins en français, qui attend ce malheureux cerf aux abois qu’est M. le comte de Cahuzac déchiré par ses camarades aux dents acérées : les ténèbres sociales et la mort civile. Chassé du PS, de l’Assemblée nationale, de la franc-maçonnerie (qui n’est pas très franche sur ce sujet), de l’ordre des médecins, de l’équipe de XIII de Villeneuve, etc. Il va lui être notifié bientôt l’interdiction de respirer. Désormais, tout lui fait ombre et il va devoir se défier de tout le monde, surtout de ses anciens amis. Ils seront sa part d’ombre, mais une grosse part. Il est vrai qu’il leur faisait beaucoup d’ombre, étant le seul, parmi les élus et les ministres socialistes et écolos, qui sût compter jusqu’à dix ! Il a donc perdu leur ombre (leur protection, leur faveur), ce qui doit lui faire une belle jambe.

Ouvrez les dictionnaires. Vous y lirez des centaines d’emplois du nom ombre qui illustrent tous cocassement les malheurs de M. de Cahuzac et de ses anciens amis.

 

10 avril 2013

Moralisation, moraliser

 

 

            Moralisation, attesté dans la première moitié du XIXe siècle, est tenu par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; il n’est pas dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française), pour un « néologisme » et il le définit comme « l’action de moraliser, de rendre moral, de donner des principes moraux ». Si l’on rapporte le nom moralisation, tel qu’il est employé par MM. de Hollande et Ayrault de Saint-Herblain, grands vertueux devant l’Eternel et sermonneurs prolixes, et tel que le répètent les perroquets des media à tête de linotte (« choc de moralisation », « moralisation de la vie politique », « moralisation du gouvernement », etc.), aux milieux de la politique, le seul prononcé de ce nom suppose que les hommes politiques n’ont aucun principe moral, puisqu’il est urgent de leur en donner, comme s’ils étaient des enfants, et qu’ils mettent à la charge des finances publiques l’existence immorale ou amorale qu’ils mènent. Ces sermonneurs vertueux se défendent d’accuser les hommes politiques d’être « tous pourris ». Or, c’est l’accusation que porte « le choc de moralisation », c’est-à-dire la politique qui consisterait à rendre « moraux » les hommes politiques.

Littré illustre le sens de moralisation de cet exemple qui suinte la condescendance de la bonne conscience : « la moralisation des masses par l'instruction ». Ce qui est supposé, c’est que les « masses » (id est les classes populaires) sont immorales, parce qu’elles sont ignorantes. Ces deux propositions sont évidemment fausses, mais elles révèlent une vérité ou une seule vérité : le mépris sans limite que les concepteurs de cette campagne de moralisation (M. de Hollande, ses conseillers, ses ministres, etc.) vouent à leurs collègues députés ou sénateurs et au peuple que ceux-ci représentent, à moins que ce « choc » ne soit de la « poudre » qu’un pouvoir aux abois jette « aux yeux » du bon peuple de France.

Du temps de Littré, moralisation était un néologisme : il ne l’est plus aujourd’hui. Il est dans le Trésor de la Langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication depuis 1994), dont les définitions sont assez semblables : « action d’élever l’homme dans l’ordre de la morale, résultat de cette action » et « action de rendre une chose conforme à la morale, soumission à des règles morales » (TLF) ; « action de moraliser, de rendre moral ; résultat de cette action » (DAF). Arouet souhaite beaucoup de courage à ceux qui veulent élever députés, sénateurs, ministres, élus locaux, présidents de ceci et de cela, conseillers en tout genre et de tout genre, etc. dans l’ordre de la morale. Il leur en faudra (du courage, de la persévérance, de la lucidité : pas de panique, la choc de moralisation, ce ne sont que des mots), surtout de l’inconscience.

 

Dans l’article qu’il consacre à moralisation, Littré ajoute ceci, en guise de remarque : « autrefois on disait : « le théâtre est une école de mœurs » ; un néologue dirait « une école de moralisation » ». Cet ajout révèle que moralisation a un autre sens, que les auteurs du TLF glosent ainsi : « (par métonymie) réflexions morales, développements moraux ». Ce sens, relativement rare, est dû au verbe moraliser, dont dérive moralisation. Ce verbe, attesté au milieu du XIVe siècle, a longtemps été « intransitif ». Il s’employait de façon absolue, sans complément. On faisait des réflexions morales, on ne cherchait pas à moraliser son voisin ou son semblable, ni même la « société ». Le seul sens que distinguent les académiciens de 1694 à 1798 est « faire des réflexions morales », que ceux-ci illustrent de cet exemple : « il y a bien de quoi moraliser sur les événements qui arrivent tous les jours dans le monde ». C’est dans ce sens que le théâtre (aujourd'hui, la politique, comme école de moralisation", a remplacé le théâtre") serait, selon les néologues cités par Littré « une école de moralisation », c’est-à-dire une occasion de faire des réflexions morales. C’est dans l’édition de 1835 du DAF, postérieure à la Révolution (1789-1815), période où chacun était contraint d’afficher sa soumission à la vertu publique et où, en conséquence, l’hypocrisie était reine, qu’est enregistré l’emploi transitif de ce verbe, dont les académiciens précisent qu’il est « familier » : « activement et familièrement, moraliser quelqu’un : lui faire de la morale ou une morale ». L’exemple illustrant ce sens et qui suinte la condescendance est éloquent, surtout s’il est appliqué à la situation désespérante ou inamendable de M. de Hollande et de son gouvernement : « on a beau le moraliser, il n'en continue pas moins son train de vie ». Littré (1863-77) relève lui aussi cet emploi transitif. Moraliser quelqu'un, c’est « (familièrement) lui faire de la morale ou une morale » ou « (néologisme) rendre moral, perfectionner l’homme au point de vue moral ».

Cet emploi transitif et le sens qu’il prend dans la langue sont des marqueurs de la modernité, c’est-à-dire qu’ils révèlent ce qu’elle est vraiment, non pas dans les discours hâbleurs des sciencieux de l’homme et du social, les panseurs, ceux qui couvrent la réalité de pansements pour éviter qu’elle ne soit pensée, mais quand cette modernité s’affiche d’elle-même, sans chichis ni contrainte, dans la langue même. « Faire, donner une leçon de morale à quelqu’un dans le but de l’instruire ou de le réprimander » ou « rendre l’homme moral ou plus moral, l’inciter à agir moralement, l’élever ou l’aider à s’élever dans l’ordre de la morale » ou « rendre conforme à la morale, soumettre quelque chose à des règles morales » (TLF), c’est un condensé des politiques que fixent les prophètes, les guides et autres chefs de parti, conducator, ayatollah, premier secrétaire, duce, führer, des organisations politiques modernes, c’est-à-dire totalitaires : prendre en charge non pas le monde ou les institutions, mais les hommes eux-mêmes, leur intimité, leur existence, leurs mœurs et faire en sorte que tout cela soit conforme aux normes que ces organisations imposent.    

 

 

08 avril 2013

Choc et chocs en séries

 

 

Le nom choc, dérivé du verbe choquer, est attesté au XVIe siècle comme terme militaire. Un choc, c’est la rencontre de deux armées.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, ce qui caractérise les emplois de ce nom, c’est la stabilité sémantique. En 1762, les académiciens distinguent quatre sens : « heurt d’un corps contre un autre corps », « rencontre et combat de deux troupes de gens de guerre » et « figurément (…) malheur, disgrâce qui arrive dans la fortune d’un homme » et « quelque attaque fâcheuse (de) santé » (DAF, 1762). En trois siècles, rien ne change vraiment, puisque ces sens se retrouvent quasiment tels quels, avec quelques extensions, dans la neuvième édition du même DAF, en cours de publication depuis 1994. Un choc, c’est la « rencontre brusque d’un corps avec un autre », la « rencontre et le combat de deux troupes qui s’affrontent ou qui se chargent », un « conflit, une opposition plus ou moins violente », un « état aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine », un « (figuré) évènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » et une « (familier) émotion violente causée par un fait inopiné ».

M. de Hollande, l’homme du socialisme restauré, n’a que le mot choc à la bouche. Il ne promet plus monts et merveilles (les promesses, c’était « avant »), il ne promet plus que des chocs (le choc, c’est maintenant) : choc de compétitivité, choc de simplification, choc de moralisation. Bientôt ce sera le choc de remaniement, le choc de dissolution, le choc de démission, etc. Tous les chocs sont possibles.

Soit les chocs des derniers jours : compétitivité, simplification, moralisation. Dans quel sens faut-il entendre choc ? « Etat aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine » ? « Evènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » ? « Emotion violente causée par un fait inopiné » ? M. de Hollande promettrait-il des événements malheureux ? Sans doute. Annoncerait-il un « état aigu et préoccupant » ? C’est fort possible. Voudrait-il ébranler les citoyens en leur causant des émotions violentes ? C’est probable. Ou bien il ne sait pas le français, ce dont les habiles ont pris conscience, à moins qu’il n’emploie choc dans un sens que Littré (1863-77) glose ainsi : « atteinte, revers subit » et qu’il illustre de cet exemple, inutilement insolent si l’on pense aux malheurs de M. de Hollande et de ses ministres : « ce choc ébranla sa fortune ». Oui, tout ce que dit (ou ne dit pas), décide (ou ne décide pas), pense (ou ne pense pas) M. de Hollande se retourne contre lui. Quand il traitait son prédécesseur de sale mec, de salopard, de l’Autre, il a lancé dans les airs, comme un personnage du Dîner de cons, un boomerang qui, quelques mois plus tard, lui revient au visage : c’est ça, le vrai choc.

 

02 avril 2013

Stigmatiser

 

 

Stigmate, stigmatiser, stigmatisation

 

En latin, stigmata, ce sont des « marques au fer rouge » et des « marques d’infamie ». Le nom stigmate qui en est emprunté est attesté au milieu du XVe siècle pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est parfois uniquement un terme « de piété ». Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) le définit ainsi : « marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François ». Il en va de même chez les autres lexicographes, tels Furetière (1690, Dictionnaire universel : « terme que les cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur séraphique père saint François »), Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences : « aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes »), les académiciens (1694 et 1762, DAF : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ », Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française : « en français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé »).

Au XIXe siècle, la nouvelle religion commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

            Ce serait une insolence que de penser que les consciencieux du social, petits et gros ou autres sociologueux, scienceux de l’homme, politiqueux, médieux, cultureux et sociaux cultureux, associateux, etc. qui emploient à tout instant le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

            En réalité, ce à quoi se réfèrent les sciencieux du social, c’est au sens judiciaire et moral de stigmates qui se développe à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835) ; « marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « figuré, imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant aussi  le nom stigmatisation : « (histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

            Ce que cherchent les consciencieux du social et les politiqueux à la Wieviorka, Liogier, Mucchielli, Dubet, Aubry, Duflot, Besancenot, et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est faire accroire que les musulmans, les clandestins, les Roms, les noirs, und so weiter, sont marqués au fer rouge par ces garde-chiourmes cruels et inhumains que sont les Français. Ces accusations sont tellement grotesques qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social, les cultureux de toute sauce et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

30 mars 2013

Crispations, peurs et autres fantasmes

 

Crispations

 

Le mot, attesté au milieu du XVIIIe siècle, est relativement récent et, comme la plupart des mots apparus au cours de ce siècle, c’est un mot savant et de savants, chirurgiens et médecins. Jean-François Féraud (1788) note que c’est un « terme de médecine, fort à la mode ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de 1762, il est défini ainsi : « resserrement qui arrive aux parties extérieures des choses qui se replient sur elles-mêmes par l’approche du feu » et « il se dit encore en médecine d’un effet à peu près pareil qui arrive dans les entrailles, dans les nerfs, etc. ». Ces deux sens « physiques » sont glosés ainsi dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, du DAF : « rétraction qui plisse ou ride la surface d’un objet sous l’action d’un agent physique ou chimique (la crispation du cuir sous l’effet de la chaleur) » et « contraction involontaire, parfois à peine perceptible, de certains muscles, notamment sous l’effet d’une émotion ou d’un état de nervosité » (crispation des muscles de la main, du visage, d’un membre).

C’est en 1835 qu’est relevé pour la première fois l’emploi figuré de ce nom, celui-là même dont il est fait usage, dans des formes quasiment obligées ou attendues ou contenues, dès qu’il est question d’islam ou d’hostilité à l’islam. Ce sont les « organes », c’est-à-dire l’appareil idéologico-politique bien pensant (Le Monde, NO, Libération, service public « d’information » (comprendre : de propagande), Marianne), qui opposent à cette hostilité croissante le nom crispations, toujours employé au pluriel et souvent coordonné aux noms peurs et fantasmes. De cet emploi, les académiciens précisent en 1835 que crispation « se dit quelquefois (aujourd’hui, c’est « toujours »), par exagération et familièrement, en parlant de ce qui cause une vive impatience ou un grand déplaisir », comme dans ces exemples banals : « sa lenteur me donne des crispations » et « la seule vue de cet homme lui cause des crispations ». Selon Littré (1863-77), au figuré, causer des crispations, donner des crispations, c’est « causer une vive impatience, une vive irritation », les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, op. cit.) se contentant de faire suivre cet emploi du seul synonyme : « vif agacement ».

Le mot est condescendant, non pas le mot en lui-même, mais l’emploi qui en est fait par les organes, quand ils s’évertuent à discréditer, puisque telle est leur obsession, les Français, dès que ceux-ci osent porter un jugement retenu ou non dithyrambique sur l’islam, les musulmans, la grande civilisation islamique, qui est, comme chacun sait, supérieure à tout ce qui existe, a existé ou existera dans l’univers. La raison d’être de ce crispations méprisant est de disqualifier tout Français audacieux ou assez audacieux pour faire usage de la liberté d’expression et de pensée qui est pourtant garantie par les Constitutions et autres textes fondateurs de la France, de la République, de l’Europe, etc. Comme il n’est pas possible de faire taire ceux qui pensent ou ceux qui ont une connaissance raisonnée du monde, ce qui serait imiter les nazis ou les communistes, leur jugement est tenu pour nul et les lecteurs, auditeurs et autres téléspectateurs sont incités à tenir ces « crispations » pour de simples réflexes conditionnés de vieillards bornés, etc.       

 

26 mars 2013

Aubain, aubaine

 

 

Bien que le mot soit sorti de l’usage, il est encore enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième éditions, 1935 et depuis 1994) et dans le Trésor de la langue française (1971-94), suivi d’une définition élémentaire : « (droit ancien) étranger vivant en France et non naturalisé » (DAF, neuvième édition) et « étranger, qui est étranger » ou « étrangers, soumis comme tels à un ensemble de déchéances et particulièrement au point de vue successoral » (TLF).

Le mot, attesté au XIIe siècle, est ancien. C’est son origine, « obscure » (selon les modernes que nous sommes), qui a nourri les commentaires des lexicographes : latine ? francique ? autre ? Quoi qu’il en soit, ils s’entendent tous sur le sens, qui a été figé dans le droit ancien. La définition la plus claire est celle de Richelet (1680) : « C’est un étranger qui n’est pas né fort loin des pays qui sont sujets au Roi de France et qui, s’étant venu établir dans son royaume, y a acquis du bien et n’a point pris du Roi de lettres de naturalité » ou celle de Furetière (1690) : « Etranger qui habite dans un pays où il ne s’est point fait naturaliser ». De nos jours, cet état est fort commun, mais les étrangers ne sont plus nommés aubains, ce qu’ils sont pourtant. Certes le mot est désuet, mais ce qui l’a fait tomber en désuétude, c’est le changement du droit. Ce qui caractérisait les aubains, c’est le droit d’aubaine : ce droit n’était pas leur ; il était propre au souverain. Richelet expose clairement en quoi consiste ce droit d’aubaine : « (terme de jurisprudence française) c’est un droit par lequel le Roi succède aux étrangers qui se sont établis dans son royaume, qui y ont acquis du bien et n’ont pris aucunes lettres de naturalité du Roi, qui seul les peut donner ». Il est une autre explication, plus claire encore, celle de L’Encyclopédie (1751-72, d’Alembert et Diderot éditeurs) : « si l’aubain meurt en France, ses biens sont acquis au roi, si ce n’est qu’il en ait fait donation entre vifs ou qu’il laisse des enfants nés dans le royaume ». L’auteur de cet article indique que « les enfants d’un Français qui a séjourné en pays étranger n’y sont point aubains », que « quelques peuples alliés de la France ne sont point non plus réputés aubains » (Suisses, Savoyards, Ecossais, Portugais et Avignonnais) ou qu’un « étranger qui ne séjourne en France qu’en passant et qui ne s’y domicilie point, comme un marchand venu à une foire, un particulier venu à la poursuite d’un procès, un ambassadeur pendant tout le temps de sa résidence, ne sont point censés aubains », etc. En bref, le droit d’aubaine « est le droit qui appartient au souverain exclusivement à tout autre, de succéder aux étrangers non naturalisés, morts dans le royaume ». Les académiciens, dans les éditions successives de leur dictionnaire, se contentent de « (terme de chancellerie et de palais) étranger qui n’est pas naturalisé dans le pays où il demeure » et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de « étranger qui n’est pas naturalisé et qui est sujet au droit d’aubaine ».

M. de Hollande et son régime de la Restauration Socialiste sont aux abois et à l’affût de nouvelles recettes, pour combler ces tonneaux des Danaïdes que sont les budgets publics. La restauration du droit d’aubaine, ce serait pour ces budgets une aubaine. Voilà une suggestion (ironique) qu’ils sont capables d’entendre sérieusement et d’en ôter toute l’ironie. Les chefs d’escadrille se reconnaissent à ce que le quatrième ou le cinquième degré est, dans leur esprit, toujours un premier degré.

 

 

15 mars 2013

Embaumer

 

 

Dérivé du nom baume, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle et dans l’ancienne langue française, il est employé dans ce sens que relèvent les académiciens dès 1694 : « remplir de baume et d’autres drogues pour empêcher la corruption » (« il ne se dit que des corps morts »).

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait plus précise et « descriptive », sans doute pour compenser par quelques détails la désuétude dans laquelle est tombée la pratique de l’embaumement : « remplir un cadavre de substances balsamiques, de drogues odorantes et dessiccatives, pour empêcher qu’il ne se corrompe » (1835). Ou bien ce sont les exemples qui transforment le dictionnaire en petite encyclopédie : « les anciens embaumaient leurs morts par l'emploi de goudrons, de substances aromatiques et balsamiques » (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Littré, conscient de la disparition de l’embaumement en Europe, a compris la nécessité d’en expliquer le principe : « remplir un corps mort de substances balsamiques, pour le préserver de la putréfaction » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les exemples cités par Littré relèvent d’un dictionnaire de choses : « le moyen le plus habituel employé par les Égyptiens pour embaumer les corps était d’en saturer chaque partie avec de l’asphalte » ou « les substances les plus employées aujourd’hui pour embaumer sont le deutochlorure de mercure, une solution d’acétate ou de chlorure d’alumine poussée par les artères, ou de chlorure de zinc avec addition d'hyposulfite de soude ».

            Le totalitarisme païen et ses pompes ayant plus ou moins disparu dans le monde, on aurait pu penser que l’embaumement, qui y est étroitement lié, disparaîtrait lui aussi. Eh bien non. Il prospère chez les progressistes à tout crin et chez les révolutionnaires dernier cri, les progressistes de chez progressiste et les révolutionnaires de chez révolutionnaire. Ils ressuscitent l’embaumement : voilà donc Lénine, Staline, Kim Il Sung, Mao et le tout dernier de la liste, Chavez, embaumés, comme s’ils étaient de vulgaires pharaons de l’Egypte antique, celle de l’esclavage à outrance et du cléricalisme obtus. Les progressistes et les révolutionnaires seraient-ils d’affreux réactionnaires qui se vêtent de l’ample manteau du progressisme pour tromper les dupes ?

Quoi qu’il en soit, ces embaumements, qui ne sentent pas bon, ont une raison d’être, qui est de santé publique : couvrir les mauvaises odeurs qui se dégagent des révolutions en putréfaction. Car, ce verbe a un second sens, qui apparait dans l’histoire de la langue quelques décennies après le premier. C’est « parfumer, remplir de bonne odeur » (DAF, 1762). L’exemple qui illustre ce sens est il vient une odeur de ces oranges qui embaume toute la maison. Embaumer un autocrate, quel qu’il soit, mais seules les « révolutionnaires », sinon dans les actes, du moins dans les discours, sont embaumés, c’est tenter en vain de mêler aux odeurs de putréfaction qu’exhale le régime que le cadavre a mis en place des parfums d’encens, quitte à vaporiser sur la charogne d’abondants volumes de parfum.

 

06 mars 2013

Populisme, populiste

 

 

 

Chaque jour, des intellos de Sciences Po ou des media ou des Hautes Etudes, intellos au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu’un troupeau de bœufs et persuadés d’être d’un sang supérieur, dissertent du populisme sans jamais définir le mot populisme.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot de Pellepoix entend aujourd’hui quartiers populaires (comprendre « islamisés »). Le populisme est une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » (Trésor de la Langue française 1971-94). En 1937, le prix du roman populiste a été décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée, grand populiste s’il en fut. Dans ces mots et dans ce qu’ils désignent ou ce qu’ils signifient, il n’y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l’apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste. Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat, ils ont fait des populistes leurs ennemis et les ont donc éliminés, les thèses de ces nouveaux Satan effaçant la lutte des classes. De fait, populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus tout naturellement en France, où sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du pantalon, l’oukase du Parti Communiste de l’Union soviétique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n’est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée et enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n’est un mal que pour les marxistes. C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l’idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l’occasion s’en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l’idéologie soviétique.

