23 novembre 2009
Epidémie
Ce mot, emprunté du latin médiéval epidimia, lui-même emprunté du grec, est attesté à compter de la seconde moitié du XIIIe siècle, sous des formes variées : ypidime, epydimie, epydemie : « pestilence que les physiciens (les médecins) appellent ypidime » ; « Qui veut son corps en santé maintenir / Et résister à mort d'épidémie, / Il doit courroux et tristesse fuir, / Laisser le lieu où est la maladie » ; « supplier (Dieu) qui lui plaise faire cesser la mortalité et épidémie » ; « si se logea en la cité, de lez la ville, pour fuir la pestilence de ipedimie, qui cette année avait couru parmi Arras ».
Furetière (Dictionnaire universel, 1690) est le premier lexicographe à enregistrer le mot, composé d'epi et de démos, populus, peuple, composition que les encyclopédistes (1751-64) analysent ainsi : « le mot grec est formé d'épi, dans ou parmi, et de démos, peuple ». La formation et surtout la présence dans le mot de démos de démocratie ou de démagogie sont expliquées ainsi : « ce nom vient de ce que ces maladies sont communes à toutes sortes de personnes, de quelque sexe, âge et qualité qu'elles soient, provenant d'une cause générale. Les Latins les appellent populaires. Elles sont opposées à celles que les médecins appellent sporadiques, qui sont éparses çà et là, et qui ont des causes particulières ».
Dans les dictionnaires modernes, le mot est défini le plus objectivement possible, froidement, presque scientifiquement. Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « augmentation inhabituelle et subite du nombre d'individus atteints d'une maladie transmissible existant à l'état endémique dans une région ou une population donnée » ou « apparition d'un nombre plus ou moins élevé de cas d'une maladie transmissible n'existant pas normalement à l'état endémique dans une région donnée », et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française : « apparition et propagation d'une maladie contagieuse qui atteint en même temps, dans une région donnée, un grand nombre d'individus et, par métonymie, cette maladie elle-même ». Les grandes peurs sont passées ; les médecins ont isolé les virus ou les bacilles de ces maladies ; ils y ont trouvé des remèdes ; ces grandes maladies, qui pouvaient en quelques années, faire disparaître la moitié de la population d'un pays ou anéantir des familles entières, sont désormais vaincues. D'ailleurs, les rédacteurs du Trésor de la langue française ne citent pas d'exemple qui fasse peur ou qui transpire la peur, sinon des exemples qui se rapportent au Moyen Age (les épidémies sont un fléau; mais elles ne sont pas les seuls maux dont les vivants soient menacés dans leur chair) ou à des pays lointains : « les centres endémiques du typhus et de la fièvre récurrente correspondent à des foyers permanents de saleté ou de misère. Quant aux grandes épidémies que causent parfois ces maladies, elles éclatent lorsque des perturbations économiques viennent rompre les habitudes d'hygiène qu'a peu à peu créées la civilisation moderne ». Il n'est même pas cité la peste, ni le choléra parmi les exemples d'épidémies. Les académiciens les citent, mais en les situant dans des époques éloignées : « de grandes épidémies de peste, de choléra ont ravagé l'Europe du Moyen Âge ». Il en allait tout autrement dans l'ancienne langue, où le mot épidémie fait peur (cf. ci-dessus des extraits d'auteurs des XIIIe, XIVe, XVe siècles), sans doute parce que les causes du phénomène ne sont pas connues ou sont incompréhensibles et généralement dues à la colère de Dieu, si bien que l'on sacrifiait quelques boucs émissaires dans l'espoir de faire cesser le mal. La peur transpire chez Furetière (1690) : « mal contagieux qui se communique de l'un à l'autre, comme la peste, le scorbut, la vérole. On appelle proprement épidémie la peste, lorsqu'elle vient par la corruption de l'air, qui fait mourir bien du peuple en peu de temps » et l'ignorance chez les académiciens : « (le mot) se dit de toutes sortes de maladies populaires et contagieuses » (1694, 1718, 1740) ; « terme de médecine, attaque générale ou populaire de quelque maladie qui dépend d'une cause commune et accidentelle, comme l'altération de l'air ou des aliments » (1762, 1798).
L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, grand dictionnaire des Lumières, n'échappe pas à la peur et à l'ignorance : « (médecine), maladie qui affecte presque en même temps et dans un même lieu un grand nombre de personnes de quelque sexe, âge et qualité qu'elles soient, avec les mêmes symptômes essentiels, dont la cause réside le plus souvent dans les choses desquelles on ne peut pas éviter de faire usage pour les besoins de la vie, et dont le traitement est dirigé par une même méthode » ; et « les différentes causes des épidémies, qui sont dans l'air, dépendent quelquefois du vice de ses qualités sensibles et manifestes, telles que la chaleur, le froid, l'humidité, la sécheresse, etc. D'autres fois l'air, en pénétrant le corps humain (...), y porte avec lui et applique à diverses parties certains miasmes d'une nature inconnue, qui produisent cependant les mêmes effets dans toutes les personnes affectées, comme on le voit dans la peste, dans la petite vérole (...) Les aliments, comme causes communes, sont souvent aussi, par leur nature, la cause des maladies populaires (...) ». Les remèdes sont à l'image des causes supposées : « pour s'en préserver, on doit soigneusement éviter tout ce qui peut contribuer à arrêter l'insensible transpiration, et pour cela ne pas s'exposer à l'air froid du matin ou du soir, ne se livrer à aucun exercice violent, ne vivre que d'aliments de facile digestion, et user des choses propres à fortifier, à entretenir la fluidité des humeurs, favoriser les secrétions et excrétions ».
Les progrès de la médecine ont peu à peu atténué les peurs, si bien que le mot épidémie a été extrait de cet usage médical pour désigner des réalités « morales » ou « intellectuelles » qui ne sont pas des maladies, mais qui se répandent rapidement. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le premier à noter ce nouvel emploi : « depuis peu on l'emploie au figuré », comme dans cet extrait de l'Année littéraire : « il semble que l'épidémie philosophique commence à gagner les provinces, et que les candidats, qui y briguent les palmes académiques, suivent l'exemple de ceux qui aspirent à celles de la capitale ». Dans les cinquième et sixième, septième, huitième éditions (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, l'emploi figuré est illustré d'un seul exemple : « on dit figurément il y a des épidémies morales » et « il se dit quelquefois figurément, dans le langage ordinaire : l'engouement est général, c'est une épidémie, c'est une véritable épidémie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s'efforce d'expliciter l'analogie qui suscite le sens figuré : « ce qui s'empare des esprits comme l'épidémie s'empare des corps », citant des extraits de Rousseau (« il est pour ainsi dire des épidémies d'esprit qui gagnent les hommes de proche en proche comme une espèce de contagion »), de Diderot (« cent orateurs fameux sous le seul règne d'Auguste ! quelle épidémie ! »), de Raynal (« l'épidémie des croisades eût entraîné les Français loin de leurs frontières »). Il faut attendre la neuvième édition du DAF (en cours de publication) pour que le sens figuré ne soit pas seulement constaté et soit enfin défini : « extension rapide et fâcheuse d'un phénomène, comme par l'effet d'une contagion » (exemples : une épidémie de suicides, de divorces, et ironiquement, une épidémie de néologismes).
Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils distinguent le sens étendu du sens figuré, distinction qui semble spécieuse, comme on peut le constater. Par extension, une épidémie consiste en une « multiplication considérable de cas de toute maladie (transmissible, carentielle ou autre, intoxication) ou de tout autre phénomène biologique ou social (accident, divorce, suicide, etc.) ». Au figuré, « en parlant de tout autre phénomène humain jugé comme un mal collectif », une épidémie est « ce qui touche rapidement et dans un même lieu un grand nombre de personnes en se propageant comme une épidémie ». Les synonymes en sont contagion, engouement, entraînement, mode et les exemples : « se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage dans les peuples la puissante folie des pensées collectives, le souffle de la guerre ! » (Rolland, 1909) ; « l'épidémie de destruction née du siège de Paris » (Zola, 1892).
Quoi qu'il en soit, en un peu moins de trois siècles, ce mot a perdu toute la charge d'angoisses et de craintes dont il était chargé. Jadis, c'était la peste qu'il désignait ; aujourd'hui, ce sont les divorces ou les modes.
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14 novembre 2009
Conniver
Ce verbe, attesté au XVIe siècle et enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (première édition) à 1879 (septième édition), est absent des éditions du XXe siècle de ce même dictionnaire. Les académiciens pensent qu'il est sorti de l'usage, sans que, dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1879), ils aient cru bon de noter que ce verbe « vieillissait » et « devenait vieux ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, faisant précéder la définition de la mention vieux. Il est vrai que ce Trésor est un dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles et qu'au XIXe siècle, conniver était encore en usage.
Emprunté du latin classique conivere (« cligner ensemble », « fermer les yeux » et, figurément, « laisser faire par indulgence »), il est attesté au XVIe siècle chez les meilleurs écrivains ; Amyot (« conniver en telles fautes et ne faire pas semblant de les apercevoir »), Montluc (« plût a Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main n'eussent non plus connivé que moi »), le juriste Du Vair (« où il va des immunités et privilèges des peuples de ce pays, ils sont prompts à s'émouvoir, et ceux qui pour l'obligation de leurs charges les devraient réprimer, y connivent aisément », où il a deux sens : « prêter en fermant les yeux, en gardant le silence, une sorte de complicité morale à la faute de quelqu'un » et « se faire le complice d'un délit ou d'un crime en ne le révélant pas ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « négliger de punir les fautes de ceux sur qui nous avons l'autorité ; ou les souffrir, et ne faire pas semblant de les voir » (il voulait sans doute dire « faire semblant de ne pas les voir » : « ceux qui connivent aux exactions en sont responsables en leur propre nom devant Dieu et devant les hommes »). La définition du Dictionnaire de l'Académie française est à peu de chose près identique : « dissimuler, faire semblant de ne pas voir un mal qu'on a le pouvoir et le droit d'empêcher » (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1879 : Le magistrat connivait aux concussions de son greffier, des procureurs etc. ; il ne voulut pas se déclarer ouvertement, il connivait avec lui ; ce trésorier et son contrôleur connivaient ensemble ; un père qui connive aux débauches de ses enfants). Au vu de ces exemples, il semble que ce verbe était d'un emploi relativement étendu dans la langue classique, comme l'attestent les nombreux extraits d'écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) pour illustrer le cens de conniver (« fermer les yeux sur ce qu'on n'ose pas ou ne veut pas apercevoir et, par suite, dissimuler en justice les faits à la charge d'un accusé, et prendre ainsi part à une mauvaise action ») : Corneille (« Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole, Quand un père à mes yeux au lieu de moi l'immole ») ; Bossuet (« on l'accuse d'y avoir du moins connivé » ; « puisqu'ils connivaient à de tels crimes »), Saint-Simon (« je ne pouvais trahir ma dignité en connivant à un abus si préjudiciable »), Diderot (« peut-être alors serai-je forcé moi-même d'écarter le soupçon d'avoir connivé à cet indigne procédé »), d'Alembert (« nous craignons qu'on ne nous soupçonne de conniver à ses blasphèmes »), Montaigne (« il sut dextrement conniver à cette mienne débauche et autres pareilles »)...
Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française, s'ils rappellent que le sujet de ce verbe jugé vieux est toujours une personne ou un groupe de personnes, le verbe est suivi soit de la préposition avec (conniver avec quelqu'un), soit de à (conniver à quelque chose). Un tel verbe mérite de revenir dans l'usage. Il serait d'une grande utilité. Ce que la justice reproche à M. de Villepin, c'est d'avoir connivé avec Lahoud et Gergorin à des faux en écriture ou, alors qu'il en avait connaissance, de ne pas les avoir empêchés. Dits ainsi, les soupçons pesant sur M. de Villepin semblent insignifiants. Fallait-il ce tintamarre médiatique et un mois de procès pour régler si peu de choses ?
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05 octobre 2009
Décadence
Décadence, emprunté du latin médiéval decadentia, est attesté au début du XVe siècle. Il se dit alors de l’état d’un bâtiment qui se dégrade : « un moulin qui est chu en décadence et ruine » (1413) ; « un moulin qui était en telle ruine et décadence que ledit moulin ne pouvait faire de blé farine » (1457) ; « le lieu à faire justice était tombé par tempête en décadence (1459) ; « édifices tombés en ruine et décadence (1543). Ce sens est relevé dans les dictionnaires anciens, ceux de Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « chute, ruine imminente ; les bâtiments qui ne sont point habitez tombent bientôt en décadence »), de l’Académie française (1694 : « disposition à la chute et commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence » ; 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35 : « disposition à la chute ; état de ce qui tend à sa ruine, commencement de ruine ; ce palais s’en va en décadence ») ; de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « état de ce qui tend à sa ruine ; commencement de ruine »). Dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent, à la suite de la définition « commencement de dégradation, de ruine, de destruction, état de ce qui tend à sa ruine », la remarque suivante : « il n’est presque plus d’usage au propre », le sens en usage étant le sens figuré. En réalité, dès le XVIIe siècle, quelques grammairiens, dont le père Bouhours, n’acceptent que le sens figuré et ils préfèrent à décadence (d’un palais), exemple cité par les académiciens, ruine (d’un palais). Ils condamnent aussi tomber en décadence qu’ils jugent impropre, l’expression propre étant tomber en ruine. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-65) essaie de distinguer les deux mots, faisant de l’un la cause de l’autre : « décadence et ruine diffèrent en ce que le premier prépare le second, qui en est ordinairement l’effet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme le point de vue des académiciens en 1832-35 : « état de ce qui commence à choir, à tomber (cette maison tombe en décadence) ; cet emploi, au propre, est maintenant peu usité ». Les académiciens, en 1932-35 (huitième édition) et aujourd’hui (édition en cours), prennent acte de la désuétude de ce sens, qu’ils ne relèvent plus, ne faisant état que du sens figuré, alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme vieux et rare (« état de ce qui commence à tomber, à s’écrouler », comme dans cet exemple : « un vieux mur en décadence sépare seul de la mer profonde » (Stendhal, 1838).
