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15 février 2007

Signes 21 : obscurantisme

 

 

Le rugby mérite mieux qu’un mauvais dictionnaire

 

A propos de Daniel Herrero, Dictionnaire amoureux du rugby, Plon, 2003

 

Daniel Herrero a été un excellent joueur de rugby, comme ses frères, dont André, le grand troisième ligne qui fut capitaine de l’Equipe de France. Il se fait remarquer par son look, moitié baba cool, moitié indien de western spaghetti - barbe fleurie, cheveux longs et bandeau rouge lui ceignant le front -, et par son verbe haut, prolixe et coloré, à l’emporte-pièce ou au décrochez-moi ça, dont il charme les auditeurs de Sud Radio et dont il amuse les lecteurs du Journal du Dimanche. Il est célèbre pour l’amour immodéré qu’il porte au Rugby Club Toulonnais, le club "rouge et noir" (deux mots dont il écrit les initiales avec des majuscules), arsenal et grand port militaire (et "qui entend le rester"), qui est, dans une Provence vouée au pastis et à la pétanque, une des forteresses du rugby tricolore, comme on dit dans la langue de ce jeu. C’est aussi un "meneur d’hommes" : il a entraîné dans les années 1980 ce RCT, qui est devenu, sous sa "houlette" (comme on dit aussi en rugby), champion de France en 1987.

De tous les grands joueurs et amoureux du rugby, il était le mieux placé pour écrire, dans la belle collection des Dictionnaires amoureux chez l’éditeur Plon, un éditeur sérieux, qui est celui de toutes les œuvres du général De Gaulle et de Claude Lévi-Strauss, ce Dictionnaire du rugby : peu importe d’ailleurs qu’il soit ou non amoureux. De fait, de nombreux articles sont excellents, quand ils traitent de technique ou de jeu : ailier, aplatir, arrière, etc. Il n’en va pas de même des autres, plus nombreux, mais qui traitent de l’esprit du jeu ou de faits historiques : en un mot, de "culture". Hélas pour le rugby, Daniel Herrero fait partie de la corporation de ces innombrables profs de gauche, plus enseignants que professeurs et plus "de gauche" que français, qui, depuis une trentaine d’années, exercent une influence de plus en plus forte et malheureuse dans le rugby, qu’ils contaminent de leur charabia et de leur morale à deux sous. On comprend d’ailleurs pourquoi : le rugby se pratique surtout dans le grand Sud, agricole ou rural, que l’industrie n’a guère touché et qui doit sa prospérité relative au tourisme. Admettons que vous soyez originaires de Corrèze ou du Gers. Dans les années 1960, vous étiez jeunes, vous jouiez au rugby, vous ne pouviez plus faire le paysan comme votre père et votre grand père, ni l’ouvrier chez un artisan désargenté ; il restait la fonction publique d’Etat ou territoriale, EDF, les PTT et surtout l’Educ-nat qui recrutait alors à tour de bras. Villepreux, Skrela, Novès, Broncan, etc. ont connu ce destin. Herrero écrit comme un prof, c’est-à-dire comme un pied, et, comme, en plus il est "de gauche", il pense comme on pense à gauche, en idéologue, c’est-à-dire bien en toute circonstance. L’idée usinée et formatée qu’il se fait de la réalité est plus importante que la réalité elle-même, laquelle disparaît sous un fatras idéologique.