Aujourd’hui, en mars 2013, ceux qui sont accusés de populisme (donc de fascisme, de racisme, d’anticommunisme, de xénophobie, d’islamophobie, etc.) sont italiens. Or qu’observe-t-on ? Les élus du « Mouvement 5 étoiles » sont jeunes ; ils sont âgés en moyenne de 37 ans ; ils ont de dix à quinze ans de moins en moyenne que les élus du camarade PCI Bersani et du Commissaire politique Monti ; ils sont tous ou quasiment tous diplômés de l’enseignement supérieur (92% d’entre eux sont Bac + 5) ; près de 40% d’entre eux sont des femmes ; c’est leur premier mandat ; ils ont refusé de passer à la télé. Ces élus et ceux qui les ont élus sont jeunes, instruits, cultivés, majoritairement des femmes, « modernes » sur tous les plans ; et ce sont eux qui sont accusés, contre toute réalité, de « populisme ». L’accusation n’a aucun fondement : elle vaut les « fascistes » ou les « sales youpins » éructés par les communistes et les nazis (et inversement) de naguère. Populisme n’est plus que le « Vade retro Satanas » des nantis, assoiffés de pouvoir et d’argent, qui s’accrochent avec l’énergie des morts-de-faim à leurs rentes de situation.

 

 

28 février 2013

Hessel

 

 

Le voyage en Indignistan d'Orimont Bolacre (J’y crois pas !, David Reinharc, 2011, 32 pages).

 

Orimont Bolacre a 31 ans ; Monsieur Hessel en a 93. Orimont Bolacre est tantôt chômeur, tantôt travailleur précaire, allant de petits boulots en petits boulots et de CDD en CDD ; Monsieur Hessel est retraité de la très haute fonction publique, nationale et internationale. Orimont Bolacre sait ce qu’est la nécessité ; Monsieur Hessel ne connaît que le superflu. Orimont Bolacre vit dans un petit deux-pièces d’un immeuble de « quartier suburbain » ; Monsieur Hessel, après avoir hanté les ors des palais de la République, jouit de ses rentes. Tout les oppose donc – et d’abord l’échelle sociale, l’un tout au sommet, l’autre tout en bas ; et pourtant l’un et l’autre s’indignent, le nanti de la façon dont va le monde où, pourtant, tout lui sourit, le travailleur des indignations du rentier du haut de l’échelle.    

On sait – et il est sans doute utile de le rappeler – à quel point la posture « anciens combattants » et « héros de Verdun » a empoisonné la vie publique dans les années 1930, au point de faire du « Vainqueur de Verdun » le « Sauveur de la France », c’est-à-dire celui qui l’a conduite aux abîmes. Les anciens de la France libre auraient pu, ayant accédé au pouvoir en 1958, étaler leur vanité d’anciens combattants. Instruit par l’histoire et mû par de hautes ambitions, De Gaulle s’y est refusé, préférant la politique à la manipulation des esprits. Stéphane Hessel, 93 ans, n’a pas ces scrupules – et ceux qui le manipulent encore moins, car, sans une logistique capitaliste digne d’une armée en campagne, ce « tract payant » qu’est Indignez-vous n’aurait jamais été tiré en quelques jours à des centaines de milliers d’exemplaires, traduit dans cinq ou six langues – ou plus encore -, déposé en des centaines d’exemplaires dans tous les points de vente de France (et même du monde où l’on parle le français), sans la moindre rupture de stock.

Que répondre à Hessel ? Et fallait-il répondre à la campagne de désinformation à laquelle il sert, la bonne conscience repue, de caution ? Par des haussements d’épaules ? Par un ricanement à la Muray : « sois rebelle et tais-toi » ou « laisse tinter le tiroir-caisse » ? Par une argumentation serrée ? Mais que peut-on arguer à une émotion larmoyante de grenouilles de mosquée ? Orimont Bolacre a opté pour une solution élégante, ne serait-ce que par respect pour le très grand âge : faire semblant de prendre au sérieux ces indignations et les confronter à la réalité des choses. C’est de la naïveté à la Candide ou de l’ironie à la Socrate, mais le résultat est désopilant – et dévastateur pour les innombrables marionnettistes qui font s’agiter le rentier.         

Orimont Bolacre a perdu la journée où il a lu Indignez-vous en démarches à la caisse de Sécurité sociale de sa ville, à la C.A.F. et au Pôle emploi : formulaires à remplir, attestations à demander, pièces justificatives à montrer, files d’attente, etc. Nulle part dans ces lieux il n’a vu les populations étrangères refoulées, persécutées par la police, interdites de guichets, etc. comme l’affirme Hessel l’indigné : au contraire, partout, dans les bureaux de la Sécurité sociale, de la C.A.F., du Pôle emploi, elles viennent en très grand nombre jouir des droits que la République accorde à tous, qu’ils soient français ou étrangers, sans discrimination. Monsieur Hessel s’indigne aussi que la presse et les médias soient aux mains des nantis – ce qui indigne à juste titre Orimont Bolacre, car, dans la presse qu’il lit et dans les médias, radio ou télévision, qu’il écoute et regarde, il n’entend à chaque instant que les mêmes discours de nantis, ceux-là mêmes que tiennent Hessel l’indigné et tous ceux qui s’indignent de conserve avec lui, au point que les Français sont devenus dans leur for intérieur des traducteurs, habitués à transposer dans un français clair la langue de béton (« jeunes », « quartiers populaires, » « zones sensibles », « cités en difficulté », etc.) par laquelle les indignés à la Hessel cachent aux Français la réalité du monde. Monsieur Hessel s’indigne de l’existence d’une circulaire sur l’Education signée en 2008, mais jamais il ne s’indigne, lui qui a bénéficié dans sa jeunesse d’un enseignement d’excellence, de la disparition de tout enseignement digne de ce nom dans les écoles, collèges et lycées, cela sous la houlette de son pote Jospin et de ses potes socialos et gauchistes – enseignement dont n’a pas pu bénéficier Orimont Bolacre, qui s’en indigne à juste titre. Monsieur Hessel, né à Berlin, de parents allemands, s’indigne que l’Etat juif d’Israël mène une politique agressive, violente, fasciste ou même raciste à l’encontre de ses voisins. Ce qui indigne Orimont Bolacre, c’est l’israélophobie de Monsieur Hessel, une obsession anti-israélienne qui se double d’un silence assourdissant sur les dictatures qui mettent aux fers les peuples voisins d’Israël. Un Ambassadeur de France n’aurait-il aucune information sur les violations systématiques des droits de l’homme en Syrie, en Arabie, en Egypte, en Libye, en Tunisie, en Algérie – violations qui ne suscitent chez lui ni ire, ni réprobation, ni condamnation ? Il n’y a pas deux poids et deux mesures, mais un poids unique et pas de mesure du tout. Hessel fait dans l’outrance mensongère : plus la charge est lourde, plus il est béat.

L’éditeur de Monsieur Hessel a trouvé dans l’indignation un filon qui va rapporter gros. Cet éditeur, dont la maison de commerce est à l’enseigne des Editions Indigène, est un vieux cheval de retour. Militant stalinien (comprendre « communiste »), puis maoïste (comprendre « hyper stalinien ») dans les années 1960, pote à l’inénarrable Sartre, il a fait, non pas dans la négation, mais dans l’apologie du crime contre l’humanité : quatre-vingt dix millions (au minimum) de morts, quatre génocides, des massacres à la pelle, l’esclavage rétabli, des délires racistes, ce qu’il essaie d’oublier par l’indigénisme. Lui et sa femme ne jurent plus qu’aborigènes, autochtones, indigènes, cultures en voie de disparition, Tibet, peuples exotiques et lointains : c’est leur nouvelle raison sociale. Hessel est né à Berlin, de parents allemands, de grands-parents allemands. En France, il est tout, sauf un indigène, toujours du bon côté du manche et toujours prompt à défendre les droits des colons contre les indigènes qu’il condamne au silence et couvre de honte. L’indigène Orimont Bolacre a eu au moins le courage de lui répondre.

 

 

22 février 2013

Carence

 

 

Ce nom est emprunté au « bas » latin ou au latin tardif carentia, signifiant « privation » ou « indigence » et dérivé du verbe carere, « manquer de quelque chose ». Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1798 comme un « terme de pratique », c’est-à-dire de droit ou de jurisprudence. L’emploi qui en est fait ou en serait fait alors se limite au « syntagme » procès-verbal de carence : « procès-verbal qui constate qu’un défunt n’a laissé aucun bien » (1835, 1879). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) élargit le procès-verbal de carence aux constats d’huissier : « procès-verbal qui constate qu’un défunt n’a rien laissé ou qu’un débiteur est sans ressources ». En 1935, les académiciens notent, comme Littré, que le mot est employé en dehors de ce seul syntagme : « absence totale ou presque totale d’effets mobiliers dans une succession ou de meubles dans une saisie d’huissier » et « par extension, (le mot) désigne l’insolvabilité d’un débiteur ».

C’est dans la langue moderne que ce terme de droit, prenant le sens général de « manque », « insuffisance », « absence », s’étend à d’autres réalités que les procès-verbaux de notaire ou d’huissier : à l’éducation (« les incroyables carences d’éducation dont souffrent certains parmi ceux qui entrent dans nos facultés ? », 1966), à l’armée (les carences du commandement), aux devoirs (les carences d’une institution), à la médecine (carence de vitamines), à la psychologie (carence affective, maternelle, familiale) et surtout à la législation sociale, comme l’indiquent les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) : « délai de carence (à l’occasion d’une interruption ou d’un arrêt de travail), délai pendant lequel le travailleur salarié ne perçoit pas les indemnités normalement servies par les assurances sociales ».

Cet emploi « hypermoderne », que les ministres de la Restauration socialiste ont remis au goût du jour, n’est pas relevé dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Pour les académiciens, il existe, pour carence, un emploi propre au droit (« absence de biens meubles saisissables lors d’une saisie d’huissier ou d’un inventaire »), à la morale et aux devoirs (« le fait pour une personne, un organisme, une autorité, de ne pas remplir ses devoirs, de manquer à ses obligations »), à la psychologie (« insuffisance de la présence morale des parents au cours de l’éducation d’un enfant »), à la pathologie (« insuffisance ou absence de certains éléments indispensables à la nutrition, au développement ou à la survie de l’organisme »). Que de carences ou les carences sont partout !, pourrait-on conclure, ce qui est fort paradoxal dans une société d’hyperconsommation et de surabondance. C’est au moment où les Français ne manquent de rien qu’ils font un usage étendu et quasiment illimité du mot carence, employé au pluriel, sans doute pour exagérer les manques et faire passer ceux qui se plaignent pour des victimes.

C’est d’ailleurs ce que les « nantis » de France, à savoir les fonctionnaires, ont réussi à faire accroire à leurs ministres fonctionnaires ou à leurs fonctionnaires de ministres. Entre fonctionnaires et socialistes de surcroît, il est facile de gober ou de faire gober les mêmes fables. Supprimer le (seul) jour de carence, c’est favoriser la croissance illimitée de l’absentéisme, donner le coup de grâce aux finances publiques qui sont à l’article de la mort et bien entendu discréditer la politique : tout pour les copains et les crétins. La vicomtesse Lebranchu, de la bannière socialiste des Côtes-du-Nord, a été maoïste quand elle avait vingt ans ou plus : elle sait comment conduire un pays jusqu’au fond de l’abîme. Les fonctionnaires croient dur comme fer qu’ils seront préservés de la catastrophe, sans doute par un tour de magie. Les naïfs, ils ne comprennent pas qu’ils creusent leur propre tombe et celles de leurs enfants à qui, comme les défunts sans le sou ou comme les faillis sans ressource, ils ne laisseront rien. Alors le procès-verbal de la France en carence, c’est-à-dire en faillite, dans le sens que le mot avait au XIXe siècle selon Littré, pourra être dressé.

 

 

 

 

16 février 2013

Abrutis !

 

 

            Abrutis ! Voilà un mot qui, prononcé à l’Assemblée nationale (sise dans l’ancien palais de ces ducs de Bourbon qui ont appris la politesse et à la courtoisie à la France – leçons dont M. le baron Bartolone, de la noblesse d’empire, a été apparemment privé), du « perchoir » et par le président en personne de cette assemblée d’élite, résonne comme un programme politique et peut servir d’emblème ou même d’étendard (« nous sommes tous des abrutis, première, deuxième, troisième génération ! ») au camp de celui qui le profère. En bref, il est, comme on dit, emblématique.

            Le mot, adjectif ou nom, est une forme (le « participe », dit « passé) du verbe abrutir, attesté au XVIe siècle et qui, dès qu’il entre dans la langue française, en concurrence avec abêtir d’abord, a le sens que lui donne sa formation (il est dérivé de brute) : « rendre (quelqu’un) comme une bête brute » ou "rendre stupide comme une bête brute" (Dictionnaire de l’Académie, de 1694 à 1935). Les causes de l’abrutissement sont l’alcool, le vin pris avec excès, le bruit, une chaleur très forte, une émotion violente, l’excès de travail, les sévices, la propagande, etc. Si l’on choisit le baron Bartolone, ce sous-orateur de cabaret, comme sujet d’observation, c’est la politique ou la passion partisane ou l’esprit militant qui rabaisse l’homme au rang de la bête stupide. Evidemment, les lexicographes actuels affinent la définition de ce verbe qui leur paraît, à juste titre peut-être, trop brute. C’est « diminuer les qualités physiques, intellectuelles ou morales de quelqu’un » ou « s’abaisser jusqu’à ressembler à une bête par le visage, par un amoindrissement important de son activité intellectuelle, de ses qualités morales » ou même « diminuer par un effort excessif ou mécanique sa valeur humaine et notamment intellectuelle » (Trésor de la langue française, 1971-94) et c’est « amoindrir les facultés intellectuelles », « rendre incapable de réflexion personnelle, abêtir » ou même « fatiguer, étourdir » (Dictionnaire de l’Académie, neuvième édition, en cours depuis 1994).

            L’adjectif et le nom abruti (e, s, es) sont d’un usage fréquent depuis le XIXe siècle et toujours dépréciatifs. Ce sont des injures « modernes ». Injures ? N’exagérons rien. Dans la bouche de M. le baron Bartolone, abrutis n’est pas une injure, mais un miroir. C’est de lui-même et de ses gentils camarades qu’il parle. Les Français traités d’abrutis par cet individu devraient être flattés de constater qu’ils obligent par leur seule présence la Bête stupide (ou immonde ?) à sortir de sa tanière et à se montrer au grand jour. L’abrutissement ne suffit pas, il faut aussi que le monde entier soit informé de cet état.  

 

 

06 février 2013

Procréation, Assistance, Médecine

 

 

 

Dans le syntagme figé « procréation médicale (ou médicalement ?) assistée », tous les vocables font difficulté.

Dans le Dictionnaire critique de langue française (1788), Féraud remarque au sujet de procréation et de procréer, qui signifient « génération » et « engendrer », que ces deux mots « ne se disent sérieusement qu’en style de pratique » (ce sont des termes en usage au Palais (de justice) dans les procès) et que « hors de là, on ne peut s’en servir qu’en plaisantant ». Avec la procréation des socialos, il est évidemment hors de question de plaisanter : ce serait un crime de lèse-majesté. Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-74), la procréation, terme de jurisprudence, « est la génération des enfants ; c’est un acte qui est du droit naturel et qui est commun aux hommes avec tous les autres animaux ». Les socialos, écolos et autres gauchos veulent faire basculer ce terme du « droit naturel » vers l’artifice, c’est-à-dire la négation du droit, sous le prétexte que la procréation peut être effectuée par la technique médicale. Pendant huit siècles, puisque procréation est attesté au début du XIIIe siècle, en 1213 justement, le mot a signifié « génération » ou « action de procréer » - rien d’autre – et la chose était de la seule responsabilité d’un homme et d’une femme, qui n’avaient pas besoin d’un médecin manieur d’éprouvette pour faire cela. La seule question soulevée était celle des limites à mettre à la procréation, étant entendu qu’il n’était pas du destin des femmes de mettre au monde vingt enfants en vingt ans. Mais, apparemment, cela est en train de changer. Le syntagme figé procréation médicalement assistée est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). 

En latin, il n’est pas d’équivalent du nom assistance, mais seulement le verbe adsistere, qui a deux sens : « se placer auprès de quelqu’un, s’arrêter auprès de quelqu’un » ou « s’arrêter en se tenant droit, se tenir debout ». Le sens moderne « venir en aide à quelqu’un » n’est pas exprimé par l’équivalent du verbe latin assistere. En 1680, pour Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses), l’assistance est ou bien une « assemblée de personnes qui sont présentes à une action publique » ou bien une « aide », un « secours » ; assister, c’est « être présent, être spectateur de quelque chose, se trouver en un lieu » et c’est aussi « aider, secourir ». De même, Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « prêter secours à quelqu’un » et « être présent ». Ce sens, ainsi que le nom assistentia, sont propres à la langue latine de la chrétienté. Saint Augustin emploie assistentia au sens d’« aide ». Autrement dit, assister dans le sens d’aider et assistance dans le sens d’aide sont deux mots chrétiens ; et depuis un siècle ou plus, ces mots sont dévoyés, dans la procréation assistée par exemple. Le monde est plein d'idées chrétiennes devenues folles, disait un sage : encore une. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) note que le nom assistance s’étend à tout ce qui est social ou y ressemble : « assistance publique, ensemble de l’administration et des établissements qui viennent au secours des malades et des nécessiteux ». Le sens social se développe au XXe siècle, grand siècle de la religion sociale. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé les emplois suivants : œuvres d’assistance, assistance judiciaire, assistance privée (ou « secours de tout genre donné par les sociétés particulières »). Le développement du sens social entraîne la lente disparition du vieux sens de « présence », mentionné comme rare ou vieilli dans le Trésor de la Langue française (1971-94). Même le sens ancien attesté au XVe siècle, « action d’aider quelqu’un dans ses fonctions », a vieilli, au profit du sens, « action de secourir quelqu’un », propre à la législation sociale. Ainsi, chez Jaurès : « les dépenses vraiment communes et humaines, dépenses pour les travaux publics, pour l’instruction à tous ses degrés, pour l’assistance et l’assurance sociales, ne représentent encore qu’une faible fraction des budgets d’Etat ». En un siècle, tout ce dont Jaurès notait l’absence est devenu présence massive : la « fraction des budgets d’Etat » est presque le tout ; le social qui était réduit à la part congrue est devenu l’essentiel : assistance éducative, judiciaire, médicale gratuite, psychiatrique, publique, et même dans le domaine international : assistance technique des Nations Unies, internationale, nucléaire, maritime. Même les sociétés d’assurance vendent de l’assistance aux personnes dans le monde entier. En un siècle donc, le mot a été accaparé par les juristes et autres spécialistes du social et la chose qu’il désigne fait la seule activité des « acteurs sociaux ». Même la procréation relève de l’assistance et même la médecine. Naguère, il était entendu que le but de la médecine était de soigner les malades ; aujourd’hui, c’est à elle qu’il incombe d’offrir du confort ou de satisfaire des envies puériles.

Voilà qui donne une image fidèle de l’ordre nouveau de la France ou, comme on voudra, des rets dans lesquels, peu à peu, elle agonise. 

 

 

02 février 2013

Gestation

 

 

 

En latin, le nom gestatio, dont a été emprunté au XVIe siècle gestation, est dérivé du verbe gestare, qui signifie, entre autres sens, « porter çà et là », « porter sur soi », « transporter » et « se faire porter en litière ». Ce nom latin désigne l’action de porter ou la promenade en litière ou en voiture. C’est dans ce dernier sens qu’il survit dans la langue de l’ancienne médecine de la Renaissance sous la forme gestation : « sorte d’exercice propre à stimuler les forces ». Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), ce terme de « gymnastique médicale » est défini ainsi : « sorte d’exercice d’usage chez les Romains pour le rétablissement de la santé ; il consistait à se faire porter en litière, en chaise, ou à se faire traîner rapidement, soit dans un charriot, soit dans un bateau sur l’eau, ainsi de donner au corps du mouvement et de la secousse ». Les médecins anciens, comme Celse, ont prescrit cet exercice pour traiter les « maladies chroniques ». Les encyclopédistes ajoutent (c’est très sérieux, ils ne plaisantent pas !) : « nos médecins modernes recommandent aussi la gestation dans des voitures un peu rudes, et non pas dans celles qui mollement suspendues indiquent des sybarites dans une nation guerrière : toute gestation où l’on se sent à peine mouvoir ne peut produire aucun effet ». A Rome, les malades y préféraient la « promenade à pied » ou la promenade d’après-dîner.

            C’est ainsi que les auteurs de dictionnaires définissent la gestation : « sorte d’exercice en usage chez les Romains pour le rétablissement de la santé ; il consistait à se faire porter en chaise ou en litière, à se faire traîner rapidement dans un chariot ou dans un bateau, afin de donner au corps du mouvement et de la secousse » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, Littré 1863-77). C’est Féraud (in Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui le premier indique le sens moderne, qui concurrence le sens ancien : « grossesse des animaux ». Féraud précise : « Pour les femmes, on dit grossesse ». A partir de 1835, les académiciens enregistrent le sens moderne : « état d'une femelle qui porte son fruit et le temps que dure cet état » (la femelle pouvant être une femme : la gestation de la femme est de neuf mois), tandis que le sens ancien disparaît peu à peu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait de gestation un « terme d’histoire naturelle » : c’est « l’état des femelles des mammifères qui ont conçu ; durée de cet état », sans préciser si cet état se dit aussi des femmes. En 1932-35, les académiciens franchissent le pas et incluent les êtres humains dans la gestation : « état d’une femme enceinte, d’une femelle qui porte son fruit, et le temps que dure cet état » (Dictionnaire de l’Académie française). C’est aussi ce qu’en disent les auteurs de dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française : « activité physiologique ou état d’une femelle vivipare à partir du moment où elle est enceinte jusqu’à l’accouchement » (synonyme (en parlant d’une femme) grossesse) et l’Académie (neuvième édition, en cours de publication) : « (physiologie) état d’une femme enceinte ou d’une femelle vivipare gravide ; le temps que dure cet état, entre la conception et la naissance ».