Le sens que l’on peut dire « figuré », au sens où il s’applique à des réalités qui ne sont pas matérielles, est attesté en 1468 : « était chose moult piteuse de voir sa haute royale magnificence de jadis être venue à telle décadence et rabaissement ». Les auteurs des anciens dictionnaires exposent ce sens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « décadence se dit aussi figurément dans les choses morales ; le crédit de cet homme va en décadence pour dire il se ruine ; toutes les choses du monde vont en décadence, c’est-à-dire de mal en pis ; cette famille noble tombe en décadence ; Vigenère a écrit l’Histoire de la décadence de l’Empire d’Orient ») que les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : « il signifie aussi figurément l’adversité, le malheur, la ruine des affaires de quelqu’un » ; 1718 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable », la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un Etat ; la décadence des lettres ; ses affaires vont en décadence ; sa santé va en décadence ; le commerce était alors fort en décadence ; 1762, 1798, 1832-35 : « il se dit figurément de tout ce qui va vers le déclin, de tout état qui devient moins avantageux, moins agréable ; la décadence de l’Empire ; la décadence des affaires d’un État ; la décadence des lettres ; sa santé, ses affaires vont en décadence ; la décadence du commerce) ou Littré (1863-77 : « figuré, en parlant des choses abstraites », institutions, affaires, églises d’Orient, esprits, forces, Etat ; Décadence se dit quelquefois absolument de l’abaissement des choses littéraires, intellectuelles, scientifiques »).
Ce qui est nouveau et comme inouï dans la langue moderne, c’est l’extension de décadence à de nouvelles réalités : l’économie, les mœurs, les lettres, les arts, les hommes. Naguère, c’était un Empire ou les empires lointains qui tombaient ou étaient tombés en décadence. Aujourd’hui, la décadence s’est rapprochée et nous menace, non seulement dans nos vies, mais dans notre être même. Certains s’en réjouissent comme Cocteau, sans doute par esprit de provocation : La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise (Maalesh, 1949). La conscience de la décadence devient très vive après la première guerre mondiale, comme chez Valéry : « On nous a assez dit que nous étions un peuple en décadence, qui ne fait plus d’enfants, qui n’a plus de foi en soi-même, qui se décompose assez voluptueusement sur le territoire admirable dont il jouit depuis trop de siècles » (Variété IV, 1938), la France et l’Europe étant entrées « en décadence », comme lors des derniers siècles de l’Empire romain. Montesquieu a écrit des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734). Il est probable que, dans trois ou quatre siècles, un auteur, nommé peut-être Mohammed ou Mamadou, écrira le même livre, dont les héros ne seront pas les Romains, mais les Français.
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22 septembre 2009
Suffrage
Suffrage, emprunté du latin suffragium, est attesté à la fin du XIIIe siècle. Il est employé au pluriel, suivi du nom oraisons (« prières ») dans suffrages d’oraisons ; et, même employé sans complément, il a pour sens « prières ». Dans la première moitié du XIVe siècle, il est employé dans le sens de « secours, aides » et dans la seconde moitié du même siècle, apparaît le sens qui prédomine dans la langue actuelle : « expression du vote ou des votes lors d’une élection ».
Dans les dictionnaires anciens ou récents, le ou les sens religieux, dont celui qui est attesté le premier dans l’histoire de la langue, n’est pas occulté, mais il est toujours cité après le sens social ou politique, apparu pourtant un siècle plus tard. « On appelle suffrages de l’Eglise les prières que l’Eglise universelle fait pour les fidèles et suffrages des saints les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; on appelle encore suffrages certaines commémorations dans le bréviaire qui se disent à la fin de laudes et de vêpres, en certains jours de l’année » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, etc.), auxquels il est ajouté en 1762 cet emploi : « on appelle menus suffrages certaines oraisons de dévotions particulières », que les académiciens jugent ironique : « il se prend toujours ironiquement » ; et en 1798 (cinquième édition) cet autre : « on appelle vin de suffrage celui qu’on retire de différentes cuvées particulières mêlées ensemble, provenant de l’acquit de plusieurs petites redevances en panerées de raisin, en seaux, de vin ; cela se dit par opposition à du vin recueilli d’une seule et même vigne » (exemple : ce curé boit d’assez bon vin de suffrage). Ces sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré (« au pluriel, terme de liturgie catholique : prières que l’on fait en certains jours de l’année à la fin de laudes et de vêpres pour la commémoration des saints ; La Fontaine a dit suffrages au sens de « prières en général » ; suffrages de l’Église, prières qu’elle adresse à Dieu pour les fidèles, afin de leur obtenir quelques grâces ; suffrages des saints, les prières que les saints font à Dieu en faveur de ceux qui les invoquent ; menus suffrages, courtes oraisons que les moines ou quelques gens dévots récitent à la suite de l'office en commémoration des saints ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Religion catholique, suivi d’un complément déterminatif à valeur active, suffrages de l'Église, suffrages des saints ; suivi d’un complément déterminatif à valeur passive : prière d’intercession ; prière composée d’une antienne, d’un verset et d’une oraison, dite certains jours à la fin des laudes et des vêpres afin d’obtenir l’intercession des saints auprès de Dieu ; menus suffrages, petites oraisons, courtes prières surérogatoires, récitées à la fin de l’office ». Autrement dit, ce sens religieux n’a pas disparu, bien qu’il semble près de tomber en désuétude. Alors que, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), un équilibre est maintenu entre les deux sens, religieux et profane, du moins pour ce qui est des lignes auxquelles ils ont droit, dans la huitième édition (1932-35), le sens religieux occupe, pour ce qui est de la place, un cinquième de la place consacrée au sens profane. En 1694, le sens politique n’apparaît pas encore, et pour cause, le vote n’étant en vigueur que dans des communautés restreintes, celle que forment les académiciens, par exemple : « déclaration qu’on fait de son sentiment, de sa volonté et qu’on donne, soit de vive voix, soit par écrit ou autrement, dans l’occasion d’une élection, d’une délibération » (je lui ai donné mon suffrage ; il a été élu à la pluralité des suffrages ; il a envoyé son suffrage par écrit ; il n’a pas eu tous les suffrages), alors que, hors du vote, suffrage signifie « approbation » (cette pièce a mérité les suffrages de toute l’assemblée). Chez Diderot, en 1765, le suffrage universel est le « vote à l’unanimité ». Ce n’est qu’en 1828, chez Guizot, qu’il prend le sens de « droit de vote attribué à tous les citoyens ». Il est vrai que le sens de l’adjectif universel est restreint, comme l’expose le spécialiste de droit constitutionnel Georges Vedel (1949) : « il n’y a pas de bonne définition du suffrage universel pour l’excellente raison que celui-ci est indéfinissable dans l’absolu. Il ne se définit, comme on l’a vu, que par opposition au suffrage censitaire, aristocratique ou capacitaire. Encore que, dans les pays démocratiques, ni les enfants, ni les aliénés, ni certains condamnés ne votent, on considère que ces pays ne connaissent pas moins le suffrage universel ».