Le la est donné dans le premier article adversaire, qu’il serait dommage de pas citer, tant il est dans le vent : "L’idéal du rugby affirme que "se mesurer à l’autre fait grandir". L’autre (…) est un "partenaire" avec qui l’on se construit sans l’affrontement". Tout Herrero est dans ce charabia, à la fois mystique et tout idéologique, mais bien dans l’air du temps, et qui est comme la signature de la "modernité" hâbleuse. Se construire ensemble serait même l’idéal maçonnique – du moins aux dires de Herrero, qui tresse des lauriers à sir Thomas Arnold "proviseur du collège de Rugby de 1828 à 1842, et franc-maçon au grand rayonnement. Sous son impulsion, la morale humaniste (pourtant, le mot humaniste, avec le sens de "dont la fin ultime est l’homme", n’est attesté en français qu’à la fin du XIXe siècle, longtemps après que le rugby a été inventé et codifié) imprégna fortement (…) le rugby. (…) Le ferment franc-maçon servit de limon nourricier aux pratiquants, insufflant un esprit nouveau à ce sport d’équipe unique". La conclusion est lumineuse : "Dès sa naissance, le rugby s’est confondu avec les valeurs franc-maçonnes de fraternité, liberté et union entre les hommes, aussi différents soient-ils". Il suffit de comparer cette représentation du rugby avec le rugby réel pour en montrer la bouffonnerie. Quand on sait la véritable arrogance sociale qui servait de ferment identitaire aux public schools (en fait privées, Rugby, Oxford, Cambridge) de l’Angleterre victorienne, où le rugby a été inventé, on ne peut entendre valeurs franc-maçonnes de fraternité, liberté et union entre les hommes que comme des antiphrases ; et encore plus "union entre les hommes, aussi différents soient-ils". Longtemps, le rugby a été le sport national et identitaire de l’Afrique du Sud de l’apartheid – c’est-à-dire de la séparation légale des hommes en fonction de la couleur de leur peau. Il est devenu le sport national et identitaire de la Nouvelle-Zélande, à partir du moment où la relégation dans des régions reculées des populations maories autochtones a presque entièrement blanchi ce pays. Il en va de même en Australie et, à un degré moindre, en Argentine. "Le choix de quinze joueurs, écrit Herrero dans l’article XV, ne fut jamais véritablement expliqué ou justifié ; certains voient dans ce nombre impair et triangulaire (sic ?) un clin d’œil de la pensée franc-maçonne (encore !) très influente en Angleterre à la fin du XIXe siècle". L’article XV aurait pu être l’occasion de rappeler qu’il existe deux rugbys : que le premier se joue à quinze joueurs et que le second se joue à treize joueurs. Le rugby à XIII (ou jeu à treize, comme il fallu dire officiellement longtemps en France) existe aussi. Herrero n’y consacre aucun article dans son Dictionnaire. Il n’y fait allusion nulle part. Pourtant, ce rugby a eu son heure de gloire en France grâce à un joueur d’exception, Puig-Aubert, dit Pipette, et si la France n’a jamais remporté de titre de champion du monde de rugby à XV, elle a été dans les années 1950 championne du monde de rugby à XIII, ayant battu les Australiens, les meilleurs au monde dans ce sport, en Australie. A leur retour en France, les treizistes ont reçu un accueil digne de celui que la Rome antique faisait à ses légions victorieuses. Le fait que Herrero n’ait pas dit un seul mot du XIII est à la fois étonnant de la part d’un "prof de gauche" (en contradiction avec l’idéologie portée en bandoulière dans toutes les lignes) et révélateur du caractère trompeur de ce Dictionnaire du rugby. En effet, en France, le conflit entre le rugby à XV et le rugby à XIII a été politique dans la France occupée de 1940 à 1944. Le rugby à XIII est enraciné dans des départements de grande tradition républicaine et laïque : Aude, Pyrénées orientales, Vaucluse, Lot et Garonne. Le régime de Vichy a essayé de le proscrire, comme il l’a fait des Juifs et des francs-maçons, à la demande, disent les mauvaises langues, des dirigeants du rugby à XV d’alors, qui croyaient voir dans le XIII des "ferments" (comme dit Herrero) de républicanisme rouge, laïcard et franc-maçon. L’article Basques est de même eau. "Le Pays basque, écrit-il, est une terre sciée en deux par une frontière malencontreuse". La frontière est ce qu’elle est, mais elle n’est pas malencontreuse, puisqu’elle a eu, pour principal mérite, de préserver les Français vivant dans le Pays basque (du Nord, comme on dit dans les milieux basques) de la folie furieuse, ethnique, raciste et purificatrice de l’ETA et autres organisations mafieuses. Au Nord, en France donc, les Basques jouent au rugby avec talent et passion ; au Sud, en Espagne, ils ne font rien de cela : ils posent des bombes ou ils meurent d’une balle dans le dos. "Si le rugby est très populaire du côté français, il n’a jamais curieusement franchi la frontière espagnole (…) C’est étrange, les Espagnols ont pourtant eux aussi le sens du combat, de l’orgueil (bel exemple de préjugé ethnique stupide)". Le franc-maçon Herrero, qui ne sait pas que le franc-maçonnerie française est différente de l’anglaise, avance une explication : "Peut-être est-ce la faute des curés, très influents en Espagne (pas plus que les francs-maçons), et qui n’ont jamais porté le rugby dans leur cœur, un sport trop rude où les corps se touchent de trop près ? Qui sait…". Le rugby est l’occasion d’égrener le chapelet idéologique. Le Pays basque français a été façonné par l’Eglise et ses curés, bien plus que l’Espagne. Dans le Pays basque, comme dans le grand Sud, les curés n’ont jamais interdit le rugby : ils y ont joué ; ils y ont fait jouer les enfants dans les collèges catholiques et dans les patronages du jeudi ; ils ont fondé des clubs dans les villages. Tout cet article est faux, comme beaucoup d’autres, marqués au fer rouge de la bien pensance. Le Marocain Benazzi a été un joueur de rugby de talent, à la fois puissant et rapide, mais qui avait un sens tactique limité. Grâce à sa puissance, il perforait la défense adverse, mais comme souvent il le faisait seul, il lui arrivait de perdre le ballon, de gâcher des occasions d’essai (dont une en demi-finale de la Coupe du Monde de 1995, que la France, la meilleure équipe du tournoi, aurait dû gagner) ou de mettre son équipe en difficulté. Si Benazzi s’était appelé Marcel Dupont, Herrero ne lui aurait pas consacré d’article, comme il n’en a pas consacré à Crauste, Domenech, Maso, Gachassin, Villepreux, qui ont plus marqué l’histoire du rugby en France que Benazzi.