            La grande affaire des petits amis et très riches marquis de M. de Hollande et de son gouvernement, c’est la cosidetta « gestation pour autrui ». Une femme, car seule une femme peut le faire, les hommes n’en sont pas (encore) capables (mais cela ne saurait tarder, si M. de Hollande y fait travailler ses juristes et communicants), porte l’embryon d’une autre femme et donne naissance à l’enfant de cette autre. La première, dite « mère porteuse », généralement très pauvre, compte sur son ventre pour ne pas mourir de faim ; la seconde, qui ne porte pas encore de nom (mère par procuration, par substitution, par transaction ?), généralement très riche, y trouve le confort. Comme les anciens très riches et très décadents Romains, elle paie (sans doute mal) des porteuses qui la promènent en litière. Remake des reines fainéantes des vieux livres d’histoire. Tout cela pue le fric, le fric, le fric. On rétablit l’esclavage pour le confort de quelques-uns et –(z)unes, tou(te)s LGTB, (non ?) « gendré(e)s », tou(te)s fervent(e)s admirateur(trice)s des milliardaires PB ou autres. Ces très riches marquis sont « de gauche » ou se disent « de gauche » ; ils sont progressistes à tout crin ; ils achètent des corps pour assouvir des désirs enfantins, mais la baronne Taubira du Moroni, Dame Duflot et le sieur Ayrault de Saint-Herblain les approuvent, les soutiennent, les financent sans doute. Les enfants pour soi nés à la suite d’une gestation lucrative à l’étranger seront même automatiquement français, a décidé la Baronne. Qu’en pensent ses amis guyanais ? La gestation, c’est, mais pas pour tous, la promenade de santé en litière tandis que le « travail » est fait par les malheureuses du tiers-monde qui ont besoin de quelques centimes d’euros pour nourrir leurs enfants et qui sont soudain réduites au statut de femelles. Et tous ces marchandages plus immondes que la Bête du même nom n’existent que pour satisfaire les caprices des homos et des homos(es) !  

 

24 janvier 2013

Consistant

 

 

 

Oui, M. de Hollande a déclaré, il y a quelques jours, à propos de la cosidetta « manif pour tous » du dimanche 13 janvier, qu’elle était « consistante ». Oui, consistante. M. de Hollande parle le français de M. Prudhomme ou de M. Perrichon, mais on ignorait qu’il le parlait aussi mal ou, pour employer ses mots, de façon aussi peu consistante.

Consistant est attesté comme adjectif au XVIe siècle, mais l’emploi premier qui en est fait, comme forme du verbe consister, est antérieur. Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, il n’est même pas défini (dans les éditions ultérieures, le sens en est paraphrasé par « qui consiste ») mais seulement illustré par ce même exemple, répété jusqu’en 1835 : « une terre consistante en bois, en terres labourables, prés, etc. ». A la fin du XVIIIe siècle, est relevée l’esquisse du sens moderne de consistant, sens qui est propre d’abord aux sciences physiques d’alors (quelque peu balbutiantes, à dire vrai) : « en physique, il signifie qui a quelque degré de solidité » (1798, 1835).

C’est Littré qui, le premier semble-t-il, donne à la définition de cet adjectif un peu de consistance : « qui a de la consistance » (un système consistant, un homme consistant), « qui a une certaine cohésion » (les corps consistants, des sirops consistants), « qui consiste en, qui est composé de » (un domaine consistant en bois, terres labourables, etc., une escadre consistant en vingt vaisseaux) (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Les divers synonymes que proposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont, se rapportant à des choses (sol ou terrain), compact, dur, ferme, solide ; à des liquides (gelée, graisse, huile, pâte, bouillie), épais, pâteux, visqueux ; à des repas ou au petit déjeuner, abondant, copieux, important, solide ; à quelque chose d’abstrait (apparence, image, caractère, plaisir) ferme, résistant, solide, stable. Aucun des emplois de cet adjectif ne se rapporte à des personnes qui se rassemblent pour défendre une opinion.

Ou bien, M. de Hollande est un grand logothète, capable d’inventer de nouveaux mots ou de nouveaux emplois, auquel cas, il mérite d’entrer au Panthéon des Grands Hommes ; ou bien, il connaît admirablement bien le français. En français classique et dans la langue de la religion, les consistants étaient des « pénitents qui, chez les premiers chrétiens, assistaient aux mystères sans pouvoir communier » (Littré, op. cit.) – définition qui pourrait assez bien s’ajuster aux personnes qui protestaient contre le mariage homo. Mais il suffit d’écouter M. de Hollande, orateur médiocre, bien en-dessous de M. Prudhomme, pour se convaincre que ces deux hypothèses (logothète ou grand connaisseur de la langue) forment un costume bien trop grand pour M. de Hollande. On s’en tiendra au premier constat : il parle comme un pied.

 

 

 

 

14 janvier 2013

Homo

 

 

            Homo est, disent les linguistes, un morphème qui sert à former d’autres morphèmes, adjectifs, noms, verbes, tels homogénéiser, homothétique, homogamie, etc. mais qui, à la différence des noms, verbes, adjectifs qu’il contribue à former, n’est pas autonome et ne peut donc pas être employé seul. S’il l’est, comme adjectif ou nom, comme dans « le mariage homo » ou « les homos ont décidé que… », c’est qu’il n’est plus un « élément formant », ni un morphème autonome, mais un adjectif ou un nom.

            Jusque là, pas de difficulté. L’intérêt de ce morphème non autonome est le sens qu’il a aussi bien en français qu’en grec. Homo, en grec et en français, signifie « semblable », « même », « pareil ». C’est une façon de désigner l’identité, non pas au sens d’ipséité, mais au sens de mêmeté. Etre homosexuel(le), c’est préférer le même, le pareil, l’identité, celui ou celle qui est du même sexe que soi, comme d’autres préfèrent leurs frères à leurs cousins, leurs cousins à leurs voisins, leurs voisins à ceux qu’ils ne connaissent pas, ceux qu’ils ne connaissent pas, mais qui sont leurs compatriotes, aux étrangers et, pour couronner le tout, s’ils sont aryens ou musulmans, les aryens aux juifs ou les musulmans aux mécréants…

            Il n’est rien de plus banal, ni de plus commun dans le monde. C’est même la grande loi qui régit l’humanité.

            Même les bien pensants qui larmoient au quotidien Le Monde, même, et surtout devrais-je écrire, les hiérarques socialos ou écolos ou encore les activistes qui avancent à la sauce raciste préfèrent un membre de leur famille à un étranger et, s’ils exercent un semblant de pouvoir, ils sont prêts à prodiguer avantages, passe-droits, sinécures, privilèges aux leurs au détriment des autres et des étrangers. M. de Hollande procède ainsi, comme n’importe quel tyranneau arabe. Il se plie à la grande loi – ce en quoi il fait preuve d’intelligence, puisqu’il sait y adapter ses décisions.

            Le problème, car il y en a un, est que ces militants de l’homo – du pareil, de l’identique, du même – et de la préférence accordée au même sont aussi ceux qui dispensent au monde entier de belles leçons sur l’Autre (qu’ils écrivent avec un A majuscule), sur l’urgente nécessité de s’ouvrir à l’Autre, d’accueillir l’Autre, de se faire Autre. Pure comédie, habituelle tartufferie, simulacre de pantomime, direz-vous. J’en conviens. Le fait est, incontestable, que la différence majeure dans l’humanité, celle qui est la plus malaisée à affronter et à accepter, est la différence sexuelle. La grandeur est de la préserver, pas de la nier ou de la haïr. Or les promoteurs de l’homo, du mariage homo, de l’homophilie et de l’homogamie, etc. haïssent l’Autre, l’hétéro, la différence. Ils sont altérophobes et hétérophobes ; ils ne sont que cela. Ils ne comprennent même pas ce qu’ils font, ni qui ils sont.  

     

11 janvier 2013

Utopie

 

 

En 1516, a été publié un ouvrage dans lequel est décrite une île imaginaire régie par des règles qui alors ont paru idéales ou proches de l’idéal. L’auteur en est Thomas More et le titre Utopia, du nom éloquent que More a fabriqué pour désigner cette île et le système qui la caractérisait. Dans le Complément au DAF (1842), le terme est mentionné comme relevant de la philosophie et il lui est donné une origine inexacte : « Pays supposé par Rabelais ; c’était le royaume de Gargantua. Selon les commentateurs, Rabelais aurait eu en vue le royaume de Navarre, alors presque entièrement envahi par le roi d’Espagne ». En fait, Rabelais, en 1532, emprunte ce mot et la chose à Thomas More : il n’en est pas l’inventeur. Pour de bons humanistes du XVIe siècle connaissant le grec, ce nom était transparent. Ils y ont reconnu le nom grec topos, qui signifie « région » ou « lieu », et le mot de sens négatif « ou ». Autrement dit, ce que dit ce nom du pays qu’il désigne, c’est que ce pays n’existe pas : c’est un non lieu, un lieu de nulle part, une pure fiction. Pourtant, il est des philologues qui ont pensé que la première syllabe « u » n’était pas de sens négatif, mais qu’elle représentait l’adjectif « eu », que l’on trouve dans « euphorie », « Eugène » ou « euphonie » et qui signifie « agréable ». L’utopie, étymologiquement, ne serait pas un non lieu, mais un lieu agréable. Cette double étymologie annonce à la fois l’intérêt et les débats qu’a suscités l’utopie.  

Quoi qu’il en soit, le mot et la chose ont connu un immense succès et une vraie ferveur pendant tout le XVIe siècle. Les occurrences du mot sont innombrables. Huguet (Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle) en cite près d’une centaine dans la littérature de cette époque. Celle-ci par exemple illustre parfaitement le besoin d’utopie qui a nourri les hommes au XVIe siècle : « La république d’Utopie, œuvre grandement utile, démontrant le parfait état d’une bien ordonnée police, traduite du latin de Thomas More, chancelier d’Angleterre, lequel sous une feinte narration d’une nouvelle île d'Utopie, a voulu figurer une morale république et très parfaite police ». « République morale » et « très parfaite police » (c’est-à-dire « politique »), on croirait entendre parler M. de Hollande et son acolyte de la Bannière socialiste, M. Ayrault de Saint-Herblain.  

Les académiciens enregistrent le mot à compter de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762), distinguant le nom propre ou « titre d’un ouvrage » (celui de Thomas More) de l’emploi figuré qui désigne le « plan d’un gouvernement imaginaire, à l'exemple de la République de Platon ». La définition de l’édition de 1798 est beaucoup plus positive. Il est vrai que la France est en pleine révolution et que, partout, fleurissent des plans de gouvernement idéal : « plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue deux sens, correspondant à deux emplois, l’un comme nom propre (« pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre »), illustré par l’exemple « chaque rêveur imagine son Utopie (avec majuscule) », et l’autre, comme nom commun de sens figuré : « plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu'on espérait (avec une minuscule) ». C’est aussi chez Littré que le nom utopie est cité, déterminé par des adjectifs de sens négatif, comme dans l’exemple « de vaines utopies », ce qui incite les académiciens en 1879 à rappeler l’étymologie (« il signifie ce qui n'est en aucun lieu, nulle part ») et en 1932-35 à distinguer deux sens figurés, l’un neutre : « conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale », l’autre étendu et défavorable : « par extension, il se dit d’une chimère, de la conception d’un idéal irréalisable ». C’est aussi, dans ses grandes lignes, la définition que l’on peut lire dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun » ; « système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification » (« le système travaille à (sa) modification » - celle de la réalité présente : on croirait lire de la propagande PC ou Front de Gauche) ; « idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités ».

Dans les dictionnaires, il n’est cité aucun exemple faisant référence aux utopies réelles et effectivement réalisées dans des sociétés données : l’URSS, la Chine, la Corée (du Nord), le Cambodge (de Pol Pot), Cuba, etc. Pourtant, le XXe siècle a été le siècle des utopies, non pas les utopies livresques, mais les utopies devenues réalités, et toutes ces utopies ont produit comme mêmes effets des meurtres de masse, des malheurs innombrables, l’esclavage. Si l’humanité a été heureuse dans les utopies, mais personne ne peut le prouver, c’est dans l’au-delà. Les utopies font de la vie un enfer et de la mort un paradis.

 

05 janvier 2013

Sultan

 

 

 

 

Le sens de ce mot, emprunté à l’arabe où il signifie « pouvoir, autorité, domination », ne soulève pas de difficulté. Attesté dans l’ancienne langue française sous la forme soudan (« prince souverain mahométan »), puis à compter du début du XVIe siècle sous sa forme actuelle, il désigne le souverain de certains pays musulmans. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) et Furetière (1690, Dictionnaire universel) relèvent les deux formes : le sultan, « c’est le grand seigneur », le soudan, « un prince souverain de quelque pays et qui faisait hommage au grand seigneur » (Richelet) ; le sultan est un « titre qu’on donne aux empereurs d’Orient » (« ce mot est turc et signifie Roi des Rois »), le soudan ou soldan, un « prince mahométan » (Furetière). Les académiciens n’enregistrent que sultan : « titre qu’on donne à l’empereur des Turcs et à tous les princes de la religion mahométane » (DAF, 1694, 1762 et suivantes ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C’est aussi, à peu de choses près, la définition que l’on peut lire dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « dans les pays musulmans ou fortement islamisés, chef temporel puis souvent également spirituel, souverain d’un État plus ou moins important » et « souverain de l’Empire ottoman » (synonymes Grand Seigneur, Grand Turc).

A partir de cet emploi objectif et de pure désignation s’est développé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle un sens figuré ou étendu : « despote, tyran ». Le fait que ce sens figuré se soit développé à partir de la façon tyrannique dont le pouvoir est exercé au nom de l’islam et par les musulmans illustre ce qu’est l’autorité ou la domination « en terre d’islam ». Les auteurs de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72) sont les premiers à porter un jugement, sans doute hostile ou méprisant, mais assez juste à dire vrai et fort lucide, sur la réalité des pays musulmans : « Le sultan, est-il écrit à l’article portant ce titre, exerce sur ses sujets l’empire le plus despotique ». Suit un exposé argumenté qui justifie le despotisme attribué à ce pouvoir : « selon la doctrine des Turcs, leur empereur (à savoir le sultan) a le privilège de mettre à mort impunément chaque jour quatorze de ses sujets, sans encourir le reproche de tyrannie, parce que, selon eux, ce prince agit souvent par des mouvements secrets, par des inspirations divines (comprendre : allahiques), qu’il ne leur est point permis d’approfondir ». Ce despotisme n’est guère efficace, les sultans étant souvent « exposés à la fureur et à la licence d’un peuple furieux et d’une soldatesque effrénée qui les dépose et les met à mort, sous les prétextes les plus frivoles ». Bien entendu, l’étiquette met entre les sultans et leurs sujets la plus grande distance possible : « on n’aborde le sultan qu’avec beaucoup de formalité ; nul mortel n’est admis à lui baiser la main (de peur qu’elle ne soit mordue ?)… Le sultan n’admet personne à sa table ; nul homme n’ose ouvrir la bouche sans ordre dans son palais ; il faut même y étouffer jusqu’aux envies de tousser ou d’éternuer ; on ne se parle que par signe ; on marche sur la pointe des pieds ». Le pouvoir exercé par le sultan est absolu et sans limite : « les résolutions prises par le sultan passent pour irrévocables, quelque injustes qu’elles soient ; il ne peut jamais se rétracter. Ses ordres sont reçus comme s’ils venaient de Dieu même (comprendre : Allah), et c’est une impiété que d’y désobéir ; quand il veut faire mourir un grand vizir, il lui signifie sa sentence par écrit… Le vizir obéit sans hésiter, sans quoi il serait déshonoré et regardé comme un impie et un excommunié ».

Au XVIIIe siècle, les « intellectuels » ou ce qui en tenait lieu ne se prosternaient pas devant les tyrans. Ils n’essayaient pas non plus d’abuser leurs contemporains en leur racontant des histoires à dormir debout sur les lumières de l’islam, sur « notre ami le Roi », sur l’émir du Qatar ami de la France, sur la modération et la tolérance des Séoud qui se succèdent sur le trône d’Arabie, sur Bouteflika ou Saddam Hussein, etc. etc. etc.

Le sens figuré de sultan est relevé dans les éditions de 1798, 1835, 1879 du DAF : « il se dit figurément et familièrement d’un homme absolu, tyrannique », dans le DLF de Littré (« figuré, par extension, il se dit d’un prince absolu comme les sultans » ; « figuré et familièrement, homme absolu, tyrannique ») et dans le TLF : « vieilli, homme qui, par son état, sa situation, ses actes, présente certaines caractéristiques propres à un sultan ».

Il fut un temps, bien révolu hélas, où les intellectuels ne se berçaient d’aucune illusion sur la brutalité tyrannique des pays et communautés islamiques, comme s’il était dans la nature de l’islam d’engendrer un pareil despotisme, non éclairé évidemment, sauf par les musulmans dits « modérés », quand il ont trop picolé au H. Cette insolence ancienne est en train de disparaître. Dans le TLF, le sens despotique est tenu pour vieilli et les académiciens en 1932-35 (huitième édition du DAF) ne l’enregistrent pas, ouvrant des brisées sur lesquelles marchent aujourd’hui tous ceux qui pensent bien. C’est pourquoi l’Elysée et Matignon viennent d’attribuer le grade de chevalier de la Légion d’honneur à un des thuriféraires établis en France de ces pouvoirs tyranniques, le sinistre imam Obrou. En matière de prosternation devant le despotisme incarné, il est difficile de faire plus servile.     

 

 

02 janvier 2013

Métèque

 

 

Ce nom est attesté en français à compter du milieu du XVIIIe siècle et avec le sens que metoikos (en latin metoecus) avait en grec : « étranger domicilié à Athènes ». Les académiciens, qui l’enregistrent à compter de la septième édition (1879) du DAF, le présentent comme un « terme d’antiquité » : « nom à Athènes des étrangers domiciliés qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (1879), « nom donné en Grèce aux étrangers domiciliés qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (1932-35) et, propre à l’antiquité grecque, « nom donné, sans valeur péjorative, aux étrangers établis dans une cité, qui jouissaient des droits civils, mais non des droits politiques » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en fait un terme propre à l’antiquité grecque : « à Athènes, étranger domicilié », formé, écrit-il, d’un mot indiquant changement » (meta) et « d’un autre signifiant maison, demeure » (oikos – c’est donc quelqu’un qui a changé de résidence et qui, de chez lui, s’est établi à Athènes) – ce que confirment les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Histoire grecque) étranger domicilié dans la cité, protégé par la loi et soumis, d’une façon générale, aux mêmes obligations militaires et fiscales que les citoyens, sans être admis, toutefois, à la citoyenneté ».

C’est à quelques détails près le statut juridique des étrangers qui aujourd’hui résident légalement en France, mais qui ne sont pas soumis à des « obligations militaires » - les Français non plus d’ailleurs. Pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne de désigner ces étrangers du nom de métèques. La prudence a rendu ce mot tabou ; il est désormais banni du vocabulaire, bien qu’il n’ait rien d’infamant. Ce qui en rend l’emploi impossible, c’est sa valeur péjorative. Au début du XXe siècle, métèque, utilisé hors de ce contexte de l’antiquité grecque, a désigné péjorativement des étrangers : « il se dit, en mauvaise part, d’étrangers séjournant dans un pays » (DAF, 1935) : « par extension, péjorativement, personne, souvent étrangère, dont l’aspect exotique, l’allure, le comportement n’inspirent pas confiance » (TLF, 1971-94 ; ou encore : « par extension (métèque) s’emploie parfois, dans une intention insultante, pour désigner un étranger ou une personne d’origine étrangère » (DAF, neuvième édition).

Voilà comment un nom qui désignait objectivement des personnes sans porter sur elles le moindre jugement est devenu inemployable. Il n’est pas le seul de ces mots parfaitement honorables qu’un usage abusif a relégués dans les culs de basse fosse de la langue : les bien pensants et dominants actuels en éliminent ainsi des dizaines chaque mois.

 

 

01 janvier 2013

Voeux

 

 

Arouet le Jeune souhaite à ses lecteurs tout ce qu'il est de règle de souhaiter un premier janvier : réussite, bonheur, santé, plaisir, etc.

 

 

En 2007, ce « blog » a eu 47850 lecteurs et 101986 pages ont été lues ; en 2008, les chiffres ont été respectivement de 63788 et de 126418 ; en 2009, de 91444 et de 235194 ; en 2010, de 105081 et de 288658 ; en 2011, de 147.154 de 439.229.  

 

En 2012, la NLF a eu 157.902 visiteurs qui ont lu 490.182 pages.

 

30 décembre 2012

Retoquer et toquer

 

 

Le verbe toquer, attesté au début du XVIe siècle, est, selon les académiciens (DAF, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) un « vieux mot, qui signifiait autrefois « toucher, frapper » : il ne se dit plus que dans cette phrase au figuré qui toque l’un, toque l’autre pour dire qui offense l’un, offense l’autre ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), il est ajouté ceci : « le participe passé toqué s’emploie très familièrement comme adjectif et signifie « qui a le cerveau fêlé, qui est un peu fou » (il est toqué) : il s’emploie aussi substantivement : un toqué, une vieille toquée ».