Au XIXe siècle, la démocratie représentative s’introduisant peu à peu dans les institutions, le suffrage touche de plus en plus de citoyens. C’est le sens politique, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « suffrage universel, droit de voter accordé à tous les citoyens ; suffrage restreint, celui auquel tous les citoyens ne sont pas appelés » et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « suffrage universel, droit de vote attribué à tous les citoyens ; suffrage restreint, droit de vote attribué à certaines catégories d’électeurs ; suffrage censitaire, droit de vote réservé aux citoyens qui paient une certaine somme d’impôt ; suffrage féminin ou plus ordinairement suffrage des femmes, droit de vote accordé aux femmes ». Le mot s’étend dans la seconde moitié du XXe siècle à de nouvelles réalités, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : « suffrages exprimés, ensemble des suffrages valides déposés dans l’urne, lors d’une consultation, après soustraction des bulletins blancs et nuls, et qui sont seuls pris en compte pour le calcul des résultats » ; « absolument, expression de l’opinion, prise de position d’un citoyen à part entière dans la vie politique, l’administration de sa cité, de son pays » ; « par métonymie, manière d’effectuer cette déclaration ; expression du vote d’un individu, d’un groupe » ; « suffrage capacitaire ; suffrage censitaire ; suffrage direct, système d’élection dans lequel les électeurs désignent sans intermédiaire leurs représentants ; élection au premier degré (par opposition à suffrage indirect), ou à plusieurs degrés » ; « suffrage familial, système de vote qui accorde au chef de famille un nombre de voix correspondant à l'importance de cette dernière » ; « suffrage indirect, plural, restreint ; suffrage universel ».
Les suffrages ont d’abord été des prières. Ne le sont-ils pas restés ? Les suffrages politiques, tout modernes qu’ils semblent, tiennent plus de la prière collective ou aveugle que de la libre volonté des citoyens.
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15 septembre 2009
Incontinent
L’adverbe incontinent, attesté en 1332, est emprunté au groupe prépositionnel latin à valeur adverbial in continenti, signifiant « tout de suite, sans délai » et, au sens propre « dans ce qui est attenant ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), il est défini ainsi : « aussitôt, au même instant, tout à l’heure » (tout à l’heure signifiant « tout de suite ») et illustré par les exemples suivants : dès qu’il eut appris cela, il partit incontinent, tout incontinent ; je m’en vais incontinent parler à vous ; trois heures sonneront incontinent.
La définition de la sixième édition du Dictionnaire de L'Académie française (1832-35), à savoir « adverbe de temps, aussitôt, au même instant, sur-le-champ », est suivie de la mention « il commence à vieillir », mention qui n’apparait pas dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et qui devient dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il est vieux », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication), n’y font pas référence, à la différence des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « vieux ou littéraire, sans aucun délai, sans le moindre retard ; synonymes aussitôt, illico (familier), immédiatement, incessamment, à l’instant, sur le champ, sur l’heure (vieilli), tout de suite ».
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11 septembre 2009
Cacique
Le nom cacique est emprunté de l’arawak, langue parlée par les indigènes des Antilles, par le biais de l’italien en 1515, puis par le biais de l’espagnol, langue dans laquelle il est attesté dès 1492. Il désigne un « chef » ou un « roi » chez certains indigènes d’Amérique. Les voyageurs français du XVIe siècle, Thevet et Léry, l’emploient : « Comme le reste du Pérou fut gouverné par Incas, qui sont les Rois, ou Caciques, qui sont les seigneurs moindres, en ce côté, le peuple était sans seigneur ou cacique quelconque » (Thevet) ; « Sur le premier arbre, un cacique pour sa sûreté avait bâti sa logette » (Léry). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), « c’est le nom général que les Espagnols ont donné à tous les princes, seigneurs et petits rois de toutes les terres de l’Amérique », définition que reprend Thomas Corneille dans son Dictionnaire des Arts et des Sciences (1694) : « Nom général que donnent les Espagnols à tous les princes et seigneurs de toutes les terres de l’Amérique ». Furetière doute pourtant que tous les chefs de toutes les terres de l’Amérique soient des caciques, et ce pour une raison de bon sens. Dans ce vaste continent, sont parlées des centaines de langues différentes : « Quoi que sa grande étendue ne permette pas de croire qu’ils (les chefs) eussent tous ce nom à cause de leurs diverses langues, néanmoins dans le Pérou, ils (les Espagnols) appellent curaca ce qu’ils appellent cacique dans les îles et dans le Mexique ». Il ajoute : « Les Portugais ont fait la même chose, en nommant tous les temples des Indes des pagodes ».
Ce qui change dans les dictionnaires et encyclopédies du XVIIIe siècle, c’est le temps des verbes de la définition. Furetière et Corneille mettent le verbe donner (un nom) au présent de l’indicatif, ce dont on peut supposer qu’il y avait encore des caciques de leur temps. Les encyclopédistes (1751-65) et les académiciens (1762) le mettent à l’imparfait : « Nom qu’on donnait aux princes dans le Mexique et dans quelques régions de l’Amérique » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35 et, dans la neuvième édition : « Anciennement, chef de tribu en Amérique centrale ») ; « Nom que les peuples d’Amérique donnaient aux gouverneurs des provinces et aux généraux des troupes sous les anciens Incas ou empereurs du Pérou. Les princes de l’ile de Cuba, dans l’Amérique septentrionale, portaient le nom de caciques quand les Espagnols s’en rendirent maîtres » (L’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), l’auteur de l’article cacique ajoutant : « Depuis leurs conquêtes (des Espagnols) dans le nouveau monde, ce titre est éteint quant à l’autorité parmi les peuples qui leur obéissent ; mais les sauvages le donnent toujours par honneur au plus nobles d’entre eux, et les chefs des Indiens qui ne sont pas encore soumis aux Européens ont retenu ce nom de caciques ». Il est un autre changement, à peine perceptible, qui touche au « point de vue » ou à l’identité des auteurs de ces dénominations. Pour Furetière et Corneille, ce sont les Espagnols – donc les vainqueurs – qui ont appelé caciques les chefs des peuples qu’ils ont vaincus ; pour les encyclopédistes, ce sont les peuples eux-mêmes qui appelaient ainsi leurs chefs. Pour ce qui est de l’exactitude des faits, Furetière et Corneille ont raison, mais, pour rester dans la ligne du politiquement correct, les encyclopédistes rectifient le réel. Ils ne sont pas des intellos pour rien.