La question la plus importante, qui n’est jamais traitée dans ce Dictionnaire, n’est pas la franc-maçonnerie, ni les valeurs morales ou idéologiques, fluctuantes, fragiles ou dérisoires, dont le rugby serait porteur, mais le fait étrange (aberrant même) que le rugby, sport plein de morgue et aristocratique de public schools anglaises, soit devenu un sport régional, limité au grand Sud, un sport de villages, pratiqué par des gens rudes et un peu frustes : paysans, vignerons, lutteurs de foire, et par des étudiants (avec des clubs universitaires jadis prestigieux : PUC, BEC, TOEC) et de petits notables de province, médecins ou dentistes. Le miracle est là. En traversant la Manche, le rugby s’est métamorphosé. Il est devenu un sport rugueux, viril, brutal parfois, mais convivial et insolent. Il y a une raison de fond à cela : tout le monde peut jouer au rugby, les grands, les petits, les gros, les minces, les forts et maladroits, les agiles et les adroits, les trop lourds et les trop légers. Il y a un poste ou un rôle pour chacun. Voilà qui explique la convivialité propre au rugby et le fait qu’il se soit développé là où il n’aurait jamais dû, vu ses origines aristocratiques, prendre racine, dans le grand Sud, pays de petits propriétaires ruraux faisant de la polyculture vivrière. Là, il est devenu un antidote à l’affaiblissement ou à la disparition des anciennes solidarités, entretenues par l’Eglise et par la noblesse, et un contrepoids à l’influence grandissante des nouveaux notables, républicains et socialistes, de la technocratie d’Etat, la seule qui soit autorisée à faire un usage légal de la violence, réelle ou symbolique, laquelle a trouvé dans le rugby une expression possible et codifiée, à la fois dans les gestes (coups de poing, de pieds, de dents, contacts à rentre-dedans, fourchettes, etc.), qui sont parfois de vrais délits, et dans les mots grossiers ou injurieux, comme si le rugby était la continuation par d’autres moyens de la guerre de clochers.

L’article que Herrero a consacré au Racing Club de France, là où le rugby est encore à l’image de ce qu’il est dans les public schools anglaises, aurait pu être l’occasion de cerner la grandeur de ce sport, qui reste encore un jeu, pour beaucoup de joueurs amateurs. Le fait s’est produit lors de la finale du championnat de France entre Agen et le Racing. L’arbitre, qui n’était pas très bien placé, a accordé aux Agenais un drop-goal imaginaire (trois points), alors que le ballon était manifestement passé sous la barre. Les caméras de la télévision l’ont montré clairement. Un joueur du Racing, l’arrière Jean-Baptiste Lafond, qui était tout à côté des perches (ou poteaux de but), a vu que le drop-goal validé était imaginaire. Il ne s’est pas précipité sur l’arbitre pour l’agonir d’injures, comme cela se fait tous les jours dans le foot, ce bizness de milliardaires arrogants et stupides. Il n’a même pas protesté. A la fin du match, il a expliqué que cela n’aurait servi à rien, qu’il aurait été indigne de lui d’invectiver l’arbitre, que celui-ci avait aussi le droit de se tromper, etc. La grandeur du rugby est là. Il arrive, et même souvent, que les arbitres sanctionnent des fautes imaginaires ou qu’ils ne sanctionnent pas des fautes grossières : les joueurs, quels qu’ils soient, ne protestent pas. L’arbitre peut être fantasque, comme le ballon ovale. Il ne sert à rien de s’en prendre à l’ovalitude du ballon. C’est une des lois du jeu.

 

Le rugby mérite mieux que ce Dictionnaire mal écrit et bien pensant : c’est un jeu et un sport où l’esthétique, le beau geste, l’action inspirée comptent autant que le reste et c’est aussi un sport ouvert : on y respire de grandes bouffées d’air pur ; par principe (et le principe est excellent), on y emmerde les cons ; on y pense mal. Mal écrit et bien pensant, ce Dictionnaire est digne du foot show-biz et des milliards d’€ que des joueurs frustes et obtus y gagnent, mais tout à l’opposé du rugby.

 

 

 

05:50 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Culture, sports, société