De ce verbe toquer est dérivé le verbe retoquer, attesté en 1807, dans un dialecte de l’Est de la France, avec le sens de « être refusé » (au baccalauréat, à un examen, à un concours). Les académiciens ignorent ce mot, mais Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y consacre une entrée, dans laquelle il donne à ce « terme familier », qui est surtout employé au passif (« être retoqué ») le sens de « refuser à un examen », comme dans l’exemple : « il se présentait à Saint-Cyr ; mais il a été retoqué ». Il s’emploie aussi au sujet des candidats à la députation qui ne sont pas élus. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent retoquer comme « argotique », « populaire » et « vieilli » (cela fait beaucoup pour un seul verbe) et ils y donnent le même sens que Littré : « refuser à un examen » (synonymes coller, recaler).

Retoquer est dérivé de toquer, comme refaire de faire ou représenter de présenter. En théorie, entre un verbe et un autre verbe qui en est dérivé avec adjonction du préfixe re -, il existe des rapports de sens. Il semble qu’il n’y ait pas de lien sémantique entre « toucher » ou « frapper » et « échouer à un examen » ou « refuser (quelqu’un) », à moins que retoquer ne soit lié au sens figuré de toquer (« avoir l’esprit dérangé ») et que les personnes retoquées l’aient été parce que les examinateurs ou les électeurs les avaient tenues au préalable pour des toquées. Ce lien sémantique éclaire la décision récente du Conseil Constitutionnel qui a retoqué trois articles de la loi budgétaire qui semblaient avoir été rédigés par des toqués et sous la pression de toqués.

Le Trésor de la langue française est récent et quasiment exhaustif ; pourtant, il n’enregistre pas l’emploi politique de retoquer, en parlant non pas d’une personne, mais d’un projet de loi, et plus particulièrement d’un projet de loi refusé par le Conseil constitutionnel (c’était fort rare il y a vingt ans) ou d’un projet de loi repoussé par l’Assemblée nationale ou le Sénat. Il est vrai que les membres du Conseil Constitutionnel sont, pour beaucoup d’entre eux, des retoqués du suffrage universel : Sarkozy, Giscard, Chirac (deux fois) et qu’en matière de retoquer, ils y entendent beaucoup. Quoi qu’il en soit, un projet de loi, voté par les représentants du peuple français, a été refusé par neuf ou dix individus que personne n’a élus ou qui ont été retoqués à plusieurs reprises, comme si ces individus tenaient les élus du peuple pour des potaches que l’on peut faire échouer pour une virgule mal placée à un examen auquel personne n’échoue.

13 décembre 2012

Lutter contre les déserts

 

     

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), lutte est suivi d’une seule signification : « sorte d’exercice, de combat, où l’on se prend corps à corps, pour se terrasser l’un l’autre » (« s’exercer à la lutte » ou « être fort adroit à la lutte »). Quant au verbe lutter, il a pour seul sens « se prendre corps à corps avec quelqu’un pour le porter par terre », comme dans « Jacob lutta avec l’Ange ». Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré relève six significations. Les métastases ont commencé. Ce qu’il y a de nouveau, ce sont les nombreux sens figurés de lutte : il signifiait au XVIIIe siècle « exercice où l’on se prend corps à corps » ; au XIXe siècle, il a pris, par analogie, le sens de « guerre », de « dispute », de « conflit », de « controverse » et même, suivi de l’adjectif amoureuse, « ébats et plaisirs de l’amour ». Chez Littré, le verbe lutter a aussi des significations nombreuses : il a le sens de « combattre » et de « résister ».

Dans la langue moderne, s’ajoutent les sens figurés, tels que « l’opposition entre deux personnes ou deux groupes de personnes cherchant à faire triompher leurs intérêts, leurs idées, leur cause, à imposer leur volonté, leur suprématie » ou « l’action de rivaliser avec quelqu’un pour l’emporter, dans une épreuve physique ou intellectuelle, dans un domaine quelconque » (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est aussi ‘l’effort individuel ou collectif énergiquement soutenu pour vaincre quelque chose (un obstacle, une difficulté, un mal), ou pour obtenir, faire triompher quelque chose », comme la lutte des classes, prétendu moteur de l’Histoire (toujours en panne dans les pays socialistes), la lutte biologique (destruction des nuisibles) ou la lutte chimique (le fait d’user de substances chimiques pour tuer les organismes nuisibles) ou la lutte génétique (traitement pour réduire le potentiel reproductif des organismes nuisibles) ou la lutte physique (réduction des populations d’animaux ou de végétaux nuisibles) ou la lutte pour la vie menée par chaque individu, chaque espèce en concurrence avec les autres individus ou les autres espèces, pour assurer sa propre survie, ou efforts pour survivre.

La lutte ne s’arrête pas là. La modernité fait de toute action, même verbale, une lutte. La loi sur l’égalité des chances de 2005 luttait elle aussi. Mortes aux frontières, les vertus guerrières de la France renaissent dans les lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt pour. A un contre, correspond un pour : lutte contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Egalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. A grands coups de clairon, la loi se fait martiale. C’est dans le nom même de « Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité » ou HALDE que se cristallise l’air du temps. Le comique de l’affaire est que, pour lutter, il soit institué une haute autorité. En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. C’était déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé les frontières pour atteindre la France, où il mêle la lutte contre le Mal ou sa proscription à la lutte pour la Vertu ou sa prescription : le Bien comme remède au Mal ou l’Egalité comme remède aux discriminations : tous égaux dans la discrimination.

Il suffit d’établir l’histoire du nom lutte ou du verbe lutter pour constater que ces mots, quand ils sont employés par les chefs d’escadrille et leurs célébrants des médias, désignent aujourd’hui des réalités qui sont dénuées, de quelque côté qu’on les examine, de toute idée de lutte. La Ministresse MST affirme qu’elle lutte contre les déserts médicaux ; non seulement elle lutte contre les déserts, mais elle les combat. Comment ne se rend-elle pas compte de l’absurdité de ce qu’elle dit ? Lutte-t-elle contre les déserts médicaux – c’est-à-dire contre l’absence de médecins – ou contre les médecins ? Ma chi lo sa. M. Ayrault de Saint-Herblain prétend qu’il lutte contre la pauvreté et les journaleux de sa bannière (autant dire tous les journaleux) d’applaudir aux exploits de ce nouveau saint Georges, sans se demander s’il combat les pauvres ou la pauvreté, ce qui n’est pas du tout la même chose. Si la réalité n’était pas dramatique, tout cela serait risible et digne de nourrir une nouvelle Batrachomyomachie célébrant les combats du Mal contre le Bien.

 

11 décembre 2012

Décrocher

 

Décrocher, décrochage, décrocheur

 

 

Le verbe décrocher, dérivé du nom croc, est attesté en français à compter du milieu du XIIIe siècle. Pendant de longs siècles, le sens de ce verbe transitif est resté stable : c’est « détacher une chose qui était accrochée » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1932-35). On décroche une tapisserie, un tableau, un rideau, un vêtement et même la timbale (« atteindre le prix au jeu du mât de Cocagne » ; « obtenir un succès dans une lutte, dans un concours »), mais aussi la lune, les étoiles, une bonne note, le récepteur, le combiné, le baccalauréat, le téléphone, l’appareil.

Pour des chefs d’escadrille qui, faute de savoir voler, sont devenus ministres de la République, décrocher est désormais un verbe intransitif. On ne décroche plus les vêtements, ce sont les élèves qui décrochent. L’origine de cet emploi, c’est l’armée, non pas l’armée qui lance un assaut, mais l’armée qui se replie ou qui refuse le combat : elle décroche. D’une retraite militaire ou d’un refus de combat, le verbe intransitif décrocher passe dans le vocabulaire pédagogique. Décrocher, c’est abandonner une activité et s’en désintéresser et dans le domaine de l’aéronautique, c’est « commencer à ne plus pouvoir voler ».

Ce sont donc les élèves qui décrochent. Ils ont douze ou treize ans, mais ils ne vont plus au collège ou même à l’école élémentaire. Il y a un demi-siècle, on aurait dit qu’ils font l’école buissonnière. Aujourd’hui, les buissons se sont éloignés des cités et des quartiers. Plus de nature, plus d’école buissonnière. Les décrocheurs sont choufeurs à 100 € par jour. Ou bien ils font du bizness ; ils décrochent les marchandises du camion ou les sacs à main des vieilles dames. Payons le ministre verse des torrents de larmes, non pas sur les vieilles dames, mais sur leurs bourreaux. Il est pour le mariage gay, c’est dans l’ordre de son monde à lui, où tout est inverti. Le mal, c’est le bien ; la crapulerie, c’est l’avenir de la France. Les enfants ont décroché depuis longtemps, mais les parents continuent à percevoir des allocations pour leurs enfants qui gagnent en choufant ou en trafiquant des milliers d’euros par mois.

 

 

28 novembre 2012

Normal

 

 

En latin, norma, auquel est emprunté norme, désigne une équerre, grâce à laquelle un maçon peut construire des angles droits. La norme, c’est de la géométrie pratique des métiers et des savoir-faire. L’adjectif normalis, dérivé de norme et que la langue française a emprunté sous la forme normal, e, aux, es, a pour sens « fait à l’équerre ». Monsieur de Hollande se vante d’être un président normal. La belle tartarinade ! Il n’est pas en angles droits, mais tout en rondeurs. S’il a été fait à l’équerre, c’est avec une équerre molle à la Dali. Quoi qu’il en soit, équerre molle ou équerre dure, personne ne s’abuse sur la normalité du président. Il n’est normal que parce que le prédécesseur ne l’était pas. « L’Autre » ou le « sale mec », comme il l’a nommé en public (il n’a pas osé dire « sale juif », mais c’est tout comme), ou « le salopard », comme il le nommait en privé, était réputé « anormal ». Par opposition ou pour faire la paire, comme dans le structuralisme élémentaire cher aux germanopratins, lui, il se vante d’être « normal ».

En français, ce qui a été retenu de ces deux mots latins, le nom et l’adjectif, ce sont les sens figurés : « règle » ou « modèle » et « qui sert de règle » ou « conforme à la règle », que les auteurs de dictionnaires relèvent au XIXe siècle, car norme et normal sont des mots modernes. En 1835 ou en 1872, les articles consacrés à l’un et à l’autre sont très courts ; à partir de en 1971 (Trésor de la langue française et Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), ils sont interminables et même sans fin, puisque M. de Hollande, avec son « président normal », a inventé un nouvel emploi que les auteurs de dictionnaires recenseront jusqu’à la fin des temps.

En 1835 (Dictionnaire de l’Académie française), sont relevés deux emplois de normal. Le premier est glosé ainsi : « il se dit principalement des écoles destinées à former des maîtres pour l'enseignement public », une école normale (il y en avait une seule par département) servant de règle pour les autres écoles.  Le second emploi est illustré par état normal (« état » avec un E minuscule – ce n’est pas l’Etat, dont le chef est M. de Hollande), qui "s’emploie surtout en termes d’anatomie") : « état d’un être organisé ou d’un organe qui n’a éprouvé aucune altération ; état ordinaire et régulier ». M. de Hollande n’a subi aucune altération visible (pour ce qui est des invisibles, seule Mme de Maintenant peut en juger). Ce n’est pas sans raison qu’il se targue d’être un président normal. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « qui est conforme à la règle, régulier » (état normal) et « qui sert de règle » (école normale).

Le « président normal » est normal pour deux raisons. Il est conforme à la règle. A peine élu, il prodigue avantages et privilèges à sa clientèle ; il a même offert un TGI à sa bonne ville de Tulle. Et il sert de règle : tous les courtisans se plient à ses consignes et il trace même, comme un bon rédacteur en chef, la ligne politique des médias de France. Que l’on ne s’inquiète pas trop : tout cela n’est que feu de paille et la normalité affichée va vite virer à la pire des anormalités.

 

12 novembre 2012

Musulman

 

           

Ce mot, nom ou adjectif, est relativement récent dans l’histoire de la langue française. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et les académiciens l’enregistrent dans la quatrième édition de leur dictionnaire en 1762. L’islam commence au début du VIIe siècle, le mot qui désigne ses sectateurs apparaît en français neuf siècles plus tard. Ce long silence n’en est pas un. Jusqu’au XVIe siècle, et même jusqu’à une date récente, les musulmans n’étant pas désignés par le nom musulmans ou qualifiés de musulmans, mais ils étaient des mahométans, c’est-à-dire des sectateurs de Mahomet, ou des macommetistes, machommetistes, mahometicques, mahumetiques, macometicques, mahumediques. Le mot est emprunté au turc, lequel l’a emprunté du persan (c’est en persan qu’il prend le suffixe –an), lequel l’a emprunté de l’arabe ou, plus dire les choses plus exactement, c’est l’arabe, langue impériale et impérialiste, qui l’a imposé aux peuples non arabes que les arabes ont soumis. En arabe, musulman, c’est muslim.

Pour les auteurs de dictionnaires anciens, le mot n’est pas un nom, mais un titre : « titre que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », non pas en Dieu, mais en Allah (DAF, 1762) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » (DAF, 1835). Un titre n’est pas un nom. Un nom désigne une réalité du monde, personne ou chose ; un titre est une dignité : « qualité honorable, nom de dignité » (DAF, 1762). Les académiciens, en 1762, illustre ce sens de titre des exemples suivants : « ce Seigneur a le titre de Duc, de Marquis ; cette terre porte titre de Comté ; il se dit héritier d’une telle Maison, Duc d’un tel lieu, mais ce n’est qu’un vain titre, il n’en a que le titre ». Autrement dit, en français, il faut les désigner par le nom de mahométans, musulmans étant le titre (de noblesse) qu’ils se donnent eux-mêmes ou la dignité qu’ils s’attribuent. Mahométan est neutre, musulman est mélioratif. Il y a de l’objectivité dans le premier de ces deux noms, de l’arrogance dans le second.

Apparemment, au terme objectif, les Français préfèrent le mot frelaté pour passer de la pommade dans le dos de ceux qu’ils courtisent ou devant lesquels ils s’aplatissent. Tous les Français ? Non, bien sûr, mais les seuls instruits (de la veille), les docteurs Diafoirus, les sciencieux du social, les prêts-à-tout et surtout au pire. Comme ils sont partout, ils ont imposé leur propre vocabulaire à un peuple, qui n’en peut mais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877) fait la différence entre mahométan et musulman, lequel est le « nom que les mahométans se donnent » ; de même les académiciens en 1932-1935 : « nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants ».

Cette distinction a fini par s’effacer dans les dictionnaires actuels. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-1994) ne la font plus : « (adjectif) qui se réclame de la religion islamique, qui professe cette religion » et « (emploi substantif) adepte de l’Islam », mot qui aurait dû être écrit sans majuscule, la majuscule distinguant la civilisation (Islam) de la religion (islam). Mais ce Trésor étant l’organe du progressisme bien pensant, ses contributeurs ne s’embarrassent pas de distinctions, du moins quand elles les gênent ou pourraient aller contre leurs engagements, même s’ils citent un extrait « islamophobe » (comme on dit aujourd’hui, quand on exerce le pouvoir) de Guizot, « islamophobe » peut-être, mais objectif et juste : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c’est (...) dans la confusion de l’autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance... ». En 1935, les académiciens distinguaient encore le nom du titre ; dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire, ils renoncent à cette salutaire distinction : « qui professe la religion islamique » (substantif : un musulman, une musulmane ; les musulmans des républiques anciennement soviétiques de l’Asie centrale sont en majorité sunnites).

Il n’en allait pas ainsi au temps où les écrivains, philosophes, savants de France pensaient que le devoir de tout « intellectuel » (pardon pour cet anachronisme) était de dire les choses telles qu’elles sont, sans les enrober de miel ou sans essayer d’en faire des villages Potemkine. C’était à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Elles brillaient alors ; elles sont bien éteintes aujourd’hui. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), musulman est « le titre que les mahométans prennent abusivement, qui veut dire en leur langue vrai croyant. Un Turc se fait grand honneur d’être appelé musulman ». Pour Thomas Corneille (Dictionnaire des sciences et des arts, 1694), c’est le « nom qu’on tient avoir été donné premièrement aux sarrasins et que les Turcs se font un grand honneur de porter ; il veut dire en leur langue vrai croyant ». Gilles Ménage (Dictionnaire étymologique, 1694) écrit : « nous appelons ainsi un mahométan. C’est un mot turc, qui signifie un homme qui croit ce qu'il faut croire ». L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (mazette !) est sans doute l’un des ouvrages les plus « islamophobes » (pardon pour cet anachronisme) qui soient. Alors, elle combattait l’obscurantisme, les ténèbres, l’ignorance. Pour les auteurs de L’Encyclopédie (1751-1772), musulman est le « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes ». En d’autres termes, ils chantent Islam über alles. « Les mahométans, ayant établi leur religion par le fer et le feu, massacrant ceux qui ne voulaient pas l’embrasser, et accordant la vie à tous ceux qui l’embrassaient, les appelaient musulmans, c’est-à-dire exempti è periculo (ou soustraits au danger ou arrachés du danger) ; de là il est arrivé par la suite des temps que ce mot est devenu le titre et la marque distinctive de cette secte et a été attaché par eux à ce qu’ils appellent vrais croyants ».

            On peut gager qu’aucun écrivain actuel n’osera mettre dans ses écrits sur les mahométans et le mahométanisme le millième de la vérité et le centième de l’insolence des philosophes des Lumières.

 

 

09 novembre 2012

Refondation

 

 

Le verbe fonder, qui, en latin, signifie « bâtir », mais aussi « établir » et « instituer », fait partie du vocabulaire, riche de significations puissantes, qui définit ou caractérise une civilisation, en l’occurrence celle dont nous sommes les héritiers : la civilisation chrétienne ou judéo-chrétienne et gréco-romaine.

Le sens propre de fonder, attesté au début du XIIe siècle, à savoir « bâtir » ou « mettre les premières pierres ou les premiers matériaux pour la construction d’un bâtiment » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), n’appelle guère de commentaires. Il en va différemment du sens figuré, attesté dès 1160 : « établir, instituer » (une ville, une religion, etc.). Il est exposé ainsi dans le DAF (1694) : « figurément (on dit) fonder un empire, un royaume, un Etat pour dire être le premier à le former, à l’établir, et, fonder un ordre religieux pour dire en être le premier instituteur ». Les académiciens ajoutent que ce verbe se dit « des choses d’esprit, des choses morales et signifie établir sur quelque principe, appuyer de raisons ». Les compléments de ce verbe, employé dans ce sens, sont opinion, prétentions, demandes, espérance en Dieu ». Enfin, « fonder signifie aussi donner un fonds suffisant pour l’établissement, pour la subsistance d’une Eglise, d’une communauté, etc. pour l’exécution, pour l’accomplissement de quelque œuvre pieuse, de quelque chose de louable ». On fonde une église, une chapelle, une messe, un hôpital…

Ces divers emplois sont relevés dans les éditions successives du DAF, comme dans celle de 1835 : « Fonder signifie au figuré établir le premier quelque chose, créer, instituer » (empire, royaume, Etat, république, colonie, ordre religieux, académie, manufacture, religion, doctrine, système…) et « il signifie particulièrement donner un fonds suffisant pour l’établissement et l’entretien de quelque chose de louable, d’utile » (une église, une chapelle, un hôpital, un collège, etc.). Ces sens, tous liés à ce qui s’est fait de grand en deux millénaires en Europe et en France ou ailleurs dans le monde, sont enregistrés dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : « figuré, faire le premier établissement d’une chose ; fonder une académie, une colonie, un ordre religieux » ; « léguer, donner un fonds pour l’établissement d’une œuvre religieuse, charitable, littéraire ; fonder une église, un couvent, une chapelle » ; « figuré, établir d’une façon permanente ». Le nom fondation, emprunté au latin, langue dans laquelle il est dérivé du verbe fundare, reprend les divers sens de fonder. Voici quelques-uns de ceux que Littré relève : « Figuré, action de créer quelque établissement » (fondation d’une colonie, d’un hôpital, d’une société savante) et « fonds légué pour une œuvre pieuse ou charitable ou louable d’une façon quelconque ».

           

Parmi les chefs d’escadrille qui composent le gouvernement de M. de Hollande, il en est un qui n’a que le mot fondation ou, mieux encore, refondation à la bouche. C’est l’homme de la boutique et des boutiquiers, qui porte mal son patronyme. Il s’écrie partout « payons », payons », « payons », mais il veut dire « payez », « c’est vous qui paierez » ou « payer, c’est l’emploi de votre avenir ». Sa tâche est de fonder et de refonder l'école, non pas avec son argent, mais avec celui des autres et, parmi les autres, les plus pauvres, les riches s’étant exilés depuis quelque temps vers des cieux moins incléments. La refondation de l’école est son slogan. L’école existe depuis vingt-cinq siècles au moins. Elle a été fondée par les centaines de générations qui se sont succédé en deux mille cinq cents ans. Eh bien, ce ministre se donne pour objectif de refaire ce que des millions d’hommes ont fait - mal selon lui. On se dit qu’il va rétablir la connaissance, le savoir, l’instruction publique, l’accès aux grandes œuvres, etc. Que nenni. Sa refondation, c’est la reprise de la démolition commencée sous Savary, Jospin et Lang. Tout cela serait tragique, si l’on prenait les chefs d’escadrille de M. de Hollande pour autre chose que ce qu’ils sont. Et le tragique s’évanouit d’un coup quand on apprend que la refondation de l’école consiste à ajouter trois jours de congés supplémentaires à la Toussaint aux chers camarades du clergé enseignant et à multiplier les emplois factices pour remplacer les innombrables enseignants absents pendant les semaines qui précèdent ou qui suivent les vacances légales. Pour un ministre, ça, c’est un chef d’escadrille !  