Barré (Complément au DAF, 1842) relève caciquat ou « dignité de cacique ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des encyclopédistes et des académiciens, ne se prononce pas sur l’extinction de ce titre, dont il laisse supposer qu’il est encore en usage à son époque : « Chef, prince des Indigènes de Haïti, de Cuba et de contrées appartenant au continent d’Amérique », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font précéder la définition « chez certaines peuplades d’Indiens d’Amérique du Sud, chef de tribu » de la mention histoire, renvoyant la dignité ou la fonction au passé révolu de ces Indiens. Ce qui change aussi dans les dictionnaires actuels, c’est le terme générique pour désigner les indigènes : au XVIIIe siècle, ils formaient des peuples ; aujourd’hui des tribus (cf. ci-dessus TLF et DAF, neuvième édition). Il semble que tribu soit moins inexact ou moins entaché d’ethnocentrisme ou moins à l’image des peuples d’Europe que peuple, à condition d’oublier que c’est un terme d’histoire romaine et d’histoire juive, si bien que, de ce point de vue, il est tout aussi profondément ancré dans l’histoire de l’Europe et même de l’Occident judéo-chrétien que peuple. Il est vrai aussi qu’à force de n’utiliser que des dénominations pures ou exemptes de toute connotation, péjorative ou dépréciative, ou parfaitement ajustées à leur objet, surtout quand cet objet est l’Autre et que l’Inquisition veille 24 h sur 24, on s’expose au risque de ne plus pouvoir rien dire.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Français n’étaient pas paralysés par ces scrupules. Ils disaient des cons qu’ils étaient cons, et non personnes à envergure intellectuelle limitée : cacique est devenu, par plaisanterie, un mot de potache, désignant le premier d’une section à l’Ecole normale supérieure, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes, cité par Littré (Supplément, 1877) : « (Il rêvait qu’à) sa sortie de l’École normale, dans un restaurant du Palais-Royal, ses camarades de promotion fêtaient leur ancien cacique, reçu le premier à l’agrégation ; et ce cacique triomphant, c’était lui ». Cet emploi n’est pas relevé dans les septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1879, 1935) ; les rédacteurs du Trésor de la langue française le tiennent pour argotique, alors que les académiciens le mentionnent comme une extension familière et figurée du sens de « chef de tribu » : « Personne classée première au concours d’entrée à l’École normale supérieure et, par extension, personne classée première au concours d’entrée à une grande école, à l’agrégation, etc. »
Il est un autre emploi, assez incorrect pour ce qui est de la rectitude idéologique, c’est celui qui est emprunté en 1928 de l’espagnol, langue où il est attesté dès le XIXe siècle : « personne qui, dans un village ou une région, exerce une influence excessive sur les affaires politiques », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent ainsi (les académiciens l’ignorant) : « Personnalité (politique, etc.) qui, en raison de ses fonctions, exerce un pouvoir ou une influence sur un groupe ». Un extrait de Cruelle Espagne des frères Tharaud (1937) illustre cet emploi de cacique dans les langues européennes actuelles : « Les électeurs votent en troupeau conduits aux urnes par leurs caciques, chefs des organisations politiques. Suivant que le cacique a plus ou moins d’influence, dispose de plus ou moins d’argent, ou vote blanc ou vote rouge, etc. » Si les ethnologues, comme Clastres, qui tenait les caciques pour des chefs sans pouvoir, ou comme Jaulin, pour qui l’Autre est plus sacré que l’Allah des musulmans, ou leurs disciples et épigones, s’ils en ont, lisaient les Tharaud, ils s’indigneraient du mépris que ces deux frères vouent aux caciques, ils remueraient ciel et terre pour faire taire ces deux insolents ou pour empêcher que leurs livres soient réédités.
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07 septembre 2009
Malabar
Le nom et adjectif malabar n’est pas dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77). En revanche, il est dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF. Pourtant, il n’est pas moderne. Il est attesté dès 1663 dans les récits de voyage en Inde. Il est vrai que les auteurs de dictionnaires de mots répugnent, à la différence des auteurs de dictionnaires de choses ou encyclopédies, à étudier les noms propres qui n’ont pas de définition à proprement parler, mais un simple référent, personne, pays, fleuve, etc. dont il faudrait écrire une courte biographie ou qu’il faudrait décrire ou situer sur une carte du monde, etc. Dans les encyclopédies, il en va autrement. D’Alembert et Diderot consacrent deux articles à Malabar et à Malabares (Philosophie des Malabares) : « Quelques-uns comprennent sous ce nom toute la partie occidentale de la presqu’île de l’Inde en deçà du Gange, depuis le royaume de Beylana au nord, jusqu’au cap Comorin au midi ; d’autres prennent seulement cette côte à l’extrémité septentrionale du royaume de Canare et la terminent, comme les premiers, au cap Comorin » (L’Encyclopédie, 1751-65). Au XVIIIe siècle, même chez les plus ardents partisans des Lumières, l’exotisme, toujours approximatif pour ce qui est de le situer avec précision sur une carte, est synonyme de prospérité. En un mot, il suffit de franchir les océans pour arriver au paradis. Il est vrai que les diplômes ne préservent pas de la nigauderie : « Le Malabar peut passer pour le plus beau pays des Indes au deçà du Gange : outre les villes qu’on y voit de tous côtés, les campagnes de riz, les touffes de bois de palmiers, de cocotiers et autres arbres toujours verts ou chargés de fruits, les ruisseaux et les torrents, qui arrosent les prairies et les pâturages, rendent toutes les plaines également belles et riantes. La mer et les rivières fournissent d’excellents poissons ; et sur la terre, outre la plupart des animaux connus en Europe, il y en a beaucoup d’autres qui sont particuliers au pays. Le riz blanc et noir, la cardamome, les ananas, le poivre, le tamarin, s’y recueillent en abondance. Il suffit de savoir qu’on a mis au jour en Europe 12 tomes de plantes de Malabar pour juger combien le pays est riche en ce genre ». Le paradis nourrit aussi les fantasmes sexuels : « Les Malabares de la côte sont noirs, ont les cheveux noirs, lisses et fort longs. Ils portent quantité de bracelets d’or, d’argent, d’ivoire, de cuivre ou d’autre métal ; les bouts de leurs oreilles descendent fort bas : ils y font plusieurs trous et y pendent toutes sortes d’ornements. Les hommes, les femmes et les filles se baignent ensemble dans des bassins publiquement au milieu des villes. On marie les filles dès l’âge de huit ans ». Antoine Furetière, de l’Académie française, homme prude et savant, n’hésite pas à illustrer, dans son Dictionnaire universel (1690) le verbe dépuceler, au sens « d’ôter la fleur de virginité à une personne », de cet exemple, dont il ne vérifie même pas l’exactitude : « Ceux de la côte de Malabar payent les étrangers pour venir dépuceler leurs femmes et en prendre la première fleur ».