 

           

06 novembre 2012

Pacte

 

 

En latin, pactum, auquel est emprunté pacte, a pour sens « traité », « accommodement », « convention ». C’est dans ce sens que le nom pacte, écrit souvent pact ou pat (Furetière, en 1690, continue à l’écrire pact, bien que Vaugelas, en 1647, ait décidé que « pact ne valait rien du tout » et qu’il fallait y préférer pacte), est attesté au début du XIVe siècle : « li pat vainquent les lois » (les accords sont au-dessus des lois) et qu’il est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 et 1762 (première et quatrième éditions), « convention » (« il y a pacte entre eux ») ; 1835 (sixième édition) : est ajouté l’emploi de pacte de famille ou « accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents », que Littré définit plus explicitement ainsi : « traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement », emploi qui n’est plus relevé dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, sans doute parce que les affaires royales étaient devenues désuètes dans une République triomphante. Dans cette édition, le mot n’est plus défini par le seul équivalent convention, mais par la description : « convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière ».

Ce que les académiciens notent en 1694, ainsi que dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, c’est, dans les exemples cités (« cela ne se peut sans pacte avec le diable »), l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce qui en a été dit, le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l’omniprésence du diable, de l’usage abusif des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses. Furetière, bien qu’il fût membre de l’Académie française, n’est pas retenu par les scrupules bienséants de ses collègues. Dans son Dictionnaire universel (1690), il s’étend longuement sur le sens sulfureux de pacte : « il se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pact exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pact tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales », confirmant de fait que le siècle du Roi Soleil a pactisé avec le Diable d’abondance.

 

C’est au XVIIIe siècle, chez Rousseau, que la diablerie entre dans le social et même, comme on dit aujourd’hui, le sociétal : « le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions et doivent tous jouir des mêmes droits » (in Contrat social). Alors se déclenche l’extension de ce nom à toutes les réalités imaginables, à condition qu’elles soient sociales : pacte pour l’emploi, pacte pour le logement, pacte écologique et pacte présidentiel de Madame Royal en 2007 et le maintenant célébrissime PACTE pour la COMPETITIVITE du sieur Gallois, PDG de toutes les entreprises nationalisées ou d’Etat qui sont, ont été ou seront en France. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994), à l’origine, pacte serait un terme de droit (« convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties »), ce que les exemples cités ne confirment pas : « on viole le pacte non écrit qui lie les gens d’une certaine caste ; on devient celui contre qui, s’il s’obstine, tout sera permis » (Mauriac, 1940) ; « l’amitié est un pacte, où l’on fait la part des défauts et des qualités » (Maupassant, 1884). Du droit civil (pacte de préférence, « convention par laquelle le propriétaire d’un bien, pour le cas où il le vendrait, le réserve au bénéficiaire de la clause, de préférence à toute autre personne, pour un prix déterminé ou déterminable ») et du droit international (« accord conclu entre Etats » ; pacte de non-agression, pacte de la Société des Nations, pacte atlantique), le nom pacte passe à l’histoire économique (pacte de famine, « accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains »), à la société (pacte social, « convention par laquelle les hommes sont unis en société et défèrent pouvoir et autorité à certains d’entre eux »), à l’économie (pacte colonial, « système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine »). Outre « convention », les auteurs du Trésor de la Langue française donnent à pacte le sens de « résolution par laquelle quelqu’un décide de rester fidèle à quelque chose » et, par métonymie, celui de « accord constant » avec la chance, l’enfer, la lâcheté, la mort.

Soit le pacte pour la compétitivité. Ce serait de l’impiété inutilement insolente que de supposer que le bureaucrate qui a rédigé ce pacte pour les chefs d’escadrille qui ne volent pas et qui, ne volant plus, sont ministres, députés, sénateurs, maires, présidents de CG, de CR et autres conseils, commissions, comités à jetons de présence, mais tous du même bord que le chef des chefs d’escadrille, a passé un pacte avec le diable ou avec d’autres forces malfaisantes. Il est évident aussi qu’aucune convention n’a été signée entre ce bureaucrate et les citoyens, ni accord, ni traité, ni accommodement. Ce pacte est un énième rapport qui, enfonce les portes ouvertes et qui, pour cacher qu’il les enfonce, est baptisé pacte.

 

12 septembre 2012

Parasite

 

           

C’est un mot qui appartient à la vieille civilisation de l’Antiquité. Il a été emprunté au tout début du XVIe siècle du latin parasitus (« invité », « convive », mais aussi « écornifleur » ou « pique-assiette» »), mot qui est emprunté au grec, langue dans laquelle il a pour sens « qui mange avec quelqu’un d’autre », « commensal » et même « parasite payant son repas de flatteries et de bouffonneries ». C’est dans ce sens latin et grec de « pique-assiette » qu’il est employé en français : « écornifleur, qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835, Féraud 1788, Littré 1872-77). « Il désigne simplement aujourd’hui celui qui cherche à se nourrir, à vivre aux dépens d’autrui » (DAF, 1932-35), une « personne qui vit aux dépens d’autrui » (DAF, neuvième édition, en cours de publication).

Quelques auteurs de dictionnaires tentent de distinguer l’emploi « moderne » de parasite des emplois que l’étymon latin ou grec avait dans l’Antiquité, comme le fait Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Le sens moderne (« aujourd’hui celui qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui ») est distingué des sens historiques : « chez les anciens, sorte d’écornifleur qui faisait métier de manger à la table de quelque riche en l’amusant par des flatteries et par des plaisanteries » ou « nom officiel des hommes qui, dans certaines républiques de la Grèce, étaient admis à partager les victimes avec les prêtres et à s'asseoir à la table des magistrats ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94). Dans l’Antiquité, c’était « l’assistant d’un prêtre, qui prenait soin des provisions des dieux et qui était invité à prendre part aux repas communs » ou, dans un sens péjoratif, une « personne qui recherchait les repas publics au Prytanée et, par la suite, les tables bien servies chez les riches, payant son écot en empressements, en complaisances, en bassesses » et, au théâtre, un « type de personnage de la comédie gréco-latine ». Dans la France moderne, c’est ou bien une insulte ou bien une « personne qui vit prospère aux dépens d’une autre personne ou d’un groupe de personnes » ou encore, quand il est employé adjectivement (industrie parasite), quelque chose « qui coûte plus qu’il ne rapporte, qui exploite, tire profit sans rien rapporter, qui se pratique au détriment de la société ». Dans ces deux sens modernes, les emplois sont innombrables, comme si la France n’était peuplée que de parasites (sociaux, économiques, du budget, du pouvoir, etc.), ce succès expliquant peut-être les innombrables emplois métaphoriques de ce terme en biologie, parasitologie, minéralogie et dans les télécommunications, etc.

            Les politiciens et les journaleux en raffolent aussi. Ils ont l’injure facile. En conséquence de quoi ils tiennent tous ceux qui leur déplaisent – soit x % des Français – pour des parasites et ils les accusent de parasitisme. C’est sur cette pente glissante que se sont hasardés récemment M. Mélenchon et les journaleux de Libé. Pour eux, M. Arnaud est un parasite. Pourquoi pas dans l’absolu ? Mais en décider est impossible. En revanche, il est possible de dresser un parallèle entre M. Arnaud et M. Mélenchon et entre M. Arnaud et les journaleux de Libé. M. Arnaud a, semble-t-il, toujours travaillé ; M. Mélenchon n’a jamais travaillé, sinon maître (d’école) auxiliaire pendant deux ou trois ans. M. Arnaud emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes à qui il donne chaque mois un salaire correct ; M. Mélenchon n’emploie personne et il a toujours vécu avec l’argent des autres – en particulier celui des pauvres. M. Arnaud est peut-être un parasite, mais M. Mélenchon est un parasite à la puissance mille. Il en va de même des journaleux de Libé dont le salaire, très confortable, vient des aides et subventions de l’Etat. Autrement dit, ils vivent aux crochets des travailleurs – c’est sans doute pour cette raison qu’ils les haïssent.

 

05 septembre 2012

Esclavage

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que le nom esclavage, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’est oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : « il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis », écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que « le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage ». Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

            Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est « état, condition d’un esclave ». Les adjectifs qui qualifient esclavage sont « rude, dur, cruel, perpétuel » (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de « généraliser ». L’esclavage n’est plus la « condition d’un esclave », mais la « condition de l’esclave ». Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : « condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves », avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

            En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : « il était en esclavage en Turquie » et « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage » ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : « il était en esclavage à Tunis », mais le second exemple est maintenu : « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage ». Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie. « La loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde ». Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : « dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles ». Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de « état d’esclave dans l’antiquité » ou « état d’esclave chez les modernes » : ce sont « l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants » et « l’esclavage des nègres », qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens « état, condition d’un esclave » n’est plus illustré par « il était en esclavage en Turquie », mais par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage » et, dans la neuvième édition, par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage ». Ces exemples, en particulier « l’abolition de l’esclavage », laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur le chemin du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, et non pas la « condition de l’esclave », sans que l’esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une « institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves ». Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens « état d’esclave », les formes d’esclavage moderne (« l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage ») et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique. Ils citent « l’esclavage aux Etats-Unis » ou « la transformation de l’esclavage antique en servage », comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : « quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle » (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage (« esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage »), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits.

 

 

01 septembre 2012

Cet éloge de Richard Millet n'est pas littéraire

 

Il y a plus de deux siècles, à toute menace de procès ou d'interdiction de publier ou d'emprisonnement ou de limitation de la liberté d'expression, les philosophes des Lumières rétorquaient : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je ferai tout pour que vous puissiez le dire, l'écrire, le publier". Depuis 1750, la liberté d'expression n'a cessé de régresser en France. Désormais, la règle est la suivante : "Ce que moi, journaleux, ou moi, plumitif, ou moi, commissaire politique, ou moi, flic de l'opinion, dis, pense, écris, publie, est ce qu'il faut dire, penser, écrire, publier et tous les écrivains qui y contreviennent doivent être interdits, réprimés, sanctionnés, brûlés vifs". C'est ainsi qu'en usent les crétins, dont de vrais racistes, comme le censeur du NO, les plumitifs du Monde, dame Ernaux de la Bourdivinité, Ben Jelloun, les journaleux de France Cul, les flics de Libération, etc. quand ils exigent du patron de Gallimard qu'il licencie son employé Millet ou que les livres de celui-ci soient brûlés devant l'Arche des Droits de l'Homme, comme les nazis brûlaient les livres écrits par des juifs ou les musulmans détruisent tous les livres autres que le Coran. 

 

Richard Millet aurait, aux dires de ces sbires, commis deux crimes : fait un éloge de Breivik et décrit l'antiracisme comme la forme moderne de la Terreur. 

A cela, on peut répondre ceci : Millet n'approuve en rien Breivik, il en fait un éloge ironique ou distancié ou à contre-courant. Cet éloge s'inscrit dans son oeuvre, laquelle est, depuis plus de trente ans, une exploration du Mal et du Mal moderne. Breivik étant une figure du Mal, Millet s'y est intéressé. Son analyse,  littéraire ou métaphysique, fait trop grand cas de Breivik.

Je me réjouis qu'elle soit publiée, mais je ne la partage pas. Pour deux raisons. Ce que prouve le coup que Breivik a réussi, ce n'est pas son génie, génie du Mal en l'occurrence, mais la nullité crasse des services de police et de renseignements norvégiens. N'importe quel service de police, faisant correctement son travail, aurait empêché Breivik de passer à l'acte ou, s'il était passé à l'acte, l'aurait arrêté : il y aurait eu dix morts, pas 77.

Les crimes de Breivik ne sont pas politiques. Le père de Breivik est un militant social-démocrate; il a fait une belle carrière dans la diplomatie grâce à son parti; sa mère est une militante social-démocrate, son beau-père aussi. Breivik a fait exploser le siège du gouvernement social-démocrate et il a assassiné 70 jeunes militants de ce parti. Il n'a pas assassiné des étrangers, mais les siens. Il n'y a ni racisme, ni haine de l'Autre dans ces tueries, mais haine de soi : c'est à lui-même, à ce qui lui a été enseigné pendant des années, à sa famille qu'il s'est attaqué. Il aurait pu comme Pierre Rivière tuer père, mère et beau-père ; il s'en est pris à ce que l'on a voulu faire de lui. Voilà qui tient d'une tragédie à l'antique et qui est à mille années lumière de la politique. C'est ce en quoi Millet s'abuse. 

 

 

Quant aux thèses que Millet développe sur l'antiracisme, comment ne pas les approuver ? Il n'y a pas de racisme en France, et pas de raciste non plus, du moins chez les Français de souche. Si les lois et les moeurs de France comportaient 1% du racisme en vigueur en Arabie, en Iran, au Mali, en Algérie, au Maroc, en Indonésie, etc. on pourrait dire que la France est un peu raciste, pas beaucoup, un tout petit peu seulement. Or, il n'en est rien : pas de trace, pas de vestige, pas le début de la moindre esquisse de racisme. La seule réalité, c'est l'accusation de racisme. Si la France et les Français sont stigmatisés comme racistes, c'est que les mots racisme et raciste ont changé de sens : ils ne signifient plus "qui est persuadé de la supériorité de sa religion, race, nation, peuple, civilisation, etc. et qui, au nom de cette supériorité fantasmée, s'arroge le droit d'estourbir ou d'égorger tous ceux qui ne sont pas de cette religion, race, nation, etc.", mais "qui est d'une sale race, d'une race inférieure, d'une race à exterminer". C'est cette accusation de racisme qui, elle, non seulement est inspirée par un racisme primaire, viscéral, pulsionnel, mais aussi diffuse et répand partout en France ce racisme.

 

09 août 2012

Terrorisme


 

 

Le mot terrorisme est attesté en 1794 et il désigne la « doctrine des partisans de la Terreur » en 1793 et 1794. Le phénomène est spécifique de la prétendue Révolution – « française », hélas, car si l’on peut contester que ce qui s’est passé entre 1792 et 1815 ait été une révolution, puisque les révolutionnaires n’ont fait qu’achever le processus de centralisation administrative commencé par la monarchie de droit divin au XVIIe siècle, on ne peut pas contester que ces événements aient été « français ». Ce n’est pas seulement une « doctrine », c’est aussi un mode de gouvernement, fait de « mesures d'exception pour maintenir un gouvernement, s'emparer du pouvoir, atteindre un but politique ».            

C’est ainsi que les auteurs de dictionnaires définissent le mot terrorisme, et cela dès 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « système, régime de la terreur ») chez Barré (Complément au DAF, 1842) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « système de la terreur, pendant la Révolution française ». C’est aussi la définition qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », lesquels font de cette définition une définition historique, donc close. Hors de cette période de l’histoire, c’est « l’emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique » et surtout, c’est, entendu dans un sens atténué ou dégradé « l’ensemble des actes de violence qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d'insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible ». De fait, le terrorisme n’étant plus spécifique de la France ou n’étant plus propre à une période de l’histoire, il peut désigner un peu n’importe quoi, même le prétendu terrorisme intellectuel, celui dont Sartre aurait été la victime.

En fait, c’est au XIXe siècle que les progressistes (prétendus, vrais ou faux), les révolutionnaires (en herbe ou de pacotille) et, plus généralement, tous les républicains se sont évertués à effacer le lien consubstantiel entre terrorisme et Révolution française. Il fallait nettoyer cette Révolution des taches qui la souillaient. C’est l’entreprise à laquelle s’adonne l’instituteur et lexicographe Pierre Larousse dans son Grand (et très engagé) Dictionnaire du 19e siècle. Pour lui, le terrorisme est un « régime de terreur politique » certes, mais qui n’a ni racine, ni origine, et qui n’est pas propre à la France. D’ailleurs dans l’exemple qui illustre cette définition, objectivement très sommaire, surtout dans un dictionnaire qui tient d’une encyclopédie, le terrorisme est renvoyé à un parti polonais dont les militants luttaient pour l’indépendance de leur pays, celui-ci ayant été dépecé et partagé entre les grandes puissances impériales du XIXe siècle, Russie, Prusse, Autriche. « Le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Le terrorisme n’est plus une affaire française ; ce n’est même plus l’affaire d’un Etat, mais de citoyens qui s’assemblent pour arracher à un Etat étranger leur liberté. Ou encore, dans cet exemple qui illustre le sens du verbe terroriser (« tenir sous un régime de terreur »), la terreur n’émane pas de l’Etat, ni d’un gouvernement, mais de l’Eglise (évidemment) qui fait un excellent bouc émissaire : « L’Inquisition terrorisait le pays » (le pays des chimères, sans doute).  

La manipulation de l’histoire est plus flagrante encore dans l’article consacré à terroriste, au sens de « partisan ou agent du terrorisme », sens illustré par cet exemple qui tient de la plaisanterie de potache ou de l’hagiographie : « les terroristes de 93 étaient d’une bénignité de mœurs extraordinaire ». Ils ont fait tuer et massacrer des dizaines de milliers (et même des centaines de milliers, en incluant les paysans de l’Ouest de la France) de citoyens innocents, et ils auraient eu des « mœurs » extraordinairement « bénignes ». Ils tuent plus férocement que des loups et ce sont des agneaux. Comprenne qui pourra. Cet article sinistre est suivi d’un bref exposé à prétentions « encyclopédiques », dans lequel les terroristes ne sont plus ceux qui ont « gouverné » la France par la terreur en 1793 et 1794, mais ceux qui, quelques mois après le 9 thermidor, c’est-à-dire après la chute de Robespierre, ont été emprisonnés et égorgés dans les prisons par des hordes de royalistes ivres de vengeance. Libérés bientôt pour ne pas mettre la « République » en danger, ces survivants se sont illustrés ensuite par leur patriotisme. La conclusion de M. Larousse, qui tient l’histoire pour un tour de passe-passe ou de l’escamotage magique, est lumineuse : « Là finit la dénomination de terroriste, qui fut remplacée, sous le Directoire, par celle d’anarchiste ». Le terroriste a imposé la République par la terreur ; il est désormais l’ennemi de la République. Voilà pourquoi la République est muette.

 

 

16 juillet 2012

Inquisition

 

 

En latin, inquisitio, auquel est emprunté inquisition, a deux significations. C’est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases traduites : « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Autrement dit, c’est un mot chargé de hautes valeurs morales ou de civilisation.

Tel n’est plus le cas dans la représentation, toute polémique ou caricaturale, et a posteriori que les modernes se font de l’Inquisition, cette « représentation » ayant pour matrice l’Histoire de l’Inquisition en France publié en 1829 par le baron de Lamothe-Langon, ouvrage prétendument « historique », mais dont les sources sont imaginaires ou controuvées. C’est à cet ouvrage de fantaisie que sont dues les « valeurs » toutes négatives ou les connotations de barbarie désormais attachées à ce mot, bien que l’Inquisition ait adopté des méthodes d’enquête qui tranchaient par leur humanité (relative, évidemment) avec les ordalies, les accusations sans preuve, la vengeance ou la désignation arbitraire d’un bouc émissaire.  

A l’article inquisition, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), sous la mention « histoire », écrivent ceci : « Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction ». Dans les exemples illustrant ce sens, Inquisition commence par une majuscule : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». De ce mot, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens « historique ». Autrement dit, Inquisition est un nom propre spécifique d’une réalité judiciaire du passé, que les cultureux de la télévision ressuscitent comme les propagandistes des années 1940 ont ressuscité le Juif Süss. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprend cette définition : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France de la répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : « l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter ». De même, en 1762, les académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : « nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ». Voltaire se réjouit de son « anéantissement » en Espagne : « l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau » (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, « recherche » et « enquête », les académiciens ajoutant que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Ce n’est pas le point de vue de Littré (Dictionnaire de la Langue française), qui cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Ce sens « positif » est rare, car le mot a été employé dans un deuxième sens, plus large, tout négatif : « perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire ». Ce sens est illustré par des emplois, dans lesquels inquisition est un synonyme de censure : du philosophe Bayle : « l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres » et de Voltaire : « s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron ». Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : « enquête, recherche méthodique, rigoureuse », mais aussi « enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens » et celle qui est propre à « l’histoire » de « juridiction instituée par l’Église catholique »…

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle et même ceux des « démocraties » comme la France, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

Comme nom propre, ce que désigne Inquisition est établi. Comme nom commun, il en va autrement, que l’inquisition se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. En latin, inquisitio est un terme de philosophie. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus. Les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise et plus encore que le Saint Office : ce sont des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office. Il s’applique admirablement bien à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme, qu’ils soient ceux du métissage obligatoire, du multiculturalisme mondialisé, de la globalisation totale ou du prétendu « antiracisme » d’associations dévoyées qui se mettent au service des dominants, des puissants, des nantis, des exploiteurs.

 

 

12 juillet 2012

Défiscaliser

 

Fiscaliser, fiscalisation, défiscaliser, défiscalisation

 

 

Voilà quatre mots, deux verbes et deux noms, dérivés les uns des autres, sauf le premier dont dérivent les autres et qui lui-même dérive de l’adjectif fiscal auquel est ajouté le suffixe – iser indiquant un processus.

De ces quatre mots récents, s’exhalent les miasmes du Léviathan moderne, dans ce que ce Léviathan a de pire : l’envie, la cupidité, la rapacité. Fiscaliser est attesté en 1919, chez Claudel, juste après qu’a commencé, avec l’établissement de l’IRPP, le grand processus de fiscalisation générale. Avant cet IRPP, la contribution personnelle que payait chaque Français correspondait à peu près à trois journées de travail – aujourd’hui ce serait plutôt de cinq à six mois de travail.