La côte de Malabar est entrée dans l’histoire aussi pour des raisons religieuses, puisqu’y prospèrent des églises chrétiennes, rattachées (ou non) à Rome, et dont les fidèles sont aujourd’hui encore parfois victimes de pogroms ou autres exactions. Comme (presque) toujours quand ils abordent des questions relatives au christianisme, les auteurs de L’Encyclopédie traitent ces chrétiens avec désinvolture : « il est vrai qu’il y a eu des chrétiens jetés de bonne heure sur les côtes de Malabar, et au milieu de ces idolâtres (id est hindouistes). Un marchand de Syrie nommé Marc Thomas, s’étant établi sur cette côte avec sa famille et ses facteurs au VIe siècle, y laissa sa religion, qui était le nestorianisme. Ces sectaires orientaux, s’étant multipliés, se nommèrent les chrétiens de St Thomas, et vécurent paisiblement parmi les idolâtres ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont neutres : « (Religion), chrétien de rite oriental, de l’État de Kerala en Inde méridionale » (exemples : « diocèse, évêque malabar ; nestorien malabar », illustrés de cette remarque factuelle : « la surpopulation de cet État entraîne (...) une migration importante à l’intérieur de l’Inde même (...) et il en résulte la création d’Exarchats notamment de rite malabar, plus au Nord du continent indien », Œuvre d’Orient, 1981).Quant à ce que L’Encyclopédie tient pour la « philosophie des Malabares », elle n’est rien d’autre que la philosophie et les croyances hindouistes.
Alors que les académiciens ne relèvent ni Malabar, ni malabare, ces deux mots apparaissent dans le Complément (du DAF) de Barré (1842). Il est vrai que ce complément est d’ordre encyclopédique. En géographie, c’est la « province de l’Hindoustan anglais, dans la présidence de Madras, au S.-O. de la presqu’île hindoustanique, sur la côte appelée Côte du Malabar » (Barré ajoute : « commerce de poivre, gingembre, indigo, bois de santal ; 900.000 âmes. Chef-lieu, Calicut »), alors que malabare, adjectif ou nom, désigne un « habitant du Malabar » ou signifie « qui appartient au Malabar ou à ses habitants » (« Côte malabare ; famille malabare (linguistique) se dit d’une famille de langues indiennes qui comprend le malabarproprement dit, le tamoul et le télinga ; et famille malabare (ethnographie) se dit également des peuples qui parlent ces langues »). Pourtant, malabar entre dans la langue française comme mot à part entière, nom commun ou adjectif, en 1911 au sens de « grand et fort », attesté dans les pénitenciers d’Afrique ; et en 1916 au sens de « malin », attesté dans l’argot des marins pour désigner des « mercantis qui pullulent dans les ports francs (Beyrouth, Tunis, Gibraltar, Portugal, Gorée) ». De ces deux sens, les dictionnaires actuels, le Trésor de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) ne retiennent que le premier : « populaire, homme fort, costaud » (TLF, extraits de Queneau, Arnoux, Giono) et « populaire, homme de grande taille, très fort et robuste » (DAF, neuvième édition).
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02 septembre 2009
Taxe
Lire les articles, longs et détaillés, que les auteurs des dictionnaires publiés sous les régimes monarchiques consacrent au nom taxe, au verbe taxer, au nom taxateur, c’est prendre conscience que la réalité de la France, en dépit des révolutions, républiques, empires, changements de régime, décollation du roi et de son épouse, exils, tueries, guerres, bouleversements politiques et sociaux, crises économiques, manifestations de masse, processions dans les rues, etc. etc. etc. (et tout le tintouin), n’a guère changé en quatre siècles ou plus. Les mots changent, les taxes demeurent ou encore, comme le dit le prince Salinas, tout change pour que, justement, rien ne change.
Dérivé du verbe taxer, le nom taxe est attesté à la fin du XIVe siècle. Une taxe alors, c’est le « prix officiellement fixé pour certaines denrées ou pour certains services ». Ce sens peut sembler désuet dans la France actuelle, où les prix sont « libres », mais il est encore en usage pour les timbres poste et autres babioles. Dans la seconde moitié du XVe siècle, le mot ne se borne plus aux marchandises ; il s’étend aux personnes : « imposition sur les personnes et sur les choses » (Ordonnances des rois de France, 1461). C’est ainsi que le mot taxe est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française. En 1694 (première édition), les deux sens sont ainsi définis : « règlement fait par autorité publique, pour le prix des denrées et de quelque autre chose que ce soit » (faire la taxe des vivres ; la taxe des vivres, du pain, du vin ; payer les denrées suivant la taxe : et « prix établi par le règlement » : la taxe de la livre de pain, de la livre de viande est de tant ; c’est une taxe trop haute, trop basse) et « il se dit aussi d’une imposition en deniers sur des personnes, en certains cas » (on a fait une taxe sur les aisés ; on a résolu de faire une taxe sur les traitants). En 1932-35 (huitième édition), la taxe est la « fixation faite officiellement du prix des denrées, des frais de justice, du port des lettres, etc. » et c’est aussi « une imposition faite sur les personnes ou sur les choses » (on mit une taxe sur les riches ; taxe sur les chiens, sur les bicyclettes). En bref, rien n’a changé, sinon que l’article taxe est un peu plus court en 1932-35 qu’il ne l’était en 1694. Mais ce serait se hâter que d’en conclure que l’article plus court annonce des taxes plus légères et moins nombreuses. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’erreur est corrigée. Les taxes de la république sont plus nombreuses que celles du roi. C’est la « fixation officielle du prix des denrées et par métonymie, leprix ainsi fixé » ; la « fixation effectuée par un juge des frais dus aux avocats, aux officiers ministériels, aux avoués, aux experts, aux huissiers, etc. (taxe des dépens) » ; « l’indemnité accordée à un témoin qui s’est présenté à une enquête judiciaire » ; (vieux) « le tarif des indulgences papales » ; « l’imposition, la somme fixée ou part d’imposition sur un particulier », la « perception opérée par une collectivité publique à l’occasion de la fourniture à l’administré d’une contrepartie individualisable (synonyme redevance) : taxe postale, radiophonique ; taxe sur les postes de télévision ; taxe spéciale de 20.000 francs à Paris (...) sur toute nouvelle installation de téléphone ». Il est des juristes ou des fiscalistes qui justifient les taxes : « de même nature que l’impôt, la taxe s’en distingue par l’existence d’une contrepartie, dont, en principe, profite le contribuable ». Le principe en question ne se vérifie pas dans la taxe carbone, qui va s’ajouter à la liste interminable des taxes. Cette liste, non exhaustive (taxe locale, taxe d’enlèvement des ordures ménagères, taxe sur les spectacles, taxe de curage, taxe d’habitation, taxe foncière des propriétés non bâties, taxe professionnelle, taxe de séjour, taxe de voirie, taxe d’apprentissage, taxe à la valeur ajoutée (T.V.A.), taxe à l'importation), ne relève pas de l’imaginaire des poètes qui dressent, pour jouer avec les mots, des inventaires farfelus, mais elle dessine les contours de l’enfer moderne, auquel n’échappent que quelques produits hors taxe, du moins hors Union européenne.