La formation de fiscaliser date de cette rupture : il fallait un verbe qui signifiât « soumettre à l’impôt » (fiscaliser les revenus) ou « financer par un impôt » (la Sécurité sociale, jadis assurance sociale, est désormais fiscalisée). Le nom fiscalisation est plus moderne encore : il est attesté dans les années 60 du siècle passé. Il a donc moins d’un demi-siècle. Ces deux mots n’apparaissent dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française – et pour cause, mais ils sont enregistrés dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994. Le verbe a deux sens : « soumettre à l’impôt », lequel sens est illustré de cet exemple intempestif fiscaliser les bas revenus, ce qui n’est pas près d’arriver dans une France socialiste ; et « financer par l’impôt une dépense publique couverte auparavant par l’emprunt ou par des cotisations », sens qui est illustré de cet exemple qui résume les dérives du Léviathan moderne : « fiscaliser un déficit budgétaire, la Sécurité sociale ». Quant à fiscalisation, il est ainsi défini : « action de soumettre à l’impôt, de financer par l’impôt » (exemples : « la fiscalisation de l’ensemble des revenus » (ce qui n’est pas près de se produire) et « la fiscalisation des grands travaux d’intérêt public ».

Depuis que Monsieur de Hollande a nommé comme chef du gouvernement Monsieur Ayrault de Saint-Herblain (*les prénoms n’ont pas été indiqués de peur que les Français qui portent ces prénoms ne se sentissent stigmatisés), il n’est question que de défiscalisation ou de défiscaliser ou plus exactement de supprimer la défiscalisation ou de stopper le processus ainsi nommé, afin justement de soumettre à l’impôt de nouveaux revenus ou des revenus qui y échappaient en partie. Ceux qui sont dans le collimateur des chefs des Bannières socialistes, ce sont les travailleurs, les prolétaires, les ouvriers, tous ceux qui triment et qui bossent – en bref, ceux qui faisaient des heures supplémentaires (de 35 heures à 39 heures ou au-delà par semaine), jusque-là défiscalisées et exonérées de charges sociales, pour jouir d’un salaire supérieur à 1200 euros par mois et pour gagner trois ou quatre cents euros de plus que le SMIC. Les revenus que ces prolétaires tirent de leur surplus de travail vont être fiscalisés – plein pot sans doute – et vont baisser de trois ou quatre cents euros par mois, ce qui les contraindra à réduire la nourriture et les loisirs de leurs enfants.

Très bien, pourquoi pas ? Mais à condition que le processus de fiscalisation s’applique à tous les revenus, quels qu’ils soient, sans distinction. Après tout, c’est cela l’égalité des citoyens devant la loi. Or, il existe en France des individus qui bénéficient de véritables privilèges en matière de défiscalisation des revenus : 6400 euros par mois, soit près de 75000 euros par an, qui échappent au fisc, sans compter les innombrables abattements dont ils bénéficient sur leurs revenus déclarés et qui constituent autant de défiscalisations. Les membres de cette caste sont les députés, les sénateurs et tous les politiciens en général, à quelque niveau qu’ils exercent leur mandat. Et ce sont ces privilégiés de la défiscalisation presque totale qui vont voter la suppression de ce minuscule avantage fiscal qui profite aux prolétaires ! Les riches, les nantis, les dominants, les puissants interdisent aux pauvres ce qu’ils s’accordent à foison. Comme il est beau et juste et noble et grand et généreux ce socialisme-là.  

 

09 juillet 2012

Austérité et rigueur, mots haram

 

 

            Le nom austérité, emprunté du latin (« caractère de ce qui est sévère, dur »), est attesté au XIIIe siècle, alors que rigueur, emprunté lui aussi au latin (rigor signifie au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité »), est attesté à la fin du siècle précédent. Ces noms, relativement anciens, appartiennent à la langue de la morale et, dans la Rome antique, la morale, celle de Caton ou de Sénèque, était « dure », « sévère », « austère », à mille lieues de ce qu’est la morale publique actuelle (la privée ne regarde personne), surtout celle des hommes politiques. Rien ne leur est plus étranger que l’austérité et la rigueur, vu l’ardeur avec laquelle ils aspirent l’argent public vers leurs propres comptes, ceux de leur famille, de leur clan, de leur parti, de leurs affidés et de leur clientèle.

Pendant trois siècles, l’austérité a été la « mortification », la « rigueur » qu’on exerce sur son corps » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), celles-ci s’exerçant par la règle monastique (il n’a pu supporter l’austérité de sa règle ; il y a beaucoup d'austérité dans ce monastère) ou « la rigueur qu’on exerce sur son corps », la « mortification des sens et de l’esprit » (1762, Féraud 1788, 1798, 1835, Littré 1872) ou encore la « rigueur des pratiques et des doctrines religieuses », la « mortification des sens et de l’esprit » (1932-35). On imagine mal Djihad* SK (*le prénom a été changé, de peur que les Français se prénommant Dominique ne se sentissent stigmatisés de porter le même prénom que ce « Djihad ») se mortifier le corps, les sens et même l’esprit, non plus que tous ses camarades députés, sénateurs, ministres, présidents de ceci, présidents de cela, maires, maires et députés, maires et sénateurs, maires et présidents, chefs de la Bannière de leur département ou de leur région, etc.     

En passant du latin au français, rigueur a perdu son sens propre (« raideur ») et n’a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d’appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l’hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour comprendre pourquoi la rigueur effraie les belles âmes, les bobos, les journaleux, les sciencieux du social et en conséquence, les « élus » du « peuple », qui se font de plus en plus souvent les laquais de leurs maîtres de la finance et de l’islam milliardaire. Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), les exemples ont de quoi faire frissonner de peur les cours de récréation de maternelle et les amphithéâtres de Sciences Po : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n’a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l’austérité de la règle ». Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l’emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c’est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, la rigueur, telle qu’elle est définie, pourrait faire se voiler les grenouilles de mosquée : c’est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l’exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu’on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).

L’article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd’hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n’apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l’application des règles » ; « caractère d’un raisonnement auquel l’esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo socialo dont s’est dotée la France « postmoderne » de M. de Hollande, soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l’expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd’hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l’opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l’acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s’il n’y a pas d’autre solution ». C’est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu’à la rigueur, c’est-à-dire « s’il n’y a pas d’autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n’y a pas d’autre solution.

La novlangue étant la seule qu’entendent MM. Mamadou* de H. et son chef de gouvernement M. Ahmed* A. de Saint-Herblain (*les prénoms ont été changés, pour que tous ceux qui se prénomment « François » ou « Jean-Marc » et qui sont innocents ne soient pas injustement stigmatisés), il semblerait que désormais, le socialisme étant restauré, austérité et rigueur soient deux mots tabous, c’est-à-dire, si on traduit tabou, ce mot d’origine polynésienne, en bobo (pas de panique, de Bobo-Dioulasso), deux mots haram et qu’il est interdit de prononcer. Même si, dans la réalité et en dépit de quelques milliards prodigués à la clientèle (rétablissement de la retraite à 60 ans pour les camarades fonctionnaires, augmentation de la prime de rentrée scolaire, suppression de la franchise de 30 € annuels imposée aux étrangers venus se faire soigner gratuitement en France – privilège qui est refusé aux assurés sociaux, etc.), l’heure de la rigueur et de l’austérité, et même de la plus extrême des austérités, a sonné. Il est vrai que ces deux mots ont basculé de la morale la plus rude et de la règle de monastère à l’économie. Le basculement s’est produit il y a moins d’un siècle. En témoigne l’article austérité du Trésor de la langue française (1971-94) : « spécialement, en économie politique, politique visant à restreindre la consommation par divers moyens, comme la restriction du crédit, l’aggravation fiscale, etc. » et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « en économie, politique d’austérité, politique financière et économique qui tend à réduire les dépenses des entreprises et des particuliers ». La réduction des dépenses des entreprises et des particuliers par l’augmentation massive des impôts, faisant des Français le peuple le plus lourdement imposé au monde, a commencé ; c’est donc la rigueur et l’austérité pour tous, sauf pour l’Etat, les collectivités publiques, la Sécurité sociale, qui peuvent encore dépenser sans compter ; mais plus pour longtemps. L’austérité imposée aux entreprises et aux citoyens va être étendue sous peu (l’Allemagne et l’UE décident du calendrier : dans deux ou trois mois ?) à l’Etat et à tous ceux qui prospèrent encore avec l’argent public. A eux bientôt de connaître la rigueur et l’austérité, quoi qu’en prétendent M. Mehmet* A. de Saint-Herblain (* prénom changé pour des raisons que tous les Jean-Marc de France comprendront) et ses fans qui l’ont applaudi en transe quand il a annoncé que l’austérité n’était pas pour les politiciens. 

 

 

03 juillet 2012

Concertation

 

 

 

            Voilà un mot moderne et même hypermoderne, étant spécifique des discours syndicaux et politiques, d’où il a contaminé la langue. Il est attesté en 1963 au sens de « discussion en vue d’aboutir à un accord » : accord syndical, et non accord musical. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), il est relevé au sens de « action de se concerter » et au sens de « mode d’administration ou de gouvernement dans lequel les administrés, les citoyens, les salariés, etc., sont consultés, et les décisions élaborées en commun avec ceux qui auront à les appliquer ou à en supporter les conséquences ». Le premier sens est illustré de cet exemple « la concertation des salariés est beaucoup plus voyante (...) et attire particulièrement l’attention des autorités » ; le second de « une politique de concertation », « la nécessaire concertation en matière d’initiative et de financement des équipements » (1967). Les académiciens l’ignorent dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1935, et pour cause : il était dans les limbes. Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, concertation est défini ainsi : « action de se concerter avec d’autres personnes ; spécialement, le fait de réunir, pour les consulter, toutes les parties intéressées à un problème politique, économique ou diplomatique ». Ce qui fait le succès de ce mot, c’est l’air du temps. L’époque est aux équipes (tous ensemble, tous ensemble), aux communautés, au et aux collectif(s) et autres collectivités, collectivismes, collégialités.  Elle a donc fait de concertation son oriflamme, dans laquelle son essence se cristallise.

Pour comprendre comment ce mot moderne en est venu à signifier la modernité actuelle, il faut se reporter au verbe concerter dont il dérive et qui, lui, est très ancien. En fait, ce verbe est double. Dans un premier emploi, attesté au XVe siècle, il signifie « projeter quelque chose en commun » ; et dans ce sens, il est employé pronominalement, se concerter, au milieu du XVIIe siècle. C’est l’embryon des emplois modernes de concertation. Dans un second emploi, attesté en 1623, il a pour sens « faire de la musique ». Ces deux emplois sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où le sens musical est ignoré ; sans doute, parce qu’il est jugé vieux, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94).  Pourtant, les académiciens, dans les différents articles qu’ils consacrent à concerter, citent en premier le sens musical. Ainsi en 1694 « étudier et répéter ensemble une pièce de musique pour la bien exécuter quand il en sera temps » et « faire concert » (exemples : on concerte souvent chez un tel, ils concertent ensemble). Ils font du plus ancien des deux sens un sens figuré, dérivé du premier (ce qui est inexact), et ils le citent en dernier : « il signifie aussi figurément conférer ensemble, pour exécuter un dessein et pour convenir des moyens de faire réussir, une intrigue, une affaire ». Le sens réciproque n’est relevé que qu’à partir de la quatrième édition (1762 : « en ce sens, il est aussi réciproque », comme dans la phrase « ils se concertèrent longtemps avant que de faire telle chose »). Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35), l’ordre dans lequel les sens sont exposés est maintenu : le sens musical d’abord, puis le sens ancien tenu pour figuré. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rompt avec cet ordre inexact. Le premier sens qu’il relève est « projeter de concert avec un ou plusieurs » ; le second sens est le sens musical : « faire un concert ». Le premier sens n’est plus présenté comme le développement figuré du second sens. Les académiciens, dans la huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens le plus ancien « préparer en vue d’une exécution avec une ou plusieurs personnes » (« concerter un dessein, une entreprise, l’exécution d’une affaire », « ils avaient bien concerté leurs mesures », « un plan concerté », « des mesures bien concertées »), ainsi que l’emploi pronominal de ce verbe : « se concerter signifie s’entendre avec une ou plusieurs personnes en vue de l’exécution d’une affaire, d’une intrigue, etc. » Les auteurs du Trésor de la Langue française adoptent l’ordre « juste » choisi par Littré : « 1. étudier, préparer une question, seul ou en accord avec d’autres personnes » ; et « 2 en musique, vieux, exécuter des morceaux de musique lors d’un concert ». C’est l’ordre adopté par les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « 1. Projeter quelque chose, en accord avec une ou plusieurs personnes » ; « 2. (langue) classique, musique, tenir sa partie dans un orchestre ».

            Dans le premier emploi, concerter est emprunté au latin concertare, signifiant « combattre, rivaliser, se quereller » en latin classique (Dictionnaire latin français de M. Gaffiot). Ce sens a été retourné en quelque sorte dans la langue latine du christianisme. Le sens agressif a été effacé au profit d’un sens apaisé. Ce n’est pas « combattre », mais « agir ensemble, agir dans un but commun ». La rivalité ou les querelles ont été transformées en actions communes. Plutôt que de se battre, agissons ensemble. En français moderne, c’est donc le sens chrétien qui perdure, non pas « se quereller », mais « agir » de concert. Dans le second emploi (« faire de la musique »), concerter est un verbe de formation française, dérivé du nom concert. Ce que les auteurs de dictionnaires ne mentionnent pas, sauf les auteurs du Trésor de la langue française, dans la rubrique « histoire » de l’article concerter, c’est le sens chrétien de ce verbe, « agir ensemble », « agir dans un but commun ». C’était le sens chrétien ; c’est devenu le sens syndical et socialiste, et le seul horizon du nouveau régime, celui de Monsieur Mohammed* de H. (*le prénom, comme dans le journal Le Monde, a été changé, afin de ne pas stigmatiser la communauté des sous-chiens) que le gouvernement de M. Abdallah* A. de St-H (* le prénom a été changé : ALJ aurait pu opter pour Vladimir, mais il aurait été indécent de stigmatiser la communauté orthodoxe russe) est chargé de mettre en musique – de « concerter » donc. Une seule solution, la concertation !

Le triomphe de concertation dans les discours syndicaux et politiques, confirme un phénomène récurrent, observé à plusieurs reprises dans la nouvelle langue française, à savoir le lent effacement de tout ce qui est chrétien et l’appropriation des mots chrétiens par les fanatiques du socialisme et de sa restauration. La musique elle-même à laquelle réfèrent concerter et concertation est touchée par ce grand dérangement des mots. Entendue dans un sens moderne, elle n’est plus qu’accords syndicaux, concertations préalables, mise en sons de l’idéologie.

 

29 juin 2012

Récépissé

 

 

Voilà un bon et vrai mot latin qui, employé dans la langue du droit puis de l’administration, a été francisé à force d’accents aigus sur les trois e. En latin, c’est un infinitif – plus exactement l’infinitif parfait (en français, il correspond à la forme composée de l’infinitif) du verbe recipere, « recevoir » : donc recepisse, c’est « avoir reçu ». Si le mot est devenu français, c’est à la suite de son emploi dans la formule cognosco me recepisse en usage dans la langue du droit : « je reconnais avoir reçu ». C’est ce qu’indiquent clairement les académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire : « ce terme est purement latin, ainsi que plusieurs autres qui sont demeurés dans la pratique (celle des tribunaux), parce qu’autrefois les expéditions (c’est-à-dire les dépêches, les ordres, les instructions) se faisaient en latin ». Le sens est défini ainsi : « écrit par lequel nous confessons qu’une personne nous a remis entre les mains quelques papiers qu’il faut lui rendre ». Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, le verbe confesser, dont on a jugé qu’il sentait trop fort la religion sans doute, a été remplacé par le verbe reconnaître, plus neutre et moins connoté : « écrit par lequel on reconnaît avoir reçu des papiers, des pièces, etc. » (1762, Féraud 1788, 1798, 1835, 1932-35, où sont ajoutés : « des titres, une somme d’argent »), définition illustrée de ces exemples, banals à dire vrai : « je lui donnerai, je lui communiquerai ces pièces sous ou sur un bon récépissé », « je vous en donnerai mon récépissé », « quand vous me rendrez mes récépissés, je vous rendrai tous vos papiers ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se contente pas du seul « écrit par lequel on reconnaît avoir reçu en communication ou en dépôt des papiers, des pièces, etc. » ; il ajoute à la définition un emploi propre aux finances : « reçu par lequel les employés des caisses publiques reconnaissent que des sommes ou objets leur ont été versés » (« récépissés de marchandises »). C’est cet emploi « financier » sur lequel insistent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « document constatant qu'un papier, un objet, une somme d'argent a été reçu en communication ou en dépôt » (synonymes : accusé de réception, quittance, reçu), sens qui est illustré de ces exemples : « les récépissés de la banque ; délivrer, donner, exiger, rendre un récépissé ; être muni d'un récépissé ; communiquer des pièces sous/sur un bon récépissé ; récépissé de déclaration ; « va déposer ton prix à la caisse d’amortissement, cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme » (Balzac, 1846).

            Le gouvernement de M. Ayrault de Saint-Herblain, qui entend restaurer en France le socialisme, la justice, le vivre-ensemble, la diversité (ethnique, mais pas celle des opinions), et tout ce que l’on voudra d’autre, l’Ancien Régime de Mitterrand, de Blum, de Jaurès, de Ferry, de Robespierre, la misère pour tous, la gabelle, les champarts, la dîme, le contrôle des changes, l’abolition de la prostitution, etc. veut contraindre par la loi les policiers à remplir un récépissé et à le communiquer à toute personne dont l’identité aura été contrôlée, en particulier dans les lieux publics que contrôlent les délinquants, les voyous, les dealers, les voleurs à la tire, les agresseurs de vieilles dames… Vu que les affaires de ces voyous sont juteuses et rapportent gros, le gouvernement Ayrault de Saint-Herblain a très naturellement et très judicieusement (dans la perspective qui est la sienne) exhumé de la vieille langue latine du droit ce terme qui fleure bon l’Ancien Régime et qui ne doit sa survie qu’à ses emplois dans la banque, la finance, les affaires louches. Ce n’est pas la première fois qu’un simple mot, en apparence anodin ou insignifiant, dévoile la véritable nature d’un Régime qui se met en place pour restaurer ce qui a été naguère source de cauchemars et va l’être à nouveau. Le verbe confesser de la définition de 1694 est un véritable papier tournesol qui inverse les rôles : les fautifs, ceux qui ont à se repentir des péchés qu’ils commettraient à chaque instant, ce sont les policiers, pas les voyous. Cela n’épuise pas le ridicule de cette affaire de récépissé. En théorie, l’Etat est le seul détenteur de la force ou de la violence, laquelle, exercée par l’Etat, au nom de l’intérêt public ou général, devient légitime. La police ne fait qu’appliquer cette violence légitime pour protéger les citoyens et surtout les plus faibles des citoyens français, ceux qui, à la différence de Monsieur de Hollande et de ses ministres, ne sont pas protégés par des armées de gardes du corps, entraînés à tuer et surarmés. Or, c’est à ces policiers qu’il est demandé, non pas de protéger les citoyens, mais de passer sous les fourches caudines des voyous, afin que ceux-ci vaquent en toute impunité à leurs activités criminelles et que, munis de leur récépissé, c’est-à-dire de ce « sésame protecteur », ils puissent parader et échapper à toute arrestation, en cas de délit constaté. Ce récépissé imbécile est le signal que l’Etat adresse aux voyous pour leur signifier qu’il leur incombe désormais de contrôler les lieux publics mal famés et les citoyens qui ont l’inconscience de s’y aventurer.

 

 

 

 

 

 

 

11 juin 2012

Lapidation, mot interdit

 

 

 

Lapidation, lapider, lapidateur sont trois mots tabous aujourd’hui, qu’il est formellement interdit de prononcer, de peur que les ressortissants des colonies islamiques récemment établies en France et en Europe ne se sentissent stigmatisés par des mots qui suintent la barbarie. Lapidation, emprunté au latin lapidatio, « action de jeter des pierres », est attesté au XIIIe siècle, où il est en concurrence avec lapidement, dérivé du verbe lapider, en particulier quand il désigne la mort en martyr de Saint Etienne : le lapidement de Saint Etienne.

Dans l’ancienne langue française, le mot est d’un emploi relativement rare. C’est la preuve que l’acte qui consiste à tuer autrui à coups de pierres, que ce soit pour des raisons religieuses ou comme sentence judiciaire ou pour tout autre raison, n’avait pas ou n’a pas eu d’existence en France. C’est aussi ce que l’on peut inférer d’une consultation des anciens dictionnaires. Dans celui de Furetière (1690), lapidation est défini comme la « mort ou la blessure causée par des coups de pierres jetées par une multitude de peuple ». Ce sens est illustré par des exemples pris à l’Antiquité et au monde juif ancien (« Paul assista à la lapidation de saint Etienne ; la lapidation était ordinaire chez les Juifs ; on abandonnait les criminels au peuple, qui les assommait à coups de pierre ») ou celui de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879) : « supplice de ceux qu’on assommait à coups de pierre » (la lapidation de saint Etienne) et (neuvième édition, en cours de publication) « action de lapider, supplice que subit une personne qu’on lapide » (Le Deutéronome vouait à la lapidation le blasphémateur, l’idolâtre, le devin, la femme adultère).

Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64) en font, à juste titre, un supplice disparu, mais qui était « fort usité parmi les Hébreux ». « Les rabbins, est-il écrit dans cet ouvrage, font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l’inceste du fils avec la mère, ou de la mère avec son fils, ou du fils avec sa belle-mère, ou du père avec sa fille, ou de la fille avec son père, ou du père avec sa belle-fille, ou d’un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfants à Moloch, ceux qui portent les autres à l’idolâtrie, un fils rebelle à son père et condamné par les juges (…) ». Dans les sociétés archaïques, la lapidation n'était pas seulement une façon judiciaire et épouvantable de donner la mort à des condamné(e)s, c'était aussi une façon de désigner le Mal ou le Diable et de le chasser du groupe. C'est le sens que prend la cérémonie rituelle de la lapidation à laquelle tout pèlerin de l’islam doit se plier à La Mecque : on sort en foule de la ville, on se rend dans le désert proche vers le Mont Arafat et on lapide celui que l’on nomme Chitan, Satan, Iblis, le Diable, le Démon, le Mal, pour purifier la communauté des vrais croyants et qu'elle ait enfin bonne conscience et ceinture dorée.     

Autrement dit, dans cette aire de civilisation que l’on appelle Occident, la lapidation est un supplice qui n’a jamais eu cours et qui, en théorie, n’a pas cours ou n’a pas lieu d’être. Tout s’y oppose : la loi, la compassion, le respect d’autrui, l’horreur de la barbarie et le message du Christ. En terre d’islam, la lapidation est un tube depuis toujours. Dès qu’il est question de la religion « d’amour » et de « paix », il est question de femmes lapidées ou de fiers lapidateurs, sans que la répétition à l’infini de ces actes incite journaleux, médieux, consciencieux du social, politiqueux, cultureux et socio-cultureux, à s’interroger sur l’islam et sur les réalités de l’islam : chut, silence dans les rangs, l’omerta est si assourdissante que l’on entend les mouches voler au-dessus des cadavres suppliciés en Iran, en Arabie, en Somalie, en Afghanistan, et ici ou là dans les bleds reculés de tel ou tel pays arabe.

Pourtant, le pieux silence n’empêche pas que des faits de lapidation se produisent en France, comme si la France était désormais le mont Arafat de La Mecque. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau emploie lapidation, non seulement pour désigner un supplice barbare, mais pour nommer le « fait d’être attaqué à coups de pierres » (1782) : « C’est dans cette île que je me réfugiai, après la lapidation de Motiers ». Or, il ne se passe de jour, que dis-je ? d’heure, de minute, de seconde, en France, « patrie des droits de l’homme » (patrie, que dis-je ? matrice), sans que de malheureux flics, conducteurs d’autobus, pompiers, etc. qui sont aussi des hommes ou des femmes, comme n’importe quelle Iranienne, soient attaqués à coups de pierres, les agresseurs ayant pris au préalable le soin de constituer une réserve de munitions, dont les dimensions et le poids sont parfaitement conformes à la loi islamique, ni trop petites, parce qu’elles ne feraient pas mal, ni trop grosses, parce qu’elles tueraient d’un coup, alors que le but est de tuer à petit feu le supplicié en le faisant souffrir le plus longtemps possible. Or, de ces lapidations, avérées, attestées, orthodoxes, conformes à la loi islamique, il n’est rendu compte nulle part dans les medias. Silence dans les rangs, on ne moufte pas mot, on fait dans son froc, au cas où… BHL ne montre pas ses seins à la télé. Ou bien en use de beaux euphémismes : caillasser, caillassage, caillasseur, jets de pierres… C’est qu’il faut que personne ne sache que l’on lapide en France et que les lapidateurs sont ceux qui, s’ils étaient restés dans leur pays, lapideraient en rigolant grassement les femmes dites adultères, les étrangers et bien entendu les juifs. Récemment, un dimanche, des catholiques ont été la cible de ce rite islamique à Carcassonne pendant la messe. S’ils aient été à Alger, au Caire, à Tunis, à Rabat, quoi de plus normal ? Après tout, pourquoi mettent-ils les pieds dans des pays où des dizaines de millions de bons musulmans exploitent des carrières de pierre, dans le but d’alimenter de belles lapidations ? Mais, c’était en France, dans une église, pendant de la messe. Ces braves fidèles ne sont-ils pas les suppôts de Satan au regard de l’islam ? De cela, les médias, comme d’habitude, se sont bien gardés d’informer les Français : c’est que, parmi ceux-ci désormais, il y a sans doute des musulmans qui se seraient sentis stigmatisés, non pas par les actes barbares de leurs coreligionnaires, mais par la petite et modeste publicité qui y aurait été donnée. D’ailleurs l’évêque du coin n’a-t-il pas publié un communiqué dans lequel il tient pour sans gravité la lapidation des chrétiens. Il n’a pas dit le mot tabou lapidation, mais le bénin jet de pierres. Il mérite le paradis d’Allah, cet évêque, où il copulera chaque jour qu’Allah fait avec soixante-dix houris éternellement vierges.   

 

06 juin 2012

Faciès

 

 

Voilà un mot doublement savant et tout récent, étant employé en français pour la première fois en 1823.

Il est savant parce que c’est un mot latin, qui a pour sens « ce qui apparaît, aspect, apparence, air, forme », mais aussi « figure, face, visage, mine, physionomie » ou encore « éclat, beauté, grâce » et « genre, espèce, sorte ». Aucun de ces sens n’est « nauséabond », contrairement à ce que prétendent à cor et à cri les justes pensants de la gauche odoriférante. Facies se dit d’une montagne (in faciem montis, « en forme de montagne »), d’une apparence (liberalis facies, « air distingué »), de l’aspect d’une ville (haec facies Trojae erat, « tel était l’aspect de Troie »), du visage ou de la tête d’un être humain (facies homini tantum, « l’homme seul a un visage » ou recta facie loqui, « parler la tête haute »), de la beauté d’une femme (facies Briseidos, « la beauté de Briséis » ou virgo ipsa facie egregia, « la jeune fille est elle-même d’une beauté remarquable »).

C’est surtout un mot de savants. En latin, il se rapporte à la (belle) apparence des êtres et des choses ; en français, c’est un terme « d’histoire naturelle » et de « médecine », les deux sciences qui ont produit au XIXe et au XXe siècle les élucubrations les plus sinistres. Comme c’est un mot de savant, Littré le relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme d’histoire naturelle, l’aspect, le port, la physionomie d’un corps, tel qu’il se présente à première vue et avant un examen ultérieur ». Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition du DAF (1932-5) : « terme de médecine, aspect du visage dans les maladies (son facies est mauvais) ; « il se dit aussi, dans le langage ordinaire, d’une conformation plus ou moins caractéristique du visage » (le facies mongol). Les exemples cités pour illustrer les emplois possibles de faciès mettent ce mot en relation avec la maladie ou avec la race. Cela est confirmé dans la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire, où le faciès n’est pas seulement l’aspect ou l’expression du visage, mais la « conformation du visage considérée comme caractéristique d’un groupe humain » (faciès mongol) et en médecine « l’aspect du visage évocateur de certains états physiologiques ou pathologiques » (faciès éthylique).

C’est ce sens savant des spécialistes d’anthropologie qui sous-tend l’emploi qu’en font les journaleux, associateux, idéologiqueux, cultureux, quand ils éructent cinq fois par jour leur prière quotidienne, les yeux fixant leur Mecque : « contrôles au faciès ! », « contrôles au faciès ! », contrôles au faciès ! », les contrôles en question étant ceux qu’effectuent la police française en France ; ou encore « délit de faciès ! », « délit de faciès ! », « délit de faciès » - délit imaginaire, qui n’a jamais eu d’existence ni dans le droit, ni dans la réalité. On ne sait quels sont les faciès recherchés par la police ou appelant des contrôles d’identité, lesquels ne s’effectuent que dans des lieux réputés pour être le terrain de jeu ou de chasse des gangs de voyous. Cela n’empêche pas que ce faciès soit répété dans tous les médias, sans que les répéteurs de faciès indiquent les faciès (mongols, sous-chiens, bretons, etc. ?) qui sont ou seraient la cible de contrôles. La répétition jusqu’à plus soif de faciès, qui contamine aussi les politiciens (que ne feraient-ils pas pour complaire à leurs maîtres des médias ?), dévoile ce qu’est devenue la France, où l’obsession de la race – et surtout l’affirmation de la supériorité raciale de l’islam - a effacé la culture, la distinction, le savoir-vivre, la courtoisie, qui jadis ont fait la France. C’est devenu le fonds de commerce des (prétendus) antiracistes à qui les citoyens paient patentes, dîmes, gabelles, champarts, décimes, etc. L’antiracisme a son propre vocabulaire, lequel est justement celui des racistes d’avant 1914. Comme les racistes de jadis, les antiracistes d’aujourd’hui n’éructent que métis, métisser, métissage, faciès, racial, ethnie, etc. avec lesquels ils stigmatisent les gens de peu, les pauvres, les sans le sou, les dominés et exploités, agents de police, pompiers ou autres, qui ignorent le sens du mot faciès, la seule chose qu'ils en connaissent étant que le mot, par lequel ils sont indirectement désignés, est nauséabond, sale, mal. Comme il y a dans la police de plus en plus de policiers arabes, métis, noirs ou asiatiques, surtout parmi ceux qui exercent des fonctions subalternes et qui procèdent aux contrôles d’identité, on ne sait quels faciès sont « ciblés » par ces issus de la diversité ou multiculturels : des « blancs », « sous-chiens » ou « bas-bretons » ? Ceux-ci sont-ils victimes de l’obsession raciale des nouveaux policiers ?

Les mots des racistes sont devenus ceux des antiracistes. Voilà une passation de langue qui en dit long sur la nature de l’antiracisme. En latin, facies signifie aussi « image, spectre, spectacle ». Chez Virgile, les dirae facies sont « d’horribles fantômes » ; dans la nouvelle langue française aussi. Les faciès, les métissés et métissées, le métissage, les ethnies, la musique dans le sang, etc. sont le retour des spectres d’autrefois, comme si les antiracistes subventionnés étaient mus par la haine des racistes de naguère.

 

 

02 juin 2012

Diversité (chroniques de la Restauration, an I)


 

 

La diversité est le nouvel horizon de la France et le seul. Il n’y en a pas d’autre. Foin de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. La diversité est le nec plus ultra, l’alpha et l’oméga, la réponse à tout de Monsieur de Hollande et de Monsieur Ayrault de Saint-Herblain, de Libération, du Monde, du Nouvel Observateur, du CRAN, du PMF, des mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, etc., du NPA, du PCF, du PS, etc.

Emprunté au latin diversitas, dont l’éventail sémantique assez large fait qu’il se traduit en français par « variété » ou « différence » et par « divergence » ou « contradiction », il est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle. Il est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie de française, de 1694 à aujourd’hui, dans lesquelles le seul sens retenu est celui de « variété » et de « différence » (1694 : « diversité de religion, de vie, de fortune, d’objets, d’occupations, d’esprit, d’humeurs, d’opinions »), le sens défavorable du latin, à savoir « divergence » et « contradiction », n’étant pas relevé. Est-ce volontaire ? Quoi qu’il en soit, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme les académiciens : c’est « l’état de ce qui est divers ». De l’état, la diversité innerve l’Etat. Elle était ce qui est, elle devient ce qui doit être. Elle était le fait, elle est le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c’est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu’ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d’un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d’un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires, quels qu’ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l’Algérie, du Maroc, de l’Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par la purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu’elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s’accommodait de toutes les diversités, surtout de l’islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien et sans juif. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire exigent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) devienne l’essence de la France nouvelle, à condition qu’elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde. En 1920, la diversité était une richesse coloniale : elle l’est toujours, mais colonies, colons, colonisateurs, colonialismes se sont échangé leurs rôles. C’est toujours une affaire coloniale, mais les colonies ne sont plus en Afrique et les colons ne sont plus les Français. C’est sans doute cela la ruse ou le retournement de l’Histoire.    

 

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s’est maintenu en français : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont « divergence » ou « opposition ». Chez Maine de Biran, diversité a pour synonyme contrariété : « cette diversité ou contrariété des besoins ». Maine de Biran n’écrivait pas cela au XIIe siècle, mais au début du XIXe siècle : en 1816 exactement. Le philosophe Maurice Blondel illustre en 1893 ce sens, tenu à tort pour vieilli, par cette phrase : « par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l’opposé d’un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». Or seul ce second sens est relevé dans le DAF et par Littré. Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ?

La diversité cache la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin. Voilà ce à quoi va aboutir la diversité obligatoire de MM de Hollande et Ayrault de Saint-Herblain. Il est vrai que leurs électeurs sont majoritairement des divers ou des issus de la diversité : imams, grenouilles de mosquées, (grands) frères musulmans fanatiques, et que la diversité leur permet de remercier ceux dont ils sont les obligés. Ils paient leur dette. Il n’y a pas d’imams ou d’électeurs du FIS, de PJD, d’En-nahda, des Frères musulmans, de Ouattara, de Gül, d’Erdogan ou de Wade, etc. établis en France depuis trente ans, qui ne croient qu’ils ont installé à l’Elysée le conseiller général de Tulle pour qu’il les couvre de privilèges. Il leur faut à tous et immédiatement des postes, des places, des sinécures, des emplois, des fonctions, des retraites dorées, des compensations, etc. pour leurs enfants et pour la tribu, le clan, la parentèle, les affidés, les coreligionnaires, etc., quels que soient leurs mérites et leurs talents, fussent-ils nuls. Il n’y en a que pour eux, leur temps est arrivé, etc. 

 

 

 

 

 

 

30 mai 2012

Météore

 

 

            Le mot, emprunté directement (sans passer par le latin) du grec meteora, ayant le sens de « phénomènes ou corps célestes » (pluriel de l’adjectif meteoros, « qui est en l’air »), est relativement ancien, puisqu’il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle, pour désigner, comme en grec, un phénomène qui s’observe dans l’atmosphère. C’est ainsi que Frédéric Godefroy définit ce mot de l’ancienne langue, écrit metheores, dans son Dictionnaire de l’Ancienne Langue Française (1881-1902) : « phénomène qui se passe dans l'atmosphère » et, employé adjectivement, « qui se passe dans l’air ».

La définition qu’en donne Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lequel en rappelle l’étymologie (« les Grecs les ont nommés météores, c’est-à-dire sublimes ou haut élevés ; les Latins impressiones, parce qu’ils font plusieurs signes et impressions en l’air »), est tout aussi hésitante et entièrement inspirée de la science de l’Antiquité, qui est encore, en partie, celle de son époque : « C’est, selon les philosophes, un mixte inconstant, muable, imparfait, qui s’engendre des exhalaisons et vapeurs de la terre élevée dans l'air, comme les pluies, les vents, les neiges, grêles, feux ardents et volants, l’éclair, le tonnerre, la foudre. On y met aussi l’arc-en ciel, le miel, la manne, la rosée, etc. ».  Furetière se réfère à de grands savants, persuadé qu’il écrit un article scientifique : « la génération des météores est merveilleusement expliquée dans un traité exprès qu'en a fait Descartes ; Aristote et Gassendi en ont aussi écrit », lequel se transforme en une sorte d’inventaire de phénomènes visuels qui relèvent de l’imaginaire merveilleux ou de la littérature d’anticipation : « on a vu des météores en forme de clochers ardents, de lances flamboyantes, de javelots brûlants, de traits de feu volants, de chevrons de feu, de chèvres sautelantes, des étoiles volantes, etc. (…) Il y a des comètes qui sont de simples météores ; d’autres qui sont corps fixes et permanents qu’on observe dans la région des planètes ».

Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694), après avoir cité l’article du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans lequel ce qui est défini, c’est le mot, et non pas le phénomène que le mot désigne (corps qui se forme, et qui apparaît dans l’air), reprend ce qu’en dit Furetière : « Ce sont mixtes imparfaits qui s’engendrent des exhalaisons et des vapeurs de la terre élevées dans l'air, tels que sont la grêle, les éclairs, le tonnerre, les vents, les pluies, les feux ardents et volants… ». Pour les académiciens, sont des météores tous les phénomènes atmosphériques, dits parfois aujourd’hui météorologiques : tonnerre, éclairs, pluie, neige, grêle, arc-en-ciel, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35), sens qui est tenu pour « vieilli » dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994 : « Vieilli, se disait des phénomènes célestes » (tonnerre, éclairs, pluie, neige et autres météores ; météore aérien, lumineux, igné). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse un inventaire complet de ce que l’on entendait au XIXe siècle encore, quand on était savant, par météore : « tout phénomène qui se passe dans les régions supérieures de l’atmosphère ; il se dit de tout phénomène de chaleur, de lumière, d'électricité qui se passe à la surface de terre, en relation avec l'atmosphère, et aussi de différents états de l’atmosphère elle-même », à savoir les « météores aériens » (les vents), les « météores aqueux » (le serein, la rosée, la pluie, la neige, la grêle, le givre, etc.), les « météores ignés » (les feux-follets, les éclairs, le tonnerre, les étoiles filantes, les bolides), les « météores lumineux » (l’arc-en-ciel, les parhélies, les aurores boréales, etc.). N’est-elle pas belle et poétique, cette science-là ?

C’est dans la sixième édition du DAF (1835) qu’est relevé pour la première fois le sens figuré de météore : « il se dit quelquefois, au figuré, des personnes qui ont une renommée éclatante, mais passagère, et des choses qui font une impression vive, mais peu durable » (ce conquérant fut un météore qui épouvanta le monde). Le sens moderne, outre ce sens figuré, est exposé par Littré (« en particulier, toute apparition brillante, étoile filante, globe de feu, etc. »), par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « astrophysique, corps solide qui se consume en traversant l’atmosphère ; traînée incandescente laissée par le passage de ce corps » ; synonyme : étoile filante) et enfin par les académiciens dans la neuvième édition (en cours) : « astronomie, corps céleste qui s’embrase au contact des couches supérieures de l’atmosphère en laissant une trace lumineuse fugace dans le ciel (dans la langue courante, on dit étoile filante) ; le phénomène lumineux ainsi observé ». Certes, les phénomènes météorologiques ou « merveilleux » (la manne, les feux ardents, le miel aérien) ne sont plus considérés comme des « météores », mais ce terme continue à désigner des phénomènes par lesquels les hommes célèbrent la beauté de l’univers physique.   

 

 

 

25 mai 2012

Déontologie (chroniques de la restauration, an I)

 

 

Le mot n’est ni grec, ni ancien, mais il est sinon anglais, du moins emprunté à l’anglais, et récent, donc moderne. Ce sont les philosophes utilitaristes qui l’ont formé à partir de mots qu’ils ont empruntés au grec : « ce qu’il convient de faire » et « le discours, la doctrine ». Il est attesté en français en 1825 dans la traduction d’un ouvrage de Bentham (1748-1832), grand pourvoyeur en moraline et vertuisme pour les rosières de la presse et les bedeaux de la politique. Le mot est si moderne qu’il n’est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, ni dans la sixième (1835), ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35). Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, pour trouver sous la plume des académiciens une entrée « déontologie » : « ensemble de règles de bonne conduite, de morale appliquée », écrivent-ils. Tout cela sent fort le pragmatisme, l’utilité sociale, la petitesse morale, les mœurs rabougries et étriquées, le hallal islamique. C’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui accordent à la chose ainsi nommée beaucoup trop de hauteur ou trop d’ambitions de pensée, « la théorie des devoirs », du moins dans la seule philosophie morale.

La déontologie est destinée d’abord aux boutiquiers dans le but irraisonné de réduire la concurrence féroce et destructrice qui les oppose. C’est, par extension et employé de façon courante, « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres » (TLF, op. cit.). Les académiciens précisent que le mot « s’emploie généralement à propos de morale professionnelle » (celle des avocats, des arracheurs de dents, des apothicaires, des brasseurs de bière, des brocanteurs, des pilleurs de tombe, des mafieux ou des voleurs à la tire). Tout cela ne sent pas bon. Du temps de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le mot était nouveau et le sens assez obscur : « science des devoirs » - pas les devoirs d’école primaire faits à maison, mais les devoirs sociaux. Pour Littré, c’est un « terme didactique ». S’il y a de la didactique dans la déontologie, alors il faut s’en défier.

Il ne semble pas que s’en défient Monsieur de Hollande, qui restaure le socialisme en France, et son ministre Ayrault de Saint-Herblain, qui a obligé chacun des titulaires d’un maroquin à signer une « charte de déontologie ». On sait ce que deviennent ces bouts de papier : oubliés une fois paraphés et détruits dès qu’ils gênent. Un des articles de cette déontologie oblige les ministres à refuser tout cadeau dont la valeur serait supérieure à 150 euros. Mais, l’encre qui avait servi à écrire cette déontologie n’était même pas sèche que Monsieur de Hollande et sa favorite ont décidé d’offrir à la First Lady des Etats-Unis d’Amérique un sac de couturier de luxe et un nécessaire de toilette de grand parfumeur, le tout d’une valeur de dix à vingt fois supérieure à la limite déontologique. On interdit aux ministres de recevoir des cadeaux, mais on couvre de cadeaux l’épouse d’un chef d’Etat étranger. Oh, la belle déontologie que voilà, qui laisse augurer d’énormes accrocs, mais moins gros que ceux qui échancrent ou trouent la bannière que brandissait Monsieur de Hollande quand il briguait la charge suprême. « Je n’aurai pas autour de moi à l’Élysée des personnes jugées et condamnées », a-t-il déclaré le 14 avril. Un mois plus tard, il en avait trois dans son ministère, et d’abord le premier d’entre eux, Ayrault de Saint-Herblain, chef de la Bannière de la Foi socialiste dans le duché de Nantes. Quinze ans auparavant, la justice, dont le laxisme est connu, l’a condamné à six mois de prison avec sursis et à une forte amende pour avoir confié, sans passer d’appel d’offres, la propagande de sa Bannière à un aigrefin de ses camarades, à charge pour ce dernier de financer la Bannière de son Maître. Le deuxième repris de justice du ministère de Monsieur de Hollande est une reprise de justice : la Baronne Taubira du Moroni, qui représente dans ce ministère les richissimes planteurs de Guyane et qui en 2005 a été condamnée par le tribunal des Prudhommes à payer un an de salaire à une de ses employées, qu’elle faisait travailler gratuitement. Aurait-elle rétabli le hideux esclavage ? On est en droit de se le demander. Le troisième est Monsieur le Marquis de Montebourg, Chevalier de la Foi socialiste et chef de la Bannière de cette même Foi dans le département de Saône-et-Loire. A peine nommé ministre du Redressement, il a été condamné pour insultes publiques. Il y a un siècle, il aurait été envoyé, puisqu’il exalte le redressement, dans une maison de redressement et de correction pour y apprendre la courtoisie et la politesse.