Au XIIIe siècle, dans le haut Dauphiné, plus de 50% de ce que produisaient les paysans taillables et corvéables à merci, comme le répètent sans cesse les auteurs des manuels d’histoire de France, que ce soit les céréales, les fromages, les agneaux, la laine, les peaux, etc. était prélevé par les autorités politiques d’alors : c’était les temps obscurs de la très haïssable féodalité. La lecture du Trésor de la langue française est réjouissante : elle nous apprend que rien n’a changé et que nous, citoyens d’un pays libre qui est ce qui se fait de mieux dans le monde en matière de justice, de liberté, d’égalité, de droits de l’homme, etc., nous sommes encore plus pressurés de taxes, impôts, impositions, taxations, redevances, etc. que les paysans analphabètes et à demi serfs (autant dire des quasi esclaves) des époques sombres de l’humanité.
Il fut un temps où (c’était au siècle des Lumières, il y a donc « une éternité ») les opposants à la monarchie absolue de droit divin exprimaient sans détours leur défiance vis-à-vis des taxes et autres impositions prélevées au seul bénéfice des puissants d’alors. Ainsi, dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), à l’article taxe, dans le paragraphe consacré au gouvernement politique, le chevalier de Jaucourt écrit ceci : « Il faut éviter soigneusement dans toutes les impositions des préambules magnifiques en paroles, mais odieux dans l’effet, parce qu’ils révoltent le public. En 1616, on doubla la taxe des droits sur les rivières pour soulager le peuple, portait le préambule de l’édit. Quel langage ? Pour soulager le peuple, on doublait les droits qu’il payait auparavant dans le transport de ses récoltes. Pour soulager le peuple, on arrêtait la vente des denrées qui le faisaient vivre et qui le mettaient en situation de payer d’autres droits. On doit chercher dans tous les états à établir les taxes les moins onéreuses qu'il soit possible au corps de la nation ». La Révolution n’aurait-elle servi à rien ? Les gouvernants de la France actuelle, sinon tous, du moins la plupart d’entre eux, déclarent fièrement qu’ils sont les héritiers des Lumières. Ou bien ils n’ont rien appris, ou bien ils ont tout oublié, ou bien ils font dans la posture.
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07 août 2009
Calamité
Emprunté du latin calamitas, le nom calamité est attesté au début du XIVe siècle au sens de « dommage » et, à la fin du XVe siècle, il est employé dans le sens de « désastre, malheur public ». C’est un « grand malheur qui frappe à la fois un certain nombre de personnes », est-il affirmé dans le Complément au Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, alors que, de toute évidence, les auteurs, du XIVe au XVIe siècle, désignent aussi par ce mot un malheur qui frappe une seule personne : « Qui ses biens présents garde sans superfluité, // De léger ne peut pas avoir calamité » ; (Oresme) « Et après en sa vieillesse il chut en très grandes misères et en très grandes calamités » ; (Amyot, XVIe siècle) « en la calamité de l’exil où il se trouvait ». L’humaniste Robert Estienne (Dictionariolum, 1554) fait suivre l’entrée latine calamitas de cette définition, qui est l’esquisse de l’emploi spécialisé actuel dans l’agriculture : « grêle qui rompt le tuyau du blé » (exemple : « calamité et misère »). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) explique par l’étymologie l’emploi décrit par Estienne un siècle et demi plus tôt : « ce mot vient du latin calamitas, qui vient de calamus, le tuyau du blé. On appelait du nom de calamité la grêle qui brisait et coupait les blés », explication que critique Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « calamitas, lequel, signifiant proprement perte des récoltes, aurait été tiré de calamus, « chaume » ; mais le suffixe itas n’a pas ce sens, ne signifiant que la possession d’un attribut : bonitas, « bonté », qualitas, « qualité » ; et calamité ne pourrait signifier que la qualité d’être chaume, à moins que, forçant le sens de ce suffixe, les Latins n’y aient vu la qualité d’être bon ou mauvais, et finalement, par une exclusion qui n’est pas rare dans les langues, la qualité d'être mauvais chaume, mauvaise récolte, calamité. Toutefois, d’autres étymologistes regardent l’origine du mot calamitas comme inexpliquée et croient à un radical cal signifiant « mal » et qui se trouverait dans cal-umnia et dans incol-umis ».
Au XVIIe siècle, ce n’est pas l’étymologie, mais l’emploi de ce mot qui divise les lexicographes. Les uns le restreignent aux seuls malheurs publics ; les autres l’élargissent à tout malheur, public ou privé. Calamité désigne les seuls malheurs publics chez Furetière (1690, « misère, trouble, infortune ; il ne se dit plus guère en français que des malheurs généraux » ; exemple : « on a beaucoup à souffrir dans les calamités publiques »), alors que les académiciens (DAF, première, deuxième, troisième, quatrième éditions, 1694, 1718, 1740, 1762), même s’ils ne relèvent qu’un sens, semblent, si l’on se fonde sur les exemples cités, ne pas trancher entre malheurs publics et malheur privé ou personnel : « malheur, misère » (exemples : la calamité publique, les calamités de la guerre ; tomber dans une calamité ; un temps plein de calamités). C’est ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « le substantif ne se dit guère que des malheurs communs à beaucoup de personnes ; calamité publique, les calamités de la guerre, temps de calamités »), qui critique l’exemple cité par les académiciens (« tomber dans une calamité ») : « pour une affliction particulière, malheur, misère, sont plus propres ». Les autres lexicographes rejettent cette restriction de sens. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ne tranche pas entre malheurs publics et malheur privé. Il se contente de la définition « malheur », qu’il illustre de deux exemples : « une grande calamité » et « il est tombé dans une affreuse calamité », le second désignant, de toute évidence, un malheur privé. Dans les cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1798 à l’édition actuellement en cours, les deux emplois sont exposés : (DAF, 1798) « grand malheur, malheur public qui se répand sur une contrée, sur une ville » (la guerre, la peste, sont des calamités) et « il se dit aussi d’un assemblage de malheurs qui tombent sur un individu » (la perte de ses enfants et de sa fortune a accablé sa vieillesse de calamités). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Richelet, les deux sens : « tout grand malheur public », qu’il illustre de cet exemple « la famine, la guerre, la peste sont des calamités » et d’extraits d’écrivains : Massillon (« un astre qui n’annonce que des calamités à la terre ») ; Voltaire (« après ces jours de sang et de calamités ») ; Bossuet (« Job déplore lés diverses calamités qui affligent la vie humaine ») et « infortune », qu’il tient sans doute pour un malheur privé ou personnel, comme l’attestent deux extraits de Corneille : « Et qu’une femme enfin dans la calamité » et « Ici, près des remparts de l’auguste cité, // Il a marqué la fin de ma calamité ».