Ayant appris cela, le baron Guerrini, chef des Bannières des départements des Bouches-du-Rhône et de la Corse, le général d’Empire Kucheida, qui commande le département du Pas-de-Calais, et le vicomte Navarro, de la Bannière de l’Hérault, se frottent les mains. Ces chevaliers de la Foi socialiste sont inculpés de détournement de fonds et autres abus de biens sociaux. Désormais, ils savent que la déontologie, la moralité et surtout l’exemplarité, qui sont la devise du nouveau régime, les propulseront sous peu, une fois les condamnations prononcées, au ministère Ayrault de Saint-Herblain. Bon vent !     

22 mai 2012

Charte (chroniques de la Restauration, an I)

 

 

            En latin, charta (mot prononcé « carta », du grec χάρτης) désigne une feuille de papier fabriquée avec du papyrus et, par métonymie, ce qui est écrit sur cette feuille de papier. Dans la langue latine en usage au Moyen-âge, c’est un acte ou un document. Le mot français charte qui en est emprunté, attesté dans la seconde moitié du XIe siècle, a pour sens « lettre, écrit, acte » ; et au début du XIXe siècle, il prend le sens de « loi, règle fondamentale ».

            Ces deux sens sont relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (au Moyen-âge) acte authentique consignant des droits, des privilèges, généralement accordés par un suzerain » (charte d’affranchissement, de dotation d’une abbaye) et « ensemble de lois constitutionnelles octroyées par un souverain ». Ce dernier sens est illustré par cet extrait des Paysans de Balzac (1844) : « les inévitables meurtrissures du joug social appelé Contrat par Rousseau, Constitution par ceux-ci, Charte par ceux-là ». Balzac n’était pas libertaire, mais il tenait à juste titre, du moins quand il se mettait à la place des « dominés » ou des « exploités », toute charte pour un « joug social ». Voilà qui est éloquent. La prolifération d’organes de toute sorte (internationaux, professionnels, supranationaux, etc.) a multiplié depuis 1945 les chartes, ce mot étant entendu dans un sens étendu, c’est-à-dire « ensemble des principes fondamentaux d'une institution officielle » (ONU, UNESCO, OMS, Union européenne, etc.). En 1941, le régime de Vichy, alors presque tout entier géré par des humanistes, pacifistes, bien pensants, « de gauche », etc., a confirmé la justesse des intuitions de Balzac et ouvert la voie aux modernes en créant une « charte du travail » (loi du 4 octobre relative à l'organisation sociale des professions, Journal Officiel) pour mettre les travailleurs « sous le joug ». Longtemps, jusqu’à la fin du XIXe siècle, charte s’est écrit chartre, cette dernière forme signifiant « prison ». C’est ce seul sens que relèvent les académiciens au XVIIe et au XVIIIe siècle (« prison », DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798) et qu’ils considèrent comme « vieux ». En 1835, la définition se présente ainsi : « vieux mot qui signifiait prison ; il s'est conservé dans cette dénomination Saint-Denis de la Chartre, lieu où saint Denis fut autrefois en prison, et dans la locution chartre privée, tout lieu où l'on détient, où l'on emprisonne quelqu’un sans autorité de justice », les académiciens précisant qu’il « n'est pas permis de tenir un homme en chartre privée ».

 

Dans l’histoire de la France, ancienne ou récente, le terme est lié à l’autoritarisme, à l’imposition d’un ordre violent, à la brutalité des rapports de force, non seulement par ce qu’il a été confondu avec le mot signifiant « prison », mais surtout à cause de la « Charte » : « celle que Louis XVIII, écrit le républicain Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), octroya en 1814, qui fut modifiée après la révolution de 1836, et abolie par celle de 1848 », à la suite de quoi le mot a désigné « toute constitution accordée par un prince ». On libère les hommes par une déclaration ; on les asservit par une charte, expliquent les républicains, quand ils sont républicains et qu’ils se souviennent de l’histoire de leur pays.

Il semble que cette époque soit définitivement close. Le premier acte public du ministère Ayrault de Saint-Herblain, à peine réuni en Conseil le jeudi 17 mai, jour de l’Ascension (sans doute, Monsieur de Hollande a-t-il pensé que, s’il réunissait ses ministres ce jour-là, il irait, le moment venu, directement au Ciel, sans patienter dans le Purgatoire), a été une « charte de déontologie ». Oui, les trente-quatre ministres dits « de la République » ont été obligés ce jour-là de parapher une charte. Oui, les trente-quatre ministres, ce jour-là, ont renié leur statut de citoyens et se sont abaissés, comme s’ils étaient des élèves âgés de quinze ans dans une classe de troisième, à signer un règlement disciplinaire. Oui, tous sont fonctionnaires et, en signant ce morceau de papier, ils ont refait 1941, lorsque tous les fonctionnaires ont, par leur signature, fait allégeance en public à la personne du chef de l’Etat français. Soixante et onze ans plus tard, l’histoire se répète. Si les ministricules d’Ayrault de Saint-Herblain avaient signé cette charte en leur qualité de Chevaliers de la Foi socialiste ou de membres d’une des Bannières de leur parti, cela n’aurait guère prêté à conséquence. Les chartes professionnelles, de qualité, de déontologie, etc. pullulent dans les corporations et les partis. Mais ils l’ont fait en leur qualité de ministre, et ce faisant, ils ont rabaissé et humilié les citoyens de France, du moins ceux qui savent encore ce que sont la citoyenneté et la France. Quant aux notables, journaleux, notoires, cultureux, sciencieux du social, médieux, etc. ils ont opiné par une transe courtisane échevelée à cette charte : il est vrai que, pour eux, la citoyenneté ne signifie plus rien.

 

 

 

09 mai 2012

L'Autre

 

 

L’Autre avec un A majuscule

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit avec un A majuscule à l’initiale, il désignait le diable, Satan, le démon, le Mal. Ainsi chez Mérimée : « Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix ». Pendant les années de la Restauration - en fait, pendant la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime de 1814 à 1830, Louis XVIII puis Charles X étant rois de France, l’Autre, avec un A majuscule, désignait Napoléon. Cette désignation était méprisante, Napoléon étant assimilé au diable, mais elle était surtout le fait, non des républicains, mais des partisans de ces seuls souverains légitimes qu’ont été Louis XVIII et Charles X : « M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur ».

Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) jugent que cet emploi nominal de l’Autre avec un A majuscule est vieux. Il est ou il serait sorti de l’usage, ou bien il serait en passe de sortir de l’usage. Mais ce Trésor a près de vingt ans et en vingt ans, il se produit de grands bouleversements. On croyait le socialisme mort, Monsieur de Hollande l’a ressuscité ; on pensait qu’il était enfoui pour toujours dans les poubelles de l’Histoire. Que nenni. Monsieur de Hollande l’a restauré, et en le restaurant, il a ressuscité aussi L’Autre dans cet emploi nominal de mépris, puisque, dans un des discours qu’il a prononcés à la fin du mois d’avril 2012, il a désigné d’un L’Autre cinglant le Président de la République en exercice, que certains appelaient justement le petit Napoléon ou Sarkoléon. On savait que Monsieur de Hollande était ringard. Il en a donné la preuve, en ouvrant l’ère de la Nouvelle Restauration an I et en ressuscitant Satan dans le discours politique, mais aussi en exhumant des culs de basse fosse de la langue ce L’Autre de mépris que l’on pensait à jamais oublié.

 

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, l’Autre est ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan (ça, c’est l’œuvre de Monsieur de Hollande), mais dans un sens positif, comme si désormais ce pronom référait à une entité sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce avait été retourné de méprisant en élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les discours qui enjoignent les Français à se métisser ou à devenir des Autres, sauf si ces Français sont déjà autres, qu’ils soient noirs, arabes ou musulmans – auquel cas l’injonction est au non métissage. Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, mais l’Autre avec un A majuscule. « (En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais » (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot est un nom propre. Celui qui n’est pas soi relève d’une humanité autre, différente et évidemment supérieure. Chez les Sara, Robert Jaulin vit sa nuit de la destinée : « Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde ». La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin participe, non en observateur, mais en « acteur », à cet « ordre collectif » : il se fait initier. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas.

Ainsi défini, l’Autre s’écrit avec un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il est aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la destitution. « Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la « science » et « ailleurs » !…) allait peut-être avec une difficulté à être « blanc » - non de peau, mais de civilisation » (La Mort Sara).

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait ». Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’être l’horizon de la morale. Monsieur de Hollande à peine élu, ses électeurs se sont tous posés comme Autres en brandissant les drapeaux de leur nation et en exaltant leur race ou leur religion. Satan vaincu, l’Autre parade. Monsieur de Hollande fera bientôt le paon dans sa nouvelle cour…     

 

 

03 mai 2012

Envie

 

 

Si un mot, un seul mot, devait être choisi pour cristalliser l’esprit du temps et la modernité dernier cri, ce serait envie. Le mot est court, en apparence anodin, presque insignifiant ; et pourtant il est le condensé de ce que les temps actuels ont de plus sinistre. C’est une injonction de marchands, de « commerciaux », de gourous du marketing : l’envie qu’il faut susciter chez les clients et l’envie dont il faut être habité pour vendre des vêtements de fourrure sous les Tropiques. C’est une pulsion de politiciens, de gagneurs, de requins : l’envie, c’est ce qui les fait agir. C’est aussi un cri de sportifs - même les joueurs de rugby, qui ont conservé quelque chose d’archaïque, l’ont adopté : c’est l’envie qui fait gagner les matches ou, pour vaincre, il faut avoir plus d’envie que les adversaires. C’est le moteur des chaubiseux, des filmeurs, des sciencieux du social, etc. Tous célèbrent à l’envi l’envie sans mesure ni limite, comme l’alpha et l’oméga de la France nouvelle, celle de la Restauration socialiste du XXIe siècle.

            Le mot a une histoire qui dit clairement ce qu’est la société contemporaine. En latin, invidia, dont envie est une adaptation, signifie « malveillance, antipathie, jalousie ». Au XIIe siècle, l’envie est le « sentiment de jalousie haineuse devant les avantages d’autrui » et aussi le « désir de quelque chose ». C’est ainsi que le mot est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « déplaisir que l’on a du bien d’autrui » (avoir une mortelle envie contre quelqu’un, être rongé d’envie, l’envie le dévore) et aussi « désir, volonté ». Ces deux sens apparaissent dans tous les dictionnaires. Dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788), Féraud distingue l’envie de la jalousie : « on est jaloux de ce qu’on possède et envieux de ce que possèdent les autres ». Il ajoute ceci : « Quand ces deux mots sont relatifs à ce que possèdent les autres, envieux dit plus que jaloux. Le premier marque une disposition habituelle et de caractère ; l’autre peut désigner un sentiment passager ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe siècle, la définition se présente ainsi : « chagrin qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est le « chagrin et la haine qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ».

On frémit à la pensée que l’envie – cette haine que l’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui – soit devenue l’horizon indépassable de la morale contemporaine. Certes, c’est la morale des politiciens, des marchands, des publicitaires, des sportifs, mais elle anime des milliers de militants politiques.

Les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes et croient que l’homme est né bon, tentent de cacher toutes les saletés charriées par l’envie, en distinguant un sens neutre d’un sens péjoratif. Quand le sens neutre, l’envie est, selon eux, un « désir naturel de posséder le bien qui appartient à autrui ». Si c’est naturel, c’est presque bon. Quand le sens est péjoratif, c’est la « tendance négative, la passion mauvaise qui consiste à s’affliger de la réussite ou du bonheur d’autrui, et pouvant aller jusqu’à lui désirer du mal et chercher à lui nuire ». Les académiciens procèdent de la même manière dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire. Ils distinguent un sens premier d’un sens affaibli, le « désir mêlé de dépit et de ressentiment, inspiré par les avantages, les biens, les succès d’autrui » du « désir de connaître le même bonheur qu’autrui, d’être à sa place ». Tout est fait dans les dictionnaires pour rendre l’envie acceptable ou tolérable et pour en faire l’alpha et l’oméga de l’époque. Mais ces fards ne cachent ou cachent mal la boue que charrie l’extension quasiment à l’infini du domaine de l’envie.    

 

 

27 avril 2012

Des "apparitions" de Terra Nova dans les médias

 

 

En latin, le nom apparitio a servi, dans la langue en usage dans l’Eglise et à partir de Saint Jérôme, à traduire le nom grec epiphania, « apparition d’un être surnaturel ». C’est dans ce sens que le nom apparition est attesté à la fin du XIIe siècle : « fait pour un être surnaturel ou invisible de se rendre visible » et, plus particulièrement, « épiphanie du Christ, fête de la manifestation du Christ comme homme-Dieu ». Au début du XIVe siècle, ce nom se dit d’une personne pour désigner « l’action de paraître, de se faire voir un court moment » ; puis il signifie « vision », désignant « ce qui se présente à nos yeux sous une forme visible » (milieu du XVIe siècle) et, au XVIIe siècle, « hallucination » et « venue subite de quelque chose ou de quelqu’un ».

Les académiciens (Dictionnaire, 1694) se contentent de relever le premier sens : « manifestation de quelque objet qui, étant invisible de lui-même, se rend visible » (« l’apparition de l’ange Gabriel à la sainte Vierge ; l’apparition des esprits, des spectres »). Il suffit de comparer les articles consacrés à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-72) de d’Alembert et Diderot et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) pour prendre conscience que, sur cette question qui engage les croyances ou la foi, un fossé se creuse entre les sceptiques de L’Encyclopédie et les croyants ou présumés tels de l’Académie. Les premiers tiennent à distinguer la vision (« elle se passe au-dedans et n’est qu’un effet de l’imagination ») de l’apparition (« elle suppose un objet au-dehors »), illustrant cette distinction par des exemples : « Saint Joseph, dit M. l’abbé Girard, fut averti par une vision de passer en Egypte : ce fut une apparition qui instruisit Madeleine de la résurrection de Jésus-Christ », mais tenant l’une et l’autre pour les symptômes d’un affaiblissement de l’esprit : « les cerveaux échauffés et vides de nourriture sont sujets à des visions ; les esprits timides et crédules prennent tout ce qui se présente pour des apparitions » ou encore « ils prennent quelquefois pour des apparitions ce qui n’est rien ou ce qui n’est qu’un jeu ». On se demande, à lire L’Encyclopédie, s’il n’est pas moins handicapant d’être victime d’hallucinations que de voir la Vierge. A l’opposé, les académiciens se contentent de définir les sens du mot, sans préjuger de la santé mentale de ceux qui voient ou ont vu des réalités invisibles : « manifestation de quelque objet, qui étant invisible de lui-même, se rend visible » et « manifestation subite d’un objet, d’un phénomène, qui n’avait point encore paru » (« l’apparition de l’étoile aux mages, l’apparition d’une comète »). Ce dernier sens est aussi relevé dans L’Encyclopédie, mais comme il s’agit d’un phénomène attesté par les savants, il ne fait pas l’objet de jugement hostile : « apparition se dit en astronomie d’un astre ou d’une planète qui devient visible, de caché qu’il était auparavant. Apparition est opposé dans ce sens à occultation ». A cela, il est ajouté ceci : « le lever du soleil est plutôt une apparition qu’un vrai lever ».

Dans cette même quatrième édition (1762), les académiciens notent pour la première fois le sens, étranger à la religion, attesté depuis le XIVe siècle : « dans le langage familier, on dit d’un homme qui n’a demeuré que très peu de temps dans un lieu qu’il y a fait une courte apparition ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens (1798, 1835) se contentent de reprendre les définitions de 1762, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme cela lui est habituel, renverse dans l’article apparition l’ordre historique, objectif et impartial en quelque sorte, dans lequel les divers sens de ce mot sont attestés. Le sens premier n’est cité qu’en quatrième position. Il est vrai qu’il se rapporte à la religion, et le sens exposé d’abord est celui de la « science » : « manifestation d’un phénomène ; apparition des astres, du soleil ; à l’apparition de la nouvelle lune » ; le sens suivant se rapporte à la société (« arrivée, séjour » ; « alors notre ami fit son apparition ; sa brusque apparition les surprit ; il ne fit là qu’une courte apparition ») ; le troisième sens exposé est lié au récit historique (« au figuré, naissance, commencement ; le tribunat, dont l’apparition eut lieu au milieu des guerres civiles ; depuis l’apparition de la philosophie de Descartes »), tandis que le sens qui a été celui du catholicisme (« manifestation d’un objet qui se rend visible » ; « épiphanie ») est noyé dans un ensemble où sont mélangées « les apparitions des dieux », « les apparitions nocturnes », « l’apparition d’un spectre », et illustré par un extrait de Bossuet qui traite de la mort : « au plus haut point de sa gloire, sa joie (celle de Le Tellier) est troublée par la triste apparition de la mort ». On peut difficilement aller plus avant dans l’hostilité au catholicisme. L’article se clôt par l’exposé d’un sens qui fait d’une apparition une superstition archaïque : « spectre, vision, fantôme » ; « il y a dans les campagnes bien des gens qui croient encore aux apparitions », et, parmi les auteurs de dictionnaires, il y a des savants dont les croyances se ramènent à « deux et deux sont quatre » et qui tiennent à le faire savoir, ce dont leurs lecteurs n’ont que faire.

            Il semble que l’agnosticisme ait même touché les académiciens qui, en 1935, marchent sur les brisées de Littré et en viennent à tenir pour du français ce qui est un barbarisme : « action d’apparaître, de se montrer : l’apparition d’une comète ; et, par extension, l’apparition d’un livre », oubliant qu’un livre n’apparait pas, mais paraît, et qu’il convient de dire, en conséquence, la parution d’un livre, et non son apparition : un livre n’est pas encore la sainte Vierge, à moins que les académiciens ne tiennent beaucoup de livres publiés pour des spectres de livres, ce en quoi ils n’auraient pas tort. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la volonté de tenir la religion en lisière continue : le premier sens est « le fait de se montrer aux regards » (apparition d’une comète, du soleil entre deux nuages, d’un acteur, faire une apparition) ; le deuxième sens est « le fait de se manifester pour la première fois, de commencer à exister » (l’apparition de l’homme sur la terre, des premiers bourgeons en mars, de symptômes inquiétants, d’un courant de pensée) ; le sens religieux est le dernier à être exposé, contrairement à l’ordre chronologique des attestations, et, comme chez Littré, le sens catholique (l’apparition de l’ange Gabriel à la Vierge et les apparitions de la Vierge) est noyé dans un magma de « manifestations sous une forme visible d'êtres surnaturels ou imaginaires (l’apparition d’un fantôme, d’une fée, croire aux apparitions, parler à une apparition) ». En deux siècles, le sens religieux a été traité comme secondaire ou mêlé à des superstitions – signes du lent affaissement en France des religions du Christ ou de la déchristianisation de la France. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont beau être progressistes en diable et engagés, ils n’en conservent pas moins un vernis d’objectivité qui les oblige à tenir compte des faits avérés. Ainsi, l’article qu’ils consacrent à apparition commence par le sens religieux : « manifestation d’un être surnaturel qui se rend visible, généralement pendant un court moment » (les apparitions de la Vierge à La Salette, à Lourdes) et « l’être apparu surnaturellement », comme dans cet extrait de Bloy (1905) : « lorsque l’Apparition de Lourdes a dit : Je suis l’Immaculée Conception, c’est comme si elle avait dit : Je suis le Paradis terrestre ».

Ce que disent les dictionnaires depuis deux siècles, c’est l’affaiblissement du sens religieux, celui pour lequel le nom latin apparitio a servi à traduire le nom grec epiphania, et cela au profit des emplois d’apparition dans des contextes sociaux, politiques ou économiques. C’est « l’action de devenir visible » (faire son apparition), en parlant de personnes ou de choses ; ou, en parlant d’événements, « l’action de se produire » ; ou, en parlant de produits manufacturés, « la sortie sur le marché » (l’apparition du transistor) ; c’est encore le sens mondain : « bref moment que l’on passe quelque part ». Ce sont les hommes ou les choses tangibles qui apparaissent ; éventuellement les idées ; ce ne sont plus les entités de la transcendance. Dieu est mort, dit Nietzsche, qui ajoute : les hommes l’ont tué. La mort de Dieu (en fait son meurtre), c’est aussi ce qui se lit dans la langue depuis deux siècles. Ce qui se lit aussi, c’est le remplacement de Dieu par la politique ou une organisation politique.

 

Terra nova, ou en français Terre neuve, est un « think tank », comme il se présente, ou, plus prosaïquement, un réservoir d’idées – réservoir peut-être, idées, on peut en douter – ces idées se ramenant à un catalogue d’idées reçues, qu’on lit partout dans la presse ou qu’on entend partout dans les médias, les facultés, les lycées, les partis politiques. Ce sont des slogans destinés à être ânonnés par les apprentis politiciens. Ce réservoir à idées est très fier de la bonne couverture médiatique dont il bénéficie, ce qui lui est facile, vu qu’il a amadoué tous les journaleux de Paris et de province : ils ne demandent que ça. C’est ce que ces terre-neuvas nomment, dans les pages 18 et 19 de la « présentation » de leur réserve à slogans, des « apparitions » dans la presse : « apparitions renouvelées dans Le Monde », « apparitions régulières » dans Metro, Le Figaro, Marianne, etc., « apparitions TV et radio pluri-hebdomadaires pour traiter des sujets de fond » (de fond ou dont ne voit jamais le fond ?). A la lecture de cette présentation, on est en droit de conclure que les familiers de cette réserve sont victimes d’hallucinations ou qu'il ont vu la Vierge et surtout que leur « think » est peuplé de spectres.