Les lexicographes actuels rejettent la restriction de sens aux seuls malheurs publics. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l’emploi courant (« le plus souvent au pluriel ») de « malheur qui afflige un grand nombre de personnes, qui affecte une grande étendue de pays » (« les calamités de la guerre civile et de l’anarchie » ; calamité(s) agricole(s) : « dommages matériels non assurés et d’importance exceptionnelle dus à des variations anormales d’intensité d’un agent naturel » ; calamité(s) publique(s) : « événement dommageable, d’une exceptionnelle gravité, survenant de façon imprévisible et provoqué par des forces naturelles ») de l’emploi hyperbolique, donc dû à une figure « de style » : « infortune personnelle grave » (exemples, « C’est parfois une calamité qu’une grande fortune », Mérimée, 1870 ; « la mauvaise gestion des finances, qui n’avait été longtemps qu’un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée », Tocqueville, 1856). Quant aux académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), ils s’en tiennent à la distinction établie dès la cinquième édition (1798) : « malheur public qui répand la ruine, la désolation sur une contrée, une ville » (ce pays a été frappé d’une effroyable calamité, d’une série de calamités ; calamité agricole : « sinistre d’une gravité exceptionnelle, provoqué par un phénomène naturel d’intensité anormale, tel que le gel, la sècheresse ») et « grand malheur frappant un particulier » (toutes les calamités se sont abattues sur lui).
L’article calamité de cette dernière édition est marqué par l’apparition d’un tout nouveau sens. La calamité n’est plus le malheur qui frappe un individu, mais un individu qui gêne, embarrasse, trouble, perturbe la tranquillité d’autrui. Ce n’est plus une chose, mais une personne ou une personne faite chose et source de malheur pour ses voisins. « Par métonymie et par exagération, écrivent les académiciens, ce nouveau locataire est une calamité pour l’immeuble ». Ce qui est dans cet emploi nouveau, c’est un des traits du monde, dit moderne, à savoir la nuisance à autrui ou la multiplication d’individus bruyants, discourtois ou grossiers, qui limitent l’univers à leur petite personne et qui sont eux-mêmes, « nature », en toute circonstance (c’est la maladie du « soi-mêmisme »), n’hésitant pas, pour exister ou se donner le sentiment qu’ils existent et pour nuire à tous, à se transformer en nuisances publiques.
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15 juillet 2009
Commotion
Dans les dictionnaires latin français, commotio a deux sens. Au sens propre, il signifie « action d’agiter, ébranlement, secousse » (commotion terrae : tremblement de terre) et, au figuré « émotion, ébranlement des sens, de l’âme » (commotiones animorum, commotio jucundidatis in corpore). Dans l’ancienne langue française, du XIIe au XVIe siècle, commotion, qui en est emprunté, a les mêmes deux sens, propre (« secousse, ébranlement physique » ; commotion du cerveau ; commotion de la mer : « entre autres raisons qui lui donnaient espérance de victoire, était que la violence des vents et la commotion de la mer nous ôteraient l’usage et le service de nos galères », XVIe siècle) et figuré : « ébranlement moral, émotion » ; commotion (du peuple), « soulèvement » (« Méchants, malotrus et oiseux, //Gens de basse condition, // Si s’allièrent avec eux, //Pour faire une commotion »).
Or, pendant deux siècles environ, XVIIe et XVIIIe siècles, le sens du mot se restreint, du moins dans les dictionnaires. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le limite à ses emplois en médecine et dans le commerce des vins : « terme de médecine, qui se dit particulièrement des atteintes que souffre le cerveau » et « on dit aussi que le vin transporté se tourne et se corrompt par une commotion générale des atomes ou petites parties qui composent sa substance ». Les académiciens (1694, 1718, 1740, 1762) ne relèvent que le sens médical (celui de commotion cérébrale, comme on dit encore aujourd’hui) : « terme de médecine ; ébranlement violent ou dans la substance du cerveau ou dans tout le corps, causé par quelque chute ou par quelque coup ». A ce sens (« secousse ou ébranlement de quelque objet ou partie ; commotion du cerveau »), les rédacteurs de l’article commotion de L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65) ajoutent l’emploi nouveau qui est fait de ce mot dans les expériences nouvelles sur l’électricité : « (physique) ce mot s’emploie aussi aujourd’hui, en parlant de ce que l’on ressent ou que l’on éprouve en faisant une expérience de l’électricité, qui de là-même a pris le nom d’expérience de la commotion ; elle s’appelle encore le coup foudroyant ».
C’est à partir de 1798 que, peu à peu, les divers sens de commotion, ceux qui sont attestés dans l’ancienne langue française, dont, entre autres sens, commotion du peuple (« soulèvement, émeute »), réapparaissent dans les dictionnaires. Sans doute la commotion révolutionnaire a ouvert les yeux ou ravivé la mémoire des lexicographes : « il se dit aussi de l’agitation excitée dans les esprits » (« cette nouvelle, cet événement causa une grande commotion parmi le peuple », DAF, 1798) ; « secousse violente » (« nous avons eu un tremblement de terre dont la commotion s’est fait sentir jusqu’à tel endroit ; le magasin à poudre sauta, et la commotion fut si violente, que... ») ; « il se dit quelquefois figurément » (« les grandes commotions qui bouleversent les empires ») ; « il se dit aussi de l’agitation excitée dans les esprits » (« cette nouvelle, cet événement causa une grande commotion parmi le peuple », DAF, 1832-35, 1878-79, 1932-35). Les lexicographes savent parfois, non pas tirer des leçons de l’histoire, mais prendre acte de l’histoire. De ce point de vue, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suit les académiciens et contribue sinon à l’élargissement des sens de commotion, du moins à la réintroduction dans la langue de sens anciens, qui ne sont jamais totalement sortis de l’usage : « ébranlement violent » (« la poudrière sauta, et la commotion fut ressentie très loin » ; « commotion électrique, secousse produite par une décharge électrique » ; « la commotion du cerveau ») et au figuré, « violente émotion morale » (« cette dernière commotion a mis fin à ses jours » ; « commotion politique, troubles violents dans un pays »).
Comme ils le font souvent, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) remettent de l’ordre dans les sens de commotion ; ils classent, ils rangent ; ils ordonnent ; ils mentionnent les domaines d’emploi ; les secousses antérieures en sont effacées. Le mot semble tout neuf. C’est au sens propre une « secousse qui perturbe le fonctionnement normal d’un ensemble organisé » (en pathologie : commotion cérébrale, violente, viscérale ; en physique, secousse provoquée par une décharge électrique ; en parlant d’un phénomène naturel, ébranlement de la terre, de l’air ou de l’eau) et « par analogie, il s’étend aux « domaines de la vie psychique ou sociale » (en parlant d’un être humain : commotion voluptueuse et cruelle ; commotion d’art, de joie, de plaisir ; en parlant d’un ensemble d’humains, changement brusque à l’intérieur d’une société ; soulèvement, révolution : commotion européenne, politique, populaire, religieuse, sociale, universelle). Comme il se doit, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) optent pour un classement moins rigide des acceptions. Ils distinguent deux sens propres : « secousse soudaine et violente » et « violent ébranlement de l’organisme », auxquels correspondent des sens figurés : à « secousse », les grandes commotions qui ébranlèrent l’Empire romain ; à « ébranlement de l’organisme », « émotion violente, trouble profond » (il ressentit une commotion si vive qu’il resta cloué sur place).
Quoi qu’il en soit ou quelles qu’en soient les causes, l’important est que les anciens sens soient sortis d’un oubli de deux siècles.
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